CHAPITRE II Heiligenstadt
Pietsch, qui a été à Heiligenstadt l'hôte des Storm au printemps de 1861, nous décrit, dans une page agréable de ses « Souvenirs L», la petite ville blottie au fond d'une vallée couronnée à l'entour de montagnes tantôt chauves, tantôt couvertes de sapins jusqu'au sommet. En bas, dans la plaine, s'étendent des champs de céréales, le terrain ondule légèrement, de petites forêts boisent les collines. L'une d'elles, qu'on appelle « die alte Burg », est d'une beauté toute spéciale, avec ses chênes, ses hêtres, sa richesse en arbres et en buissons, d'essence très différente, ses sentiers qui s'enchevêtrent en lacets infinis et ses falaises de grès rouge, qui lui donnent l'aspect de la grande montagne. De l'autre côté de la ville, de petits chemins conduisent à travers les champs de céréales, au vallon feuillu des « neuf sources », où l'on peut se promener et se reposer très agréablement à l'ombre des sapins et des hêtres. En face même de la ville s'étale, tout au large, la plus haute montagne des environs : l'Yberg, avec sa crête très allongée. La route de Thuringe en enjambe la cîme, coupe, parmi les hêtres et les sapins le haut-plateau qui se trouve à son sommet, pour redescendre, après une assez longue distance, dans les bas-fonds. — En somme, conclut le peintreécrivair, un paysage qui, sans être grandiose ni riant, s'impose cependant par son caractère, à la fois simple et grave.
(1) Erinnorungen . . . 11,87-89. — Heiligenstadt compte a cette époque 6.500 habitants (St. à Pietsch, 30 sept. 56).
Pour la petite ville elle-même, Pietsch avoue qu'elle lui fit, le soir où il y arriva, une impression peu avenante et plutôt étrange, avec ses toits et ses nombreux clochers tapis au fond du val, ses rues endormies aux vieilles maisons humbles et toute basses. Heiligenstadt était encore étranglée, à ce moment là, dans une armature de murailles antiques K II y avait trois portes qu'on fermait tous le? soirs à dix heures : pour y rentrer plus tard, il fallait sonner et payer un groschen au veilleur. — D'ailleurs, on ne parvenait à Heiligenstadt que par diligence ; le chemin de fer ne dépassait pas Gôttingen.
« C'est vraiment charmant de vivre ici » : telles sont les premières impressions du poète. Malgré les fatigues du déménagement, malgré des fonctions nouvelles qu'il ne connaît pas encore %« dans tous les coins », malgré leur installation qui n'est pour l'instant qu'un campement, il croit qu'il s'acclimatera très bien à ce nouveau séjour : la contrée est jolie, la race honnête, les vivres sont bons et pas chers, et surtout, on mène la vie calme et douce de la petite cité provinciale 2 que le chemin de fer n'a pas encore troublé, 3. Rien ne déplaît à Storm, et il n'a « pas d'autre vœu que d'y pouvoir vivre sans' avoir trop le souci du schilling quotidien 4. »
La maison qu'il avait louée à son frère Otto, établi horticulteur là-bas, était située hors la ville, près de la porte de Gassel 4. Elle était vaste, et surtout enclose d'un très beau jardin qu'arrosait la Leine et où poussaient, luxuriants, dans les plates-bandes bordées de buis, les phlox blancs et les impériales. A Brinkmann, Storm vante l'agrément de trouver, dès son seuil, un beau paysage et près de soi des gorges solitaires, d'un romantisme à la Eichendorff, merveilleusement silencieuses et poétiques. Le premier Noël y est célébré avec un entrain spécial. Qu'on en juge : il est « tout aussi beau » que ceux de l'enfance du poète 5 ! A Eggers comme à la Hohle
(1) G. s., Il, 54.
(2) A Constanzo, 20 ot 21 août 56 ; à Pietsch, 30 sept. 56. — Goût de de St. pour la petite ville, v. B. H., 23 avril 55.
(3) A Brinkmann, cit. G. S., II, 54.
(4) B. H., 24 oct. 56.
(5) B! H., 20 déc. 56.
Gasse, Storm éuumère par le menu les moindres préparatifs. L'ongle de son pouce est déjà à moitié doré à force de travailler à même le jaune d'or dont on enduit les papillottes à bonbons, les fils, les guirlandes, les pommes de pins. La veille, il a aidé à i ouper dos amandes et des citrons pour confectionner les gâteaux classiques. Le matin, il a battu toute la montagne pour y chercher des pommes de pin. « Si vou^ m'aviez vu, dans « mou épais surtout d'hiver, et juché en haut d'un sapin ! » mais il n'a pas grimpé dans l'arbre sans, au préalable, une minutieuse inspection des alentours : qu'aurait-on dit, en effet, si on avait aperçu Monsieur le Juge en train de piller la forêt ! Son seul-regret, le 20 décembre, c'est qu'il ne tombe pas de neige : or qu'est-ce qu'un Noël sans neige ? mais le 24 1, son souhait est comblé, et l'arbre flambe, magnifique, dans la chambrette silencieuse, parmi le reflet si doux de la blancheur nivéenne. Constanze est heureuse comme son mari ne l'a presque jamais vue à Noël : « et moi aussi, ajoute-t-il, je me sens l'âme paisible et silencieuse ».
Pou-r ce Noël, Storm a donné à la petite Lisbeth 2 (comme aussi à Clara Kugler) 3 l'édition d' « Immensee » illustrée par Pietsch. En tête du livre, il a épingle un quatrain, auquel il a donné le même titre qu'à sa nouvelle. — Un jour, sur la « colline » de Schobùll 4 le poète a cueilli une fleurette rare et mal connue de lui, avec une odeur très spéciale de bruyère ; et cette violette à l'arôme unique, que nulle autre part il n'a retrouvée, il en fait le discret symbole du pays natal et du temps des amours passées.
Le collier judiciaire lui pèse sensiblement moins qu'à Pots-
(1) B. H. ,24 dé'c. 56.
(2) B. H., ibid. — Dédicaco à Lisboth : « -Moiner kleinen Lisbeth in Hoffnung kunftigor Stunden ». — Il s'agit de la 5e éd., ill. par Pietsch (Duncker, Berlin). Compte-rendu dans le Kunstblatt de 1857,n°'26, par F. E(ggers). Malheureusomont, les dessins de P. avaient été très abîmés à l'impression.
(3) A Egg., 20 déc. 56.
(4) A une lieue au N. de Husum, la côte se relève légèrement ot forme un mamelon pittorosquo où s'étagont les quolquos maisons frisonnes de Schobùll.
dam. De son travail, il vient facilement à bout, secondé par un « référendaire » jeune et sûr. Ses collègues sont courtois ; , d'ailleurs, il ne les rencontre qu'une fois la semaine, à l'audience 1. Il n'y a de séance plénière qu'une fois par mois 2. Son jardin le passionne et il saura, à l'été, « l'histoire de chaque* plate-bande 3 ». — Mais sa vie a toujours des ombres : comme « Bagatellrichter », il touche 600 thalers de traitement, alors qu'il en dépense annuellement mille. Son père a beau parfaire la différence 4, cela l'écrase de vivre ainsi comme un tâcheron, au jour le jour, et de ne toucher un nouveau groschen qu'an moment où le dernier vient d'être dépensé 5. Et cependant, il sent bien que ce n'est pas sa faute et qu'il n'y peut rien changer. En outre, depuis janvier, des rhumatismes le fatiguent 6 ; il se sent « per tôt discrimina rerum foncièrement « las, pour ne pas dire vieux. J'ai perdu (dit-il) presque juste qu'au sentiment de supériorité qui, jusqu'ici me faisait « dominer la vie 7 ». Tous ses projets poétiques sont « restés en caisse ». L' « Argo » lui réclame quelque chose et il a les mains vides. Il est « en léthargie » ; il faut, pour prodiire, une liberté d'esprit qu'il a perdue 8. « Il est probable que je n'écrirai « plus beaucoup, annonce-t-il à ses parents 9 ».
— Rassurons-nous : quand Srorm croit la source à sec, c'est quelque belle œuvre qui est sous roche. Tout en déclarant qu'il ne fait plus « que bredouiller de temps à autre dans ses rêves 10 », il a encore pu faire jaillir de son cœur trois strophes exquises ( « Gedenksi du noch n ») pour l'anniversaire de Gonstanze, le 5 mai 57. Onze ans après 12, il racontera à son fils
(1) B. H., 29 mars 57.
(3) B. H., Ml. cil.
(4) V. B. H., Pentecôte 57 ; 24 nov. 57.
(5) B. H., 26 oct. 56.
(6) A Egg., 21 mars 57.
(7) A Egg., 23 mai ; à Pietsch, 9 juin 57.
(8) B. H., 1" dimanche Pentecôte 57.
(9) B. H., 4 mai 57.
(10) A Egg., 23 mai. Dans cette lettre, St. date « Schlaflos » du 21 mai.
(11) Ged., 4 Aufl. 1864, p. 125. — VIII, 249.
(12) 5 mai 68 {cit. G. S., II, 63).
Hans : « La veille au soir, il faisait une splendide soirée de « printemps ; nous étions assis dehors, sur le mur du jardin, « et nous regardions la campagne. Moi surtout, je restai long- « temps dehors et je composai ma poésie: « Gedenkst dunoch ». Avec ses vers, Storm offrit à sa femme une broche en grenat ; « il faisait un lumineux soleil de printemps : Gonstanze était « belle, sereine et tranquille')). — Quoi de plus cher à évoquer devant elle que les régions natales ? Par une nuit de printemps comme celle-ci, aux mystérieux paifums de jasmin et de lilas, tous deux ont regardé, dans leur jardin de la Neustadt Me ciel étoile si grand : elle si jeune ! ils ont contemplé, sans rien dire, le pays endormi dans le crépuscule, où seul retentissait le cri du pluvier. — Aujourd'hui, le printemps renaît, mais de patrie, ils n'en ont plus. Anxieux, le poète écoute, dans la nuit, si ne souffle pas le vent du retour. « Qui « a bâti d'abord sa maison au pays natal, celui-là ne devrait « plus aller à l'étranger ! vers là-bas, son regard est tourné « constamment. Une seule chose nous est restée : nous allons « la main dans la main ». Cette conclusion nous ramène à « Trost » : l'amour de la femme, seule clarté dans la demi-nuit livide de l'exil. — Une autre fois, dans ce même éclairage, avant le jour, le poète se représente « sans sommeil 2, » torturé par des rêves qui l'étreignent; puis un chant d'alouette a surgi, « voix du jour », mais sans alléger le cœur du poète de l'angoisse qui l'oppresse 3. — « Vous le voyez, confesse-t-il. à « Eggers en lui envoyant ces funèbres strophes 4, c'est un « état d'esprit tout à fait insensé, et dans lequel rien de con- « venable ne saurait venir au jour. »
Dans cette inquiétude si noire, ne voyons que la disposition
(1) Du premier étago de la maison des Storm, la vue donnait sur la Marsch, le Koog fermé par la digue.
(2) G6d., 4, Aufl., 129. — VIII, 251.
. \(3) Cf. chez Môrike : « In dor Fruhe » (dont St. avait antérieurement emprunté le titre), I, 31 ; « Ein Stundlein wohl vor Tag », ï, 23 ; a Lied eines Verliebten », I, 91 ; « Friih im Wagen », I, 95 ; « Boi Tagesanbruch » I, 80.
(4) Lell. cil. — L'impression d'angoisso est accruo oncore par la lourdeur du rythme à 4 accents et les sonorités pleines et pesantes do la rime.
d'une « mauvaise heure ». Au fond, Storm est beaucoup moins seul qu'à Potsdam. Sans doute, il interpelle Eggers, le 23 mai ; « Eh^bien, qui donc (du Rutli) va venir me voir cet été ? » ; à Pietsch il se plaint de manquer de « ces bons compagnons, avec qui la vie ici serait splcndide. . . » en ajoutant : « mes « collègues me sont tout à fait étrangers. Le mieux, c'est de « jouir de mon bonheur familial, principaliter ; telle est, je « crois, la part que m'a assignée la vie ». Mais, dès le premier mars, n'annonçait-il pas x son entrée en relations avec l'avoué Schliiter et sa femme, « tous deux particulièrement beaux, élégants et aimables » ? (Schliiter, auteur de lettres « Aus und ûber Italien », était personnellement beaucoup plus intéressant que ses lettres). Tous les dimanches on se réunissait et on lisait Kleist en commun 2.
L'été, ce fut un continuel va et vient de visites. « Je crois « que nous n'avons pas été six semaines seuls ! » écrira Storm à Eggers le 12 janvier 58. Les parents du poète viennent, Te père et un frère de Constanze, le plus jeune frère de Storm, Emil, docteur en médecine, un autre médecin, le Dr. Stolle, parent de Constanze, des cousins, enfin, quelques-uns de ces paysans, parents de Hohn et de Westermiïhlen, dont il apprécie tant l'âme saine et haute : « Von den Bauern, meinen vâterlichen Verwandten, einige Prachtkerls 3. » Ces hôtes', comment le poète les recevait-il ? Il le dit à Eggers 4, en lui demandant sa visite : « celui qui me fera cette joie, je saurai « le conduire dans des solitudes enchanteresses et de silence cieuses petites villes aux architectures de contes de fées ; « avec cet ami, s'il préfère, nous irons l'après-midi en forêt : e là, dans une gorge ombreuse, où au-dessus de nos têtes la « source se précipite du haut du roc et descend en susurrant « à travers l'oseille sauvage en fleurs, nous nous délasserons
(1 ) A Brinkmann, 1er mars 57 {cit. G. S., II, 58). — La lettre de Pietsch était du 9 juin 57.
(2) A Brinkm., ktt. cit. — St. rencontra, chez les Schliiter, le critique Palleske, G. S., II, 58.
(3) A Egg., 8 juillet 57.
(4) Au même, 23 mai 57.
« en un doux entretien, tout en regardant les gamins grimper a ça et là dans [es montagnes : en face, contre une paroi de « rocher, les servantes seront là et prépareront sur un clair a feu de branchages', le café et les « Flinsen x » ; puis ma femme, « de sa propre main, nous versera le café. . . » Les choses se passaient ainsi : un récit nous le prouve, que fait Storm d'une exclusion à la « Teufelskanzel », un sommet voisin, dans la vallée de la Werra. L'excursion et le personnage principal, le peintre Sunde, hôte de son frère Otto, reparaîtront, plus de dix ans après, dans la nouvelle « Eine Malerarbeit » (1867). Sunde, en échange, laissait à ses hôtes « un beau cadeau de fête » : deux portraits à l huile, « tous deux d'une ressemblance « parlante, surtout Constanze qu'il a peinte de profil, sur mon « désir, dit le poète, et qui est d'une conception tout à fait « délicate : j'ai rarement vu un meilleur portrait 2. »
Des- maux d'yeux, survenus durant ce printemps et cet été, n'étaient pas faits pour dissiper ses idées noires. Quelle terreur! ne plus pouvoir lire, ne plus trouver de plaisir à regarder le printemps qui verdit, un visage jeune et cher 3 ! Il sent prisonnières sa faculté de penser et de sentir, et il a hâte de sortir de ce crépuscule embrumé pour s'éveiller au clair matin. Enfin il guérit et, à des fleurs qu'il adresse, reconnaissant, à son médecin, il joint quelques vers, et B lumen 4 » ; glorification de la lumière qui a fait jaillir du sein de la nuit ces fleurs qu'il lui offre : comment le mieux remercier, lui l'ami de la lumière, que par ces fleurs qui en sont issues 5 ?
Avant tout, ce dont souffre Storm, c'est, comme à Potsdam, de la chaleur et de l'absence de jardin. Car il a fallu,
(1) Sortes de galettes aux œufs.
(2) B. H., Pontocôte 57 ; Cf. à Egg., 23 mai. De ces 2 portraits, actuellement ontro les mains do M. lo Gehoimrat Krey à Rôdemis, celui de Constanze est meilleur que colui du poèto, mais ni l'un ni l'autre ne sont excellents. (Hopr. par G. S. au début des Br. a. s. Fr.)
(3) A Egg., 8 juillet 57.
(4) Ged., 4. Aufl., 143. — VIII, 258.
(5) Cf. Môrike : « An meinen Arzt Herrn Dr. Elsâsser », I, 80.
au printemps, déménager 1. Un jardin, c'est un élargissement de la maison. Jamais à Husum Storm n'a souffert des chaleurs estivales : « les ombres vertes étaient, dit-il, toujours « prêtes à m'accueillir. . . je puis dire que je ne vis pas, « parce que je n'ai pas de jardin 2. »
A l'été, le poète (que ^ans doute Eggers a tancé pour le découragement qu'exprimait sa lettre précédente) a commencé à « s'occuper de critique » et annonce comme prêt à mûrir un article — dont nous ignorons si seulement il a vu le jour. Puis, sur un conseil d'Eggers, qui lui a déclaré que « c'était là son domaine, » il s'est plongé, pour se remettre en train, dans des études historiques sur le XVIIIe siècle 3. — En septembre, son propre anniversaire (le 14) le ramène à sonder 4, frissonnant, le gouffre où, derrière lui, est enfouie, sa jeunesse, son matin. Et déjà, une bouffée de réséda lui, arrive de la tombe et annonce l'automne. Cela, l'année même qui a vu éclore, pour être insérée dans la nouvelle version d' « Hinzelmeier », « Die Nachtigall », cette toute pimpante ariette 5 !
Mais ne nous fions jamais trop aux plaintes du scripteur des « Briefe in die Heimat » sur son « infécondité totale ». Le 14
(1) B. H., 4 mai et dimanche Pentecôte 57. V. dans G. S., II, 61 suiv. la description de cette nouvelle demeure, sise dans la Wilhelmstrasse, chez l'aubergiste Lihns « zum Goldonen Lôwen ».
(2) A Egg., 8 juill. 57.
(3) B. H., 24- janv. 58. — Cf. à Egg., lell. cil.
(4) « Am Geburtstago », publ. d'abord dans Ged., 4.Aufl., 128.— VIII,
(5) VIII, 197. Souvenir possible do la « Chronika » de Brentano (lied chanté par la mère de Johannes), dans la rime et l'inspiration (éd. 58, p. 22) ; cf. pour la rime Nachiigallet Wiederhall Heino, Neuer Fri'ihling n° 20 (I, 212).
décembre 57, Storm annonce à Pietsch qu'après une longue trêve, il a repris la plume. 11 s!agit d'une « histoire d'été * ». Certes, bien des i hoses n'y sont encore que fades, provisoires cl demandent à être sortie- de leur gangue, m lis le poète voudrait bien pouvoir la déposer en manusciit pour Noël sur la lable de Constanze. La conception n'est pas neuve chez lui : elle remonte à son arrivée même à Heiligenstadt. « Aussi bien, écrivf. it-il au même Pietsch dès le 30 septembre 1856, « j'ai une « nouvelle histoire d'été en tête, mais une bonne : par exem- « pie, elle se passe beaucoup au clair de lune ». Si quelqu'un l'illustrait, ce serait Pietsch et pas un autre. Le 23 mai 57, la rédaction est entamée : tout en se plaignant à Eggers de sa « léthargie », il ajoute : « et pourtant, j'ai devant moi le début — ■ « très heureux, je crois — d'une histoire d'été, avec tonalité « locale tout à fait précise ». » L'espoir renaît en lui, d'après ce qu'il annonce à ses parents le 21 décembre 57; en effet/ ces quatre dernières semaines il a travaillé à sa nouvelle « Auf dem Staalshof » ; par exemple, impossible de l'achever pour Noël. Il lui reste encore un chapitre à rédiger. — Le 11 janvier 58, la nouvelle est prête, « sauf une bagatelle », mais ce n'est là que du travail imparfait et l'auteur a conscience qu'il y faudra revenir. — Le 24 janvier, il a juste fini de la dicter, et va l'envoyer en feuilleton à quelque journal 2.. L'incubation a donc ici particulièrement duré.
