PLATON ET LE PYTHAGORISME
Le premier problème à résoudre est évidemment celui-ci : que fut Pythagore et que savons-nous de son enseignement? Sujet déjà traité bien des fois et tout récemment de main de maître dans le savant ouvrage en deux volumes de M. Chai- Soet ^ Qu'il nous suffise de puiser dans les travaux antérieurs ce que réclame la présente discussion.
Due double difficulté attend l'historien moderne du pythagorisme : malgré ce que cette affirmation off're au premier abord de paradoxal, il est également embarrassé par la pénurie ®t par Tabondance des informations. D'une part, pénurie de textes certains et dignes de confiance, puisque cette école ne Dousalégué que des ouvrages de provenance plus que suspecte, et que les rares écrivains qui pourraient avoir à nos yeux quelque autorité ne nous parlent de Pythagore et de ses ^Diis que dans des passages dispersés et à propos d'objets
*• Pythagore et sa philosophie, (Paris, Didier, 1873). On nous permettra de f^Ppeler ici notre thèse latine de doctorat : De priorum Pyihagoreorum doc- ^f^^a et scriptis (Thorin, 1873), où l'on trouvera en particulier la condamnation motiyée de tous les fragments attribués aux premiers Pythagoriciens.
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différents. D'autre part, abondance de textes apocryphes et de relations émanant d'auteurs postérieurs les uns de deux,- les autres de six et huit siècles à la destruction de la société établie par Pythagore. Non seulement la plupart ont puisé à des sources diversement falsifiées et corrompues durant un si long espace, mais encore s'adressant à un âge avide de fables et de merveilleux, et désireux eux-mêmes d'entourer d'une sorte d'auréole le nom d'un sage vénéré, ils ont donné carrière à leur imagination enthousiaste, sans le moindre souci de la vérité : dès lors cette affluence apparente de renseignements se réduit et fond pour ainsi dire au souffle de la critique. Des dix-neuf auteurs cités au hasard par Diogène Laërce dans sa Vie de Pythagore, il n'en est pas un sur le témoignage duquel on ait droit de se reposer K
En ce qui concerne la personne de Pythagore, deux points paraissent ressortir avec une certitude au moins relative au milieu de ce chaos d'opinions. Le premier, c'est que ce fut un des savants dont l'antiquité est le plus justement fière, et que la musique, Tastronomie et les mathématiques en général lui ont été redevables de précieux progrès : le second, c'est que ce savant a été amené ou par une vocation personnelle ou par
1. Comme en s'exprimant ainsi on court le risque de se faire accuser d'an scepticisme injustifiable, il n'est pas hors do propos de citer les lignes suivantes d'un de nos érudits les plus justement estimés, d'autant qu'elles concernent un des anciens sur le compte desquels l'invention devait paraître le plus téméraire: « Les auteurs anciens se sont plu à charger la vie d'Hippocrate d'une foule de récits ou purement imaginaires, ou' tout à fait absurdes et à transformer ainsi ce grand homme en un personnage de roman. Dans la légende hippocratique il y a deux parts, celle du vraisemblable et celle du faux : dans cette dernière, renchérissant les uns sur les autres et ne prenant pas la peine de se mettre d'accord ni entre eux ni avec eux-mêmes, les biographes n'ont su éviter ni les contradictions les plus choquantes, ni les anachronismes les plus évidents... Possède-t-on des moyens certains de contrôle, sait-on à quelles sources primitives on a puisé, peut-on suivre la transmission des documents d*àge en âge, enfin connait-on les écrivains qui se sont chargés de nous raconter les faits? Aucune de ces conditions, on peut l'affirmer hardiment, n'est remplie : aucun des monuments écrits où se trouvent les actions qu'on prête à Hippocrate ne peut soutenir victorieusement cette série d'épreuves; il n'en est pas un qui offre le moindre degré de confiance et qui repose sur le plus petit fondi de vérité. » (Daremberg, Journal des savants, 1851.)
un coQCOurs imprévu de circonstances à se métamorphoser en un réformateur politique et social, doué tout à la fois d'une originalité puissante et d'un incontestable ascendant K
Ce qu'il importe surtout de noter, c'est qu'aucune tradition authentique n'attribue à Pylhagore lui-même, comme à Empédocle, à Démocrite et à Anaxagore, un système déterminé de philosophie. Le silence d*Aristote notamment, dans les écrits authentiques duquel on chercherait vainement ce nom cependant si illustre, est à lui seul une objection décisive. En effet, que jusqu'alors cette philosophie ait été répandue uniquement par des traditions orales ou qu'elle fût en outre consigûée dans des ouvrages anciens, quelque rares d'ailleurs et précieux qu'on les suppose, il est certain qu'Âristote était plus eu état que tout autre d'en parler avec autorité. Dicéarque, l'un des premiers péripatéticiens et des plus estimés, reconnaissait que de son temps on continuait à ignorer ce qu'avait été renseignement de Pythagore. Diogène Laërce a la prétention de nous offrir une exposition systématique du pythagorisme : mais de bons juges, E. Zeller en tète, pensent avec raison qu'elle s'applique non à la doctrine primitive, mais i sa résurrection au premier siècle avant notre ère, alors que Téclectisme avait effacé toute frontière entre les diverses écoles *.
