B. IL
(4) B. H., 21 déc. 63. — La maison de Jakob Harms se trouvait dans les environs de Rantrum (route de Schwabstedt à Husum).
« de ne pas voir l'étranger insolent aller et venir en maître « dans les antiques maisons de ses amis expulsés 1. »
Et voici un nouveau Noël, dans le genre de celui que célébrait, plus seule encore, la vieille Marthe. « Mamsell Meta », l'admirable servante, est trop bonne patriote pour descendre, en ce jour de paix, à la ville où l'ennemi traîne son sabre. Amie du silence et de l'isolement recueilli, elle a pour commensal l'instituteur du village voisin, celui qui a fait graver sur la tombe d'un fds tué à l'ennemi cette parole de l'Evangile selon saint Jean 2 : « Personne n'a de plus grand amour que de douce ner sa vie pour ses amis ». — Ce verset résume, pareillement, la destinée de Meta, son sacrifice. L'oubli de soi-même ! il est de fondation dans ce milieu : chez le frère, qui laisse là enfants et affaires pour courir défendre le sol natal ; il se matérialise dans ce modeste capital qui a coûté au père sa santé, qui va coûter à la fille son bonheur. Celle-ci, en effet, a rencontré, dans la maison de ses maîtres, son égal, son frère d'âme : Ehrenfried, serviteur comme elle, ponctuel, dévoué comme elle. La touchante idylle, nouée au printemps dans le potager 3, va se conclure en union paisible, quand la guerre vient ruiner le frère de Meta, et, avec lui, les beaux rêves de la brave fille. La parole de saint Jean, lue sur la pierre tombale encore fraîche, lui dicte le dur devoir : rompre avec Ehrenfried, employer sa petite épargne à sauver son frère. « Le Ciel ne l'a pas voulu, « Meta ; remettons-nous en au bon Dieu ». Ainsi se résigne Ehrenfried, en vrai héros stormien de la première manière. Ils ne se tutoient plus ; ils éviteront d'aller au potager. . .
Bien entendu, une chance de réunion 4 s'offre encore. Le frère de Meta lui a, sou par sou, restitué capital et intérêts. Trop tard : « Meta, l'argent est de nouveau réuni ; mais, pen- « dant ce temps-là, c'est ma vie qui allait au bout de son rouleau 5 ». Oui parle ainsi ? Ehrenfried, sur le lit où, avant de
(2) XV, 13, précise l'instituteur (I, 218).
(4) Cf. « Hinzelmeicr », « Angelika », « Auf dem Staatshof », « Auf der Universitat ».
mourir, il lègue tout sou avoir — non pas à sa fiancée (il craindrait d'offenser sa délicatesse), mais au ireveu de sa fiancée. Héroïques, les amants séparés s'inclinent tous deux devant l'inévitable; mais, si stoïque soit elle, Meta pense « que ce u serait tout de même bon, de pouvoir à temps encore, vivre, « une fois, une vie complète et sans tracas. Nous n'avons pas u eu celte chance-là, nos parents non plus : il me semble que « nous tous, nous n'avons vécu qu'un morceau d'existence ». De son côté, le mourant espère qu' « un jour peut-être, les « efforts de plusieurs pourront aider un seul d'entre eux à k parvenir à une existence humaine complète 1. »
Telle est l'histoire lamentable de Meta. Mais on voit poindre, au moins, une revanche, un demi-bonheur qui suppléera, dans une certaine mesure, à la pleine félicité perdue. Dans cette nuit noire qui pèse sur la lande, tel le douloureux passé, un point du ciel s'éclaircit ; dans ce silence, si complet que Meta croit « entendre là-haut les -étoiles tout doucement brûler », des voix, puis une lumière montent peu à peu : le neveu de Meta, son préféré, vient la chercher pour l'emmener à la ville, où elle sera dignement fêtée. En achetant à sa sœur, pour son Xoël, la petite ferme de la lande, celle-là même qu'elle habite, avec, en plus, le bois voisin, en rendant nne raison d'être à cette vie déclinante, le frère de Meta a acquitté sa dette : en même temps, il a arraché une nouvelle portion de terre allemande à ces « nouveaux fonctionnaires », comme on les appelle toujours, qui cherchent à accaparer le pays pour eux et leur langue abhorrée. « Malgré tout, dit-il, on ne m'en fera jamais « démordre, la splendeur de la nation allemande est à son « aurore ; et nous, aux Marches extrêmes de l'Allemagne, nous « les Marcomans, nés pour la souffrance et la lutte, comme « nous le disait jadis un ancien duc, — nous avons part, nous « aussi, à cette splendeur » ! — Mais, lui objecte le sénateur, nulle main ne se lève à notre secours ; partout, la langue de l'étranger s'insinue, de foyer en foyer : nos amis parlent ou écrivent, tandis que l'ennemi agit 2 : « Qu'ils écrivent ! s'écrie
(2) A propos des deux derniers vers de ce quatrain, Ilerrmann, 83, fait ressortir l'influence du « Xenion » : « Christlich-Germanisch » de Ilerwcgh (Ged. eines Lebendigen, Xen. LXXV),
« l'ancien volontaire ; la bonne parole fait son chemin par le « pays, inlassable et intangible, jusqu'à ce qu'elle ait pris « chair et os. Cela vs lentement, plus lentement qu'ailleurs, « mais (et sa large stature de Germain se dressa de toute sa « hauteur) la croissance du chêne ne se compte que par siè- « clés 1 ».
D'où Storm est-il parti ici ? — D'un moment du temps (la veille de Noël), d'un point dans la vie de l'héroïne ; non pas du terme de son existence, comme. dans « Immensee » ou « Druben am Markt » : la lettre reçue, mais non ouverte par Meta témoigne assez que le récit n'est pas à fin de course. Puis vient l'enfoncement dans le doux et cruel passé, la narration des amours avec Ehrenfried, entrecoupée de brefs rappels du présent (avec rappel aussi du verset évangélique, substratum de toute l'affabulation). La lecture de la lettre nous laisse entrevoir, non seulement l'actualité médiocre, mais l'avenir meilleur. Un très habile entr'acte, où Meta occupe seule la scène2, amène, par la lecture de la lettre d'aujourd'hui, puis des lettres de jadis, le personnage du neveu, porteur de toutes les revanches. Le voici, qui vient rendre la vie à ces lieux déserts, comme il restitue vie et espoir à sa tante en l'entraînant dans le salon sénatorial où s'affirmera le bonheur posthume de l'incomparable fiancée d'Ehrenfried et la trêve, tardive, à l'acharnement d'une fatalité inexorable.
« Abseits » nous est une nouvelle preuve que, de plus en plus, la politique, — en tant qu'elle lui restituera le foyer indispensable — passe au premier plan dans les préoccupations de Storm. Les autres événements, joyeux comme la naissance d'une petite Elsabe 3, ou douloureux comme la mort de sa malheureuse sœur Câcilie 4, les craintes que lui inspire la santé
(3) A P., 2 févr. B. H., 18 févr. 63.
