‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 91 sur 203 · PLATON AVAIT-ÏL UNE DOCTRINE SECRETE · texte numérisé non relu

PLATON AVAIT-ÏL UNE DOCTRINE SECRETE

Jadis on prêtait volontiers aux sages du paganisme de même qu'à certains de ses prêtres une double doctrine, l'une publique, destinée à donner une satisfaction quelconque à la foi du vulgaire, l'autre secrète et réservée à la raison éclairée d'un petit groupe d'initiés K Entendue de tel ou tel peuple, de tels ou tels mystères, môme de telle ou telle école philosophique des premiers ou des derniers siècles du paganisme, du pythagorisme par exemple *, cette assertion est d'une exactî-

1. La vanité des disciples servait ici merveilleusement les prétentions du maître. Il est si doux, écrit quelque part M. Renan, de se considérer comme une petite aristocratie de la vérité et de se persuader qu*on est seul avec quelques privilégiés à posséder le plus précieux des trésors! Aussi tout ésotérisrae, qu'il soit philosophique ou esthétique, est en tout temps assuré de rencontrer des adeptes.

2. Cf. Proclus, Commentaire du Timée, V, 205 : 01 IIuSaYâpeiot tûv Xiyenv toùç

tude rigoureuse : on n*a eu que le tort de l'ériger en loi universelle K Malgré sa célébrité comme philosophe ou plutôt à cause do cette célébrité même, Platon n'a pas échappé à Timputatlon commune. En vain la tradition lui altribue-t-ellé tout d'une voix un système parfaitement déterminé dont les bases essentielles et les applications principales se retrouvent en effet dans ses écrits : on a soutenu sans hésiter que les dialogues renfermaient le côté brillant et populaire de sa doctrine, non les assises profondes sur lesquelles elle repose : les conséquences de ses principes dans les divers ordres de connaissance, non ces principes eux-mêmes dans leur austère abstraction. Parmi les disciples qui ont suivi ses leçons, aucun, que nous sachions, ne s'est vanté d'avoir reçu des confidences particulières du maître : on a affirmé que pour certains auditeurs de choix admis, comme dans un cénacle, dans sa propriété personnelle voisine de TAcadémie, Platon tenait en réserve des enseignements dissimulés avec soin dans ses entretiens ordinaires. Défendue par Tenncmann et Bœckh en Allemagne, cette thèse aventureuse, réfutée presque aussitôt par Schleiermacher et Steinhart, n'avait trouvé que peu d'écho en France, lorsque certains érudits ont entrepris de la tirer de l'oubli. M. Druon en a fait l'objet d'une thèse de doctorat \ et on peut lire ce qui suit dans un savant ouvrage de M. Yast sur Bessarion :

« Comme Pythagore, comme les plus anciens philosophes, comme les Druides eux-mêmes, Platon donnait un enseignement secret à quelques initiés. Il a vécu à un moment où le philosophe, où le sage était encore une sorte d'hiérophante pontifiant en secret devant un auditoire choisi et ne dévoilant ses hautes pensées qu'avec mesure et à des disciples suffisam-

[kïw ï^atrayf (xucrrtxoùc, tou; 5e è^coTEptxoû; (ou comme il s'exprime aiUears, ^icaiOptouc). ParaUélement on distinguait dans Técole les (ia67)|iaTuo{ (2* degré) et les àxou<r(iattxo( (1*^ degré).

1. Par remploi quUl fait à plusieurs reprises du mot £Ç(i>Tepixo\ Xiyoi, Aristote lui-même a paru avoir deux doctrines, l'une ostensible, l'autre secrète (Voir Journal général de Vinslruction publique, 1864, p. 535^.

2. An fuerit interna sive exoterica Piatonis doctrina, Paris, 1859.

PLATON A L*AGADÉMIE 247

t préparés. Il n'y avait pas longtemps que Socrate avait

a la philosophie plus humaine. »

n'est pas sous de pareils traits que nous avons été amenés

ous représenter le fondateur de l'Académie. Néanmoins

minons brièvement les arguments invoqués.

out d'abord, il faut renoncer à trouver dans les textes au-

:iitiques de Platon un aveu, formel ou implicite, de ce double

dignement *. Il est vrai qu'en revanche cet aveu s'étale au

ndjour dans quelques-unes des lettres prétendues platoni-

nés: là au mépris de toutes les vraisemblances, Platon est

nsformé en véritable mystagogue. Voici ce qu'il écrit au

an de Syracuse : w Tu n'es pas content de l'explication que

3e & ai donnée de la nature première. Je vais la reprendre sous

^« voile de l'énigme, afin que s'il arrive quelque malheur à

cette lettre sur terre ou sur mer, celui qui la lira ne puisse en

saisir le sens. » Et plus loin : « Prends bien garde que ces

Mystères n'arrivent aux oreilles des ignorants : car je crois

9^*11 n'y a pas de doctrine qui paraisse plus ridicule au peu-

P*^^, cjuoîqu'il n'y en ait pas qui plaise davantage aux hommes

"^^l'à élevés... Aie soin surtout de ne rien écrire sur ces ma-

tièï*os : il faut tout confier à la mémoire, car on n'est jamais

Sur- cjue le papier ne vous échappera pas. Aussi n'ai-je rien

^^^ît, et il n'y a et il n'y aura jamais de traité de Platon ».