Inatile d'énumérer ici les découvertes scientifiques dont la
1. « Le but immédiat de rinstitution pythagoricienne », tel fut le sujet mis au concours en 1830 par l'Université de Gôttingue. La dissertation de Krische qui fut couronnée aboutit à la conclusion que voici : « Societatis ^pus fait mère politicus, ut lapsam optimatum potestatem non modo in pnstinum restitueret, sed Ûrmaret ampliûcaretque : cum summo hoc scopo dao coDjancti erant, moralis alter. alter ad litteras spectans. »
^* H. Ghaignet est d'un avis di itèrent. On lit sans doute à la page 71 de ^D premier volume : « C'est ici à la fois une société politique comme le se* fuient les Jacobins, un couvent de moines aspirant à la perfection religieuse fit morale, une académie de musique, une académie des sciences et une école ^® Pliilosophie »; mais plus loin se trouve cette affirmation : « Un élément ®*8entielet suivant moi l'élément principal du pythagorisme a été d'être ^^ philosophie, c'est-à-dire une conception rationnelle et une explication
^OQtiiique des choses. » £t son second volume tout entier n*a pas d'autre
objet.
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postérité d'uu commun accord a fait hommage à Pythagore; lorsqu'on songe à l'éclat dont son nom a été entouré dans Tantiquité, on a quelque peine à s'expliquer d'une part l'appréciation sévère du vieil Heraclite S de Tautre ce qu'affirmait naguère M. Paye : « Pour transformer une notable partie des sciences humaines, il n'a manqué à l'école pythagoricienne qu'un homme de génie influent. » Peut-être cependant M. 6. Guizot n'était-il pas très loin de la vérité lorsqu'il écrivait dans son ingénieuse étude sur Ménandre : « A peine Pythagore s'est-il filé parmi les Doriens d'Italie que ses efforts se détournent des spéculations abstraites ; tout ce qu'il avait acquis jusque là se transforme pour servir à organiser et à régler la vie terrestre de ceux qu'il enseigne, à établir un corps de morale austère et le cadre invariable d'une vaste association, à réduire la science de la politique et de la religion à des traditions pratiques capables de se transmettre et de durer, w Une discipline sévère, impérieuse, voilà l'idéal poursuivi. L'antiquité n'offre pas un second exemple d'un homme dont l'autorité ait eu une égale puissance pour prévenir toute dissidence et rendre même inutile chez ses disciples l'usage de la raison et du raisonnement.
Maintenant quel était au juste le rêve politique de Pythagore et de ses adeptes ? sur quelles cités s'étendit leur pouvoir ? à quels moyens secrets ou avoués eurent-ils recours pour préparer et perpétuer leur domination? Ce n'est pas ici le lieu de peser et de contrôler les uns par les autres les récits quelque peu divergents des historiens*. Ce qui est certain, c'est que la prospérité de cette éraipta, comme s'exprimaient les
i. Diogène Laërce, VII, 6.
2. Je lis dans François Lenormant ce texte curieux : « Dans le silence de Thistoire, la numismatique des Tarentins prouve qu'ils faisaient partie de la ligue commerciale et monétaire qui dans le vi« siècle avant l'ère chrétienne se forma sous les auspices de Técole pythagoricienne et groupa momentanément dans des intérêts communs toutes les villes helléniques de ritalio méridionale. Elle émit notamment des monnaies de poids semblable et de môme fabrication, aux types et aux noms des différentes cités, dites monnaies incuses. »
Grecs, fut aussi éphémère que brillante : longtemps comprimée, l'indépendance populaire se vengea à la fin par la révolte et le massacre. Néanmoins les principes adoptés par les membres de l'association survécurent à sa ruine : philosophes et poètes comiques des premières années du iv^ siècle parlent également d'un ^lo; riuOayopiîcoç, comme d'un genre de vie particulier et distinctif, auquel demeurait attaché un renom de savoir et de dignité : ceux-là pour en faire l'éloge, ceux-ci pour railler des imitateurs dont le zèle n'était sans doute pas exempt d'affectation. Voilà pourquoi dans les pièces d'un Cratinus, d'un Alexis, d'un Aristophon, de même que plus tard jusque dans les idylles d'un Théocrite, les disciples du fondateur se virent malignement confondus avec ceux qui prirent leur costume et leur extérieur sans trop se préoccuper d'hériter de leur vie laborieuse et de leur amour de la science.
