CHAPITRE PREMIER
Jusqu'à « Aquis submersus » (1864-1875).
Aujourd'hui encore, on remarque, dans la Suderstrasse, voisinant avec le Gymnase actuel, une haute maison, façade étroite, pignon pointu, dans le style du pays. C'est là qu'après six semaines passées, en attendant Constanze, à la « Hohle Gasse », Storm et les siens rebâtirent leur nid, — un nid un peu étroit (seuls, la chambre du poète et le salon étaient vastes), mais « incroyablement confortable x ». Et puis, on était chez soi, et surtout on avait un jardin, un beau jardin donnant directement, par dessus les haies, sur les grandes prairies où serpente l'Husumer Au, et, tout fleuri, l'été, de roses, de lilas et de jasmins. De sa fenêtre, le poète apercevait une nichée de cigognes installée sur le toit de Fa buanderie, puis ses arbres à lui, enfin, les prés de la « Lammerfenne » jusqu'à la petite gare en brique, où allaient et venaient les trains. On prenait le thé sur un banc tout encadré de feuillage,
(1) Pour toute cette description, v. G. S., II, 103 et à P., 16 mai U 2. Pfingstsonntag »), 10 et 12 juillet 64; à Const., 17-18 et 22 Mars 64*
et, par dessus la haie et le jardin mitoyens, on pouvait se voir et se crier le bonjour avec les Emil 1 : tous deux, « si jeunes et expansifs », formaient le plus charmant des voisinages. — Au delà du Marché, pas bien loin, la « Hohle Gasse » restait, plus que jamais, « l'ancien refuge d'autrefois ». « Wir fiïhlen, wir sind — wedder to Huus !! » s'exclame Storm dans un transport de joie 2.
Gomme ombre au tableau, — il y en a toujours eu chez lui — , une grande lassitude éprouvée par le poète 3 ; le petit Karl et surtout Gonstanze, pour qui on fut inquiet un instant, touchés par la diphtérie 4 ; des soucis d'argent aussi, le déménagement ayant absorbé toutes les réserves 5. Quant à son nouvel état, le « Landvogt » frais émoulu semble s'y être habitué assez vite : il en avait vu bien d'autres, au service prussien ! « Mes fonctions me valent beaucoup d'indépendance « et de considération, écrit-il à Pietsch le 30 avril ; elles me « sont, dans l'ensemble des tâches qui m'incombent, très « agréables. Gomme haut-curateur (Obervormund), chef de « la police, juge au criminel et au civil, je suis en contact bien « plus fréquent avec les gens que dans ma situation antérieure; « et en même temps, presque tout est concentré entre mes « mains ». Bientôt sans doute, ces occupations multiples allaient commencer à devenir lourdes à ses épaules : la besogne policière surtout lui fut vite fastidieuse 6 ; mais, le 16 décembre encore, Storm écrivait 7 que son métier l'absorbait, sans lui déplaire.
Au début aussi, la politique non plus ne gâtait pas sa vie. « Je me tais; je fais mon devoir, et, quel que soit l'avenir, j'y marche, le cœur tranquille 8 ». Une seule rancune lui est restée :
(1) Le plus jeune frère de St., médecin à Husum, et sa femme Lotte, sœur de Constanze.
(2) A. P., 16 mai.
(3) A P., 27 mars (« Ostermontag ») 64.
(4) A P., 30 avr. et 16 mai 64.
(5) A P., 30 avr.
(6) G. S. II, 105 [lett. non datée, de Segeberg).
(8) A P., 27 mars.
contre les « féodaux ». Le 16 mai, un régiment prussien (le 60e d'infanterie x) entre en ville, fêté par la population : le poète s'amuse de ce reyirement et ajoute : « Ah ! la maudite engeanco « des hobereaux ! si seulement nous pouvions 2. . . ! » Une dernière fois, il leur décoche des strophes virulentes. — «La « voix du peuple, sans cesse grossissante, s'est enfin fait entente dre, dit la pièce « 1864 3», et ceux qui constamment se rai- « dissaient contre l'Esprit qui les dépasse, ont été, de force, « entraînés dans la mêlée, sans presque savoir comment. Ils se « sont trouvés aux Marches allemandes, face à l'ennemi, sans « pouvoir détourner la tête, et ont été, avant d'y pouvoir réflé- « chir, Pépée dans la main de leur peuple ». — En décembre 4, la satire ■ est plus cinglante encore. On devine quelle catégorie sociale l'auteur d'.« Im Schloss » a incarnée dans ce « Lump », dont le pieux visage masque mal l'âme insolente, et qui abrite son infamie, d'un côté sous le manteau du Christ, de l'autre sous l'hermine royale. — Des opérations militaires, — prise des lignes de Dùppel le 18 avril, armistice le 12 mai, puis reprise des hostilités le 25 juin, conquête prussienne du Jutland et des îles de la mer du Nord en juillet, enfin la paix du 30 octobre, — ces réchappes de l'exil ne s'aperçoivent pas plus « que si cela se passait en Turquie 5. » Le Landvogt est, avec quelques Danois, le seul de la ville qui n'ait pas pavoisé lors des passages de troupes (quand ce seront des troupes du Schleswig-Holstein, oui !). Il ne s'est pas plus présenté aux commissaires (Manteuffel et Zedlitz) qu'au duc d'Augustenburg 6. « Il y a en moi comme un levain d'opposition instinc- « tive et acharnée, dans tous les sens, » remarque7, avec une
(1) Christiansen, arl. cit.
(2) A P., 16 mai.
(3) Sàmtl. Schriften (1868), 151. — S. W. VIII, 264. — Datée, en ms. « 24 mai 64 » (Licht. Prog-. 28). — Cf. Herwegh, Ged. e. Lebend., Xenion LXXII : « Kabinets-Ordre ».
(4) « Der Lump », Ged. 64, p. 151, S. W. VIII, 262. — Envoyée à P. à la Noël 64 comme « nagelneu ».
(5) A P., 12 juillet.
(6) Sans doute lors de la visite de Frédéric en Ditmarsie, le 22 juin.
(7) A P., letl. cil. — Sur les nombreuses réunions tenues par le parti Augustenburg pour parer, si possible, à l'annexion prussienne, v. Schult-
réelle perspicacité, ce Frison, protestaire par tempéramment.
Fin novembre l, il annonce à Pietsch qu'il « s'est secoué » et qu'il a de nouveau mis en marche un « Gesangverein fur gemischten Ghor » qui compte déjà plus de 40 membres. Par des témoins encore vivants, nous savons que l'esprit le plus largement démocratique l'avait guidé, là aussi, dans le recrutement des chanteurs 2. L'artisan y coudoyait le fonctionnaire, et, en décembre 65, Storm ne se fit aucun scrupule d'y admettre des officiers prussiens, au risque de mettre en fuite quelques membres ennemis des promiscuités 3.
De nombreuses visites étaient attendues pour l'été 4. Les plus marquantes furent celle des Scherff, d'Altona, puis celle de Fontane, venu pour 24 heures. Storm avoue avoir eu grand plaisir à le revoir : quoique collaborant à la « Kreuzzeitung », il est, à son jugement, « ein netter, traitabler Mensch und — ein Poet 5 ». — Entre temps, en juillet, toute la famille alla passer quelques semaines à Hademarschen, chez Johannes 6. Gomme Pietsch avait exprimé la crainte que la Muse de Storm ne se trouvât étouffée sous les corvées administratives, Storm, « enfoncé dans le travail sans pouvoir respirer », commençait à redouter que son ami n'eût raison : peut-être, à Hademarschen, retrouvera-t-il la porte qui mène « au vieux pays romantique 7 »? Il est si désireux d'achever son «Cyprianus »! —
hess (12, 13, 26 févr., 2-4, 29 mars, 8 mai). De son côté, le parti annexioniste, stylé par les commissaires, commence son agitation (adresse de mai-8 juin-9 juillet).
(1) Le 22.
(2) Nous possédons, de la main de St., un programme du 13 janvier 1880, annonçant la reprise des séances et demandant aux participants de « vouloir bien signaler cette annonce à tous ceux qu'ils connaissent, « pourvu qu'ils aient de la voix et de l'oreille ».
(3) A P., 10 déc. 65. — Pour les premiers concerts donnés : v. à P., (début?) 65 ; 7 avr. 65.
(4) A P., 12 juillet.
(5) A P., (entre le 14 sept, et le 22 nov., date A. Kôster).
(6) A P., 11 juillet. — G. S., II, 107-110.
(7) Cf. Tiedemann (« Aus 7 Jahrz. » I, 408, lett. de St. à Tiedem., mai 64).
Nous ignorons les effets de ce séjour sur l'inspiration du poète. En tous cas. dans une lettre, de plusieurs années postérieures, à son tils aîné1, Storm se revoit, au milieu de ces sites avenants, portant sa femme dans ses Lias pour lui taire franchir de petits murs, puis revenant seul à seule avec elle, la main dans la main, « afin que ce bonheur ne s'en aille pas trop vite . . . Nulle « fiancée n'a pu, je le crois bien, enchanter jamais son fiancé « comme m'enchantait, à ces heures-là, son suave et noble « visage, et toute la beauté de son être, alors qu'elle était déjà « mère de vous tous ».
Et pourtant, à Husum, en rentrant de Thuringe, Storm s'était retrouvé en présence de Dorothea Jensen. Mais l'exil « était venu à son secours » ; entre Constanze et lui, s'était établi « une communion si intime que peu de ménages peuvent « sans doute en offrir une pareille », et la passion qui avait torturé sa jeunesse « dormait un véritable sommeil de mort». Au contraire, la jeune fille, elle, n'avait pas cessé d'aimer : repoussant tous les prétendants, « elle rêvait comme d'un bon- « heur unique, raconte le poète 2, de pouvoir un jour, quand « son cœur, se serait suffisamment apaisé, vivre auprès de moi « et de Constanze. Constanze en effet l'avait depuis longtemps « adoptée dans son cœur, ce qui prouve assez la noblesse de « leurs natures à toutes deux. . . Le premier été après notre « retour, (poursuit-il), Constanze avait invité Do à la maison, « pour essayer de voir si elle pourrait vivre avec nous. Mais, « un soir, Do s'en alla, en larmes, dans sa chambre : Cousce tanze l'y suivit ; les deux femmes étaient seules. Plus tard, « Constanze vint à moi, et me dit, avec sa douceur si belle et « si tendre : Cela ne va pas encore ; ayons de la patience ».
Est-ce cela qui enténèbre son âme à ce moment ? Pour preuve de sa «mélancolie croissante », il envoie à Pietsch, le 21 août, la pièce intitulée maintenant :«BeginndesEndes3», prolongement de la note élégiaque de « Schlaflos », « Am Geburtstage », et « Ein Sterbender ». Certes, c'est peu de chose : « un point seulement, à peine une douleur », que cette sensation
(1) Cit. G s, II, 109.
(2) A Brinkm. 21 avr. 66.
(3) Sâmtl. Schr. (1868, p. 155). — S. W. VIII, 266.
qui vous empêche de vivre. La décrire à d'autres, on ne saurait; on se dit : « ce n'est rien ! » et pourtant, cela vous harcèle, sans rémission. On perd le goût de l'existence, l'espoir et, finalement, on se rend compte que le trait de la Mort vous atteint. A la fin de l'automne 1, le poète annonce à Pictsch qui lui a promis sa visite, qu'il lui lira, à sa venue, une nouvelle commencée à Heiligenstadt et qui va bientôt être finie 2, et aussi une partie du « Spiegel des Cyprianus », aux personnages nobles et légendaires. Le 22 novembre 3, le « Spiegel » a été envoyé à Weber pour 1' « Illustrierte Zeitung », et Westermann imprime « Von Jenseit des Meeres ». Il semble donc que les deux œuvres ébauchées (peut-être conçues entièrement, au moins le « Spiegel ») à Heiligenstadt aient été achevées, non certes simultanément (Storm ne travaille jamais à deux nouvelles à la fois), mais d'affilée.
Le « Spiegel » d'abord 4. Il complète ce triptyque, dont la première face était brossée en tons clairs, tandis que les deux autres se tiennent dans les teintes sombres. Il plaisait à Storm que ses trois Mârchen fussent si foncièrement différents l'un de l'autre : que chacun eût ainsi sa couleur particulière. Ici, c'est le « vornehmer Ton der Sage 5 », une légende lointaine
(1 ) « Entre le 14 sept, et le 22 nov. 64 » (Kôster).
(2) 11 s'agit de « Von Jenseit des Meeres » : c'est par erreur que, dans sa lett. à P. du 22 nov. 64 (et encore dans celle du 2 sept. 68), St. mentionne les deux nouvelles comme ent.amées el achevées à Heilig., où la « Landvogtei » ne l'absorbait p^as.
(3) A P. — Au même, 27 déc. 64 : Weber n'en veut plus ; début 65 (dat. par Kôster) : le « Sp. » a été envoyé à Rodenberg pour le « Bazar » (où il paraît effectivement fin déc. 65, n° 48, mais mutilé, à l'insu de l'auteur, de ce qui a trait à « la privation du bonheur d'être mère et à la pro- « messe de ce bonheur » — passage jugé inconvenant!» St. à P., 10 déc. 65) y
(4) Nous commençons par l'étude du « Sp. » parce qu'il complète le brelan de contes ; sa première conception paraît contemporaine de celle de « V. Jenseit » (lettre à P. du 11 déc. 63) dont l'achèvement semble avoir précédé légèrement celui du « Sp. ».
