‹ La vie et l'œuvre de Theodor StormChapitre 10 sur 49 · V. B. II · texte numérisé non relu

V. B. II

de Bes lecteurs du parti hobereau, et, en général, tous ceux! qui ne voient pas les choses impartialement « auf dem Standpunkt dés reinen Menschentums 1a) Le 6. Keil, rédacteur de la revue, a répondu : il objecte à la nouvelle qu'elle n'a pas le «Zeitschriftenhabitus». ( — « Du moins, remarque Storm, certaines scènes sont-elles parmi ce qu'à coup sûr j'ai écrit de plus profond et de plus significatif ».) Keil, libéral d'opinions, a accueilli la nouvelle avec un certain enthousiasme 2; mais il a pensé qu'il n'avait pas à ménager un collaborateur nouveauvenu, et, tranquillement, dans la dernière scène entre Anna et Rudolf, il a supprimé une grande partie du dialogue, barré les mots : « Leider, nein » et les a remplacés par un stupide : « bôsc, bôse Dinge !» Il a peur que le public de la « Gartenlaube » n'interprète mal ce passage 3 ! De son côté, Duncker, le fidèle éditeur de Storm, a renvoyé avec horreur — il est réactionnaire ! — le manuscrit. Le motif, allègue-t-il, est rebattu ; la jeune femme, en « perdant son bon Dieu », a perdu tout son charme ; puis, elle s'est abaissée à une liaison immorale. Pour comble, ne va-t-elle pas confesser à un tout jeune homme qu'elle a eu un enfant de son amant ! Et ce baron, avec sa philosophie naturelle et sa définition utilitaire de l'amour ! possible, mais peu engageant. Que Storm retire bien vite cette œuvre de la circulation 4 !

Et pourtant, reprend Storm, 5 « cette œuvre, c'est moi-

(1) B. H., mars 62.

(2) B. H., 10 avril 62, et « Was der Tag gibt », 5 oct. 1880. — A propos de la « Gartenl. », St. écrira à P. 16 déc. 64 : « Au fond, ma place n'est pas dans cette feuille ».

(3) Le texte définitif diffère du texte de la revue par quelques modifications de détail et supprime, outre les « tripatouillages » de Keil, l'épisode de 1d moulure, « non qu'il soit invraisemblable ou mal amené (dit St. à P., 5 mai 62), mais parce qu'il s'entache d'une levis nota de ridicule »

(4) Donné p. G. S., 11, 78-79. — La nouv. parut en librairie : d'après Alberti (Lexikon, p. 430) conjointement avec « Auf der Universitat » chez Brunn, à Munster, en 63 ; d'après G. S. (11, 80,) fi l'automne de 63, seule, chez Schindler à Berlin. Nous n'avons retrouvé trace d'aucune des éditions : pourtant, une allusion des B. H., (10 avril 62) ferait plutôt croire à la publication chez Brunn.

(5) B. H., mors 62. — D° à Pictsch, 5 Mai 62.

même plus que n'importe quel autre de mes écrits en prose. » Et justement parce qu'il y a mis davantage de sa propre pensée, il est réconforté par le jugement des lecteurs, enthousiastes au dire de Keil1. Sans méconnaître les fautes de composition qu'on y peut critiquer, le poète aime cette œuvre, fille de sa conviction, où « la pure humanité s'exprime avec « tant de profondeur et de poésie 2 ». Et, en 68 encore, il répétait à Otto Speckter que c'était là de bon travail et qu'il tenait la dernière scène entre Anna et son cousin pour « digne du premier prix 3 ». On s'est accordé, en général, à louer le caractère de l'héroïne, plus énergique que les blêmes résignées des premières nouvelles, à trouver que l'air montagnard de Thuringe a donné des couleurs et de la force aux femmes stormiennes. Pietsch proclame Anna « un caractère de femme « tout nouveau, non plus résigné, mais plus confiant, plus « hardi, plus résolu, pétrissant le sort d'après sa volonté et « se frayant d'une main ferme la route de la délivrance. » La plupart des personnages, sauf l'incolore Rudolf, « savent trouver ici la parole libératrice 4. » Pietsch veut également qu' « Im Schloss » constitue « un îlot à part dans le groupe de la première « manière ». — « C'est une libération », dit-il encore.

Des autres nouvelles, parues jusque-là, « Im Schloss » se détache surtout par ses proportions plus vastes. De plus en plus, — le « Staatshof », déjà, manifestait cette propension — , Storm tend, dans les plus considérables de ses œuvres au moins, à substituer au raccourci fragmentaire de la nouvelle la description, d'un seul tenant, d'une existence dans sa continuité.

(1) A P., ibid.

(2) A P., 20 Fév. 62. Cf. 5 mai. — En mai 68 (sans autre date) St. écrit à son fils Hans que, si jamais ses œuvres ont une valeur et une action, la « partie démocratique » ne sera pas la dernière à faire impression sur le public. Ce serait quand même bier surprenant," dit-il, si « Im Schloss» qui a été lu, dans la « Gartenlaube », par plusieurs centaines de mille hommes, avec enthousiasme, n'avait pas forcé bien des esprits à réfléchir et à modifier leurs conceptions sociales.

(3) A Otto Speckter, 28 nov. 68.

(4) Pietsch, Westerm. Mon., vol. 25, p. 110, col 2. Cf. R. Prutz, Dt. Muséum, 10 sept. 63.

intégrale. L'ancienne « Situationsnovelle » stormienne s'élargit el b' achemine, pas à pas. vers le roman.

Ces années heureuses dans la vie de Storm (ce bonheur, dirait-on, se répercute sur les dénouements de ses nouvelles : « Spâte Rosen », «Veronika », « Im Schloss » finissent « bien » et « Driïben am Markt » se termine sans tragédie) sont aussi des années d'exubérante fécondité. En 61, malgré les conditions que le poète nous a décrites, l'œuvre de prose s'est accrue de « Veronika », d' « Im Schloss » et. en outre, d'un article x sur les croyances populaires en Thuringe et d'un cycle d'histoires fantastiques, dont est annoncée, dans une lettre à Husum du 12 décembre 61, la publication imminente. — De ces deux articles, le premier paraît définitivement perdu, le second 2, longtemps considéré comme tel, 3 vient seulement d'être retrouvé.

« Am Kamin » est l'unique « cycle » que nous possédions dans toute l'œuvre de prose stormienne. C'est un retour à la vieille forme de Boccace 4 : suite de récits, répartis en « journées », rattachées par un fil commun, et dont l'enchaînement n'est jamais fortuit. Mais sans doute l'auteur n'est-il pas remonté, pour son modèle, au « Decameron ». pas plus qu'aux

(1 ) îl n'est pas, en tous cas, dans la « Gartenl. » où St. le donne comme devant paraître, anonyme et « avec des coupures, par égard pour les lecteurs catholiques ». (R. H., 12 Dec. 61). Mentionné également à Pietsch (lettre attribuée par A. Kôster à la fin de 61 ou au début de 62). — Le titre était : « Volksglauben im katholischen Deutschland ». V. Bôhme, Nachtragbd., p. 151 (note du bas de la p.).

(2) « Am Kamin (erzâhlt v. Th. St.). Viktoria, ill. Muster-u-Mode- Zeitung. verl. Ad. Haack, Berlin ». Année 1862, n° 6 (8 févr.) et n° 8 (22 févr).

(3) Encore par G. S., II, 84. St. chargea, en 70, Ernst, alors étudiant à Kiel, de le lui retrouver : sans succès. Exhumé par Fritz Bôhme, West. Mon. de mars 1912 : « Vergessene Geschichten Th. Storms ». — Sans connaître la trouvaille de Bohme, nous avions également, peu après lui, remis la main sur ces histoires à la Bibl. Royale de Berlin.

(4) Au fond, d'origine orientale (v. Moritz, Goldstein, D. Technik d. zykl. Rahmenerzahl. Deutschl8. Diss. Berlin, 1906.)

