S. W. VIII
lonné sa Muse 1, — coopèrent à ce mutisme. Le 13 janvier 67, il écrit encore à son fils Hans : « chez moi, la faculté de produire est entièrement tarie ». — Puis tout à coup, à l'été, le flot recommence à sourdre : deux nouvelles, apprenons-nous, onL été écrites sans désemparer 2. Les « premiers tressaillements » se placent au printemps (67) ; le 24 juillet 3, « In St. Jùrgen », partie chez l'imprimeur et « Eine Malerarbeit », à demi terminée, sont assurées d'être accueillies : l'une par le « Diïsseldorfer Kiinstleralbum 4 », l'autre par les « Monatshefte » de Westermann 5. Le 16 août, « Eine Malerarbeit » est achevée. Toutefois, les deux œuvres ayant été rédigées d'une haleine, l'auteur avoue qu'à la fin, ses forces l'ont trahi 6.
Un récit paru autrefois dans le calendrier de Biernatzki, et portant comme titre : « Das Heimweh 7 », a donné à Storm la fable de « In St. Jùrgen ». Le narrateur de « Das Heimweh », après un séjour dans sa ville natale qu'il n'a p^s revue depuis longtemps, rencontre en diligence un vieillard. Echange de regrets sur la petite cité, d'où l'on s'éloigne ; puis, le bon vieux raconte que, jeune apprenti sellier, il lui a fallu, sur l'ordre de son père, quitter sa ville et sa fiancée pour entreprendre un tour d'Allemagne. A Dresde, il est installé chez d'excellents patrons ; mais il ne cesse de penser à celle qu'il a laissée au pays. Son patron meurt, lui recommandant la femme et les enfants qu'il a eus d'elle. Non sans résistance, il finit par épouser la jeune veuve qui l'en supplie. Sa maison, les siens prospèrent : pourtant, sa conscience lui reproche toujours l'abandon de sa fiancée. Au bout de 51 ans enfin, il part, en
(1) B. H., 15 mars 55.
(2) A Egg. et à P., 16 août 67.
(3) A Hans, 24 juillet 67 (datée juin par méprise).
(4) Entre les 2 versions (Dûsseld. Kûnstlerabl. de 68 et lre éd., chez Heiberg, 68, Schlesw. Buchhandlg.), quelques différences dans la se. des adieux.
(5) N° d'Oct.
(6) A Egg., ib.
►"• (7) Biernatzki, Volksb. pour 49 : « Charakterbilder aus dem vorigen Jahrhundert, nach den Erzâhlungen einer 70 jâhrigen Frau mitgetheilt, » Nr. 3.
secrel . arrive dans sa cité natale : sa fiancée est morte ; il a brisé ce cœur fidèle, mais il espère retrouver bientôt au Ciel celle qu'il aime toujours. 1U se sont rejoints : un court épilogue aous l'apprend, « car bienheureux sont ceux qui ont la nostalgie : ceux là rentreront à la maison ».
Storm a transfiguré ce récit si sec de chroniqueur, chez qui les I endancea piél isl es paralysent toute grâce et presque toute émotion. ■ — En premier lieu, le début maladroit du « Ich- Erzâhler » cède la place à quelques pages de souvenirs descriptifs l sur Husum et le cloître St-Georges. Ainsi, la vieille servante 2 Agnes Haneen (une réplique de Marthe, de la Meta d' « Ab>eits », de la femme du vieux Marten d' « Auf de Staatshof » — ce caractère devient traditionnel chez Storm) eel située d'emblée dans l'asile de paix où, en marge du monde (« abseits », toujours) elle achève sa vie, entourée du vol complaisant des hirondelles 3. Semblable à la Meta d1 Abseits », Agnes a dû briser avec son fiancé Harrc pour des raisons d'argent. Ce n'est pas, ici, un frère, mais un père (le problème abordé dans « Von Jenseits des Meeres » est repris dans « St. Jurgen »), le père d'Agnes qui, en toute honnêteté 4, en est venu à engloutir le patrimoine de Harre, son pupille qu'il a entraîné dans sa banqueroute. Catastrophe financière et sentimentale (puisqu'Harre, désormais, ne pourra épouser Agnes) et due à la superstition. Storm innove en jetant le vieillard ruiné dans les filets d'un individu taré, le hoffmannesque « Spôkenkieker 5 ». Nuitamment, il s'en va, avec ce mauvais génie,
(1) Bracher, 122, observe qu'ici, c'est la « Rahmenerzahlung » qui renferme les événements essentiels, quoiqu'à vrai dire, le principal de l'action se déroule dans les limites du récit proprement dit.
(2) St., dans une lett. à son frère Otto, nie qu'il ait eu en vue quelqu'un de particulier ici. (G. S., II, 136).
(3) II, 3-8. Cf. Brach., 93. Remarquer ici le pêle-mêle apparent des souvenirs.
(4) Probit»'' symbolisée par l'histoire du « pieux marchand » Meinke Graveley, 11, 10, que SI. a tirée de Lass (Sammelung einiger Ilusumischen Nachrichten, p. 53, note.)
(5) Telle l'attirance qu'exerçait Coppclius sur le père de Nathanael, dans le « Sandmann ».
fouiller, aux torches, le puits 1 de son jardin qui cache, dit-on, un trésor. Tout ce qu'il trouve, c'est déboires, déshonneur et ruine complète : tel Hinzelmeier courant après la pierre philosophais
La tentation de l'or — l'or malfaisant des romantiques 2 — a amené entre les deux fiancés une séparation cruelle sur laquelle Agnes Hansen glisse, dans ce premier récit, pour conter la fin, paisible en somme, de ce père qui a monté vaillamment son calvaire 3. Lui mort, la courageuse fille a reconstruit à Harre, sinon son bonheur, du moins son pécule qui l'attend, là, dans une cassette : mais, derrière une porte, on entend traîner le pas du « Spôkenkieker » échoué, lui aussi, à St. Jûrgen...
Au récit unique de Biernatzki, Storm substitue un double récit, la narration de Harre venant se superposer à celle de sa fiancée, en la continuant 4. En revanche, voici, comme chez Biernatzki, le vieillard sympathique 5 avec qui le « Ich-Erzâhler », garant de l'unité du récit, roule en voiture vers leur commune ville natale. Des yeux, le vieillard — qui est-il, sinon Harre ? — cherche la tour 6 sur laquelle, 40 ans auparavant,
(1) Puits fatal qui reparaîtra dans « Der Doppelgânger ». — Motif emprunté directement, en tous ses détails, à Mùllenhoff (101) : v. notre art. Rev. Germ. nov.-déc. 1912, 526.
(2) Vieux thème des « Nibelungen » repris dans le « Runenberg » de Tieck, chez Fouqué, dans « Die Bergwerke v. Falun » et « Das Frl. v. Scudery » d'Hoffmann, le mythe d'Arion chez Novalis (Ofterdingen, lre part.), chez Hauff, dans « Die Karawane » relue récemment par St., jusqu'à R. Wagner. D'autre part, Magnus Voss raconte (p. 152) une légende du même genre, courante dans la paroisse d'Ostenfeld.
(4) Et en la complétant sur certains points, p. ex. la scène des adieux, discrètement écourtée par le récit d'Agnès (II, 23). C'est comme une 2e nouvelle qui recommence (Cf. Immensee et A. d. Univers.).
(5) Même vêtement, mêmes manières, même phrase d'introduction que chez Biernatzki. But de St. : nous montrer que nulle amertume ne subsiste chez Harre.
(6) « La tour de cette église (Ste-Marie) était autre que je ne l'ai décrite; « de même la situation de l'église ». (St.àE. Schmidt, 26 juin 80). — Quand Agnes avait pris congé de son fiancé en lui recommandant : « N'oublie pas de revenir ! », l'hirondelle qui était posée près d'eux s'était envolée.
il a pris congé d'Agnes. Mais il y a beau jeu que la tour a été démolie... « Car il est d'autres choses encore que la mort, pour contraindre la volonté des hommes 1 ». A Dresde, Harre a épousé, dans les mêmes conditions que le héros de « Das Heimweh », la veuve de son patron 2. Comme lui fidèle au fond à la fiancée perdue, il a subi, comme lui, et repoussé, comme lui, la tentation du crime 3 : dans le précipice béant, il ne laissera pas plus tomber sa femme qu'il ne l'a laissé tomber dans la misère. Mais, là où, dans le « Volksbuch », l'ex-fiancé s'évadait du domicile familial pour une fugue au pays , Harre, virilement, a avoué sa détresse morale à celle qu'il venait de tirer du gouffre, et spontanément, sa femme l'a envoyé là-bas, revoir l'abandonnée 4. Celle-ci vit encore : il l'apprend de son compagnon de route.
Fausse joie ! Le malheureux n'arrive que pour avoir la vision, dans le calme patriarcal de l'hospice, de la paisible morte, endormie depuis le matin, et qui a toujours pardonné, bien qu'ayant attendu inutilement. Cependant, une dernière fois, les hirondelles dessinent leurs arabesques autour du cloître et saluent de leurs appels la jeunesse enfuie 5, le passé qui n'a pu revivre 6.
(2) Quelques détails modifiés par St. : le sellier devient fabricant de pianos ; mort moins mélodramatique du patron de Harre chez St., première tentative de départ de Harre avant son mariage (II, 40). Dans une lett. à Otto (G. S., II, 136), St. regrette de n'avoir pas fait intervenir,pour justifier l'abandon d'Agnes, un autre motif déterminant chez Harre, p. ex. le besoin de se fixer, d'un foyer. (D° à E. Esmarch, 21 mars 85).
(3) Chez B., le héros souhaite la mort de sa femme, mais repousse cette pensée par ses prières. — Cf. Otto Ludwig, « Zw. H. u. Erde » : Apollonius désire en rêve la mort de son frère et, dans son scrupule, refuse d'épouser sa veuve qu'il aime.
(4) II, 43. Mêmes lell. à Otto et à Esmarch : » dass sie indessen sein vergeblich harrte, darin lag die Tragik. »
(5) Le lied « Aus der Jugendzeit » vient à St. de Rûckert (lre pièce des « Italien. Gedichte »). Même rapprochement dans lell. cil. p. G. S., II, 138.
— Les hirondelles traversent, chez Andersen, tout le conte de la « Vierge des Neiges », et leur cri : « vi og i, og i og vi » scande le récit à chaque crise.
— Noter les reprises nombreuses de 1' « Einkleidung », dans toute cette nouvelle.
(6) Traduction anglaise de la nouv. parue dans le « Canadian Montly», n°d'oct. 1872, sous le titre : «The swallows of St. Jurgen ». (St. à E. Schm. 26 juin 80).
L'histoire de « Eine Malerarbeil 1 » est bientôt dite. Comment un infirme, un bossu (portrail exact du peintre Sunde 2, rencontré jadis à Heiligenstadt), qui est en même temps un artiste, fanatique du Beau, peut-il vaincre la disharmonie intérieure qui l'écrase, et réconcilier en son âme le rêve avec la réalité ? — Trois stades dans la crise, accusés par les trois sommets du récit. En premier, la partie de campagne, reproduction fidèle d'une excursion, en Thuringe, à la « Teufelskanzel 3 ». Le fossé se creuse, chez le peintre Brunken, entre l'aspiration de son cœur et de son art vers la beauté, incarnée par la toute gracieuse Gertrud, et l'impossibilité physique, matérielle d'y atteindre : vainement, il essaie de faire éclater l'enveloppe repoussante « qui emprisonne, comme par un sor- « tilège » sa réelle beauté intérieure 4. ■ — En deuxième lieu, — point culminant de ce drame intime — la tentative de suicide. Brunken y échappe. Il y échappe par l'humour : un vieux soulier découvert près du puits où il va précipiter son corps difforme, le coassement d'une grenouille suffisent à redresser en lui l'équilibre, à lui restituer cette supériorité sur les choses, apanage de l'humoriste. Il y échappe par l'amour : en oubliant son propre cas pour s'occuper d'un jeune villageois qui, lui aussi, a soif d'art, de Beauté, malgré la glèbe qui colle à ses souliers, et ce, envers et contre le milieu de rustres thuringiens, où la laideur des enfants répond à celle des âmes 5. Il y échappe par la Nature, normale, raisonnable, refuge des blessés de la vie (elle ramène en lui le calme, le goût à l'existence) et par
(1) Aucune différence de texte entre vers, de Westerm. et S. W.
(2) P. ex. les études à l'Académie d'Anvers (ensuite chez Fei, à Dusseldorf, v. St. à P. 9 juin 57), le mélange d'idéalisme et de pessimisme. Dans la réalité, ce fut le frère, et non le père de S. qui fut capitaine au long cours. — On voit encore au château de Husum quelques œuvres de S.» d'ailleurs médiocres.
(3) Cf. B. H., « 1'. Pfingstsonntag 57 ».
(4) Ce désaccord, symbolisé par l'apologue du monstre et de la rose blanche (II, 60-62) se retrouve chez Kreisler, dans le « Kater Murr » de Hoffmann (pensée d'artiste éprise d'un idéal irréalisable ici-bas). Contrastes hoffmannesques dans le physique même de Sunde (cf. la voix de « Rat Krespel », en opposition avec son âme tendre).
(5) II, 80-81. — Cf. Veronika, II, 320 sqq.
l'Art — l'Art, qui, comme la Vénus de Milo recréée par Brunken 1. a dos bras secourables pour recevoir les désespérés. — Enfin la troisième étape : la guérison définitive, la victoire complète sur soi même, l'artiste ayant joyeusement sacrifié son « cher Moi 2» pour reporter tous ses efforts et toutes ses sai isfaci ions sur Paul qui a du génie, qui est beau, jeune, et qui va s'unir à Marie, elle aussi jeune et belle.
Depuis que la main tutélaire de Gonstanze l'a quitté, le poète n'a plus de confiance véritable dans la qualité de ce qu'il crée. Il se montre sceptique sur la valeur de ses deux dernières nouvelles 3. Il se reproche 4 de n'avoir pas, dans « St. Jùrgen », motivé plus solidement le mariage de Harre, de n'avoir pas jusqu'au bout suivi l'affabulation du« Heimweh » et rendu le fiancé d'Agnes franchement coupable 5. Dans la seconde moitié de « Eine Malerarbeit » subsistent « quelques steppes de sable 6. »
Paul Heyse, cependant, a voulu faire partir de la mort de Constanze une « seconde manière » stormienne :
« Aussi suaves — chante-t-il dans le sonnet qu'il consacre à Storm en « 1877 7 — aussi suaves de teintes que les fleurs du pêcher, aussi veloutées « que le duvet des ailes du phalène, nous t'avons vu nous apporter des « fruits d'été 8, et celer en ton cœur silencieux les trésors de contes féeri- « ques.
« Mais, quand l'ardeur des jours se fit sans cesse plus brûlante, lorsque
(2) II, 83/ — Cf. ces tableaux reproduisant des scènes vécues par le narrateur ou les symbolisant/(II, 55-56 et 80-83), et le tableau de « Die Formate » chez Hoffmann." — Pour les détails sur la technique de la peinture, St. a pu se souvenir de ses entretiens, oraux ou par lettre, avec Adolf Menzel à Berlin, Herm. Schnee, et Pietsch à Potsdam et Heiligenstadt, Ilans SpecLter à Hambourg.