(5) AKuh,22déc. 72. (Cf. à P., 17 avr. 65). — Dans « Das Wirthshaus im Spessart » de Hauff, St. avait lu la « Sage vom Hirschgulden », où le brutal comte de Zollern, après avoir épousé en premières noces la sensible
qu'il s'agit, (révoquer en l'embrumant d'une poésie toute septentrionale. Immédiatement, le « burg » féodal qui surgit du fouillis séculaire des fougères et des chênes, la chambre où dort, l'enfant malade à la mort, nous enfoncent au plus profond du passé. Au chevet du fils de sa rivale, la bonne comtesse, dédaignée d'abord pour cette rivale plus riche, puis, celle-là morte, épousée par le comte en secondes noces, pâlit en veilles les roses de son teint. Mais, comme l'annonce la vieille nourrice à qui sera confiée la narration principale1, « il n'y a pas « toujours eu de pareilles belles-mères dans ce château 2. » Plus d'un siècle auparavant (deuxième bond plus avant dans l'histoire et prodrome du motif de l'hérédité) la même situation déjà s'est présentée. En ces mêmes lieux, une autre « bonne comtesse » a vécu, à qui, elle aussi, cela faisait grand deuil de n'avoir point d'enfants. La guerre amène chez elle, blessé, un médecin, Cyprianus 3, qu'elle guérit, et qui, en récompense, lui lègue un merveilleux miroir. Le précieux spéculum apportera, à la condition de n'avoir à refléter nulle forfaiture, bonheur et liesse à ses possesseurs, sauf quoi ceux-ci encourraient péril de mort, et quelqu'un de leur sang devrait expier, pour rendre au miroir ses vertus. (Ainsi, le cœur pur
et douce Hedwig, se remarie avec une mégère qui martyrise le petit Kuno et incite ses deux fils à l'assassiner. Kuno meurt à 28 ans : mais il y a une « bonne » sorcière qui, tel Cyprianus, aura aidé Kuno pendant sa courte vie.
(1) Souci constant de rattacher le temps actuel au passé : par exemple en mentionnant un tableau, encore existant, qui représente la personne dont on parle (II, 260) ; ou en faisant émettre par la narratrice une réflexion d'ordre général, qui ramène au présent. (II, 252 et 255).
(2) II, 251. — Cf. le début de « Schneewittchen », des frères Grimm.
(3) Utilisation directe du conte « Cyprianus » (n° CCLXIII dans Mûllenhofï) : c'est d'ailleurs St. qui avait jadis apporté ce récit à la collection. — Miroirs magiques dans le « Phantasus » de Tieck, Y « Isabella » d'Arnim, 1' « Abenteuer der Sylvesternacht », le « goldener Topf » et « Das ode Haus » d'E. T. A. Hoffmann, dans la « Reine des Neiges » d'Andersen, en général chez presque tous les romantiques. Mais il semble que ( St. le signale à Kuh, 22 déc. 72) ce soit surtout l'impression étrange ressentie vers 1860 en voyant l'image d'un de ses enfants reflété par le bois poli d'une commode qui ait actionné l'imagination de St.
exerce une véritable magie, tant que rien ne vient le ternir 1). Or, un jour, la bonne dame a vu, dans sa glace, un petit enfant au milieu d'un nuage rose, et en effet, elle devient mère : mais l'enfant qu'elle a vu pleurait ; et en effet, une fièvre maligne emporte, six mois après, la bonne comtesse. Le miroir repose maintenant sous un voile noir, celui qui a recouvert le cercueil de la parfaite épouse. L'oubli vient, et le comte se remarie. Mais la brillante jeune veuve qu'il ramène ne sera pas une mère pour le petit Kuno : malade (le présent continue à se refléter dans le passé), il repoussera des soins qu'il sait donnés sans cœur. « L'amour d'une mère n'existe qu'une fois au monde » : ce refrain de la nouvelle retentit à nouveau ; aussi bien Cyprianus n'a-t-il pas proclamé cette vérité (si stormienne 2) : « Vivre « en arrière, même Dieu aidant, ne nous est point donné »? La jeune comtesse, à son tour, a un fds, et une tendresse irrésistible, malgré la différence des lits, unit les deux enfants. Or, ainsi qu'était survenu Cyprianus le bon, survient Hager 3, le mauvais, le hâve et sinistre veneur qui, un jour, ramène le comte mort, sans doute sous son coutelas ; puis qui excite les deux enfants l'un contre l'autre, sans succès, car l'amour est plus fort que les plus forts. Alors, la comtesse accepte un marché hideux : au pied du miroir, l'homme de proie, d'un coup au cœur, étendra sans vie le petit Kuno qui gêne sa marâtre 4, et celle-ci prendra, pour assurer l'héritage à son fils, la main sanglante du meurtrier. Heureusement, la justice de Dieu, sous les espèces du miroir, ne chôme point : frappé au cœur comme Kuno, le petit Wolf tombe, lui aussi, à la même place, devant la glace fatale, où sa mère aperçoit, peu après, — nouveau triomphe de l'Amour — l'image des deux enfants qui s'embrassent. Soupçonnant que Hager lui a tué son fils, elle
(3) St. tient ce nom de la complainte populaire « Die Gràfin von Orlamûnde », qui lui fournit aussi (à Kuh, 22 déc. 72) la supplication de l'enfant à son assassin et le meurtre des deux enfants.
(4) II, 268 (symbole du vin coulant du tonneau) : les deux assassinats relatés indirectement par le vieil intendant, qui les a entendus (cela est nouveau chez Storm ) l'un et l'autre.
crie sa haine à l'homme détesté, et ce qu'elle a vu par avance dans le miroir se réalise : Hager la couche, à son tour, roide morte, et déloge à tout jamais.
L'histoire de la nourrice — une vraie complainte de Volkslied — est achevée. Remontant d'une étape vers le présent, nous verrons — (car une situation peut se reproduire par delà les générations, et qu'est-ce, au fond, que la tradition, sinon une répétition voulue, cette fois, d'actes, de noms, etc.. passés ?) — nous verrons la descendante de l'épouse du noir Hager — elle aussi, une « bonne comtesse » — saluer la résurrection de son beau-fils bien-aimé (lui aussi un petit Kuno), condamné par les médecins et sauvé par le bienfaisant miroir. Les deux enfants qui sourient toujours, enlacés, dans le tain du spéculum magique,vont renaître, mais plus heureux, car une espérance de maternité s'annonce pour la bonne comtesse, l'Amour ayant effacé la malédiction qui rendait fatal le don de Gyprianus l.
Ainsi, par les sentiers du conte, Storm achemine sa nouvelle vers les routes de l'Histoire 2. Gomme les « Problemnovellen » sont en germe dans « Spàte Rosen », ou les « Sôhne des Senators » en germe dans « Im Sonnenschein », l'on rencontre, ici déjà, l'art de reconstitution, une bonne part des personnages et de l'affabulation d' « Eekenhof », de « Grieshuus » et de « Haderslevhuus », le paysage même, le ton, et jusqu'à la patine archaïque 3 du style.
(1) St. à P., début de G5 : « C'est de bon travail ; seule, la conclusion « n'épuise pas absolument le conflit tragique : j'en ai déjà une autre en « tète ».
(2) Et. aussi — déjà — vers la technique du drame.
(3) Cette « patine » consiste: dans l'emploi de certaines formes, (p. ex. Ye intercalaire dans les désinences verbales: wollet, wissgt, etc. — Ye final dans : Fraue, — la suppression de la flexion adjectivale neutre dans l'épithète : ihr vâterlicfe Ilerz ; — dans l'emploi de Ihr au lieu de Sie ; ou de so comme relatif ; — dans l'usage de certains mots avec leur signification ancienne : adjectifs : die arge Heidin, unter sondrer Kreuzung ; verbes : gefertigt — dans la préférence donnée au mot latin (spéculum) ou, dans la langue actuelle, à certaines survivances au cachet archaïque : allczeil, nimmer, à certaines constructions de phrase (p. ex. und répété), à certains emplois de temps (principalement le passé indéfini subétitus au prétérit,.
Avec « Von Jenseii des Meeres 1 », Storrh revient à sa manière habituelle. Pourtant, un problème nouveau, effleuré dans le « Cyprianus », vient compliquer l'intrigue d'amour : celui des relations entre père (ou mère) et enfants. Au préambule, Alfred, le jeune architecte, assis sur ses malles — en pleine nuit, à une heure propice aux confidences 2 — dit, pour passer le temps, l'histoire de ses fiançailles. (Ainsi Storm a pu accompagner à Hambourg tel ou tel parent, par exemple son cousin Karl Scherff, en partance pour des bords lointains). Là encore, l'amour est issu de la camaraderie d'enfance, des parties endiablées avec Jenni, fougueuse fillette 3 qui a hérité le sang ardent de sa mère créole. Jeux et ébats : autant de variations heureuses — nuancées ici d'exotisme — sur l'inépuisable thème de l'idylle enfantine. Singulière situation que celle de l'enfant naturelle 4, qui ne connaît pour ainsi dire pas sa mère, restée là-bas, sous les Tropiques et qui, même alors, n'a jamais habité sous son toit ! Semblables aux yeux de l'étrangère jadis célébrée par la poésie 5, les yeux de Jenni pensent toujours aux Edens radieux de ses primes années. Ainsi, raconte Alfred, est né un « sentiment inconscient de solidarité et de responsabi- « lité réciproque : un germe avait été jeté, qui, plusieurs « années, a sommeillé, mais d'où a jailli, sous les rayons de « la nuit lunaire, la féerique fleur bleue, dont le parfum « m'enivre en ce moment encore 6 ».
Cette nuit de lune, quand a-t-elle resplendi ? Beaucoup plus tard, chez un frère d'Alfred, dans un petit castel à la française, entouré d'un jardin à la Le Nôtre : parc et manoir viennent
(1 ) Publ. pr. la lre fois dans « Westerm. Mon. » vol. 17, n° de janv. 65. — Quelques modif. dans les S. W., la principale (West. p. 358) est l'addition d'une seconde lettre (celle de Jenni à Alfred) dans les S. W. (I, 282).
(2) Bracher, op. cil., 79.
(3) G. S. (I, 156-157) voit ici des souvenirs de Berta.
(4) Le « Bazar » ne voulut pas d'une nouvelle dont l'héroïne était une enfant naturelle (St. à P. début 65). — Un cousin de St., nous dit-on à Husum, vécut ainsi (il était originaire de Hambourg) outre-mer avec une
créole.
(5) « EineFremde»,S.W.VIII,212.
tout droit d'EichendorfT 1, et la scène qui s'y joue est directement calquée sur une scène du « Maimorbild ». Alfred retrouve là Jenni, — Jenni, dont l'âme reste torturée (en plein épanouissement, quelques vers 2 surpris dans son album l'attestent) par cette énigme: pourquoi l'avoir arrachée à sa mère? Pour aller revoir cette mère, que le passé lui montre auréolée de grâce et de tendresse, elle implore d'Alfred, — quoi? De l'argent : cela dons un décor bleuâtre de lune, d'ifs reflétés dans les étangs ; atmosphère d'illusion poétique où, tel Florio 3, le jeune artiste, obsédé par la beauté capiteuse de Jenni, ne sait plus distinguer, égaré dans le labyrinthe d'amour, entre la déesse de son cœur et la Vénus blanche 4 qui semble émerger des nénuphars.
Donc, Jenni est partie aux Indes, et Alfred, maintenant, lui aussi a pris la mer. Trois lettres, après six mois de silence, dénoueront la crise 5. Lettre de Jenni : même interférence,
(1) Au moment où il conçoit « V. Jenseit », à la fin de 63 (v. à P., Il déc. 63 et la date que donne St. dans les S. W. : 63-64) St. lit beaucoup d'EichendorfT (à Speckter, 28 nov. 63). — Schùtze (157) est le premier à avoir signalé l'analogie.
(2) 1,255 : insérés dans les S. W. sous le titre «Waisenkind » VIII, 269 (depuis les Samtl. Schr. de 68) avec une légère variante (v. Herrmann). La découverte de ces vers d'album nous dévoile l'âme de Jenni, comme le verre d'Alicante offert par Alfred au « Ich-Erzâhler » du préambule nous montrait les relations affectueuses du jeune architecte avec le prétendu bourreau, donateur du vin généreux (I, 249).
(3) Chez Eichendorff, romantique, Florio est victime d'une véritable hallucination : et dans la matinée suivante 'seulement, il retrouve sa bien-aimée. Aussi bien, c'est (en dehors du « Marmorbild ») le début de « Dichter u. ihre Gesellen », et les deux scènes où Otto, puis Dryander aperçoivent ainsi leurs amantes, c'est également la poésie « Schône Fremde » des « Wanderlieder » (citée textuellement ici : I, 264) que le poète a présents à l'esprit.