« Canterbury Talcs » de Ghaucer, ni aux « Unterhaltungen deutscher Ausgewanderten », de Gœthe. Il s'est simplement souvenu, semble-t-il, du « Phantasus » de Tieck et des « Serapionsbrûder » de E. T. A. Hoffmann 1. — Le narrateur, un vieux monsieur qui ressemble comme un frère à celui qui dirigeait le pique-nique d' « Immensee », déclare, aux applaudissements des jeunes dames présentes, qu'il va raconter des histoires de revenants. Avant qu'il n'entame la première histoire, une pluie d'interruptions, de digressions, de critiques 2 et de lazzi, destinés à donner l'atmosphère de ces réunions, « romaines » ou non, dont les Storm étaient, à Heiligenstadt, les amphitryons appréciés 3.

— « Qu'est-ce qui vous donne l'idée de raconter des histoires de revenants, vieux monsieur ? »

— « A moi ? — C'est dans l'air. Ecoutez donc le vent d'octobre, dehors , « fouetter les sapins ! Et regardez, ici, dans cette pièce, ce clair feu de « pommes de pin » !

— « Mais je croyais que les histoires de revenants faisaient tout à fait • « partie de l'arsenal de la réaction ? »

— « Sous votre présidence, chère Madame, nous nous risquerons à « encourir ce reproche ».

— « Ne faites pas ces yeux-là, vieux monsieur ! »

— « Je ne fais pas d'yeux du tout ! mais, disposons des chaises autour « de la cheminée ... Là ! Cette chaise-longue peut rester en place . . . Non . « Clârchen, ne mouche pas de chandelles ! On a l'air d'en faire exprès et..., « el cœlera ».

— « Eh bien, commence donc, à la fin ! »

— « Dans ma ville natale. . . »

— « Attends encore ; je veux m'allonger sur le tapis, devant la chea minée, pour jeter des pommes de pin dans le feu ».

— « C'est çà ! . . . Donc, un médecin de ma ville natale avait un jeune « fils de 14 ans, qui s'appelait Peter ».

— « Cà commence bien sèchement ! »

(1 ) Cf. « Im Scnloss », où l'influence hoffmannesque est si marquée.

(2) De pareilles critiques, dit Goldstein 52 suiv,. rares chez Boccace, sont exprimées chez Gœthe, dans les considérations théoriques qui précèdent le récit. Chez Tieck, elles ne surviennent en général qu'à la fin. Par contre, elles sont fréquentes chez Hoffmann (Grieseb. VIII, 11 et 17).

(3) St. disait lui-même (G. S., 11,84) : « Comme le cadre qui entoure ces récits reflète de la manière la plus gaie notre vie mondaine à cette époque, c'est en même temps une sorte de contribution à ma biographie ».

— « Clftrchen, surveille tes pommes de pin l le petit Peter rêva une • nuit ...»

— « Ah ! . . . rêver i . . . »

— « Quoi, rêver ! Mesdames, je vous en prie instamment iVais jemou- « rir d'une histoire de revenants rentrée ? »

— « Ce n'est pas une histoire de revenants ; les rêves, ce ne sont pas « des revenants ».

— - « Silence, ma chère Glarchen ! . . . Où en étais je donc ? »

— « Pas bien loin encore ».

— « Chut ! . . . »

Après ce renouvellement des arabesques techniques d'un Tieck ou d'un Hoffmann, vient enfin le récit du premier cas : une vieille tante et son neveu ont eu, la même nuit, le même rêve ; et c'est tout. . . Déjà ? — Aux chicanes qu'on cherche au vieux monsieur sur son récit, l'apparition de la « Bowle » coupe court, prétexte à l'assistance pour évoquer l'auteur des « Serapionsbrûder *■ ».

Après ce phénomène de télépathie, le même narrateur conte, avec les préliminaires d'une véritable nouvelle,un cas d'étrange pressentiment : un jeune marchand, traversant gaîment la Marsch, s'attriste soudain en passant à la place où, huit jours après, on le trouvera mort. Pourquoi ? 2 — Le vieux monsieur l'a oublié, et s'en tire par une citation poétique. — Troisième récit : un jeune compagnon drapier s'enfuit à tout jamais de la ville où il habite, parce qu'il a, la nuit, entendu balayer dans sa chambre et aperçu, un soir en rentrant, une forme suspecte qui regardait aux vitres. — Et, comme on se récrie et qu'on reproche à l'anecdote de ne pas avoir de « pointe », le vieux monsieur se disculpe : « mais précisément, une partie de ces

(1) Bôhmc, 46, Cf. le début des « Serapionsbrûder ».

(2) Sur les pressentiments ehez'Hoffmann, v. P. Sucher : Les sources du merveilleux chez E. T. A. Hoffmann, Alcan, 1912. (P. 51 et suiv.).

(3) Bôhme, 154-157, rapproche de Tieck, (Ges. Schr. Novellen, I, 70) dont l'influence ici est manifeste. Cf. « Das ode Haus », de Hoffmann, où une reprise de l'action est introduite par une conversation de ce genre sur le magnétisme, le « royaume obscur et mystérieux qui est la patrie de notre esprit, etc. . . » Plus loin : « Comme des taupes, nous cherchons, aveugles que nous sommes, à nous frayer un passage dans ses chemins ténébreux ». (II, 151).

« historiettes ont pour nous le charme piquant d'une énigme; « elles nous induisent à rechercher la trace de faits qui, bien « qu'eux-mêmes depuis longtemps écoulés, projettent encore « de telles ombres, du néant où ils reposent ». — Voici maintenant une histoire où « le réflexe de l'événement coïncide, en « apparence, avec cet événement lui-même ». Un fils, qui veille sa mère gravement malade, s'assoupit et voit, pendant qu'il sommeille, unç main lui faire signe avec un mouchoir : il sursaule, court au lit de la malade, et la trouve morte, un mouchoir à la main 1.

Seconde soirée, un an après, fin octobre également. La température est douce, et le feu est remplacé par la théière 2, — occasion pour le vieux monsieur de placer (à l'instar d'un certain Theodor Storm) ses théories sur la vraie façon de préparer le thé. Sur quoi, il ouvre sa « boîte à souris » pour en tirer d'abord, comme au premier soir, un cas de télépathie. Après avoir amorcé son récit — non sans plusieurs démentis de sa femme Clàrchen, qui rétablit la vérité historique — , puis narré l'aventure d'une vieille dame Van A. . . qui est certainement l'original de la vieille douairière dans « Auf dem Staatshof 3 », notre conteur décrit un rêve qui lui est venu en même temps qu'à sa mère, et se demande ensuite :

« L'un des deux rêves ne faisait-il que découler de l'autre, comme cela semble manifestement avoir été le cas dans l'histoire du loup 4, ou y avait-il un tiers élément, où tous deux avaient leur origine commune ?» — Un vieil ouvrier a volé son maître : nul ne le soupçonne ; une nuit, le maître voit l'image du vieil artisan lui apparaître dans son sommeil : le

(1) Cf. Hoffmann, « Da^ Majorât », VI, 107 et 172. A Môrike (27 août 55), St. conte un fait analogue vé"u par lui.

(2)Cf . le début du « TJnheimlicher Gast », où Ton apporte ainsi la « Theemaschine ».

(3) Tout coïncide : origines hollandaises de la famille, mort violente de beaucoup de ses membres, fortune acquise par des moyens douteu\. algarade d'une femme en haillons. — Bôhme (art. cit.) remarque comment St. tempère ici l'horreur de ses récits par des hors-d'œuvre ou des esquisses psychologiques.