(3) A Egg., 16 août, à P., 8 nov. 67. Cette mêm'e année (comm. G. S.), St. aurait rajouté à son « Schnecwittchen », écrit lors de ses fianôailles, la scène « Gemach der Kônigin », publ. seulement dans la 7e éd. des « Ged.» en 1885. (St. suit l'affabulation de la légende populaire).
(4) G. S., II, 136 (à Otto). — A Esmarch, 21 mars 85.
(5) A P., ib.
(6) A Egg., ib.
(7) «Th. St.», 1877.(Gedichte).
(8) « Soinmcrgcschichten », 1851.
« tu la perdis, celle pour qui s'élevait ton jeune chant, des accents vinrent « à s'échapper de ta poitrine, assez forts certes pour être un baume à ta « souffrance.
« Ce ne furent plus, comme naguère, des contes de fées et des rêves, « mais les scènes multicolores de la vie que, les yeux ouverts, tu peignis, « cuirassé dans l'or d'une rude franchise i.
« Et tes phalènes, on le voit, sont de ceux-là qui aiment à s'apprêter « un tombeau dans les flammes, — attirés dans le clair brasier par une « obscure nostalgie ».
Ainsi Paul Heyse en 1877. Et difficilement, on caractériserait mieux la manière « réaliste » de Storm. Mais faut-il voir dans « In St. Jùrgen » et « Eine Malerarbeit » déjà l'aube de cet art plus viril, plus « épique », succédant aux grâces un peu féminines, au « lyrisme » d'autrefois ? La diversité même des témoignages à ce sujet démontre assez la difficulté d'assigner aux deux « manières » une limite précise dans le temps. Tel a vu, dès 1854 (« Im Sormenschein ») l'orientation vers un « faire » nouveau 2, tel autre 3 désigne comme étapes principales : 1859 (« Spâte Rosen »), 1865 et 1873 (« Viola Tricolor ») ; d'autres 4 reculent le tournant décisif jusqu'à l'apparition des « Sâmtliche Schriften » en 1868, voire jusqu'à 1875, à « Psyché5» ou « Aquis Submersus 6 ». — Ces variations ne sont-elles pas la preuve que la cassure n'est pas brusque, qu'il n'y a pas eu virage de bord, subitement, chez Storm, mais modification progressive dans la façon de poser les problèmes et de les traiter ? A chaque occasion, nous avons souligné l'enrichissement graduel de la nouvelle stormienne ; l'évolution va simplement, après 70 surtout, s'accélérer. Du talent de Storm plus que de tout autre, on peut dire : « Non facit saltus ».
Cela établi, en quoi « In St. Jûrgen » et « Eine Malerarbeit » nous acheminent-elles peu à peu vers le moment où Storm,
(1) Allusion à la pièce « Fur meine Sôhne », S. W. VIII, 247. ' (2) Th. Matthias, « Th. St. als Novellist », 548.
(3) Eichentopf, 58. Er. Schmidt lui-même, dans sa « Charakteristik », parle de 1859 comme d'un tournant : F. Wehl distingue deux étapes : 1850 (« Ein gr. Blatt ») et 1859.
(4) Er. Schmidt, art. de 1' « Allg. dt. Biographie ».
(5) Dreesen, 106 et suiv.
(6) Plûss, « Th. St. 8 Dichtungen », 13 suiv.
pour parler comme Heyse l, va « peindre à l'huile » ? De plus en plus, la « Stimmungsmalerci » des premières « aquarelles » ] >asse au second plan pour laisser saillir davantage la discussion d'un problème vital, tel celui qui s'est posé pour le peintre Brunken, ou pour Anna d' « Im Schloss », ou pour <( Veronika ». Une inéluctable nécessité — et non plus son propre caractère (ou manque de caractère) — a fait de Harre un « résigné », et Brunken se dompte pour « tailler sa vie, dans le bois » que la nature lui a fourni 2. De plus en plus, la nouvelle stormienne prend l'allure « agonale ». Les personnages, maintenant, sont quelqu'un, ont un état, une profession qui se répercute sur leur vie. Les bons prennent chair et muscles ; parmi les mauvais, on rencontrera un nombre croissant de franches brutes, proches du fauve. La résignation, même chez les meilleurs, se tourne désormais en sourde révolte. Dans l'art, qui se transforme aussi, le burin appuie davantage le trait, quitte à le pousser au noir : « In St. Jiïrgen » a la dureté de contours d'une gravure sur bois de Durer. La technique s'assouplit et se perfectionne, aux mains d'un délicat horloger qui emboîte minutieusement les pièces les unes dans les autres. Par [là, les deux « nouvelles du retour » continuent la progression déjà commencée au cours des années de bannissement, mais qui s'accentuera principalement entre 1 870 et 1875.
En cet été de 1867, Frau Do, d'après les rapports de son mari, n'est pas encore épanouie en pleine gaîté, mais elle y tend de façon sensible. « Nous ne devrions jamais, dit une « lettre du 16 août à Piestch, épouser une seconde femme qui « nous aime en nous donnant tout son cœur. Je ne peux plus, « moi, lui rendre la pareille ». En effet, il réentend les rires joyeux de Gonstanze et de Marie Pietsch, à Heiligenstadt : « retrouver cette gaîté-là, c'est fini ; au fond de mon âme dort
(1) « W. d. Tag giebt », p. 2. (Lors de la visite de H. à Hademarschen, 13-16 sept. 81).
« une chose cachée dont je n'ose soulever le voile ». Avec le même correspondant, il cause, le 8 novembre, de ses deux nouvelles récentes : « Ce sont opéra poslhuma. Tout ce qui a entre dorénavant dans ma vie, m'apparaît comme posthume : « les nouveaux tableaux accrochés à mes murs, les nouveaux « livres que j'ai lus ; et surtout, lorsque je pénètre dans les « chambres d'émis, vides, dans ma maison, je ne puis me « défendre de me dire en pensée : ce sont le= chambres d'après « sa mort ». Pietsch ayant été; de tons les intimes de Storm, celui qui avait pu apprécier combien Constanze avait été « le cœur de sa vie x ». il est naturel qu'aux heures où la nostalgie i le reprend, de « la noble, l'inoubliable défunte 2 », le poète se retourne vers ce confident.
Avec Do, il connaîtra le bonheur, mais un bonheur un peu gris , crépusculaire, ceiui-là même auquel parviennent ses personnages, à la fin de ses nouvelles. Quinze jours après son nouveau mariage, il prévoyait la nuance que prendrait sa « seconde vie » et que, pour lui, aux côtés de cette douce femme, sans « doute une lueur du soir se lèverait encore, bien que ce soit « l'automne et que les feuilles tombent 3 ». Lui donner, faute de l'impossible plein soleil, cette quiétude un peu mélancolique de jour qui baisse, lui apporter l'affection caime et solide qui le soutiendra dans la route longue encore qui lui reste à parcourir, — ce sera l'incontestable mérite de Frau Do. Femme d'intérieur avant tout, si, au jugement de certains témoins 4, elle a, les dernières années surtout, exagéré peut-être le côté « ménagère » et prosaïque et fut moins « femme de poète » que Constanze, elle a conféré à l'existence matérielle du poète une continuité sereine, grâce à laquelle il a pu non seultment cultiver, mais approfondir et élargir son art. Wilhelm Jensen allait plus loin 5 : il prétendait, appuyé à la fois sur ses expé-
(1) V. à P., 30 août 68 (à propos de Tart.de P. sur St. dans les «Monatshefte » de Westermann, vol. 35).
(2) A P., 8 nov. 67.
(3) A Brinkm., G. S., Il, 135.
(4) Hermionc v. Preuschen, Dte. Revue, 24. Jahrg. 1899, (lett. de St. à H. v. Pr. du 5 nov. 77) et Herm." Heiberg, Lotsel I, 21, 693.
(5) Heim.-Erinn., II, 505.
riences personnelles et sur Popinion dominante à Husum, que cette seconde union « donna à Stornrune félicité plus tranquille « que celle avec Constanze, où, malgré un amour profond, la « différence des tempéraments éclatait parfois ». Do, dit-il, « sut se soumettre à lui dans le respect, s'identifier à lui de « pensés et de sentiment. »
Littérairement, elle fut pour lui une conseillère très écoutée1. Jensen trouve même 2 — et nous ne saurions lui donner tort — que Storm lui lisait un peu trop, et un peu trop tôt, les pages fraîches composées : à l'entendre, Storm aurait trop souvent ]> ris son jugement comme mesure de la valeur de ses œuvses.
— Elle l'influençait d'autant plus, qu'en cela comme pour le reste, elle ne le contrecarrait jimais de front, mais glissait presque timidement, au milieu de grands éloges, un avis qui finissait par prévaloir : « Ma femme, avec sa nature et son « intelligence modestes (écrit un jour Storm à Gottfried Kel- « 1er 3), mais aussi avec scn : « Pourtant, si tu veux savoir ce « qui conviendrait. . . etc. . . », est condamnée ■ — quand je ne « le lui lis pas moi-même, à lire tout ce que j'écris, et pendant « que je l'écris. En pareil cas, assis en face d'elle; je cherche « à lire sur son visage, si mon récit lui paraît couler sans ani- « croche, ou si, au contraire, il ne marche pas ; alors, je crie : « Halte ! et je la catéchise, jusqu'à ce que j'aie son opinion « toute nette devant moi, ou au moins son sentiment dans « le casu quo ».
Jensen, qui attestait ainsi, malgré quelques réserves, les mérites de Frau Do, entreprenait juste à cette période
— exactement en juin 67 4 - — avec sa femme son premier pèlerinage à Husum. Tout jeune déjà, il avait décoché à l'auteur d' « Immensee » des épitres dithyrambiques. Maintenant, futur écrivain 5, il pouvait contempler de visu le poète son
(1) Confirmé par II. v. Preuschen, loc. cil. 192.
(2) Loc. cil.
(3) 28 nov. 81.
(4) Jensen raconte (arl. cil.,) que, le jour même de leur arrivée à Husum, on apprit la mort tragique de Maximilicn au Mexique: or le drame avait eu lieu le 19 Juin G7.
(5) A cette époque en effet, il n'avait encore rien publié et habitait Schleswig.
compatriote, et il crayonnait de lui 1 Je portrait suivant : de taille moyenne, le corps et la tête allongés ; sous le front assez haut, encadré de cheveux abondants les yeux bleus s'accusent, légèrement en retrait. Le nez, droit, est fort la' lèvre supérieure, ombragée par la moustache retombante, se voit à peine. Il porte toute la barbe, épaisse, drue, moyennement longue, encerclant le visage d'une oreille à l'autre. Ce qui frappe Jensen dans l'expression de la physionomie, c'est l'absence de jeunesse : à tel point qu'il se demande si Storm a jamais eu l'air et le caractère jeunes. En revanche, tous ses portraits lui font l'air trop sévère : pas un ne rend cette lueur d'enthousiasme et de bonté qui transfigure son regard et ses traits. — Storm. à son ordinaire, avait introduit ses hôtes dans les moindres détails de son nouveau foyer, et le jeune couple, très « artiste », ne fut/ pas sans éprouver une pointe de désillusion à voir une maison de poète si bien rangée et un train de vie d'une régularité toute « philistine ». D'autres visiteurs, le « jeune » Hermann Heiberg et sa femme, se trouvaient là en même temps qu'eux. Storm, pour sa part, fut enchanté de recevoir ces aimables admirateurs. « Ce sont là. comme de petites oasis dans la vie des jours de travail, écrivait-il à Hans 2,. et, bien qu'à son tour, il trouvât les Jensen un peu « bohème 3 », il apprécia tellement ses nouveaux amis, qu'il les reconduisit à Schleswig et passa plusieurs jours chez eux.
En août 4, c'est un autre poète, et encore un compatriote, qu'il approche personnellement : il se rend à Kiel, chez Klaus Groth, dont il a salué si chaleureusement le « Quickborn » en 1852 5, et dont il a lu la « Trina » aux siens à. Heiligensadt. Visite très profitable : on fit de la musique et on causa, surtout de poésie, et de poésie « plattdeutsch 6 ». Et, tandis qu'un jour,
(1) Art. cil., 503-504.
(2) G. S., II, 141 (juin 67).
(3) H. Heiberg, art. cit. 693.
(4) A Egg., 16 août 67.
(5) Cf. à Môrik. 1" mars 54 et G. S., 1,201, puis B. H., 26 mars 59.
(6) G. S., II, 140 (à qui nous empruntons l'anecdote qui suit). — Sur Kl. Groth à Kiel, v. les Heim.-Erinn. de Jensen.
dans la campagne, les deux confrères discutaient sur la possibilité de l'hexamètre en bas-allemand, un porcher, tout en poussant devant lui son troupeau soyeux, leur donna cette involontaire réponse :
« Kiek cen doch eenmal an, dat verdeubelte Beest is nu utneit l « Krieg ick di wedder to fat, gew ick di een mit de Pietsch ».
Un an plus tard, en août 68, Storm exécutait en Holstein un petit voyage de parcours, qui le menait d'abord chez son frère de Hademarschen, à Altona chez ses cousins Scherfî, à Eutin dans la région des lacs, puis d?ns 7a vallée de l'Elbe : « vrai - « ment, concluait-il,1 on peut trouver autre chose en d'autres « pays ; mais difficilement, on trouvera plus beau que dans « notre Schleswig-Holstein ». Malheureusement, partout le « noir souci » a chevauché à ses trousses. Son deuxième fils, Ernst, a le poumon atteint à la suite d'une imprudence : l'aîné, Hans, est touché du même mal, plus gravement encore, et le père s'inquiète. « Je ne puis m'empêcher de songer qu'au moins, « cette peine déchirante aura été épargnée à Gonstanze. Mais « quant à moi, je vis dans le sentiment, qui ne veut plus me « quitter, de l'inéluctable caducité qui balaie Lout de son « souffle. A vrai dire, je ne fais actuellement rien d'autre « qu'ouvrir les yeux et plonger mon regard à même la nudité « de l'existence. Mais nous autres hommes, avons besoin, pour « vivre, de cet aveuglement dans lequel, heureusement, nous « mourons presque toujours 2 ».
A ces fardeaux s'ajoutent, sans cesse plus lourds, les ennuis financiers. A plus de 50 ans, être obligé de recourir encore à l'aide paternelle ! La Prusse ne paie pas ses fonctionnaires : avec cela, l'installation a été ruineuse, dans une maison plus vaste, de loyer plus élevé ; un huitième enfant vient, en novem-
(1) A P., 28 août G8.
(2) A P., ibid.
bre, s'adjoindre aux sept autres : les études de Hans \ les soins à lui donner coûtent cher ; l'an prochain, Ernst partira à son tour pour l'Université 2. Pour comble, le poète ne sent tressaillir en lui le germe d'aucune œuvre nouvelle, et il implore en vain de sa Muse un peu d'inspiration, « rien qu'une toute petite brise fraîche » qu'il puisse utiliser pour aider les siens à vivre, par *a plume 3.