(4) B. H., 15 juill. 63.
de Constanze x, . — la musique môme 2, « la fidèle compagne de sa vie », s'effacent devant l'indignation qui a succédé chez lui au découragement de l'année précédente. En août 63 3, Pietsch, une seconde fois invité à Heiligentadt chez les Wussow, trouve le poète, récemment arrivé de Husum 4, dans un étél de grande surexcitation nerveuse: « il savait l'attentat « que le Danemark préparait contre son pays, et, affreusement « inquiet et préoccupé, ne voyait à l'horizon aucun symptôme « de délivrance ». Tandis que Wussow croyait à la libération des duchés par les armes prussiennes, Storm n'apercevait là qu'une chimère et se refusait à faire fond sur le parti des « Junker », ces « ennemis de la liberté 5 ».
Déjà, l'avènement de Bismarck au ministère, en septembre 62 le ton adopté par le nouveau président du conseil vis-à-vis de la Diète prussienne et du parti libéral, n'étaient guère faits pour plaire à l'auteur d' « Im Schloss ». Dans les duchés et en Prusse, somme toute, le conflit est identique ; Bismarck en personne l'a défini : il est « entre le parlementarisme et la couronne 6»; il s'agit, pour les libéraux, pour la Diète de Prusse comme pour les Etats des duchés, de faire accepter à un roi qui y répugne ce principe, que les dépenses de l'Etat et les impôts doivent être votés par ceux-là mêmes qui ont. à les payer. Plus généralement, il s'agit de savoir si « la force primera le droit 7», si, des deux parts, les Constitutions continueront à être impunément violées par le pouvoir exécutif. Ainsi se pose
(1 ) B. H., oct. 63 et 5 déc. à P., 9 déc.
(2) St. parle pourtant (B. H., 19 févr. 63) d'un beau concert donné par sa chorale au début de février : 42e Psaume de Mendelssohn, le « Sturm* chor » de Haydn, un chœur de Stradella. — A cette date étaient à l'étude plusieurs airs du « Freyschutz », de 1' « Orphée » de Gluck, du « Figaro » et de la « Flûte enchantée » de Mozart, et un grand oratorio de Hiller, « Die Zerstôrung Jerusalems », avec 70 exécutants.
(3) En août, et non septembre, comme écrit P. dans ses « Erinn. ». A preuve la lettre du 13 août (B. H.) écrite pendant la présence de P. à Ileiligenst., alors que, le 9 sept., St. écrit à P. déjà reparti.
(4) B. H., 15 juillet et 13 août 63.
(5) P. Erinn. 11,283.
(6) Disc, au Landtag du 30 sept. 62.
(7) Disc, du député comte Schwerin au Landt., 27 janv. 63.
la question pour Storm. Malgré les éloquentes protestations du parti libéral en Prusse, malgré les réclamations courageuses des Etats de Holstein en janvier 63, la victoire reste, d'un côté à Bismarck, de l'autre au roi de Danemark (manifeste du 30 mars 63 1). Storm cependant se sent plus impatient que déprimé. A la mère <ïe Gonstanze qui fête son anniversaire, il exprime, dans une lettre du 2 février, l'espoir que, dans un an, leur exil sera terminé et qu'ils pourront, ensemble, célébrer au pays cette même date : « car vraiment, la boule, dit-il , roule maintenant2 ! » — Toutefois, pour lui comme pour les « patriotes » dans sa situation, que d'alternatives de fureur et d'enthousiaste confiance ! La Prusse tout entière frémit de colère quand, le 1er juin, les ordonnances de Guillaume Ier viennent bâillonner la presse : avec cela, à l'extérieur, aucun résultat palpable; les protestations austro-prussiennes 3 et la sommation de la Diète 4 n'aboutissent, malgré l'attitude des Allemands du Schleswig 5, qu'à resserrer davantage la chaîne qui lie le Schleswig au Danemark 6. Aussi Storm, le 23 septembre 7, tonne-t-il contre Bismarck et tout ce « cliquetis de sabre », d'où rien n'est sorti. Il est encore renforcé dans ses convictions libérales par la présence à Heittgenstadt (après Pietsch, déjà libéral) d'un jeune Israélite, Lœwe, en relations à Berlin avec les chefs des gauches : Bœkh, Stahr, Lassalle, etc. 8.
Survient le coup de théâtre : le 15 novembre, Frédéric VII meurt subitement. Gela procure au parti allemand des duchés, fort de la divergence entre le droit de succession danois et le
(1) La communauté constitutionnelle était rompue entre le Holstein et le Lauenburg.et le reste du royaume. Le pouvoir législatif serait exercé de concert par le rt)i et les Etats. Le Holst. et le Lauenburg auraient une armée spéciale.
(3) 13 et 15 avril.
(4) 9 juillet.
(5) Ils refusèrent, le 28 sept., de siéger à la session du Rigsraad.
(6) C'est la Constitution adoptée le 18 nov. 63 et qui apparut au parti allemand comme une incorporation du Schleswig au Danemark (Cf. thèse inverse dans Goos-Hansen, op. cit., 33).
(8) B. IL, 20 sept. 63.
droit ducal, l'occasion de contester l'accession au trône de la branche GlOcksburg avec Christian IX. Virchow et Stavcnhagen peuvent prétendre parler au nom de toute l'opinion allemande, quand ils demandent au Landtag, quelques jours plus tard 1, de déclarer caduques les conventions de Londres et de reconnaître pour duc de Sehleswig-Holstcin-Lauenburg Frédéric d'Augustenburg qui, des le 16, avait lancé «à son peuple >) une proclamation. Mais Bismarck, lui, a ses desseins : il tergiverse, temporise2,, réserve l'avenir, se refuse à suivre la Diète francfortoise qui, le 7 décembre déjà, avait décidé l'occupation militaire des duchés. — Le 27 novembre 63, à Husum3, l'assemblée des collèges municipaux . avait réussi à faire décider qu'on n'enverrait aucune délégation de la ville aux obsèques du roi Frédéric VII. En outre, les députés refusèrent l'hommage au nouveau roi, ce qui amena la dissolution de l'assemblée. « Le Schleswig-Holstein se réveille», écrit Storm le 10 décembre4: « nous sommes na- « lurellement dans la plus grande agitation. » Et il maudit sa besogne de juge qui le cloue « dans cette ville où tout au plus « un mouvement ultramontain peut faire vibrer les gens ». L'espoir et la crainte, l'inquiétude au sujet des siens et la colère impuissante se partagent son âme 5. Pour ne pas rester inactif, il est parti pour cette guerre sainte, où tout ce qui est capable d'enthousiasme en Allemagne sera avec eux « du cœur et du bras », il est parti muni de quelques strophes, dont il espère qu'elles battront demain dans plusieurs mil- <( liers de cœurs ». — Ce sont les « Gràber in Schleswig 6 », qu'il presse la « Gartenlaube » de publier, tant qu'ils peuvent exercer une action sur les âmes. 7
(1) Séance du 23 nov.
(2) 1" Dec. 03, au Landtag. — V. Ch. Andlcr, le Princo de Bismarck Bellais 1899.
(3) Christiansen, d. polit. Wechsel. . .
(4) A Pietsch.
(5) B. H., 5 déc.