(4) La toute première du cycle.

lendemain, pressé do questions, L'autre avoue ; lui aussi, au moment où il récidivait, a vu l'image J»v son maître se dresser devant lui. « Voilàjune histoire, ajoute le vieux monsieur, <»ù

« celui qui est a Trial, do veille do\ dent voyant par le fait do « celui qui rêve1 ». Et il se relance à titre de diversion (?) — dans sa théorie du thé, qui révèle, suivant, la façon dont il est préparé, le « degré do culture d'une maison 2 ». Arrêté par Clair lien impitoyable, le]vieux monsieur passe la main à une personne d^ l'assistance, « Monsieur T. . . 3 », pour raconter une aventure « qui se rattache aux récits précédents, à cela u près qu'elle les dépasse d'un pas encore ». A des centaines de lieues de distance, un capitaine voit 4, en plein jour, un de ses amis lui apparaître, portant avec effort la main à la bouche comme pour en retirer des grains de blé ou d'avoine. Quelques jours plus tard, il apprend qu'à l'heure même où il lui est apparu, cet ami a été enseveli sous des monceaux de' grain, tombés en avalanche, à la suite de l'écroulement d'un plafond, dans la salle où il se trouvait. Horatio (nom bien hoiïmannesque) demeure sceptique 5. Alexius (hoffmannesque lui aussi) constate que l'on est peu à peu passé « de ceux qui rêvent à ceux qui meurent ». Un seul degré reste à franchir, et c'est lui qui, avec l'assentiment de l'auditoire, s'y risquera. Ainsi que précédemment, cette nouvelle histoire n'est pas advenue au narrateur lui-même : un tiers la lui a transmise, qui lui-même ne l'a vécue qu'en partie. Au cours d'une soirée

(1) Pour Hoffmann, le rêve est un moyen de connaissance très sûr (Sucher, 54 et sqq.).

(2) D° dans lettre de St. à Môrike (nov. 54).

(3) Désignation par initiale : cf. Hoffmann et, ici, la 3e histoire, où il est question d'un « Justizrat Z. . . ».

(4) Chez Hoffmann, v. Sucher, 52 et sqq. — Eichendorff (« Ahnung und Gegenwart », 297) raconte des faits analogues, où une mort violente coïncide avec une vision chez une autre personne.

(5) Discussions semblables sur le degré de vraisemblance d'un récit, dans les « Unterhaltungen deutscher Augsewanderten » de Gœthe (Jub. AusgIXVI), 202-203). Cf. aussi les piques entre le vieux monsieur et Clârchen, et les escarmouches entre l'ecclésiastique et Luise, dans les « Unterhaltungen ».— St. (lettre à Ernst du 17janv. 1870) trouve ses historiettes « mieux contées que Gœthe n'a conté les siennes ».

où l'on s'entretient d'un livre récemment paru sur la « vie de l'âme » et de « cette obscure région où nous tâtonnons si volontiers, d'un doigt incertain », l'on cause de la survie des âmes et de la possibilité d'une action des morts sur les vivants ; un vieux médecin cite alors le fait suivant : un de ses amis mourant, lui a fait jurer solennellement que jamais son corps ne servirait à la dissection. Le narrateur absent, un second médecin s'est emparé du cadavre, et son confrère a eu beaucoup de peine, armé de son serment fo*mel, à obtenir qu'il laissât le corps en repos. Mais le conteur n'a pas plus tôt achevé son récit que, subitement il pâlit : « C'est épouvantable ! » l'entend-on murmurer ; il se lève, tout chancelant — tel le narrateur de « Der unheimliche Gast » — et quitte brusquement la place. Où va-t-il ? Chez son confrère : « Vous « m'avez trompé, s'écrie-t-il ! Là-bas, sur le troisième rayon « de votre bibliothèque, vous avez gardé, dans un flacon, le « cœur de mon ami ». En effet, à l'endroit désigné, il retrouve le cœur de l'infortuné, qu'il fait replacer, cette même nuit, dans son cercueil. — Quelqu'un, parmi l'auditoire, prononce le mot de « frisson ». — « Tu parles comme nos modernes historiens de la littérature », réplique Storm par la voix d'un de ses personnages : « car tu ne vois dans l'horreur que la chair de poule. » Or, ce sentiment est bien autrement complexe : « si nous « y réfléchissons bien, la créature humaine, prise individuellece ment, vit, au fond, dans un isolement effrayant 1 ; point « perdu dans l'espace qu'elle ne saurait ni mesurer, ni comte prendre. Nous oublions cela ; mais, de temps en temps, en « ^ace de l'insaisissable et de l'énorme, la conscience nous en « envahit ; et ce pourrait bien être, je crois, une part de ce que « nous appelons horreur 2 ». Quelques plaisanteries, pour que le cycle ne finisse pas de façon trop doctorale, — et chacun s'en va coucher.

Nous voilà loin du fantastique bon-enfant du « kleiner

(1) Cf. la fin de 3a poésie « In bôser Slunde (S. W. VIII, 219), et les paroles de l'oncle (« Im Schloss », I, 148). Tieck émet, (Phantasus, 129) une théorie identique : nous peuplons le vide immense qui nous effraie, de nos inventions féeriques et poétiques.

(2) Une partie seulement (v. Sucher, 222 et sqq).

Hâwelmann a el de « Hinzelmeier » qui, tout au plus, provoquait, le sourire, et jamais la chair de poule. Le. fantastique, ici. c'est la révélation, par éclairs fugitifs, du monde mystérieux qui s'étend au-delà du phénomène, et qui est, sans doute, la véritable réalité. Depuis qu'un regard de chevalier sculpte a glacé d'effroi une petite lille et qu'un cfhimérique lézard a fasciné un jeune rêveur, un élément nouveau a été incorporé dans la nouvelle stormienne. Jusqu'à sa mort, l'auteur d' « Am Kamin» se délectera 1 à terroriser, par une diction et une mise en scène savantes, ses. auditeurs, tout eu les mystifiant légèrement. Semblables à celles que nous venons d'entendre, « au coin du feu », Fontane 2 nous représeute les histoires fantastiques de Storm comme fragmentaires et insignifiantes ; mais, dit-il, quand on le lui faisait observer, « son visage devenait plus pointu encore, et il disait : Vous « avez raison, c'est certain ; mais voilà à quoi vous pouvez « reconnaître le véritable fantastique : de telles histoires doi- « vent toujours être très menues et laisser l'auditeur non satis- « fait ; car, de cette non-satisfaction résulte, en somme, la plus « haute satisfaction d'art ». Et, continue Fontane, un jour qu'après une terrible aventure de revenants, des dames de l'assistance s'étaient mises à rire, il leur décocha un tel regard qu'elles en eurent, instantanément, le frisson.

Si fréquentes étaient, à ce moment, les occasions de réunion

(1) St. avait, sur la fin de sa vie, envoyé à Erich Schmidt qui a bien voulu nous la communiquer, copie (de la main de Frau Do) d'une de ces « Spukgeschichten », en platt. La scène est à Husum, en 1675. Quatre officiers, qui jouent aux cartes, voient subitement apparaître, comme des visiteurs ordinaires, un sieur Werd et sa femme, tous deux défunts. Les quatre joueurs s'éclipsent ou s'évanouissent. Les deux revenants sortis, ils retrouvent leur courage, se lancent à la poursuite des spectres par toute la maison : après mille incidents drolatiques, ils tombent haras-

t en font tous une maladie, y compris le vieux serviteur qui, rentré sur ces entrefaites, en a attrapé la jaunisse. « Et si cette histoire n'est pas vraie, conclut le narrateur, que le diable vienne d'ici 3 jours m'emporter à jamais ! » (En prononçant cette dernière phrase, ajoute Frau Do, mon mari à l'habitude de donner un grand coup de poing sur la table).

(2) Von Zwanzig bis Dreissig, 246.

dans les divers salons de la petite ville, que Constanze et son mari se virent obligés de les raréfier, sous peine de fatigue et d'incapacité absolue au travail 1. Seules les heures vouées à la chorale restaient intangibles. Au printemps de 62, c'est le « Paulus » de Meadelsonn qu'on réussit à monter avec un grand succès : Storm chantait la partie de Stephanus 2. Un peu plus tard 3, le poète dirige la « Fruhlingsphantasie » de Nils Gade (tout Danois que soit le compositeur), des mélodies populaires de Silcher 4, trois lieder de Mendelssohn pour chœur mixte sur des paroles de Heine, un duo avec chœurs (« Liebe Schwestern, zur Liebe geboren ») du « Don Juan » de Mozart. Constanze, elle aussi, apporte à ce concert le concours de son soprano.