C'est ce qui le détermine, cette année maigre, à publier une édition complète de ses œuvres 4. Il fait alterner avec sa besogne de magistrat la musique et les leçons de français à ses filles (« ne t'étonne pas, glisse-t-il à Pietsch 5 : je l'apprends par la même occasion »), et il corrige simultanément les épreaves des futures « Sàmtliche Schriften 6», qui paraissent en effet, en six volumes, ce même automne, chez Westermann. Elles n'apportent, comme inédit, qu'une petite guirlande de pièces lyriques 7, nées, sauf une, depuis la rentrée d'exil, entre autres les « Tiefe -Schatten ». Une préface expose pourquoi l'auteur s'est décidé à offrir au public allemand, d'un seul tenant, ces « témoignages de sa vie ». C'est qu'il est parvenu à une étape de son existence où aussi bien le cours naturel des choses que
(1) Après ses études à Kiel (commencées dès 66, et non 68, comme écrit par erreur G. S.; II, 147), Hans étudia à Tubingue, puis revint se soigner à Husum (et môme, en mars 69, à Hciligenstadt) : il réintégra Kiel à l'automne 69 (v. à P., 10 déc. 66 et 20 mars 69).
(2) G. S., II, 147. D° St. à Marie Pietsch, 9 déc. 69. ,
(3) A Hans, automne 67 (G. S., II, 137).
(4) Il y songeait déjà (avec Duncker pour éditeur) au début de l'année (à Hans, 17 janv. 68).
(5) P., 30 sept. 68. — Il avait en effet, nous disent ses enfants, une prononciation française épouvantable et, malgré ce, des exigences pédagogiques draconiennes.
(6) « S. Schr., 1. Ausg.,6 Bde Braunschw. Westerm. 68 ». La préface, datée d'oct. 68, est reproduite dans l'éd. en 8 vol. I, p. V et VI. — Le 26 août 68 (à Hans) St. attend Westerm. à Husum.
(7) « Im Volkston » (« Ein Brief », comp. en 53) ; « Im Gartcn » (prendre garde, en écrasant une chenille, de ne pas tuer le plus beau papillon) ; « Ein Raunen erst... » (1864), VIII, 264; « Antwort », VIII, 265 ; « Fortschritt », VIII, 265 («Der Beamte») ; « Beginn des Eudes ». VIII, 266, et les « Tiefe Schatten » dans leur ordre actuel (VIII, 267-269).
certains faits de sa vie privée 1' « obligent/à se retourner, pour les « embrasser d'un sealregard, vers son existence et ses travaux « passés ». Puissent ses œuvres, ainsi groupées, « occuper la « place à laquelle elles prétendent, jusqu'au jour où ce qu'elles « renferment de plus important et de plus original sera dépassé « par les générations futures, ou viendra s'épanouir dans « l'ensemble de la vie nationale l !»
1869 arrive, et la Muse de Storm se refuse toujours à desserrer les lèvres 2. Il finit par en prendre son parti, par se considérer comme « un poète a la retraite 3 », et au printemps, à défaut d'œuvres personnelles, il prépare une « anthologie critique » des principaux poètes allemands depuis Claudius. Peut-être lui procurera-t-elle les « ailes d'argent » dont il a tant besoin 4. Non seulement Ernst y a collaboré en sa qualité de « Primaner », mais toute la famille, le soir sous la lampe 5. A l'été de 70, le « Hausbuch mis deulschen Dichtern 6 » peut paraître, « précédé, comme Siorm s'en vante à Eggers 7, d'une « préface insolente, — chose qu'on puut se permettre quand « on devient vieux et qu'on s'est résigné ».
Le « Hausbuch », dit en substance cette préface, récapitule une expérience de plus de trente années. On a voulu faire bénéficier les foyers allemands d'une cueillette opérée à leur
(1) Dans cette préface, le poète regrettait déjà que, pour des raisons purement commerciales, on n'ait pas présenté son œuvre de prose dans l'ordre chronologique.
(2) A Egg., 8 mai 09 : à Karl Scherff, 19 août 69 ; à Hans, cit. G. S II, 149.
(3) A Tycho Mommsen, 11 avr. 09.
(4) A Mar. Pietsch, 9 déc. 69.
(5) A Kuh, 22 déc. 71 et G. S., II, 165.
(6) « Hausbuch aus deutschen Dichtern seit Claudius. Eine kritische Anthologie. Hamburg, W. Mauke, 1870 ». — 2* éd. ibid. 1871 __ 3e éd ill. par H. Speckter, ib. 1875. - 4e éd. 1878 ( « neue, durchgesehene Auflage ») chez Westermann.
(7) Leit. cil. — La préface, datée du 7 juin 70 (le ms. du Hausb. avait été envoyé à Mauke le 4 avril - leit. du 5 à P.) est pleine de ratures et de remaniements, dans l' original;
intention parmi les poèmes courts, susceptibles de laisser une trace en nous, avec le désir de revenir toujours à eux. On n'a pas moissonné que des poésies belles ou caractéristiques : le laid aussi (Storm cite le « Haidenknabe » de Hebbel) y a place, du moment que sa forme est suffisamment vivante pour lui créer droit à l'existence. Le terre-à-terre également, en tant qu'il renferme en lui « une chaude part de vie humaine » avec, parfois, un brin de poésie comme chez le pasteur de Werneuchen * ou J. H. Voss. N'y figurent pas non plus que des exemplaires d'un art incomparable, mais aussi telles ou telles pièces où la puissance de l'ensemble fait oublier les scories du détail. On a exclu, de parti-pris, les œuvres qui affrontent de grands sujets : mythologie, histoire, ethnographie — le poète réussit trop peu souvent à leur insuffler la vie ! — ; en général toutes celles dont l'importance réside, non pas en elles, mais à côté, les œuvres qui n'ont d'intérêt que pour l'histoire de notre littérature ou la biographie de leur auteur. Evincé enfin, tout poème contaminé par «cette maladie qui régit le monde : la phrase ».
Storm répond maintenant à l'objection : pourquoi cette nouvelle anthologie, après tant d'autres ? — C'est qu'à l'ordinaire, les recueils de ce genre sont envahis par le médiocre. Choisir est presque aussi difficile que créer soi-même 2 ; et, trop fréquemment, celui qui choisit prend pour critérium le succès, et non la valeur propre de l'œuvre. Souvent aussi, il veut être trop complet, tout étreindre. Or, chaque époque compte une pléiade d'épigones, d'imitateurs, grillons biuyants qui, après avoir tiré à beaucoup d'éditions et retenu un public considérable, sombrent dans le néant définitif.
Le recueil commence à Claudius 3, parce qu'en un temps où
(1) F. W. A. Schmidt, pasteur à Werneuchen, éditeur du « Berliner Musenalmanach » que'Gœthe prit à partie (« Xenien », II, 179 et XXXVIII 143). V. Bôhme, Nachtrbd. 214-215.
(2) Même idée dans la lett. à Tycho Mommsen du 11 avril 69.
(3) Cf. Bôhme, Nachtr. les extraits de « Notizen zum Hausbuch » retrouvées dans les papiers de St. et contenant des jugements : p. 177, sur Platen,p. 202, sur Arnim, Dorothea Veit, Uhland, p. 214 sur Hebbel, le pasteur de Werneuchen, p. 215 sur J. Kerner et Fouqué, p. 216, sur Claudius et Gœthe.
le lyrisme allemand., tant en poésie qu'en musique, se perdaic dans la convention et la fadeur des « Thee-und Kaffeeliedchen», le « \Vandst>ecker Bote » a, le premier, bien avant Gœthe. retrouvé « l'expression directe du sentiment » et une vision de la nature a peine dépassée aujourd'hui. Storm en prend prétexte pour rééditer, sur la qualité de l'émotion poétique à provoquer, les théories qu'il a tant de fois mises en pratique :
« De même qu'en musique je veux entendre et ressentir, et dans les « arts plastiques voir et ressentir, je veux, en poésie, si possible, entendre, « voir et ressentir à la fois.
« D'une œuvre d'art, j'exige que, comme la vie, elle me touche directe- « ment, et non pas d'abord par l'intermédiaire de la pensée : le poème « qui m'apparaît donc comme le plus achevé, c'est celui qui agit d'abord « sur nos sens, puis dont l'action se prolonge d'elle-même sur notre esprit, « comme le fruit sort de la fleur ».
La pensée la plus haute et la plus rare restera « un trésor inanimé », si le cœur et l'imagination du poète ne lui prêtent vie. Storm reprend ici sa phrase de l' avant-propos des « Deutsche Liebeslieder » : combien peu savent — et encore, par instants — « dire ce qu'ils souffrent ! » La cause ? Il s'agit non seulement de traduire l'essentiel de. sa pensée par des mots concis et adéquats, « car vu les petites dimensions du poème, « une seule expression inexacte ou sans vigueur peut détruire « l'effet de toute la pièce », mais ces mots eux-mêmes, il faut qu'ils soient, pour ainsi dire « mis en musique par le mouve- « ment rythmique ou le timbre du vers», qu'ils aient l'apparence fluide et fuyante de la sensation qu'ils expriment. Le poème lyrique doit apporter au lecteur « à la fois une révéla- « tion et une délivrance, ou tout au moins une satisfaction « qu'il n'aurait pas pu se donner à lui même, — soit en élar- « gissant et en approfondissant d'une façon insoupçonnée le « champ de sa vision et de sa sensibilité, soit en faisant surgir, « en une clarté surprenante, ce qui sommeillait en nous dans « la brume et le crépuscule ».
Mais là où l'Allemagne est surtout pauvre, c'est en lyrisme patriotique ou politique. Et pourtant, la vie de l'individu dans l'état et la cité ne représente-t-elle pas, pour le lyrisme, un thème aussi plausible que la vie intérieure de l'individu ou
celle de la famille ? Rarement toufefois, on a réussi à élever le sujet au-dessus de la simple réaliué ; ou alors, on s'est contenté de fabriquer des images à la grosse, des phrases. Le « Wenn ein Geist jetzt niederstiege. . . » de Uhland 1J début et conclusion exceptés, dépasse à peine le niveau d'un discours parlementaire veguement teinté de poésie. La cause du Schleswig- Holstein n'a pas inspiré une seule bonne pièce de vers.
Avec Alfred Meissner 2, beaucoup s'imaginent que le poème court est œuvre facile :
« Im Gartenteich wird nie ein Schiffer scheitern, « Im kleinen Liede kein Poet erliegen ».
Grave erreur. Si le poète n'a pas, dans le lied de petite dimension, « de montagnes à transporter, il a en revanche, à trouver « une perle, et peu de coquilles seulement en renferment ». C'est le cas de redire le mot de Heine : « Ein Lied ist das Kriterium der Ursprùnglichkeit ». A l'encontre de ce précepte, « la plupart de ceux qu'on appelle nos poètes » produisent quoi ? De la rhétorique, qu'ils enduisent d'un badigeon plus ou moins poétique. L'art du lyrisme leur échappe totalement, ou peu s'en faut.
L'auteur a choisi peu de morceaux extraits de poètes déjà anciens : ne sont-ils pas entre toutes les mains ? Par contre, il en a inséré davantage de poètes moins connus, afin d'attirer l'attention sur eux. Il a cru devoir ajouter quelques œuvres personnelles, dans l'espoir qu'elles pourraient prétendra à s'assurer d'elles-mêmes leur place parmi le reste.
En terminant, Storm souhaite que son anthologie fournisse, même au grand public, un étalon pour apprécier les œuvres poétiques, et qu'elle réconcilie avec le lyrisme allemand ceux que le fatras de vers informes qui encombrent le marché a dégoûtés de ce genre de poésie. Enfin, il demande à son lecteur de ns pas oublier que le gros travail, comme aussi le mérite de ce livre, réside en grande partie dans ce qu'il ne contient pas.
On l'a écrit en effet 3 : le « Hausbuch » (ce « Hausbuch » dont
(1) « Ged. » I, 74 : « Am 18. Oktober 1816 ».
(2) « Ged., 9 Aufl. Leipzig. 1865 » : « Ein Ziel », 133.
(3) Er. Schmidt, Charakt. 426.
l'auteur lui-même disait qu'il représentait « le second côté. pour ainsi dire négatif » de son talent poétique x) est aussi intéressant par ce qu'il apporte que par ce qu'il omet. — D'abord, qu'a-t-il admis ? Peu de classiques, nous savons pourquoi. Goethe figure quand même avec 12 pièces, Schiller avec 6 2. Storm ajoute quelques échantillons de Hôlty, de Biïrgei\ de Leop. von Stolberg, de Herder. Par contre, il a tenu à ce que la poésie de la famille soit, dès son aurore, représentée, par 11 spécimens de Glaudius (dont le « Bekrantz mit Laub » et 1' « Abendlied ») : il y a adjoint deux pièces de J. H. Voss. Parmi les romantiques, Eichendorlï, on s'en doute, règne en maître : Tieck, Arnim, Brentano, Fouqué, Chamisso forment satellites. Heine apporte un riche contingent de 28 pièces. Arndt, Kôrner, Sehenkendorf , Haufî, et postérieurement, Scherenberg, Strachwitz, Herwegh, Kinkel, W. Alexis et Mosen donnent le meilleur de ce que l'Allemagne possède en fait de lyrisme historique et patriotique. Immermann et Scheffel fournissent chacun trois pièces ; Rùckert 22 ! Chez les Souabes, sont largement mis à contribution Uhland et Kcrner aussi. Lenau (14 pièces), marche en tête de l'école autrichienne, derrière lui Griin, Lingg, Vogl, Zedlitz. — Restent les contemporains immédiats de Storm. Ici, la tâche était particulièrement épineuse. Le poète s'est adressé d'abord aux noms les plus illustres ou en train de le devenir : à Freiligrath, Hebbel (10 pièces}, Bodenstedt, Hamerling, Gottfried Keller. Puis, de même qu'en dépit de ses théories, il avait accueilli Platen, il a donné accès au pontife tant fêté de la « schône Form » : son ancien condisciple Geibel. Même certains zélateurs du « grosser Stoiï », comme Alfred Meissner, ont trouvé chez lui une hospitalité courtoise. Faisant place à ses adversaires, comment eût-il mis au rancart ses amis : compagnons du « Tunnel » et du « Rùtli », Kugler, Eggers, Lepel, Blomberg, Bornemann, Merckel, et avant tous, Fontane et
(1) A Tycho Mommsen, 11 avr. 69.
(2) Il est intéressant de savoir lesquelles : « Die Schlacht », « Ach, aus dièses Taies Grunden », « Reiterlied », « Das Siegesfest », « Der Graf v* Habsburg », « Kolumbus ».
Heyse ? amis ou confrères, tels que Môrike, Wiiheim Jenscn, Robert Prutz, et deux Autrichiens que le « Hausbuch » va lier d'amitié avec lui : Emil Kuh et Schindler (en littérature : Julius von der Traun) ?
