République, VU, 530 D
PLATON APRÈS LA MORT DS SOGRATE i53
Or aux yeux d'Aristote la théorie des idées, ce point central vers lequel tout converge dans le platonisme, est une théorie essentiellement platonicienne, dont les origines et en quelque sorte le premier éveil doivent être cherchés dans les vues et la méthode de Socrate. Plus tard sans doute Platon y associa d'autres éléments au risque de l'obscurcir, en cherchant à donner aux brillantes conceptions de son imagination de poète l'appui d'une construction en apparence scientifique. Lorsque, exilé volontairement d'Athènes après la condamnation de Socrate, il recueillit dans la Grande Grèce les derniers échos de Tancien pythagorisme, celle nouvelle école qui se révélait à lui présentait des points de contact manifestes avec ses vues personnelles : pourquoi s*étonner qu'il ait songé à lui faire quelques emprunts ?
Telle est la seule conclusion qu'autorise le rapport d'Aristote ; ses déclarations prouvent que le platonisme et le pythagorisme après un développement parallèle, mais indépendant, ont fini par conclure une alliance plus ou moins étroite : il se plait, comme Théophraste après lui, à les rapprocher dans son exposition, sans affecter ainsi qu'on l'a prétendu, de faire de Platon un élève de Pythagore.
Mais plus tarda une époque d'éclectisme l'assimilation, pour ne pas dire Tidentification des deux doctrines et des deux écoles semble devenir un lieu commun de la critique dans ces âges reculés. Pour le comprendre, souvenons-nous des étranges destinées du pythagorisme qui au moment même où il semble atteint d'une décadence irréparable, s'impose par je ne sais quel mystérieux ascendant aux maîtres de l'Académie. Speusippe et Xénocrate sont appelés pythagoriciens par les mômes auteurs qui d'Archytas feraient volontiers un élève de Platon. Valentin Rose a-t-il raison d'affirmer que les premiers écrits sur la doctrine de Pythagore, ou du moins sur ce qui en constitue le trait essentiel et distinctif, les rapports et les propriétés des nombres, ont vu le jour à Athènes et dans le voisinage très immédiat de l'Académie ? Ce qui est certain, c'est que par un juste retour le pythagorisme renaissant se mit
résolument à Técole de Platon. De là entre les deux philosophes une confusion qui ira toujours grandissant, et que paraissait d'ailleurs justifier mainte tendance commune. Même répulsion contre les premières théories naturalistes des physiciens d'ionie : même propension apparente à chercher la raison des choses dans une classe spéciale d'entités intelligibles ^ : même caractère religieux imprimé à Tensemble de la doctrine : même séduction exercée par le caractère grave et inspiré de renseignement. Trouvait-on dans les écrits de Platon quelque allusion mystérieuse à d'antiques traditions ou au rôle de certains nombres cabalistiques ? Aussitôt on évoquait le souvenir de l'école italique : bien plus, ce fut dès lors une idée familière à Tantiquité que d'expliquer le génie de Platon par une fusion entre la philosophie idéale et élevée de Pythagore et la sagesse pratique et très familière de Socrate ^
Ce qui dut contribuer singulièrement à propager cette erreur, ce fut la quantité d'ouvrages apocryphes qui virent le jour sous les premiers Ptolémées et groupèrent autour de Pythagore et de ses principaux disciples toute une littérature éminemment suspecte. Lorsque dans tel écrit de Timée de Locres ou de Philolaûs on retrouvait la substance des dialogues platoniciens les plus célèbres, comment Dicéarque et Athénée ', Apulée ^ et Numénius ^ n'auraient-ils pas exprimé, chacun à
1. « Der Ablehnung der Sinnlichkeit nâhern sich die Pythagoreer Betrâchtlich, da sie nicht bloss fur dio Forschung das rational Erkennbare zar alleingûltigen Norm erhoben, sondern ferner auchdas rational Erforscliliche der oùala der Dinge gleichsetzen. So wenigstens Philolaos, fur den daher auch Tannery die idealistische Tendenz anerkennt » (Natorp).
2. b^ntre beaucoup de textes, je choisis les suivants : Cicéron, République 1, 10 : « Leporem Socratlcum subtilitatemque sermonis cum obscuritate Pythagoras et cum 111a plurimorum artium grayitate contexuit. » — Ëusèbe, Prép. Evang,^ xiv, 5 : Kepàaa; StoxpdcTei nuOayâpav, toO |ièv 87)(j.oT(X(oTepoc, toO tï (reiJLvdTepc (0967) — et cette épigramme de l Anthologie :
StDxpartxâ Sa|xiov xepaa-a; xpr|TTJpt çpivTjpLat*