En juillet, quoique sa situation pécuniaire ne soit guère florissante, et qu'il lui « manque les ailes d'argent pour s'envoler dans le monde », Storm 5, via Lubeck, se rend à Husum. Mais, avant de partir, le 2 juin exactement 6, il a pu achever, dans un délai relativement court, « Auf der Universitât 7 », de ses œuvres « la plus étendue, dit-il 8, non, à ce que je crois, la pire ». Il envoya d'abord son manuscrit au « Bazar 9 », la revue de Schâfer qui lui avait demandé quelque chose qui ne traitât « ni de politique, ni de religion»: comme la rédaction

(1) A Pietsch, 1G déc. 61.

(2) A Pietsch, 15 avril 62. Cf. B. H., mars 62.

(3) B. TI., 15 mai 62.

(4) Allusion y est faite clans « Auf der Universitât », II, 95.

(5) A P., 9 juil. 62.

(6) « J'ai tout fini aujourd'hui », écrit-il à P. à cette date.

(7) P., 29 Mai 62. G est en mars 62 que St. commence à parler de cette nouvelle, comme « étant sur le chantier, mais à longue échéance ». (B. H.)

15 avril, à Putsch : quelques scènes lui paraissent bien venues. —

5 mai, au même : la nouv. approche de sa fin. — 29 mai, d° : elle n'a été achevée qu'aujourd'hui. — A Const., le 2e jour de Pentecôte (en juin) 62, St. annonce qu'il a lu sa nouv. à des amis : le ms. a été expédié la veille à l'éditeur.

(8) « Auf der Universitât, v. Th. St. Munster i. Westphol. V«rl der E. G. Brunn'schen Buchdruckerei, 1863 ».

(9) B. II., 6 Déc. 61. A la « Gartenlaube », St. viert d'envoyer l'article sur les croyances populaires en Thurmge ; puis, les mutilations infligées à « Im Schloss » avaient dû le refroidir. Cf. lettres à Const. des 4, 6, 7, 9 et 13 juillet 62.

ae lui offrait pas les honoraires souhaités, « par sotte fierté » il reprit son œuvre et l'alla proposer à l'éditeur Brunn. Là encore, on lui fit (his conditions qu'il jugea insuffisantes (bien à tort, remarque-t-il après coup). 11 récrivit alors une scène1 qu'il ajouta à la nom elle, et îevint au « Bazar » ; mais Schafcr (Mail parti pour la Norvège et la diicction encombrée de nouvelles. Econduit, il se rabat sur Julius IVdenberg et demande à Pietsch de vouloir se charger de la îequête. 11 songe aussi au « Volksblatt » de Dunckei\ car il a besoin d'argent pour son voyage à llusum. En fin de compte, tous les pourparlers échouent et Storm s'adresee à nouveau à Brunn, avec l'ennui de ne voir son œuvre paraître dans aucune ievue (c'est la première fois) et livrée au public en 63 2 seulement.

Pourtant, à l'en croire, le récit de cette destinée « amère et « cruelle » est l'un de ses meilleurs 3. « C'est bien la meilleure « chose que j'ai écrite jusqu'ici, dit-il à Pietsch le 2 juin 62. » — « Si jamais une de mes productions a de la valeur en librairie, « c'est bien celle-ci, je crois », répète-t-il un mois après 4 : « elle est écrite dans le même esprit que « Im Schloss », mais « tout s'y déroule de façon plus dramatique, et, à certains pasce sages, les peintres de } aysage auront lieu d'être ravis ». — « Ein Cabinettstùck », disait Erich Schmidt 5 de cette leçon

(1) Destinée (lettre à Const. du 14 juin 62) à « justifier davantage le mouvement de passion qui entraîne Lore à aller au bal ». Le 21 juin, St. annonce à sa femme que la scène est achevée. Le 7 sept. 62, il lui parle également d'une petite scène rajoutée ^sans autres précisions).

(2) Alberti (Lexikon, art. Storm) croit qu'après cette lre éd., une autre parut (date inconnue), sous le titre : « Lenore ». Nous n'avons pu en trouver trace. En tous cas, la lrc éd. (dédiée à Ed. Morike — cf. St. à M., 23 nov. 62) n'offre avec le texte des S. W. que des différents minimes. Il n'y aurait donc eu, dans cette 2e éd., comme modification importante, que celle du titre.

(3) A P., 5 mai 62. —Cf. la lettre au même du 2 févr. 63, où St. déplore le silence qu'a fait Berlin autour de son œuvre. (Le 11 déc. St. demande à P. nu pou de réclame dans un article).

(1) A P., 9 juill. 62.

(5) Cf. compta-rendu anonyme de la cLcipz. 111. Zeitung» du 7 mars 63. qui souhaiterait une note plus ferme et plus chaude, là où le roman tourne à la tragédie, mais trouve en revanche la lrc moitié poétique et bien conduite.

de danse toute teintée de souvenirs de jeunesse, — jolie ouverture à cette longue nouvelle 1. Progressivement se détache de l'amusant ensemble — petites bourgeoises infectées du préjugé social, « Frau Bùrgermeisterin » au regard de stratège, mais bonne malgré sa malice 2, lycéens naïvement enthousiastes, — la figure fine de Lore Beauregard, fille d'un tailleur français et d'une ancienne cuisinière de la « Frau Burgermeister ». Sous son air distrait, on sent Lore déjà agitée d'une frénésie de plaisir 3 qu'elle a, n'en doutons pas, héritée de son père : fière aussi 4, à côté du tailleur scurrile 5, touchant seulement par son culte pour sa fillette.

Alimentée encore de réminiscences enfantines, la description du patinage au « Muhlenteich ». Les petits pieds de Lore ont ensorcelé le cœur de Philipp, élève du cours de danse, comme ceux d'Anne-Lene jadis le cœur de Marx ; mais Storm est inépuisable en ressources quand il s'agit de rajeunir un motif déjà traité par lui. Grâce à un subtil marché, où le punch et le saucisson ont fourni des arguments décisifs, Philipp, le narrateur, s'est glissé, sans être vu, à la place de l'heureux camarade qui pousse Lore dans son traîneau ; et les voilà partis tout seuls au milieu du lac immense 6. . . là où, dit-on, hante le « Sargfisch », le sinistre poisson qui se montre lorsque le lac réclame une proie 7. Lore a reconnu Philipp : outrée, elle le renvoie à ses « belles dames ». Un champion surgit pour elle : Christoph,

(1) Lettre de St. à Brinkmann (G. S., II, 81) : tout ce début n'est qn'un prélude consacré à caractériser le personnage principal.

(2) Peut-être Frau Feldberg, qui a servi de modèle pour « Im Brauerhause » (à E. Schmidt, 11 juill. 85).

(6) 33, 102, «.Auf dem Muhlenteich ». — Jadis, le « Muhlenteich » s'étendait (Husumer Nachrichten, 15 Sept. 1898, n"° 108) depuis l'ancien moulin à etiu (aujourd'hui à vent) d'Osterhusum, jusqu'au village de Rosendahl, à une heure environ à l'E. de Husum. C'est à la fin des années 60 qu'il fut asséché.

(7) Ce motif annonciateur du dénouement provient, ou d'une légende courante à Husum (W. Dreesen, Diss. 1 1 -12), ou de Mûllenhoff, CCCXXX (« der Sargfisch »).

lo fils du menuisier. Poursuite serrée, un coup de poing, et voilà Philipp étendu., la nuque sur la glace 1. Mais Christoph et sa protégée s'apitoyent et ramènent, soignent le malheureux évanoui 2.

Un troisième groupe 3 de souvenirs se rattache au « Schlossgarten » de Husum. Comme naguère le « Primaner » Theodor Storm, le « Primaner » Philipp préfère aux carrousels qui tournent devant le parc la chasse aux papillons à travers la lande :

« 11 avait plu la nuit précédente ; l'air était tiède et limpide ; là-bas, « au bord de l'horizon, je voyais, sur la haute « Geest », tourner les ailes « du moulin 4.