« Si pleinement issue du souvenir nostalgique » : ainsi Storm qualifie-t-il sa nouvelle œuvre en l'envoyant à Môrike 3. « Toi
(1) Dont il lui envoie ce qui est terminé, pour l'illustrer. Pietsch refusa sans doute, car St. parle (B. H., 2 sept. 58) d'illustrations, pour V « Argo », par Wilhelm Riefstahl (paysagiste, 1827-88), dans la lettre à Piotsch du 6 juin 58.
(2) B. H. 24 janv. 58. — A Pietsch, le 14 déc. 57, St. avait parlé de la « Breslauor Zoitg ». (orreur, sans doute, pour la « Schlesische Ztg. ») : au mémo, le 6 juin 58, il annonce que la'« Schlesische Ztg. » lui a ronvoyé sa nouvolle, ne la trouvant pas « assez palpitante pour être lue dans un journal (!) » C'est alors quo St. l'envoie (même lettre) à 1' « Argo », mais sans la raccourcir, comme lo voudrait Lopel. — Cf. à Egg., 11 janv. 58. »
(3) 3 févr. 59. — « Auf dem Staatshof » parut d'abord dans 1' « Argo » pour 59 (p. 6 suiv.), puis on librairie avec «Wonn die Aepfol », « Posthuma » et « Dor kloine Hàwelmann » à l'automne 59 (antidaté 60) sous lo titro ;
« aussi, mon cher père1, tu liras je pense, avec quelque intérêt « mon histoire tirée de* cette Marsch qui m'apparaît au jource d'hui, dans l'éloignement, comme la plus séduisante contrée « du monde. En dehors d'une vision obscure du vieux «Stats- « hof » d'Eiderstedt du temps où i) était encore abandonné « et où nous y fîmes un jour, de Friedrichstadt 2, une excur- « sion avec des jeunes gens des deux sexes, tout y est pure « invention. Pourtant, je dois l'ajouter, la Stamp 3 m'a raconté « une fois que, dans son enfance, avait vécu. à Friedriehstaclt « une vieille dame Van Ovens la dernière d'une grande famille « qui avait possédé encore plus de cent fermes 4. L'idée de « cette histoire m'est venue dans la nuit où tous deux 5, au « retour de Heiligenstadt, nous avons couché à Gôttingen « chez Monsieur Bettmann ». Outre ce que mentionne le poète, certains détails, pour le portrait de la vieille douairière, ont pu avoir été fournis par Gonstanze et empruntés à la vie de cette dame noble dont Storm avait ouï parler à Se'geberg en octobre 53 6. Enfin, Storm avoue 7 s'être utilement servi, pour
« In der Sommer-Mondnacht. 'Novollen v. Th. St.* 1860 ». — - Le texte do T « Argo » diffère pou de celui (identique aux S. W.) de la «Buchausgabe » [quelques changements de mots ; un détail à la mort d'A. Lene : Marx reste debout, intordit, et c'est un cri qui lui échappe à lui-même (!) qui le ramène à la conscience (cf. S. W., I, 94).]
(1) B. H., 19 déc. 58. Lo père do St., on le sait, passait pour n'avoir jamais. lu une œuvre de son fils.
(2) St. venait souvent à Friedrichstadt, où il avait dos parents, los Stuhr, dont les descendants habitent aujourd'hui encoro la ville.
(3) Doris Stamp tenait à Husum une bibliothèque de prêt. Storm, qui était son client, aimait à causer avec elle. (Communicat. de la famille St. ).
(4) Plus tard, St redira, probablement d'après la même source, l'histoire de cette famille. (« Am Kamin », dans Bohme, Nachtr. 18suiv. et ibid., 155).
(5) Le père de St. était venu installer son fils à Heiligenstadt (B. H.» 3 juillet 56) en sept. 56.
(6) A Fontane, 23 oct. 53 : « Meine Frau erinnert sich, sie als Kind geschen und fur sie geschwârmt zu haben. Sie teilte mir kleine, reizende Zûge mit. Ich glaube, das gibt eine Sommergeschichte — ».
(7) B. H., 21 déc. 57.
renforcer se? souvenirs personnels, du livre du pasteur Feddersen, intitulé « Uber Eiderstedt x ».
Le « Staatshof » est une vaste métairie du type nord-frison, à trois bâtiments ; elle se trouve à peu de distance de la grand' route sur la gauche 2, quand on vient de Friedrichstadt 3 et qu'on a dépassé le village de Koldenbiïttel 4. Un chemin de voitures s'écarte de la chaussée à angle droit, puis, retournant parallèlement à la route, pénètre sous les arbres et conduit à la ferme qui a été rebâtie en 1846 5. Pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, le « Staatshof » appartenait au chroniqueur Peter Sax 6. Derrière le bâtiment de gauche se trouve la « Graft », beaucoup moins profonde et large que jadis ; au bord, sur pilotis, le pavillon décrit par Storm. Par exemple, du papier à bergers et à bergères qui tapissait les murs, toute trace a, depuis longtemps, disparu.
« Je ne puis dire que certaines choses, ce qui est arrivé et non pas comment c'est arrivé ; j'ignore comment la fin s'est produite. . . mais, tel que mon souvenir me le fournit, goutte à goutte, je veux raconter l'événement ». Ainsi débute Storm. Point de « cadre » savamment charpenté, cette fois : d'ailleurs, depuis l'exil, on dirait qu'il a — momentanément — renoncé à cet artifice. Il y a une fiction, certes, mais très simple : Storm lui-même s'identifie, dès la première ligne avec le héros, Marx.
(1) Propst Friedrich Feddersen, « Beschreibung der Landschaft EMerstedt. Schlûter, Altona, 1853 ». (Simple nomenclature).
(2) Exactement la deuxième ferme sur la gauche, passé Koldenbùttel.
(3) « La ville aux nombreuses tours » (I, 69), « presqu'à une demiheure de là » (I, 58). A cette époque, la grand'route n'existait pas et on coupait tout droit à travers les herbages.
(4) C'est le « Kirchdorf » dont on voit, en effet, le pastorat crépi à la (chaux I, 57).
(5) Cf. la nouvelle : I, 94.
(6) Peter Sax, auteur d'une « Beschreibung Eiderstetts » rédigée de 1631 à 1654. La ferme s'appelait alors : P. Sax StaatSr(Stallers) Hof Le « Staller » était un administrateur civil et judiciaire à pouvoirs très étendus. (Pastor Bruhn,!Eiderster Jahrb. auf d. Jahr 1912, Liihr u. Dircks, Garding).
Tout bonnement, tout uniment, au fur et à mesure que réapparaissent ses souvenirs, Marx va nous les conter 1.
D'abord, la Marsch — car c'est vraiment ici un poème de la Marsch — décrite avec les mêmes ressources que la lande d' « Ein grimes Blatt » : le petit village avec son clocher, de loin visible sur l'immensité plane des prairies, le sentier à travers champs, les haies et les fossés qui séparent les pâturages, le presbytère aux murs blanchis à la chaux :
« Je vois encore l'herbe étinceler au soleil, et dans le lointain, tout « autour de nous, les fermes éparses, avec leurs bâtiments blancs, dans « l'atmosphère limpide de l'été. Les bœufs pesants qui ruminaient, cou- « chés à côté du sentier, se levaient à notre passage et nous accompa- « gnaient jusqu'à la prochaine haie ; de temps en temps, de l'auge où « il buvait, un bœuf levait son front large et poussait un meuglement « qui se répandait au loin par la campagne 2 ».
Puis, le « Staatshof », image, avec ses salles délabrées et son jardin inculte, des destinées de la famille Van der Roden 3, ces tout puissants fonctionnaires jadis enrichis jusqu'à posséder cent métairies, mais par des moyens douteux 4 qui finirent par amener leur ruine progressive. De tous leurs biens, le seul « Staatshof » leur reste, comme de toute la lignée survivent seules une vieille grand'mère et sa petite fille. Très brumeux, très estompés, les souvenirs reviennent, impressions du narrateur, tout enfant, en arrivant à la « Hauberg », jeux avec la petite Anne-Lene 5 ; et, à décrire ces petites âmes, façons de voir, traits de caractères, mots drôles « Hôrst du ? das tut
(1) Bracher (op. cil. 111) remarque que St. suit absolument, dans sa technique, le mécanisme psychologique du souvenir. (V. entre autres 111 — 113 et rapprocher de H. Bergson, Matière et Mémoire, p. 143 suiv. (Alcan, 1896).
(3) St. a emprunté ce nom à une ancienne famille noble du Schleswig* Holstein, déjà presque éteinte au temps où Danckwerth écrivait (1652) 1 v. Danckw., p. 18. col. 2. — Friedrichstadt compte encore aujourd'hui nombre de familles d'origine hollandaise, puisqu'elle fut fondée par des réfugiés des Pays-Bas, en 1621.
(5) Les 2 parties séparées par le : « Dann aber verlâsst mich die Er innerung und ieh finde mich erst nach einigen Stunden .. etc. » I, 59.
der Fisch * ! » Storm déploie un charme inégalable, celui qui auréole sa propre enfance. Mais quelques taches noires déjà viennent obscurcir le plein soleil de ces années : quand des corbeaux croassent dans un verger, c'est mauvais signe et au petit Marx, le pavillon sur la « Graft » n'inspire pas sans motifs une crainte instinctive 2.
Les Van der Roden se sont réinstallés à la ville, el le dimanche, traditionnellement, la vieille dame daigne, avec sa petite fille, venir prendre le café chez son homme d'affaires, le père de Marx. A la maladresse admirative du petit garçon s'oppose le besoin de propreté et l'aisance précoce de la petite aristocrate 3 et, dès ce moment, quelque chose attire Marx chez les Van der Roden ; autant la mignonne fillette de la maison, que certain coffret plein d'objets très rares. A le sensation très douce du dimanche après-midi : la buanderie bien lavée et baignée de fraîcheur, les tables de sapin polies à blanc, ie carrelage hollandais humide encore et tout reluisant du récent nettoyage ; au dehors, le gloussement rêveur des poules ; à la cuisine, le cliquètement des tasses que l'on prépare, — l'image est associée d'Anne Lene, légère et menue, apparue sur le seuil, à une main un éventail ancien, à l'autre son chapeau de paille qu'elle tient par les brides en le balançant, tandis que le soleil ajoute encore de l'or aux boucles de sa petite tête 4. Graduellement, la réminiscence se précise ; et c'est maintenant un menuet, le menuet de Don Juan, que la fillette danse avec une grâce toute mozartienne :
« . . .Alors les petits pieds, dans les minuscules bottines en cuir de « Cordoue, effleurèrent le sol, comme s'ils eussent glissé sur un miroir. D'une main, elle tenait l'éventail ouvert appliqué contre sa poitrine,
(3) I, 63. — Dès ici, on pense à l' Anton Wohlfahrt, de G. Freytag, en face de Lenore v. Rothsattel ; dans cette mise en présence du petit plébéien <•! de la petite patricienne, comme dans l'introduction de l'élément économique et social venant influencer une intrigue sentimentale, il y a peut-être une répercussion de « Soll und Haben », que St. a lu récemment et dont il a parlé avec éloges à ses parents, le 24 juin 56.
« tandis qu'avec l'autre, elle relevait, de la pointe des doigts, sa robe.
« Elle souriait ; son fin petit visage était tout rayonnant d'orgueil et de
« grâce. Il y avait longtemps que ma mère, tandis que nous exécutions
« nos chasses-croisés, que nous nous rapprochions et nous inclinions, ne
.« regardait plus son clavier ; comme son fils, elle aussi semblait ne pas
« pouvoir détourner les yeux de la fillette si légère qui exécutait devant
« elle, avec une aisance pleine de joliesse, les pas de cette danse d'autre-
« fois 1 ».
La porte s'ouvre : un gros garçon joufflu survient, demandant Marx pour jouer ; les lourds sabots du petit plébéien viennent brutalement interrompre les grâces patriciennes. Et c'est, entre enfants, tout un petit drame social, prélude d'autres ; Anne Lene ne dansera plus, que Marx s'en aille « avec ce gamin ». L'autre sort, penaud et muet ; et Marx ne le retient pas : les petits pieds qui dansent ont ensorcelé son cœur enfantin 2.
La grand 'mère d'Anne Lene est morte. Les funérailles de la noble dame, qui veut de la pompe jusque dans la mort,ne seront-elles pas celles de toute sa race 3 ? Dorénavant, Anne Lene et Marx vont habiter sous le même toit. Trop fine, trop hautaine pour prendre part à ces jeux de garçons bruyants et tapageurs, elle acceptera de temps en temps une promenade au « Staatshof » :
« Comme la ferme n'était qu'à une demi-heure de la ville, on nous « avait, une fois pour toutes, permis d'y aller le dimanche après déjeuner. « Combien de fois nous l'avons fait, ce chemin ! à travers la Marsch toute « plate, la route jusqu'au village ; puis, obliquement, le sentier qui fran- « chissait les pacages d'une haie à l'autre, jusqu'à ce que nouseussions « atteint le sombre bouquet d'arbres qui entoure la métairie et que, dès « la sortie de la ville, on pouvait apercevoir sur la vaste plaine. Que de « fois, tout on marchant, nous nous retournions pour mesurer la distance « déjà parcouruo et reporter nos regards sur les tours do la ville noyées « derrière nous dans une brume ensoleillée 4 t car il me semble qu'à ces « après-midi de dimanches, le soleil brillait toujours, et que l'air au- « dessus de cet immense tapis vert de prairies, était toujours rempli du « chant des alouettes. . . D'habitude, le vieux Marten venait au devant
(4) Cf. Eichendorff, Ahnung u. Gegenw., 174 et 229.
« do nous, en bras do chemise — la chemise blanche dominicale ! — jus- « que devant la grand'porte : il nous tendait la main sans mot dire, à « son ordinaire ; mais il ne pouvait s'arrêter d'examiner ses jeunes hôtes. « Nous étions-nous un pou attardés? nous le rencontrions on général « plus avant sur notre route, parmi les pâturages ; sur l'épaulo, une lon- « guo perche, son inséparable compagne ; et, pondant qu'Anne Leno, sur « une passerelle, contournait los haies, il m'apprenait à sautor los fossés, « à la mode du pays. «Puis à la maison, dans la salle, invariablement, « sur la longue table toute reluisante d'astiquage, le café dégageait déjà « son arôme et la vieille Wieb, quand elle m'avait ou donné la main, ot
■ avait écarté los cheveux du front moite de sa préférée, nous versait « tasse sur tasse, autant que nous on pouvions boire puis oncore uno « dernière « pour se faire prier », disait-elle. Lorsque nous nous étions « réconfortés de la sorte et que la table avait été desservie, la vieille allait « quérir son rouet dans le coin, derrière le grand coffre ot elle se mettait « à filer. Alors, elle aimait à faire glisser lo fil à travers les doigts d'Anno « Lene, et à nous montrer comme il était brillant et fin ; car (elle mo lo « confia plus tard, un jour, en grand secret) le lin qu'olle filait le dimanche « devait servir à tisser la robe de mariée de sa jeuno maîtresse. — Mais « notre impatience no nous laissait pas longtemps auprès d'elle, et nous « n'avions de repos qu'elle no nous eût remis on mains propres le gros « trousseau de clés, en possession duquel nous montions ensuite l'escalier « sombre qui menait à l'étage du dessus et ouvrions, l'une après l'autre, « les portes des vastes salles abandonnées, où fair humide de la Marsch « avait depuis longtemps commencé, lo long des plafonds et des murs, « son œuvre insensiblement destructrice. Nous pénétrions dans ces cham- « bres avec une sorte de convoitise, et pourtant nous savions bien qu'il « n'y avait absolument rien à y voir, que des tapisseries à moitié effacées « et encore, dans une pièce latérale, le bois de lit, dégarni, des défunts a propriétaires. Quand nous restions trop longtemps, la vieille nous rap- « pelait en bas et nous envoyait dans le jardin qui s'étendait devant la « maison. Mais, la solitude qui régnait là-haut dans los chambres aban-
■ données, on la retrouvait là aussi. Où que l'on portât ses regards, parmi « les hauts buissons d'arbustes, la vigne vierge avait accroché ses vrilles ; « au-dessus des allées recouvertes d'herbes, dans les framboisiers aux « fleurs rouges, les guêpes avaient suspendu leurs nids de carton 1. Bien « que, depuis* des années, nulle main n'eût passé là pour prendre soin de « ces plates-bandes, tout y poussait pêlo-mêle dans la plus grande exu- « bérance, et, vers midi, par les lourdes journées d'été, quand fleuris- « saient jasmins et chèvrefeuilles, la vieille métairie était comme ense- « velie dans les parfums. ■ — Anno Lene et moi, nous aimions à nous ris- « quer à l'avonture dans cette forêt do fleurs, pour nous donnor l'illusion
(1) « Souvenir de mes années d'enfance, que ce nid de guêpes du « Staatshof », écrit St. à Const., lo 13 juillet 58.
« amusante d'un voyage sans périls dans l'inconnu ; et assez souvent,
« il nous arrivait, croyant nous frayer un passage vers la charmille humide
« située dans l'angle du jardin, de nous trouver sans nous y attendre
« devant le vieux pavillon, qui servait maintenant à conserver, tempo-
« rairemont, les fruits d'été. Alors, nous regardions, par les fenêtres sans
(( vitres., de tendres couples de bergers, qui, là-bas, au milieu du panneau,
« comme depuis des années, s'agonouillaiont dans l'herbe, et nous ébran-
« lions, mais en vain, les portes que la vieille Wièb tenait soigneusement
« fermées ; car le parquet de la salle n'était plus sûr ot, çà et là, on
« pouvait, par les fentes du plancher, apercevoir l'eau qui se trouvait
« en dessous i ».