Pythagore, chef reconnu d'une école philosophique, aurait eu un successeur; l'histoire cependant ne lui en donne aucun : elle se borne à citer sous le nom assez vague de pythagoriciens, dans le siècle qui s'écoula entre le soulèvement de Crotone et la fondation de l'Académie, des personnages investis de rôles assez divers, savants, médecins, politiques, hommes d'Etal. Porté plutôt à exagérer l'importance philosophique de Pythagore, M. Nourrisson n'en reconnaît pas moins qu'à sa mort «ce n'est pas une doctrine qui subsiste, s'accroisse et se fortifie : ce n'est plus qu'une tradition qui va sans cesse en 8'oblitérant ».
Il faut, il est vrai, se hâter d'ajouter que plusieurs de ses disciples auraient incontestablement mérité le titre de philosophes, si les traités qui leur sont attribués ou même les seuls fragnientsqui nous en ont été conservés avaient une authenticité mdéniable. Pythagore, jaloux de conformer sa pratique à ses préceptes, n'avait rien écrit; ceuxqui vinrent après lui, retrouvant leur indépendance d'esprit, ont évidemment très bien pu ^e pas se croire tenus à la même réserve. Mais dans l'état ^<îtuel de nos connaissances, on peut affirmer que ces divers ^^vrages ont été absolument ignorés avant la période alexan-
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drine : il en est môme dont la première mention ne se rencontre que sous la plume d'un compilateur de basse époque, Stobée. Que jusqu'à la fin du v® siècle ils ne soient cités par aucun écrivain, historien, moraliste ou philosophe, c'est ce que l'on peut à la rigueur s'expliquer. Mais qu'Âristote qui possédait, comme le prouvent ses écrits, les ouvrages de ses devanciers, n'ait pas fait effort pour rassembler aussi tout ce qui existait des anciens pythagoriciens, si réellement de son temps il en existait quelque chose ; qu'en pareil cas au lieu d'exposer et de discuter séparément les opinions de chacun d'eux, comme il le fait pour tous les autres philosophes, il ait préféré, on ne sait pourquoi, recourir perpétuellement à cette expression générique les Pythagoriciens y voilà ce qui est contraire à toute vraisemblance. Au temps d'Auguste Denys d'Halicarnasse parle, et parle avec éloges, d'une littérature pythagoricieune, celle peutêtre que contenait la collection composée par les ordres du roi Juba de Mauritanie : ce n'est pas le seul indice que nous ayons d'un réveil du pythagorisme, résultat, si nous en croyons Mullach, du dégoût inspiré par les vaines subtilités dialectiques auxquelles s'attachaient de plus en plus les autres écoles philosophiques, et du discrédit jeté par les théories épicuriennes et sceptiques sur la croyance à l'immortalité. Evidemment pareille heure était propice à la composition et à la diffusion d'ouvrages supposés ^
Non seulement les fragments philosophiques que nous possédons manquent ainsi d'attestations historiques vraiment décisives, mais leur examen attentif fournit des armes redoutables pour en combattre l'authenticité. A la date où il faudrait
1» Personne ne contestera le mérite exceptionnel de Diels dans ces questions soumises à tant de controverses. Or voici comment s'exprime cet éminent énidit : « Constat Alcxandriae intermortuse Pythagorese philosophiic velut igniculos esse servatos. Pauca et obscara de liis nota sunt. Atque consulto ipsi sua sludia celasse videntur, nam libroram fabrica per fraudeiu Pythagorie subditorum tune vigere cœpit. derte ultimo a. Gh. sœculo quae subito emergunt pseudepigrapha Pythagoreorum scripta Stoicorum et Peripateticorum (j'ajouterais sans hésiter : Platonicoram) doctrina differta partim jam antea aliquanto Aloxandrias circumlata esse veri est simillimum » (Doxographi grœci, p. i50).