(6) Parus dans la « Gartenlaube », n° 51 (déc. 63) sous le titre : « Schleswig-Holsteinische Graber » (le titre actuel, depuis G4) — S. W VIII, 263. Datée en manuscrit du 2 déc. 63 (G. S., à Herrmann).
(7) St. à P. 10 déc. 03.
Gomme à l'automne de 1850, la pensée du poète revient au cimetière de Husum. L'herbe, l'oubli envahissent les tombes de ceux qui, à Idstedt, ont succombé avec l'honneur de l'Allemagne. Treize ans, il a fallu aux survivants souffrir en crispant les poings, en étouffant leur colère. Mais, aujourd'hui ou jamais, il faut en finir : aux oreilles du poète, le glas du roi danois sonne comme les cloches pascales 1, et déjà, il entend monter, d'Allemagne, la marée qui anéantira cette honte. . . Vaine illusion I Si le sol tremble, c'est du galop des escadrons danois. Les Allemands ne viennent pas : « le papier de Londres2, il pèse « trop lourd, ils n'osent le soulever ». Rien à espérer de la vie : à nous les morts ! Cavaliers et tambours, que tous ressuscitent et risquent une seconde existence pour tomber, du moins, en terre allemande ! — Mais cet appel reste inentendu ; les morts eux-mêmes ont appris la patience résignée ! Eh bien, lui, poète, il criera par le monde que les tombes allemandes sont la risée de l'ennemi 3 !
. Ce n'est pas la première occasion où Storm cherche à agir par sa poésie politique. Il reconnaît que, présentement, sa vocation est, avant tout, « de soutenir l'enthousiasme de la nation au moyen de la parole poétique ». Il ne l'ignore pas : en Schleswig comme ailleurs, la lutte inévitable entre l'ancien temps et l'époque moderne sera très âpre. Mais, assister, de sa patrie à cette mêlée sociale, y prendre une part vigoureuse par son verbe ardent, tel est son rêve le plus cher 4.
(1) Cf. la lrc strophe de « Ostern » (1848).— Sophie Detleff, (« An SchL-
Holst. », dans : Kl. Groth «Lieder aus u. fur Sch.-Holst. », p. 75) célèbre le glas de Frédéric VII comme sonnant la délivrance du pays et l'avène" ment d'Augustenburg. De même Ad. Strodtmann (« Mahnruf an Sch.-H. beim Tode Fried. VII » ds. Kl. Groth, ib. 82).
(2) Le pacte do Londres, du 8 mai 52.
(3) Sur l'influence, ici, de la Jeune-Allemagne, et particulièrement de R. Prutz, v. Herrmann, 83. — Cf. Otto Kallscn : «Das verratene Schl.- H. » (St Pauli, 848), où les morts font, d'indignation, éclater leur cercueil et montrent leurs blessures d'un geste qui exhorte. (Benôhr, op. cit.). — V. également les adjurations enthousiastes d'Herm. Peist (« An d. Stânde SchK «dans : « Lowen u.Nessel,10 Gcd.» Hamburg, Leipz. 61),B.Endrulat, (« An Sch.-H. » dans « Geschichten u. Gestalten », Hamb. 63)"et au début de 63, Alb. Triigcr qui appelait le Schl. « le tombeau où gît notre honneur » (Gartcnl. de G3, p. 328).
(4) B. H., 21 déc. 63. — Cf. les poésies de l'automne 1850.
« Noussavons aussi sonner la trompette et répandre nos fanfaresaû « loin par le pays : mais nous préférons déambuler, silencieux et pensifs, i aux jours de mai, quand fleurissent les primevères et que chantent les i grives, au bord du ruisseau i ».
Le contraste est singulier, et propre à nous prouver cette « élasticité d'esprit » dont Storm s'est justement fait gloire, quand on passe de ces roulements de tambour et de ces charges de cavalerie aux plaintes élégiaques par quoi débute t'Ein Sterbender 2 », fruit de cetl e même année 3. L'origine de la pièce — une des plus longues des « Gcdichte » — est la suivante : au cours d'un de ses passages à Segeberg (vraisemblablement celui de juillet 63 4), Storm, chez ses beaux-parents, se sent seul, le soir, lamentablement seul. Un portrait de Constanze, jeune fille, se trouve là 5 et remplit son cœur d'une nostalgie mortelle vers la chère absente. Alors éclosent les quatre vers : « Hier dièse Raume. . . » qui tel minent actuellement un des paragraphes de la pièce et constituèrent, c'est problable, l'embryon autour duquel vint, par la suite, s'agglutiner le reste. — L'homme qu'écrasent ses quarante ans (qu'on songe à la pièce : « Am Geburtstage 6 »), le magistrat qu'épuisent les dossiers à « labourer », l'éternel dolent qui gémit, dans chaque lettre, sur sa santé, sa vieillesse précoce, la mort qui le menace (rappelons-nous « Letzte Einkehr »), le voici, ici encore, avec
(1) « Wir kônnen auch. . . » (datée par St. de 64) : Ged. 64, 156 ; S. W.
VIII, 266. Pareillement, Herm. Peist repousse la conception de la
poésie comme un simple chant d'alouette («Ruf an d. deutschen Dichter», dans : « Polit. Album der Reform.» p. 94, Hamburg 64, cit. p. Benôhr, ib.). — Par son allure, la pièce de St. rappelle « Doktrin », dans les « Zeitgedichte » de Heine, n° 1 : les 2 derniers vers, le ton des « Frûhlingslieder » de Uhland (I, 47).
(2) Publ. d'abord dans : « Deutsches Dichterbuch aus Schwaben, herausg. v. Ludw. Seger, 1864 », p. 424. — S. W. VIII, 259.
(3) Comm. par G. S.
(4) V. Br. a. d. Fr. juillet 63, p. 159, où apparaissent les quatre vers : « Hier dièse Raume. ...»
(5) Le 20 nov. 66, St. écrit â Ilans qu'il ne retournera pas à Segeberg, de crainte d'y retrouver, à certain mur, un portrait de Const. dont la vue «l'anéantirait».