« La route continuait, peu de temps encore, en longeant l'extérieur « du « Schlossgarten » ; après quoi, je marchai à l'aventure, droit devant « moi, par des chemins de traverses et des sentiers qui coupaient à travers « champs ; je parvins dans une région de plein soleil, tout à fait dépour- « vue d'ombre. Par rares places seulement, aussi loin que portait le regard, « une touffe d'églantiers ou quelque autre maigre arbuste se dressait sur « les murs bas, en sable ou en pierre, qui enclosent les champs ; mais en « ces lieux sur lesquels, aux premières heures du jour, les rudes vents de « mer passent sans rencontrer d'obstacles, les premières feuilles à peine « commençaient à s'ouvrir. A mon aise, je poursuivis ma flânerie, le « regard dirigé plus souvent vers l'horizon que vers les insectes qui pouce vaient voleter à côté de moi, le long du chemin, entre les herbes et les « orties aux fleurs rouges ».

Le papillon rare 5 que le jeune collégien poursuit spécialement reste introuvable. Jusqu'ici, à vrai dire, Philipp a surtout musé. . . Il continue sa course à travers l'étendue sablon-

(2) Cet évanouissement de Philipp permet à St. d'éviter une scène de dispute entre Philipp et Christoph (forcément pénible) ; puis, comment décrire le retour à trois, sur la glace ?

(3) II, 110. a Im Schlossgarten ».

(4) Le moulin d'Osterhusum.

(5) Il s'agit vraisemblablement ici du Morio (Vanessa Antiopica), papillon au vol rapide qui apparaît dans les jardins et les bois, de juillet à septembre, et ne se laisse pas facilement approcher. — Cf. E. T. A. Hoffmann, « Die Heimatochare » (Letzte Erzâhl. Grieseb. p. 10) : J. Menzies poursuit, dans une île océanique, un papillon très rare qui ne sort qu'après le soleil couché. « L'air est lourd, rempli de l'arôme voluptueux « d'herbes odoriférantes ». A son entrée dans la forêt, des frissons mysté»

neuse. Enfin, il a pu découvrir un buisson : attrapera-t-il le précieux insecte ?

« Une fois ou deux, comme un souffle d'air s'était élevé, j'avais senti « une odeur forte et suave, sans avoir pu en découvrir l'origine : car le « buisson qui était à mes côtés m'obstruait la vue. Tout à coup, la levée « de terre qui courait à ma droite s'écarta ; devant moi, un petit coin de « lande s'étalait, vallonnée et couverte de bruyère. Des ronces enche- « vêtrées, des touffes de myrtilles tapissaient par places le sol ; mais dans « le milieu, au bord d'une petite mare noirâtre, se dressait, isolé dans la « plus éclatante lumière, un arbre svelte. Un feuillage d'un vert éblouis- « sant le coiffait tout entier, dont on voyait partout jaillir une profusion « de grappes fleuries, délicates et blanches ; un murmure infini d'abeilles « descendait de sa cime comme une musique de harpes. Ni dans les jar- « dins de la ville, ni dans les forêts plus éloignées, je n'en avais vu de « semblable. Je le contemplai, avec étonnement ; il se dressait là, comme « un miracle, parmi cette solitude.

« Un peu au delà, séparéo de moi seulement par deux ou trois maigres « champs cultivés, la lande s'étendait, à perte de vue, en une longue « bande de steppes brunes ; les lignes extrêmes de l'horizon tremblaient « dans l'air. Pas un homme, pas un animal, aussi loin qu'atteignait le « regard. Je m'allongeai dans la bruyère au bord de la petite mare, à « l'ombre du bel arbre. Un sentiment de doux et secret bien-être s'insinua « dans mon âme : de loin, j'entendais le chant velouté et rêveur de « l'alouette ; au-dessus de moi, dans les fleurs de l'arbre, bruissait le « bourdonnement des abeilles. De temps en temps, l'air s'agitait et chas- « sait autour de moi un nuage de parfums ; sauf cela, le silence régnait « jusqu'au lointain le plus profond ».

Dans cette demi-veille, cette demi-conscience qu'a connue le promeneur solitaire d' « Ein grimes Blatt », il semble au promeneur qu'un être aimant va surgir, avec qui tout désir, toute nostalgie s'apaiseront d'eux-mêmes.

« Lore ! » murmurai-je, et j'étendis les bras dans l'atmosphère tiède.

« Cependant le soleil était descendu sur l'horizon et, devant moi, le « couchant illuminait la lande. L'arbre était devenu muet, les abeilles « l'avaient abandonné ; il était temps de rentrer à la maison. Ma main « s'allongea vers mon fdet à papillons. — Mais que m'importait désor- « mais ce jouet d'enfant ! D'un bond, je me levai et je le suspendis en

deux secouent le chercheur et se résolvent en soupirs nostalgiques. Le papillon est là, devant lui, mais il n'ose : les bras lui tombent, et, comme par des mains invisibles, il est attiré dans un bosquet où il aperçoit la jeune Heimatochare, étendue, charmante, sur le sol.

p haut, si liant que je pus, entre les branches feuillues de l'arbre. Puis, i l'image de la jolie fille du tailleur devant mes yeux cuivrés, je repris i lentement le chemin du retour ».

Plus heureux qu'à la chasse aux papillons, Philipp trouve Lore assise, radieuse, sur les chevaux de bois1 ; mieux encore, un accident au carrousel le met seul à seule avec elle, dans le parc obscur et désert ; pour comble, une petite peur jette la fillette dons ses bras, contre ses lèvres. Mais, sauf Arnold, les héros stoimiens ne savent guère profiter de leur chance. A Philipp qui sollicite un aveu positif, Lore répond : « C'est tout « de même une des belles dames que tu finhas par épouser, et « seulement l'une d'elles 2 ». — Sans espoir, le « Primaner » quitic la ville, sentant entre la fille du tailleur et lui l'abîme social ; mais Christoph, lui, devine que Lore est perdue, depuis qu'elle a dansé avec « les Latins », les petits bourgeois du gymnase 3.

Il faut toujours en revenir à « Immensee », constructiontype où, comme ici, deux nouvelles se trouvent juxtaposées. « Auf der Universitàt » pourrait fort bien se clore sur le joli trait qui termine le flirt du « Schlossgarten ». Au contraire, toute cette première partie n'apparaît bientôt plus que comme un prélude. Un intervalle de plusieurs années est nécessaire pour installer Philipp à l'Université et faire disparaître le père et la mère Beaurcgard : il s'augmente de trois ans encore, pour permettre à Christoph de rencontrer Philipp, le « Ich- Erzâhler » ; et le mutisme de Christoph à l'endroit de Lore nous passionne presqu'autant que Philipp lui-même pour la gracieuse demi-Française réaperçue, de loin, sur la plage.

Ou'est-elle devenue ? Des puissances adverses : hérédité 4 qui précipite Lore vers le plaisir, la vie élégante ; nécessité sociale qui la cantonne dans un milieu médiocre où la réalisa-

(1) II, 115 et suiv.

(4) P. ffeyae ( à St. 1 9 Août 62, G. S., 311, 83) reprochait à St. d'avoir mi- sur le compte du tempérament, de la nature, de l'hérédité « davantage qu'il m- convient pour un effet purement tragique ».

tion de ses goûts n'est pas possible, laquelle va triompher 1 ? Le conflit s'engage, trois ans plus tard, à Kiel 2 où Lore est placée comme couturière. D'un coup, en la voyant épanouie, irrésistible dans sa grâce nonchalante, le passé — l'amour — remonte, impétueux, au cœur de Philipp. D'une petite ouvrière à la journée, camarade de la jeune Beauregard, il apprend l'évolution de ce papillon léger vers les flammes dangereuses : la faiblesse de Christoph, cet Erich malchanceux, le siège en règle mené autour d'elle par un « Korpsstudent » à particule, le « Raugraf », qui flatte sa fringale de luxe. Du pur-sang bien « mis » où l'étudiant l'a hissée, et où elle a d'instinct le maintien de l'amazone, elle tomberait dans les bras du « Raugraf » , sans Christoph qui, bourgeoisement, rosse d'importance le séducteur, dût-il lui en coûter l'exil 3.

