Deipnosoph. XI
4. Florid,, p. 131 : « Porro noster Plato nihil ab hac secta vel paululum dovius pythagorissat in plurimis »,
5. Ce philosophe qui avait disserté sur la théorie des nombres, est cité
PLATON APRÈS LA MORT DE SOGRATE i55
sa manière, la croyance générale qui ue reconnaissait dans Platon qu'un pythagoricien déguisé? Les Pères de TEglise * ne [ont aucune difficulté de l'admettre, et on a pu dire avec raison que néo-pythagoriciens et néo-platoniciens ne sont que les deux faces d'une même médaille, les uns et les autres également égarés par une imagination téméraire, également enclins à remplacer la raison par l'extase, la netteté du génie grec par les divagations confuses du mysticisme oriental.
Qu'arriva-t-il ? C'est qu'une erreur confirmée en apparence par le témoignage de tant d'écrivains se transmit de l'antiquité aux temps qui suivirent et passa longtemps pour un axiome de rhistoire philosophique. Sans parler ni des auteurs du moyenâge, continuateurs dociles d'une tradition que l'absence des textes originaux rendait inattaquable, ni des platoniciens de la Renaissance, dont le premier foyer d'inspiration était non pas Athènes mais Alexandrie, je me bornerai à résumer brièvement les assertions de quelques modernes.
« Socrate et Platon n'ont presque rien de beau qui ne soit de Pythagore », écrit le P. Rapin, et il ajoute que Platon se fit pythagoricien pour rentrer en grâce auprès des Athéniens qui ne lui auraient jamais pardonné de prendre pour premier modèle ce Socrate par eux publiquement condamné. Au siècle suivant Deslandes dans son Histoire de la philosophie soutient que les platoniciens ont puisé leurs dogmes principaux dans la philosophie de Pythagore, comme à une source féconde. Le savant Brucker s'est rendu coupable à son tour de la même confusion^ : il est vrai qu'il insiste beaucoup plus sur les règles de morale que sur les explications métaphysiques.
Cousin, à qui revient l'indiscutable mérite d'avoir renouvelé ^Ugrandi dans notre France l'étude des anciens philosophes, ^^ s'est pas fait impunément, en ce qui concerne Platon, Tédi-
t&Qtôt comme pythag;oricieii, tantôt comme platonicien, ainsi que plusieurs wlrea de celte époque, Philon le Juif par exemple.
*• Cf. Eusèbe, X, 3.
2' Voir dans ses Miscellanea hist, pkil. (p. 66 et suiv.) sa dissertation sous ^ titre : De convenientia numerorum Pythagorx cum ideis Platonis,
teur et l'admirateur deProclus, « cet Homère de l'école alei ^^
drine » que d'autres ont appelé « le deraierdes Hellènes ». i^'-^ lit dans une note de sa traduction du Banquet : « Je penche croire avec Proclus et en général avec les Alexandrins qu e effet le fond des idées platoniciennes a été puisé dans les doc^ trines pythagoriciennes et les traditions orphiques. On dit que Proclus avait fait un livre intitulé : Accord ctOrphée, de Pythagore et de Platon: je souscrirais volontiers à tout ce qu'annonce un pareil titre, pourvu qu'après Taccord on signalât les différences * ».
Plus récemment, dans un ouvrage où Pytbagore est peint avec les plus brillantes couleurs, un helléniste qui par une rare exception est en même temps un orientaliste du plus haut mérite, Rôth, a cherché à ramener toute la doctrine de Platon aux idées que Pythagore avait lui-même empruntées à Zoroastre. Un autre érudit allemand, Rathgeber, croit plus fermement à l'inspiration personnelle du sage de Samos, à ses yeux le représentant par excellence de la vieille philosophie éolienne : en revanche illui sacrifie plus complètement encore, si c'est possible, l'originalité et la gloire de Platon.
Enfin, veut-on connaître sur cette délicate question Topinion de M. Nourrisson, chargé par l'Académie des sciences morales du rapport sur le concours relatif à l'école pythagoricienne? elle ne le cède en rien à celles que nous venons d'analyser. :< Si Platon ne doit pas tout à Pythagore, que ne lui doit-il pas? Ce n'est point seulement en physique et dans le Timée qu'il
1. Traduction de Platon^ VI, 493. — La préface de son édition de Proclus contenait une déclaration plus explicite encore : « lUius quoque (Pythagorœ) esse videtur theoria idearum et quodcuraque in Platonis doctrina superius ». Ailleurs Cousin la reproduit, mais en l'accompagnant de réserves qu'il importe do noter : « Les traditions de TOrient, celles des pythagoriciens, par leur antiquité, leur renommée de sagesse, leur caractère religieux et les vérités profondes qu'elles renfermaient, avaient charmé Platon, comme tous les grands esprits do tous les siècles et servaient de base à ses conceptions. Mais pour la forme de la pensée, Tunique et le véritable antécédent de Platon est l'esprit attique représenté par Socrate. Or la manière de penser modifie essentiellement la pensée et produit une pensée nouvelle »,
pythagorise. Sa politique, sa morale, sa psychologie même lui viennent de Pythagore plus encore que de Socrate, et si le mouvement ordonné de la dialectique, si le vol de Tamour relèvent en métaphysique à des régions où Pythagore n*a pas eu accès, n'est-ce point à Pythagore qu'il emprunte la base d'où il prend son élan? Nous en avons pour garant la parole irrécusable d'Aristote : « Les idées de Platon, ce sont les nombres de Pythagore ».
Nous verrons plus loin quelle créance mérite cette dernière
assertion. Rappelons d'abord les protestations autorisées qui
dès le siècle dernier se font entendre contre une tradition qui
prise à la lettre réduirait la plus célèbre, sinon la plus vaste
philosophie de l'antiquité à n'être qu'un rameau plus ou moins
dissimulé du tronc pythagoricien. Déjà Ebcrhard dans son
Histoire générale de la philosophie * soutenait que, pour avoir
fait fortune chez les modernes, Topinion d'après laquelle Platon
avait emprunté aux Pythagoriciens sa théorie des idées n'en
est pas mieux justifiée. Après lui Stallbaum, Zeller et Ribbing,
placés d'ailleurs à des points de vue divers, ont fait justice des
exagérations étranges auxquelles s'étaient laissés aller en cette
matière la plupart de leurs contemporains.
De même en France MM. Lévêque et Rousselot n'ont pas liésitéà se séparer de la tradition régnante, à laquelle s'était rangé si docilement Cousin '. Allant plus loin encore, M. Fouillée, comme nous le verrons, incline à considérer le pythagorisme non comme la source inspirée, mais bien plutôt comme le mauvais génie du platonisme.
Quelle solution donner à ce problème difficile qui partage les meilleurs esprits? Consulter les traités philosophiques originaux de Pythagore et de ses disciples ? ceux qui nous sont parvenus ne portent qu'un nom et un titre usurpés. Interroger ïlaton lui-même? Indifférence ou calcul, il garde un silence à peu près complet. Devenu pour quelque temps en Italie l'hôte