ce même pouvoir de s'observer lui-même 1 : le corps brisé, le pouls ralenti, l'esprit atone. Il essaye de plaisanter sur son propre cas, voit d'avance son épitaphe : une pile de dossiers sculptés dans la pierre solide. . . Soudain, un rai de soleil— de soleil d'hiver ; ainsi le rayon de lune au début d' « Immensee »— vient éclairer le frais portrait accroché en face de lui : cette femme, dont la beauté a laissé, semble-t-il, un peu de lumière dans la chambre, elle fut sienne, puis elle est morte 2 (la mort, ici, représentant l'absence) et le passé renaît en souvenirs exquis, et c'est un dernier grand hommage à Constanze :
« Alors, subitement, tout s'éclaire; un pâle rayon du soleil hivernal « vient jeter une lueur dans la chambre et sur un portrait, au mur, en « face de lui. Et du cadre se détache la tête d'une jeune fille, sur laquelle « la jeunesse est épandue encore, telle la rosée du matin. De ses grands « yeux délicieusement étonnés, jaillit, comme une flamme, la promesse « de tous les bonheurs terrestres. Il connaît, lui, lui seul, le mot que disent « ces lèvres rouges. Le souvenir l'étreint; la Fée Morgane prend son essor, « ensorcelante ; l'air s'attiédit, — qu'ils sont exquis, ces souffles parfu- « mes ! Les roses en avalanche jonchent le jardin, le soleil illumine tous « les buissons. Les abeilles murmurent; et un rire de jeune fille s'envole, « suave et argentin, à travers ce jour d'été. Il l'écoute avec ivresse : « O, « rien qu'une fois encore ! » En vain, il prête l'oreille, il soupire; sa tête « retombe. — « Tu n'es plus. — Où es-tu ? — Y a-t-il un lieu encore, « quelque part dans l'univers, où tu te trouves ?! — Mais, que tu aies été « mienne, qu'un Dieu inconnu ait donné la femme à l'homme. . . ah ! ce « breuvage d'une insondable douceur, sans cesse plus doux, il me fait « mettre en doute l'immortalité ; car, toute l'amertume et la détresse de « la vie, il les compense mille fois, et certes, espérer, demander mieux « dans un au-delà, je ne le saurais ! » Dans l'air vide, il étend ses bras : « Ces chambres où tu vécus jadis, un rayonnement de ta beauté les rem- « plit encore: perceptible à moi seul, même lorsque mes yeux se seront « clos ; — et personne après^moi ne le verra plus 3 ».
La « nuit mystérieuse », le trépas est proche : nulle joie de la terre ne saurait désormais rassasier cette âme avide de
(1) Herrmann,94.
(2) On rencontre des pressentiments de la mort de Const. : dans les « Br. an d. Braut », p. 206, mi-sept. 1845 ; clans une lettre à Pietsch du 2 juin 62 ; dans les B. H., du 3 oct. 63 et une lettre à Pietsch du 9 déc, même année.
(3) Mêmes sentiments exprimés dans lettr. à Const. du 20 juillet 62.
sommeil. L'insondable obscurité, d'autres ont essayé de la percer, et le poète les voit, au pied de la croix, le regard enflammé : il entend leur chœur dans l'église. . . « Ils rêvent », ils s'attachent à de vaines images que « l'angoisse de la nuit a fait cclore dans le cerveau des hommes. » Et, d'un geste qui repousse, il proclame : « En quoi que j'aie failli, il est une faute « dont je suis pur : jamais je n'ai laissé emprisonner ma raison, « jamais, même au prix des promesses les plus alléchantes ; « quant au reste, j'attends en toute patience». D'une plume intrépide, il écrit, tandis que la mort rôde; toute proche, dans le crépuscule, ce testament :
« Et que le prêtre aussi reste loin de mon tombeau 1 ; sans doute, ce « sont des mots qu'il prononce, et que le vent dissipe; mais il ne sied pas « que soitprêchée une ^protestation contre ce que j'ai été, tandis que je « reposerai dans le cercle magique de l'éternel silence. »
La façon dont Storm célèbre Noël est, en général, un sûr indice de ses dispositions d'âme. Celui de 1863 — comme si les proscrits eussent pressenti qu'il devait être le dernier fêté en exil — eut quelque chose de fiévreux, qui empêcha le poète d'en jouir comme à l'ordinaire. Cette fièvre, elle venait d'abord de la politique, qui écartait ses pensées « du sapin vert sombre, « où, d'habitude, elles aimaient tant à se reposer de la course « folle de la vie 2 ». Elle était aussi l' avant-coureur d'une épidémie de rougeole qui s'abattit, peu de jours après 3, sur la maison et mit les deux parents au lit. A cette maladie, bénigne d'ailleurs, nous devons l'idée et, partiellement, l'exécution des trois contes que Storm groupa plus tard sous le titre de « Geschichten aus der Tonne 4 ». Par un curieux phénomène de
(1) Ainsi lurent enterrés : la première femme du poète, le père de St. (à Kuh, 18 sept. 74). et le poète lui-même.
(2) B. H.. 21 déc. 63.
(3) Ibid., 29 déc. 63.
(4) Réunis une première fois, en G5, sous le titre : « Drei Murchen » (Mauke, Hamburg), ils reparurent, une seconde fois, groupés, au printemps 73, sous le titre de « Geschichten aus der Tonne ».
réaction maintes fois constaté chez lui, il éprouve, à n'y pas résister, le besoin d'une envolée vers l'idéal : « en vertu d'une « étrange contradiction inhérente à la nature humaine, écrit-il « de son lit, le 29 décembre ïl je me sens, en ce moment, où « je suis agité comme jamais par nos affaires de Schleswig- « Holstein, poussé par une force invisible à composer des « contes ». Justement, pour la Noël, il vient d'offrir à ses garçons, les « Mârchen » de Hauff et de Hacklânder, et il leur en lit tous les soirs 2 ; voilà le branle donné à son inspiration. En dépit du médecin, il rédige d'une traite, dans le demi-jour de sa chambre aux rideaux fermés, la « Regentrude » et Bulemanns Haus 3 », le premier en douze jours 4 ; « Bulemann » ne prend guère plus de temps ; et un troisième a été conçu ; mais trop dérangé, Storm a dû le laisser en route 5.
Elle est donc éveillée en lui, — après vingt ans d'attente, assure-t-il 6, — la faculté d'écrire des contes. — « Eveillée », dit-il ; pourquoi pas « réveillée »? — C'est que, suivant ses propres paroles 7, « Der kleine Hâwelmann » n'est qu'une « lubie » et « Hinzelmeier », un poème mi-fantastique, miallégorique, où le poète garde un pied dans la coulisse pour intervenir à chaque instant et glisser dans le récit une réflexion personnelle. Au contraire, il est très fier 8, cette fois, d'avoir triplement réussi, et il attache à ces trois œuvrettes « une certaine importance ». En effet, comme il le constatera, près de dix ans plus tard 9, le conte, œuvre d'art 'et d'authentique poésie, n'est représenté que très faiblement (en qualité au
(1) B. H., 29 déc. 63. Dans son élan, St. songeait déjà à écrire toute une série de Mârchen pour la Noël de 65 (B. H., 8 fév. 64).
(3) Le 29 déc, la «Regentr. «est « presque sur le papier » et il a « Bulemann » « déjà achevé dans la tête ». (G. S., II, 98-99, lett. à Brinkm.).
(4) Le ms. est remarquablement peu raturé (Comm. G. S.).
(5) B. H., 8 févr. 64. (G) Ibid.
(7) AKuh,22déc.72.
(8) Ibid. D° à H. Seidel, 6 sept. 73. (Briefw. m. Eggers, 85-86) et à Brinkm. (dans W. Muhlner, Grenzboten, 259).
