‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 32 sur 203 · RAPPORTS ENTRE LA GRECE ET l'oRIENT · texte numérisé non relu

RAPPORTS ENTRE LA GRECE ET l'oRIENT

A. Considérations générales

Platon a quitté Athènes, il a voyagé, mais pourquoi? Est-ce par pur divertissemeut? est-ce au contraire attiré par Tenseignement de penseurs ou d'écoles célèbres, séduit par la réputation lointaine de quelque théorie profonde sur la nature et la destinée de l'homme, sur les rapports de la divinité avec le monde, sur les origines et les éléments constitutifs de l'univers? Pour tout dire d'un mot, devons*nous faire honneur à ses voyages de cette supériorité éminente qui l'élève au premier rang parmi les philosophes non seulement de la Grèce du iv* siècle» mais de tous les pays et de tous les temps ? Alors môme que cette thèse n'aurait pas été formellement soutenue, la question à coup sûr vaut la peine qu'on s'y arrête, et aucun historien sérieux du platonisme n'a le droit de la passer dédaigneusement sous silence. Aussi bien pour connaître vraiment le cours d'un fleuve est-il indispensable de connaître quelque chose des contrées qu'il traverse et de Timportance de ses afQuents.

Qne TEgypte, que l'Asie mineure, que la Phénicie, que la Babylonie et tant d'autres riches provinces soumises encore à la fin duv^siècle au sceptre des Achéménides aient sur bien des points devancé la Grèce dans les voies de la civilisation, c'est aujourd'hui chose absolument hors de conteste; mais cette antériorité peut-elle être affirmée notamment lorsqu'il s'agit des théories scientifiques en général, et plus particulièrement de celle qui domine et embrasse toutes les autres, de la théorie philosophique? A la date que nous venons de rappeler, TOrient offraiiil aux intelligences avides quelque centre intellectuel comparable à ce qu'était alors Athènes, à ce que sera bientôt Alexandrie? Allons plus loin: la sagesse orientale a-t-elle pu être, a-t-elle été en effet la secrète inspiratrice des systèmes coimologiques et métaphysiques qui se sont succédé sur le sol de la

Grèce depuis Thaïes jusqu'à Aristote? Nous sommes ici, on ie voit, en face d*UQ problème d'uae portée immense et d'une gravité capitale: il s'est posé dès la Renaissance, mais c'est surtout depuis les découvertes assez récentes des orientalistes modernes que la discussion est ouverte, et il ne parait pas qu'elle soit à la veille de se fermer.

D'un côté, des amis enthousiastes de la Grèce, qui croient son honneur intéressé à ce qu'elle soit entièrement isolée de tout ce qui la précède et de tout ce qui l'entoure, au point d'interdire à ses sages et à ses politiques jusqu'à la pensée de la quitter en vue de s'instruire ailleurs : de l'autre, des adversaires non moins prévenus, qui dans le monde de la science» sinon dans celui de la poésie et de l'art, vont jusqu'à contester au génie hellénique toute originalité. Dans les deux camps on se croit en possession d'arguments décisifs : si nous ne pouvons songer à en augmenter le nombre, notre dessein est d'en peser exactement la valeur.

Relevons tout d'abord la confusion commise par plusieurs écrivains modernes qui établissent sans raison un lien étroit ou plutôt une sorte d'enchaînement nécessaire entre les voyages d'un philosophe et le développement de son système : ainsi, à les entendre, il serait illogique d'admettre que Platon pouvait s*exposer, sans y succomber, à Tattrait soit des théories égyptiennes, soit des rêveries chaldéenncs, et faux de supposer qu'il était libre au philosophe, sans sortir d'Athènes et de la Grèce, d'associer aux enseignements de Socrate des éléments d'origine étrangère à la culture hellénique.

Des deux côtés l'erreur est égale.

En premier lieu, si c'est une vérité d'expérience que les circonstances décident sans peine de la destinée d'un homme vulgaire, le i,H;nie, et ce mot n'a rien d'exagéré quand on songe à Pythagore, àDémocrite, à Platon, ne relève pasd'elles. Comment nous persuader qu'il fût impossible à un Grec, si pénétré de sa supériorité intellectuelle et morale sur le barbare, de mettre le pied sur le sol de l'Egypte ou de l'Asie sans renier son éducation première, sans se passionner soudain pour des

civilisations propres à l'étonner plus qu'à le séduire? Il en était de l'AlhéDien du v* et du vi* siècle comme du Français du xii*: qu ilili's et dérauts, sa physionomie nationale est trop accentuée pour s'effacer par un séjour à Tétranger.

Eq second lieu, on a fort exagéré l'isolement des nations antiquesjeur indifférence réciproque, leur dédain des cultes et des usages qui n'étaient pas les leurs; à ces hautes époques, comme de nos jours, la civilisation fut une œuvre commune S et il a toujours été vrai de dire avec Uzanam que si dans les conseils des hommes les frontières doivent être des lignes de séparation entre les peuples, dans les desseins providentiels ce sont des points de contact et de rendez-vous. « Les échanges d'idées entre l'Orient aryen et l'Occident, s'ils se sont jamais interrompus, ont dû certainement reprendre bien longtemps avant l'époque tardive où nous pouvons clairement les constater*. »

Des infiltrations lentes ou des migrations invisibles transportent parfois les idées de la façon la plus imprévue à travers le temps et l'espace : après une longue éclipse, on est surpris de les voir tout à coup reparaître ^ Ajoutons que l'Athènes de Solon et de Pisistrate était devenue un centre intellectuel sans

i. C'est la thèse qu'expose et développe M. Soury daos son livre intitulé: Théories naturalistes dans tantiquité, p. 63 et suiv.