(4) Le 11 déc. 63, St. demande à Pietsch de bien vouloir lui dire « en « quoi consiste la valeur et le charme des statues de femmes de l'école « française, comme celles qui sont au bord du bassin devant Sans-Souci », comment on appelle cette période, et quand elle se place.
(5) Goldstein, Diss. 107, loue la « finesse technique » de cette « Ich- Erzâhlung », interrompue au point maximum de tension de notre attente, pour laisser 3 lettres déclencher, brusquement, le dénouement.
chez elle, entre le rêve et la réalité, que tout à l'heure chez Alfred, au bord de l'étang d'illusion : la mère créole et son entourage sont peints (d'après Sealsfield *) sous des couleurs telles, que le père qui a rompu avec cette femme apparaît comme le sauveur de la jeune fille. Lettre d'Alfred, confirmant ces impressions : oui, il y a des races maudites, ennemies de toute noblesse [et incapables de progrès 2 ; et Alfred arrachera sa fiancée à ce milieu comme Arnold a soustrait Anna au sien. Enfin, une courte invitation de la spirituelle belle-sœur d'Alfred, une des plus fraîches figures féminines de Storm, pour annoncer le retour des fiancés, après cette incursion passagère dans une lamentable réalité, vers le parc de rêve, tout embaumé de violettes et de muguets 3.
Dans la lettre où il insérait sa poésie : « Der Lump 4 », Storm entretient Pietsch d'un projet de dessin pour la couverture de la quatrième édition des « Gedichie ». C'est donc à ce moment que sort des presses cette « Vierte Auflage 5 », qui n'est pas
(1) Comme il lui arrive souvent, St. indique lui-même sa source (I, 255). Dans les « Lebensbilder aus der 3. Hemisphâre » (Stuttgart, Metzler, 1846), la 3e partie (en particulier le chap. VII) a fourni à St. d'amusants types de créoles^ou négresses à la voix criarde, passionnées d'étoffes voyantes, et aussi ignorantes que langoureuses.
(3) Pietsch ayant fait remarquer à St. qu'on attendrait une conclusion dramatique [et que Turgenjew la souhaitait telle, St. (10 déc. 66) lui apprend qu'«ellel'a été d'abord: mais cela ne marchait pas ainsi. Avant « même d'en venir là, le livre était déjà achevé en moi ». Le 12 mars 67, il y revient : « Après tout, il fallait bien faire quelque chose pour les jeunes âmes, et elles l'aiment mieux (la conclusion) comme cela ». — « La Leipz. 111. Zgt. » du 29 déc. 66, avec force éloges, reproche à la nouvelle, par ailleurs fine, gracieuse, et d'un développement aisé, de n'avoir pas la vie chaude de certaines nouv. antérieures. Par contre, elle est exempte de la « brutale matérialité » (Stofflichkeit) d' « Im Schloss » ou « Veronika ». — P. Heyse a-t-il été influencé par « V. Jenseit » dans « Das Recht des Stàrkcren «-paru en 1883 ?
(4) Datée par Kôster de la Noël 64 (d'après] une indication de Pietsch lui-même).
(5) « Gedichtc. Vierte vermehrte Auflage. Berlin, Schindlcr, 1864 ».
simplement, une « Titelau liage », comme l'avait été la troisième en 1859 *, mais qui s'est grossie de toutes les pièces lyriques écloscs pendant la dernièi e période d'exil. Poésie, nous l'avons vu, toute traversée par le triple thrènè du « Heimweh 2 », du désespoir et de la mort. A ce que nous avons vu naître, ajoutons, comme non datées encore : « Mein jùngstes Kind 3 » (son plus jeune enfant a rejoint sur la route de la vie le poète qui sent que, personnellement, il ne pourra plus aller bien loin) ; puis, dans la note athéiste de « Vor Tag », « Der Zweifel 4 », apologie du doute, dont la force irrésistible, à côté du nonchaloir stérile de la croyance reçue, « enfonce, maniée par « un poing vigoureux et probe, les portes de l'enfer ». Rude franchise frisonne, dans les deux « Spriiche 5 » aussi : le premier opposant le « valet » qui demande, après chaque événement : Qu'adviendra-t-il ensuite ? à l'homme libre qui, lui, demande simplement : Est-ce juste ? — le fécond recommandant, comme un appendice à « Fur meine Sohne », de supporter bravement l'infortune, en en défalquant d'abord la part de responsabilité qui nous incombe. — Serait-il un souvenir1 de Madame de Wussow, ou de quelque autre dame de qualité rencontrée aux soirées de Heiligenstadt, ce « soupir 6 » d'une noble demoiselle, à la pensée que l'humanité tout entière provient d'un couple unique et ce rêve d'un « double Adam », dont l'un eût porté particule ? — On a constaté 7 qu'au fur et à mesure qu'il avance en âge, Storm excelle de plus en plus à découvrir, dans le fait le plus insignifiant d'apparence, l'étincelle de beauté ou d'esprit qui s'y cache. Réveillé en sursaut par le son d'un violon, il le bénit", parce qu'il y perçoit un cœur humain qui
(1) « Gedichte. Drille durchgesehene Auflage. Berlin, Schindler, 1859 ».
(2) Ilerrmann, 86.
(5) VIII, 203. Le 1" non daté : le second peut être attribué à l'été 58, depuis la publication des lel t. ;i Const. (mention du quatrain comme récent, dans lett. du 10 août 58).
(G) VIII, 259 : « Das Edelfraulcin seufztv».
(7) Herrm., 90. . .
chante 1. Un album, avec la couronne de mariée, offerts à une jeune amie le soir de ses noces 2, lui donne prétexte aune fantaisie sur ses deux thèmes de prédilection : fragilité de toutes choses et permanence du seul souvenir. — Pour une représentation du « Peter Squentz » de Gryphius, préparée à Heiligenstadt et qui resta projet, l'acteur principal ayant fait défaut 3, il rime, en « Knittelverse », un « prologue obligé 4 » : avec ce sourire mœrikéen qui éclaire « Knecht Rupprecht », Pickelhâring prépare l'auditoire aux hardiesses de cette farce un peu salée ; au milieu des tulipes, des romarins et des myosotis, qu'on ne s'étonne pas si pousse, de temps à autre, un « chou allemand » ou un chardon !
Dès cette période, le lyrisme de Storm tend à se réduire, « sa1 pièce courte », déjà plus souvent, se cristallise en un nombre infime de vers; est-ce parce qu'il a achevé, comme on l'a écrit 5, le tour de la Nature avec qui il vit en communion paisible? est-ce même faute d'une inspiration irrésistible ? C'est simplement parce que, pour citer ses propres termes, sa nouvelle, dont s'élabore graduellement la forme définitive, accapare toute son activité créatrice et « engloutit » absolument son lyrisme 6.
Ce n'était pas trop de la tour d'ivoire de la poésie pour faire oublier à Storm le « malaise » que, nonobstant son désir de neutralité, il ressentait en raison de la situation politique. L'effervescence, en effet, après la décevante paix de Vienne
(1 ) « Ein Stândchen », VIII, 259. — Les lett. à Const. permettent d'attribuer cette pièce au début de juillet 58. (Lett. du 7 juill. 58).
(2) « Einer Braut a m Polterabend », VIII, 258.
(3) Le Landrat von Schuter, qui devait jouer le rôle essentiel, partit de H. quelques semaines avant l'époque de la représentation. (G. S., il, 73).
(4) « Nothgedrungener Prolog », VIII, 205.
(5) Herrm., 103-105.
(6) Cf. 7 août 83, à Keller.
du 30 octobre, persistait dans les duchés l, livrés, pieds et poings liés, aux deux comparses, Autriche et Prusse. Le 13 novembre, les Autrichiens avaient commencé l'évacuation: les Prussiens suivaient, mais lentement. La majeure partie de la population tenait encore pour Augustenburg, et, le 11 novembre, les bourgmestres de Schleswig, Husum et Eckernfôde avaient signé, au nom de leurs administrés, l'adresse de Kiel, qui s'en remettait au duc quant au soin de fixer le degré de dépendance du futur état vis-à-vis de la Prusse. Le 29, les trois bourgmestres étaient admonestés, et toute manifestation politique prohibée 2. — « Cette « situation me pèse, confiait Storm le 22 à Pietsch ; j'ai quel- « quefois l'impression que nous sommes^ passés d'une griffe « dans l'autre ». Les duchés, cependant, ne paraissaient guère résolus à se laisser dépecer, et, l'Université de Kiel entête, proclamaient, le 10 décembre, leur sympathie pour Augustenburg par des articles de journaux, des adresses, des meetings. En riposte, les commissaires civils multipliaient les interdictions, et s'évertuaient à faire éclore des adresses annexionistes 3 qui, si elles ne recueillaient qu'un nombre ridicule de signatures, (nobles surtout), préparaient quand même les voies à la conquête prussienne 4. « Nous redoutons « ici, continue Storm le 16 décembre 5, le système de la « poigne brutale (brutale Machtherrschaft) - — ainsi l'a-t-on « appelé — qui semble inséparable de l'Etat prussien. Je n'ose « y penser. Brrrr!. . . » Pourtant (continue-il le 27 décembre), Dieu sait s'il peut se rendre cette justice de n'avoir pas levé un doigt en faveur d'Augustenburg, comme on semble le lui reprocher ! Mais voilà : il a beau s'être cantonné scrupuleusement dans sa besogne administrative, il sent fort bien qu'auprès de « ces gens », il est persona ingrata. Qui sait
(1) Tiedemann, op. cit., 413-414.
(2) Schulthess, op. cit.
(3) Adr. de Scheel-Plessen, 22-31 déc.
(4) Tiedem. I, 416.
(5) Au même. — « Brutale Machtherrschaft » est entre guillemets dans la lettre. — Cf. Tiedem. I, 336-343 : 413-414.
si on ne le confond pas avec un certain bourgmestre Stuhr, puni pour avoir intrigué en faveur de Frédéric ? Va-t-on le chasser, une seconde fois ? « Les Prussiens se mettent si bien « à la place des Danois, qu'ils nous expulsent à leur tour : ce « serait assez joli, mais cela répondrait tout à fait à la politique « de Bismarck, cette politique de brigand 1. Si seule- « ment vous n'aviez pas en perpective, chez vous, « l'insolent régime des hobereaux pour au moins tout « le temps que je serai en vie, je n'aurais, objectivement, « pas tant de griefs contre l'annexion prussienne ; mais, telle « qu'elle se présente, j'aimerais mieux qu'on m'épargnât cette « contrariété ». S'il a félicité Fontane de son « Einzugslied », bien qu'on y voie passer le bout de l'oreille de la « Kreuzzeitung », Storm espère fermement que son ami sera « le dernier « poète d'une époque malgré tout vouée à la mort, où l'acte d'un « peuple ne reçoit sa consécration et sa valeur que du signe « de tête d'un roi ». De tout cela, il a la nausée (« zum Speien satt ») et, s'il n'avait pas tant de bouches à nourrir, il s'en irait vivre, lui et les siens, en pleine forêt vierge, — à tout le moins en pleine lande !
Le 12 janvier 65, un gouvernement commun au Schleswig et au Holstein a été installé, avec siège à Schleswig, en attendant qu'on statue définitivement sur le sort des deux pays. A la même date, le comité des « Schleswig-Holsteinische Vereîne », sans rompre avec Augustenburg, conseillait avec laPrusseune entente qui était devenue «un besoin inéluctable », et abandonnait l'idée d'un Schleswig-Holstein complètement autonome. « Mais, disait-il 2, nous sommes un pays délivré, « et non pas conquis»; et il avertissait la Prusse que, si elle s'entêtait à vouloir par la violence les enchaîner à elle, cet acte « pourrait avoir mille conséquences des plus funestes ; avec « un pareil système d'oppression, une vie politique constitu- « tionnelle serait absolument incompatible » : on allumerait « la guerre civile allemande ». Tandis que, sous l'appellation de « nationale Partei », le parti annexioniste s'organise (12
(1) Cf. Jansen-Samwer, Sch. Hs Befreiung, 242.
(2) Schulthess, op. cil.
février1) 'et s'assure le concours d'une' partie de la presse locale 2, Bismarck, par" une série de manœuvres et de feintes déconcertantes pour les duchés autant que pour l'Autriche, resserre lVtavt qui doit bloquer les Marches septentrionales, au risque d'une rupture avec Vienne 3. Aussi Storm 4 confie-t-il à Pietsch qu'il vit « moralement dans un perpétuel mal aux « cheveux)). Dans son propre pays, « dépendre du bon plaisir « d'étrangers, comme une chose absolument sans défense, « c'est pire encore que d'être tout bonnement mis dehors, — « ce qui, au surplus, peut nous arriver à chaque instant)). Pour comble, on parle de diminuer aux fonctionnaires leur traitement : cela suffirait, dit le poète, « à supprimer de mon exis- « tence tout confort ». Il est écœuré : « la politique est si répu- « gnante, que je me tourne convulsivement du côté où cet « air ne souffle pas ».