(9) A Kuh, leil. cil.
moins) dans la littérature allemande. «Tout au plus en avons- « nous une don/aine qui puissent être pris en considération J » : même un Goethe y a échoué, en donnant trop dans l'allégorie 2. Andersen a de jolies choses, mai- sa naïveté est voulue 8. « Le « Mârchen est devenu l'officine du dilettantisme, qui recouvre >n bousillage d'un badigeon multicolore et en fait, dans les u innombrables publications destinées à la jeunesse, un actif « trafic ; le peu qui, dans ce genre, émane vraiment de main « de maître, disparaît parmi ce fatras ». Par là, auprès du public lui-même, le Mârchen est discrédité 4. — Lorsqu'en mars 1873, le poète réunit à nouveau ses trois contes sous le titre plus séduisant de « Geschichten aus der Tonne », il se plaignit, dans une préface 5, du 'piètre accueil qu'on leur avait réservé. « C'est si gênant, de troquer le confortable monde de « tous les jours contre un autre, où l'on traverse l'espace avec « des bottes de sept lieues, et non plus avec le chemin de fer ! » Non sans ironie, il promet au lecteur 6 que « le voyage ne « durera pas trop longtemps, et qu'on ne l'élèvera jamais à « des hauteurs qui puissent donner le vertige aux têtes pra- « tiques de notre moderne époque ». — Conçue et mise au jour dans une heure heureuse, cette œuvre tripartite, venue, pour les deux premières fractions au moins, avec une facilité dont s'étonne l'auteur lui-même, a été rédigée directement, en toute naïveté et en plein abandon 7. Aussi serait-ce folie, que de soupçonner des intentions symboliques, là où le poète n'a jamais eu qu'une pensée : fixer le monde de féerie qui
(1) A Seidel, lett. cit.
(2) A Kuh, 7 fév. 71-73.
(3) A K. Vendredi-Saint 75.
(4) Plaintes identiques dans ^'introduction aux Mârchen de Hauff (lecture de St. à ce moment): « Mârchen », fille de la reine « Phantasie », se plaint à sa mère de l'indifférence des hommes, qui ont institué des gardiens farouches pour éplucher et critiquer ce qui vient du royaume d'Imagination.
(5) S. W. II, 213 (datée de Husum, mars 1873).
(7) A Pietsch, 27 mars 64,, à Brinkm. (Muhlner, 259) ; à Seidel, 6 sept.
surgissait devant lui 1 et passionner son lecteur pour des histoires très simples, — des histoires comme celles que lui contait, accroupi au fond d'un vieux tonneau 2 « Hans Râuber », son camarade, et qui, tantôt le faisaient pouffer de rire, tantôt claquer des dents, terrorisa.
Le plus « mârchenhaft » de ces Mârchen 3, la « Regenlrude 4 », débute en « Dorfgeschichte ». On pense à l'.« Oberhof » d' Immermann 5, en voyant, dans le village désert sur qui pèse l'été, le « Wiesenbauer » (un double de Glaus Peters, du « Staatshof ») fumer sa pipe « à la sueur de son front », tandis que ses valets engrangent le foin. Il se croit très fort, le gros homme qui spécule sur le manque de pluie et la misère de ses concitoyens et il hausse ses larges épaules quand on lui parle de fées : par bravade, il promet à Andrees, qui n'a plus le sou, la main de sa fille Maren, s'il ramène la pluie dans les quarante-huit heures, et Maren l'a pris au mot.
Imprudent « Wiesenbauer ! » Dans tout Mârchen qui se respecte, les bons, qui sont aussi les beaux, (ici, Andrees, sa mère, sa fiancée) finissent toujours par faire pièce aux mauvais ; à la manière homérique, les dieux y luttent entre eux, parallèlement aux combats des hommes. En l'occurrence, les dieux sont : d'une part l'affreux « Feuermann 6 », Ecken-
(1) A Kuh, 7fév. 73.
(2) D'où le titre actuel. Le récit de H.Ràuber se trouvait déjà (sauf légères variantes du texte) dans le « Volksk. » de Biernatzki pour 1846 (préface aux « Mârchen v. d. 3 Spinnfrauen »), daté : Husum, 1844. — Môrike (« Erinnerung » 1, 14) parle également d'une cuve immense où deux enfants se blottissent pour lire des histoires. — Pour Niss Puck, v. Mullenhoff, pp. 317, 320-324, 332-334.
(3) Peyn, Diss. 187.
(4) Paru pour la lre fois dans la « Leipz. 111. Ztg. », 30 juillet 64 (même texte que S. W.).
(5) V. G. S., II, 38. — Dans ce qui reste de la bibliothèque de St., nous avons retrouvé presque toutes les œuvres d'Immermann. St. avait appelé une de ses filles Lisbeth en souvenir de ses lectures de cet auteur.
(6) St. à Er. Schmidt, 26 Juin 80 : « Tout est invention dans la Regentrude, sauf le Feuermann, qui se rattache à des personnages de la légende « populaire ». — Cf. Dreesen, Diss. 38-39, pour les éléments romantiques et l'origine frisonne de la légende du Feuermann (40). Le nom d'Eckeneckepenn paraît avoir été emprunté à Mùllenhoff (CDXIX, 309).
eckepenn, génie de la canicule dévastatrice, do l'autre, la « Regentrude », la Pluie rieuse <ii bienfaisante. Olympe à l'usage des « résignés », car les humains n'ont qu'à se laisser écraser par leurs foudres ou mener par leur main secourable. Gomment retrouver la formule magique capable d'annihiler Eckeneckepenn ? Par bonheur, dans tous les contes, les méchants sont nés stUpides : le « Fcuermann » a laissé échapper son secret, et Andrees a pu happer au vol la formule qu'avec l'aide de sa mère, — les héros de Storm ont toujours des trous dans la mémoire — il arrive à reconstituer 1. En jouant l'innocent, il se fera, de même, montrer le chemin par où descendre au domaine de la bienfaisante Ondinc 2.
Rien d'insolite ne distingue les paysages traversés, la main dans la main, par les amoureux (car Maren est du voyage) : même ardeur torride que là-haut, car, dans le fond s'agite, indistinct, le « Fcuermann ». Seule maintenant, Maren s'aventure à travers un désert où quelques fleurs et un grand oiseau endormi sont nouveaux à ses yeux. Cependant, la « Regentrude » s'est réveillée,*et, de détresse, Eckeneckepenn a glapi dans le lointain. Maren est introduite dans le palais de la Fraîcheur 3, et là, par une suite de talismans très simples 4, elle amène le « miracle » :
Un frais parfum monta des profondeurs, quand elle eut refermé la « trappe, et satura bientôt l'air d'une fine poussière humide qui s'élevait, « comme une nuée délicate, entre les colonnes...
« . . .Tel un souffle, une claire teinte verte descendait, ainsi qu'une
(1) Ainsi, le Rumpelstilzchen de Grimm laisse échapper son nom dans une chanson qui met la bonne princesse sur la voie : ainsi, le nain, dans Mûllenhoff (p. 309). Comme Andrees, les deux comparses de la « Geschichte von Kalif Storch»ont oublié (chez Hauff) la formule qui les fera redevenir hommes.
(2) Peyn, Diss. 187, voit ici une imitation du conte des « Unncreerschen » de Mûllenhoff. (297).
(3) Description fréquente chez les romantiques (jusqu'à Scheffel, au « 10. Stùck » du « Trompeter »). St. connaît certainement le palais de la « Reine de- Neiges <I" Andersen et, dans le « Stuttgarter Ilutzelmannlcin » de Môrike ( à M. 12 juillet 53 et 1er mars 54), les souterrains où la belle Lau introduit le jeune homme.