. . . Cependant Anne Lene grandit, devient jeune fille. Appauvrie, elle ne garde de son luxe qu'une petite croix de diamant et des gants blancs de peau très fine, « signes d'ancienne splendeur 2 ». Le sang noble de ses aïeux coule toujours en elle 3, et l'on conçoit que les paysans occupés à battre le colza et habitués à se délasser par de traditionnels quolibets lancés aux passants, ne trouvent à lui décocher que des brocards qui ont plutôt l'air d'inconscients hommages4, le jour où Marx, avant de partir pour l'Université, va dire adieu à ses vieux amis du « Staatshof ». Mais survient la mendiante, la mendiante encore jeune, aux dents éblouissantes, sœur de la Bohémienne d' « Immensee 5 » : Anne Lene, passant près d'elle, ramasse sa robe pour ne pas l'effleurer, et ce geste d'aristocrate déchaîne la tempête. La femme, spoliée par un grandpère de la petite patricienne, dénonce en quelques allusions d'une ironie haineuse le crime de l'ancêtre et la ruine imminente de la famille. Dès lors, par cette exhumation un peu mélodramatique d'un passé' qu'elle ignorait, la dernière des Van der Roden soupçonne malgré Wieb, et si peu que l'auteur nous en dise 6, la vérité : désormais, elle cessera de porter la petite croix en diamant, legs de ses aïeux.
(3) Première apparition du motif de l'hérédité, signalée par Eichentopf, Diss. 42.
(5) Peyn. Diss. 53 voit ici une réminiscence de Môrike, « Nolton » (passage non précisé).
(6) « Was weiter zwischen den Beiden (A. Lene et Wieb) gesprochen worden, weiss ich nicht. . . » I, 74.
Comme le Reinhard, d' « Immensce », Marx est séparé de son amie d*enfance par L'Université. Comme lui, c'est là que l'annonce laconique d(4s fiançailles de la jeune fille vient le surprendre. Aussitôt, il évoque ce qu'il se remémore du fiancé. Dans le port rail du jeune « Kammer junker » aux yeux vitreux, Storm a mis un peu de son aversion pour les hobereaux, et l'antipathie qu'il éprouve pour son personnage se concentre dans le significatif épisode de la mouche suppliciée 1. Le cœur d'Anne Lene, devant qui peu après l'odieux fantoche a déclaré ses espérances, sera-t-il mieux traité que l'innocent insecte ?
Environ deux ans après (ce sont souvenirs, et par conséquent brouillards), Marx, ses études finies, revient au pays. L'évolution — presque la révolution — économique qui tient ici lieu de fatalité2 se précipite. On va vendre le « Staatshof » (lui a-t-on écrit) : Anne Lene, de riche, est devenue tout à fait pauvre, et, parallèlement, les lettres du fiancé se sont raréfiées jusqu'au silence complet. Anne Lene — dont nous ne saurons jamais ce qui l'a poussée à ces fiançailles ; amour réel ? orgueil de caste ou désir de sauver son nom ? — se consume d'un mal indéfini. Quand Marx la rencontre, elle attend en fièvre, malgré le soir humide, le facteur Carsten. Rien pour elle ! elle rentre en hâte dans sa chambre, où Marx, peu après, voyant des flammes, la trouve en train de jeter au feu les lettres du triste sire. Comme à l'Eberhard d' « Angelika », une porte s'ouvre à l'amour sans issue de Marx.
Impulsive comme tant d'héroïnes stormiennes, elle se précipite au cou de l'ami d'enfance, elle pleure son rêve évanoui," puis se reprend : elle sera courageuse, et, pourvu qu'on ne lui impose pas l'humiliation de rentrer à la ville, elle gagnera son pain par son propre travail. En effet, lors de ses visites, Marx la voit occupée à la laiterie, s'efforçant de s'intéresser à des soins pour lesquels ses mains blanches ne sont pas faites : et elle semble ne pas remarquer la fidèle Wieb, qui, derrière elle, vient d'achever ce qu'elle a laissé a demi terminé 3.
(1) I, 76. Le junkor a, toutes distancos gardées, un air de famille avec le Fink de Freytag.
(2) Encore une analogio avec « Soll u. Haben ».
Une joyeuse bande de jeunes gens et de jeunes filles a organisé un pique-nique au « Staatshof ». Le boute-en-train, fils d'un gros brasseur, Glaus Peters, représente ces parvenus, aux mains de qui a passé l'argent des aristocrates, et s'étale déjà comme chez lui dans cette ferme que son père, dit-on, va acheter. Il a installé une balançoire ; maintenant, il s'en va, d'un temps de galop, quérir un violoneux pour qu'on danse. Les vieux fermiers, ces prodiges de dévouement silencieux, murmurent à part eux de cette profanation : Marx — Wieb le lui laisse entendre — , voilà le fiancé qu'il faudrait pour Anne Lene ! Marx invite la jeune fille et, bien que le médecin l'ait interdit à Anne Lene, ils vont redanser ensemble le menuet de leur enfance : heure d'ivresse, qui enferme l'éternité, où le monde disparaît, oublié, hors d'atteinte. Grisé, Marx entraîne sa danseuse à bout de souffle, dans le jardin délaissé comme elle, le jardin tout blanc de lune :
« La nuit était tiède i ; au-dessus de nos têtes, les papillons noctur- » nés, en bruissant, dirigeaient leur vol vers les fenêtres éclairées de Té « tage supérieur ; l'air était saturé du doux parfum qu'exhalait, à la « saison chaude d'été, le calice laineux des framboisiers rouges . . . Nous « ne parlions pas ; je voulais prier Anne Lene de tourner à nouveau « son regard vers le monde, de ne plus vivre dans les ombres du passé . . . « Elle marchait à mes côtés, silencieuse et repliée sur elle-même ; sans « doute ses pensées étaient-elles dans ces régions, d'où j'aspirais si o ardemment à les rappeler. »
Un cri d'oiseau de mer, le grondement de la mer dont s'évoquent les profondeurs mystérieuses, avivent en Marx le sentiment qu'il est isolé et perdu : il lui faut la main d'Anne Lene 2; elle la lui laisse, mais distraitement : par amitié ou par amour ? Elle se lève, elle va au seuil du pavillon, et les beaux bergers et bergères qui peu à peu s'effacent sur la tapisserie du kiosque, lui sont une personnification de l'écroulement de sa famille. — « Je ne puis y tenir, Marx : ils m'ont laissée toute seule 3'».
(2) Ici encore, réapparaît, semble-t-il, le souvenir de scènes avec Do Jensen : v. le passage sur le rayon de lune qui illumine la main d'A. Lene (Cf. « Angelika »), I, 91. suiv.
Ils : ses ascendants, et ceux de sa caste. Et c'est pour cela que le fiancé s'est dérobé : « qui donc va épouser la fille d'une telle « maison ?» — et, au moment où Marx, osant enfin, lui crie qu'il sera ce quelqu'un, qu'il la ramènera au monde, elle s'élance dans Le pavillon. Une planche qui bascule, une robe blanche qui disparaît, l'eau qui bouillonne ; voilà tout ce qu'avec Marx, nous apercevons du drame si rapide qu'on ne saurait dire exactement ce qui s'est passé, et s'il y a eu accident ou suicide 1; Quelques lignes d'épilogue nous montrent Claus Peter installé fastueusement dans la ferme rebâtie, où Marx, lui, n'est jamais retourné. — Ainsi le « Stimmungsbild » d' « Immensee » s'est doublé d'un drame social qui, déjà, se dessinait discrètement dans « Im Sonnenschein » et marque le progrès de la nouvelle stormienne, insensiblement, vers plus de réalisme et de profondeur.
L'année 1858 débute de triste façon pour le poète. Sa dernière sœur, Câcilie, est devenue folle à enfermer 2. Son vieux camarade Rose, isolé et dénué, attend la mort dans une auberge de village, près de Coblence 3. Pauvre « Magister Wanst ! » Depuis le jour où il a lu à Storm et aux Mommsen son «Sonnenkind » dans une auberge ensoleillée de Kiel, la vie l'a ballotté de côtés et d'autres : de Berlin à Tubingue, puis à Stuttgart, à Augsbourg, de nouveau à Berlin, jusqu'à ce que, sur le chemin de Bâle où il vient d'obtenir une chaire, il tombe épuisé de misère et crachant le sang. Il appelle à l'aide : il veut avant de mourir, achever le grand ouvrage philosophique qui
(1) Tempoltoy, op. cit. 29, a reproché à St., on ne sait trop pourquoi, ce clair-obscur « artificiel ». Erich Schmidt, Charakt. 407 constate, ici déjà, une évolution : les héroïnes des toutes premièros nouvelles de St. renoncent, mais ne se suicident pas.
(2) B. H., 24 et 31 janv. 58. — Cf. à Môrike, 3 févr. 59.
(3) A Kruft, où il mourut seulement le 29 novembre 59.
lui garantira, croit-il, une revanche posthume 1. Il implore une aumône 2 : Storm dès le 4 février, écrit à Geibel 3. Si tant est, dit-il, que Rose ait abusé de ses amis, « il y a quand même « une grandeur tragique dans ce fait que, sans s'inquiéter du « monde qui perpétuellement recommence à lui tourner le dos, « il rédige, malgré la misère et la faim, l'exposé de ses systèmes « et marche au-devant d'une mort solitaire avec une foi iné « branlable en la grandeur sacrée de son œuvre terrestre. Mon « cœur se refuse à accepter le trépas lamentable de cet être « si cher, à l'âme profondément riche ; c'est, me semble-t-il, « ma propre jeunesse qui me fait pitié. » Et Storm, aussitôt, prend l'initiative d'une collecte parmi ses anciens camarades d'école 4. — Le 28 mars, nouveau malheur ; Kugler disparaît subitement, et Storm, atterré, répète les paroles consacrées par Merckel au défunt : « Mais qui donc voudrait lutter avec « les dieux, quand ils tuent eux-mêmes leurs prêtres 5 ? »
Par surcroît, toute une série de petites misères physiques 6 venaient harceler la maisonnée. Bientôt pourtant, l'année, à tous égards, devait prendre meilleure tournure. Le 11 avril, Storm annonce, non seulement l'amélioration de sa santé 7, mais une sorte de rajeunissement de son âme, qui se traduit par un jaillissement spontané de chants nouveaux. Il y a trois mois, il n'a pu répondre à une aimable invite de la « Berliner Montagspost » qui l'engageait à reparaître devant un public qui l'aimait. « Mais maintenant, c'est comme si tout à coup « la vie et la chaleur revenaient dans mon cœur, comme si
(1) Rose avait publié: on 1841, « Die Erkenntnissweise des Absoluten ». en 1847 « Die Ideon von den gôttlichen Dingen ».
(2) Lettre à St. du 28 janv. 58 (G. S., note aux B. H., p. 105).
(3) Litzmann, « Geibel », 94.
(4) B. H., 31 janv. 58. St. qui n'apprit que longtemps après la mort de Rose, écrivait à Litzmann ( « peu de jours avant sa propre mort ») : « De ceux qui ont disparu avant moi, Rose, qui a accompagné une période « importante de ma jeunesse, est un des rares que je ne puisse oublier ». (Litzm., 100).
(5) B. H., 11 avril 58.
(6) B. H., 28 mars 58.
(7) B. H., dal. cil.
« j'allais, une fois encore, redevenir moi-même*)). Floraison soudaine, poussée comme cette clair»' verdure qui illumine les forêts de hêtres et les fleurs qui éclatent aux cerisiers 1. Et
sans doute faut-il attribuer à ce printemps de poésie — éphémère comme tout renouveau — la plupart (hks pièces encore non datées, qui enrichissent la 4e édition des « Gedichte 2 ».
Pendant cette recrudescence de sa verve lyrique, Storm envoie à Pietsch une de ses plus longues œuvres poétiques : « Garlen-Spuk 3 ». « J'y ai, dit-il, essayé de « démoniser » cette « solitude des jardins, qui est la mère de la plupart de mes « productions 4 ». — Dans leur nouveau logement, on s'en souvient, les Storm n'ont pas de jardin : nous avons entendu le poète déplorer pour son inspiration l'absence de ce stimulant presque indispensable. Ici, le jardin, si souvent symbole du bonheur passé, s'identifie avec le pays natal, avec la jeunesse ; tous trois confondus dans une même nostalgie. Sont-ce ici les plates-bandes « rococo » de la « Hohle Gasse » qui seront évoquées, avec l'érable et l'antique poirier sous lequel s'asseyait si volontiers la grand'mère» Woldsen ? — Non pas ; mais le jardinet de la Neustadt où Gonstanze et lui avaient, jusqu'à l'exil, si souvent goûté la fraîcheur d'ombres reposantes ! Voici la courette pavée, avec le frêne où se chamaillent, puis s'endorment les moineaux ; le noyer devant la fenêtre du salon, la corbeille de giroflées, d'où monte un parfum plus violent le soir 5, l'allée qui descend, avec, au fond, le poirier 6,
(1) B. H., 14 mai 58. « Ihr sollt sie nàchstens sehen », écrit, de ses créations nouvelles, St. le 11 avril à ses parents. Dès le 3 février 59, par exemple, St. annonce l'arrêt de son inspiration.à Môrike : «Lieder schreibe ich nient mehr ».
(2) Elles se réduisent à : « Der Zweifel », 86 (VIII, 230) ; peut-être : « Einer Braut am Poltorabend », 142 (VIII, 258); « Mein jungstes Kind », 144 (VIII, 259) ; « Ein Stiindehen », 145 (VIII, 259).— « Das Edelfrau- « lein seufzt, 145 (VIII, 259) et les « Sprûche», 152 (VIII, 263) ; à quoi il faut joindre : le quatrain inédit donné par lottro de St. à Const.du 6 juillet 58 et « Du warst es doch » (lettre à Const. du 10 juillet 58).
(3) Publ. dans «Argo » pour 59, p. 24, sous lo titre « Im Garten ». Titre modif. à partir de l'éd. de 64.
(4) A Pietsch, 6 juin 58.
(5) Souvenir dans la poésie «Abends » ?
(6) Probabl1 le poirier de « Sommormittag ».
et une haie de sureaux qui ferme la cour. Sorti de la cour, on pénètre dans le jardin, planté de buissons de chèvrefeuille et de planches de fraisiers ; une pelouse s'y étale, .entourée de tilleuls et de lilas ; le poète y a planté un petit chêne, rapporté des bois. — Dans ces parages si chers, qui voit-il, à la lueur d'un indécis crépuscule ? Un enfant en sarrau gris 1, image vjvante de cette « Garteneinsamkeit », toute cette félicité intime et calme 2, maintenant écoulée ; fugitive apparition, que le poète ne peut ressaisir, et dont il poursuit avidement les traces. Cet enfant, qui promène une main amie sur le feuillage du petit chêne, épargnant le scarabée qui s'y est posé, il est le génie familier et protecteur du lieu. « Ne touchons pas à tout cela », se dit le poète, et il continue sa promenade pour aller se rafraîchir au vent rude de la digue. Mais, sorti du jardin ■ — ainsi il est sorti du pays natal, — il ne remarque pas que « les chemins deviennent solitaires », qu'un vent humide monte de la mer : enivré par son bonheur familial, il s'enfonce « loin dans l'obscurité » — dans les ténèbres de l'exil. — Sur le tard, quand il rentre à, la maison, le jardin est voilé d'ombres muettes : seule, une lueur clignote, comme honteuse, entre les volets. . . Comme dans les nouvelles, après le passé, le présent : nous y remontons, pour l'épilogue. Revenu au pays, le poète a voulu revoir ce jardin où se dressent ces mêmes arbres, où flottent ces mêmes parfums. Mais la porte en est fermée, barricadée : « derrière, muet, gisait le passé ». Il étend les bras, d'un geste familier à ses héros et à ses héroïnes. Làbas, dans le gazon, c'est, lui semble-t-il, son cœur qui est enterré. Une fois encore, filtre le timide rai de lumière qu'il a vu jadis, image de l'espoir en un retour définitif. Il veut revoir les lieux où il allait « jadis, d'un pas si ferme ». Mais son sang bout dans ses veines, la colère et la nostalgie se disputent son cœur : il passe, et poursuit sa route, incapable d'entrer 3.
(1) Herrmann, 92, le désigne comme étant Hans (d'après Mlle Gert. Storm).
(2) F. Tônnies, « Festrede », 15 sept. 98.
(3) Peyn, Diss. 57 rapproche toute la pièce des grandes « pièces du souvenir » chez Môrike, le « Turmhahn », p. ex.
Ce « Heimweh », jamais il ne s'éteindra, il ne peut pas s'éteindre, chez le poète, alors que cependant la vie lui fait meilleur visage. Il se plaint (comme c'est sa nature), il se plaindra encore de son isolement, du manque de relations. « Des hom- « mes ! des hommes ! tous les royaumes du monde pour, le « quart d'une douzaine d'hommes ! » Personne avec qui s'entenir de sujets généraux *. Rien qui le délasse, ou qui le stimule : tous ses amis dispersés 2. Pas de jeunes filles à voir : la plupart n'ont ni esprit, ni beauté ; ou alors, elles ont eu des aventures. Il semble oublier que, depuis la fin de 57 3, il est entré en rapport avec le nouveau « Landrat », von Wussow4. Au printemps, une sincère amitié se noue 5 : Storm présente à Pietsch son nouvel ami comme un homme de grande expérience, qui a beaucoup voyagé ( « viel gewandt und viel gewandert »)vL'aute.ur de « Ein Epilog » et « Die Beamtentochter » tutoyer un haut fonctionnaire prussien 6, et, de plus, un aristocrate, c'est assez piquant ; mais beaucoup de choses les rapprochent, si beaucoup les séparent. Un commun idéalisme et un égal enthousiasme pour la poésie 7, d'abord. Wussow, nous rapporte Pietsch 8, avait tout l'extérieur du fonctionnaire — presque du policier — prussien ; mais sa large poitrine portait une âme tendre d'artiste et de poète, un cœur dont les cordes délicates vibraient à la beauté. Poète à l'occasion, il sait la moitié de Byron par cœur, il peint, il a conservé, particulièrement- de ses séjours en Italie, toute une précieuse réserve de souvenirs. Conservateur et strictement monarchiste, il n'en garde pas moins une certaine indépendance et
(1) B. H., 12 avril et à Pietsch, 6 juin 58.
(2) B. II., lell. cit. : Fontane à Londres, Heyso à Munich, Kugler mort ; mémo avoc Eggors, peut-être parce qu'il est en train de devonir « un hommo célèbre » (Font, à St. mi-juillet 60), les relations s'espacent.
(3) B. H., 21 déc. 57.
(4) Fils du général von Wussow. Il finit sa carrière comme Oborrogiorungsrat, à Berlin.
(5) A Pietsch, 6 juin 58.
(6) B. H., 29 sept. 58.
(7) Cf. à Mûrike, 3 févr. 59.