les placer, la plupart constitueraient, comme on Ta dit, autant de miracles chronologiciues, tant y est manifeste l'empreinte d'idées et d'écoles postérieures. Le Ilepl tlog^uù attribué à Timée de Locres est depuis longtemps démasqué : c'est un pastiche qualifié par un bon juge de pâle imitation de la doctrine et de la manière pythagoriciennes \ Le traité Ilepi tocç toO wivro; yevedio;, publié sous le nom d'ailleurs inconnu d'Ocelus ', respire d'un boutàl'autre le plus pur péripatétisme. Les fragments d'Archytas qui trouvaient encore en 1833 un défenseur convaincu dans la personne d'E. Egger, ont été depuis, tant en France qu'en Allemagne, l'objet d'une révision sévère qui a abouti à leur condamnation ^ Reste Philolaûs, qui a passé longtemps pour le créateur véritable du pythagorisme philosophique * et dont les fragments, couverts par l'autorité assurément considérable deBœckh, semblaient dès lors pouvoir défier tous les assauts de la critique moderne. Leur authenticité n'en a pas moins soulevé récemment une opposition très vive, des mains de laquelle il n'est pas sûr qu'elle sorte victorieuse. De ces débats' ressort cette conclusion: les assertions d'Aristote, sur lesquelles nous aurons à revenir, sont Tunique source que puisse consulter (et encore avec quelles précautions ?)rhistorien du pythagorisme primitif dont le caractère, on ne saurait trop
1. (c Ce n'est sans doute qii*un apocryphe sorti comme tant d'autres de cette officine de contrefaçons, de cette fabrique d'archaïsmes en tout genre établie à Alexandrie un ou deux siècles avant notre ère » (Cousin).
â. Telle est l'orthographe assignée à ce mot par les inscriptions.
3. « Mathematica ArchytîR fragmenta Ë. Zeller tuitus est : quaa neque suspiciosi quicquam pricbent et multa habent antiquse originis indicia, tum argumente ipso a fraudis suspicione multo magis remota sunt quam reliqua. Logica scripta pleraque et moralia apcrtissimum est post Aristotelem demum confecta esse » (Blass).
4. « Actuellement, l'histoire du pythagorisme antérieur à Philolaûs est purement conjecturale : on devra s'estimer suffisamment heureux si de nou- Telles conjectures permettent de jeter un peu plus de clarté dans ces ténèbres et d'imaginer un peu plus fidèlement et le mystérieux point de départ de la doctrine pythagoricienne et sa lente évolution » (Tannery).
5. Ne pouvant ici qu'en donner un résumé e:^trémement sommaire, je renvoie pour tous les détails, en dehors de la thèse latine citée dans une note précédente, aux travaux de Bywater en Angleterre, de Hartenstein et de Schaarschmidt en Allemagne.
Platon, t. I, <0
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le répéter, fut scientifique beaucoup plus que métaphysique.
Mais qu'était devenue cette école, et par qui était-elle représentée au temps où Platon faisait ses premières armes à Técole de Socrate ? Tel est pour nous le second problème à résoudre.
A ce moment la tradition, quelques incertitudes qu'elle offre d'ailleurs, ne nous montre sur le sol de la Grande Grèce que des individualités isolées, sans aucun centre où l'autorité d'un maitre reconnu et obéi perpétue fidèlement les enseignements du fondateur . Près de cent ans s'étaient écoulés depuis le jour où la haine populaire avait accompli son œuvre de destruction ; sans doute l'association pythagoricienne avait gardé quelque prestige, grâce au talent incontesté de quelques-uns de ses membres, grâce au rang élevé qu'ils occupaient ; mais nous ne voyons pas qu'elle ait réussi à réunir de nouveau ses débris épars. S'il est déjà surprenant que des hommes tels qu'Ârchytas et Timée, investis par la confiance de leurs concitoyens des charges les plus hautes, n'aient pas été détournés parleur rôle politique de leurs travaux de géomètres et d'astronomes, comment se les représenter occupés en outre, dans un isolement à peu près absolu, des plus hautes spéculations métaphysiques ?
A quelle époque les théories pythagoriciennes ont-elles été pour la première fois apportées à Athènes, où elles ont dû, dit Cousin, arriver comme un écho merveilleux? Pour répondre à cette question, nous n'avons que des hypothèses. Il est certain que des relations existaient entre l'Attique et la Sicile longtemps avant la fatale expédition conseillée par Alcibiade. Aussi est-il difficile d'admettre que Pythagore et son institut aient été inconnus en Grèce jusqu'au jour où les pythagoriciens violemment dispersés vinrent y chercher un asile, quelquesuns môme se mettre à l'école de Socrate, comme le firent Simmias et Cébès. C'est à Lysis que Th. H. Martin* rapporte l'honneur d'avoir donné au pythagorisme droit de cité à Athènes. Plus tard Philolaûs à son tour séjourna et enseigna à