A l'été 4, Christoph parti, sa chute est accomplie. Le bavardage de deux « Korpsburschen » dans un restaurant qui domine le fjord 5, puis la même petite couturière renseignent

(1) Lore (dit St. à Brinkmann, G. S., II, 81) est « une nature de jeune « fdle délicate, mais passionnée, qui a un besoin inné de donner à la vie « une apparence belle, et l'incapacité matérielle de le faire. Aussi erre- « t-elle, dès sa jeunesse, au bord du l'abîme : un souffle suffit pour l'y « précipiter ».

(2) « Le décor (écrit St. à Fontanc, G. S., II, 81) c'est « die graue Stadt am Meer » ; dans la seconde partie, c'est Kiel qui constitue le lieu de l'action ».

(3) II, 136. Alors que, dans la première moitié de l'œuvre, le narrateur à la lre personne assumait seul la relation des faits, se succèdent ici Christoph, puis un vieux « Pedell », puis de nouveau Christoph, et enfin la petite couturière, interrompue à point par l'heure du déjeuner dans sa relation de la scène du pur-sang.

(4) Tempeltey {op. cit. 26-27) critique ici l'emploi de 1' « Erinnerungstechnik », qui morcelé et décrit beaucoup trop vite cette évolution qu'il eût fallu peindre phase- par phase : « nous ne voyons que les quelques scènes vécues par le poète, les bornes milliaires, mais pas le chemin, la route ».

(5) II, 136. « Ein Spaziergang ». A Erich Schmidt, St. racontera (lettre du 17 déc. 84) : « J'avais fait de l'auberge dans la forêt (locus facti) une description qui me semblait, pour moi et pour les autres, ennuyeuse. (En effet, le ms. est à cet endroit — nous dit Mlle G. S., — couvert de ratures). Alors, une idée m'illumina : Laocoon ! Va t'y promener I Je le fis, et tout s'arrangea ». (Allus. à cette excursion dans B. H., 29 janv. 62 ?)

Philipp 1. S'imaginant (sur la foi do faux rapports) trahie par Christoph, la fille du tailleum'a pas résisté plus longtemps à sou goûi pour la parure, la vie brillante ;elleacouru au bal, proie facile dans les griffes du« Raugraf 2 ». Favorisé par une suite de hasards déplorables, l'atavisme avaincu. Maintenant que, devenue la « Grâfin », elle est tombée au fond du gouffre, at -elle au moins, avec le plaisir, le bonheur? Le « Ich-Erzahler » la rencontre, pâle comme la rose blanche qui orne ses cheveux, à l'auberge forestière, cachée parmi les arbres, où dansent les étudiants. Blasée comme le « Raugraf » lui-même, rudoyée par lui 3. elle danse machinalement, sans entrain, et sa fierté no >•' rallume que pour refuser de prendre part à une sarabande sauvage où se donnent carrière les instincts de destruction et l'insolent mépris de la femme qui déshonorent la jeunesse académique d'alors 4. Réfugiés dans une salle voisine,

(1) Ici encore, mille finesses de « métier » : Le garçon qui tarde à servir parce qu'il n'a pas dormi — d'où un récit des bals d'étudiants, II, 139 ; la tache de sang qui ne s'efface point, symbole et présage à la fois, ibid. Noter que le second récit de la petite ouvrière est succinct, en somme. (« Ich wusste genug », dit Philipp, II, 146).

(2) St. écrit à Fontane (cit. G. S., II, 81) qui, ainsi que Jul. Rodenberg, avait comparé Lore à la petite Emily de « David Copperfield », le « Raugraf » à Steerforth et Christoph à Ham, qu'il a lu le roman de Dickens, il y a 15 ou 16 ans, lors de son apparition : mais il ne s'en rappelle plus qu'un personnage (donc, imitation exclue). « Il est certain que nulle de « mes œuvres poétiques n'est aussi stormienne d'origine que celle-ci. « L'impulsion extérieure m'a été donnée par le souvenir d'une fille de « tailleur qui, lorsque j'étais à Kiel, par dépit de ce que, croyait-elle, son « amoureux (un jeune homme alors en voyage) l'avait abandonnée, se « jeta dans les bras des étudiants. Quand il revint, il était trop tard. « Pour les autres personnages, rien dans mes souvenirs ne s'y rattache : « ils sont de pure invention ».

(3) La scène presque sans paroles, réduite à une pantomime. De même St. évite de nous introduire dans la salle où l'on danse, sous peine de nous décrire le bal.

(4) II, 140. « Pour l'avant-dernier chapitre (avoue St. à Brinkm., « G. S.,I I, 81) qui, d'ailleurs, selon moi, est d'une grande force d'exposi- « tion poétique, je ne cherche pas à me dissimuler que la haine que, « toute ma vie, j'ai nourrie en mon cœur contre les « Korpsstudenten », « a entraîné ma plume au détriment de la nouvelle ».

Lore et son amant vident tristement une coupe de Champagne, et il semble à la jeune fille, tandis qu'elle s'amuse, toujours prodigue, à faire déborder la mousse de son verre, « qu'elle « voit sa vie couler hors de la bouteille1 ». Profitant de ce qu'elle est un instant seule, Philipp — (ainsi Marx invitait Anne-Lene à un dernier menuet) — danse un ou deux tours avec elle. Mais on ne galvanise pas le passé mort 2. Il tonne, les éclairs illuminent la hêtraie jusqu'à l'eau du fjord, et, singulière réédition de leur adolescence, les voici de nouveau seuls, tous deux, sous les arbres ; pourtant, ni avec Philipp, ni avec Christoph le bonheur ne refleurira pour la « Grâfm ». Elle a reçu une lettre 3 de Christoph : il l'attend là-bas ; elle songe à son père mort, à cette ultime chance de réhabilitation ; mais le « Raugraf » appelle : ne peut-elle donc s'affranchir de ce despote ? demande Philipp. — « Oh, si ! » répond-elle avec un sourire désolé. — Sous les hêtres, le ululement des chatshuants a succédé aux violons du bal, et, là-bas, Lore, restée debout sous le péristyle, regarde la mer, qu'un éclair aveuglant vient d'embraser.

La mer 4 ! Philipp pourra échafauder mille plans de sauvetage pour son amie d'enfance, elle sera la libératrice — et le linceul — de cette nouvelle Ophélie. Dans une gloire de soleil, elle est couchée sur la grève, en un triomphe posthume, ses beaux cheveux mêlés aux algues vertes ; seule, la rose blanche a disparu, emportée par le flot 5. . .

Storm a dit 6 de son héroïne : « Elle se jette dans les bras « d'une illusion, mais, par la suite, elle se rend compte qu'elle « a, ce faisant, tellement maculé l'idéal de beauté qu'elle porte « en elle, que seule, l'eau noire du Styx y peut remédier. Si,

(3) Cette lettre vient à point nommé pour justifier l'étrange abstention de Christoph et le suicide final.

(4) II, 155. « Ain Strande ».

(5) Détail modifié probablement sur une suggestion de Wussow (v. lett. à Const. du 21 juin 62). On nous laisse le soin de deviner le nom des « trois compatriotes » qui ont édifié la pierre tombale.