(8) Erinn. II, 89.
une certaine tolérance en matière politique et religieuse. Il est beaucoup plus prêt, là-dessus, à des concessions, que sa femme (née von Byern), très entichée de sa noblesse, fort peulittéraire, mais excellente maîtresse de maison et très bonne, toute dévouée à Gonstanze et aux enfants 1. Autour d'eux, un précepteur intelligent et instruit et une charmante Anglaise jolie et malicieuse 2 : cela fait une maison si charmante, qu'elle va bientôt, pour les Storm, presque remplacer — et l'on sait ce que cela représente ! — la « Hohle Gasse ». 3
En revanche, ils perdent, à l'automne 58, le couple Schlûter, avec qui ils avaient fait tant de bonnes parties 4 : avec Madame Schlûter, Storm faisait échange de friandises, — même poétiques : témoin le quatrain « Wer arme Brader gern erquickt » et la spirituelle réponse qu'y fit la jeune femme 5. Mais comment a-t-il pu gémir sur la disette d'amitiés, sinon aux « heures mauvaises », aux heures où tombent ses nerfs ? Car, suivant ses propres paroles, il semble vraiment « qu'il n'ait qu'à frapper du pied sur le sol 6 » pour en faire sortir les gens intéressants à voir. Il a rencontré, .par exemple, chez les Wussow, une demoiselle von Gossler, cultivée, musicienne, enthousiaste d' « Immensee » et d' « Hinzelmeier », dont elle comble l'auteur de petits gâteaux, destinés à lui montrer « que la poésie a ses douceurs 7 » ; puis la sœur de Mme de Wussow, Mme Servière, mère d'une fille fort jolie 8. Avec cela, le contact est repris avec le pays natal ; du moins Constanze peut-elle passer quelque temps à Segeberg : le poète, faute d'argent, reste en Thuringe. Aussi, quand arrive la Noël, sa nostalgie renaît : il évoque, une fois de plus, les Noëls de Husum. « Je vis, malgré « mes enfants si chers et si vivants, trop dans l'autrefois, car « mon présent est trop pauvre. . . » Gomme ce passé, à côté,
(1) B. H., 5 sept. 58.
(2) Piotsch, loc. cit., ibid.
(3) B. H., 6 avril et 13 juillet 60.
(4) Cf. lettre du 15 oct. 57 {cil G. S., II5 64).
(5) B. H., 31 janv. 58.
(6) A Brinkm., 1er mars 57.
(7) B. H., 29 sept. 58.
(8) Ibid.
lui paraît « grand, et clair, et lointain, et assis sur' des bases étemelles ! * »
Mais ses accès de pessimisme se raréfient 2. Le rayon de soleil qui tombe sur son papier pendant qu'il écrit à ses parents 3 éclaire, dirait-on, maintenant sa vie.« Il semble que mon existence ait repris un peu ses ailes.» En mars 59, c'est toute une avalanche de violettes, que les enfants cueillent avec frénésie, et le poète chante : « les enfants ont cueilli les « violettes, toutes, toutes celles qui fleurissaient dans le fossé « près du moulin. Le printemps est là, ils le veulent enfermer « dans leurs petits poings 4 ». — Réunions d'amis, cartes, billard, visites et voyages en perpective, — vraiment le ciel de Storm se rassérène.
Survient aussi « un petit enrichissement » pour la vie de la petite cité 5 : Storm a pu y faire renaître la chorale de Husum. , Cela s'est d'abord appelé « Gemischtes Gesangskrânzchen », réunions tout à fait simples, tous les lundis, chez chacun des sociétaires à son tour, avec une simple tasse de thé, un verre de bière et quelques gâteaux. Du premier coup, Storm a pu grouper 14 chanteurs sous sa baguette de chef d'orchestre 6, et il apprécie vite l'excellence des voix thuringiennes. D'autres artistes de passage leur apportent de belles heures d'art : à l'automne, un camarade de Storm, Becker 7, en visite avec sa femme, est un musicien averti et un accompagnateur hors ligne : « en 4 jours, dit le poète, j'ai plus chanté que dans ces
(1) B. H., 19déc. 58.
(2) B. IL, 5 sept. 58 ; 26 mars 59.
(3) B. H., 26 mars 59.
(4) VIII, 231 « Mai, 2 ». — Cf. B. H., 26 m?rs 59 (termes à peu près identiquos à coux du quatrain.
(5) B. H., 26 mars et 4 mai 59.
(6) A. H. Harzen-Mûller donne (arl cit. de la Dtc Militâr-Musikzeitung) la « Glocke » de Romberg comme exécutée pr l'anniversaire de Schiller, le 10 nov. 59 : Cf. B. H., 6 avril 60 le progr. d'un concert où figure comme pièce de résistance la « Erste Walpurgisnacht » de Mendelssohn et l'ouverturo d'un parent de St., Ludw. Scherfï. Piotsch (Er. II, 97) menlionno un co.icort donné en pleiu air, un soir d'août 61 , avec un succès très grand.
(7) « Obergerichtsadvokat » à Oldenburg.
« quatre dernière^ années * ». Très peu après, Gustav Schuhmann, « le meilleur pianiste de Berlin », leur donne, surtout avec l'ouverture du Freyschiïtz arrangée par Liszt, une « fabuleuse » jouissance musicale 2. Storm lui-même — enfin ! — a un piano 3 sur lequel il recommence à travailler régulièrement : il est arrivé à jouer ,« vraiment gentiment » la sonate de Beethoven en fa mineur. La musique redevient, comme autrefois, « la compagne de sa vie 4.
Enfin — et surtout — ■ on peut se permettre, l'été de 59, le plus désiré des voyages : celui de Husum, en famille. Les fils renoués avec la terre natale, les amis, les parents ; la joie de voir le bonheur et le rire réinstallés dans la maison ancestrale avec Emil, son plus jeune frère et sa « ravissante » jeune femme 5 : c'est tout un « riche morceau d'existence » que le poète rapporte sous forme de souvenirs 6.
« Me reposer complètement, écrivait Storm le 26 mars préce cèdent 7, je n'y viendrai pas de sitôt. Il y a d'abord mes « odieux dossiers, puis mes quatre enfants : les petits veulent « qu'on leur raconte une histoire, qu'on leur peigne un animal ; « avec les grands, il faut entonner tous les jours du latin — ■ « puis, la poésie est là, qui,veut quelque chose de moi. . . » Il est obligé « littéralement de voler » à son métier de juge les quelques instants nécessaires à « un petit travail poétique »
(1) B. H., 22 sopt. 59.
(2) Ibid.
(3) B. H., 4 mai 59. (Probablement loué, car la lettre du 6 avril 60 (B. H.) fait allusion à un piano offert par ]e père de St. à son fils et sa belle -fille.)
(4) B. H., 6 avril 60.
(5) Lotte Esmarch, troisième sœur de Constanze. (L'aînée était Constanze : sa cadette, Marie, avait épousé le pasteur Hans Feddersen, de Dreelsdorf, près Husum. Après Lotte venait Hélène, mariée en secondes noces au Dr. Stolle. La cinquième, Sophie, épousa plus tard le marchand de bois Fried. Jensen, de Neumunster ; la dernière, Lolo, Gustav Nilssen, « Oberamtsrichter » (en 1860, à Segeberg ; B. H., 18 sept. 60).
(6) B. H., 22 sept. 59.
qu'il veut mettre sur pied, ci. s'il aboutit, c'est, dit-il, parce qu'il avait le couteau sur la £orsj;e 1 ». Sans doute ce « petit bravai] » désigne-t-il les « Spàle Hosen 2- » qu'il a lues chez son frère Otto tout de suite après la mi-septembre. Ces « roses tardives » dont le poète se décide à humer le parfum, elles sont bien filles de cette année, où de joyeuses promesses éclosent dans son existence. « Sùhnungsnovelle » aussi, qui prolonge la chaîne déjà commencée par « Trost », « Nachts » ,« Gedenkst du noch 3 », et proclame, non seulement le plein retour à l'épouse, mais l'ère de i' « adoration passionnée de la femme en elle 4». Ces fleurs de l'amour et de la jeunesse, le poète veut les cueillir tant qu'il en est encore l'heure, et la femme exquise qui aime tant les roses, qui donc est-elle, sinon Constanze ? Voici son beau profil, ses yeux d'une limpidité enfantine, ses cheveux d'or, son air toujours virginal, la noblesse de sa démarche et de ses gestes, beaux et calmes comme son cœur sûr de l'amour :
« Elle n'était plus jeune 5, mais dans ses mouvements, il y avait encore « l'aisance de la jeunesse et ses yeux au'regard tranquille étaient d'une « limpidité enfantine. . . Lorsqu'elle descendait, toute fraîche habillée « pour le déjouner du matin, c'est lui (son mari) que ses yeux cherchaient « d'abord pour lui poser silencieusement cette question : ost-ce que jeté « plais ainsi ? . . . Et il recevait la main qu'elle lui tendait comme si elle
(1) B. H. 4 mai 59.
(2) Publ dans 1' « Argo » pour 1860, p. 31-36. — Sans changements dans S. W.
(3) Cf. à Egg., 12 janv. 58 : « Ce que fait dame Constanze ? Elle est sereine, en bonne santé ot, comme toujours, le cœur de la maison ».
(4) A Brinkm, 21 avril 66.
(5) Cf. B. H. mars 62 : Avant d'aller en soirée, St. a piqué dans les cheveux de Constanze un camélia, fleuri dans leur jardin. « Jamais fleur, dit-il, no fut mieux en place ». Et il cite ce texte, du « Paulus » de MendoRsohn (qu'il chante, à l'époque, avec sa chorale): « Denn wonn der Leib gloich sti'rbt, doch wird die Seelo leben ». Ce visage a beau perdre les séductions de la jounesse — qui n'émeuvent que les sens — , il rayonne aux jours de santé, d'une sorte do beauté spirituelle si délicate, qu'elle onchante même les compagnes et los contemporaines de Constanze. Encore plus que par le passé, a la rare simplicité, la pureté do toute sa ^>orsonno< l'entourent constamment comme d'une atmosphère do jeunosso. »
« la lui donnait pour la première fois. Parfois, lorsqu'il était assis dans « son bureau, à sa table de travail, elle arrivait, de son salon ou du jardin « d'hivor qui le précédait, et elle s'asseyait, sans rion dire, auprès do son « mari ; ou bien encore, s'étant approchée derrière sa chaise sans être vue, « elle lui posait, sans parler, la main sur l'épaule, comme p'our l'assurer « qu'elle était tout près de lui, qu'elle était là pour lui 1. . . »
Mieux que dans « Angelika », Storm a réussi à donner une forme artistique à ses confessions personnelles 2 ; il a laissé le soin du récit à un tiers, témoin de cet amour d'arrière-saison, et ami du mari, lequel est lui-même le chef et le créateur d'une très importante maison de commerce. Les deux camarades se sont perdus de vue pendant vingt ans et se retrouvent. Mais non pas à Husum, sur la côte âpre de la mer du nord. Il faut que cette idylle d'automne se déroule aux rivages souriants de la Baltique, sur une belle terrasse, devant des jardins parfumés qui se prolongent en prairies tendres jusqu'aux eaux bleues. De l'autre côté du fjord, comme Storm l'a vu à Kiel, montent en pente douce des hêtraies qui commencent à se dorer. Car on est en octobre, et les hauts peupliers qui bordent la terrasse font comme des coulisses sombres au bleu doux et profond du ciel. Elle passe, la femme toujours jeune, en souriant silencieusement, sa fillette à la main. La fumée et le bruit d'un vapeur à l'horizon, viennent un instant tacher ce paysage de beauté et profaner son silence, tout comme le souci, l'inutile souci est venu troubler d'un nuage la sérénité de leur union. Car Rudolf maintenant va expliquer comment en lui, le bonheur de la possession s'est épanoui depuis peu seulement. Ce n'est plus, comme dans la vie du poète 3 une
(2) Er. Schmidt, Charakt. 427, voit ici le premier essai chez St. de traiter un problème « plus spécial » (aparleres). P. Remer (St. als nord. d. Dichter, 45) reprend cette idée et aperçoit là une transition entre la nouvelle « lyrique », dominée par une « Stimmung » unique, et la nouvelle « psychologique », à base de réalité.
(3) Néanmoins, détails vécus : I, 44 T« intérêt encourageant », le refuge aussi que St. trouve en Constanze ; leurs plans d'avenir dans le jardin de leurs parents ; le caractère simple et sûr de la jeune fiile, légèrement malicieuse ; I, 45 ; « Il était donc, en fin de compte, naturel qu'elle mît
autre femme qui s'est interposée, dès les fiançailles, entre ces deux êtres jeunes : non, c'est, comme dans « Angelika », l'élément matériel ; ici. les affaires, l'engrenage d'une entreprise commerciale où Rudolf s'est pris tout entier. « Ich hatte nicht « sic », dit-il en parlant de ses occupations : « sic hatten « mich 1 ». Et, plus il réussit dans son négoce, plus le réseau se resserre autour de lui, accapare toutes ses puissances, toute sa personne. — Mais un jour 2, cet idéaliste, ce savant manqué devenu, par nécessité, négociant, relit le Tristan et Isolde du vieux Gottfried. Une lecture, brusquement, peut nous faire toucher du doigt la profondeur de notre infortune, ou, au contraire, de notre félicité 3. Quand il relit la scène où Isolde accepte de la main de Tristan le philtre qui le,s enivrera tous deux, « un autre monde » s3 révèle à ce mari, à qui le dieu Hermès a mis sur les yeux le bandeau qu'Amour eût dû lui mettre. Et il se prend à regarder avec passion celle qui coud, les cils baissés sur son travail, tandis que, par la fenêtre, l'ombre des jeunes peupliers verdissants vient tomber et se jouer sur son front 4. Mais les forces mauvaises, les affaires qui aveuglent, ont repris le dessus et la rose délaissée, comme celle d' « Hinzelmeier », perd cette fraîcheur qui ne se retrouve plus. Heureusement, le lacs des combinaisons commerciales se desserre — ce lacs que Rudolf n'est pas homme à briser 5 — , et les yeux de celui qui ne voulait pas voir s'ouvrent. Son jardin qu'il fait dessiner et augmenter d'une symbolique roseraie, ce pavillon où le souci
sa main dans la mienne ot que moi, je gardasse cette main. . » ; I, 52 la femme en peignoir du matin, Fair toujours virginal ; I, 53 sa voix grave de contre-alto.
(1) Tout ce développement entrecoupé d'interruptions destinées à nous ramener sans cesse au présont.
(2) L'ami qui raconte, en tiers, cette crise conjugale, est mieux qualifié, étant extôriour à l'action, pour la décrire. Il lui est loisible, aussi, de s'interrompre, à un tournant du récit, (I, 46), pour faire passer la fillette, symbole de l'idylle familiale présente. (D° I, 48).
(3) V. k Marthe u. ihre Uhr » et « Immensee ».
(5) Pas plus qu'Eberhard ou Reinhard dans « Angelika » ou « Immenseet.
d'art se retrouve dans la mosaïque du sol, dans les sièges, les meubles, voire même les stores x ; les lectures de l'Odyssée et des Nibelungcn devant sa femme, la 'musique, attestent le réveil en lui du goût de la beauté. Mais le rien manque encore, qui allumera l'étincelle d'amour. De nouveau, c'est « Tristan », relu par hasard la veille, qui opérera le miracle. Rudolf est tombé sur l'épisode de la Grotte d'Amour 2, où les deux amants cachent, dans le désert, leur chaude idylle. Devant l'enchantement d'une matinée de juin, lui aussi, il renaît à la jeunesse, son âme refleurit : son pas s'accélère, sa marche s'assure. Il ouvre toutes grandes à l'air matinal les baies de sa maison encore ensommeillée, comme il va, lui, à quarante ans, s'ouvrir à la vie, la vie véritable 3. Le rameau en fleurs qui est à sa portée, il le cueillera : Isolde est là, toute blonde, plus belle, certes, que celle du poète « qui peut-être n'a jamais existé ». Il regarde avec des regards nouveaux son portrait, jeune fille, si suave, si. jeune ! Peut-être cette fraîcheur n'estelle pas encore tout à fait « la proie du passé ? » Vers ce passé il étend les bras 4. Vain regret, vain repentir : on ne reconstruit pas le passé, c'est la grande leçon stormienne. Mais quand même, à la coupe d'amour, Rudolf pourra boire encore, ardemment, à pleines gorgées : « trop tard — et cependant pas trop tard ! » Trop tard pour ressusciter ce qui est caduc, point trop tard pour jouir d'un dernier rayon d'automne. Et, comme tombent dans le soir, les dernières paroles du narrateur, une belle voix grave de femme chante dans la nuit : « 0 Jugend, o schône Rosenzeit 5 ! »
[T (2) Passagos résumés et paraphrasés par S't : Tristan, éd. Kûrschner XXVI, 16539 suiv. — XXVII, 16683 suiv. ; 16811 suiv. ; 17143 suiv. ; 17170 suiv. ; 17246 suiv. — Pour la solitude à deux; en forêt, cf. « Immensee » et « Ein grimes Blatt ».
(4) Sur la fréquence de ce geste choz St., v. Vlasimsky, Euphorion 1910, 636 suiv.
(5) I, 53. — Le 16 déc. 61, St. envoyait à Pietsch quelques « extraits de journaux ultramontains de Munich » qui fulminaient contre les « Gedichte » en général et les « Spâte Rosen » spécialement.
L'année 59 ne fut pas seulemenl celle des « Spâte Roscn » ; elle vit aussi une publication d'un autre genre, sur laquelle, chose exceptionnelle, Storm n'est guère prodigue de détails dans ses lel I res ' : une an1 hôlogie des poèl es d'amour eu Allcmagne depuis Joh. Christian Giinther 2. Comment en vint-il à publier ce choix ? Quand commença-t-il à s'en occuper? — Nul texte, jusqu^ici, pour nous renseigner. « Une codification » : Ici es| le sous-litre qu'il donne à ce florilège. Et, tout de suite, il s'explique dans une préface.
Peut-être parée que l'on a trop . produit de poésies, le public allemand méconnaît le lyrisme ; il laisse le médiocre s'implanter en maître, il ne l'ait pas attention au talent. Storm veut contribuer à l'éclairer sur ce que doit être le vrai lyrisme, à le lui faire mieux comprendre, en rassemblait à son usage ee qui, dans un genre spécial (le lyrisme d'amour) est né viable. Par « poésie d'amour x. il entendra, non pas des poésies sans amour ou sur l'amour, mais des poésies « où l'on a réussi à capter» l'atmosphère de ce senti- « ment sous une forme artistique, et à le faire passer chez « l'auditeur ». On proscrira donc ici les badinages des « poètes à perruque », les rêvasseries des « Hainbùndler », et parmi les modernes, les délayages de certains .versificateurs célèbres qui, d'une crise de sentiment, fabriquent une douzaine de poèmes ; comme on exclura les fadeurs apprêtées qui ne viennent pas du cœur, ou encore ces débordements de passion sans pudeur où se complaisent maint poète et mainte poétesse.
La moisson n'est pas abondante. Beaucoup de poèmes ne sont réussis qu'en partie ; peu sont complètement exempts de pathos. C'est souvent tout un déballage d'images ; ils s'encombrent de mots sourds, qui ne sonnent pas, ou de vers trop mous, sans nerfs ni sang. « L'art de dire ce qu'ils souffrent,
(1) Allusion [dix ans après (!)]dans une lettro à Egg. du 8 mai 1869. — Les lettres à Constanze nous permettent do fixer à peu près le moment où fut écrito cette préface, la lettre du 9 juillet 58 surtout, où St. dit son ennui à remanier son toxte, qui doit êtro remis « avant 15 jours ».