(1) Le 26 mars, d'autre part, les mandataires des duchés, avec un certain nombre de parlementaires allemands, délégués, eux aussi par les différents états du Nord et du Sud, rédigent à Berlin des « Stipulationen » qui résument les revendications du parti Augustenburg. Le 31, ce manifeste est garanti par un rescrit de Frédéric VIII à Ahlefeldt et adopté par l'unanimité des délégués des duchés, réunis le 19 avril. — 1° La Prusse instruira, armera l'armée, en disposera en cas de guerre, construira les forts et ports militaires nécessaires ; — 2° Elle disposera de la marine et contribuera à son entretien, jusqu'à ce que soit créée une flotte allemande ; — 3° Le Schleswig entrera dans la Confédération et les deux duchés dans le Zollverein ; — 4° La Prusse aura le droit de construire et d'utiliser à sa guise le canal des deux mers. — Par contre, refus formel : 1° de prêter serment sur l'étendard au roi de Prusse . — 2° de laisser la Prusse recruter l'armée ; — 3° de la laisser imposer aux duchés son organisation militaire, sa justice civile et militaire sans le consentement des assemblées du pays ; — 3° d'avoir pour fonctionnaires des douanes, des postes et télégraphes des gens nés hors des duchés. (Schulth., 6. Jahrg.)-
(2) La « Norddeutsche Ztg. », de Flensburg, les « Schleswiger Nachrichten » et les « Itzehôer Nachr.» — Principaux adhérents du parti : Rômer, Rewe, Tiedemann, :Reventlo^, Wiggers, Spethmann, Johannsen, Bleick Bleicken, Lehmann, Handelmann.
(3) Note prussienne du 22 fcv. à l'Autriche ; note du 5 mars de l'Autr. à la Pr., négociations d'avril entre Pr. et Autr. (candidature du gd-duc d'Oldenburg) ; du 3 au 17 avril, difficultés entre les 2 commissaires pour le transfert de la flotte pruss. à Kiel.
(4) Début 65.
Le 4 mai 1865, Constanze mettait au monde son septième enfant, une petite fille qu'on appela Gertrud ; et, «d'un cœur léger », Storm faisait part à ses beaux-parents 1 de cette double délivrance : jamais, en effet, naissance ne l'avait rendu plus anxieux. Dès la fin de l'automne 2, il s'était inquiété de la mine « misérable » de sa femme, et il n'avait pu se défendre de pressentiments tragiques. « J'ai l'impression, écrivait-il, « que tout ce qu'il y a en elle, extérieurement, de beau et de « noble, n'est plus assuré de sa durée sur terre que pour un laps « de temps très court ». La vision l'obsède de la Mort qui arrive de l'horizon, et s'abat sur lui ou les siens. En annonçant pour mai la naissance de l'enfant, il ajoute : « à moins qu'un malheur ne survienne ». Aux premiers jours de l'an nouveau 3, son inquiétude ne cède pas : elle gagne même Constanze, moins sereine qu'à l'habitude. Un mois avant le terme, elle.attend impatiemment sa libération, tandis que le poète, soucieux, se sent incapable d'écrire et de chanter : « Ich landvogtle nur, und bin gesanglos und beklommen 4 », mande-t-il à Pietsch.
« Qui de vous me va-t-il falloir perdre ? » s'écriait le chef de famille au moment où flamboyait, devant lui, l'aurore du retour tant désiré. Les poètes auraient-ils à certains instants, l'intuition subite de l'avenir ? Le 22 mai, Storm écrivait à ses amis Pietsch :
« Constanze n'est plus ; après avoir, le 4 de ce mois, mis au monde une « fille, elle s'est endormie à jamais, le 20 au matin, vers 6 heures, à la « suite d'une agonie rude d'abord, puis très douce, sa main dans la mienne. « Elle a été la victime de notre retour au pays ; car elle a succombé à la « fièvre puerpérale 5 qui semble devenir épidémique dans la région. Le « dernier après-midi, j'ai fait monter dans sa chambre les quatre aînés « de nos enfants et je l'ai priée de leur donner la main ; elle le fit, faibleif ment et sans rien dire. . . Pourtant, quand Ernst entra, et, d'une voix « tremblante, et peut-être pour cela plus haute, prononça : « Bonsoir, « mère ! » elle dit, d'une voix imperceptible: « Bonsoir» ou, à ce qu'il croit :
(1) 5 mai 65 (G. S., II, 110).
(2) A P. (entre 14 sept, et 22 nov. 64, croit Kôstor.).
(3) Début 65, à P.
(4) Expression de Heine, « Neue Zeitgedichte », 9, 261.
(5) Contractée pendant les relevailles, par la contagion d'une gardemalade. (G. S., II, 110).
« • bonne nuit, mon enfant, je meurs f/Ensuite, elle n'a plus guère parlé;
« sans doute le corps achevait-il de lutter, machinalement. Son râle était
rauque ; il se prolongea longtemps, mais à la fin, il devint aussi doux
qu'un murmure d'abeille ; puis subitement, dans une beauté que je ne
« puis qualifier que d'anéantissante, une lueur merveilleuse transfigura
m visage ; un éclat bleu très doux traversa, tugijtif, ses yeux qui se
« formaient, et puis, ce fut le calme : elle était perdue pour moi. . . Le
" jour d'après, des mains amies l'ont mise dans un cercueil provisoire : je
a pris sa pauvre tète dans mon bras, comme nous nous Tétions promis
« aux jours de santé. Aujourd'hui, on l'a placée dans le grand cercueil :
« le corps tant aimé se décompose vite : après-demain, à 3 heures du
« matin, nous la porterons à notre caveau, et quand la ville curieuse
■ b' éveillera, j'aurai déjà enseveli tout mon bonheur. . . 1 »,
« Dans l'aube d'une exquise matinée de mai 2 », les membres du « Gesangverein », réunis en une touchante pensée (« car, là encore, ajoute Storm 3 on appréciait déjà de toutes « parts sa bonté si simple, où il y avait comme une force « secrète à laquelle il était difficile de résister ») la portèrent au tombeau familial.
Rentré dans sa maison sans reine, le poète se mit au piano, et là, pendant des heures, il joua sans s'arrêter 4. Cette fois encore, la 'musique restait « sa fidèle eompagne», Le soir de ce même jour, « sa Muse aussi lui tendait une main libéra- « trice 5 », et son cœur exhalait le premier de ces hymnes désolés qu'il a intitulés « Tiefe Schatien 6 », par allusion à ces
(1) Mêmes termes dans lett. à Môrik., 3 juin 65.
(2) A Môr., 13 juin 65.
(3) A P., 22 mai 65.
(5) A Esmarch, 3 juin 65. — Schûtze (174) et G. S., II, 112, datent la pièce n° 1 du soir mêmejie l'enterrement, Herrm. (140), d'après une comm. de « la personne qui dirigeait alors le ménage de St. » (source moins sûre), du lendemain.
(6) VIII, 207 et suiv. — Par. p. la lre fois (puisque le recueil ne donne que de l'inédit — cf. Herrm., 160, qui date des Samtl. Schr. 68) dans : « Deutscher Dichter-Garten, Album fur Ferd. Freiligrath, Eine Sammlung bisher ungedruckter Gedichte der namhaftesten deutscher Dichter, hersg. v. Christ. Schad u. Ignaz Hub, Leipz., Verl. v. Duncker u. Humboldt, 1868). — Les « T. Sch. » sont la seule contribution de St. au recueil. St. les envoya, le 6 juin 68, sous la forme suivante : I. « In der Gruft. . . » ; II, « Mitunter weicht. . . » ; III, « Wcil ich ein Sanger bin. . . » (N° 4 actuel) ; IV, « Gleich jenem Luftgespenst . . . » (N° 3 actuel), en str. de 10 vers chacune. (V. les variantes ap. Herrm., p. 178, n° 192. )
ombres que la présence de la femme aimée lui avait jusqu'ici voilées et qui l'enveloppaient, maintenant., de leur étouffant linceul. — Il chante : dans l'antique caveau, un nouveau cercueil a été déposé, dérobant à l'amour du poète le plus suave de tous les vùages. Le myrthe, le sirynga recouvrent en couronnes le noir couvercle ; et le muguet et le jeune feuillage du hêtre qu'illuminait, il y a peu de jours encore, le soleil dans la forêt, répandent ici leur parfum. Scellées, les dalles : la chère morte repose abandonnée et solitaire. Seul, par l'ouverture grillée en haut du caveau \ on voit peut-être, à la lueur de la lune, quand le monde dort, errer autour des fleurs blanches un papillon sombre. . . (« Dans ce noir papillon, dira « plus tard Storm à Fontane 2, s'incarnaient involontairement « mes pensées d'alors qui, dans mes nuits d'insomnie, étaient « sans cesse là-bas, dans la tombe, autour du cercueil chargé « de couronnes »).
Malgré son foyer désemparé, malgré les cris de la petite Lucie qui lui déchire l'âme en appelant sa mère, courageusement le poète essaiera de reprendre sa tâche. « Il me faut donc « continuer de vivre, sans elle : il le faut, car, devant moi, il « y a du travail, du travail, et encore du travail ! 3 » Grâce à la vigoureuse faculté de réaction qui lui est habituelle aux heures de crise, il s'affirme nettement décidé à n'abandonner aucun des intérêts intellectuels qui lui ont tenu compagnie jusqu'alors et qui le maintiennent en vie 4. Sa chorale même lui apporte de constantes raisons de vivre, et, pas un instant, il n'en néglige les séances 5. — Toutefois, il a beau se raidir et témoigner, une fois de plus, d'une rare « élasticité », « la a solitude et la torturante énigme de la mort, écrit-il à Ernst
(1) Cette description de la sépulture des Storm-Woldsen est rigoureusement exacte. On en trouve l'origine dans une lett. de St. à Hans du 10 nov. 1867.
(3) A P., 22 mai 65. — L'expression : « Arbeit, etc . . . » vient de « Genrebild », poés. de K. H. Preller (« Neunzig Lieder u. neun polem. Episteln », 1854) admise par St. dans son « Hausbuch ». — Termes identiques à Môrik., 3 juin 65.
(4) A Môr., lett. cit.
« Esmarch, frère de Constanze1, sont, les deux puissances u redoutables avec lesquelles j'ai entamé, désormais /une lutté « sourde et sans trêve: mon seul réconfort, c'est quand la « nostalgie que j'ai d'elle et qui me tue jaillit de mon cœur « comme un jet de sang frais. Mais ce réconfort me vient rare- « meut. Qui l'a aimée et a été aimé d'elle en est, réduit, elle « une fois perdue, à se considérer comme un damné. Et c'est « mon lot ».
I /énigme de la Mort : elle s'est déjà posée bien souvent, de plus en plus souvent, dans ses lettres, sa poésie : comment, après ce drame, ne deviendrait-elle pas une obsession ? — ■ « Vous savez, mande-t-il à Môrike 2, que je ne puis partager « votre heureuse croyance » : conséquent avec lui-môme, l'auteur d' « Ein Sterbender » se refuse, malgré l'allégement qu'il n'ignore pas qu'il en tirerait, à croire à une seconde vie après la mort. «Tel ce mirage aérien du désert 3, papillonne devant « moi la pensée de l'immortalité ; et, dans le pâle brouillard « du lointain, elle me dessine fallacieusement ton image ». Il est rongé de nostalgie, étourdi d'espérance, de l'illusion que chaque jour le rapproche davantage de la bien-aimée. . . ; chimères ! Une lumière inexorable lui fait percer la réalité brutale, effroyablement vide : « là-bas, dans le lointain, je pressens l'abîme, et, au fond, le néant ». Ainsi se traînera-t-il lamentablement, d'un jour, d'un mois, d'une année à l'autre, — jusqu'à l'heure suprême : alors, sa vie et ses espérances épuisées, il tombera le long du chemin, et la nuit éternelle l'ensevelira, lui et tous ses rêves nostalgiques. Familiarisé avec le Trépas, il attend dans le calme complet son dernier moment, « car (dit-il dans un quatrain 4 où cette pensée s'exprime) l'anéantissement, lui aussi, a sa valeur ».
Encore plus que par le passé, le deuil le plus cruel de sa vie
£è,(1) 25 mai 05. — E., frère aîné de Const., avait épousé Maria Feddersen et fut le père du pasteur Ernst Esmarch, d'Altona.
(2) Leil. cit.
(3) « Tiefe Schatten ». Dans l'état présent de notre information, rien ne permet de dater cette pièce avec plus de précision.
(4) Pietsch raconte (Voss. Ztg., 8 juillet 88) : « Il y a 23 ans, St. m'en t voya, au plus fort d'une crise qui sembla ébranler son être jusque dans
l'éloigné des croyances traditionnelles. A l'exemple d'Arnold et de l'oncle dans « Im Schloss », il exalte, en des vers qu'il n'a jamais publiés1, la Pensée nouvelle, qui peu à peu envahit le monde et s'impose aux clairvoyants, l'autre Foi, qui part du christianisme, mais pour le dépasser, « moins égoïste et plus « grande, et dont la loi sera : Vis une vie noble et belle, sans « espoir d'une existence future ni d'une sanction, rien que par « amour pour la beauté de la vie ».