« rosée, sur le tapis de plantes desséchées ; les tiges se redressaient, et « bientôt, la jeune fille déambulait à travers les feuilles et les fleurs jaillies « à profusion. Au pied des colonnes, le sol se bleuissait de myosotis, par- « semés d'iris jaunes et violet foncé qui exhalaient leur douce odeur. A « la pointe des feuilles, grimpaient des libellules ; elles essayaient leurs « ailes et planaient ensuite, éclatantes et légères, au dessus des calices « parfumés, tandis que la fraîche odeur, montant sans trêve de la source « imprégnait toujours davantage l'atmosphère et dansait, comme des « paillettes d'argent, dans les rais du soleil qui tombait i ».
Clac ! Les deux jeunes filles frappent dans leurs mains, les nuages se déchirent, et la pluie tant désirée se met à tinter allègrement : on perçoit, du fond du gouffre, les meuglements du « Feuermann » anéanti. Maren quitte donc sa protectrice — qui réapparaîtra, une dernière fois, sous l'aspect d'une nuée minuscule d'où quelques gouttes tomberont sur le jeune couple, à son entrée dans l'église.
Il n'est guère que Fouqué, dans son « Undine », pour avoir su donner, avec tant d'art, l'impression et comme « la perception sensible » de la fraîcheur 2. Pourtant, de ses trois contes, « Regentrude », « Bulemanns Haus » et « ipiegel des Gyprianus », c'est le deuxième en date que Storm trouvait le plus achevé, comme conception et comme réalisation 3. — Partie de rien : du refrain4 qui lui a inspiré naguère la poésie « In Bulemanns
(2) St. à Brinkm. (leii. cit.) : « Ce qui prouve bien en faveur de ma nouvelle, c'est que j'ai écrit, absolument d'instinct, dans le sens et l'esprit « de la mythologie germanique ». En revanche, St. n'aime guère son « Feuermann ». (D° à E. Schmidt, 26 juin 80). Plus loin (même lelt), l'auteur loue encore son œuvre, « imprégnée du sentiment de la nature « jusqu'à en donner la perception sensible et, comme Pietsch Ta dit, ani- « mée par la plus ravissante fantaisie ». Cf. jugemt. de Pietsch : West. Mon. Bd.25,p. 111.
(3) A Brinkm. leii. cil. ; à Kuh, 24 fév. 73.
(4) Actuellement, on ignore, à Husum, cette légende et ce refrain. Cependant, M. F. Schmeisser nous communique la strophe suiv. qu'on chantait à Friedrichstadt le soir du Mardi-Gras :
Da lûden de Klokken
da danzen de Poppen
da pipen de Mus' ,
— aile Leut' Hûs'.
Haus », et de certaines illustrai ions pour chansons enfantines parues aux environs de 1S171. L'imagination du poète a su buriner cette « étrange histoire n avec l'âpre vigueur d'unCallot ou d'un Rembrandt. Les « Nachtstucke » comme les « Serapionsbrùder a d'E. T. A. Hoffmann 2 projettent leur ombre sur toute- les parties du conte, et jusque sur son titre. — Les lieux d'abord : ainsi débute « Das Majorât », ainsi (abstraction faite de l'introduction) « Das ode Haus ». Comme on nous a promenés d'abord autour du château d' « Im Schloss », il convient de nous montrer, à distance, la mystérieuse maison 3 à physionomie quasi-humaine. De mémoire de bonne femme, on n'y a vu entier âme qui vive. C'est la «maison de Bulemann » on n'en sait pas plus, et la chanson des rues s'en est'emparée. 11 est bon, pourtant, que nous connaissions (graduellement, à la manière d' « Im Schloss ») les commérages qui courent à propos de la troublante demeure. Certain soir, de joyeux compagnons, après un bon dîner, ont cru percevoir, derrière les murs, le pépiement de souris innombrables 4 ; l'un d'eux ayant soulevé le heurtoir presque noir de vert-de-gris 5, prétend avoir entendu, sur l'escalier, des bonds de fauves. . . Un autre soir, le veilleur de nuit assure avoir vu, aux lucarnes du pignon en
(1) A Kuh, 22 déc. 72. Peut-être les mômes images avaient-elles provoqué, en 1852, l'éelosion de la poésie « In Bulemanns Haus » ?
(2) Avec ces différences : St. ne croit pas, comme Hoffm., à son merveilleux (H. y croit dans une certaine mesure et en a peur) : en outre, il garde constamment cette « objectivité épique » dont il est fier (à Kuh, 15 (1er. 73). Or, il est difficile, remarque, Pietsch (West. Mon., loc. cit.)» à l'auteur de contes de ne pas faire étalage de sa culture ou de sa sagesse supérieures, de s'interdire toute ironie ou toute allégorie qui détruirait la « lettre » même, quand le récit doit être présenté au lecteur comme article de foi.
(3) Dans « Der Schcik von Alessandria », chez Hauff, St. trouvait l'histoire (sous le titre : « Der junge Englander ») d'une maison de mystère comme celle-ci, déserte et entourée d'un réseau de légendes. On y entend des plaintes : finalement, il s'avère qu'elles émanent d'un orangoutang que dresse son maître.
(4) Le narrateur de « Das ode Haus » croit aussi avoir entendu, la nuit, surtout aux approches de Noël, mille bruits terrifiants, chants, rires, soupirs, et vu de la fumée sortir du toit.
(5) Détail analogue dans « Das ode Haus ».
saillie, une face de vieillard rabougrie, coiffée d'un bonnet de coton multicolore 1 : mais les voisins affirment qu'il avait bu. L'ancien organiste de l'église Sainte-Madeleine, lui, a vu et connu, étant enfant, le vieux Bulcmann et sa servante : on chuchotait qu'aux Indes occidentales, jadis, Bulemann aurait vendu argent comptant à un marchand d'esclaves la négresse qu'il avait épousée et les enfants qu'il avait eus d'elle. Calomnies ou réalités ? Ce qui est incontesté, c'est l'avarice, la vie solitaire de Bulemann, et ses yeux qui regardaient « comme s'ils avaient assisté à de mauvaises actions 2 ». Mais n'est-il pas mort depuis longtemps ?
Ici, le conte reprend ses droits. « Monsieur Bulemann n'a « pas été emporté hors de sa maison : il y vit encore aujour- « d'hui 3 ». Il vit, avec, enfouis au fond d'énormes coffres ferrés, les trésors illégalement retenus par son brigand de père, malhonnête prêteur sur gages, et réalisés, par son digne fils, en espèces sonnantes. Ainsi traîne-t-il, malgré les paquets d'écus préparés pour jusqu'à sa quatre-vingt-dixième année, une existence perpétuellement rongée par le tracas et la terreur. Son entourage ? Deux énormes chats à la Hoffmann, deux matous inquiétants, l'un vert jaune, l'autre noir, et sa vieille servante 4, Frau Anken, un peu timbrée d'esprit, geignarde et bougonne. Et, puisqu'il s'agit, pour l'édification du lecteur, de dresser devant l'Egoïsme son propre fantôme s, une demisœur, restée veuve avec un enfant maladif, vient le supplier, image du passé qui ne veut pas mourir. Ou'implore-t-elle ? La restitution d'une coupe en argent qui — trois fois ùï\g l'a rêvé 6 — pourrait rendre la santé à son enfant, — et c'est Noël ! Mais le ladre exige qu'on le paye, et l'enfant ayant ingénument demandé si c'était là l'oncle « vendeur d'âmes »,
(1) Détail analogue dans « Das ôdc Haus » (Nachtstûcke, 11,140).