(2) « Ûeutsche Liobesliodor soit Joh. Christ. Gunthor. Eine Codification v. Th. St., Borlin, Verl. v. Heinr. Schindler, 1859 ».
« n'est donné qu'à bien peu, et aux maîtres eux-mêmes à de « rares instants1». En tête, Storm a placé Giïnther 2, comme précurseur du lyrisme moderne : isolé, original en son temps, où nul n'avait l'idée d'exprimer dans la poésie sa propre personnalité. Son exemple, d'ailleurs, resta longtemps non suivi. Klopstock reprit cette tentative, mais sans trouver d'accents que l'oreille allemande ait pu retenir. Claudius, Bùrger et Gœthe ; voilà ceux qui ont découvert, pour exprimer P « accent de la nature », la forme d'art national. C'est d'eux que date le lyrisme moderne. Biïrger, un peu débridé, rarement impeccable, tombe souvent dans l'abstraction, le lieu commun. Cependant, une vie chaude et enivrante court dans son « Abendphantasie eines Liebenden 3 ». Gœthe, c'est la grâce, la fraîcheur, la santé ; d'instinct 4, il sent la nature telle qu'elle est, sans se laisser acoquiner à la convention. Auprès de lui, tous les autres pâlissent : Gôcking, J. G. Jacobi, Hôlty « mort avant de s'être réveillé du rêve à la vie ».
Les romantiques ont cherché à rendre l'ambiance poétique que nous appelons « Stimmung » en décrivant, à côté de Pimpression ressentie, le milieu d'où est issue cette impression. Mais presque toujours, ils s'en tiennent au détail, le sentiment n'étant pas assez fort, chez eux, pour les entraîner dans son torrent. Même les Volkslieder du « Wunderhorn », essai de retour à la simplicité, ils les gâtent par des additions artifi-
(1) Comme poésies absolument sans taches, St. cite : « Freudvoll und leidvoll », de Gœthe, et : « Frùh, wenn die Hàhne krâh'n », de Môrike.
(2) Il donne, de Gûnther (p. 3) : « An Lenoren ».
(3) Donnée par St. à sa p. 5, avec le « Liebeszauber », p. 7 et « Mollis Abschied », p. 10.
(4) Cf. ce que St écrira 10 ans plus tard, dans ses « Notizen zum Haus- 1 buch » (Bôhme, Nachtr. 216-217) : Gœthe, qu'on proclame par tradition
le plus grand lyrique allemand, no Test que par exception dans ses petites poésies d'amour. Le ton est souvent bien plus conventionnel que chez Claudius, p. ex., ou alors il ne dépasse pas la poésie personnelle, de circonstance. Parfois aussi, telle pièce, qu'il a composée trop vieux, sent l'effort. « Gœthe se montre rarement un maître, tant dans sa forme métri- « que que dans cette forme poétique qui est uniquement affaire de génie, « et consiste peut-être à donner à l'impression son expression parfaite « en y faisant correspondre un certain mouvement rythmique du vers ».
cielles. Puis, on s'est cru délié de l'obligation de composer, de suivre logiquement sa pensée jusqu'au bout. Tieck réussit par exception. Son sentiment de la nature dépasse d'assez rares fois le bégaiement. Arnim, souvent tout plein d'authentique lyrisme, ne parvient pas à la clarté. Brentano, fréquemment mélodieux, est inégal ; les aimables lieder improvisés d'Eichendorff sont un peu trop exclusivement traversés par le thème de la caducité universelle. Ghamisso, dans son « Frauen-Lieben und-Leben » est artificiel et verse souvent dans la rhétorique maniérée.
Depuis Gœthe, Uhland a réussi à obtenir l'effet le plus pur : tout son art consiste à exprimer sous une forme artistique le « cri » même de la nature, fïeine, comme peu d'autres, a montré ce que peuvent les mots les plus simples, dès qu'on a trouvé pour les accompagner la mélodie rythmique. Il a élevé le « Stimmungsgedicht » au rang de genre spécial en transportant, avec un sens rare de ce qui est essentiel, le lecteur au milieu d'une situation pathétique, puis en l'abandonnant, sans dire plus, à des sensations. « Il fait naître autour de « nous le jour et la nuit, et il verse à flots dans notre cœur la « totalité de l'impression qu'à l'heure la plus favorable, nous « eussions pu nous-mêmes recevoir de la nature ». Certes, il ne sied pas de taire ses fautes, imputables tant à lui qu'à son temps. Mais « qui donc a pu être jeune avec son « Buch der « Lieder », et ne pas voir le monde sous un éclairage magique, « comme s'il avait reçu le don d'une seconde et merveilleuse « existence ? » Chez lui, le lied d'amour s'élargit, quitte un motif erotique initial pour devenir plus général ; et Storm vante l'originalité du « Romanzero », où le monde coloré de la passion s'illumine de torches funèbres.
La poésie d'un Dingelstedt, avec sa fureur sensuelle, a apporté au lyrisme allemand une note nouvelle, dont ce qui n'est pas moit encore peut être envisagé comme un progrès. Rûckert dépasse rarement la «réflexion » gracieuse et contemplative, mais il est agréable dans son « Friïhlingsgarten ». Les vers d'Immermann ont une réelle profondeur de sentiment ; il est puissant et concis dans son « Tristan ».
Enfin, chez Ferrand 1, trop tôt dispara, règne un silence sépulcral qui rappelle Hôlty.
Si mince est le trésor du vrai lyrisme d'amour qu'il faut se garder de mépriser ce peu. Car, à presque tous ceux qui, actuellement, -se donnent comme poètes et sont, par la critique et le public, acceptés comme tels, il manque ce qui fait la distinction principale entre le poète et le penseur : l'art de donner à ce qu'ils conçoivent la forme poétique, « die Fâhigkeit der Formgebung ».
Après cette préface, précieuse surtout par les jugements que Storm y porte sur des écrivains dont, pour beaucoup; il est le tributaire, Walther von der Vogelweide ouvre, la collection, à titre de grand-ancêtre du lyrisme d'amour. Puis viennent, après un échantillon de Joh. Christ. Giinther, quatre pièces de Bûrger et 22 de Gœthe, contre deux seulement de Schiller, qui reste, pour Storm, un « Gedankenpoet2». Hôlderlin apporte une pièce, Tieck trois : vient ensuite toute une guirlande de Volkslieder. Dans Brentano, Arnirn et Eichendorfï, Storm a glané un nombre à peu près égal de piécettes 3. Just. Kerner ne figure ici qu'avec son « Abschied » tandis qu'à Rûckert la part a été faite plus large 4. Cinq lieder donnent une idée de Uhland et de Wilhelm Muller, un seul de Chamisso. La part du lion échoit à Heine, comme bien on pense. Lenau a aussi un beau lot. Immermann, Mosen, Seidl nous amènent à Eduard Môrike (7 échantillons). Parmi les autres modernes, à côté des noms à succès, comme Freiligrath, Geibel, que Storm a tenu à ne pas éliminer ici 5, Hebbel, Hermann Lingg, (malgré ses affinités avec Gottschall); des noms moins connus ou même obscurs : Heinrich Kletke, Feuchtersleben, Karl Beck, Friedrich Gùll ; enfin un compatriote et les amis
(1) Pseudonyme d'Eduard Schulz (1813-1842) : « Gedichte », 1834 et
(2) V. la liste dos licdor gœthéens choisis par St., dans Bôhme, Nachtr. 197 suiv. — De Schiller, St. n'admet ici que : « Das Geheimniss » (p. 46) et « Des Màdchens Klago » (p. 48).
(3) 5 de Brentano, G d' Arnim, 5 d' Eichendorfï.
(4) 7 lieder.
(5) 2 apports.
de Storm : soit Klaus Groth, puis Ferdinand Rose, Thcodor Mommsen (amplement représenté), Paul Heyse.
Pas plus que sur la genèse, nous ne sommes éclairés sur le succès qu'à obtenu ce recueil. La seule appréciation qui nous soit transmise est plus curieuse par le nom glorieux de son auteur que par sa teneur même. F. Hebbcl, dans V « Illustrierte Zeitung » du 20 août 59, loue le choix judicieux du sonneur, et ,ne blâme que l'admission de Theodor Mommsen, qui s'est acquis comme historien d'assez beaux états de service pour faire oublier « pareille poésie de mirliton » (Bonbondevisen-poesie). L.'empressement du public a acheter les « Deutsche Licbeslieder » ne semble pas avoir été très grand ; car nous n'avons pas connaissance d'une seconde édition.
L'annéel860 n'apporte guère qu'une minuscule,mais incomparable perle lyrique, et une petite nouvelle. — Revue des amis berlinois: Eggers, Merckel, Lepel, etc... passée par Fontane (retour de Londres depuis janvier 59 et qui vient d'entrer comme rédacteur à la « Kreuzzeitung », « s'exposant « ainsi, plaisante-t-il, à l'inévitable mépris d'un libre citoyen « du Schleswig-Holstein x ») ; à Heiligenstadt, intimité toujours plus grande avec les Wussow 2 ; malgré beaucoup de réunions et de bonne musique, plaintes du poète sur sa santé3, son éloignement.du pays natal, qui lui fait « perdre le sol sous les pieds » ( « le souci, sous quelque forme qu'il apparaisse, « écrit-il avec clairvoyance, est pour l'instant mon plus grand « ennemi ») ; enfin, à la mi-août, le bienheureux départ pour Husum et Segeberg, immédiatement après la naissance de la
(1) A St., mi-juillet GO. V. dans cette même lettre son mot sur Hoyse : « Tous les 2 ans, un enfant ; tous los ans, un drame ; tous les 6 mois, une nouvelle ».
(2) -13. II., 6 avril 60.
(3) 13. H., 13 juillet et 4 août ; 1er sopt. 60 à Pietsch.
petite Lucie, cinquième enfant du ménage. Au retour, l'habituelle crise de « Heimweh », le désespoir que « zu Hause » ne soit pas pour lui « daheim », et « daheim », « zu Hause » — à tel point qu'il est quelques jours avant d'oser sortir, à Heiligenstadt, et revoir « cette patrie qu'il doit subir 1». Par surcroît, il lui faut batailler avec « ces étrangers » (l'administration prussienne) qui cherchent à lui rogner honteusement une portion de ses appointements, sous couleur de congé2.
A Segeberg, Storm a vraisemblablement rencontré la jeune femme de son beau -frère Hermann Esmarch 3 ; il soupçonne chez elle un prochain espoir de maternité4. C'est l'été : les blés mûrs ondulent au soleil. Un rapprochement se fait dans l'imagination du poète entre l'état de la jeune femme et la nature merveilleusement féconde, les épis lourds de grain, la baie qui se gonfle sur les branches d'épine-vinette : « jeune femme, à quoi donc songes-tu ? » On conçoit qu'à propos de ce « Kalendervers » aux images puissamment évocatrices et rapides, aux voyelles bien sonnantes et savamment alternées5, mêlées à des consonnes judicieusement choisies 6, Storm ait un jour écrit : « Gibt's noch sonst ein Sommerlied 7 ? »
« Que serait un poète sans humour ? » disait Storm, au soir de sa vie, à un jeune admirateur 8. Ailleurs 9, il qualifiait l'hu-
(1) B. H., 30 sept. 60.
(2) B. H. 27 oct. 60.
(3) Hermann, le 2e fils du bourgmestre Esmarch, avait épousé Susanne Todsen (Esm. Familienchron. 81).
(4) Herrmann, 89 (tient le renseignent de Mlle Gert. St.).
(5) Herrmann, 127.
(6) Consonnes initiales, particulièrement moelleuses dans nmrm, schwiïït, Flur ; « Stabreim » au premier vers (Herrmann), 126.
(7) AKuh,22déc.71.— « Juli «fut publ. dans 4e éd. Ged., p. 81 (VIII 231). Herrmann, (78, note) rapproche d'un lied des « Kronenwâchter » d'Arnim (que St. prise fort). — Cf. aussi la pièce « Der junge Ehemann » dans « Frùhllng u. Liebe » d'Eichendorff : « Und unten imleisen Winde Regt sich das Kornfeld akum ».
(8) Alf. Biese (« Die Lebensbejahung. . . 1912, p. 11.)— Cf. du même : F. Reuter, H. Seidol. . . u. d. Humor, p. 1.).
(9) A Pietsch, 2 sept. 68.
mour d' « ingrédient principal de toute œuvre d'art ». Et l'on pourrait, reprendre, pour le lui appliquer, le mot de Hebbel : « L'humour est une ex! ension du lyrisme, l ». I )ans tout lyrique se dissimule un humoriste, qui proclame le triomphe du moi sur l'univers. Il va de l'humour, de l'humour à la Dickens et la Kaabe, dans cette apothéose, dès « Marthe und ihre Uhr », de l'infiniment petit, aussi bien parmi les hommes que parmi les objets, et le poète frison se rapproche, ici encore, des peintres de l'autre Frise, de l'école néerlandaise. Humoristiques, le costume vieillot et la rêverie interrompue de R^inhardt vieilli, dans « Immensee », sa résignation, comme aussi la façon d'être des héros d' « Angelika » ou de « Spàte Rosen ». Un thème qui va devenir perpétuel chez Storm : le triomphe final du faible 2, est essentiellement humoristique. Si le rire est une supériorité sociale, l'humour est une revanche sur la vie. — Quand il parlait d'une « petite histoire légèrement humoristique à peu près esquissée dans sa tête 3 », le poète, il semble bien, faisait allusion à sa nouvelle de 1860 : « Driïben am Markl i ».
Le petit docteur en frac bleu qui pêche, flanqué de son minuscule chien noir, et rabroue, tout en se dérangeant pour elle, la vieille paysanne geignarde qui vient faire sauver son poisson, c'est un faux bourru, comme nombre de personnages chez Jean-Paul ou chez Dickens. Cœur et bourse ouverts pour les humbles, indifférent à l'endroit des « gens huppés 5 », c'est, au fond, une vraie sensitive : voyons-le caresser son
(1) Hobbol, Tageb. I, 984 (R. M. Werner).
(2) Essentiel à l'époque : cf. Raabe, « Chronik der Sperlinggasse », (1857) et « dor Hungorpastor » (1864) ; Kellor « D. Leute v. Seldwyla » (1856), les romans d'Auerbach, les premières œuvres de Froytag et Spielhagen.
(3) A Egg., 11 janvier 58. D'après cette lottro, il somblo quo St. ait eu dès ce moment l'idée do « Dr. am Markt », mais le germe des « Spâte Rosen » aurait plus vite lové en lui. le sujet lui tonant plus à cœur.
(4) Publ. d'abord dans : « Hacklandors Uber Land u. Meor », 1801 n° 37 (p. 582) et 38 (p. 598). — Reproduite dans les S. W. avec très légèros modifications.
chien « avec cette tendresse profonde que témoignent, en pré- « sence d'autres personnes, les gens solitaires aux animaux « habitués à eux 1 ». Maintenant, dans sa chambre de célibataire 2, il évoque l'événement, pour d'autres yeux infime, mais qui, à lui, a bouleversé sa vie (ainsi, des faits minimes révolutionnent l'existence des maîtres d'école ou des pasteurs de Jean-Paul). Appelé en consultation près du vieux gérant du magasin d'en face, il a rencontré « Mamsell Sophie », la fille du bourgmestre propriétaire de la boutique 3. On a traversé ensemble la place du Marché 4, on s'est revu dans le magasin, puis au chevet du bon Friedeberg : et, tandis qu3 l'excellent peut docteur prend feu comme paille, le regard amusé et impitoyable de la jeune fille détaille sa silhouette rebondie et dodue, les cordons de son plastron qui font une fugue par-dessus son col, son toupet mal peigné dont les mèches rebelles pointent vers le ciel, comme des langues de feu. Et comme, surprise dans cette contemplation, elle rougit et se mord les lèvres^pour ne pas pouffer, le petit homme se croit aimé. Revenu en tête à tête avec sa vieille mère, il rit, à propos de rien, d'un rire homérique, il déclame l'ode à Lalage d'Horace : son imagination court la poste, et le voilà qui
(1) II, 176. Remarquer la marche de cette description, au rebours des procédés habituels à St. : les engins de pêche, le chien,' puis le Dr luimême, — et seulement à la fin, Findication de la saison et de l'heure du jour.
(2) Comme dans « Immensee », St., ici, prend son héros dehors, puis le ramène chez lui où, par l'intermédiaire judicieux d'un livre de comptes (Cf. le tableau d'« Immensee »), il le fait redescendre vers le passé. Il faut relever, comme nouvelle et hardie, cette double description de la « chambre nuptiale » (II, 182-183 et 193-194).
(4) Le vieux Friedeberg s'appelait, dans la vio réelle, Fri&debeck (Dotlef- Otto) : il gérait lo magasin d'épicerio d'Ingwer Woldsen, dans la Krâmorstrasse, à Husum, ot mourut en 1882. La maison à pignon existo toujours : quelques-uns des tilleuls subsistent. Certains traits attribués au Docteur pourraient bien avoir été empruntés au Dr Kuhlmann (v. Br. an d. Braut, 308). Lo « Sofa» décrit (II, 193-194) a fait partie du mobilier du poète lui-même, au moins à Hademarschen (Communie, de M. lo pasteur Esmarch.).
dépense boutes >(^> économies à faire, d'avance, meubler et tapisser d'un beau papier qui représente Paul et Virginie, la chambre, où, triomphant, il intronisera Sophie, devenue « Frau Dpktor 1. » Déjà, il s'est commandé un frac tout neuf pour la cérémonie. Et cet écart enl re Le vagabondage de l'imagination et les rudesses de la réalité, entre la joie naïve et comique d'un impulsif et les tristesses que lui ménagent l'avenir, voilà un génie d'humour, analogue à celui que nous retrouverons au fond du « Grimer Heinrich » de Relier. Notre rire, comme celui du « Justizrath » — qui est de cœur avec le Docteur son ami, tout en s'amusant à ses frais 2 — , notre rire s'émeut de pitié pour lui quand son beau rêve fait faillite après la scène annonciatrice du jardin — couronnement des entrevues avec Sophie, comiques et passionnées à la fois. L'infortuné ne va-t-il pas apprendre'de la bouche même du « Justizrath », son rival heureux, sa propre banqueroute ? Et son visage même, son visage laid, mais sur lequel la malice bon enfant pouvait mettre une grâce passagère 3 . — son visage, à ce moment encore, est aussi comique que touchant, dans la glace qui reflète la broussaille des cheveux couronnant une figure ronde et inexpressive, mais aussi un regard si mélancolique 4 ! C'est fini : il ferme sa chambre, « leur » chambre ! et il met la clé dans sa poche : il y a du drame dans cette petite comédie. En philosophant, ce « Hagestolz 5 » poussé à la charge essaiera de « rétablir l'équilibre de son cœur 5 », de voir la chose de haut, impersonnelle-
(1) II, 191-196. Commo l'imagination du doctour, le récit, intentionnellement, vagaborïdo du présont au passé (transition : le vieux Friedeberg, II, 178), puis du passé au présent (II, 181, au point même où nous avait laissés la fin du 1er paragraphe : IJ, 176) ; du présent il rotourne au passé (« Damais, an einom Vormittag vor violon Jahren. . . II, 183 ; suito de l'idylle, 8 jours après la première rencontre, jusqu'à sa fin) et nous ramèno progressivement au présont par un simplo : « Jetzt waron viele Jahre vergangen », II, 202.