"^Oc\e langage dans une lettre adressée aux parents et aux

^naîs de Dion, lettre où la philosophie intervient d'une façon

absolument inattendue au milieu de réllcxions et de conseils

^^i ne relèvent que de la politique : « Pour ceux qui ont écrit

^u c^QÎ écriront ce qu'ils croient être mes véritables principes,

?^* ils prétendent les avoir appris de moi-même ou d'autres,

J® déclare qu'à mon avis ils ne peuvent en savoir un mot. Je

^ ^î jamais rien écrit et je n'écrirai jamais rien sur ces ma-

^ • Les deux passages, Tun du Phf'dre (i75 A-E), l'autre de la République

V' ^, 506 D), allégués par Bœckh, justifient assez peu les inductions qu'il en

^ tirées. Dans le Timée, Platon dit en parlant de l'Etre suprême : « Il est

^^*^p088iblo de le faire connaltn; à tout le monde ». Il n'y a là ni secret

^'^ mystère : c'est l'impuissance de l'homme en face de l'infini.

tières. Cette science ne s'enseigne pas comme les autres avec des mots. Une telle instruction ne convient qu'au petit nombre d'hommes qui sur de premières indications savent eux-mêmes discerner la vérité ». Voilà des déclarations en apparence absolument formelles, si inadmissible que soit la conclusion & laquelle de part et d'autre elles aboutissent : toutefois qui oserait aujourd'hui en appeler des décisions à peu près unanimes de la critique, et faire le moindre fond sur des documents ou manifestement apocryphes ou tout au moins singulièrement interpolés ?

Mais, ajoute-t-on, il y a, dans la philosophie comme dans les écrits de Platon, des obscurités et même des contradictions. Sur ce dernier point, un mot me suffira. J'accorde qu'il est difficile ou pour mieux dire, impossible sans forcer le sens des mots de mettre d'accord le Parménide et le Sophiste, par exemple, avec le reste de Tœuvre de Platon : mais, lorsque des raisons extrêmement graves font penser que nous sommes ici en présence de compositions étrangères portant un nom usurpé, pourquoi préférer croire ou que Platon ne s'est pas même douté de ces divergences choquantes, ou que, les ayant aperçues, il les a sans hésiter signées de sa main ? Toute autre solution parait plus raisonnable. Quant à l'obscurité très réelle de certaines parties de la doctrine, pourquoi ad* mettre qu'elle est volontaire et réfléchie de la part de Platon? Quel est le métaphysicien qui a pu s'avancer en pleine clarté jusqu'aux dernières limites de son système? Est-ce Aristote? Est-ce Leibniz ? Il y toujours au fond de Tinlelligence d'un penseur de génie un coin reculé qui reste obscur à ses yeux.

L'argument par excellence sur lequel s'appuie M. Druon, ce sont lesaypaçaSoyjAXTa, lesàypxçoiGuvouTiai qu'invoque Aristote précisément dans les passages où, discutant la nature des idées et des choses et leurs mutuels rapports, il attribue à son maître des théories dont on a peine à retrouver l'équivalent dans ses dialogues. Mais outre que des documents inconnus ne sauraient fournir aucune base solide de discussion, où est le philosophe, où est le savant, si féconde qu'on suppose sa

plume, qui au cours de quarante ans d'enseignement n'ait pas «bordé dans ses cours et dans ses entretiens certains points de <loctrine dont il n*est pas question dans ses écrits? et ceux de ses disciples qui plus tard rappellent ces souvenirs doiventmIs être du même coup soupçonnés de lui prêter une doctrine secrète ?

En faveur de la même thèse on allègue en outre les éléments plus poétiques que philosophiques introduits par Platon dans ses dialogues, allégories, légendes grecques ou orientales, :véminiscences mythologiques certainement étrangères (on Xaffirme du moins) à renseignement régulier de Técole. Au- ^Eant remploi du mythe comme procédé d'exposition et de déisnonstration déconcerte nos habitudes modernes, autant, en ^parfaite harmonie avec Tes prit grec, il devait offrir un attrait particulier à l'âme religieuse et inspirée de Platon. Pour lui :3iulle appréhension, et surtout nul remords de passer aux yeux d'un grand nombre pour un révélateur venant d'un inonde invisible annoncer des choses inconnues. Nous l'avons montré plus haut, l'auteur du Phédon et du Banquet n'aurait pas voulu d*une philosophie qui n'eût intéressé ni l'imagination ni le cœur, et sur une terre artiste par excellence, c'est à dessein qu'il a emprunté le langage de Tart. Enfin si ce procédé avait pour premier résultat do mettre à l'épreuve la pé* ' nétration tant de ses auditeurs que de ses lecteurs, et de décourager quiconque se déclarait incapable de goûter et de comprendre ces allégories ingénieuses, cette circonstance, soyons-en sûrs, n'était pas pour lui déplaire K