(4) Cf. la vieille servante Aline (au physique au moins) dans « Meister Floh ». — Dans « Das ode Haus », habitent un régisseur et son chien, tous deux vieux et grincheux.
(5) A Kuh, 24 fôv. 73.
(G) Rêve identique dans « Das ode Haus ». (II, 142-143).
il le précipite au bas de l'escalier et le chasse, bout sanglant, lui et sa mère. « 11 ne se doutait pas que les malédictions des u pauvres sont dangereuses, quand la dureté de cœur des « riches les a provoquées 1 ».
En effet : le petit Christoph est mort 2, et Bulemann s'affole ; si on allait l'accuser de la mort de cet enfant 1 En môme temps ses chats s'allongent, s'allongent..., deviennent des fauves dont les bonds et mouvements l'épouvantent 3. Pourtant Frau Anken ne voit rien d'anormal aux deux bêtes : Bulemann s'irrite, l'empoigne, la presse contre le mur : alors, terrorisée, elle s'enfuit par la ville. . . Le lendemain, un cadavre de vieille femme est repêché dans la rivière 4.
Trois jours entiers, Bulemann, traqué — ou se croyant traqué — dans sa maison par les deux félins qui continuent à grandir, se précipite d'une chambre à l'autre jusqu'à ce que, haletant, il s'écroule sur son canapé. Il gît là, sans vie : alors une horde de souris commence, dans les salles vides d'en bas, un sabbat diabolique. Mais les chats descendent dans cette ripaille, et font un carnage sans nom. Puis le silence s'appesantit sur la maison, et l'on n'entend plus que le ronronnement sourd des deux félins, couchés, pattes allongées, devant la chambre de leur maître, et léchant le sang qui perle à leur moustache 5.
A-t-il entièrement expié, le sinistre grigou ? — Tandis que fleurissent les roses blanches sur la double tombe où reposent le petit Christoph et sa mère, manifestant le triomphe « posl morlem » de l'Amour, cette face rabougrie, effarée et effarante qu'on entrevoit à la lucarne, c'est Bulemann, — ce qui
(2). Remarquer ici l'art de St. à concentrer, autour de cette tombe, toute une partie de son récit (visites de la mère, puis de l'organiste mentionné au préambule). Cela repose aussi de la maison hantée.
(5) II, 297. — Le folk-lore de sa province fournissait à St. le motif du chat, sorcière mélann rphosée (Mullenhoff, CGXII et GGXIII)et celui des chats qui dévorent une jeune fille et font ensuite leur sabbat (ib, CCX1I).
subsiste de Bulcmann. Le monstrueux égoïste s'est recroqueville sur lui-même en un ratatinement symbolique 1. La faim a réduit à rien son corps, et, quand il se réveille d'un sommeil de plomb, ses deux gardiens lui barrent la porte. Harcelé par l'image du petit neveu sa victime, il se rue à la lucarne, se crispe, se contracte, tente d'appeler, d'ouvrir, d'enfoncer les vitres. Jurons, prières, promesses, — autant en emporte le vent ! Le veilleur passe outre, et, ramassé sur lui-même, au fond d'un fauteuil, l'égoïste attend encore « la miséricorde divine 2 ».
Si différents soient-ils, l'un avec son fantastique bon-enfant, où Hauff semble avoir donné la note, l'autre « à frisson », comme les histoires d' « Am Kamin », ces deux récits n'ont guère rencontré que des éloges. « Sie sind gedichtet, nicht gemacht », a dit un des juges les plus enthousiastes 3. Pourtant, alors que, pour la « Regentrude », Weber, l'éditeur de 1' « Illustrierte Zeitung », exprimait à l'auteur « son bonheur de pouvoir publier ce conte ravissant à tous égards », personne4, n'a, semble-t-il, d'abord voulu de « Bulemann » : ni Keil à la « Gartenlaube », ni Westermann, ni Weber, ni Wolfgang Mùller au « Dùsseldorfer Album ». Le 16 mai encore, Storm l'envoyait au « Bazar », sans grand espoir : car, disait-il à Pietsch, « il semble qu'on ne veuille plus rien de « Th. Storm 5 ». Weber enfin lui donna asile.
(1) Ainsi Nasias, dans le « Kampf der Sanger » d'Hoffmann, rapetisse, ni diabolique, au fur et à mesure que monte le chant pur de Wolfram. — Cf. aussi les « mandragores » romantiques, comme Y « Alraun » d' <■ Isabella von Aegypten » d'Arnim. — Peyn, Diss. 24, rapproche de Tieck, IV, 373.
Réapparition, ici, de tous les menus faits énumérés au début (heurt
du marteau, passage du veilleur, etc.).
(3) Tempeltcy {op. ci. 24). Mêmes éloges chez Pietsch (West. Mon. loc. cil.), H. W. Scidel (Briefw. Eggers, 86). — Au contraire, Richard Bcnz (« Marchendichtung der Romantiker » Gotha, Perthes 1908) range (p. 204) St. et Heysc dans « l'innombrable phalange des fabricants de « sucreries qui empoisonnent les recueils de contes enfantins et corrom- (( pent le goût des familles ».
(4) A Pietsch, 30 Avril 64.
(5) A Pietsch, 16 Mai. — « Bulemann » fut publié d'abord dans « Webers 111. Ztg. », année 64, avec illustr. de Hesemann.
Pendant que le poète éprouvait ainsi le besoin de s'évader du souci patriotique, les événements avaient marché au pas de charge. Le 10 décembre, Frédéric d'Augustenburg avait publié une seconde proclamation annonçant aux duchés la délivrance prochaine ; le 22, une réunion de députés des deux provinces se tenait à Hambourg : le lendemain même, les troupes fédérales, sous Hake, franchissaient la frontière et, le 30, acclamaient à Kiel Frédéric VIII, duc de Schleswig- Holstein. Mais cela n'arrangeait ni la Prusse, ni l'Autriche. Le 11 janvier, les deux puissances proposaient à la Diète francfortoise d'occuper le Schleswig, si le Danemark refusait d'exécuter les engagements contractés en 1851 et 1852. Sur le veto de la Diète, elles passèrent outre, et, le 21, après un ultimatum au Danemark, à la faveur de l'impassibilité des puissances européennes et malgré l'opposition libérale en Prusse, elles lançaient en Holstein 70.000 hommes, sous le haut-commandement du maréchal Wrangel.