(5) II, 201-202: v. l'épisode symboliquo des papillons et celui (II, 182) du chien Pancraz qui, dans son rêvo, croit happer dos mouches.
ment, en homme de science; sans succès, semble-t-il. Son refuge, ce sera le repos, l'isolement, son chien, le bien à faire de petites joies remplaçant le grand soleil du bonheur l. Rien n'est davantage dans la tradition de l'humour allemande ; et, de plus en plus, les héros st'ormiens finiront ainsi.
A côté de cette « humoresque » où se joue, même pas au tragique, une toute petite affaire de cœur, « Veronika », achevée en mars 1861 2, agite en peu de pages — trop peu, ont dit certains 3, pour un sujet si gros, — un considérable problème à la fois religieux et conjugal, qui la rattache, en partie au moins, au groupe de nouvelles conjugales "inauguré, deux ans auparavant, par les « Roses Tardives ».
Pour la première fois, c'est Heiligenstadt 4 le lieu de l'action. Le moulin du début est mentionné dans la lettre de Storm à ses parents du 24 décembre 56, et, dans les lettres du 4 mai 57 et du 6 avril 60 5, on retrouve comme des « études » pour
(1) Lo trait final a été fourni par un fait vécu, v. B. H., 14 déc. 61.
(2) Le 15 janvier 61 (B.H.),St. parle d'«une petite œuvre nouvelle qu'il a sous la plume » et qui ne veut pas avancer,^ cause de sa santé médiocre, Le 5 février, la nouvelle « marche lentement, mais sûrement, vers son achèvement ». (B. H.). Tous les 15 jours, St. conquiert de force une matinée libre qu'il réserve à la littérature. — Le 6 mars (ibid), malgré le manque de repos ot do silence indispensables, va être terminée « une petite œuvre, écrite et pensée petit à petit, avec des efforts inouïs, parmi les assignations et les décrets, lo bruit des enfants et des petits voisins ». — Vers midi, quand le soleil brillait, St. s'évadait (de la chambre brune, où tout le monde se tenait) dans la chambre bleue, pour y faire les cent pas ot là, parfois, lui venait l'inspiration qu'il ne pouvait trouver à côté, dans la pièco commune. — « V. » fut publ. pour la lre fois dans le « Bazar » pr. 62.
(3) Entro autres Tempeltey (34) et F. Wehl (65). Wehl reproche en outre à St. de n'avoir pas ménagé do catastrophe par le choc des éléments contraires et, ainsi, d'avoir supprimé tout pathétique.
(4) Eichentopf Diss. p. 26, rapprocho les descriptions de St. de celles de Westormuhlen dans los « Nachgolass. Blâtter » et, sans doute induit en erreur par le moulin, veut absolument placer à Westernùhlen la lre scène de la nouvelle.
(5) Cf. à Eggors, 2 3mai 57. Pour la première fois, les occupations judiciaires de St. lui fournissent des traits précis pour ses nouvelles.
les fonds de tableau très discrets fournis par la Thuringe. Car, à cette époque, dès qu'il abandonne, en ses récits, la presqu'île natale, Storm, dirait-on, ne se sent plus tenté de décrire : il repousse le paysage tout à fait à l'arrière-plan. Le dénouement d'une crise sentimentale et religieuse à la fois, tel est l'objet de la nouvelle. Le dénouement : il suffira, en effet, d'une incursion rapide vers le passé pour nous apprendre comment Veronika, la très jeune femme du « Justizrat », s'est laissée glisser jusqu'à aimer son cousin l'architecte, de passage dans la ville. Les voici en promenade : une vétille a amené, entre l'architecte et sa cousine, une de ces piques légères que suit, d'ordinaire, une réconciliation passionnée. Au moulin, comme tout à l'heure sur la route, quelle réserve chez Veronika, véritable amante stormienne, ennemie des bavardages ! Rudolf, le soupirant, parle, parle d'amour ; mais sa voix est couverte par le tintamarre de l'eau qui tombe du bief, et Veronika voit seulement ses gestes. Toutefois, la fatalité ne s'acharne pas toujours à séparer les amants : aveuglée par le soleil, Veronika frôlera de trop près la roue du moulin ; un rien, et elle serait emportée par le redoutable et symbolique engrenage, si Rudolf, d'un mouvement, ne la dégageait. Leurs yeux se sont rencontrés, dans un même élan de cœur : à la faveur du mugissement des eaux, le jeune homme s'épanche en paroles grisées et grisantes, qu'elle n'entend toujours pas, mais qu'elle devine et et dont elle s'enchante, les yeux clos, les mains dans les siennes. — Mais le moulin s'arrête, et (comme Marx au « Staatshof », réentendant le bruit de la mer) s'arrête, avec lui, le tentateur. Elle ausn, la jeune femme réagit, court retrouver son mari, à côté, dans cette chaumière thuringienne, où, parmi ces paysans acharnés au gain et qu'une agonie ne désarme pas, la vie lui apparaît dans toute sa misère nue, « route infinie et désolée, avec, au bout, la mort x ». Au retour, elle reste inséparable de son mari, et, pour dire adieu à son cousin, elle met ses gants, pour sentir de moins près le contact de la main qui l'a tentée.
Veronika est catholique, strictement pratiquante 1. En ce dimanche des Rameaux 2, elle regarde passer la procession ; les prières qu'elle entend « pour les pauvres pécheurs » rallument en elle le remords, et les appels des trompettes lui don^ nent, à l'avance, le frisson du Jugement Dernier. Elle tombe à genoux, sous l'accablement de sa faute 3. . . Pâques approche 4. Veronika hésite avant d'aller, comme de coutume, au confessional. Non seulement sa faute est lourde, pénible à avouer, mais le milieu où vit la jeune femme est sinon hostile, au moins indifférent à toute religion. Le Justizrath — ainsi les Storm — appartient « à ce petit groupe, qui grossissait « tous les jours, et se refusait à voir dans l'apparition du chris- « tianisme, au lieu d'un miracle, autre chose qu'une consé- « quence naturelle de 4' évolution intellectuelle de l'humanité. « Aussi lui-même n'allait dans aucune église : il laissait cepen- « dant sa femme — peut-être en attendant qu'insensiblement « elle se libérât d'elle-même — persévérer dans les habitudes « de sa jeunesse et de sa famille ». Veronika se ressaisit, se rend à l'église et commence sa confession. Mais, ni le sourire d'une Madone voisine au regard imprégné de miséricorde, ni l'éloquence du prêtre à la voix chaude, ne viennent à bout de la répugnance insurmontable qu'elle éprouve, « comme la « crainte d'un acte qui blesserait la pudeur, pire que celui « qu'elle était venue pour avouer ici ». — Puis, lé prêtre l'éloigné,« avec sa figure rouge, son encolure de taureau ». Elle prend peur, elle cherche à étouffer l'assaut du démon : peine perdue ; un sentiment s'est levé en elle, « plus fort que toute éloquence et que toutes les habitudes de sa jeunesse : » elle balbutie en hâte un pardon, et, sans avoir avoué sa faute, elle se dérobe,
(1) v. Il, 316.
(2) II, 322-324. Cf. B. H., 6" avril 60 (Vondredi-Saint) : « Dio katholischo Kirche feiert jetzt in nâchtlichen Prozessionen untor Fackeîbô- « louchtung ihre hoidnisch-christlichcn Fruhlingsfesto. » Cf. à Pietsch, 9 juin 57 : « Der Katholizismus prangt hior in seinor ganzen Ostcnta- « tion ».
(4)Ici réapparaît (depuis « Hinzclmeier ») la scission nette en chapitres, dont chacun porte un titre distinct.
bien vite, elle sort de ces murs où elle (''touffe. Une voix d'enfant lui offre un bouquet de primevères ; et c'est * « comme un message pour son cœur ». La nature, la nature qu'elle voit et comprend, désormais, directement, sans milieu réfringent qui B'interpose", — cette nature qui a consolé les amants désolés d' « Immensee » et d' « Angelika », — elle sera pour elle un refuge accueillant et sûr. Certes, le sentier est dur à monter jusqu'à la cime. Mais, de ce point de vue, quel horizon ! D'un clocher monte, lourd de signification, le « Bequiescal ». Devant elle aussi, maintenant, le livre se déroule tout entier 2, et elle y lit la ligne de conduite à tenir ; redescendue chez elle, elle confessera sa faute au seul homme qui doive en entendre l'aveu : à son mari, dont elle sent, tandis qu'elle libère son cœur coupable, se resserrer l'étreinte, toujours plus tendre 3 . . .
Si en raison même de ses tendances, cette « histoire idéale d'adultère » dut provoquer des tempêtes dans les journaux catholiques de la région 4, des voix orthodoxes pourtant se sont élevées pour la défendre. Berthold Stein 5 a évoqué les excellents rapports de Storm avec les catholiques.de Heiligenstadt, et reconnu l'esprit d'impartialité avec lequel le poète décrit la procesi ion, la confession 6 : il se représente ce que fussent devenues ces deux scènes, sous la plume d'un Heyse ou a'un Gottfried Keller ! — Aussi bien, la crise religieuse est-elle l'essentiel dans « Veronika ?» Le conflit capital ici, n'est-ce pas surtout U latte constante, dramatique, entre le rêve — la tentation d'adultère, l'illusion religieuse aussi — et la réalité ; duel où triomphe la réalité qui guérit ?
(1) II, 328. Cf. la poésio : « Dcr Zwoifel » (S. W. 230) parue pour la première fois en 18G4.
(2) « Vor Tag », VIII, 234.
(4) Kinzel, Aus Hôhen uncl Tiefen, 1901, IV, 273-304.
(5) Borromaeus-Blaettor, III, 109 sqq. (Année 1905-06). Cf. au contraire, jugoment enthousiaste anonyme de la Drosdner Zeitung (cité par St. à Pietsch, 18 oct. 61), où « Ver. » est appelée chef-d'œuvre.
(6) Storm a soin, p. ex. de motiver l'insuccès du confesseur, en partie au moins, par son extrême fatiguo.
Le « point brillant » de l'année suivante — 1861 — , ce fut incontestablement la visite de Pietsch. Cette visite, l'artiste l'a narrée par le menu, au cours de ses « Souvenirs * ». Il y dit l'impression de confort, d'intimité familiale ressentie, sitôt franchi le seuil des Storm ; il y vante le charme extrême de leur accueil. A son avis, le meilleur momenl de la journée, c'est le soir, l'heure du thé, où, tout en dégustant le breuvage savamment préparé (Storm prétend, qu'à la façon de faire le thé, on reconnaît l'homme), on causede ce qui vous tient, le plus à cœur. Pui: , le maître de maison lit « de sa voix sonore, mais « délicatement voilée» une de ses œuvres favorites : une poésie de Môrike, « Hanne Nùtte » ou toute autre œuvre de Reuter 2, du Tieck, de l'Eichendorff, ou quelque histoire à faire dresser le poil sur la tête3. Pour varier les effets, il interprète tel ou tel auteur humoristique, de préférence en bas-allemand, et sa lecture est irrésistible. On chante également du Schumann *, du Schubert : Constanze, de son beau contralto, moelleux et plein, Storm de sa voix de ténor agréable et nuancée ; chez l'un et l'autre, la technique n'est pas toujours impeccable, mais elle reste constamment expressive et rend très heureusement les intentions du poète et du compositeur. — Sans doute, les enfants sont bien un peu bruyants et le bon Pietsch ne s'enthousiasme guère pour les méthodes de Storm en fait d'éducation5 ? De même, la tenue du ménage, elle aussi, « nicht
(1) Erinn., II, 87 suiv.
(2) A cette époque, St. lit beaucoup de Reuter et de Kl. Groth : v. B.H., 5 févr. 61, où St. remercie son père de lui avoir envoyé « Hanne. Nùtte», qu'il lit avec enthousiasme. Suit un jugement sur Reuter ; v. B.H. 6 mars 61).
(3) Pietsch mentionne le recueil de Bechstein: « Sammlung v.Hexen-u- Gespenstergeschichten ».
(4) P. cite entre autres une belle interprétation de « Der Rose Pilgerfahrt », de Schumann. — Cf. Piotsch, Westerm. Bd. 25 p. 109, col. 2.
(5) II, 95. — Cf. B. H., 2 sept. 58, où Storm explique : « Corriger est plus facile, mais ce n'est pas élever ». — [Cf. ibid.,29 sept. 58. — Même témoignage chez Fontane, v. 20 bis 30, p. 362.
allzu genau genommen », pourrait être plus parfaite ; mais les compensations abondent, au foyer comme au dehors. Au dehors, ce sont avant tout, les promenades du son « où « il est si doux de penser tout haut avec l'ami », dit Pietsch en citant Lessing. On s'en va vers la crête de l'Yberg : une fois au sommet, on s'étend sur la mousse, ou l'on s'adosse à quelque rocher et, tandis qu'on regarde le soleil s'enfoncer dans le couchant en feu, Wussovv entonne, en allemand ou en anglais, l'un des hymnes à la splendeur du monde que recèle sa merveilleuse mémoire ; puis, il tire de sa poche un flacon de son meilleur vin du Rhin, qu'on déguste en guise de salut à l'astre qui disparaît. Ou encore, on entreprend de joyeuses parties en forêt, en montagne, vers les hêtraies ou vers les ruines de quelque « Burg » vénérable et haut perché.
Ainsi est né, en quelque sorte sous les yeux de Pietsch, ce « Du warst es doch 1 », nouveau témoignage de la royauté exclusive de Constanze, « die herrliche Frau », comme l'appelle Pietsch, qui a dessiné d'elle, à ce moment, le meilleur portrait que nous possédions 2. — Un jour, la bande folle s'esi, envolée vers la forêt : Constanze a dû rester, elle, à la maison. On rit,"on danse, puis vient le soir, et le poète se replie sur lui-même ; qu'est-ce donc, aujourd'hui, qui l'a rendu si gai? C'est elle, elle seule, sa pensée qui l'n suivi tout le jour. — C'étaient là, au juge ment de Piestch, les meilleures années de la vie de Storm. Cette existence calme, où tout concourait à lui apporter la joie, stimulait précieusement sa production littéraire : l'agitation de la grande ville ne venait lui enlever ni le loisir, ni l'inspiration indispensables. Wussow « et bien d'autres 3 » contentaient son besoin de commerce intellectuel et d'affeccion. Son bonheur familial n'était troublé par rien, et il Je buvait à longs traits 4. La musique ornait sa vie, et lui-même reconnais-
(1) Ged. 1864, p. 127. — L'assertion de Pietsch (Erinn. loc cit.) est démentie par les Br. a. d. Br. (10 juillet 58), où la pièce est citée comme ayant été «récemment» composée à Reinhausen.
(2) La signaturo porto: Août 61.
(4) Cf. Br. a. d. Br., 8 juillet 62.
sait que c'était là une des périodes heureuses qu'il ait traversées.
Outr d ce « Du warst es doch » qui exprime tant en si peu de mots, Pietsch avait vu grandir, raconte-t-il, une nouvelle : « Im Schlcss », dont Storm ne voulait pas que ses biographes futurs omissent de dire qu'elle était « d'un bon tiers plus longue qu' Immensee1 ». Le sujet,, Storm l'avait, confesse-i-il, « porté en lui pendant des années ». Toutefois, il ne semble pas que le germe ait pris corps avant l'été de 1861. En tous cas, c'est à l'automne, « dans les deux derniers mois », mandet-il à ses parents le 6 décembre 562, qu'il en commença la rédaction. Dans quelles condicions ! Pour tout cabinet de travail, la fameuse « chambre brune », la pièce commune où ses cinq enfants, renforcés de trois, parfois cinq petits amis, déchaînent, sous prétexte de jeu de cartes un vacarme à devenir fou. Un jour, excédé, Storm empoigne les cartes, et les jette au feu- — Survient Constanze:«Où.est mon trousseau de clefs?» — C'est Monsieur qui l'a, répond la bonne, et elle accuse « Monsieur » de s'en être servi pour faire brèche à la provision de beurre dans le buffet. A tout instant, les erfants l'interrompent : « Papa, tu n'as donc pas encore fini ? » • — Ou bien, c'est le devoir d'un des garçons à corriger. « Puis*, ajoute Storm, il ne « faut pas oublier que, touu en écrivant cela, j'ai fait 6 à 7 « heures de travaux judiciaires par jour 3 ».
« Im Schloss », c'est l'historique de la conversion d'une jeune aristocrate, élevée dans la religion de ses pères, à la haine de l'esprit de caste et subsidiairement, à une conception plus libre de la Divinité. Comme dans « Verqnika », le problème religieux n'occupe ici qu'une place accessoire. La haine des titres et des privilèges, innée chez J 'arrière-petit-fils des paysans de la Basse-Saxe, ^après s'être épanchée dans des satires en vers et en prose contre « ceux de l'Annuaire » et les nobles,
(1) B. H., 6 déc. 61.
(2) Cf. à Pietsch, 12 nov. 61 : « Une fièvre de production s'est omparée « de moi depuis des semaines. ». Et St. annonce que. la nouvelle œuvre, « deux fois plus longue qu' Immensee, sera achevée à la fin de ce mois ».
(3) B,. H., 6 déc. 61.
s'est encore exacerbée devant l'attitude des hobereaux dans la question du Schleswig-Holstein. A tort ou à raison, Storm leur attribue (depuis Olmûtz, depuis son « Epilog »), le malheui de sa patrie. De Potsdam, comme de sa résidence actuelle il com inné à suivre avec passion, tenu au courant par son prie, lt< destinées du cher petit pays. Malgré la torpeur où s'engourdit la masse de la population, il ne désespère pas un instant du réveil final. Le 4 mai 56, onze députés des duchés, à leur tête Scheel-Plessen et Reventlow-Jersbeck, ayant en mars protesté contre la Constitution octroyée par le roi le 2 octobre 55 l et demandé 2 au Rigsraad qu'on soumît aux Etats des duchés, pour approbation et au besoin remaniement, ce projet de Constitution et la nouvelle loi électorale, Storm 3 se. félicite que les états aient fait leur devoir et porté la souffrance du pays devant le trône. Dût cette démarche demeurer stérile, (et elle le demeura), du moins la voix constitutionnelle du peuple s'est élevée, et le jour viendra bien où « cette bonne action portera ses fruits, même cachés ». Puis, la Confédération germanique est là, qui veille, et ne cherche qu'une occasion de s'immiscer dans la question. Pied à pied, les duchés essayent de regagner sur le Danemark le terrain perdu. A partir d'avril 57, où la Prusse et l'Autriche interviennent, c'est un continuel échange de notes, de menaces et d'ultimatums de la part de la Confédération, d'offres et de concessions de la part du Danemark 4. Une fois libérée de la
(1) Elle innovait sur les constitutions et la loi électorale accordées aux duchés les 15 février ot 11 juin 54, en ceci : 80 membres au Rigsraad (au lieu de 50) ; aux 20 nommés par le roi et aux 30 élus par le pays s'adjoignent 30 membres (dont 5 pour lo Schloswig et 8 pour le Holstoin) élus au suffrage direct, avec^représentation des minorités ot utilisation des restes. Le Rigsraad aura voix décisive, non seulement pour les impôts, emprunts ou changements dans la Constitution, mais pour toutes les affaires communes, en tant qu'elles font l'objet de lois : il n'a toutofois pas le droit d'initiative. Lo roi, plus tard une loi, fixeront lo budget. (Goos-Hansen, p. 30).