Mais, à son avis, l'originalité de son florilège, c'était l'exhumation, le sauvetage de lyriques oubliés ou disparus : ces humbles du Parnasse, en qui le génie a fulguré par éclairs, occupent ici le rang d'honneur réservé, dans les nouvelles, aux humbles de la hiérarchie sociale. Oui se souvient aujourd'hui de Lebrecht Dreves, d'August Schnezler, le Gustav Gardthausen, d'Adolf Schôll, de G. W. Fink, de Ferrand (Eduard Schulz) et du malheureux Woldemar Nûrnberger, qui avait pris le pseudonyme navrant de Solitaire 1 et devait mourir quelques jours 2 après l'apparition du « Hausbuch ? »
Eux aussi, les talents féminins ont leurs entrées ici, depuis Annette von Droste jusqu'à Ada Christen « qui a plus de vis « lyrica dans son petit doigt qu'en tout leur corps nos poètes « embrigadés dans les revues 3 ». Une pièce en bas-allemand, de Sophie Detleffs, la poétesse holste, est admise ; car les dialectes aussi ont droit de cité : tant le bas-allemand, où triomphe Klaus Grothj4, que l'alemarmique avec Hebel et l'austrobavarois avec Kobell. Enfin, le peuple tout entier, le peuple anonyme qui chante sa joie ou sa douleur, grossit la gerbe d'une fraîche guirlande de « Volkslieder ».
La richesse du « Hausbuch », au regard de Stoim, consiste essentiellement en ce qu'il ne s'y rencontre « rien de mauvais ou d'insignifiant 5 ». Ou'appelle-t-il« mauvais ou insignifiant » ? — Tout ce qui n'est pas « le cri de la nature 6 ». S'il manifeste dans ses choix l'éclectisme le plus large, s'il admet les genres
(1) V. Bôhme, op. cil., 93-94 (notice de St.) et 231 (notice de l'éd.) sur Solitaire.
(2) St. à P., 5 avr. 70. L'évaluation de St. (4 semaines) n'est pas tout à fait exacte, car Nûrnberger mourut le 17 avril 69.
(3) A P., 5 avr. 70.
(4) Eggers figure avec une pièce en bas-alld. : « De Gast ».
(5) A Kuh, 2 oct. 71.
(6) A P., 4 déc. 71 : « Le principe qui m'a dirigé ici est, en peu de mots, que même dans le lyrisme artificiel, je ramène tout au cri de la nature ».
les pins divers et des façons do penser qui s'opposent entre elles S il proscrit sévèrement toute poésie factice; et par là. il entend non seulement les acrobaties métriques, mais l'or de clinquant, les faux sentiments et les ornements de pacotille. Il va pins loin : il refuse le nom de lyrisme à cette poésie d'idées que les Allemands cataloguent sous l'étiquette de n Gedankenlyrik ». Excommunication peut-être excessive ; et un juge averti 2 a pu écrire : « Tout ce qui dépasse le cercle « du Volkslied et les limites que Uhland, Eichendoriï et « Môrikc s'étaient fixées, il le condamnait obstinément. Et « par là, il en venait à ne pouvoir rendre justice à aucun des « lyriques vraiment universels ». — Le « lyrisme lyrique 3 », voilà son idéal, et l'on est en droit de le trouver un peu restreint.
On n'y a pas manqué, et le plus violent dans sa protestation fut certainement le fécond et terrible Rudolf Gottschall 4. Dès « Immensec », nous l'avons vu 5 laisser à ceux « qui aiment « le mysticisme dans la nature, les nénuphars mystérieux et '< symboliques, les paysages baignés d'une lueur de rêve, le « soin de s'acoquiner à ce genre d'imagination ». — «A d'au- « très, ajoutait-il, cette poésie qui fond dans la bouche, avec « ses personnages en sucre ». — D'avance, les articles du « Deutsches Kunstblatt », émanés de Stoim 6 ou d'autres collaborateurs d'Eggers, semblaient réfuter la théorie du « grosser Stoff » de Gottschall 7 et consoits, formulée par ce sonnet
(1) E. Schm. op. cit., 426.
(2) Kôster, Briefw. m. Keller, notes à la lett. de St. à K. du 20 avr. 82.
(3) E. Schm. ib.
(4) Né en 1823, mort en 1909, il a, dans sa carrière, affronté tous les genres : le drame (« Dramat. Werke » 65-80, en 12 (!) vol.), le lyrisme politique 1(« Barrikadenlieder » 1848). le lyrisme tout court (« Gedichte » 1849 et « Neue Ged. » 1858), la comédie (« Pitt u. Fox » 1865). Nombreux sont ses ouvrages théoriques et articles doctrinaires : « Die dt. Nationallitteratur i. d. 1 . Halfte d. 19. Jahrhs. » 1855 (continuée depuis), « Poetik » 1858, et tous ses art. des « Bl. f. lit. Unterhalt. ») — sans compter ses épopées et ses romans.
(5) V. notre chap. « Immensec » et Bl. f. lit. Unt. 1853, 179 sqq.
(6) Principalement l'art, sur Kette.
(7) V. la « Poetik » de Gottsch. 1858.
d'Alfred Meissner 1 que Storm cite au seuil de son « Hausbuch » :
« Veux-tu dilater ton cœur en ta poitrine ? et montrer également comte bien haut tu es déjà monté ? Alors, essaye de venir à bout d'un grand « sujet : c'est le seul moyen de compter un jour parmi les grands lutteurs.*. « Prends les éternels conflits dans l'évolution de ce monde, prends la « lutte de la foi nouvelle et de l'ancienne, et montre à chacun en quoi se « justifie ton choix. Incarne ces batailles en des individus puissants, et « si nous entendons s'exprimer par leur voix l'âme universelle, alors, o nous te tiendrons pour le vrai poète ».
Devenu critique très écouté et très redouté, père lui-même d'une anthologie 2 bien accueillie du public, Gottschall saisit l'occasion pour déchirer à belles griffes 3 l'auteur d'un livre cl'or du lyrisme allemand où lai, Gottschall, ne figurait pas ! (« Le monsieur, fanfaron, ne peut pas digérer çà, et la bombe a éclaté », écrit Storm 4 à Pietsch). Voilà donc Storm traité d' « aquarelliste, connu pour ses tableautins proprets », dont le choix, « soi-disant critique », sera approuvé par « tous ceux dont « l'imagination ne va pas au-delà du tableau de genre et du « sentiment en miniature5. » Pourquoi, après tout, isolés, exclus par tous les auteurs d'anthologies, ne s'offriraient-ils pas, eux aussi, un recueil à leurs couleurs ? Mais ce que Gottschall estime prétention intolérable, c'est cette ambition de vouloir guider le goût du public : « c'est un fait notoire et qui se reproduit « souvent, que des artistes et des poètes font des limites de. « leur talent les limites de l'Art. Parce que le lyrisme de Storm « n'est que bibelot d'étagère, tout lyrisme ne vaut rien, qui « dépasse le « Stimmungsbildchen ». Répudier les grands sujets tel est le mot d'ordre choz ces « Lovely-Poeten », ces « petits bourgeois de province » qui, s'ils voulaient dire le fond de leur pensée, affirmeraient que Pindare, Horace, V. Hugo, Byron
(1) « Ein Ziel », Ged. 9. Aufl. Leipz. 1865, p. 133.
(2) « Blûtenkranz neuer deutscher Dichtg. « 7. Aufl. 1870. Breslau, Trewendt. (11e éd. en 1885 1).
(3) « Bl. f. lit. Unt. » 1871, I, 1, 14.
(4) Début desept. 71. La lre partie de la lettre, où sans doute il s'agissait de Gottsch., manque.
(5) En français dans le texte.
cl avant tout Klopstock et Schiller, ne sont pas des poètes, mais tout nu plus d'intelligents rhéteurs. Les romantiques et les germanisants dr la jeune école ont à tel point surfait le poète de lieder, qu'ils nul créé l'état d'esprit, étroit et partial qui préfère un Claudius à un Klopstock et range parmi les grands, dont le chant apporte une révélation ou une délivrance « un Thcodor Storm et autres passables poètes de ce genre ». La phrase : « Bienheureux les pauvres d'esprits ! » ne peut pourtant pas s'appliquer au lyrisme ! Que Schiller ait trouvé grâce devant Storm, Gottschall s'en étonne : les bons poètes, Freiligrath, Lingg, Meissner, Hartmann y sont acceptas — non pas dans leurs œuvres capitales, — mais dans celles qui plaisent à l'auteur et donnent dans sa manière, autrement dit : de simples « copeaux ». D'autres poètes de premier plan ont été éliminés. Quelques nouveautés seraient intéressantes, « si le livre n'était infecté d'une arrogance tendancieuse ». Et maintenant, la flèche du Parthe : le vœu, pour terminer, que le « Hausbuch » rencontre accueil chez tous ceux qui souhaitent « orner de tableautins et figurines mignards leurs étagères « intellectuelles ».
« La critique de Gottschall est d'une rage enfantine, qu'il a « sûrement regrettée par la suite », dit Storm à Pietsch le 16 septembre 71. On lui réglera son compte dans l'avant-propos de la deuxième édition 1 ; mais il fait une telle peur à tout le monde, cet homme « aux larges épaules et braillard (grossmaulig) ! » Des pièces comme « Abschied » et 1' « Oktoberlied » traitées de « bibelots d'étagères » ! Le poète demande à son ami, comme un gros service, de répondre à ces attaques dans le courant de novembre, « afin que cela ait son effet pour Noël 2 ». (Probablement terrorisée par l'omnipotent rédacteur en chef des « Blâtter fur literarische Unterhaltung », la critique
; (1 ) Bôhrne, op. cil. 225, dit avoir retrouvé dans les papiers du poète un feuillet avec cet en-tête : « Vorwort zur zweiten Auflage ». Ce projet de réplique resta dans les cartons de St. et la 2e éd. (en réalité, le 2e mille) parut, de tous points identique à la lre. Même dans la préf. de la 3e éd., St. ne répondit pas.
(2) Nous n'avons pas trouvé trace d'une riposte de P.
berlinoise gardait un silence mortel). Or, il faudrait montrer au public que ce livre représente « quelque chose de tout autre « que les anthologies ordinaires, — véritables plaisanteries » : ouvrage honnête, « fait, si l'on veut, d'après des critères « contestables, mais qui émane de quelqu'un de compétent, « capable d'émettre un avis motivé. . . Il n'y en a pas deux « dans ce genre 1 ».
En l'occurrence encore, Storm, vit la critique officielle organiser contre lui la conspiration du mutisme, mais il fut, du moins, vengé par les applaudissements de quelques gens de goût. Non seulement la composition du livre l'avait mis en relations avec plusieurs personnalités intéressantes, le comte Schindler (Jul. v. der Traun) qui l'invitait à son château de Leopoldskron en Tyrol, l'infortuné Solitaire, Ada Christen, Adolf Glasbrenner, Hans Hopfen ; non seulement Oskar Blumenthal, dans la « Dichterhalle 2 », louait le « Hausbuch » « comme le meilleur recueil de ce genre » et Moritz Hartmann, le 23 février 72, lui dédiait deux quatrains émus 3 ; mais Heyse 4 témoignait à Storm sa chaude approbation et le biographe de Hebbel, le critique autrichien Emil Kuh 5, commençait à ce sujet avec Storm une correspondance qui devait durer jusqu'à sa mort (30 déc. 76) : en outre, il défendait, le choix où il avait lui-même place, dans un long article de la « Neue Freie Presse », le 15 décembre 71 6.
C'est le lyrisme qui les avait liés. Dans une plaquette sur
(1)"A P., 16 sept. 71.
(2) V. Bôhme, 227.
(3) Ib. 228.
(4) St. à P., 4 déc. 71.
(5) Viennois de naissance, Kuh (1828-1876) avait pris en 1861 la direction du feuilleton de 1' <£Oesterreichische Zeitung », collaborait depuis 62 à la « Wiener Presse » (pour la critique théâtrale surtout) et professait depuis Avril 64 à la « Wiener Handelsakademie ». Il avait publié à cette époque (cf. à St. 7 déc. 71) : des poésies, dédiées à Hebbel (« Ged. » Braunschw. 1858), un court recueil d' « Erzâhlungen » (Troppau et Leipz . 1857), une petite étude sur les sources du « Kohlhaas » de Kleist (1861), 2 conférences sur Gœthe et Weimar (1864), et surtout (1865-1867), les Œuvres de Hebbel, dont la biographie devait l'absorber jusqu'à sa mort et ne parut qu'en 77.
(6) Abendbl., N° 2626.
le lyrisme moderne1, Kuh, sans connaître le poète du Nord, avait dit tout le bien qu'il pensa il, de son talent. Storm lut cette plaquette et en marqua .par lettre, sa satisfaction à Klaus Groth, ami d'Emil Kuh. Par cet intermédiaire, le professeur viennois connut l'approbation dont son opuscule avait été .l'objet : peu après l'apparition du « Hausbuch », le 21 septembre 71» Kuh s'adressait directement à l'auteur et lui annonçait son intention de contribuer, par sa plume, à la diffusion de ses poésies et de ses nouvelles. Poste pour poste, Storm répond en termes reconnaissants. Ce qui a empêché la vente du « Hausbuch », c'est la « goldene Rùcksichtslosigkeit » avec laquelle il a été composé. Trop de rédacteurs à des revues influentes, poètes par ailleurs, y ont cherché en vain leurs produits. Même du « Gottsched moderne » (Gottschall), Storm, malgré les supplications de son éditeur Mauke, n'a rien voulu insérer. D'où la diatribe de l'irritable et vindicatif personnage : puis, il ne peut accepter que la poésie ne consiste pas'essentiellement en des pensées sur la vie. Déjà, Storm prépare une deuxième édition et demande à Kuh son sentiment sur ce qu'il conviendrait de rayer, car il y a quelques coupes à exécuter. Il revient ensuite sur son propre lyrisme, dont Kuh n'aurait peut-être pas assez souligné le « côté viril ». Et voilà engagée, avec dès l'abord son caractère littéraire, cette correspondance, dont le premier effet fut l'article très chaud qui recommanda au public viennois la 2e édition du « Hausbuch ». — Indépendamment des partis, écrit Kuh, sans avoir cure du goût souvent faussé de la foule, Storm a courageusement frayé place au beau, même contre la mode du jour, et évincé le médiocre, même fêté. Pareillement, il a su, sans pour cela courir après l'originalité, choisir chez de grands poètes d'autres œuvres, et plus vraiment lyriques, que celles qu'on cite toujours. A extraire de l'oubli des « Stimmungsbilder » comme ceux de Salis ou du paisible Schmidt de Werneuchen, des vers suaves et d'allure légendaire comme ceux de Georg Bùchner ou les gaîtés enfantines et profondes de Mises 2, Storm s'est créé des
(1) « Uber neuere Lyrik » 1864. — Cf. la préface de Paul Kuh aux lett. de son père et de St.