(6) A Brinkm., G. S., II, 81 (lett. cit.),

« do cette onde noire, ©Ne no soit, pas plus belle et plus pure u aux yeux du lecteur, j'ai perdu la partie ». ■ — La ehute d'une femme : Storm qui a. dans « \m Schloss » et dans « Veronika » représenté au contraire le relèvement d'une existence féminine, traite, pour la première fois, ce grave problème — problème de roman — et fatalement, sa technique se rapproche, à nouveau de celle du roman *. On a fait grief à Storm de morceler, hacher es fragments trop brefs révolution de Lore : n'est-ce pas plutôt, un peu de longueur qu'on pourrait reprocher à la narration ? Longueur peut-être imputable à Brunn, qui avait demandé à l'écrivain « un livre un peu plus gros à éditer 2 ». Bien longtemps après8, en tous cas, un jour qu'il venait de relire « Auf der Universitât »,le poète émettait ce jugement: « Le patinage, la chasse aux papillons vers l'arbre en fleur, la « soirée avec Lore à travers le Schlossgarten, ■ — comme tout « cela est suave, et jeune, issu du plus intime de m© jeunesse ! « Je suis dévoré de nostalgie vers ce pays qui n'est plus. Il « n'est pas vrai que mes œuvres de ces dernières années soient « meilleures que celles-là... »

Vers la fin de juin 1862, une idée de nouvelle, suscitée par des lectures récentes d'Auerbach 4, (Storm l'appelle 5 « une variation en mineur sur « Josef im Schnee ») germe chez Storm. Dans une lettre à sa femme du 28 de ce mois, il en donne le titre (c Im Korn ») et les grandes lignes. Un jeune propriétaire terrien a séduit la fille d'un maître d'école. Leur enfant, non légitimé, trouve la mort dans un champ de blé (Storm se souvient ici d'un accident survenu aux environs de Berlin, et utilisera ce motif douze ans plus tard, dans son «Waldwinkel »). Le séducteur découvre parmi sa moisson le petit cadavre. Il se repent, épouse la mère. « Tel est le plan, écrit Storm ; je n'en

(1) Philipp Simon, Sonnt. Beil. n° 9, Voss. Ztg. n° 97, 26 févr. 1911.

(2) B. II., 10 avril 62. Cf. lett. à Pietsch du 29 mai 62.

(3) A Er. Schmidt, 17 déc. 84.

(4) V. lett. à Const. des 22, 24, 25 et 28 juin 62.

(5) A Const. ,11 juillet 62.

« ai jamais eu d'aussi bon encore. Il est plus profond que celui « d'Auerbach, car, si l'enfant s'égare, ici, c'est la faute des « parents, et cette faute, ils l'expient par une souffrance qui « empreint leur vie ultérieure du plus profond sérieux. . . » Dessin que Storm laissera, provisoirement, dans ses tiroirs, pour le reprendre, en 1874, dans « Aquis submersus ».

Les décrets promulgués, en avril 62, après la dissolution de la Diète prussienne, le 31 mars, par le ministère Hohenlohe, liaient les mains et le vote des fonctionnaires. Storm les appelle x « une grossière immoralité, une tentative officielle « pour démoraliser les fonctionnaires: une nation à qui la « moralité publique tient à cœur devrait protester là-contre, « ainsi qu'elle l'a d'ailleurs fait d'éclatante manière. Pour ceux « qui les ont rédigés, les édits seront leurs tombeaux ». Contre 1' « écrit immoral 2 » de son ministre, Storm tente de provoquer, de la part de ses collègues, une levée de boucliers. Sans succès : tout le monde est indigné, mais « l'indifférence, le « goût de ses aises, la lâcheté ou l'âpreté au gain, mènent « toujours la foule et, parmi des milliers, il s'en trouvera un à « peine, qui, dans des conjonctures difficiles, accomplira ce « qu'il aura reconnu être le bien ». C'est bon : puisque les autres ne le suivent pas, c'est une protestation personnelle que l'auteur de « Fur meine Sonne » envoie à Mommsen 3, avec prière de la faire insérer dans la « Vossische Zeitung », s'il l'approuve. Plus que jamais, en effet, le combat entre iibéraux et conservateurs représente pour lui la lutte de « l'intelligence et la moralité » contre « l'étroitesse et l'immoralité 4 ». Plus que jamais aussi, il a confiance dans le triomphe final : on pourra rire de son idéalisme, mais « en fin de compte, ce sont toujours « les idéalistes qui finissent, malgré tout, par avoir raison, « fût-ce cent ans peut-être après qu'ils sont enterrés 5 ».

(1) APietsch,.15avr. 62 et B. H., 10 mai 62.

(2) AP.Jett.cil.

(3) A Pietsch, 5 mai 62. — Th. Mommsen était devenu Tune des têtes de la « Deutsche Fortschrittspartei in Preussen », dont le manifeste avait paru le 9 juin 61.

(4) A P., 15 avr. 62 et B. H., 10 mai 62.

(5) Ibid.

Pourtant Pietsch, qui passa l'été de 62 chez ies Wussow à Heiligenstadt, vil revenir de Husum, en septembre, le poète découragé1. Déjà, à la Noël précédente, la triste situation de son pays sous le régime danois lui avait enlevé toute joie pour colle fête où tant de détails évoquaient la patrie. Maintenant . il désespérait de voir jamais le Schleswig arraché aux envahisseurs. Peu auparavant, un journaliste, Gustav Rasch, avait décrit l'état des duchés 2, avec un évident partipris de grossissement mélodramatique ; mais Storm, qui pousse jusqu'au fanatisme la « Husumerei », voyait-il les choses très différemment ? — « Ce que j'ai trouvé, écrit Rasch u au début de sa tendancieuse enquête, c'est partout l'exaspé- « ration, le chagrin et la haine ; l'arbitraire le plus injuste en u Sehloswig de la part des fonctionnaires de l'administration « et de la police. . . , un asservissement des esprits et de la « langue, de l'école, de l'église et de la presse, comme jamais « l'Autriche ne l'a tenté en Vénétie ; les persécutions les plus « mesquines ; un réseau, tendu sur tout le pays, d'espionnage « et de dénonciation ; une baisse progressive du crédit public, « un appauvrissement tous les jours croissant dans les villes, « chez les artisans et les petits bourgeois ; les deux duchés « dépouillés de tous droits politiques, la presse courant cons- « tamment le risque de tomber aux mains des Danois ou de « leurs créatures, ou alors déjà entre leurs mains ; une com- « plète insécurité des personnes et de la propriété, devant les « assauts et les tentatives incessantes des Danois ; d'autre « part, en face de cela, la plus tenace et la plus fière résistance « dans la population allemande des deux duchés, décidée à « ne pas faiblir, à ne pas céder, à tenir ferme ensemble, pour « l'honneur de l'Allemagne, et pour rendre d'autant plus forte « sa propre résistance 3 ». — Et, à grand renfort de pathos, Rasch dépeint tout au long le « martyre » du pharmacien Karberg, d'Apenrade, devenu fou à la suite des persécutions

(1) P., Erinn. II, 97.

(2) « Vom verlassenen Brudcrstamme », Gartenl. 1861, n° 42 et sqq., p. 664 sqq. ; et 1862, n° 2 et sqq.

danoises 1. Dans les écoles, presques vides 2, les maîtres brutalisent leurs peu nombreux élèves. L'espionnage et la brimade sévissent jusque dans les asiles d'aliénés. Des fonctionnaires tarés exploitent le pays, et toute plainte contre eux est impossible aux petites bourses, tant les frais de justice sont élevés. On cherche aussi à contraindre, par n'importe quel moyen, les grands propriétaires qui, dans leur malheur, se sont rapprochés de la classe paysanne, à vendre le sol qu'il possèdent depuis des siècles.

Il faut avoir ce tableau manifestement outré sous les Veux, il faut songer aux soucis qui s'ajoutaient à ces souffrances de patriote: l'argent manquant, deux fillettes atteintesdela scarlatine, Constanze épuisée et un nouvel enfant en perspective, le poète accablé de travail et ses nerfs suimerés3, pour comprendre la ^nostalgie fiévreuse qui confère sa tonalité mineure à « Unier dem Tannenbaum)), P« idylle de Noël», envoyée le 25 novembre à 1' « Illustrierte Zeitung » de Weber 4. Cet hymne à la terre natale est issu de la vie la plus intime de Storm. « Je « n'ai eu qu'à résumer, à rassembler, et non à inventer « confiera-t-il à Erich Schmidt le 26 juin 80 : je ne parle pas « des faits mêmes du récit, quoiqu'eux aussi soient, pour « beaucoup, des souvenirs ».

