Cum prine. eonvtra
i74 LA VIE DE PLATON
par quelles intrigues il s'y maintint. De noble extraction, seloi quelques-uns, fils d'un homme obscur, d'après la tradition commune \ pour capter la faveur populaire il mit en œuvre une stratégie bien digne de Tadmiration de Machiavel. Il semble qu'il n'y ait pas dans toute l'histoire grecque un second exemple d'un homme parti de si bas pour s'élever si haut, et cette fortune scandaleuse, rapprochée de ses violences, nous explique comment son nom était invoqué si volontiers comme un argument contre la Providence ^. Exploitant au profit de sa puissance les dangers de l'Etat et la réputation qu'il devait à ses victoires, il feignit de se poser en champion des revendications populaires, en même temps qu'il dénonçait les géqéraux malheureux ou incapables comme autant de traîtres gagnés par Tor de Carthage. Une fois maître suprême dans Syracuse (406), il donna libre cours aux emportements de sa nature. De minutieuses précautions le protégeaient contre les assassins, mais le livraient sans défense aux soupçons et aux alarmes '. Avide, comme Néron, de lauriers poétiques *, il envoyait aux carrières un courtisan coupable d'avoir trouvé ses vers médiocres, et mettait au-dessus de tous ses succès le triomphe remporté par un de ses drames aux Lénéennes d'Athènes. De même, quoique peu disposé par tempérament à se conformer aux prescriptions des philosophes, il n'en recherchait pas moins leur société et leur approbation ^ sauf à leur faire sentir ensuite sa colère, comme nous le verrons dans un instant.
1. D«3mosthène {Discours contre la loi de Leptine» 161) nous le représente comme un scribe vulgaire, métier fort méprisé. Gicéron au contraire rappelle « homo doctus a puero« et artibus ingenuis eruditus, musicorum perstudiosus. »
2. Voir le langage de Gotta dans le De natura deorum, III, 81-85.
3. Gicéron dépeint en deux mots cette existence lamentable : « Sic se Dionysius adolescens irretierat erratis, eaque commiserat, ut salvus esse non posset* si sanus esse cœpisset. » (Tusculane Y, 20.)
4. Polyclète à Samos, Pisistrate à Athènes, avaient eu recours à des moyens analogues pour faire accepter plus docilement leur usurpation. — « La haine des lettres est rare chez les plus mauvais souverains : c'est le dernier signe de la réprobation chez les tyrans » (Ampère).
5. Grote établit ici un parallèle plus ingénieux peut-être qu'exact entre
A quelle époque Denys reçut-il la tisite de Platon ? La septième lettre dit que ce dernier avait alors quarante ans : nous sommes conduits ainsi à Tannée 388, et Grote, étudiant la biog^raphie du tyran, se prononce pour cette date ou pour une date très voisine ^
Au témoignage de Cornélius Népos, Denys introduisit son l&dte en grande pompe dans sa ville et dans son palais ^, et l'admit dans son intimité. Que se passa-t-il entre ces deux hommes si peu faits pour s'entendre? On le pressent, bien que Tbis* t.oire n*en ait pas gardé le souvenir. Olympiodore nous rapporte un dialogue fort intéressant entre le philosophe et le ty- ^ : mais c'est une imitation évidente de celui de Selon et Crésus dans Hérodote, et le dénouement seul suffirait à xious avertir de son peu d'authenticité. Plusieurs écrivains anc^iens se sont plu à faire de la rencontre réelle ou supposée de X^iaton avec Âristippe à la cour de Syracuse la matière d'anec- «lotes auxquelles prêtait naturellement Topposition des deux caractères *. Grote reproche au philosophe non seulement de n'avoir pas mis à profit son ascendant momentané pour obtenir de Denys des réformes immédiates, mais d'avoir tout compromis par une rigueur au moins inopportune.
Quoi qu'il en soit, traité de sophiste par les courtisans dont il avait dénoncé les menées corruptrices ^ Platon put méditer à loisir sur la pensée d'Horace:
Denys l'ancien et Napoléon I*', fort méprisant pour ceux qu'U appelait dédaigneusement les idéologues,
1. JBhisébe, dans sa Chronique» écrit à propos de cette même année (01. 97, 4) : Plato philosophus agnoscitur, ce qui peut s'entendre ou de son séjour à Syracuse ou de la fondation de l'Académie. M. TeichmûUer place en 388 les Jeux olympiques où, selon la tradition, Platon parut dans tout l'éclat de sa renommée, les mômes sans doute auxquels Denys avait pris part avec ses quadriges, ses odes et ses musiciens (Diodore de Sicile, XIV, 109).
2. «( Magna cum ambitionc Syracusas perduxit. » — Cf. Pline, Hist. nat», VII. 30.
3. Ce dialogue a été imité par Vauvenargues, dans ses Œuvres posthu-mes.
4. Voir Diodore de Sicile, XV, 9, — Sénèque, ép. 47, — Plutarque, Dion, 5, De tranquiWiate animi, 12.