‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 51 sur 203 · PLATON DANS LA GRANDE GRÈCE · texte numérisé non relu

PLATON DANS LA GRANDE GRÈCE

Il n'est pas étonnant que de bonne heure les Grecs se soient sentis attirés vers la riche péninsule qui les avoisine à 'occident. L'Italie avec la Sicile était à leurs portes et, pour «û prendre possession, les idées helléniques n'y avaient pas à lutter, comme en Egypte et en Asie-Mineure, contre le pres-

belléniqae, ajoute : « Sed non hls artibus animi expletum, mox GhaldsBos &t<iue iodo brachmanas adiisse. »

tige d'une civilisation fière de son antiquité. Aussi voyonsnous de nombreuses et importantes colonies grecques y grandir rapidement au sein de la paix et de la prospérité. Les odes de Pindare nous montrent Syracuse, Agrigente, Himère, Camarina se couvrant de gloire dans les luttes nationales de Delphes et d*OIympie. Il semble donc que lorsque Thucydide nous représente la Sicile comme une terre plus ou moins inconnue, ce soit de sa part pur artifice d'écrivain. De toute manière, l'expédition de 415 avait tourné les regards des Athé' niens vers cette Ile florissante, première étape, imaginait-on alors, d'une série de conquêtes qui devait soumettre à la Grèce la plus grande partie de l'Occident.

Dans le domaine intellectuel, les échanges d'idées entre les deux contrées se multipliaient tous les jours. Avant que les ambassadeurs d'Athènes vinssent en Sicile soulever les cités ioniennes contre la suprématie croissante de l'élément dorien, Gorgias avait porté à Athènes les secrets de la rhétorique, invention de Corax et Tisias. Si Gela donne asile aux dernières années d'Eschyle, si le Prométhée remanié est joué à la cour de Hiéron, si la Sicile apprend par cœur les drames d'Euripide, assez longtemps auparavant avec Epicharme elle avait légué à la finesse de l'esprit attique un type remarquable de comédie. Enfin, ce qui nous touche ici de plus près, tandis que l'Asie-Mineure envoyait dans la Grande-Grèce Pythagore, l'un de ses plus illustres enfants, la Grande-Grèce à son tour voyait naître à Élée et se répandre plus tard jusqu'à Athènes une philosophie hardie, profonde, qu'aucune autre école ne surpassera en rigueur métaphysique. Ce seul mot de Grande- Grèce n'est-il pas déjà à lui seul une révélation? Quelle qu'en soit l'origine, n'atteste-t-il pas une haute ambition d'une part, et, de l'autre, des rapports étroits avec la mère-patrie* ?

1. Rathgeber (Grossgriechendanl und Pythagoras, Gotha, 1866) incline à croire que ce nom dérive prôcisôment do l'association pythagoricienne, dont il résumait les ambitions, de même que dans la première moitié do ce siècle, la Grande-Allemagne était de l'autre côté du Rliin le mot d*ordre de mainte société secrète.

PLATON APRÈS LA MORT DB SOGRATE i37

Noas ne serons donc pas surpris de voir Platon, à son retour d'Egypte, en 390, faire voile vers la Sicile et Tltalie. Il est certain qu'en dehors des lettres qui lui sont attribuées, il faut descendre jusqu'à Hermippe avant de rencontrer une allusion à ce voyage; mais ce silence de l'histoire n'a rien d'inexplicable, et d'ailleurs, quelque soin que prenne Platon de ne pas prêter témérairement à Socrate sa propre individualité, certaines pages de la République et des Lois portent, comme nous le verrons, l'empreinte irrécusable de souvenirs personnels.

Quelle pensée a dicté à Platon ce voyage? Une curiosité sans but ou une vague ambition politique? C'est peu probable. Je préfère croire qu'ici, comme lorsqu'il abordait en Egypte, il n'a écouté que son amour de la science, et que les circonstances seules ont pu l'amener plus tard, presque malgré lui, de la Grande-Grèce à Syracuse. C'est en philosophe qu'il est venu dans une contrée où depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, à travers le moyen âge et la Renaissance, la philosophie avec ses théories les plus audacieuses n'a pas cessé d'être eu honneur.