(2) Pseudonyme du naturaliste et philosophe Fechner.
titres à notqe gratitude. Non moins quand il a cueilli au vol telle ou telle petite perle chez des auteurs où elle est unique. L'auteur a-t-il épuise tout ce qu'il y a de beau en matière de lyrisme ? n'a-t-il rien proscrit qui ait une valeur ? Kuh n'oserait le prétendre ; mais du moins la « phrase » est, comme l'auteur le voulait, bannie du livre. Juste ostracisme aussi, qui a écarté les poésies « hymniques » d'un Schiller, d'un Hôlderlin et, à leur suite, d'un Platen : genre grandiose, mais que des versificateurs de bas étage ont galevaudé, pour verser dans la rhétorique à esbroufïes ou le poème à prétentions « ethnographiques 4 ». — Primitivement, Kuh avait l'intention de ne pas se contenter de cette pointe indirecte contre Gottschall et sa clique 2. Il montrait franchement l'injustice des attaques du Zoïle berlinois et prouvait par des exemples qu'il y avait, tout de même, dans le « Hausbuch », autre chose que « des tableautins et des figurines mignards ». A quoi bon, quand on est soi-même le père d'une anthologie qui a atteint sa 7e édition, refuser à une autre école le droit d'admirer autre chose ? «Ce n'est ni noble, ni sage». (Par malheur, Wellner, le rédacteur du journal, veillait et persuada le critique qu' « il ferait « mieux de laisser de côté cette dangereuse offensive contre « le tout-puissant personnage. »)
Au reçu de cet article, Storm écrivit à Kuh, le 23 décembre 71 : « tel qu'il est, il est tout à fait selon mon goût et je vous en remercie cordialement. » Mais la défense juste et mesurée d'Emil Kuh ne prévalut pas contre la tapageuse exécution de « l'homme aux larges épaules et au verbe sonore », ni contre le silence savant des journaux berlinois. « Le « Hausbuch » se vend ailleurs, mais pas du tout à Berlin », avoue Storm à Pietsch au début de septembre 71 : deux mois plus tard 3, il se plaint au même ami de ce que l'ouvrage mette si longtemps à s'écouler. En fait, ces deux premières éditions, si elles
(1) Allusion probable à des poèmes dans le genre de la « Vôlkerwanderung », d'Hermann Lingg, parue de 1866 à 1868.
(2) Lettre supprimée par Paul Kuh lorsqu'il édita la correspondance, et donnée (en partie) par Bôhme, 224.
(3) A P., 4déc. 71.
ne « s'ensablèrent » pas absolument comme les « Deutsche LiebesHeder ». se vendirent mal ; et les rares comptes-rendus qu'on en trouve 1 ne semblent guère leur avoir conquis la masse des lecteurs.
Il faut noter aussi, quoique Storm 2 n'y voie pas une raison primordiale d'insuccès, que c'est juste au moment où s'engageait la guerre franco-allemande qu'il conviait ses compatriotes à respirer ce paisible bouquet de fleurs, dans une atmosphère sentant la poudre. Mais sur aucun écrivain allemand peut-être les événements de 70-71 n'ont glissé aussi inaperçus que sur 1' « impolitique » auteur des strophes d' « Abseits ». Comme le « Kalhner » de la lande, il a vécu en marge du drame qui bouleversait tant de foyers, — sauf le sien. Egoïsme ? Nullement, mais la définition du véritable lyrisme et la façon d' « arrondir » une piécette jusqu'à la perfection, le passionnent bien davantage que la comédie politique. La déclaration de guerre le surprend 3 en pleines vacances, à Hademarschen : ordre est donné à tous les fonctionnaires de regagner leur poste, et le poète a, sans nul doute, maudit plus d'une fois la fâcheuse diplomatie, qui, brutalement, venait interrompre l'idylle forestière qu'il vivait avec délices. Aussi exhale-t-il sans vergogne sa haine de la guerre, d'autant plus qu'il flaire ici quelque intrigue bismarckienne 4.
(1) « Itzehoer Nachrichten », 1870, n° 141. — « Im neuen Reich, Wochenschr. f. d. Leben d. dt. Volkes ». (Hirzel, Leipz.), compte-rendu anonyme (signé : W. et daté : 1872), élogieux, tout en regrettant qu'au profit d'étoiles de 2e grandeur, celles de lre soient sacrifiées. Une pièce de 2e ordre chez Gœthe peut valoir mieux qu'une de 1er chez Eichendorff . — Le 29 nov. 70, St. mentionne à Lisbeth un art. paru dans un journal d'Utrecht. A Ernst, le 27 oct. 71, il annonce que P. Lindau lui a promis un art. dans le « Bazar », Zetsche dans la « Wiener Presse », Pietsch dans des revues berlinoises.
(2) A Kuh, 2 oct. 71.
(4) A Ernst, 3 août 70. D° au Dr. Horn, 31 oct. 73. — Le 18 Juillet déjà, St. avait dissjuadé Ernst de s'engager, comme étant de santé trop faible et pouvant, d'un jour à l'autre, devenir soutien de famille.
« Je ne puis, cependant, me défendre de penser que, de notre part aussi, « il y a eu duplicité diplomatique et éventuellement désir de conquêtes... « Un sentiment domine chez moi, absorbant tout le reste : le dégoût « d'appartenir à une société de créatures, qui, en dehors des fonctions « que la nature leur a assignées : nutrition, reproduction, etc. exerce « également, avec une stupidité toute animale, celle qui consiste à s'ex- « terminer mutuellement, de temps à autre. La survivance du monde « n'est assurée que si tous les êtres s'entre-dévorent, ou plutôt si le plus « fort avale le plus faible. L'homme étant le plus fort, personne ne le peut « dévorer : aussi se dévore-t-il lui-même, en revenant littéralement à « l'état primitif. Voilà l'origine véritable des guerres : les soi-disant causes « ne sont que des prétextes. Nulle civilisation ne surmontera cela : aucune « n'en a le pouvoir. Mais cette pensée est écrasante. Pourtant, si elle est « juste, le fait qu'on la peut concevoir prouve déjà qu'au moins isolément, « l'individu est susceptible de s'élever au-dessus de cet état. »
«On m'a naturellement demandé des chants belliqueux, mais, par « par malhour, trop do choses réduisent à néant mon enthousiasme. Ma « chorale donne un concert au profit des blossés l. »
« Ma Muse, hélas, a depuis deux ans tenu sa lèvre obstinéce ment close » : Storm, s'adressant à Karl Scherff le 19 août 69, se demande, comme à tant de reprises déjà, si c'en est décidément fait de sa jeunesse d'esprit. Les années 70 et 71 vont le détromper : la floraison reprend, pour ne plus s'interrompre qu'avec la mort même du poète.
Dès mars 70, il écrit à sa fille Lisbeth : « J'ai achevé, ces « jours derniers, deux petites élégies : en les composant, je « me suis aperçu que mon temps de poète, hélas ! est bien passé.
(1) Herrmann, 97, voit dans la dernière strophe de la pièce terminale des « Fiedel-Lieder » (juillet 71), S. W. VIII, 313, une ultime allusion aux événements de politique extérieure et une « conciliation », après les strophes si dures de « Antwort ». — A propos du refus de chanter la guerre, cf. lett. au Dr. Horn du 1 1 mars 73 ; St. refuse un article pour un anniversaire politique, non seulement parce que, dit-il, « la manière dont les choses (l'Empire) se sont constituées chez nous » ne saurait l'inspirer, mais parce que ces faits ont cessé d'être « purement humains » pour entrer dans la phase politique, où il ne se sent pas chez lui.
s Idées et images ne s'expriment plus d'elles-mêmes comme u jadis. Mais je veux quand même te les transcrire ici ». Suivent les deux pièces intitulées : «Constanze1 ». (Sauf les distiques « Erziehung », issus à Potsdam, c'est la seule occasion où Storm ait enfermé sa pensée dans des mètres antiques.) Le moindre événement, les décès surtout, renouvellent en lui la douleur toujours prête à réaffleurer. Le 26 février 69, il reprenait, dans une lettre à Hans, la réflexion d' « Einer Toten2 » : « Et la vie continue son train », à la suite d'une visite à la chère tombe du vieux cimetière St. Jùrgen. Le 16 octobre, revenant d'accompagner son cadet Ernst, en route pour l'Université, il lui mande : « As-tu seulement songé à ce que « c'aurait été, si ta mère avait vécu? Les heures les plus belles, « les plus cordiales qui me restent à vivre, elle les a emportées « avec elle dans sa tombe. Quelle joie, si nous avions pu vous « attendre tous les deux à la Noël, préparer votre chambrette « et tout pour vous recevoir, et nous retrouver tous ensemble « le soir de votre arrivée ! Souvent, quand vous étiez petits, « nous nous étions représenté, ta mère et moi, ces moments « de bonheur. . . Nous ne devions pas les goûter réunis. Ta « mère n'a pas été là pour t'accompagner à ton entrée dans « la vie, et i1 m'a fallu faire seul le chemin du retour. Mais « mon petit, ne l'oublie jamais, laisse-la séjourner encore, en « pensée, près de toi, comme elle demeure, constamment, près « de moi. . . ». Le 10 janvier 70 3, c'est un air, autrefois fredonné à Gœttingen où il venait d'embarquer Constanze, qui chante dans sa mémoire, accompagné d'un cortège de souvenirs mélancoliques. « Pensez de temps à autre à moi, à votre « mère ! » jette-t-il à ses deux aînés comme avertissement suprême. A Pietsch, un mois avant 4, il parlait encore de la place vide que la morte laissait dans son existence.
(1 ) « Constanze. (1. u. 2)» S. W. VIII, 314-315. Donnée pour la lre fois à Emil Franzos, qui, en fondant la « Dte. Dichtung » en 1886, lui demande des vers inédits. — (Dte. Dichtg., 1886, 133 et 1887, 14. Cf. St. à Franzos, 5 juill. 86, D. Dichtg, , vol. 5, 27 sqq.).
(2) S. W. VIII, 211, n° 2.
(3) A Ernst.
(4) 9 déc. 69.
Or, un matin, un minois d'enfant a surgi « de son sommeil rose » : la petite Ebbe (Elsabe 1) s'est tout à coup rappelé le surnom d' « Elschen » que lui donnait sa mère, et la mignonne tête, à ce souvenir, s'est courbée toute pensive. « Invisible aux « regards mortels, elle s'était approchée de l'enfant, celle qui « si longtemps, m'avait donné le bonheur ». — Ce qu'était Gonstanze, non seulement à son mari, mais à ses amis, qui ne croyaient guère que « le monde pût fleurir sans elle », la seconde élégie le proclame ; mais pour déplorer en même temps le vol inexorable du Temps, qui fuit sans trêve, semant l'oubli dans la mémoire des amis, dans les yeux des enfants où l'image de la mère s'efface petit à petit. Un dernier rayon du soleil qui descend auréole d'une ultime clarté son souvenir, comme la crête de la vague qui s'empourpre le soir ; puis, avec le flot qui retombe, la nuit s'en empare pour l'ensevelir à jamais. — « Voilà, ma chère enfant, ajoute Storm à sa fille ; tu auras là « encore quelques vers éclairés par le rayonnement du soir qui « s'en va ».
Sur la genèse des « Zerstreule Capitel » datés, dans les œuvres complètes, de 1870, savoir : « Der Amtschirurgus », « Heimkehr », « Lena Wies », nos renseignements sont jusqu'ici très maigres. Les lettres à Pietsch se raréfient : seules, deux lettres à Ernst des 14 et 25 juin 70 font mention du « Ier Chapitre » (•« Der Amtschirurgus ») et du « suivant »'(« Heimkehr ») qui devra être remanié. Nous savons ensuite que ces deux premiers « Chapitres détachés » furent publiés pour la première fois dans le numéro de février 71 dés « Westermanns Monatshefte ». Quant à Lena Wies », Storm en envoie les épreuves à Kuh 2 au cours de l'été 1872 : nous n'en avons pas retrouvé trace dans la revue de Westermann 3.
(1) Sur la fidélité de la petite Elsabe à la mémoire de sa mère, v. G. S., II, 116.
(2) A Kuh. 1er sept. 72.
(3) En 1872, l'éditeur Paetel réunit en un volume intitulé « Zerstr. Capitel », outre un certain nombre de poésies déjà connues : « Der Amtschirurgus », « Heimkehr », « Eine Halligfahrt », les « Neue Fiedel-Lieder », « Draussen im Haidedorf » et les « Zwei Kuchenesser ».
Un fait reste certain : dans les premiers mois de 70, les dépenses de Storm dépassaient do beaucoup ses recettes 1 : \\ estermann lui demandait, pour une deuxième édition des r Sumtliche Schriften », des nouvelles inédites z ; sans doute aussi rêvait-il déjà de répondre à l'invitation pressante, en Tyrol, de Sehindler. Il conçoit alors le projet d'une suite: « Aus der grauen Stadt am Mcer », qui réunirait une série de croquis sur le vieil Ilusum 3. Au printemps, la réalisation s'ébauche : « l'idée de mon nouveau livre, écrit-il à Ernst le 23 avril, « commence à prendre corps ; j'en jette, de ci, de là, une petite « bribe sur le papier. . . et, d'ici quinze jours, j'espère pouvoir « t'envoyer quelques chapitres » Le 14 juin, les deux premiers chapitres sont expédiés à Ernst, mais le texte du second n'est encore que provisoire et devra être remis sur l'établi. « J'y « retombe trop, explique le poète, dans le genre mémoires, et « cela jure avec le début. . . c'est une tâche plus lourde que je « ne pensais d'abord. Encore moins qu'une œuvre poétique « formant un tout, ce genre n'admet, fût-ce une seule phrase « insignifiante. . . »
« Der Amlschir argus » et « Heimkehr » déroulent deux séries, parallèle de souvenirs d'enfance... et de plus tard, deux séries soudées ensemble : exemple unique, chez Storm, de nouvelles géminées. Du vieil Husum, avant le chemin de fer et l'incendie de 1852, meurtrier pour les jolies maisons à pignon, Storm exhume en premier lieu le barbier-chirurgien municipal. Quelques vieillards, dans la petite ville, ont encore entendu parler du personnage (il s'appelait Kaufmann 4). Perruque poudrée, trogne enluminée de rubis dûs au bourgogne et tournant à l'azur, ce dompteur de rats ressemble fort à Leuwenhôck, qui, lui, domptait les puces dans « Meister Floh ». A dire vrai, ce grotesque — et, par là, il est humoristique — proclame, dans sa mimique désordonnée et ses propos incohérents, pas mal
(1) V. les lett. de déc. 69 à Ernst.
(2) A Hans et Ernst, 17 janv. 70.