Sous l'aiguillon magique de la douleur, la source lyrique épanche de nouvelles ondes. Le 3 juin, deux quatrains 2 sont envoyés à son beau-frère Esmarch : Storm ne peut ni pleurer ni gémir ; son cœur est mort, et lourd « comme s'il portait toutes les fautes du monde ». La nostalgie, avant même d'atteindre son cœur, laisse tomber ses ailes et succombe. La lettre où il envoie ces strophes désolées se termine par cette réflexion ; « Le bonheur a pris congé de moi ; mais une lueur en est restée, qui ne s'en ira point, jusqu'à ce que mes yeux se soient fermés ». — Un peu plus de deux semaines après 3, même tonalité sourde et endeuillée : « quant à notre vie, elle se poursuit, « lente et traînante, et chaque journée m'éloigne davantage « de sa vie, à elle, si suave. » Storm a voulu s'installer, solitaire, dans la chambre où a été exposé le cercueil de Gonstanze : « ce matin même, continue-t-il, j'ai écrit, pour donner « expression à un étrange sentiment : « Da ich ein Sânger 4. . .» — « Puisque je suis un chanteur, je ne demande pas pourquoi
« ses bases, le quatrain suivant ... » et P. cite le n° 5 actuel des «T. Sch. ». dont le 1er vers (« Und am Ende der Quai . . . ») était, dans cette lre version, précédé d'un vers initial : « Aber dem Tode bin ich vertraut ».
(1) « Grôsser werden die Menschen nicht », publ. par G. S., II, 114.
(2) Le 1er est le n° 5, déjà mentionné, l'autre le n° 6 des « T. Sch, » (« Der Geier Schmerz... »).
(3) A Esm., 24 juin 65.
(4) Actuellement : « Weil ich ich ein Sânger. . . » (dep. Féd. de 68). Autres var. chez Herrm., 178, n° 195 sqq. — A Môrike, le 3 juillet, St. envoie cette même pièce, précédée d'un 1er quatrain supprimé depuis 68. (Le poète, ne faisant qu'un corps et qu'une âme avec sa femme, ne peut se guérir de sa mort : sa vie se désagrège en même temps que le corps de la bien-aimée) — N° 4 des « T. Sch. ».
« le monde maintenant est si muet à mon oreille : c'est que la a voix unique, bien-aimée, manque, auprès de qui tout le « reste u'était que le chœur ». Perpétuel et accablant, le glas bourdonne dans son âme. Certes \ il esL des moments où la douleur le brûle moins, où revient le désir de connaître à nouveau le bonheur. Mais, se demande-t-il, quel bonheur ? Le bonheur, a'esi ce pas uniquement Constanze revenant partager son existence? Et alors, il revoit l'aurore où l'on a' porté la morte au cimetière ; et ses vœux s'endorment, et aussitôt il renonce à cette poursuite.
Un des premiers à qui Storm avait tenu à faire part directement de la catastrophe, avait été, malgré ses négligences comme correspondant 2, Môrike. « Je viens à vous, commence çait-il le 3 juin, en homme dont le bonheur est brisé pour la « vie : au-dessus de mon avenir sont inscrits les mots que « Dante a placés au-dessus de son Enfer ». En même temps, il adressait à l'ami 3 une ultime prière : qu'il voulût bien lui restituer un portrait de Constanze, don des jours heureux, « celui, disait-il, qui rend le mieux son aspect extérieur, s'il « ne rend pas cette expression de très douce, de suavissime « bonté, qui lui attirait tous les cœurs partout où elle a vécu ». En échange, il envoie à l'auteur de 1' « Idylle am Bodensee » ses trois contes, « écrits encore sous les yeux de la femme la plus aimée », et il lui rappelle que, tout récemment encore, il avait lu avec elle « Erinna an Sapho », sans se douter que l'un d'entre eux aussi s'en irait, si vite, aux sombres bords 4.
(1) « Mitunter weicht von meiner Brust. . . ». — Ecrite, dit Schûtze (175) « un peu après » le n° 1 : envoyée à Hans le 17 juillet 65, avec la date : 16 juillet 65.
(2) M. avait laissé sans réponse : une lett. de St. du 27 août 55 (expéd. le 13 oct.), une du 2 déc. 55, une du 3 juin 56, une du 3 fév. 59, et une du 23 nov. 62 !
(3) Peyn, Diss. 55, rapproche les « T. Sch. » des lieder à Peregrina, de Môrike.
(4) Cf. St. à Kuh, Vendr. Saint 75 : « Je n'ai jamais achevé de lire la « « Stromtid » de Reutcr. Je la lisais à ma femme, et c'était chaque fois un « ravissement pour moi, quand le sourire lui montait, tout droit, du cœur « aux lèvres, en illuminant son beau visage. Nous en étions au milieu « du livre, lorsqu'elle mourut. Depuis, je n'ai jamais pu continuer cette « lecture tout seul ... ».
— Cotte fois, Môrike, ému, secoua son incoercible paresse. Non seulement il renvoya 1 le portrait, « joyau irremplaçable 2 », mais la lettre qu'il fit partir le 10 juillet, si elle fut la dernièie que Storm reçut de lai, renferme une invention de poète, exquise et délicate. Il rappelle à l'auteur d' « Auf der Universitât » cet arbre en fleurs qu'il a placé, solitaire, au milieu de la lande : à l'entour bruissent, dans la solitude de midi, les abeilles ; et il ne trouve pas d'image plus suave pour figurer le discret commerce d'âmes, le silencieux échange de pensées entre le poète et la femme aimée : union si intime que, même elle disparue, il goûte encore la jouissance de tout ce qu'il possédait en elle.
En dépit de ces consolations, il fallait à Storm, il le sentait, sous peine de ne plus reprendre jamais goût à la vie, un changement de milieu. Le 6 juillet, c'est d'Altona « chez des parents » (vraisemblablement les Scherff) qu'il remercie Môrike. Le cœur même de son existence est anéanti : du moins veut-il s'intéresser au sort des êtres chers. Il dit la tristesse de son ménage en désarroi, et la pâleur navrante de son dernier enfant, « pâle comme les enfants de mères défuntes ». Quant à sa Muse, elle est allée « dormir pour toujours » et il lui semble qu'il est désormais, incapable « de dire ce qu'il « souffre ». A part quelques vers inspirés par le regret de Constanze absente, il n'a jamais écrit une seule ligne, qu'elle ne se soit trouvée à côté de lui. Lorsque la main aimée le retenait sur le sol natal, et alors seulement, il se hasardait sans crainte dans les régions éthérées. Loin d'elle, il n'a rien produit ; et, dans chaque lettre qu'il lui adressait, séparé d'elle, se trahissait la crainte de la perdre : conséquence naturelle de l'exceptionnelle félicité qu'il goûtait par cette possession.
Altona, c'était toujours l'ambiance natale. Storm avait besoin de se dépayser. Le 1er septembre, il se fit mettre en congé 3 et, via Minden, où il rendit visite à la poétesse Elise Polko 4, et Francfort-sur-Mein où il s'arrêta chez son vieux
(1) M. à St., 10 juillet 65.
(2) St. à M., 3 juin 65.
(3) Pictsch, Voss. Ztg., 13 juill. 88, et G. S.} II, 117.
(4) Y. lett. de St., G. S., II, 118. Précédemment déjà, St. correspondait avec elle (St. à P., 27 août 65).
camarade Tycho Mommsen * qui l'emmena visiter le « Jagerhaus » gœthéen immortalisé par le g Faust 2 », il gagna Bade où, sachant son besoin de consolation, Turgenjew, l'ami de Pietsch 3, l'avait invité, Là, malgré une canicule qui empochait toute promenade, l'inguérissable nostalgique vécut des heures bienfaisantes. « Que dire de Turgenjew ? écrit-il à sa « famille4. On ne peut que raconter cela. Turgenjew est un des « individus les plus sympathiques que j'aie jamais vus ». Par lui, Storm fut introduit chez les Viardot. Louis Viardot, par malheur, ne savait pas un mot d'allemand : Storm eut grand' peine à « murmurer quelques mots » de français, et la fine culture de l'esthéticien resta pour l'auteur d' « Immensee » lettre morte. Madame Viardot, heureusement, parlait en perfection l'allemand : pour la grande et intelligente artiste, Storm déborde d'un compréhensible enthousiasme. « Avant-hier, chant, musique sublime ! » Il ne sait qui admirer davantage : la femme ou la cantatrice. « Je n'ai jamais rencontré de per-
(1) Depuis son exode de Husum (après Idstedt), T. Mommsen était devenu, à l'automne 51, prof, au Realgymnasium d'Eisenach, puis, en 56, recteur de la Hôhere Bûrgerschule d'Oldenburg, et, depuis 64, directeur du Gymnase de Francfort. — En réponse à ses condoléances, St. lui avait adressé une lettre où, entre autres, on lit : «. . . laissez -moi l'exprimer « une fois encore à de vieux amis, en mémoire d'elle, et pour satisfaire « mon cœur : elle n'était pas seulement, et toujours plus, mon amante « ail sens le plus audacieux du mot ; quand la vie me froissait et me heur- « tait, je me réfugiais en elle comme un enfant vers sa mère, et, contre « son cœur clair et sûr, tout se terminait de consolante façon ; l'autorité « calme de son caractère simple et noble me conférait en toutes les démar- « ches où elle avait part avec moi, une supériorité qui dépassait mes « propres forces ». Publ. p. Krûger, N. Rundsch. ari. cit. 377-378)-
(3) St. semble bien n'avoir pas connu antérieurement Turgenjew. A P., il vantait, dès 64 (entre le 14 sept, et le 22 nov.) la « Nichée de gentilshommes » de l'écrivain russe, en qui il voyait (15 sept. 65 à P.), à propos des « Rencontres » et de la nouvelle « Le Gel », « un lyrique déguisé ». — On retrouverait en effet maint trait commun entre eux (conception et technique de la nouvelle ; môme hantise de la mort (Sanin dans « Bouillonnements print aniers », Charlow dans « Un roi Lear de la steppe », « Punin et Baburin », les « Nouvelles moscovites »).
(4) G. S., ibid.
« sonnalité qui ait fait sur moi, humainement et comme a artiste, une impression aussi considérable que la Viardot, « sauf Turgenjew, cet être merveilleux x ». Il subit aussi l'enchantement « paradisiaque » de la plaisante ville d'eaux, des femmes élégantes qui s'y promènent, des forêts d'alentour, du vieux château en ruines, des fines vapeurs bleuâtres de septembre. « Pour quelqu'un qui porte encore un cœur non malade dans sa poitrine, cela doit être exquis. » Lui, en effet, n'en jouit qu'à moitié. Parmi la griserie des conversations bruyantes, tandis que le vin lui fait battre le sang aux tempes, une voix, tout à coup, s'est élevée, lointaine et si lasse qu'il en frissonne ; et c'est la morte qui gémit : « Pourquoi faire tant de bruit ? Tu sais bien que je dors 2 ! »
Le 13 septembre 3, Storm quittait Bade, stationnait, pour l'amour de son père, quelques heures en pèlerinage à Heidelberg, couchait de nouveau chez les Mcmmsen à Francfort, puis comme en 1855, redescendait le Rhin en bateau, de Mayence à Cologne. C'était les 14 et 15 septembre, — l'anniversaire de sa naissance, puis de son mariage. En route, il avait engagé conversation avec un jeune couple en voyages de noces, et, au fond de lui-même, il éprouvait une souffrance mortelle : « il y a juste 19 ans, à la même heure du jour, moi aussi, avec « ma jeune femme, j'étais parti de Segeberg, en route vers « notre maison, pour les débuts de notre jeune ménage ». — A D. (Dortmund ?), séjour rapide chez son camarade d'enfance le pasteur Ohlhues : maison « strictement orthodoxe », où l'on récite la prière avant chaque repas et où il trouve une Bible au chevet de son lit ! En compensation, comme l'expriment les versiculets laissés dans l'album d'Ohlhues 4, l'accueil
(1) Do.
(2) C'est la pièce « Bcgrabe nur dein Liebstes », VIII, 271, que Herrmann, 101, dans une hypothèse très acceptable, attribue à ce moment. H. note que l'expression « Dennoch gilt's Nun weiter leben » est déjà dans la lctt. à Môrik. du 10 juin 65 (d° dans lett. à P. du 22 mai 65). — La pièce ne fut révélée au public que par la 5e éd. des «Ged. »(p. 169) en 1875.
(3) Tout les détails intéressant ce voyage de retour sont empruntés à une lett. de St. à Ernst du 18 sept. (cit. G. S., II, 122 sqq).
(4) Ibid, G. S., II, 125. (« Ein gut Stuck gingen wir zusammen »).
de son hôte, les souvenirs d'enfance remués ensemble. « Que chacun fasse ce qu'il peut, et vive la vieille amitié jusqu'au bout ! » — La dernière étape fut Arnstadt en Thuringc h C'est là qu'avait été nommé Wussow. Chez ces amis qui avaient connu si intimement Constanze, le poète fit une halte de plusieurs jours. Evoquèrent-ils ensemble Lœwe,le jeune Israélite connu à Heiligenstadt ? La vue d'un Christ sanglant, dans quelque église, donna-t-elle le « Perpendikelanstoss ? » Ou fut-ce les deux simultanément? Arnstadt a été, en tous cas, le lieu de naissance de la poésie « Crucifixus 2 ». On pourrait croire que Storm a voulu prendre une revanche sur les Bibles et les prières du pastorat Ohlhues, en n'apercevant dans l'emblème chrétien qu'une « image d'épouvante 3 », vite effacée par la nature sempiternellement virginale, mais colportée et accrochée dans l'obscurité des temples par « ceux qui s'appelaient ses disciples ». Jusqu'à nos jours, 1' « antique profanation » s'est perpétuée, partout suspendue, « objet d'horreur pour « tout regard pur » et symbole d'une intransigeance qui se refuse au pardon, d'une haine éternisée du chrétien contre le Juif, — ce Juif pour qui il ressent, lui, d'instinct une sympathie.
