‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 83 sur 203 · le programme, et les conditions · texte numérisé non relu

le programme, et les conditions

d'admission

C'est à coup sûr un fait important dans l'histoire intellectuelle d'Athènes que l'ouverture de la première école véritable de philosophie, école destinée de plus à acquérir une célébrité exceptionnelle. Or qui le croirait? Cet événement si bien fait

Vos amis se pressaient, beaux comme leur beau maître. Et leurs regards suivaient le chemin de vos yeux...

Sunium, Sunium, ô sacré promontoire, Que la mer de Myrto baigne amoureusement! Ta cime a vu trôner le sage dans sa gloire, Il a mélô sa voix à ton gémissement!

Il venait là s'asseoir sur la roche dorée. Le poète! il parlait avec un front riant; Parfois, comme pour lire une page inspirée. Il s'arrêtait, les yeux plongés dans l'Orient.

Ses disciples drapés dans leur manteau de laine. Dans les myrtes en fleur se groupant au hasard, Recevaient en leurs cœurs, muets et sans haleine, Le baume qui coulait des lèvres du vieillard.

Sunium, Sunium, as-tu fait à sa place Fleurir un laurier rose ou quelque arbre inconnu? As-tu plus de parfums pour la brise qui passe? Tes échos chantent-ils depuis qu'il est venu?

{Odes et poèmes, 1844)

1. On lit à ce propos dans Diogène Laërce (III, 5) : 'EçiXoaôçei 8k t^v àp^tiv èv *Axa8T)|ifa, elta èv x& xiqico) tû Tzxçtk tbv KoX(i>v6v, w; ÇTiaiv 'AXl^avSpoc èv lidloxaU xa6' *llpaxX8iTov. Preller considère comme une interpolation maladroite les mots elta... KoXtoviv. — La même assertion pouvait se lire chez Elien (III, 19) : "Evfiov épdtSi^E (tÙvtoÎ; ïxaipoiç àva*^(i)pr,aa; èv tôj xr,7:(j) tw éautoO, dicooràç toO ïltù icepiTcaTou. Elien attribue cette détermination à l'attitude agressive qu'aurait prise un jour Arlslole à l'i^gard de son maître.

pour frapper les esprits, a dà passer inaperçu *. A peine les anciens en parlent-ils : ils en ignorent certainement la date, et les modernes qui ont essayé de la fixer ne sont nullement d'accord-. On dirait que Platon, craignant de soulever contre lui la haine encore mal éteinte des ennemis de Socrate, s*est contente d'abord de grouper modestement autour de lui quelques amis, laissant au temps je soin de développer avec une prudente lenteur Tœuvre commencée ^.

L'érudition contemporaine a provoqué à ce propos un débat assez curieux. Parmi les dialogues de Platon il en est un, le Phèdre^ qui certes n*est pas, comme on Ta cru, une œuvre de jeunesse (la métaphysique y occupe une trop grande et trop belle place), mais qui n'en est pas moins écrit avec une verve toute juvénile, avec un enthousiasme rayonnant qu'on ne retrouve pas ailleurs. C'est par le chemin de Téloquence, alors si brillante et si populaire à Athènes, que le lecteur y est con-

1. a II no semble pas que pendant longtemps les Athéniens, en tant que peuple, se soient beaucoup préoccupés de cette fondation : et c'est ce qui expliquerait le mécontentement chronique du philosophe » (M. Fontane, Athènes, p. 349).

2. Tennemann proposait 399, Burnouf 395. Les critiques les plus autorisés, Uermann, Stallbaum, Uberweg, Teichmiiller penchent pour une date telle que 388 ou 387, postérieure non seulement à la mort de Socrate, mais au retour de Platon à Athènes après son premier voyage politique en Sicile.

3. M. Schaarschmidt, à qui cette hypothèse paraît particulièrement sourire, l'appuie sur un de ces rapjTOchements plus apparents que solides dont il se montre prodigue. Si la légende platonicienne, dit-il, n'est pas nie à Alexandrie, c'est h\ du moins, c'ost-à-diro dans un milieu tout péiiôtré des idées de l'Orient, qu'elle a pris sa forme définitive. Or la tradition orientale suppose à peu près invariablement que les hommes marquants, législateurs et pn»phéles,ont inauguré leur carrière publiquement à quarante ans, âge où s'achève la maturité. Ne serait-ce pas par analogie qu'on nous montre Platon s'anirinant tout à coup î\ quarante ans comme docteur et chef d'école? — On nous permettra de rappeler ù. cette occasion un mot de Schopenhauer : « llelvètius fait cette juste et profonde observation que toutes les conceptions vraiment originales dont un homme éminent est capable, naissent dans son esprit jusqu'à sa 35* ou au plus tard jusqu'à sa 40* année : on peut même y voir avant tout le résultat des combinaisons intellectuelles de sa première jeunesse dont ses ouvrages, bien que composés beaucoup plus tari, ne sont q.ie le remaniement, le développement et l'explication... L'intervalle entre la vingtième annote et les débuts d^; la trentaine est pour l'intellect ce que mai est pour les arbres, l'époque où leurs fleurs nouent pour donner naissance aux fruits à venir, »