(4) « Die Stadt Th. Sts. », dans les « Husumer Nachrichten » du IL sept, 98 (26e année, n° 108). Confirmé par plusieurs personnes à Husum.
d' « énormes vérités x » ; et, tout en déshabillant coram populo certaines de ces « autorités de l'Annuaire » de même acabit que « Der Beamte » ou « Der Lump », il voit peut-être plus clair, à tout prendre, que ces gens d'en bas qui le tiennent pour timbré. S'il n'est pas prince prussien, comme il le claironne, peut-être est-il « un prince de ce royaume lointain, mais beau- « coup plus grand et plus beau, où jadis Cendrillon monta « sur le trône2 »? N'a-t-il pas pris le bon parti, en renonçant à la société des hommes, pour celle, plus fidèle, des bêtes ? de ces rats, à la fois comiques et repoussants 3 ? Fut-il si insensé, le vieil original, en tapissant sa mansarde des vénérables images qui avaient illuminé son enfance — où tantôt apparaissent des coins de nature ensoleillés, tantôt le monde à l'envers (ce qui est peut-être son aspect le plus logique), en se promenant avec extase dans les jardins radieux de ses premiers ans ? — Un souvenir en amène un autre : cette face rougeaude, elle apparaissait « comme une tête d'ange de la Sixtine à rebours », au plafond de la salle des fêtes, tandis que se célébrait la « Redefeierlichkeit » du Gymnase de Husum. Que de soleil en ce temps-là ! Tout au long, la solennité est évoquée, puis, parmi l'auditoire, un ami du jeune poète, ce marchand juif 4, premier auteur en lui d'une sympathie pour le Sémite que « même le plus crasseux des usuriers israélites n'a pu « détruire 5 » : et, tout naturellement, s'intercale ici la poésie « Crucifixus 6 ».
(2) Ces deux motifs pris et repris par tout le romantisme.
(3) III, 123-125. Môrike gardait, d'après une de ses confidences à Ernst qui de Tubingen, avait été le voir, une tendresse spéciale pour le passage : « Sie kannten sich wohl. . . , etc. » (à Kuh, 15 déc. 73).
(4) Ernst St. ignorait son nom, savait simplement qu'il était de Friedrichstadt, refuge de nombreux émigrés hollandais, où toutes les croyances trouvaient asile.
(5) Cf. B. H., 18 fév. 63 et 22 sept. G3, et à P., 9 sept. 63 (à propos des relations avec Lôwe).
(6) Dans un premier brouillon, St. avait fait suivre « Crucifixus » d'un long développement, dont il annonce la suppression à Ernst, dans sa lett. du 25 juin 70.
« Mais je ne puis continuer à écrire ainsi », déclare le poète : et c'est la transition à « Heimkekr ». A cette époque où Storm s'exprime de moins en moins en vers, il épanche dans sa prose le plus fort de son émotion, et il invoque ainsi sa Muse1:
« Du jardin, par la fenêtre ouverte, m'arrive, comme une brise, le par- « fum des primevères, et dehors, sous le syringa dont les bourgeons écla- « tent, voici tout à coup ma Muse, que je n'ai vue de si longtemps. Elle « renverse sa jolie tête éternellement jeune, et elle me regarde ; étincelant, « le soleil printanier repose sur sa chevelure d'un blond doré. Vais-je, une « fois encore, parcourir tes sentiers de rêve ? — Mais, si tu m'emmènes « là-haut, et que ton pied maintenant quitte la terre ferme pour marcher a sur les nuages roses ? — Mon âme, sans doute, possède encore ses ailes ; « mais, des plumes bruissantes qui permettaient mon essor, plus d'une « est déjà brisée, et avec plus de force que jamais, je sens la terre m'atti- « rer, pour redescendre vers elle. — Et pourtant, à ces yeux-là, qui sau- « rait résister ? Eh bien , p artons]! De ta main divine, écarte les cheveux gris « qui couvrent mes tempes, et dis-moi ensuite : comment était-ce donc ? »
Il a beau faire, évoquer le retour au pays, la joie de se laisser bercer à nouveau par les accords incomparables de la mer, il s'enfonce dans l'autrefois, bien qu'il existe des tombes que le regard ne saurait franchir 2. . . Brefs météores, des parcelles d'enfance ou d'adolescence reparaissent ; devant chaque maison ressurgit l'image de ceux qui l'habitèrent :
« Hou ! comme ils vont et viennent, les hommes ! — Sans cesse une « autre fournée, puis de nouveau : Fini ! — Sans trêve, il travaille et « travaille, l'invisible balai, et il ne peut s'arrêter. D'où viennent-ils, • tous ces êtres, toujours et toujours, et où vont-ils, ces lugubres débris ?
Hélas il est aussi, parmi eux, des roses foulées aux pieds 3 i »
Partout l'effroyable obsession du néant final : où est-il, (car voici la « Gelehrtenschule»), le pupître d'où Storm déclamait, bambin : « Ub'immer Treu'und Redlichkeit » ? L'honnêteté, bien dangereuse aujourd'hui ! Les tristesses patriotiques s'ajoutent aux autres. Au cimetière, il déchiffre les inscriptions
(2) III, ib. — Le passage sur l'école et l'entrée au cimetière (« Aeusserst schmucklos... » à « doch nein, da stehe ich ja... »} ne figurait pas dans la version de Westermann.
tombales, prometteuses d'une vie éternelle « partout cet effrayant besoin de se défendre contre l'anéantissement ! » ; une seule, courageusement, exprime la résignation à une disparition définitive. L' « Amtschirurgus », Ludwig 1, ce camarade de jeux au sujet de qui Storm répète avec Josbt Sackmann 2 :« Wo is he bleven? wo is he bleven? », tous morts, comme est morte la printanière beauté de cette petite vieille qui passe, avec son visage de mascarade, jadis si troublant 3 !
« O ma Muse, reprend le poète, était-ce là Je chemin que tu voulais me « faire suivre ? Les landes estivales, dont ?je parcourais à ta main la soli- « tude sacrée jusqu'à ce que [les étoiles parussent à travers la brune « vapeur du soir, sont-elles donc toutes, toutes défleuries ?
« C'est une chanson mélancolique, que celle du retour. »
Le passé ne reparaît pas toujours en ombres aussi navrantes qu'en cet après-midi de novembre. Un troisième « chapitre » offre, chronologiquement ou peu s'en faut, et non plus par morceaux hétérogènes convergeant vers un motif central, « un fragment de l'histoire de l'enfance » du poète : tout ce qui, dans sa mémoire, gravite autour de Lena Wies 4, 1' « affectueuse amie de sa jeunesse ». — « C'est la vérité littérale, dit-il, contée seulement à ma manière 5 ».
(1) Il s'agit, croyait Ernst St., de Ludwig Setzer, fils de 1' r Amtsverwalter » Setzer, secrétaire à la mairie de Husum, et qui, condisciple du poète à Kiel, avait laissé la réputation d'un boute-en-train. — D'autre part, Fr. Krûger, dans l'art, cit. sur St. à Lubeck, p. 373, pense que ce Ludwig se serait appelé Ludwig Scharff , et que le bal où il aurait paru en Bartholo aurait eu lieu au « Schauspielhaus » de Lûbeck. (Kr. s'abstient de donner ses sources).
(2) Pasteur hanovrien d'origine (1643-1718), célèbre par ses sermons où il s'adressait, en dialecte, au peuple sur un ton d'affection un peu bourrue, entremêlant ses homélies d'anecdotes, de souvenirs personnels et de grosses plaisanteries.
(3) III, 137. Le vers cité est dans la pièce « Ach, nur einmal noch im Leben, » de Môrike (I, 161).
(4) Sur L. Wies, B. H., 9 juin 54 et 11 juin 55. St. annonce sa mort à Hans, le 23 octobre 68 : il l'avait vue récemment encore.
(5) A Kuh, 1er sept. 72.
Peut-être doit-elle assurer la transition avec « Heimkohr », l'invocai ion in i t iale * :
« Mais Je lie saurais passer ainsi devant la maisonnette basse, 0 affec- « tueuse amie de ma jeunesse, qui, comme Schéhérazade, portais en toi « une source inépuisable de récits. — Je veux prendre une plume d'oio ; t les barbes blanches n'en seront point taillées, et le gazouillis familier « d'oiseau qu'en souvenir de son origine, elle fait entendre en écrivant, « me rappellera le temps passé, tandis que je rédige ceci en mémoire de « toi. »
La magie du récit rend vie à toute une ambiance touchante, celle de la boulangerie Wies, où rôdent, savoureuses et intimes, l'odeur des giroflées unie à celle des pommes qui se dorent au four et des pains de seigle fraîchement cuits.
« Au-dessus du plancher de l'étable, un lumignon était suspendu ; o mais ce n'était pas de la lumière, c'était une sorte de buée lumineuse « qu'il répandait dans un rayon étroit autour de lui. Et pourtant, com- « bien j'aimais le petit univers dont il était le centre !
« De l'obscurité où les vaches ruminaient à leurs râteliers, j'entendais, « comme dans le vieux dicton populaire : Stripp, strapp, stroll — Is de Ammer nich bald voll ?
« Et, joyeusement, je lançais les deux rimes dans l'obscurité. — « Geduld t iiberwindet Schweinebraïen ! », me renvoyait, de là-bas au fond, la voix t gaie de mon amie Lena, et, de sous une autre vache, retentissait, comme « accompagnement en basse profonde, le rire satisfait du père Johann « Wies.
« Les plaisanteries de Lena, et, à eux seuls, ses yeux intelligents, suffi - « saient à me tenir infailliblement en bride : et je me jetais patiemment « sur un tas de foin , à côté de la porte, pendant que là -bas, sur leur échelle, « le coq et ses poules gloussaient en rêvant et que, du côté des vaches « qu'on trayait, montait, monotone, un giclement, interrompu seulement « de temps à autre par un appel, quand la blanche ou la noire ne consero vaient pas la tranquillité requise.
« Enfin, avec son seau lourd, le visage empourpré, Lena entrait dans • le cercle lumineux de la lanterne et me souhaitait gentiment le bon- « soir. . . 2 »
(1) III, 138. — Traces de lectures de l'Odyssée, pouvant expliquer le ton épique ici et dans « Heimkehr » : lettres à Hans des 13 janv. et 8 mars 67.
Comme V « Amtschirurgus », sous son air de déraisonner, cachait un sens profond des choses et dominait la vie, comme Brunken, le peintre, en dépit de sa gibbosité, s'élevait d'instinct aux cimes du Beau, la fdle d'un boulanger, humoristique, elle aussi, par -le contraste entre sa condition, son vidage grêlé, et la noblesse de son regard et de son âme, peut devenir la plus noble éducatrice : enseignant par l'exemple, non seulement la poésie du récit, de la légende, tels qu'ils sont sortis de l'âme intacte du peuple, mais le Bien également : « le travail dans la joie, le dévouement silencieux et inlassable, « le respect de la morale bourgeoise dans toute sa gravité1». Tous ces hauts sentiments : instinct des convenances, désintéressement, sain patriotisme, héroïsme devant la souffrance et la mort, indépendance de la pensée, fleurissent aussi naturellement entre ces murs modestes, que les roses cent-feuilles ou les giroflées qui s'épanouissent aux fenêtres. A l'instar d'Agnes Hansen et Meta, Lena achève ses jours dans l'universel respect et, quand sonnera l'heure, « la miséricorde de « Dieu saura bien l'aller trouver 2 ».
La Muse de Storm a décidément cessé de le bouder. Outre cette poussière de nouvelles, de ces « idylles » au sens primitif du mot, elle lui inspire, en 70 encore, une de ses œuvres les plus robustes : « Eine Halligfahrl 3 ». — A côté de l'influence
(1) III, 144. Le passage (III, 147-148) sur la neutralité religieuse de Lena (cf. à Kuh, 24 I évr. 73) a été rajoutée depuis Westerm.
(2) III, 148. — « L. Wies » ne figurait pas dans l'éd. des « Zerst. Gapitel » de 72.
(3) Parue dans les «West. Mon. », vol. 31, oct. 71, qui donnent la nouv. d'un seul tenant avec les « Zwei Kuchenesser ». : l'une et l'autre portant simplement comme titre : (ainsi que les précédentes) : « Capitel x ». — Texte identique à celui des S. W., sauf, en moins, le passage : « Als wir nach aufgehobener Taf el . . . «jusqu'à : « Aber ich stahl rnich balddavon.. (IV, 18). Originairement (lett. de St. à Ernst, 16 mai 71) l'œuvre était divisée en 3 chapitres : « Unterwegs » — « Auf der Hallig » — « Posthume Blatter ». Elle était achevée le 16 mai (lett. à Ernst) : mais St. était si peu content, qu'il demanda et obtint de Rodenberg qu'il lui renvoyât son ms. (lett. du 22 mai, où, en P. S., le poète reconnaît qu'il y a « quand même beaucoup de jolies choses » dans sa nouvelle et se propose d'y revenir : le 21, le ms., complètement remanié, est envoyé, à Westermann cette fois, après avoir été « passé trois fois au crible »).
de Hoffmann, toujours plus marquée en ces années, colle de Heine demeure intense, envahit la prose. La dernière des nouvelles a pris pour titre : « Heimkehr ». Ici vont reparaître les images prestigieuses du « Nordseecyclus 1 », pendant la traversée sur le petit voilier où Ton entend, à l'avant, le glouglou de l'eau le long de l'étrave, tandis que dans l'azur, autour des voiles plane un essaim de mouettes, dont les ailes marmoréennes transparaissent contre le ciel ensoleillé de midi. Bientôt, sous la brise facile, tandis que l'heure chaude pèse sur la mer sans mouvement, on passe au-dessus des abîmes où fut naguère engloutie Rungholt 2, l'Ys frisonne : à certains jours encore tintent, au fond des eaux, les cloches, enfouies dans les « sûres régions du Passé 3 ». A l'horizon, la « Hallig » se rapproche, point gris, puis perle verte sertie d'un vol d'oiseaux blancs comme d' « une ceinture immense et flottante 4 ». Voici, en haut de sa « Werft », le toit bas de la maison, dominant le verdoyant tapis d'algues et, à l'extrême horizon, les vagues, scintillantes au soleil comme de l'argent en fusion 5.
Qui donc habite cette solitude, cette chaumière semblable à la cabine d'un vaisseau ? — Ici, la « marine » et, bientôt, l'histoire d'amour, se compliquent des rancunes de Storm contre la bureaucratie prussienne. Car l'apaisement progressif
(1 ) Avec peut-être aussi des réminiscences d'une excursion relativement récente, pour enquête judiciaire, à Nordstrand (lett. à Hans, 23 oct. 68), bien que St. ait décrit ici (lett. à Elsabe, 19 fév. 84) la Hallig de Sûderoog et « la Werft de Heike Paulsen ».
(2) Nombreux détails empruntés à « Seegespenst » de Heine : cf. les récits de la légende dans Mûllenhoff (p. 118, 119, 130-131 341,) et les contributions de St. au calendr. de Biernatzki pr. 1844, p. 83 suiv. — Cf. Eichendorfî, « Dicht. u. ihr. Ges. « V. 393 «... sitzt die Jugend ûber Bord geneigt und sieht ihr eigenes weinbekrânztes Haupt in der klaren Flut und hôrt die Glocken der versunkenen Stadt aus der Tiefe herauf klingen. ».
(3) Expression déjà employée au 1er vers de l'élégie contemporaine « Constanze » (N° 1, VIII, 314).
(4) De plus en plus, St. décrit les oiseaux avec une précision qui lui vient en partie — nous le savons par un témoin direct — d'un ornitho-' logue de Husum, le Prof. Rohweder.