Malgré ce voyage, on ne sent pas, dans les lettres qu'adresse le poète à Ludwig Pietsch, son plus intime confident dans ce malheur, la moindre atténuation à son chagrin : au contraire. Souvent, il lui semble que la mort de Constanze entraînera la sienne. L'hiver s'annonce : pluie et rafale font rage contre les
(1) Do
(2) lre publicat. dans les « Zerstr. Capitel » III, 131 (fin de Y « Amtschirurgus »»). S. W. VIII, 247. — A. Biese (Dte. Litteraturzgt. 26 août 1911 , n° 34, p. 2145) date, sur le vu des mss. : « Auf der Reise in Arnsberg, sept. 1865 ». — Wussow pourrait bien être cet « ami Alexander » qui répondit à St., qui lui récitait ces vers « tout chauds » : « Auch eine Auffassung l » (III, 131).
(3) Cf. o Aquis submersus », III, 206.
vitres ; dans la chambre, douce est la sensation de bien-être, de chez-soi : mais les pensées du poète s'évadent au dehors parmi la nait et la tempête 1. Un seul refuge : la musique, toujours. Les chœurs de Schumann sur les « Romanzen » d'Eichendorfï lui donnent le frisson : « et, avant que je n'y aie « songé, cite-t-il 2,tout bruit s'était éteint :1a nuit couvre tout « à la ronde ; seule, du haut des monts, la forêt murmure « encore, et moi, je frissonne au plus profond du cœur... » — Le 10 décembre, cela ne va encore que « tout doucement». La vie mondaine bat son plein à Husum, et Storm doit se défendre contre les invitations qui l'assaillent. Sa joie la plus pure, c'est la vie avec ses enfants : malheureusement, une étrangère, doublement étrangère puisqu' Anglaise 3, tient l'emploi de gouvernante. Elle s'interpose sans cesse entre lui et eux, empêchant toute intimité, et le père aspire au jour où sa fdle aînée pourra conduire la maison. « Elle nous manque partout, notre chère morte ». — Noël arrive : « ce fut bien le plus triste de toute la vie du poète », dit Mlle Storm 4. Une lettre aux parents de Constanze à Segeberg 5 évoque le délicieux sourire monté tout droit du cœur, et les exclamations dont elle ponctuait certains passages — Storm sait encore lesquels — dans les trois contes que son mari lui lisait à peine rédigés. « Ah ! si « je pouvais le réentendre, ce rire ! J'ai l'impression de n'avoir « pas, à beaucoup près, dégusté jusqu'au fond ce breuvage de « poésie ; il me semble que je vais, encore une fois, 'porter cette a coupe à mes lèvres ». Sans doute Pietsch, fervent admirateur de Constanze, avait-il exprimé sa révolte contre le coup de faux qui avait, si brutalement, couché là tant de beautéj: « Oui, tu as raison, lui répond Storm 6, — raison du plus pro-
(1) 30 (ou 31 ?) oct. à P.
(2) Eichendorff : « Im Walde » (ne figure pas dans l'éd. de 64. — V. éd. de 56, Krâhe, p. 11.)
(3) Miss Mary P. . . était, au début, secondée (G. S., II, 115) par une jeune fdle, Auguste J. . ., gentille et intelligente, qui conquit d'emblée les enfants. A l'automne, l'Anglaise resta seule à s'occuper d'eux, sans y apporter, dit G. S., (II, 127) la souplesse et l'aménité suffisantes.
(6) 9 janv. 66.
« fond du cœur ; cette disparition, vraiment indigne, de ce « qu'il y a do plus beau et de plus noble est épouvantable, et, « si l'on n'était pas de façon aussi intime et indissoluble atta- « ché à l'idéal, on pourrait en venir à se jeter la tête la pre- « mière en pleine matière ».
Ce qui manque surtout, c'est une mère pour les sept enfants. Miss Mary, la gouvernante, apporte une aide précieuse et abonde en excellentes qualités : elle n'est pas « maternelle ». Puis, elle reste, en dépit de ses services, foncièrement antipathique au poète : elle l'exaspère par son absence totale de s beauté morale x ». « Sa nature, dit-il, n'atteint à aucun des « sommets, où Constanze savait planer, à mes côtés, avec tant «d'aisance et de charme2 ». — Au fond, ce n'est pas seulement une mère qui fait défaut aux enfants, c'est une compagne qui manque au poète. Sa nature expansive demande une âme qui vibre à ses ivresses, fasse écho à ses peines, accompagne sa vie sentimentale profonde. Continuer à vivre ainsi, il ne le peut 3. Et alors, comme son Rudolf de « Spàte Rosen » qui chérissait en sa femme la jeunesse abolie, il se retourne vers le passé. Cette « délicate blondine » qu'il a aimée passionnément, qu'il a dû violemment extirper de son cœur, mais qui n'a cessé de lui vouer une adoration silencieuse, celle-là même que Constanze l'engageait, si elle-même venait à mourir, à donner pour seconde mère à ses enfants4, — Do Jensen : cellelà seule peut le tirer de l'abîme où il se morfond. Brusquement5, sa résolution est arrêtée. Le 21 avril, il annonce son second mariage à sonami Brinkmann, et, le 12mai, non sans une appréhension qu'on lit à travers les lignes, au ménage Pietsch. — Donc6 il a cessé de fixer d'un regard obstiné le fond du précipice ; et, en relevant la tête, c'a été pour lui « un inconcevable bonheur» d'apercevoir auprès de soi cette âme désespérément fidèle et
(2) 9 janv. 66, à P.
(3) Cf. G. S., II, 129.
(4) Cf. G. S., II, 131-132 (St. à Brinkm.).
(5) a Bei diesem raschen Schritt » (à P., 12 mai).
(6) Toute cette page n'est que la paraphrase ou, à l'occasion, la traduction de la lett. de St. aux Pietsch, du 12 mai 66.
qui semble née avec son amour dans le cœur. Do, assure-t-il, est « une perle, comme Gonstanze en était une ; avec elle, elle « a en commun la douceur féminine, le dévouement sans limi- « tes, et, quand le fardeau pèsera seulement un peu moins lourd « sur ses épaules, la gaîté innocente. Belle, elle ne l'est pas, « à vrai dire : rien n'est plus fané qu'une blonde fanée ; « seule, sa main est restée intacte, sa main que j'ai jadis fait « passer dans la poésie ».
Malgré la rapidité de cette détermination et quoiqu'ayant aimé Gonstanze« comme leur propre fille», le père et la mère de Storm reconnurent bientôt « que c'était le plus grand bonheur qu'il ait pu trouver » ; [et son frère Johannes, de Hademarschen, lui écrivit, en soulignant chaque mot : « A ta place, j'en aurais fait autant ». Quant aux enfants, tous, « les petits « comme les grands, non seulement n'ont pas élevé la moindre « protestation, mais sont heureux que leur bonne et vénérée « Tante Do » (car c'est ainsi, et non pas «mère » qu'elle s'ap" « pellera dorénavant) devienne nôtre, que nous puissions vivre « parmi sa douce sollicitude et former de nouveau une famille « au complet ; ils savent que cette femme est si délicate et « son âme si remplie de l'affection la plus douce et la plus « humble, que le souvenir de leur mère aimée n'est nulle part « plus en sûreté que sous sa garde. Et cet amour, cette véné- « ration qu'elle témoigne pour celle qui n'est plus, cette façon « de s'accuser elle-même, dès qu'elle croit remarquer au fond « de son cœur que le moindre soupçon de jalousie vient ternir « son âme, — c'est presque ce que j'ai jamais éprouvé de plus « touchant. Elle est en ce moment chez sa sœur, et, comme « bien tu penses, Gonstanze fait la moitié du sujet de nos « lettres : d'elle, Do me raconte les traits les plus jolis, de « menus incidents survenus entre elles et possibles unique- « ment entre deux natures absolument nobles1... Elle
(1)21 avr. 66, à Brinkm. : « Toutes deux, je les ai aimées, toutes deux, « je les aime maintenant encore : laquelle plus que l'autre, je ne le sais ...» Et plus loin : « Mon amour pour elle (Do) oscille, dans sa gravité terrible, « entre la vie et la mort; mon amour pour la morte en fait aussi partie »• — Cf. la lett. à Do, cit. p. G. S., II, 133 : « Je pensais ce matin à vous « deux, ô femmes bonnes et aimées, qui vous partagez ma vie et possédez
pourtant chacune mon amour tout entier ».
« s'appelle Charlotte Dorothea Jensen ; on l'appelle Doris, « ses amis et ses proches Do on Dodo;; elle a 37 ans1 et est « aussi pauvre qu'une souris d'église. Qui la prendrait contre « son cœur, si je ne le faisais pas ? — Mais je m'y décide : et, « dans aucune démarche de ma vie, je n'ai été plus sûr et plus « satisfait de moi-même. Autant l'avouer tout de suite : toute « la folle passion d'autrefois s'est réveillée en moi pour cette « femme absolument fanée 2. — Viens seulement nous voir, et « tu seras content ; à l'heure qu'il est, c'est effroyable dans ma « maison : plus tard, le silence y régnera parce que son sou- « venir, à elle, y habitera toujours ; mais l'atmosphère y « redeviendra la même que par le passé ».
Le 28 mai, les parents de Storm doivent célébrer leurs noces d'or le lendemain : le poète, redoutant l'invasion des congratulants, s'est réfugié, avec ses frères Johannes et Emil à Hohn, parmi toute une foule d'excellents parents, dont l'un a fait, l'année d'avant, six lieues à pied pour venir, Constanze morte, porter ses consolations au poète 3. Là-bas aussi, chaque pas réveille le souvenir de la chère disparue, surtout « le grand « jardin, un peu abandonné, où naguère le rossignol chantait, « elle à mon bras », raconte Storm à son confident berlinois. Il a relu une lettre d'elle : « il ne faut pas que je touche souvent « à ces reliques sacrées ; cela m'anéantit totalement ». Il détournera donc ses regards vers le présent, l'union avec Do, qui fait jaser les commères. « Si seulement elles connaissaient « ce cœur si foncièrement bon, elles ne me reprocheraient pas « de vouloir, après tant de malheur, goûter un court et tardif « bonheur. La confiance sans bornes que j'ai en elle, et la cer- « titude de m'acheminer vers le soir de ma vie sous la sauve- « garde d'un si doux amour de femme est tout de même — « Ernst me le disait hier encore — une chance merveilleuse ». Aussi charge-t-il son ami, en terminant, d'expliquer ainsi sa détermination à ceux qui le connaissent à Berlin : « Je ne suis
(1) Do Jensen était née le 30 nov. 1828.
(2) Le portrait donné par G. S., II, 128-129 ne nous laisse aucune illusion à cet égard.
(3) A P., 28 mai 66.
« pas infidèlo à la morte, mais, parce qu'il faut que je vive, « je veux vivre ».
Le 13 juin, dans l'église de Hattstedt 1, fut béni, en toute simplicité, le mariage de Theodor Storm avec celle « qui por- « tait encore dans ses cheveux la fraîche guirlande » de son plus beau lyrisme 2. — A l'automne, (exactement le 8 octobre 3) ils s'installaient dans une maison grise de la « Wasserreihe 4 », vaste, mais point très gaie, un peu assombrie par les arbres trop rapprochés et dépréciée, à cette époque, par des voisinages désagréables 5. Parmi les cinq chambres spacieuses du premier étage, le poète s'était choisi celle donnant sur la ruelle qui débouche, à cet endroit, dans la « Wasserreihe ». Il y appréciait le soleil, le matin, avec la vue des arbres. Un papier « chevreuil, avec des lys rouges 6 », tapissait les murs et s'harmonisait heureusement avec le plafond en chêne foncé. Aux parois, de bonnes gravures, sa bibliothèque « d'une richesse peu commune » en poètes allemands ; un placard lambrissé : « le poème qu'est cette chambrette, écrivait-il à Hans 7, n'est « pas mon plus mauvais ouvrage ». Entourant sur deux côtés la maison, le jardin, l'été, avec ses grands arbres, sa charmille où l'on pouvait lire, écrire prendre le thé « resplendissait de roses et de verdure » et s'emplissait de papillons et d'hirondelles.
La vie de Storm n'est aucunement, comme on l'a trop sou-
(1) A une lieue au N. de Husum. — V. G. S., II, 134 et à P., 28 mai 66 .
(2) A Brinkm., 21 avr. 66.
(3) A P., 10 déc. 66.
(4) La « Wasserreihe », encore aujourd'hui Tune des voies les plus pittoresques de Husum, avec ses maisons bariolées et irrégulièrement plan . tées, part de la « Hohle Gasse » et s'en va, parallèlement au port, dans la direction de la mer.