A cette date précise quel système florissait sur la terre italique ou du moins y était encore en possession d'un prestige durable ? Sur ce point l'histoire sérieusement consultée ne nous laisse aucun doute : la Grande-Grèce gardait le vivant souvenir d'un de ces hommes dont le génie trace un sillon désormais ineffaçable. Au déclin de l'hellénisme, Pythagore a inspiré plusieurs de ces biographies louangeuses où la figure d^ personnages célèbres est présentée à Tadmiration des tommes comme un type de science, d'héroïsme et de vertu, l'outefois alors mêpie qu'elle a soufflé presque à regret sur ^^t de mensonges plus ou moins innocents, la critique demeure en face d'une individualité des plus surprenantes. Sur *®s ruines de l'école, écrit A. Laugel, dans la poussière des ^mmentateurs, malgré la confusion qui a fait méconnaître ^'^f igine de tant de découvertes, le nom de Pythagore a con- ^»Ouéà planer porté par l'instinctive vénération des siècles et

i:)8 LA VIE DE PLATON

par la coascienco cachée de rhumanité. Si rantiquité est muette sur l'iafluence exercée dans la Grèce propre par ce graad bommo et par ses disciples, trois siècles plus tard, à Tapogée de la grandeur romaine, Cicéron n'hésite pas à ramener à cette source quelques-unes des institutions fondamentales de sa patrie. « Gomment, dit-il, lorsque la Grande-Grèce comptait dans son sein plusieurs des villes les plus puissantes et les plus considérables de l'Italie, lorsque Pythagore et son école y avaient jeté un si vif éclat, serait-il vraisemblable que nos ancêtres aient fermé Toreille à de si précieux enseignements? On ne peut même s'expliquer la sagesse de Numa qu'en faisant de lui, au mépris de toute chronologie, un disciple de Pythagore K »

Le sage de Samos était mort près d'un siècle avant Socrate : mais il avait laissé après lui un grand nom, des héritiers et des imitateurs : en faut-il davantage pour deviner ce que Platon venait chercher et recueillir en Italie? L'antiquité Tavait parfaitement compris et elle n'a pas songé à se mettre en quête d'une autre explication '.

Par quels événements^ par quels incidents ce voyage fut-il marqué ? La tradition ne nous apprend rien ou presque rien à ce sujet. Mais si le biographe de Platon a le droit de passer indifférent, il n'eu est pas de même de l'historien du platonisme. Dans ce système si profondément grec, si éminemment

1. Tttsculanes, IV, 1. —Cf. Tusc, V, 4 et 16 : «Qaum in Italiam yenisset Pytiiagoras, exornavit cum Gricciam qaœ Magna dicta est» et privatim et publiée, pricstantissiinis ot institutis et arti))as... tenait magnam iUam Grsciain quum honore disciplina;, tum etiam auctoritate : mnltaque sscciila poslea sic vigiiit Pythagoreorum nonien, at nuUi alii docti haberentur. » Il est vrai que la Hume d'Ennius avait vu se produire comme un réveil pythagoricien.

2. Il nous suffira ici de citer Cicéron {Tusc. 1, 17) : « Platonem feront» ut Pythagoroos cognosccret, in Italiam venisse et didicisse Pythagorea cmnia. » — Saint Auf^ustin (Cite de Dieu, VIIL 4) : a Inde in eas partes Itali» venieus ubi Pythui^oroorum fama celebrabatur, quidquid Italtca philosophia tuiic fl«)robat. auditis ciniuontioribus in oa doctoribua facinime comprehenilit D — cmlii l.^ biographe anonyme : WufjXOe icpb; tou; IluOsY^pctovc* to îi* xp:0|i(i)v Tànpzvp^xra <Tr,(jLa:v£'.v ::ap*2VT(ôv xxropOûtrat povXi|icvoÇy olBev KoXXbv

PLATON APRÈS LA MORT DE SOGRATB i39

compréhensif, on est d'accord pour retrouver, rapprochées et fondues avec un art merveilleux, les théories des philosophes antérieurs : toutefois, Socrate excepté, c'est au pylhagorisme qu'on le rattache de la façon la plus étroite, comme si le rôle de Platon, redevable à Pythagore des bases essentielles et des données fondamentales de son système, se bornait à avoir donné une forme plus précise à ce qui n'était qu'une intuition vague, et publié dans des œuvres empreintes d'une incomparable éloquence des idées enfermées jusque là dans un cercle étroit d'initiés. On comprend dès lors que la curiosité historique ne soit pas seule intéressée à Texamen des rapports vrais ou prétendus entre Platon et Pythagore : une question décisive d'originalité se trouve ici en jeu.

Page 1