(5) Cf. les descriptions de J. C. Biernatzki, souvent gâtées par la tendance prosélytique, dans « Die Hallig », 1836.
amené en Schleswig par l'indifférence, le temps, les guerres extérieures, rien de tout cela n'a désarmé 1' « Amtsrichter » de Husum. Tout récemment encore 1, après s'être félicité de voir deux de ses fils, Hans comme futur médecin, et Karlcomme musicien, « échapper à cette condition maudite de domestique au « service de la Prusse », il prévoyait que le cadet, Ernst, avec son ardente nature d'idéaliste, aurait, comme « Assessor », plus d'une lutte à soutenir « dans cet état de subalternes 2 ». — Le « vieux cousin » est, lui, tout l'opposé d'une âme subalterne. Il a jugé opportun de mettre la mer entre lui et ces dangereux fantoches, Excellences ou « Geheimen-Ober-Gott-weiss-was- Râthe » qui commençaient à pulluler d'inquiétante façon dans sa petite ville et à lui souffler sa place au soleil 3. « Tant qu'ils « restent accrochés à leurs fils de fer, ce sont souvent de sinistres « scélérats, dont il faut se garer, de peur qu'avec leurs bras de « bois, ils ne vous décochent quelque bourrade. » Dans la verte solitude de sa « Hallig », où sa seule compagnie est celle des pêcheurs et d'un moineau apprivoisé, il se sent à l'abri de ces pantins qui, « si on leur efface du front le numéro qu'ils por- « tent dans l'annuaire, gîsent là, comme des cosses vidées 4 », de ces tyranneaux dont l'œil devient vitreux « dès que n'y « brille plus la petite lueur d'orgueil qu'y allument la morgue « paperassière et la conscience de leur classe et de leur titre ». — « Madame ma cousine, déclare-t-il 5 à la replète « Geheim- « râtm», digne épouse de bureaucrate prussien et ridiculement « gonflée d'elle-même, quand, dans les nuits de novembre, la « tempête, ici, a empoigné notre maison et nous secoue dans « nos lits, à nous faire lever en sursaut, — quand ensuite nous « voyons par la fenêtre, aux moments où les nuages qui cachent « la lune l'ont dépassée dans leur fuite, la mer, mais fouettée
(1) A P., 30 sept. 68.
(2) A P.,5avr. 70.
(3) IV, 14 15. Cf. le rêve que St. exposait à P., le 27 déc. 64 et « Dicht. u. ihr. Ges. », début : Fortunat s'apitoie sur la vie du fonctionnaire, si sèche et monotone.
(4) Mêmes termes et images dans « Ein Golem » S. W. VIII, 221 (publ. dans Ged. 1852) : cf. Vlasimsky, Euphor. 910, 350.
« par la bourrasque, là eu bas, au pied de ce monticule qui et seul encore émerge des montagnes d'eau écumantes cl, [ufieu- « ses. - -vous ne croyez pas. Madame ma cousine, comme cela « fait du bien* de se senl ir pour une Fois dans une autre dépen- « dance que celle de ces mesquines créatures, nos semblables, « qui aiment tant à jouer les despotes ! »
Mais le désir d'échapper aux « rouages de la machine admi- « nistrative. qui continuellement vous happent par derrière « les basques de votre vêtement x », fut-il la raison unique de son exode « au pays do la Liberté » ? Pourquoi lui, l'admirable violoniste amateur, dont les sons mystérieux, portés par la mer, ravissaient, récemment encore, les navigateurs qui croisaient dans ces parages 2, pourquoi ne veut-il plus jouer, sous prétexte qu' « il faut laisser reposer les morts 3 » ? Dans sa chambre même, une vraie chambre d'artiste où les livres rares, les coquillages et les collections voisinent avec les gravures d'après Ruysdael et Claude-Lorrain 4, — que signifie cette statuette de Vénus au dauphin, à côté d'un vigoureux buste de Beethoven 5 ? Est-ce sans intention -qu'en feuilletant un exemplaire de 1' « Hesperus » de Jean-Paul 6, où une main féminine a inscrit : « Elle aima, elle souffrit, elle mourut »,
(2) Un ami et homonyme du poète (désigné ici par son prénom) lui avait, en effet, raconté avoir entendu pareille musique venant d'une « Hallig ».
(4) Nous reverrons encore dans « V. heut'u. ehedem » ces Cl. Lorrain et ces Ruysdael qui font partie du mobilier de la « Hohle Gasse ».
(5) La musique prend une place de plus en plus importante dans la vie de St. V. lett. à P. du 8 nov. 67, à Scherff du 19 août 69 ; en 68 et 69, séjours chez les Scherff, où Ludwig les régale d'auditions. St. surveille et pousse les études de son fils Karl, futur musicien. ( à P. 30 sept. 69). A Hademarschen, où ils vont souvent, son frère Johannes a un excellent piano (à Scherff, iô.) et la nièce de St., Lucie, se prépare au Conservatoire de Leipzig. (G. S., II, 161). Cf. les « Br. an seine Kinder » et surtout la lett. du 21 janv. 71, où St. mentionne un récital Beethoven donné par Ad. MOller a Ilusum.
(6) « W. d. Tag giebt », 29. 6. 1882 : « Zu meiner Novelle : Eine Halligfahrt. — Der jetzige Besitzer v. des Vetters J. Pauls Ausgabe bin ich. » — Tentatives pour lire J. Paul, v. lett. à Hans, 16 juin et 6 juillet 67.
il recommande à Susanne, la blonde fille de la « Geheimrâtin », de ne jamais torturer personne ? Et le toast réédité de Martje Flors * : « Dat et uns wull ga up unse oie Dage ! » n'est-il qu'une simple protestation contre les envahisseurs du sol natal ?
Cependant le jeune avocat, chaperon des deux dames, ébauche avec Susanne une amourette qui reproduira à des années de distance (les mêmes faits se répétaient ainsi dans « Cyprianus ») l'idylle du vieux cousin. Successivement, celui-ci va nous ouvrir ses deux «jardins secrets » : jardin de la « Hallig» d'abord 2, oasis inattendue dans cette âpreté (tel le vieux solitaire, rude et tendre). Au fond de cette conque invisible, le soleil a l'air de dormir, emprisonné dans le feuillage gras des arbres fruitiers, et partout règne le parfum des œillets et des roses qui fleurissent entre les planches de légumes : un chat blanc passe, l'eau d'une mare minuscule miroite, enchâssée dans la verdure des sureaux. Susanne et son compagnon — faut-il s'en étonner ? — tombent vite « dans cet état de rêve, « qui, dans le silence de l'été, s'insinue si facilement chez un « jeune couple, au milieu de la nature frémissante ; ils se taisent, « et ils croient presque qu'ils parlent ; mais ce n'est que le « bruissement de la vie invisible éparse dans les feuillages et « l'atmosphère; ce n'est que le soupir des brises estivales qui « transportent le pollen d'une fleur à l'autre. Le mugissement « de la mer qui s'approche, le souffle doux du vent, c'est étrange « comme cela fait rêver3...». Cependant l'idylle esquissée sous l'immense dais de ciel bleu, sur l'herbe spongieuse fleurie de statices violets et d'artémises, n'aura nul lendemain : pas plus que le petit chevalier servant de Lore Beauregard, le timide avocat ne saura exploiter sa victoire, et bientôt, le flirt d'un jour reposera au fond des abîmes, comme Rungholt, la ville du Passé — « Il est des jours qui ressemblent aux roses 4 ».
Cette nécropole du Passé, inattendue, secrète comme le jardi-
(1) IV, 16. Emprunt direct à Mûllcnhoff, 540 (confrontation des 2 textes dans notre art. Rev. Germ.) : d° le début (IV, 3 ; cf. Mûll. 538).
net bien abrité de la « Hallig » désertique, les feuillets on apparence incohérents ' vont nous en délivrer la (•Ici",- les feuillets où le ci-devant « Geheimrath»a consigné sa souffrance i Dans son automne esseulé, une dernière lueur2, avant la nuit irréparable, caresse encore le violon florentin qui a, en son temps, révélé l'ail iste à lui-même 3, est devenu « son Ame qui vibre ». Comme avec la châtelaine, solitaire, elle aussi, d' « Im Schloss », descendons, avec le deuxième feuillet, d'une marche encore dans le Passe. Pour un sourire d'Evcline, le violoniste a consenti à jouer, un soir, devant une assemblée de ces Philistins de bureau qu'il exècre : la musique n'est-elle pas, en dehors de toutes castes, « Part où tous les hommes peuvent se recon- « naître comme enfants d'une même étoile ? » Dans une magnifique effusion lyrique, le virtuose raconte l'ivresse contagieuse de son jeu 4, sous le regard de la femme aimée : Beethoven
(1) Cf. St. à Kuh, 6 août 72 : « Celui qui, dans les pauses de vos so- « nates, compte mal et reprend trop tôt ou trop tard, ne peut s'en t prendre qu'à lui-même de cette disharmonie. »
(2) Toujours le rayon de lune d' « Immensee ».
(3) IV,|28-29.— D°Eichendorff,<<Wanderlieder » n°3: « Der wandernde Musikant » représente le violon comme une douce amie qui vient s'appuyer contre votre cœur. — Influences hoffmanesques : allusion à Kreisler (IV, 31), le « vieux cousin » modelé sur « Rat Krespel » (bourru sentimental, enfermant ses violons pour n'y plus toucher, Antonie morte ; son ensorceleur tiré de l'âma du violon et produisant un « courant électrique » chez l'auditeur ; les 3 motifs romantiques : de la poésie traduite dont le cousin à l'illusion d'être l'auteur, des enfants qui reconnaissent en l'artiste un des leurs, de l'avenir entrevu par éclairs), le récit du concert dans « Kreisleriana » (« Fantasiest. » I, 2, 29), ce qu'est Félicitas pour Traugott (« Artushof » 162- cf. X, 140 et XIV, 5). — Infl. heinéennes : Eichentopf (5-6) relève: le nom d'Eveline («Buch Le Grand», 111,102-103 où certains souvenirs sont comparés aux fleurs marines venant exhaler leur parfum à la surface, pour disparaître ensuite), la situation de l'artiste fier au cœur blessé. — Infl. de Stifter (?): (St. lit du Stifter le 12 déc. 70, à Ernst) : le « Hagestolz » avoue à Viktor la déception d'amour qui l'a contraint à fuir les hommes. j
(4) IV, 30. On peut s'étonner que St., qui a le goût si sûr en musique et qui vient de louer si magnifiquement Beethoven et Schumann (IV, 30-31) ait choisi le médiocre concerto de Spohr pour le faire jouer par son violoniste. — Comme Emil, Adolf répond ici à une personnalité précise :
inspiré par Vénus ! — On tourne le feuillet, et déjà la rupture a eu lieu. Indifférence de la part d'une nouvelle Berta von Buchau ? La calomnie le chuchote. Et le cousin reprend le thème romantique de la solitude morale qui a si souvent résonné dans la poésie stormienne 1 : « La nature, elle aussi, « dont, semblable à la rose, elle n'est qu'une parcelle, ne saurait « rien nous donner, hormis ce que nous lui apportons nous- « mêmes. Peut-être, nulle part, l'homme ne dépasse-t-il ce « terme, et nous mourrons solitaires, solitaires comme nous « sommes nés. Et pourtant, que serait la vie, s'il n'y avait des « roses 2 ? » — Nouvelle vision rétrospective, à la manière heinéenne — et ici l'allusion à Berta est incontestable : la bienaimée au bal, les traits soudain durcis, les joues pâles, ainsi qu'un spectre : « parfois, comme s'il ne pouvait attendre que « son heure soit venue, l'avenir projette comme l'apparence « de sa lueur à même le présent. » Aussi bien, qu'a été Eveline, sinon une belle vague dont le scintillement, une minute, a resplendi dans l'océan de beauté qui constamment, vient recouvrir le monde ? Car tout s'écoule « et tout avenir devient, un jour, du présent 3 ».
« Im eignen Herzen geboren,
Nie besessen,
Dennoch verloren 4 ».
Ces vers écrits pour Berta, l'artiste vieilli les a gravés sur le couvercle de sa boîte à violon, comme figurent, inscrits en tête de son Jean-Paul, ces simples mots : « Il aima, souffrit « et mourut». Mais qu'importe ? Un souffle de l'éternelle jeunesse qui palpite en lui, comme la brise merveilleusement
Adolf Môller, maître de musique à Husum, le plus précieux auxiliaire de St. pour sa chorale. Sa transcription musicale de « Die Stadt » a une certaine réputation. Il mourut en 1887.
(1 ) Cf. « In bôser Stunde », la fin d' « Am Kamin », etc . . .
(4) « Félicitas stellte sich ihm dar, als ein geistig Bild, das er nie verlieren, nie gewinnen kônne. Ewiges geistiges Inwohnen der Geliebten, — '■ niemals physisches Haben und Besitzen ». (Hoffmann, « Der Artushof », 163).
pure de la « Hallig », a quand même effleuré l'orgueilleuse bienaimée. Et, lorsque tombera sou dernier soir1, le souvenir du violoniste dont elle fut la Muse l'assaillira, au moment où la terre ne voudra plus d'elle. Pour lui, c'est à son ebant 2 que, « las comme un gibier traqué », il demande — à l'exemple de Brunken, doublement meurtri — d'étancher le sang qui coule de sa blessure secrète. Qui était cette Eveline? Gardonsnous de fouiller cette tombe : « requiescat ! requiescat ! »
Dans cette prose qui désormais lui sert à « dire Ce qu'il souffre », Storm accentue, à mesure que s'avance son récit, la musique de sa pbrase en un crescendo discret, pour terminer par un finale incomparable. « Où trouverait-on, dans toute la litté- « rature, écrivait-il à Schutze 3, à propos de « Heimkehr » et « de la seconde moitié de « Eine Halligfahrt », de la prose écrite « avec autant de force et de profondeur lyriques 4 » ?
Comme en 70 et pour des raisons identiques, Storm se vit, en 71, contraint à la production forcée. Ses dépenses étaient, encore grevées par l'envoi de Karl, son troisième fds 5, au Conservatoire de Leipzig. Son grand désir d'accepter l'invitation de Schindler 6 en Tyrol s'avivait de ce qu'Emil, son fraternel médecin, lui prescrivait, comme cure pour ses nerfs, la montagne. « Il nous faut faire des raffinements d'économies », recommandait-il à ses fils 7. Ainsi s'explique qu'à ce
(1) Cf. la dernière strophe de « Wohl rief ich sanft dich an mein Herz » S. W. VIII, 206.
(2) « Nein, nein, Félicitas l Nie habe ich dich verloren, du bleibst mein immerdar, denn du selbst bist die ja schaffende Kunst, die in mir lebt. . . » (Artushof, ib. — cf. Kreisleriana, pass.)
(3) Comm. par M. le directeur Schmidt, du Gymnase de Greifswald. La lettre est datée : Juillet 1887.
(4) Une lettre à Lisbeth (21 Ldéc. 70) fait allusion à un récent art. de St. sur le « Quickborn » de KL Groth, dans Y « Itzehoer Wochenbl ».