(2) Appuyés sur le manifesto du 28 janvier 52.
(3) B. H., 4 mai 56.
(4) Allen, II, 372 suiv.
guerre d'Italie qui l'absorbait, h Confédération germanique va pouvoir s'entremettre efficacement *pour les duchés, et montrer les dents. — Aussi Storm, en avril 1860, renseigné par la « Hohle Gasse » et par la « Kreuzzeitung », peut-il écrire1 rassuré : « Si mal que cela aille, le cœur du pays continue quand même à battre ». D'ailleurs, la Diète poursuit ses sommations, se refuse à reconnaître les lettres patentes de 59 et le budget de 61-62, voté sans l'assentiment des Etats. Dans les duchés, de plus en plus, on pense au jour où l'on renouera avec les « frères allemands » et à Kiel, un orateur 2 porte publiquement un toast « au futur empereur allemand, Guillaume le Conquérant ». Devant les incessantes menaces d'intervention militaire de la Confédération, le gouvernement danois fait des préparatifs de guerre. En Prusse aussi, il n'est bruit que de cela. Storm y fait allusion dans une lettre du 5 février 1861 à sa famille.
Tout serait en excellente voie, sans le parti hobereau. Storm n'a guère sympathisé 3 avec les ministres et les conseillers dont le prince Guillaume s'est entouré pendant sa régence, et il souhaite à ses enfants le retour en Holstein, « où ils ne seront « pas en opposition trop radicale avec les tendances du gou- « vernement ». Certes, en lisant le discours du trône de Guillaume devenu roi4, il se sent «rafraîchi comme d'un souffle d'espérance et d'air natal ». Par malheur, dès qu'il se laisse aller à ses rêves de reprise du Schleswig par les armes allemandes, l'Angleterre, la France et la Russie surgissent devant lui « comme des orages au ciel », et, plus encore la funeste « Junkerpartei 5 ». Ces promesses de Guillaume 1er à son peuple, ce n'étaient donc que paroles creuses ? le roi couronné continuait les errements du régent ? Au jour de la fête du souverain, le poète écrit à Pietsch (qui partage ses idées poli-
(1) B. H., 6 avril GO. D° à Otto Speckter, 25 avril 60.
(2) Theod. Lehmann, en 1860. Cit. p. Tiodemann, Aus 7 Jahrzehnten, I, 224.
(3) B. H., 27 oct. 60.
(4) Proclamation « An mein Volk », 7 janv. 61.
(5) B. H., 17 janv. 61.
tiques) : « Je mettrai quelques lumignons aux fenêtres, parce « qu'il le faut (comme fonctionnaire). Mais, malgré Wussow, « je ne puis me ranger à cette façon de voir, qui consiste « à s'enthousiasmer pour de belles phrases 1. »
Ce hasard, qui a mis le poète en contact avec une famille noble, les Wussow, et un milieu d'aristocrates, lui donne toute facilité pour étudier de près cette classe sociale, se rendre compte de ce qui l'en sépare. Mais Storm est aussi fils de son époque. — Depuis la jeune-Allemagne, depuis qu'ont pénétré en Allemagne, entre 1840 et 1850, — avec quel retentissement ! — Dickens et Eugène Sue, glorifiant l'homme du commun et montant à l'assaut des forteresses de l'aristocratie 2, l'exaltation de la bourgeoisie aux frais du « Junker » est à l'ordre du jour. Comme les littérateurs appartiennent pour la plupart au parti libéral, leur aversion se complique, vers 1860, d'une rancune que chaque nouvel événement politique alimente.Ont ouvert la série, les «Weisse Sklaven» d'E.Willkomm (1845), « Die Ritterbùrtigen » de Levin Schùcking (1846), « Die Ritter vom Geist » de Gutzkow (1850-1851), « Aus der Junkerwelt » de Max Waldau (1852). A dater de là, sévit sur l'Allemagne un véritable déluge de romans, tous décrivant l'ascension de la bourgeoisie allemande et la décadence du « Junkertum », et d'où émergent, comme deux sommets, le « Soll und Haben » de Freytag (1855) et les « Problematische Naturen », de Spielhagen (1860-61). Le sujet et la façon dont Storm le traite sont tellement « dam l'air », dans l'atmosphère de l'époque, que l'année même de la « Gartenlaube » — asile des œuvres « libérales » — où a paru pour la première fois « Im Schloss », en 1862 3, donne, en outre, deux autres histoires de hobereaux 4 : « Der Junker von Hohensee », d'Edmund Hofer, et « Der letzte seines Stammes », par Fanny Lewald 5.
(1) A Pietsch, 18 oct. 61.
(2) Il faudrait, en co qui concerne les attaques contre la noblosse proprement dite, remonter jusqu'au « Sturm und Drang ».
(4) N°44, p. 689 et suiv.
(5) En 1864, F. Lewald fera paraître : « Von Geschlecht>u.Geschlecht » (ibid.).
Il en va de même pour la réaction contre l'orthodoxie religieuse. Ici, de toute évidence, la part de l'éducation est considérable. Les années fortifient encore les idées du poète : à preuve la petite suite « Vor Tag » et, l'année même d' « Im Schlôss, », « Veronika ». Mais, cette « neue bescheidenere Gottesverehrung x » qui doit remplacer les dogmes chrétiens, n'exprime pas- seulement une conviction personnelle, isolée : Storm a eu beau rester à l'écart de tout mouvement philosophique 2, il n'a pu ne pas être entraîné par le grand courant auquel se rattachent les noms de D. Fr. Strauss, d'Arnold Ruge et de Feuerbach. Depuis 1830 3, le fleuve n'a cessé de grossir. Darwin a pénétré en Allemagne entre 1840, et 1850, Renan entre 1850 et 1860. Amour intense du réel, du sensible ; souci d'approcher la vie de toujours plus près et dans toute sa divine richesse (d'où un épanouissement splendide de la science, et tout particulièrement des sciences de la nature 4), réaction contre l'intrusion de l'imagination personnelle, de la fantaisie dans la recherche scientifique 5 ; parallèlement, un effort pour envisager les religions et leur histoire au strict point de vue de la critique historique 6, pour les considérer, à l'instar de toute vie, comme le produit d'une évolution naturelle et sans à-coups ; tentatives pour retrouver dans l'antiquité païenne les idées répandues par le christianisme : voilà les conceptions qui font prime de 1830 à 1870 7. La Jeune-
(1) Im Schloss, I, 152.
(2) Communication orale d'Ernst Storm.
(3) Feuerbach: « Gedanken ùber Tod und Unsterblichkeit », 1830.
(4) A l'époque où écrit Storm, font autorité, en physique Helmholtz, en chimie Aug. Wilh. Hofmann, dans les sciences naturelles Du Bois- Reymond, Virchow, Theod. Waitz.
(5) Mommsen pour l'histoire, Hettnor pour l'esthétique, Burckhardt pour l'histoire de l'art.
(6) D. Fr. Strauss : « Das Leben Jesu » 1835.
(7) A. Ruge : « Hallischo (devonus : Deutsche) Jahrbûcher (1837 et 1841 à 1843)», «Ges.Schriften (1846-1848) »; D. F. Strauss: « Streitschriften»;(1837-39),«DiechristlicheGlaubenslehroinihrergeschichtlichen Entwickelung und im Kampfo mit dor modornem Wissenschaft » (1840- 1841) ; Feuerbach : « Wesen dos Christonthums » (1841) ; « Grundsatzo
Allemagne, sous la forme essentiellement concrète du roman, les a vulgarisées. Gomment Storm, puisqu'elles concordaient avec sos vues de toujours, n'en aurait il pas enregisl ré et perçu l'écho, sous la forme simplifiée indispensable à leur diffusion ?
Par un artifice technique renouvelé peut-être d'Otto Lud- \vi^ l, mais bien conforme aussi à son habitude de peindre les événements de façon indirecte, par leurs contre-coups, Storm nous présente d'abord le <t château 2 », gentilhommière à la Eichendoriï, ■ dominant de sa masse (comme récemment le « Staatshof ») le village et la nouvelle; mais aperçu de loin, à la distance respectueuse qui sied à des manants. Ensuite/nous connaîtrons le vieux noble, 1' « Excellence à tête chenue » et son cousin le baron, tous deux d'après l'impression qu'ils ont laissée sur les ruraux ; le premier aussi hautain que le second est « bon enfant ». Enfin, par la même voie, introduit de manière à drainer d'emblée les sympathies 3, le couple central : le précepteur de l'enfant malade et la jeune héritière. De ces cinq personnages, rien que des souvenirs isolés, fugitifs, tels ceux de Marx au sujet d'Anne-Lene ; des on-dit, des racontars 4 : une union malheureuse de l'héroïne, maintenant veuve — peut-être un scandale ? — Allons-nous, comme dans « Auf dem Staatshof », assister à la désagrégation d'une famille patricienne, par l'effet d'une gangrène envahissante comme l'herbe qui infeste les allées du parc ?
De plain-pied maintenant, nous pénétrons dans le château et son parc aux beaux ombrages 5. Successivement, Anna, la jeune châtelaine , descend, dans une pose qui rappelle l'héri-
der Philosophie dor Zukunft » (1843) ; Schoponhauor : « Parerga und Paralipomena » (1851). Karl Vogt : « Kôhlerglaubo und^Wissenschaft » (1854-57) \ Ludwig Bûchnor : « Kraft und Stoff » (1855). Pou après « Im Schloss », va paraître, en 1865 : « Der Wort des Lebens » d'Eugen Dùhring.
(1) V. « Z\v. Ilimmel u. Erdo » et « Dio Hoitorethoi ». St. a lu, incité par un art. de Lazarus dans le Kunstbl. d'Eggers, « Z\v. II. u. Erde » avant mars 57. (A Egg. 21 mars 57).
(2) « Von dor Dorfsoite », I, 117.
(3) I, 118 : l'épisode des grives prises au lacet.
(5) «Im Schloss», I, 147.
tière des Rothsattel chez G. Freytag, les allées du jardin, puis, aussi leste que la Gertrud de « Dichter und ihre Gesellen x », grimpe dans un arbre d'où elle domine les alentours. Ec, qu'elle quitte ainsi les allures solennelles imposées à son rang pour une posture familière et émancipée, cela annonce l'évolution future: ainsi le faucon, aperçu dans le libre azur, ainsi l'avance qu'emportée sur son fougueux cheval noir, elle prend sur son cousin et régisseur temporaire Rudolf, font présager une délivrance 2.
Après la première plongée — bien superficielle encore — faite, avec les gens du village, dans le passé de la jeune veuve, nous allons, rêvant avec elle, remonter une seconde fois — et en deux étapes 3 — dans son existence antérieure. Ensuite, des évocations enfantines, nous redescendrons à la scène (renouvelée de « Dichter und ihre Gesellen 4 ») des obsèques nocturnes du vieux gentilhomme. Et nous laisserons Anna frissonnante de peur — plus que de chagrin — dans la salle terriblement vide, d'où l'on a emporté le cercueil de son père, et, avec lui, tant d'illusions de sa jeunesse.
« Ses pensées, nous dit Storm en parlant d'Anna, étaient bien en avance sur sa plume 5 ». La technique d' « Immensee » et du « Staatshof », déroulant les faits suivant leur ordre chronologique, se complique, s'affine ô. Ces « beschriebene Blâtter »,
(1) La fille du baron Eberstein. — D° « Ahnung und Gegenwart », 115 .
(2) I, 124, et 125. -
(3) 1° Anna évoque son arrivée aux obsèques de son père ; 2° elle se remémore, à ce propos, les souvenirs qui l'obsédaient pendant le trajet en voiture.
(4) Dans « D. u. i. Ges. », Fiammetta évoque de même façon l'effet lugubre produit sur elle par les funérailles nocturnes de son père. St., cependant, a rajeuni le motif par une notation très subtile des sentiments et sensations chez la jeune femme. (V. I, 126-127).
(6) Grande influence, ici, d'E. T. A. Hoffmann : cf. les régressions du « Goldener Topf » et « Die Abenteuer der Sylvesternacht », fin du chap. III, où le héros trouve sur sa table « ein frisch beschriebenes Blatt », dont il va nous livrer le texte. D° dans « Der Magnétiseur » : « Aus Bickerts Tagebuch ». C'est aussi un manuscrit qui déclenche l'action de « Soll und Haben ». Enfin, Peyn, Diss. 53, fait remarquer qu'on rencontre semblables insertions dans le « Nolten » (Mor. III, 283, 318).
journal de l'héroïne, qu'on nous donne à lire pour rompre, par une « Ich-Erzàhlung », la monotonie du récit à la troisième personne l, vont nous permettre, pour la troisième fois, de fouiller à nouveau le passé, mais, au début, du moins, sans ordre apparent, comme à tâtons, par coups de sonde. . . Avec une merveilleuse souplesse, Anna va, vient, du présent à l'autrefois, revient sur la mort de son père, déjà évoquée, — jusqu'au « Damais » exclamatif , qui déclenche le récit, chronologique cette fois, de son enfance et de sa prime jeunesse.
Enfance triste 2, écoulée dans un « superbe » isolement (on a su décourager toute tentative bourgeoise de relations), comprimée par des règles tout extérieures, et rigides comme Tante Ursule qui les incarne ou comme ces roides chevaliers, ces glaciales belles dames sculptés aux bas-reliefs de la cheminée, dans la grandValle 3. A côté de la Tante Ursule, un père étrange et froid comme les portraits d'ancêtres de la galerie : les portraits d'enfants eux-mêmes sont guindés, alignés « tels des quilles » l'un à côté de l'autre, engoncés dans des cols trop empesés*. Non moins compassée et sans vie, l'éducation religieuse de l'enfant et la notion toute anthropomorphique qu'on lui inculque du « bon Dieu 4 ». Grandie dans ce milieu artificiel, vain, faux, la fillette se grise de contes de fées, de légendes, n'a point, d'yeux pour les miracles perpétuels de la nature.
Déjà, heureusement, apparaissent les initiateurs qui la sauveront d'elle-même et de son entourage. L'oncle, en premier lieu, « avec ses mots durs et son cœur tendre 5 », sa pas-
(1 ) I, 128. — V. Bracher, op. cil.', 05 et 67.
(2) Cf. les passages de « Soll und Haben » sur la tristesse de la vie de cour, et chez Hoffmann « Der Magnétiseur », où Bickert habite un château désolé : d° le début du « Majorât ». — Comparer l'éducation que St. donne à ses enfants, d'aprè B. H. des 2 et 29 sept. 58.
(3) Souvenir de Husum ; on voit, au château, plusieurs cheminées avec bas-reliefs analogues, œuvres du sculpteur kielois Henri (sic) Heidriter. Elles furent mises en place en ICI 4. Celle dont parle Storm se trouve actuellement dans les appartements privés.
(5) I, 129. Cf. I, 133 : « Plôtzlich kam die Stimme des Oheims in meine Mârchenwelt hinein. » Moins sèchement que l'oncle, Heinrich, dans la « Narrenburg » de Stifter, révèle à sa fiancée les splendeurs de la nature.
sion pour les animaux, vifs ou morts. Le « grand jardin étrange » ensuite, où, les rites prescrits par Tante Ursule accomplis, elle reste livrée à elle-même. Enfin, parmi les portraits accrochés dans la grand' ealle, un l'a fascinée1, celui d'un petit plébéien égaré là. Pour cette physionomie triste, pâle, qui décèle la souffrance, mais aussi l'énergie décidée à la résistance, et semble raconter une enfance constamment brimée, elle se prend d'une sorte d'amour fraternel, et, le jour où, en cachettera petite patricienne apposé ses lèvres sur les traits blafards de ce deshérité, son cœur bat à tout rompre : il lui semble « qu'elle a commis un vol 2 ».
Envoyée à la ville pour y parfaire son éducation, elle retombe sous le dressage de Paristocratisme traditionnaliste. Dans une chorale 3 où on l'a laissé s'aventurer, on l'isole jalousement de tout ce qui n'est pas « né », et les domestiques viennent la chercher bien vite, pour éviter les contacts compromettants. Mais, sitôt lâchée à nouveau à même le parc du château, la fillette sent craquer au plein air, à la grande joie de l'oncle, le vernis mondain dont on a voulu l'enduire 4.
Bien davantage quand arrive ,Arnold, le nouveau précepteur du petit Kuno 5. Ce fils de paysans a, lui aussi, l'orgueil de ses origines. Aux nobles demoiselles, Anna et son amie, il va prouver tout .de suite qu'il n'est pas une manière de domestique, commode pour accompagner un duo difficile. Bien plus fier que Marx (pourtant fils de bourgeois), il se fait attendre, et, avec un sourire « supérieur », complète la présentation rechignée et laconique qu'Anna a faite du bout des lèvres. Au piano, son jeu sûr 6 maintient les voix, sa direction magis-
(1) Influence toute hoffmannesque d'un objet sur nous.
(3) I, 136. Souvenir possible d'incidents vécus aux chorales fondées par St. à Husum et Heiligenstadt.
(5) Cf. B. H., 14 juillet 60 : « der kleine August (fils d'Otto, le frère de St.), soll dann im Korbwagen mitkommen . . . Er wird immer kleiner und magerer, ich kann mir nicht denken, dass sie das zarte Kind behalten ».
(6) I, 138 : v. surtout le geste indiqué ligne 26 et suiv.
traie, implacable, l'autorité avec laquelle il chanle lui-même, affirment la vraie supériorité, celle du talent, et non pas du nom l. Par la musique, par le petit Kuno, un courant est né entre l'aine d'Arnold et celle d'Anna, | ar dessus l'obstacle social.
Mieux encore : comme Storm vis-à-vis dos Wussow, Arnold a voulu montrer à Anna et à l'oncle que lui aussi, tout « peuple )> qu'il est, a ses ancêtres, sa ferme 2, ses terres, ses traditions, jusqu'à ses prénoms 3 héréditaires. Il y a de la noblesse — et de bon aloi — dans l'aisance avec laquelle la vieille grand 'mère accueille, à sa façon un peu âpre, tout ce beau inonde. Anna, oublieuse des distances sociales, a grimpé sur une chaise pour atteindre la pomme que la vieille ne peut attraper, et, lorsqu'un regard affectueux de cette paysanne l'a remerciée, elle sent qu'elle a « conquis quelque chose d'aussi précieux que méritoire 4. « Un coup d'œil au rucher, celui d' « Ein grimes Blatt », que Storm n'a pu se refuser le plaisir de transplanter ici : puis Arnold conte un souvenir, ou plutôt une hallucination d'enfance 5 : un lézard vert, étrange et mystérieux, dont les yeux fascinateurs, dans une clairière déserte, l'ont fixé d'un regard inoubliable. Et voilà créée une parenté nouvelle entre Anna et le jeune savant, tous deux
(1) 1, 140 : « Es war, als seien wir plotzlich in der Gewalt unseres jungen Meisters ». — Ce sont des airs populaires que chante Arnold (souvenir peut-être, pour les mélodies italiennes, de celles entendues chez Kugler). « So viel' Stcrn'am Himmel stchn ! » a toujours été un des airs favoris de St. (v. A. N, Harzen-Mûller, art. cit. cl ibid., le goût spécial de St. pour Schumann).