duit par degrés aux sommets les plus élevés de la philosophie : de plus ce dialogue a le mérite de résumer sous une forme aussi gracieuse que saisissante presque tous les éléments essentiels de la doctrine platonicienne ; enfin le rôle de la parole dans l'éducation des âmes y est mis en pleine lumière. N'aurions-nous pas là, se sont demandé certains critiques, une composition de circonstance, quelque chose comme Técho agrandi du discours d'inauguration de l'institut nouveau? Si Platon, à cette heure solennelle de sa vie, a dû publier ce que nous appellerions aujourd'hui sa profession de foi, n'est-ce pas de préférence sous de pareils dehors et comme créateur d'une rhétorique supérieure qu'il s'est révélé à ses concitoyens ?

La conjecture est ingénieuse et admissible, encore qu'elle tende à ne faire de la première partie du dialogue qu'un hors d'œuvre, brillant sans doute, mais à peu près inutile. Au reste ridée même d'un discours d'inauguration est toute moderne et ne fût pas venue à l'esprit d'un Grec du iv® siècle; enfin, il faut l'avouer, c'est à nos yeux du moins une étrange manière d'annoncer un événement que de s'abstenir d'y faire la moindre allusion ^

Mais qu'il ait été rendu public ou non, quel était en réalité le programme de l'école nouvelle? Embrassait-il toute l'étendue des connaissances humaines, au point de présenter comme UD résumé encyclopédique de la science d'alors? Telle avait été la prétention de certains sophistes s'offrant orgueilleusement À discuter envers et contre tous sur le premier sujet venu. De leur part, c'était une fatuité ridicule dont Socrate fit bonne justice. Quant à Platon, ses écrits sont là pour attester la prodigieuse diversité de ses études; politique, beaux-arts, rhétorique, sciences exactes, sciences naturelles, tout a trouvé

i, N'aurait-OQ pas plus de raison encore de chercher ce programme dans la République, où Platon s'exprime avec tant de force sur les réformes impérieusement réclamées par la société grecque, ou dans lo Banquet, modèle plus ou moins idéal des discussions auxquelles il conviait ses disciples? (Cf. von Sybel : Plalon's Symposion, ein Vrogramm (ter Akademie, Marburg, 1888). et notre mémoire intitulé: Examen de la date du Phèdre, Thorin, 1890.

place SOUS sa plume; ses dialogues, dit CicéronS embrassent toutes les connaissances qui peuvent à l'occasion Tortifier ou orner l'argumentation oratoire. J'ajoute que la crainte d'être ou de paraître long n'a pas emp(^ché Platon de développer dans la République et surtout dans les Lois un système intégral d'éducation. N'aurions-nous pas dans ces pages un résumé autlientique de son propre enseignement ^, et de l'inépuisable variété de l'écrivain n'est-on pas en droit de conclure k celle du professeur ? Voilà ce qu'ont pensé certains critiques qui volontiers nous représenteraient Platon laissant là le monde des Idées pour donner à ses heures des leçons de musique ou de géométrie, d'anatomie ou d'éloquence.

Dans ce raisonnement, les prémisses sont exactes, la conséquence ne l'est pas. Platon, ce vaste génie, l'auteur du premier système philosophique vraiment complet qu'ait enfanté Tantiquité, n'a pu se soustraire à l'obligation de marquer les rapports qui unissent toutes les sciences humaines à la science par excellence ; et autant qu'il était en lui, il a satisfait à ce devoir. Mais en même temps il méprise trop les demi-savants, victimes d'une érudition hâtive et mal digérée ', pour ne pas abandonner aux hommes spéciaux l'enseignement de chaque science particulière.

Etudiée dans ses principes d'abord, ensuite et surtout dans son application à la pratique quotidienne de la vie, la philosophie lui offrait un assez riche et assez vaste domaine pour qu'il ne fût pas tenté d'en franchir témérairement les limites.

1. Parmi beaucoup d'autres passages, qu'il suffise de citer ici le suivant : c Fateor me oratorem non ex rhetorum oflicinis, sed ex Âcademiae spatiis exstitisse. Illa enim sunt curricula multiplicium variorumque sermonum, in quibus Platonis primum impressa sunt vestigia » (Orator, ch. m).

2. Un travail étendu de M. Tanuery sous ce titre : L'éducation p/atonieienne a paru dans la linme philosophique. L'autour estime que de toutes les pages de la République et dos Lois, celles où il est parlé d'éducation sont les moins chimériquos. Peut-être cependant le titre choisi par M. Tanncry ne donne-t-il qu'une idée inexacte de ses recherches, qui tendent surtout à marquer l'étal de chaque science à l'avénemont de Platon, et les progrès qu'y a réalisés ce grand philosophe un demi-siècle avant son disciple et rival Aristote.

Page 1