(5) Entre autres, nous dit un Husumois qui y a beaucoup fréquenté : celui d'un boucher : d'où bruits et odeurs insupportables. — La maison est restée telle qu'elle était du temps de St., sauf le jardin, dont quelques arbres ont été enlevés. — Cf. description de Fanny Reventlow, Frankf ■ Ztg., 1897, no 71).
(G) A P., 10 déc. 66 et à Eggers, 4 juin 69, (7) G. S., II, 139.
vent dépeinte l, toute unie, toute de calme idyllique. An fond de ce lac, en apparence paisible; grondent de constantes tempêtes. Ce n'était pas assez qu'il se vît enlever, en Gonstanze, le support, et la parure de son existence : do plus en plus la politique, désaxant sa vie intérieure, rompt en lui l'équilibre nécessaire et ne lui laisse même pas le calme dans sa douleur. — Au début, il a voulu rester neutre : il contemple presqu'impassible la lutte à coups d'épingle entre les partisans de Frédéric VIII et l'administration prussienne, — série de fêtes et de meetings, où l'on manifestait bruyamment pour un Schleswig- Holstein nominalement libre ; tracasseries exaspérantes de la part du Prussien, gendarme ou policier, vexations qui vont jusqu'à des avances aux Danois 2 ! force d'inertie opposée par les « patriotes » ; Bismarck liant partie avec l'Autriche pour évincer le prétendant encombrant et maladroit, mais se heurtant, chez celle-ci, à un mauvais vouloir qui fait présager une rupture3. Enfin, la convention signée à Gastein le 14 août, en instituant le Condominion austro-prussien sur les duchés, sanctionne l'abandon du Schleswig à la Prusse 4, et Manteufîel s'installe en septembre comme gouverneur à Schleswig — somptueusement, aux frais de ses administrés appauvris, Est-ce l'apaisement pour le pays ? Loin de là. Les allocutions plutôt maladroites du soldat impénitent, sur le drapeau tricolore 5 et les « sept pieds de terre » qu'il recouvrirait de son corps plutôt que de les céder, n'exercèrent pas précisément l'effet de séduction qu'elles visaient.6. Partout,
(1) P. ex. Pietsch, West. Mon. vol. 25: « Eines deutschen Poeten Lebensgang pflegt gemeinhin ein einfacher und abenteuerloser zu sein, und der Storm's macht keine Ausnahme » : et à la suite, la plupart de ceux qui ont écrit sur St.
(2) Mission du prince Hohenlohe-Ingelsigen en Schleswig du Nord (du 9 au 14 juin).
(3) Négociations des 12 et 15 juin ; dépêche du 11 juillet; attitude du commissaire autrichien v. Halbhuber dans l'affaire May (25 juillet) et dans celle du port de Friedrichsort (12 août). V. Ch. Andler, le Prince de Bismarck, Bellais, 1899.
(4) Dans ses dise, au Landtag, les 1er et 2 juin 65, Bismarck se considère dans les duchés comme absolument chez lui.
(5) Le 15 sept., à Kiel.
(6) Gust. Rasch., op. cit., 258-259.
P « ère nouvelle » implante, en place des anciens fonctionnaires choisis par le pays et populaires, des personnalités plus ou moins inféodées à la Prusse 1. A Husum, 1' « Amtmann » Thomsen-Oldensworth est remplacé par Reventlow 2 : Storm le regrette, d'autant plus que Reventlow est un « Junker » vaguement teinté de démocratisme et un renégat du parti ducal : on le dit : « intelligent et grossier 3 ». Quand il est arrivé à Tônning pour prendre possession de sa charge 4, il n'a trouvé pour lui faire accueil que. . . deux députés, malgré une amende de 300 thalers promise à ceux qui ne paraîtraient pas à la réception !
Storm, lui, est loin de s'être laissé entraîner à l'attitude de protestation irréductible adoptée par les partisans d'Augustenburg. Alors que les officiers du régiment prussien arrivé à Husum avec le nouveau régime sont tenus à l'écart par la majeure partie de la ville, le poète s'est mis en relations amicales avec quelques-uns, qui ont connu ses beaux-parents à Segeberg. Cela ne l'empêche pas de garder vis-à-vis d'eux son entière indépendance d'opinions et d'affirmer carrément sa manière de voir, qu'il résume ainsi : « Rien contre la Prusse, « beaucoup contre le gouvernement ; rien contre l'annexion, « mais seulement avec l'approbation de nos Etats 5 ».
Mais le régime prussien va bientôt lui rendre impossible cette bienveillante neutralité. « Le terrorisme prussien, mandait-il « à Pietsch en lui faisant part de son second mariage 6, n'est « pas moindre que le terrorisme augustenburgeois ». Et en
(1) Ibid. Rasch donne le nom de quelques-uns (90-91).
(2) Arthur Reventlow, frère de Ludwig R., comme lui (dit Tiedemann op. cil., I, 436-437) «génial veranlagt », mais politiquement aux antipodes. Volontaire danois, puis partisan du régime danois, il devint par la suite Amtmann de Tondcrn, puis de Bordesholm, et enfin curateur de l'Université de Kiel.
(3) A P., 30 oct. 65.
(4) En même temps qu'Amtmann de Husum, il était « Oberdirektor * de Tônning et « Oberstaller » d'Eiderstedt.
(5) A P., 10 déc. 65.
(6) 12 mai 66.
fait : on a supprimé le droit de pétition 1 on a restreint jusqu'à l'étrangler toute manifestation de la conscience populaire2. « Le gouvernement, disait le Comité central des Associations « du Schleswig-Holstein dans son manifeste du 31 décembre « L865 3. paraît avoir à cœur d'étouffer toute manifestation « de la conscience populaire ; il ne recherche dans la Consti- « tution danoise de 54 que ce qui peut fournir à la Prusse des « moyens d'oppression. En revanche, il oublie la promesse « de convoquer tous les deux ans les Etats, d'avoir en perma- « nence une assemblée élue dans le pays ; il oublie qu'il ne « peut édicter de lois, même provisoires, que sous la respon- « sabilité définie d'un ministre. » Rien que d'exact dans ces réclamations : une pétition du 27 janvier 66^ pour demander la convocation des Etats, était éludée par Manteuffel, sous prétexte que l'agitation du pays ne permettrait pas encore d'y établir une représentation législative. Et le 11 mars, sans l'avoir soumis à la signature de ses ministres ni de l'Autriche, dont les procédés libéraux en Holstein contrastaient avec ceux de Manteuffel dans l'autre duché, le roi de Prusse promulguait un « règlement provisoire, concernant la répression des actes hostiles au pouvoir souverain en Schleswig-Holstein. » Trois jours après la lettre de Storm, le 15 mai, Manteuffel prononçait à Husum un discours où il enfermait les duchés dans ce dilemme : « ou devenir prussiens, ou redevenir danois 4 ».
Cependant, peu à peu, les événements se précipitent, et les plans bismarckiens se dévoilent. La rupture avec l'Autriche est consommée : au moment de la déclaration de guerre, un mutisme accablé oppresse le pays 5, qui a conscience d'être,
(1) Edit de Manteuffel (17 déc. 65), s'appuyant sur le § 8 de la Const. danoise du 15 Févr. 54, mais en contradiction avec les tolérances laissées le 5 avril 64 (Rasch, 135-136).
(2) Le 23 janv. 66, une réunion publique a lieu à Altona, mais le gouvernement interdit d'y forrnuler des conclusions. — A Husum, le bourmestre Stuhr défend au « Kampfgenossenverein » toute allusion aux questions politiques et le traque jusqu'à empêcher les hôteliers de recevoir aucun membre de cette association. (Rasch, 50).
(3) Schulthess, 6. Jahrg.
(4) Ibid.
(5) Jansen-Samwer, op. cil., 597.
sans y rien pouvoir, l'enjeu de la partie qui se livre. Tandis que la grande masse de la population reste fidèle à Augustenburg malgré son départ, Bismarck hâte l'annexion définitive, votée par les deux chambres prussiennes et sanctionnée, les 20 et 21 septembre 66 par Guillaume Ier. Ce que pense Stoim au cours de, cette période, nous le devinons. Au fond, c'est là de la politique, et la politique lui répugne. S'il n'adopte pas immédiatement la ligne de conduite intransigeante jadis suivie en face des Danois, c'est que, jusqu'à présent, son foyer n'a pas été attaqué. Chargé de sept enfents, dont l'aîné, étudiant, lui coûte particulièrement cher 1, venant d'associer à son existence uni femme qui lui a apporté d'excellentes qualités ménagères, mais nulle dot, il est, pour l'instant, moins touché par la mainmise de la Prusse sur sa patrie que par la réduction de ses appointements ; le nouveau régime les a abaissés à 4200 thalers : or, jusqu'ici, ses recettes, tout compris, arrivaient à 6000 2. Il faut dorénavant, comme naguère à Heiligenstadt, « manger les petits pains sans beurre et boire « son thé sans sucie. . . Voilà le premier cadeau que nous fasse « la Pi usse ! » Si son père ne l'aidait, jamais il ne nourrirait les siens. Il réclame, et, le 5 janvier 67, il annonce à Pietsch que (une fois n'est pas coutume) sa protestation lui a fait regagner 200 thalers, « somme encore insuffisante », ajoute-t-il. Trois semaines passent 3 : « Avec le régime de ladrerie prussienne « qui s'abat sur nous tous et qui n'est pas même capable « d'obvier au renchérissement général, j'ai pris la résolution « pénible de sous-louer le rez-de-chaussée de notre maison, « — sous peine de couler à pic. Au reste, la situation politique « est tellement déplaisante, que tout honnête homme en doit « voir sa vie entachée d'amertume. Même sans cela, la condi- « tion des fonctionnaires en Prusse est une condition sans « dignité, un peu celle d'un collégien ou d'un Jean-bénêt : et « voici que, par dessus le marché, les fonctionnaires qut Von « Lippe a envoyés ici, du moins ceux que j'ai pu connaître, sont
(1) Hans commence sa médecine à Kiel, à la St-Michel 0G.
(2) A Hans, 20 nov. 66.
(3) A P., 30 janv. 67.
« taillés sur son modèle l. . . Ce n'est rien de particulièrement « agréable que de se tenir constamment en garde contre ces « coquins, arrivés dans le pays avec l'intention nullement « dissimulée de nous inculquer leur sagesse supérieure et
« l'obéissance prussienne ! Avec cela, ces gens sont, par surii croît, autant, (pie je sache, d'une complète insignifiance « intellectuelle. . . Mais laissons cela : les bons jours sont finis « pour moi ; aussi, je me suis foncièrement résigné. . . ».
Si, au moins, on lui laissait pleine indépendance ! Mais point du tout, et il se voit, comme à son corps défendant, obligé de prendre parti. « Le régime présent des hobereaux « éveille en moi, dans l'ensemble, le sentiment que nous « sommes, moi et^ les miens, purement à la merci de la vio- « lence et du hasard ; j'ai l'impression — je suis malheureu- « sèment chef de la police pour un district de 12,000 âmes — « que l'on pourrait me demander des choses que je ne sauce rais accomplir, 'et que je n'arriverai pas à me maintenir « jusqu'au bout, dans la stricte légalité, sans chute. . . Jus- « qu'ici, on ne nous a encore ^à peu près touchés qu'avec « des gants d^ peau ; mais en certaines affaires qui frôlaient « la limite, à l'occasion des élections 2 par exemple, j'ai déjà « émis, de tous les côtés, des déclarations si catégoriques, « que je suis sûrement inscrit au livre noir par le parti qui « nous gouverne. — Puis, ces flagorneries déshonorantes (par « exemple le diplôme de citoyen d'honneur conféré à Man- « teufïel) ! Allons, va-t'en dormir, mon vieux : ton heure est « passée 3 ».
Entre le 28 mai — quinze jours avant son second mariage
(1) L'effet produit par ces nominations fut si fâcheux que des annexionistes convaincus firent le voyage de Berlin pour en demander le retrait. (Rasch., 259). Cf. (ib. 263-264) les excès du policier von Gusmann à Schleswig, des bourgmestres de Tônning, d'Apenrade et d'Eckernforde.
(2) Pour le premier Reichstag du « Norddeutscher Bund », elles avaient eu lieu le 12 février, avec les résultats suivants : 70.750 voix particularistes, 27.943 danoises, 14.915 nettement prussiennes (parti Scheel- Plessen), 12.813 ralliées (parti de conciliation Thomsen-Oldensworth).
(3) A P., 12 mars 67.