Le 1er février, les alliés franchissaient l'Eider. A Husum 1, les craintes du parti danois augmentaient, tandis que s'avivaient les espérances du clan allemand : toutefois, redoutant d'être contraints par la force à suivre les Danois dans leur retraite, les citoyens qui s'étaient le plus signalés par leur résistance passive jugèrent à propos de quitter la ville et de se cacher aux environs, chez des amis. — ■ Le 4, l'armée danoise évacuait les positions du Dannewirke, et son général, Meza, était destitué. Dans la nuit du 15 au 16 février, Husum se i trouvait réveillée par le défilé des soldats danois qui évacuaient Friedrichstadt, puis Husum même, pour se replier vers le nord. Dès le 6, une réunion de notables nommait un nouveau bourgmestre, (les fonctionnaires « renégats », Grimer, Mailing et consorts avaient pris le large) rétablissait un « collège municipal » ; partout, les enseignes en langue danoise étaient arrachées. Le 7, après un discours du sénateur Christiansen sur l'escalier du Rathaus, Frédéric VIII était acclamé 2 : mais le
(1) U. A. Christiansen, « Der politische Wechsel. . . ».
(2) M. F. Schmeisser nous communique le texte d'une proclamation (datant de aces journées», dit-il), adressée par un Dr. Hugo Delff à ses
même jour, Wrangol, dans une proclamation, tout en confirmant les fonctionnaires élus, interdisait formellement toute démonstration politique. Le lendemain, Zcdlitz, commissaire civil, réprouvait spécialement, par une autre proclamation, les manifestations ayant trait à la « question de succession », sur laquelle il no fallait pas anticiper l.
Storm, à Heiligenstadt, ne ressentait pas la joie qu'on pourrait croire. « Les énigmes s'accroissent, mande-t-il le 8 février « à ses parents, mais pas l'espoir, hélas ! L'abandon des lignes « du Dannewirke ne prouve rien : si la position avait été « importante les Danois l'auraient gardée ». Il peste contre « cette politique peu claire 2 » qui est un affront à la nation, un poids sur les consciences. Les gens donnent le sang de leurs enfants, sans savoir pour quel objet. On lutte, on triomphe : on n'en retire rien. Il semble même qu'on ne pense plus même à un Schleswig-Holstein indépendant. N'est-il pas déjà trop tard pour rentrer au pays? puis, qu'y entreprendre? s'établir avocat ou fonctionnaire ? Storm se demande s'il aurait le courage de s'initier au métier de « Landvogt » ou de bourgmestre ? Oui, s'il le fallait. Mais il réclame des nouvelles ! « Deux choses : « l'espoir du retour et la haine du parti féodal allemand main- « tiennent mon cœur en une perpétuelle vibration ». Et suit la pièce : « Es gibi eine Sorte im deutschen Volk 3 », où se concentrent ses colères. Un ami craintif supplia, paraît-il 4, Storm de songer à sa femme et à ses enfants, et de ne pas laisser, lui juge prussien, imprimer pareilles diatribes. — La rancune virulente de « Vom Volkskalender » et d' « Im Schloss » le
concitoyens pour les engager, par leur vaillance, à assurer Favènement de Frédéric VIII.
(1) Schulthess, Europ. Geschichtskajender, 1864.
(2) Cf. les reproches des libéraux au Landtag à cette politique personnelle et arbitraire (Disc. d'Assmann, 21 janv. 64), appuyée sur la force et non sur la justice (22 janv. 64), hantée par la peur de la démagogie et de l'étranger (Schwerin, ibid.), tellement changeante que nul ne saurait la définir, bref une politique qui n'en est pas une. (Virchow, 18 dôc. 63).
(3) Ged. (éd. de 64) p. 155. — S. W. VIII, 265. — Herrmann cite (57) une pièce analogue de v. Ditfurth (Histor. Volkslicder IV, 126).
(4) A Kuh, 2 oct. 71.
n'enflamme contre ces hobereaux qui ne veulent, point faire cause commune avec le peuple, — le peuple qu'ils haïssent et méprisent. Or, que sont-ils, eux, sinon la goutte de poison, la partie maUaine de l'organisme ? toujours prêts à lier partie avec la populace, jamais avec h4 peuple !
A Husum. les derniers fonctionnaires danois faisaient leurs paquets : de partout, en Sehleswig et en Holstein, les anciens fonctionnaires allemands, les citoyens les plus compétents venaient offrir leurs services ou sevoyaient proposer telle ou telle charge municipale. Ainsi, Thomsen-Oldensworth avait été nommé « Amtmann », l'avocat Rehder, de Meldorf, « Amtsverwalter », von Tammingcr, conducteur des ponts et chaus-
* à Heide, inspecteur des eaux et des digues 1. A la fin de février, Storm à son tour fut pressenti par télégramme : on lui offrait la place de « Landvogt », c'est-à-dire la haute main sur l'administration judiciaire de l'arrondissement, et, audessous de 1' « Amtmann », la direction de la police. Il eut d'abord l'idée de refuser ce titre, puisque ceux qui le lui proposaient (la commission de 24 membres qui avait pris en mains les affaires de la ville) n'avaient pas qualité légale pour le décerner 2. Avant d'abandonner sa situation en Prusse, il alla à Berlin, demander au ministre de la justice, von Lippe, un congé. — « Treten Sie auf das schwanke Brett ! » lui répondit, avec un refus, le personnage (cette « brutalité » scandalisa Wussow lui-même 3) — , et il avertit le poète qu'une fois sa démission remise, l'Etat prussien lui fermait toute porte de rentrée.
Révolté par ces procédés et encouragé par son père 4, Storm envoya à Husum son acceptation. Avenir bien peu sûr, certes, et nombreuses les bouches à nourrir : mais, pensait-il, sa plume l'aiderait toujours à vivre. Le 4, il est « presque complètement tranquille » sur la décision prise 5 ; le 10, il a rompu avec bon-
(1) U. A. Christian son, art cil.
(2) Comm. d'Ernst. Storm.
(3) A Const., 24 fév. 64 ; à Pietsch, 4 mars 64.
(4) A Const. ib. et Ml. cil. p. G. S., II, 101.
(5) A P., Ml cil.
heur toutes relations avec le ministère prussien : « j'ai bien « agi, écrit-il à ses parents ; un autre parti ne m'aurait pas « convenu ». — Le 12 mars, seul avec Hans, il prenait en fourrier le chemin de la « vieille ville aux cigognes ». Alors seulemental sentait combien son cœur s'était attaché, quand même, à cette terre d'exil. Quitter ces montagnes de l'Eichsfeld où s'éveillait un avant-printemps, ces gens qui l'aimaient et le lui témoignaient, Wussow si attaché et si intelligent, sa chorale où il faillit pleurer d'émotion en chantant pour la dernière fois la phrase de la « Zerstôrung Jerusalems » : « Du wirst ja dran gedenken, denn meine Seele sagt es mir — », tout cela lui coûta, quoi qu'il en eût K Puis, comme à l'ordinaire, sa félicité s'adombrait de tristes pressentiments. Lorsqu'arriva la nouvelle du retour définitif, raconte Schûtze 2, le poète parcourut du regard les siens rassemblés, et, comme s'il devinait la rançon qu'il allait payer pour toute cette joie : « Lequel de vous me va-t-il falloir perdre ? » interrogea-t-il.
(1) A P., ib. — A Const. ib.
(2) Th. St. 168.