*• M. Darmesteter, Revue critique du 21 février 1881. — Cf. Ampère, His- ^ft littéraire de la France» I, 85 : « Dans l'histoire du genre humain, les reports qui s'établissent entre les peuples ne sont jamais stériles. Les idées, les connaissances, les traditions voyaient avec les denrées et les ^marchandises, cargaison précieuse, quoique souvent inaperçue, que le navigateur emporte avec lui et sème sur tous les rivages. »

3- Pourquoi Aristote dans les passes qu'il consacre à la discussion des

*7^ines antérieurs se préoccupe-t-il si peu de l'ordre de succession des

philosophes et des écoles"? Voici la réponse de M. Victor lîîzger : « Nove-

nt déesse sive testimonia, sive auctoritates : noverat doctrinam per li-

broselonginqno et quasi secreto posse tradi... Sunt prîeterea fortuili oc-

eursus et inler opiniones in<perati concursus, quibus successio ita mire

fioRitur ut historicum luvioris judicii possint fallerc. » {De fontibus Dioge-

*i*Laertii, p. 10). Et l'auteur ajoute cette remarque qui a son prix : <( Quas

P^ieolosae vite salebras ipsa Aristotelis docta modestia clarius fatetur quam

f^otiomm ab Alexandrinis usque ad Laërtium historise pbilosophicse

^eriptonim fidncia ssepius indocta. »

Platon, t. I. 6

égal, exerçant au loin une attraction en rapport avec sa propre force de rayonnement. Qu'au vi^ siècle Pythagore de Samos ne connût que par une vague renommée les merveilles de Babylone et de Memphis, je l'accorde; mais ce qui est invraisemblable, cest qu*à Athènes^ à la fin du v® siècle, TÉgypte, la Phénicie et la Perse fussent des contrées absolument ignorées. Le drame le plus applaudi d'Eschyle peignait au vif les mœurs des cours asiatiques. Pendant toute la durée de la guerre du Péloponnèse, n'avait-on pas vu maintes fois des ambassadeurs du Grand Roi venir solliciter Talliance des cités grecques et promettre l'appui de leur souverain ? Sans parler de la Cyro^ pédie de Xénophon, dont la date est un peu postérieure, les Muses d'Hérodote n'étaient-elles pas à elles seules une source inépuisable de renseignements précieux sur les croyances asiatiques et égyptiennes ? Nous n'avons plus les écrits des logographes antérieurs; mais Hécatée de Miletet Hellanicus de Lesbos, pour ne citer que les plus célèbres, avaient dû jeter plus d'un trait de lumière sur ce monde oriental, tout à tour objet de terreur et de curiosité pour le génie grec.

IVnio on quelque sens que le biographe de Platon tranche la question controversée de ses voyages, l'exégèse platonicienne n on continuera pas moins à se trouver en face de ce problème: Platon a«t-il puisé à d'autres sources qu'à des sources helléniques et quelle partie de son système en a été dérivée ? Encore une fois, fallût-il admettre comme authentiques une foule de dtUails biographiques qu'une critique plus sévère relègue dans le domaine de la légende, la discussion demeurerait à peu près entière.

Or doux circonstances surtout donnent une apparence de prolmbilité à l'opinion qui fait descendre de l'Orient la philo- •ophio grecque : d'une part les aveux des anciens, aveux tardir« oi irréfléchis, souvent d'ailleurs détournés par les moderu«^« do leur véritable sens, et de l'autre les ressemblances |H^»iliri^»quo parait offrir tel ou tel système avec les théories \^^UlO(^miqu68 ou mythologiques de certaines nations orien-

ulo«.

Nous allons examiner successivement ces deux points avec toute Tattention qu'ils méritent.

Les premiers sages de la Grèce, penseurs ou politiques, n'ont nulle part affirmé, nulle part laissé même soupçonner qu'ils avaient été les disciples des prêtres et des savants de l'Orient. De la guerre de Troie aux guerres médiques, les haines nationales ont dû s allier à la vanité patriotique pour détourner la race hellénique de l'étude et de l'imitation des barbares. Toutefois, chose remarquable, au lieu d'avoir comme nous les yeux fixés sur l'avenir, les Grecs les tournaient de préférence vers le passé. Il semble que ce petit peuple n'ait réalisé de si admirables progrès qu'en se défendant sans cesse d'en accom* plir. Plus une cité, plus une institution remontait à des temps reculés, plus elle paraissait mériter de respecta L'antiquité, si décriée aujourd'hui, était aux yeux du Grec un gage de sagesse, presque de divinité. C'était, dit Platon lui-même*, le temps où vivait une race meilleure, oii les dieux étaient plus près des hommes, et les hommes plus rapprochés des dieux.

Ici s'applique merveilleusement le mot de Tacite : Omneignotumpro magnifico est. La haute opinion qu'on se faisait de la sagesse profonde de ces temps reculés était encore singulièrement accrue parla rareté même des monuments où elle était contenue : comme on l'a dit avec finesse, rien n'élève plus le prix de certaines choses que d'avoir subi une destruction presque totale. Voilà comment la vieillesse des nations orientales les entourait d'une sorte de prestige. Quelles que fussent les obscurités de la tradition, la Grèce ne pouvait ignorer qu'elle avait ^té précédée dans le monde par de vastes et puissantes monarchies qui s'attribuaient une durée extraordinaire et vraiment fabuleuse : on parlait de calculs astronomiques, d'observations généthliaques qui remontaient en Egypte à des myriades de

^' Ce sentiment a même survécu chez cette race à la ruine de beaucoup d'aatreg. On peut lire encore dans Tacite (Histoires, II, 4) : « Laîtum anti- ÇQitatibus Graecomm genus multa incertae vetustati affingit. »

Page 1