— et le 10 décembre 66, pendant six mois pleins par conséquent, le poète n'avait plus manifesté signe de vie à Pietsch, son plus intime correspondant d'alors. Le 10 décembre enfin, sans doute sur les instances de l'ami, il rompt le silence : « Ce n'est ni le malheur, ni le bonheur qui m'ont rendu muet, « mais dans mon existence, une période de transformation : « l'attention incessante qu'il a fallu et qu'il faut encore, pour « aider à s'installer dans la vie une femme, qui, après s'être « repliée en un long isolement sur elle-même, se voit brusque- « ment transportée dans le rôle de mère d'une nombreuse « famille, et doit être la compagne ■ — la deuxième — d'un « homme qu'elle aime avec toute l'ardeur de la jeunesse ». Telle est la seconde grande crise qui ait traversé l'existence de Dorothea Storm. — Et, continue le poète, la jeune femme a eu beau, poussée par son inépuisable besoin de dévouement 1, prodiguer les soins les plus affectueux aux plus jeunes enfants et se mettre sur un pied d'absolue confiance avec les aînés, « elle-même n'était point gaie ; malgré son rare mérite, elle « perdait quelquefois courage, sous la lourde tâche qui lui « était échue si soudainement; puis, elle souffrait sans doute « aussi de ce que ces obligations ne lui permettaient pas de « vivre constamment avec moi, comme, pendant de longues « années, elle l'avait probablement rêvé. » — Il faut bien le dire aussij: le poète se rendait mal compte de l'épreuve qu'il lui avait imposée, si oublieuse qu'elle fût d'elle-même. « Il « fallait, rappelle la dernière fille de Corstanze 2, qu'elle « apportât aux sept enfants sans mère la chaleur d'un cœur « maternel, et pourtant, le nom si doux de mère ne devait « pas lui être donné » — « Quand tu dis : nos enfants, lui écri- « vait son mari, j'approuve et j'aime cela ; mais, si je les
(1) St. écrit à Brinkm. (G. S., II, 135 — probablemt. fin juin 76) : « Depuis 15 jours la petite Do gouverne ma maison comme le bon petit « génie familier. Elle fait une dure besogne, et l'accomplit avec beaucoup d'amour et de dévouement ». « — De même Fontane, v. 20 bis 30, 371- 372 : « La première femme n'avait vécu que pour lui, la seconde — et « c'était la plus belle tâche qu'elle se pût fixer — vivait pour la maison c et les enfants ».
« entendais t'appeller : mère, cela me ferait l'effet d'une spo- « liation aux dépens de celle qui n'est plus. Laisse-les te dire : « Tante Do, ma chère Do, et, si possible, fais-leur sentir un « cœur de mère 1 ».
Do se sent parfois défaillir, mais, peu à peu, elle se reprend. Storm constate, dans cette même lettre du 10 décembre, qu'à mesure que, sous cette main experte, la maison, si délaissée depuis la mort de Constanze, se réorganise, à mesure que se resserrent les liens avec les grands enfants, le naturel gai de sa compagne reprend le dessus, et il espère bien, avoir en elle, « quand les alouettes se remettront à chanter, la toute joyeuse « petite femme » dont il a besoin. Car lui aussi, il souffre : il souffre du Passé qui l'obsède, de ce point mort qu'il a désormais au cœur, douloureux, lancinant. « Tu trouves comme un « accent de résignation dans ma lettre, répond-il à Pietsch, « le 5 janvier 67. Eh, oui ! mon cher ami, quoi qu'il arrive « maintenant, quels que soient l'amour et la bonté qu'on me « témoigne, Constanze est et reste quand même toujours « morte : à quoi bon épilogucr là-dessus ?» Il a beau faire : à la moindre occasion, la blessure se rouvre. Certes, ses enfants deviennent magnifiques « sous cette petite belle-mère 2 » et Do elle-même, aux approches du printemps 3, se rassérène chaque jour davantage, se sent plus chez elle : mais, ni pour l'un, ni pour l'autre, ce n'est encore la guérison radicale : chez Do, elle surviendra le 4 novembre 68 seulement (« la naissance de la petite Friederike, annonce Storm à l'ami Pietsch 4, a guéri presqu'entièrement la petite Do de son hypocondrie ») ; — chez Storm, on peut le dire, elle ne se produira jamais.
Sitôt paru le décret d'annexion, le 24 janvier 67, la Prusse,
(1) Ibid., 133, et 143, où nous apprenons que les enfants, Hans au moins, enfreignaient la défense du père, conscients de ce qu'elle pouvait avoir de cruel pour leur seconde mère.
(2) A P., 30 janv. 67.
(3) D°, 12 mars 67.
(4) 4 mars 69. — Cf. G. S., II, 143.
afin d'asseoir sa domination dans les duchés et de montrer qu'elle considérait sa conquête comme définitive, avait procédé à deux mesures, également mal accueillies des intéressés : exiger de tous les fonctionnaires de l'Etat, sans exception, le serment de fidélité au roi Guillaume, et de tous les jeunes gens nés entre 1842 et 1845 le service militaire — prussien — pendant trois ans 1. En qualité de juge le plus ancien, Storm fut, en novembre 67, chargé, après s'y être soumis pour son compte, de faire prêter le fameux serment à tous les juges, avoués ou avocats du district, — même à son vieux père 2 ! Il s'en acquitta machinalement : « cela devient une habitude », écrit-il 3 à Segeberg. — Une autre innovation l'atteignit plus gravement : la réforme radicale de l'organisation judiciaire que la Prusse, toujours soucieuse d'uniformiser, entreprit dès l'été de 67 4.
« Administration, institutions communales, droit pratique, « tout cela s'était développé en Schleswig daus un sens « absolument conservateur, ( écrit un historien dano- « phile 5) ; des usages et des lois vieux de plusieurs siècles « étaient encore en vigueur, et les conditions changeaient du « tout au tout avec les diverses parties du pays ». — Le 14 juin 67, le « Geheimer Oberjustizrat » Krùger venait à Husum expliquer aux fonctionnaires de la région le mécanisme de l'organisation nouvelle 6. Le code d'abord, le code, pénal prussien supplantait le dioit local, pittoresque macédoine de coutumes vénérables : et combien elle devait choquer Storm, cette démolition du passé ! Les fonctions judiciaires étaient dorénavant séparées des fonctions administratives, de nouveaux tribunaux (« Amtsgerichte » et « Kreisgerichte ») étaient éta-
(1) Sur les tentatives pour échapper au recrutement et sur la répression gouvernementale, v. Schulthess, 7. Jahrg. 1867, et: Mackeprang « Nordschl. v. 1864 bis 1911», chap. 5, (« Das deutsche Régiment » — tout le début).
(3) Ibid., 105-106.
(4) Pour entrer en vigueur au 1er octobra.
(5) Mackepr., 51.
blis : bout se trouvait hiérarchisé, centralisé : du« Kreisgericht * de Flensburg, on i ouvait en appeler à la cour d'appel (« Appellationsgericht ») de Kiel, voire même au tribunal suprême (« Obertribunal ») de Berlin. Par la nomination d'échevins et de jurés, on octroyait aux citoyens x une part dans la justice. Parallèlement, l'administration était remaniée de fond en comble 2. « Il est à peine besoin de dire, conclut l'historien « précédemment cité 3, qu'une population conservatrice « comme celle du Schleswig contemplait avec des sentiments « très mélangés cette accumulation de lois qui bouleversaient « les bons vieux us traditionnels. C'est le cœur même du peu- « pie qui parlait avec Hans Lassen, quand celui-ci demandait « à la Diète provinciale (en 68) qu'on voulût bien épargner « au Schleswig du Nord un surcroît d'institutions nouvelles 4 ». Pour Storm, la conséquence première fut qu'il donna sa démission de « Landvogt », c'est-à-dire se défit de toutes ses fonctions policières et administratives pour rester simplement « Amtsrichter ». — « Je me suis fait dégrader », ainsi s'exprime-t-il dans une lettre à Eggers, le 16 août 67. Il est persuadé, d'ailleurs, que cela fera le bonheur de ses concitoyens 5. En tous cas, ses nouvelles occupations lui laissent plus de loisirs 6. Gomme appointements, on leur a promis 5000 thalers (alors qu'il en dépense 7000) : et encore, le gouvernement tiendra-t-il ses engagements ? Ah ! pouvoir s'éloigner de Husum'.Mais comment quitter derechef ses parents, son frère, et les vieux souvenirs 7 ? Il songe bien à la retraite8, mais de quoi vivre? Le 21 juillet déjà, il s'était épanché devant Brink-
(1) « Verordnungsblatt f. Schl. Holst. », 1867, n° 336, 346, 459, 483. Organisation complétée par la loi du 27 janv. 77.
(2) Bon résume de ces changements dans Mackepr., 52-53. Cf. Verordn f. 67 : 520-21, f. 68 : 201-202, 324-325 et 425.
(3) Mack.,53.
(4) « Dannewirke », 31 oct. 1868, cit. p. Mack. 53.
(5) A P., 16 août 67.
(6) D°, 8 nov. 67.
(7) A Egg. lelt. cit. (Les 2 letfc., écrites le même jour, sont analogues en maint passage).
mann : « La politique m'a ravi à peu près toute joie. Comme « au temps des Danois 1, muet, les poings serrés, je ne puis « qu'étouffer dans ma poitrine le cri de mon cœur. Je ne sauce rais passer sur la violence faite à ma patrie. Le gouverne- « ment prussien, en ne tenant aucun compte des hommes qui « vivent en Schleswig-Holstein, a prouvé une fois de plus « qu'il ignore, en dépit de sa Constitution Royale, ce que « c'est qu'une nation qui a des droits ; il a prouvé qu'en « Prusse, il n'y a guère pour avoir des droits que celui qui « possède la force ». Et incontinent, « indignalio facit versus)), ces huit vers 2 :
« Qui se trouve face à face avec la violence, celui-là. dans son an- « goisse pour la vie de ceux qui lui sont le plus chers, finira par aliéner « de son moi parcelle sur parcelle ; et, respirerait-il l'air le plus pur,' « il n'en devient pas moins, à la longue, un demi-scélérat ».
A Pietsch, un mois plus tard 3, il envoie les mêmes vers, plus, dans la manière de « Der Lump », deux strophes qu'il intitulera : « Der Beamle* ». L'original de ce parfait fonctionnaire prussien, qui se frotte les mains à l'idée que le plus insolent lascar sent désormais « jusqu'au bout des doigts, « que d'en haut, on le gouverne », et qui enjoint à tout enfant à naître d'avoir à demander aux autorités la permission d'exister? Fort probablement, le nouveau supérieur de Storm, Sommer, un bureaucrate « de l'école Lippe », un « être subal- « terne, dont la manière en affaires tient le milieu entre celle « du maître d'école et du caporal », grossier vis-à-vis de ses inférieurs, et sur qui Storm est « prêt à sauter », s'il lui refuse les égards indispensables 5. « Il faut faire sentira ces gens-là, « ajoute-t-il, que nous sommes sur notre terre à nous, même « si nous ne pouvons rien contre la violence brutale ».
(1) Mack., 13, rapporte le mot d'un pêcheur : «So arg haben die Dâhn'es doch nie gemacht ».
(2) Publ. p. la lre fois p. G. S., II, 106. (« Wer der Gewalt. . . »).
(3) 16 août.
(4) S. W.VIII, 265. — D'abord dans Sàmtl. Schr. 68, sous le titre : « Fortschritt » ; titre actuel à part, de la 5e éd. des « Ged. », 1875.]
(5) A Brinkm. lell. cil.
N'y eût-il encore que d'odieux tyranneaux, comme celui qui s'indignait de voir le train partir sans l'avoir attendu * — spécimens d' « lire barbarie incroyablement naïve » ! — Mais, sans consulter ses victimes, cette Prusse qui se prétend supérieure (or « le Schleswig-Holstein a fourni à la vie intellec- « tuelle de l'Allemagne un apport pour le moins aussi consi- « dérable que n'importe quelle partie de la monarchie brande- « bourgeoise ») a jeté par dessus bord les institutions essentielles du pays : qu'a daigné, en échange, concéder le « bon plaisir » de ces conquérants ? — « avant tout, leur mauvais « code pénal, où toute une suite de paragraphes — depuis « longtemps condamnés, tant par la critique juridique que « par la morale — sont plus dangereux pour les honnêtes gens « que pour les chenapans qu'ils sont censés atteindre. » Et, comme une conclusion à ses rancunes et récriminations, le poète ajoute aux strophes ardentes où il célébrait l'élan populaire qui avait bouté le Danois hors des Marches 2, cet épilogue mélancolique 3 :
« Eh bien, ce que tu voulais s'est réalisé ; que restes-tu bouche close « maintenant ? — « Que l'histoire en fasse récit, mais point d'un poète « les lèvres joyeuses ».
Somme toute, déduction faite des quelques plaintes lyriques que lui arrache le regret de Constanze ou l'indignation contre la Prusse, Storm se tait pendant plus de deux ans. « Non, répondait-il à Pietsch qui l'interrogeait le 10 janvier « 66, je n'écris plus rien ; ma modeste Muse dort, là-bas, au « fond du caveau, sur le cercueil de Constanze, un profond « sommeil. Malgré tout ce qui m'est resté, malgré tout ce qui « m'est advenu de consolant, je vis dans un monde qui n'est « plus ; et, de cette mort, je ne saurais désormais guérir ». Le souci politique, les difficultés matérielles qui gâtent les débuts de son second mariage — ainsi, à Potsdam, le combat pour la vie avait « ligotté les veines de son existence » et baîl-
(1) A Egg., 16 août 67 (utilisée également dans ce qui suit).
(2) « Antwort », S. W. VIII, 265. Paru d'abord dans Sàmtl. Schr. 68.