(2) Description de la ferme du « Vordamm » à Westermûhlen (B. H., 10 avril 62). St. écrit à Pictsch, le 2 févr. 63, sa tendresse particulière pour « Im Schloss », « peut-être parce qu'il aime à séjourner parLla pensée dans ce paysage de Westermûhlen, qui lui est toujours si extrordinairement présent ii l'esprit. »
(3) De même les « Hans Storm » à Westermûhlen. (A Môrikc, nov. 54). Cf. la façon dont St. présentait ses enfants à W. Jensen (Heimat-Erinn. de Jen<en, p. 505, col 2).
(5) Réellement vécue et contée tout au long par St. (mêmes détails et interrogation finale identique) à Môrike (Nov. 54).'
épris d'idéal ; la hiérarchie sociale est factice : il n'y a que des âmes fraternelles, qui rêvent ensemble K
Cette conversion qui sème la paix dans l'âme de la jeune fille sera-t-elle exclusivement d'ordre social ? — A sa nièce qui récite un vieux lied de Nicolai2 sur l'amour que Dieu épand parmi les hommes, l'oncle matérialiste, occupé à fixer des insectes sur une tablette de liège, oppose la réalité de l'expérience, où des scarabées s'entre-dévorent 3. Telle est la loi de nature (le baron reprend, en somme, l'argument tiré du mal existant dans le monde), ex l'amour « n'esc que la crainte, chez l'homme mortel, de se trouver seul 4 ». Anna, avec son optimisme enfancin, est consternée de voir s'écrouler l'échafaudage de ses croyances : l'oncle rectifie : « Gela ne se passe « peut-être pas tout à fait comme çà, mais çà se passe tout « de même autrement que dans ton catéchisme 5. » Par là, il a démoli en elle jusqu'à la foi dans l'amour. Ce monde n'est-il plus alors qu'une solitude aride peuplée d'êtres de proie? Sommes-nous condamnés à étouffer, telle la souris entre les griffes du chat, dans l'étau d'une fatalité sanguinaire? A cette imaginative, à cette enfant qui n'a pas eu de mère, il
(2) Toujours le procédé d' « Immensee » (lied amenant une scène capitale. Cf. I, 31.
(3) Dans son carnet-journal « Was der Tag giebt », à la date du 14 août 1883, St. écrit, au spectacle d'une araignée qui vient d'avaler une mouche':^ Je ne conçois toujours pas comment des hommes habitués à penser « peuvent attribuer la création de ce monde cruel à un Dieu tout amour « et miséricorde. Ou alors, l'aventure de l'araignée n'cst-elle par hasard « qu'une erreur de la nature, et non la nature elle-même ? et les araignées « seraient-elles, en réalité, végétariennes, elles aussi ? »
(4) C'est à peu près la thèse de Feuerbach, rajeunissement de celle de Lucrèce : la croyance aux dieux issue de la soif du bonheur chez
l'homme. ■ ,
(5) I, 148. C'est la méthode de Feuerbach : opposer la raison à tout ce qui n'est que représentation confuse ou mythe légendaire ; ne pas emprisonner la vie dans une formule, mais connaître d'abord la vie, par les sciences de la nature : du christianisme, garder le respect de l'intelligence ; au paganisme, emprunter la vénération de la Nature et la conscience'quc- nous dépendons de la Nécessité universelle.
faut de l'amour. . . Alors survient Arnold l. Il va, sans tarder, réédifier en elle l'idéal indispensable. Pour remplacer « le bon Dieu », il exista « un autre Dieu ». Anna objecte :
« Mais il est insaisissable. »
« Un doux sourire glissa sur le visage d'Arnold. — « Voilà encore les « mains d'enfant qui veulent attraper les étoiles ! » Il resta quelques « instants perdu dans ses réflexions, puis il dit : « Dans la Bible, il y a « cette parole : Du moment que vous me cherchez de tout cœur, je me « laisserai trouver ! — Mais ils 2 semblent ne pas comprendre ; ils se « contentent de ce que les autres ont trouvé, ou cru trouver, il y a des 1 milliers d'années. » — Et alors, il commença à déblayer, d'une main « discrète, les ruines du miracle enfantin qui s'était écroulé sur moi ; et, « tantôt ramenant un mystère à une conception familière aux anciens, « tantôt me montrant la plus haute loi morale tracée d'avance dans « leurs écrits, il faisait peu à peu descendre mon regard aux abîmes. Je « voyais l'arbre du genre humain monter progressivement, sous l'influence « graduelle des instincts successifs, en une évolution naturelle et paisible, « sans autre miracle que celui de l'immense création du monde où il « plongeait ses racines 3 ».
Ainsi, ce futur professeur d'Université remplace les croyances dogmatiques et traditionnelles, les « contes bleus4», par une foi nouvelle dont D, F. Strauss et Fauerbach furent les apôtres. — Quant à Anna, ces paroles enthousiastes tombent « comme des gouttes de rosée dans son âme pleine de soif ». Et le vieil oncle qui a tout entendu (et secrètement approuvé) va à sa table :
« Et, tandis qu'avec une certaine solennité, il étendait la main au- '« dessus des œuvres des plus récents naturalistes, étalées là, il prononça
(1) Dans une première rédaction, c'est l'oncle qui continuait l'exposé des pp. 149-150. St. s'est aperçu de l'avantage qu'il avait à confier à Arnold la seconde partie de la conversion.
(2) Une première rédaction portait expressément : « les chrétiens ». St. avait dans sa bibliothèque (peut-être dès cette époque), les a Geheimmisse des christlichen Alterthums » de G. F. Daumer, qui s'efforce de retrouver chez les- anciens l'essentiel des dogmes et rites chrétiens.
(4) Cf. les « contes bleus » de « Vor Tag » (VIII, 234, n° 1) et, dans les mss. d' « Im Schloss » et de « Veronika » (preuve que les 2 nouvelles sortent de la môme veine), ces bribes de phrases : « Sic (les chrétiens) reden viel « von der Furcht Gottes, aber was sie wirklich fûrchten, das ist nur oft
« à mi-voix, comme à lui-même : Voilà les hommes qui cherchent Dieu, et « qui finissent par le trouver, par qui il se laissera trouver ; mais la route « est longue et mène souvent sur de fausses pistes. . . ».
« Le culte de Dieu nouveau et plus modeste », le voilà. — « Plus modeste », en quoi ? En ce qu'il ne prétend pas s'annexer d'un bloc, la vérité, « tenir le doigt de Dieu dans sa main », ni, « tenter d'atteindre les étoiles », mais se contente de poursuivre, patiemment, le vrai. Implanté dans cette âme fraîche, l'Evangile nouveau y apporte, en même temps que l'amour intense de la terre, de l'univers tel qu'il est (ainsi Veronika, du haut de sa colline, découvrit, pour ainsi dire, le monde), l'ineffable paix d'une nuit d'été toute illuminée d'étoiles filantes.
Le préjugé nobiliaire n'est qu'ébréché chez Anna ; il n'esTt pas entièrement sapé. Elle n'a pas euje courage de dissiper l'illusion de cette solennelle « Frau Oberforstmeisterin », qui s'est mise en frais pour Arnold, le croyant « né ». Arnold, affrontant les dédains de la dame, a tout de go décliné son nom sans particule et son titre subalterne. Seul avec Anna, il adapte au piano, sur une mélodie populaire, une déclaration d'amour, présage d'heureuse solution et où Anna ne se trompe pas. Mais pourquoi l'a-t-elle renié tout à l'heure ? Une flamme de colère et de fierté luit dans ses yeux. Anna s'effondre, supplie :
« Ne pleurez pas, Anna, dit-il; « cela doit être difficile à surmonter « quand on vous a, dès le berceau, déposé comme cadeau d'arrivée le « mensonge ».
« Quel mensonge ? Que voulez-vous dire, Monsieur Arnold ? »
« Ses yeux reposaient sur moi avec une expression douloureuse. — « Croire qu'on est plus que d'autres hommes », dit-il lentement. » Qui « donc peut valoir assez pour ne pas être, au moins par instants, rabaissé « par une telle superstition ? »
« O Arnold ! » m'écriai-je, « vous voulez tout bouleverser en moi ! »
Et, comme Anna se retourne vers les tableauxde famille :
« die Wahrheit ». ■ — « Die Furcht vor der Wahrheit in der Welt ist « tausendmal grôsser als die Furcht vor Gott dem Herrn ». — « Sie lugen, « Kind, sie lûgen aus Feigheit, aus Bequemlichkeit ». — « Gespenster « gibt es nur so lange, als man an sie glaubt ». (5) I, 151.
« Je ne suis pas dos vôtres », lui dit-il. — Mais l'enfant pauvre là-bas, le souffre-douleurs, fourvoyé parmi ces effigies aristocratiques, reniant à l'air de victime ? Peut-être, répond Arnold avec un air d'ironie profondément anière : « ma famille est « d'ici 1 ».
Le soir, seconde épreuve. Le père d'Anna, après avoir emmené bout son monde à un bal voisin, fait plier bagage au moment où les violons s'accordent : pas une seule personne de qualité ne figure à la réunion ! Mais les leçons d'Arnold ont fructifié, et c'est rouge de honte qu'Anna défde, sous les regards railleurs ou hostiles de la compagnie.
« 11 y avait \ix des hommes qui portaient sur leur front le signe d'un « long et grave labeur cérébral, des jeunes gens aux regards profonds et « nobles, dos jeunes filles avec toute la fierté et la grâce de la jeunesse ; « mais nous, nous étions quelque chose de trop à part (elwas zu Apartés), « pour nous commettre avec eux autrement que par signes 2 ».
Le lendemain, après qu'Anna s'est, près d'Arnold, excusée et disculpée de l'incident, elle sent sa conscience allégée « d'un poids de plusieurs quintaux ». La voilà désolidarisée d'avec ceux'de sa caste. — Cependant Arnold s'en va, amoureux d'elle et aimé d'elle ; il la laisse avec le vieil oncle, dont l'affection se charge de démentir ses paradoxes pessimistes sur l'amour.
«... Ici s'interrompait le manuscrit 3 ». Tandis qu'elle donne en lecture à son-cousin les pages déjà écrites, Anna en continue, « par la pensée, involontairement, la rédaction 4 ». — « Comme des brouillards », les images en elle s'éclairent, puis s'-éteignent. Vite, elle chasse, comme odieux, les souvenirs pénibles qui viennent l'obséder : ses noces, l'enfant conçu sans amour et si rapidement perdu. Seuls, deux yeux fulgurent au milieu
(1) 1,155. — Cf. les essais en marge du ms : « Ich bin lieber ein vornehmer Mensch als ein vornehmer Mann. » — « Stolz beruht wesentlich auf der Schàizung unserer selbst ; Hochmuth auf der Geringschâlzung Andrer ».
(3) I, 160. « Ein anderer Tag. » — « Retardierend », dit Bracher (67) en parlant de cette coupure du ms.
de ces ténèbres : Arnold, unique consolateur dans son deuil. Mais déjà leurs relations ont donné à jaser dans le petit cheflieu 1. Le mari, de même trempe que le « Kammerjunker » d' « Auf dem Staatshof », craint pour sa carrière l'influence de ces ragots : il fausse compagnie à sa femme ; Anna quitte la ville, et, quand Rudolf a terminé sa lecture, nous avons rejoint, dans le temps, le débat du récit. — Mais Anna est-elle coupable ? Rudolf somme sa cousine de s'expliquer sur ses rapports avec ce plébéien dont il est jaloux. Anna avoue un moment de faiblesse : quand ?. . . Lorsqu'elle s'est laissée marier à un homme qu'elle n'aimait pas. Rudolf se récrie, lui oppose : Pas de mésalliances ! Elle riposte :
« Ne parle pas ainsi, Rudolf : un abus ne devient pas plus beau parce « qu'on le formule comme un «devoir spécial »,
Ces préjugés, elle a le droit de les répudier, après en avoir si durement souffert. Elle a revu Arnold, c'est vrai, mais ils mentent, ceux qui les accusent :
« Et cet enfant ? » demanda -t-il enfin.
« C'était le mien », dit-elle, et sa voix tremblait de douleur.
« Le tien. . . ; et peut-être aussi le sien ? »
Elle le regarda, les yeux grands ouverts, tandis qu'un flot de larmes jaillissait sur son visage ; le désir de braver, de mépriser ceux qui la voulaient salir, dévorait son cœur. « Non, Rudolf, s'écria-t-elle, « malheureusement non ! 2 »
...C'est maintenant l'hiver3, dans l'immense manoir,
(1) Le texte de la « Gartenlaube » (1862, n° 10, 11, 12. p. 179), renferme ici un épisode supprimé depuis : Anna assiste au cours d'Arnold ; pendant qu'il parle, elle croit voir une moulure, au plafond, se détacher et menacer la vie de son ami : elle bondit, et se jette sur Arnold pour l'arracher au danger. Son mari, présent, l'emmène sous les regards ironiques du public.
(2) 1, 164. — A propos de ce « Leider nein ! » qui scandalisa Keil, Storm écrira, dans « Was der Tag gibt ». le 5 oct. 1880 : « Il faut entendre ce cri « comme un cri de douleur. Anna ne pense pas aux conséquences qu'on « en peut déduire : elle voit simplement son corps profané par la nais- <* sance d'un enfant qui lui vient d'un homme non aimé. Devant ses « yeux passe en même temps la vision de ce bonheur — qui a fui devant « elle comme un rêve— : être la mère d'un enfant qui lui viendrait de « l'homme qu'elle aime. C'est la pudeur de la femme qui parle ici »;
(3) « Es wird Frûhling » I, 165.
lugubre, funèbre. Anna est seule, et son cœur est seul. Une dernière fois, les forces d'erreur et de mal vont assaillir son âme : elle écrit à son mari, à cet homme pour qui le mariage n'est qu'une formalité toute extérieure, pour lui proposer une
reprise de la vie conjugale. Nulle réponse, puis, un jour, l'annonce que son mari est mort. — Quelques semaines plus tard, il y a dans le château « place pour le commencement d'une vie nouvelle ». Avec le printemps 1 reviennent le bon oncle et Arnold. Dès le lendemain, à la prière d'Anna, les deux fiancés iront demander à la vieille grand'mère paysanne sa bénédiction pour leur union prochaine. Au bras de l'homme qu'elle aime, Anna revient « à la haute, à la claire lumière ». Au dessus du jeune couple, l'effigie du petit plébéien jette un regard muet et douloureux sur ces « enfants d'une autre époque 2 ».
Un fils du peuple apportant dans une famille noble en déliquescence la vie, un sang plus riche, et une moralité plus haute 3 ! La nouvelle était encore inachevée que Madame de Wussow ne Gâchait pas à l'auteur son déplaisir. Au cours de la soirée où il en donna la primeur à un cénacle d'amis, la femme du Landrat se répandit en reproches 4. « Je fus bien k forcé de lui déclarer, écrit Storm, que le poète, comme tout « artiste, est en quelque sorte poussé à mettre dans ses œuvres « l'empreinte de sa personnalité ; et que, selon une de me,s « convictions les plus profondes, la noblesse et l'Eglise, dans « notre peuple comme chez les auires, étaient les deux obsta- « clés essentiels à une évolution morale efficace ». Bien entendu, la « Landrâtin » ne fut nullement persuadée et continua à trouver là « une réelle faiblesse » de la part du poète. — Les faits pourtant, à Heiligenstadt même, venaient comme illus-
(1) A noter le parallélisme parfait, ici, des saisons et des états d'âme, i, 147 et 152 pour Tété ; I, 158 l'automne ; I, 165-166 l'hiver et enfin, car Loua faisons le tour complet de l'année, le printemps J, 167. Le contraire se trouve aussi chez St. (v. St. Jûrgenj.
(3) La tendance est assez fréquente, à l'époque, de conclure le roman par une réconciliation entre noblesse et bourgeoisie (v. p. ex. les romans d'Ungern-Sternberg et d'Heinrich Kônig).
(4) St. à Pietsch, 12 nov. et 16 déc. 61, et B. H. 12 déc. 61
trer journellement certaines scènes d' « Im Schloss ». Wussow et sa « coterie » (comme Storm les désigne dans ses lettres à Pietsch), drapés dans « leur morgue pincée » boudèrent obstinément certains « rômische Abende », soirées très simples organisées par une demoiselle von Kayscnberg sur le modèle de réceptions données par elle à Rome. Ils fondèrent, concurremment, un « Club », où les Storm fréquentèrent pour éviter une brouille, mais à contre-cœur \ — Le 2 février 62, Storm, annonçant à ses parents une invitation chez les Wussow ajoute ironiquement : «Wir werden hoch leben », et, le 20 du même mois, il signe un billet à Pietsch : « ïhr treuer, am Rande des Prolétariats mitwandelnder, Th. St. ». — Au même ami, qui partage ses opinions, il avouera l'année d'après 2 qu'un commerce intime n'est plus possible, depuis longtemps, avec les Wussow, « quand bien même la personnalité de Dame Anna 3 le permettrait ». Le 9 décembre 63, par les rues de la ville, défilé à grand fracas de toute une armée de landaus, toilettes blanches, bouquets, etc. : les Wussow donnent un grand dîner. Wussow a dit à Storm : « Je ne vous ai pas invité, parce que vous ne seriez pas venu », mais Storm croit qu'au fond, le vrai motif, c'était une sorte de pudeur à se montrer devant lui « dans son éclat réactionnaire 4 ». Un gro? nuage, évidemment, passa sur cette amitié, surtout au moment des affaires de Schleswig : « Çà le gêne visiblement quand on lui « parle du Schleswig-Holstein : c'est la bête noire de tous les « hobereaux. A la Chambre, s'il était élu, il voterait les ordon- « nances sur la presse, etc., etc. 5. . . ».
Le 6 décembre 1861 6, il y a huit jours que Storm a envoyé « Im Schloss » à la « Gartenlaube », ne sachant trop si elle l'acceptera. De toutes façons, il s'attend à perdre bon nombre
(1) A P., 16 déc. 61. — Déjà la lettre du 29 août Gl à P. mentionne une petite pique avec Wussow qui, cependant, cherche à réparer, en affirmant que « s'il allait où sont ses amis, ce serait à gauche ».
(2) 9 sept. 63.
(3) M™ de W.
(4) A P., 9 déc. 63.
(5) A P., 11 déc. 63.