(5) A Ernst, 22 avr. 71.
(6) G. S, II, 148; à P., 5 avr. 70.
moment, il ait cherché à exploiter, pour en tirer argent, le moindre filon de sa veine créatrice, et jusqu'à ses lecturèV
Au seuil de l'été 71, il goûte la chance d'assister à un réveil temporaire de sa Muse lyrique x. Le talisman qui lui rendit l'inspiration, il nous l'a désigné lui-même 2 : la musique composée sur les lieder du « Trompeter von Sâckingen » par son parent Ludwig Scherff 3. « Ma maison tout entière s'est « illuminée et rajeunie, depuis qu'elle retentit de ces chants, « réconfort du cœur ; bien mieux : ils m'ont à tel point pé- « nétrés, corps et âme, que je m'en suis allé tirer de la poussière « mon vieil archet et me suis remis à jouer à l'endroit juste « où je l'avais déposé trente ans auparavant ». En effet, Scherff ayant proposé 4 à son cousin de mettre ainsi en musique les « Fiedel-Lieder » de Kiel, composés pour illustrer les contes philosophiques de Ferdinand Rose, Storm, conquis, veut compléter la série : avec une souplesse miraculeuse, il retrouve, au bord de la vieillesse, le ton insouciant et badin d'autrefois. Une vraie fièvre s'empare de lui, et l'inspiration lui vient d'autant mieux qu'il ne travaille pas sur commande 5. « Je les ai tous écrits dans le plus intime contentement, confie- « t-il à Ernst le 12 juillet: les nos 6 et 9 en une nuit6, et si vite « qu'à chaque fois, je sautais du lit pour griffonner, à la veil- « leuse, une nouvelle strophe. Les six strophes du n° 10, qui « est certainement un lied joli et parti du cœur, sont nées en « cinq minutes ou à peu près, alors que, pour me délasser de « notre audience, je m'engageais dans l'allée qui passe der- « rière les jardins de la Suderstrasse. J'étais à ce moment tout « rempli de la plus heureuse inspiration. C'est vrai, ces lieder « sont peut-être par endroits trop jeunes ». — Malgré cela, Storm les met bien au-dessus des anciens.
(1) Les lieder sont datés de juillet par St. lui-même.
(2) Préface des « Neue Fiedel-Lieder » VIII, 306.
(3) « Die Lieder jung Werners aus Scheffels Trompeter von Sâckingen fur cine Singstimme mit Begleitung des Pianoforte, von Ludwig Scherff, 1871. » (Niemeyer, Hamburg).
(4) A Ernst, 24 juin7L
(5) A E., 12 juillet 71.
(6) Le n° 7 (« Weiter geht's und immer weiter ! ») est.éclos le 23 juin (àE.,lett.du24).
Ni plus ni moins que pour les premiers « Fiedel-Lieder », fruits (l'une époque de tâtonnements, c'est sur le « chalumeau » d'Eichendorfï 1 que le poète joue ces airs légers, où vibre l'écho de sa jeunesse : avec tant d'art que, même dans les couplets remaniés, la jonction est indiscernable entre les vers de 1840 et ceux de l S7 1 2. Et c'est une vraie réplique des « Wanderlieders alertes et charmeurs : son violon sur le dos, 1' « adjoint au trompette municipal » se lance allègrement à travers le monde immense qui lai rit ; et sur les places des petites villes, il laisse son âme chanter sous la caresse de l'archet. A l'appel ensorceleur des sons, les têtes se retournent, les gars en dispute s'apaisent3, les arbres eux-mêmes frissonnent doucement. Une mignonne pnysanne blonde apparaît à l'artiste comme la Musique en personne. Nuitamment, sous un tilleul, il soupire une aubade à l'aimable dormeuse 4. Elle descend, et voici les deux amoureux échafaudant déjà leurs plans d'avenir : mais se ûxer ici, comme organiste, comme trompette? A d'autres! pense ce frère du « Taugenichts », et, après une rasade de vin, adieu la petite ville ! Un voyageur rencontré dira à la blonde enfant l'au-revoir du violoneux. . . La nuit maintenant, la nuit lunaire : et, au lieu d'une sérénade, une prière monte, monte vers le ciel. L'aube sourit, et l'infidèle médite : l'abandonnée le hante ; n'est-ce pas Je bonheur qu'il a laissé s'envoler ? Il rebrousse chemin, il sera trompette, organiste ! Et, dernière vision, le volage apprivoisé sonne du haut de la tour le retour des hirondelles ; cependant sa jeune femme blonde, un enfant dans les bras, est assise près du tilleul, devant leur maison où violon, trompette et pinsons donnent un perpétuel concert.
(1) A Kuh, 22 déc. 72 ; à L. Foglar, 31 [anv., 73 ; au Dr. Horn, l«p févr. 73.
(2) Complètement nouveaux : nos 1, 3, 4, 5, 7, 9, 10, des S. W. Complètement ancien : n° 2 seulement. Remaniés : n° 6, 8 (Liederbuch, « Gute Nacht », p. 46, passé aux « FiedelL » en 1852). Le n° 3 primitif (« Pause nun und morgen weiter ») a été supprimé à la 5e éd. des « Ged. » en 1875 : une strophe a été annexée au n° 6 (actuellement la 2e). — ■ V. modif. de détail dans Herrm. 165-166.
(3) Peyn, 31, renvoie à Eicbend. I, 241.
(4) Cf. la pièce « Aussicht » de « Frûhling und Liebe ».
Ainsi, sous la main rajeunie du poète, le «cycle «s'est, comme il le disait à l'écrivain viennois Ludwig Foglar le 31 janvier 1873, « élargi en un petit roman ». Mais tout n'y est pas eichendorfïien. Un reflet de Heine colore d'ironie le sentimentalisme un peu monochrome des « Wanderlieder ». Puis Schefïel — qui, moins heureux que Storm, n'avait jamais pu, par la suite, retrouver le ton de son « Trompeter x » — reste quand même l'initial inspirateur, influence l'affabulation, le dénouement surtout. Des « Lieder Jung Wemers » insérés au milieu du « Trompeter », les « Neue Fiedel-Lieder » n'adoptent pas seulement la morale, « l'art facile de la joie dans l'honnêteté 2 », mais aussi la cadence et le mètre, la marche pimpante, les conclusions en sérénades, et jusqu'à la personnification de « Frau Musica 3 ».
Le premier des. nouveaux chapitres que Storm ajouta, cette année-là, à la série des « Zerstreute Capitel » était achevé, dans l'essentiel, en octobre 71 4. Deux allusions, l'une dans « Eine Halligfahrt 5 », l'autre dans une lettre à Ernst 6, indiquent que le poète, à ce moment, non content de lire Mùlleiihoff, 1 déchiffre les vieux textes : trois ouvrages qu'il a étalés devant lui, « avec leurs titres à perdre haleine, imprimés en noir et en rouge 7 ». D'abord, le volume de M. Johannes Melchior Krafït 8 pasteur à Husum : « Ein zweifaches zweihundertjâhriges Jubelgedâchtniss, Hamburg 1723 9 » ; ensuite, le « Hôllischer Morpheus » (1704) de Petrus Goldschmied, pasteur à Serup
(1) Préf. à la 2« éd. du « Trompeter » (1858), 14-15.
(2) Préf. à la 4e éd. du « Trompeter » (1864), 20.
(3) Scheffel, 6. Stûck, et Lieder J. Werners, n° V.
(4) Note du ms., vu par Bôhme (Nachtr. 234). — Le chap. paraît dans Westerm. XXXI (Fév. 72) avec, comme les précédents, le titre ! e Capitel x ». — Rééd. par Bôhme, 101 sqq.
(6) 29 sept. 71.
(7) Westerm., 466.
(8) Mort en 1751. Pour sa biographie, v. Touvr. lui-même.
(9) Nous suivons St., qui modernise l'orthographe.
on Anglio ; puis un libelle . du RalhsverwumUer August Giese : « Der Weh-Schreiende Stein ûbeï die GWiuel, doss man « die Diener der Justiz bis anhero nicht zu Grèbe tragen und « nun auch etlioher ihrer Frauen in Kindes-Noth nicmand « helfen will, — aufgerichtet zu Husum 1685, von einem « HaUptparticipanten der Leydcn, so der Magistrat darûbcr « eine gute Zeit lang ausgestanden ; gedruckt zu Hamburg, « 1867 ». En plus, il a simultanément, son récit l'atteste, commencé à lire la « Sammehmg einiger Husumischen Nachrichten »de.Joh. Lass1 (Flensburg, 1750),Gaspar Danckwerth dans sa « Neue Beschreibung der zwey Herzogthùmer Schleswich und Holstein » (1652), et il connaît la « Feuer- Predigt » du pasteur Holmer 2 (1669). Il feuillette même, dans les archives de l'hôtel de ville les anciens documents qui traitent des bourreaux municipaux 3.
Toutefois, conformément à sa technique habituelle, Storm explore d'abord sa propre mémoire. Il veut y ressusciter certaines visions empreintes de cette robustesse pittoresque qu'a perdue la vie moderne : le «Schinderknecht », un défilé de corporations, vestiges d'un passé à la fois traditionnaliste et intolérant. Viennent alors, empruntées à Krafft, puis à Goldschmied, des preuves de l'obscurantisme qui sévissait chez ses concitoyens en l'an de grâce 1723 : croyance au diable, usage de la torture, tout cela fleurit encore ; un « Todtentisch » fait des siennes, occasion pour le poète de relater l'histoire de la fameuse « Totenlade » conservée dans la maison grand-paternelle 4.
(1 ) Nous avons vu qu'il était très possible que St. ait déjà connu antérieurement la chronique de Lass.
(2) Sur Danckwerth, Giese, Holmer, v. Bôhme, 236, 237, 239. Pour la « Feuer-Prcdigt », St. utilise l'éd. de 1699, que reproduit, dit-il, (B. p. 113) un livre du Dr. O. Benecke : « Von unehrlichen Leuten » ( Hambg. Mauke, 1863). C'est donc Mauke qui l'amène à Giese, comme c'est Schlosser (Gesch. d. 18. Jahrh. I, 557) qui l'amène au livre de Balthasar Becker, cette « Betôverte Wereld » qu'il semble bien ne connaître qu'à travers Schlosser et Goldschmidt. (H. 106). Tous ces ouvrages, sauf le « Morpheus » et Becker, St. les trouvait à la biblioth. du Gymnase de Ilusum.
(4) B. 108. — Quelques lignes auparavant, St. a cité la « Théorie der Geisterkunde » de Jung'Stilling.
Connaissant la position de Storm vis-à-vis de toute croyance superstitieuse, nous ne nous étonnerons pas si toutes ses sympathies vont à Balthasar Becker, à Thomasius, à Zacharias Webber 1, — à ceux qui cherchent, contre le fanatisme aveugle et stupide, à réduire la part du diable dans la vie humaine. Dès maintenant, le germe est jeté de toute une série d' œuvras vigoureuses, qu' « Im Schloss » et « Veronika » laissaient déjà pressentir, et qui montreront l'esprit de charité et d'affranchissement en lutte — souvent malheureuse — contre la crédulité étroite et oppressive. C'est également, suivant sa propre expression « dans le sens de l'humanité et de la lumière 2 » qu'il loue Giese d'avoir, en 1687, courageusement protesté contre le mépris et les mauvais traitements infligés aux gens soi-disant « non honorables », au bourreau et à ses aides, à tout individu qui les approche. Ne laisse-t-on pas leurs femmes accoucher sans même le secours qu'on accorde au bétail en pareil cas ? Ce bourreau, il l'a, tout enfant, vu encore à l'église, assis à l'écart comme un pestiféré. Néanmoins, il se félicite de sa disparition, et de celle de la peine de mort, devenue peu à peu, grâce au progrès, une « impossibilité morale 3 ».
Très judicieusement, Storm n'a pas voulu que ce chapitre fut adjoint aux autres, même dans la première édition, en 1872. Ces notes anodines n'en conservent pas moins une valeur, en nous renseignant sur la façon dont le poète lit, se documente, réagit sur ses lectures, s'imprègne de ces antiquailles poussiéreuses, jusqu'à teinter son style de ces archaïsmes 4 qui vont, sous peu, donner recul et saveur voulus à la langue des « Chroniknovellen ».
Une courte pochade : « Zwei Kuchenesser der allen Zeit 5 »,
(4) Expressions comme : fùrsorglich, ergetzte, gelahrter, unerfùllet, etc. Latinismes fréquents : Pastoris Primarii, Studii Apocalyptici, etc.
(5) Publ. pour la lre fois dans « West. Mon. », oct. 71, vol. XXXI. Même texte que S. W.
prolonge la galerie commencée par « Der Amtschirurgus a et « Lena Wies ». Dans une apostrophe finale 1, l'auteur regrette de ne pas posséder la « lanterne magique 2 de feu Theodor Amadeus Hoffmann » qui, si souvent encore, l'enchante ; il y ferait défiler, en prestigieuses couleurs, ces deux silhouettes — découpées, en effet, du même coup de ciseau que tant de marionnettes des « Serapionsbruder a.
Pas plus qu'il n'avait inventé son « Amtschirurgus », le poète n'a créé, d'imagination, les deux originaux que réunit leur goût des gâteaux, passion tenue, à l'époque, pour une singularité messéante à un homme. Si nul Husumois, aujourd'hui, ne sait plus nommer le « Rathsverwandter Quanzfelder », quoiqu'on se souvienne fort bien de sa personne, nous savons 3 que c'est le propre grand-oncle du poète, Christian-Heinrich Woldsen, frère du grarîd-père Woldsen, qui a été crayonné sous les traits de « Onkel Hahnekamm ». — «Crête de coq», parce qu'un splendide toupet couronne, comme une gloire, son crâne aux cheveux plats : mais, un jour, son chenapan de neveu n'a-t-il pas surpris son secret ? Le toupet est artificiel ! Grotesque et touchant, il représente peut-être l'unique souvenir qui rattache le vieillard à sa jeunesse pleine de soleil, à une femme que le neveu a connue ridicule aussi, mais qui fut naguère belle comme le jour. Et cette dîme qu'il prélève, en catimini, l'air indifférent, sur les desserts préparés à l'avance dans la salle à manger déserte, n'a-t-elle pas de quoi nous émouvoir ? Il reste au pauvre homme si peu de violettes à cueillir sur sa route 4 !
Après l'humour, le fantastique ; une gradation toute hoff— manesque mène du purement comique à l'horreur, avec Monsieur le Conseiller Quanzfelder. Son habit gris souris, son corps osseux, son air de vieille demoiselle, ses gestes menus, sa voix
(2) La lanterne magique de « Meister Floh ». (Le 2 janv. 69, St . raconte à Hans qu'il a donné aux enfants une séance de lanterne magique).
(3) Comm. d'Ernst St. qui ajoutait que le personnage avait possédé une huilerie et fait de mauvaises affaires. — Serait-ce lui que St. visait déjà dans la pièce « Zum 9.September » (Liederbuch, 140) ?