Effectivement, nous n'aurons pas grands efforts à faire pour reconnaître l'homme autour de la quarantaine, aux traits marqués, mais au regard bleu et doux qui signe, à sa table de travail, des actes judiciaires ; ni non plus la femme, plus toute jeune, mais dont les yeux ont « cette expression virginale qu'on

(2) Rasch (1862, n° 25), cite ici la « Preussische Ministérielle Denkschrift » de juillet 1860.

(3) B. H., 24 sept, et 7 déc. 62 ; à Pietsch, 15 nov. 62.

(4) B. H., 7 déc. et P. Ml. cit. — C'est par erreur [que les S. W. (et encore G. S., II, 86) datent cette nouv. de 1864. — « Unt. d. Tannenb. » parut, en effet, dans la « Lcipz. 111. Ztg. » du 20 déc. 62 (n° 1016). Ce premier texte n'offre aucune différence avec celui des S. W. En librairie, la nouv. fut plubliée par Schindler, à Berlin, en 1865, avec « Abseits i>t sous le titre : « Zwei Weihnachtsidyllen ».

« trouve, même passée la première jeunesse, chez les femmes « qui se savent aimées1». La lettre,.nabile artifice de métier, où l'exilé déplore d'avoir «à se créer, à chaque heure, le sol sur lequel il vit » et estime, malgré bout, bienheureux ceux qui sont restés au bercail, on la dirait extraite des « Briefe in die Heimat ». La jeune Eerame apporte, selon le rite, les gâteaux bruns de Noël : ils évoquent, avec leur parfum, les Noëls d'antan : prétexte pour le poète à recommencer le récit, tant de fois repris dans sa correspondance privée, de la distribution des cadeaux dans le salon de la « Hohlc Gasse ». La comparaison, entre autres de la lettre envoyée à Husumlcl9 décembre 1858, avec le texte de la nouvelle, est édifiante : mêmes détails traditionnels, mômes termes, qu'il s'adresse à ses parents ou au grand public. Toujours, chez Storm, un Noël en rappelle un autre. A un bref retour vers le présent, vers les tristesses de l'exil, succède la relation de la fête de 1843. Là, dans In vieille maison de Husum, Constanze et Storm se sont fiancés 2. Puis on passe à l'acnée suivante, à Segeberg, cette fois. Maintenant, c'est Ellen, la jeune femme, qui raconte les tours joués par elle à son cousin, malheureux à la chasse, et comment, pour sa confusion, elle fut prise à son propre piège. Mais, avec l'enfant qui rentre, le présent ressurgit. . .

Seconde partie 3. De quoi le juge, qui, ce soir de 24 décembre, à pas pressés revient d'une promenade en forêt, entretient-il son tout jeune fds, sinon des grands-parents, et « de là-bas » ? La pièce « Knechl Rupprecht*» personnifie, dans le mode

(2) L'histoire de la bourse est authentique (Comm. de Mllc St.)

(3) I, 187. « Unter dem Tannenbaum ».

(4) Insérée dans les S. W. VIII, 257. — Cf. le « Weihnachtslied », ib. 193. — L'expression : « es weihnachtet sehr » se trouve dans les B. H., à nombreuses reprises; l'idée que Noël est une halte dans la course folle de la vie est dans B. IL, 21 déc. G3. — Dans sa chronique de Husum, à l'année 1752 (2. Fortsetzung, 3. Theil, p. 20), Lass mentionne la croyance déjà courante « dasz das Christkindlein eben die Geschencke brachte, « auch einen Kerl mit sich fuhrte der die Kinder so nient gehorsam « waren, in ein Sack steckte und ins Wasser warf. M an nennte diesen « Kerl Rupert. . . ».

joyeux, le charme de ces fêtes familiales de naguère. . . — A côté, le Noël des proscrits, le Noël de Heiligenstadt, où ne manquent ni le classique réchaud (chauffé à la tourbe, surtout !) ni les inévitables gâteaux « d'après la recette de l'arrièregrand'mère »; mais l'oncle Erich est absent : « ce n'était tout de même pas comme à la maison 1 ». La femme de V « Amstrichter » lui a offert le plus appécié des cadeaux : la photographie du jardin grand-paternel. Et ce sapin déposé par « Knecht Rupprecht » ! un sapin, comme à Husum ! Du paquet laissé là par le Bonhomme, ils déballent un monde de sucreries, d'oiseaux, de papillons, de scarabées. Un dragon en sucre, conservé du dernier « arbre » par l'enfant (traditionnaliste, lui aussi) donne l'occasion de regretter « cette belle armée » du Schleswig-Holstein, dissoute avant d'avoir pu affranchir la patrie. Le père redit quelles attaches lointaines et solides nouent la famille à la glèbe natale, lient dans une même tradition morts et vivants, maîtres et serviteurs :

« J'étais l'héritier de ces morts ; eux-mêmes certes n'étaient plus de ce « monde ; mais leur bonté et leurs vertus vivaient encore, elles existaient « pour moi -et m'étaient une aide, là où je me trompais, là où mes forces « m'abandonnaient. Et, récemment encore2, lorsque, certes point pour « ma joie, ni celle des miens, mais poussé par cette mystérieuse nostalgie, « je retournai là-bas en vue d'un court séjour, je le sais bien, celui vers « qui toutes les mains se tendaient, ce n'était pas moi tout seul ».

Unis dans une même étreinte muette, les trois bannis, par la fenêtre, regardent dans la nuit, tournés vers les invisibles lointains où s'étend le pays natal 3.

Storm, un peu plus tard, a réuni, sous le titre : « Zwei Weihnachts-idyllen », « Unter dem Tannenbaum » et « Abseiis ».

(1) Le jardin à la française, les cadeaux (3,1, 190 sqq.) tout cela est, à peu de détails près, historique : cf. B. H., 14 déc. 55.

(2) Allusion au tout récent voyage de St. à Husum (été 62).

Il appelle « Abseits » : « ma seconde idylle de Noël L » ; le même regret a inspire les deux œuvres, presque coup sur coup. Le poète avait l'ait. L'été précédent, une promenade sur la lande et annonçait, dès le 24 septembre suivant 2, qu' « on la retrou- « verait sûrement dans une de ses œuvres à venir ». — « Ces « jours d'été ensoleillés, écrit-il cinq mois après, le 8 février « 63 3, sont restés dans mon âme comme une lumineuse idylle. » Pour la Noël qui vient, il adresse à ses parents « Abseits » en deux exemplaires, en les priant d'en offrir un à un certain Jakob Harms, « puisque c'est à sa maisonnette sur la lande « qu'est emprunté le paysage où se déroule ce poème, fruit de « cette petite excursion festivale si délicieuse, à laquelle je « pense encore souvent avec le plus intime plaisir 4 ».

Comme il lui est déjà arrivé, Storm a transposé, changé de saison. La lande en hiver ; cela est nouveau dans sa poésie :

« Le soleil hivernal s'étendait sur la lande : il se reflétait dans los vitres « d'une maison neuve, couverte en chaume, qui était comme posée parmi « cette solitude, sur la bruyère dont le brun tapis s'étalait à perte de vue, « Sur le côté seulement, par derrière, il y avait encore une grange assez « vaste, et, à proximité, face à la grand'porte de la maison, la longue « perche d'un puits pointait vers le ciel. A quelques pas de là, un mur bas, « fait de sable et de pierres, encerclait, môme par devant, la maison ; et « puis, de nouveau, rien, que le ciel vide et la plaine brune et uniforme 5 ».

En un rien de temps, cette petite villa a été édifiée par un sénateur de la ville voisine, les écuries, les mares ont été peuplées, les tourbières et les étangs de la lande ont été transformés, par des canalisations et des drainages ingénieux, en prairies qui donnent un beau foin. Précieux abri, où le gros négociant est sûr « de ne pas entendre la langue détestée, et

(1) A P., 15 sept. 63.

(2) B. IL, — « Abseits » a paru dans la « Leipz. 111. Zgt. » du 19 déc. 63 (n<> 1068), avec illustr. de Pietsch (à P., 15 nov. 63) et d'Otto Speckter (lett. de St. à O. Speckter du 20 nov. 63, et non 68, date indiquée par Rosa Schapire, Aus Briefen Sts).

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