Il nous reste maintenant à expliquer pourquoi Platon dans ses dialogues n'a pas donné place à toutes les théories, sans exception, qui lui ont été attribuées dans la suite par des disciples ou des adversaires. On pourrait d'abord rechercher si

i. C'est ce qa*an savant do la Renaissance a assez heureusement exprimé : « Vêtus Platonica philosophia ut multitudinis contaminationem dcclinet atque discentium exerceat ingénia, tota quasi in quodam invulucro po.Mia delUeseit. » — Cf. Diogéne Laërco, III» 63 : *Ov($|jiaffi IlXartov xéxpy,Tai TtotxiXoîç Kpbc TO |i.T) suo^voiCTOv elvai toT; à{i,â9E(7i T-qv irpaYt^â^ciav.

cette omission, au lieu d*étre calculée, ne serait pas i*effet dce circonstances, la métaphysique étant complètement hors d^ cause dans les Lois^ le dernier et probablement le seul ou. vrage de la vieillesse de Platon. Mais écartons cette réponse Qui donc, je le demande, obligeait notre philosophe à faire dé ses écrits l'écho de toutes les discussions qu*il agitait au sein de son école? Des livres destinés au public (et c'était le cas du plus grand nombre des dialogues platoniciens) ne comportent pas aisément des spéculations abstraites, des démonsti*atioo8 écrites en style technique. J'ajoute que pour perpétuer la partie la plus savante, la moins accessible de son enseignement, Platon s'était ménagé (du moins il devait le croire) une garantie inconnue avant lui à un llérach'te et à un Parménide. dans la personne des disciples à l'instruction desquels il s'étail consacré.

11 est presque certain, tant la chose a de vraisemblance, qu'avec le temps il s'opéra dans l'auditoire de Platon, je ne dirai pas une scission, mais une séparation inévitable. D'un côté, les auditeurs qu'on pourrait appeler de passage, attirés à l'Académie par l'éclat de sa réputation, fort désireux d'assister à quelques-unes de ces expositions éloquentes auxquelles le maître se laissait aller si volontiers sur le terrain de la théodicée, de la politique ou de la morale, du reste très peu curieux de scruter les bases métaphysiques du système. De l'autre, les adhérents convaincus, qui apportaient dans leurs recherches tout à la fois une curiosité intellectuelle des plus ardentes et un zèle que ne refroidissait aucune difficulté. C'est chose en vérité fort naturelle que Platon ait réservé à ceux-cî des explications qu'il refusait prudemment à ceux-là * : Alci-

1. Que Ton compare, dans les écrits de Cousio, le programme qu'il avait rédigé en vue de son enseignement philosophique à Técole normale et les leçons populaires de la Sorbonne sur le Vrai, le Beau et le Bien : à n'envisager que la forme, rien de plus dissemblable. — On voit par là jusqu'où Ton peut souscrire ;'i ce jnjîjement porté par de G»irando sur Platon : « Nous pensons que la doctrine publique était l'introduction destinée à préparer les voies à la doctrine occulte, que celle-là était on quelque sorte le portique, celle-ci le sanctuaire; et, en eiïet, en méiitant avec soin les écrits de Pla-

se moque agréablement de Protagoras qui débite devant son public des énigmes dont il donne le secret à ses élèves en particulier. Le Socrate de V Apologie ne tient pas un autre lan* gage. Comment donc Platon, au mépris de protestations aussi formelles, eùt-il commis pareille faute, lui qui a écrit la belle parole déjà citée dans ce travail : « II n'est jamais permis de consentir à Terreur ni de tenir la vérité cachée. »

Et maintenant pour clore cetle discussion, examinons d'où a pu surgir dans Tantiquilé l'opinion que nous venons de combattre. La réponse ne sera pas difficile. Platon a joui pendant les derniers siècles du paganisme d'une renommée bien supérieure à celle de son rival Aristote. Il est donc naturel que son autorité ait été invoquée avec persistance dans le conflit des diverses écoles philosophiques et surtout dans la mêlée ardente d'opinions que souleva la prédication du christianisme. Païens et chrétiens se disputaient le nom et l'appui du grand philosophe, et de part et d'autre, quand les textes authentiques faisaient défaut pour soutenir ces prétentions rivales, on forgeait un autre Platon, celui-là caché et secret, à qui il était aisé d'imputer toutes les théories que par intérêt ou par admiration on voulait mettre sous son patronage. Les Néo-platoniciens ' brillèrent au premier rang de ces intrépides téméraires, et la critique moderne ne s'est pas toujours tenue suffisamment en garde contre tant de ridicules inventions.

Notre conclusion sera donc celle de M. Pcrrens : « Il faut définitivement renoncer à ce Platon mystérieux qui ne saurait donner une plus haute idée de ce maître de la philosophie que ne le fait le Platon depuis longtemps connu et admiré. »

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