‹ La vie et l'œuvre de Theodor StormChapitre 14 sur 49 · I (4) III · texte numérisé non relu

I (4) III

d'oiseau enroué, « mince et vitreuse », son visage fripé où les paupières pendent comme des poches, sa façon quand il marche de balancer les bras en cadence, les doigts écartés, le font ressembler à Goppelius du « Sandmann x ». Pour varier la « Ich-Erzahlung », les exploits de ce second « mangeur de gâteaux » sont relatés, non plus par le poète en personne, mais par son excellente «Tante Laura2», elle aussi directement dessinée sur le vif. Ce Quanzfelder est passé virtuose en l'art d'annexer, sous les prétextes les mieux inventés, tasses de thé ou café, petits fours, pains d'épices, tartelettes, fût-ce aux frais de malheureux bambins qui voient partir avec nostalgie les friandises convoitées. Mais, à l'instar de son devancier Goppelius 3, il est terrible aussi, ce fantoche : non pas seulement par les inquiétants trémolos de sa voix de fausset qui, à l'église, quand la fin du sermon marque sorî réveil, « plane de « nouveau, comme le volètement d'une corneille, sur le chant « de l'assemblée 4 » ; mais ses mains, ses mains osseuses que les petits regardent avec une terreur inavouée, et qu'une sombre légende accuse d'avoir étranglé, après tant de poulets dodus maraudes, une femme, disparue mystérieusement...

Le 29 janvier 72, Storm mentionne à son fils Ernst une nouvelle à laquelle il travaille entre deux crises de rhumatisme, et destinée à « arrondir » les « Zerstreute Caprtel » avant leur publication en librairie. Il paraît s'agir ici de « Draussen im

(1) V. le « Sandmann », p. 10, 11 (éd. Griesebach).

(2) Il s'agit ici (comm. Ernst St.) de Frau Prof. Friedlieb, née Otto. Fille, en effet, d'un quincaillier, elle servit longtemps de dame de compagnie, à Kiel, au malheureux Friedlieb (celui-ci, horriblement contrefait, était alors professeur de droit à l'Université) et,finit par l'épouser. Ernst St. conservait d'eux un portrait daguerréotype : le visage de Laura, sans beauté, déparé par de grosses lèvres, a pourtant une expression de bonté qui attire.

(3).V. « Sandmann », loc. cil. : ce sont surtout les poings noirs, noueux et velus de Goppelius qui répugnent aux enfants. Il trouve un plaisir diabolique à toucher, sous un prétexte ou l'autre, les parts de gâteaux qu'on leur sert, de façon à les en dégoûter.

(4) III, 190. fc

Haidedorf1 » à proprement, parler dernière nouvelle du recueil. Le 15 mai, au môme correspondant, le poète mentionne les < Zerstreute Capitel » comme terminés (Westermann vient d'en refuser le manuscrit).

Paul I [eyse voulait voir « un tout nouveau Storm » dans cette étude de mœurs villageoises. Mais ce « nouveau » Storm, répond l'auteur 2, « n'est que l'ancien, qui ne suit plus les chemins de sa jeunesse ». En quoi ? Il nous l'explique : « J'espère « y avoir prouve que je suis également capable d'écrire une « nouvelle sans le nimbe d'une « Stimmung «déterminée « (c'est-à-dire d'une tonalité que ne créent pas d'eux-mêmes, à la lecture, les événements racontés), mais que l'auteur y a « mise a priori ; ce que Heyse et Kurz 3 appellent : nouvelle « lyrique ».

Un simple fait divers « que Storm, de par ses fonctions policières, fut appelé à constater à Rantrum au printemps de 1866: voilà d'où est partie, comme en son temps « Auf der Univefsitât », «Draussen im Haidedorf ». Au cours de son enquête, le poète-magistrat avait eu à interroger la fille « ensorcelante « dans la fleur de la plus suave et fraîche jeunesse. . ., aux « yeux de qui le suicidé avait bu la passion et la mort » : il en a tiré le personnage de sa « Slovaken-Margreth », encore une exotique *, une Lore Beauregard aux dents plus pointues. - < Veronika », « Eine Malerarbeit » nous ont familiarisés avec

(1) Parue dans le « Salon », année 1873, vol X 129

(2) A Kuh, 22 déc. 72. ef. lett. à Pietseh, 15 oe't. 74': « Cela (le « stiller « Musikant » ou « Psyché >,) dépasse Immensee, c'est évident : mais c'est « le cas de presque tout ce que j'ai écrit après, et surtout des trois nou- « voiles précédentes : Dr. im Haidedorf (ici St. cite le jugement de Heyse)

« Bei \ etter Christian et Viola Tricolor ...

(3) Préf. au « Dter. Novellenschatz >», 1870.

(4) V. lett. à Do Jensen, 17 mai 6G (G. S., II, 169).- L'auberge du début existe encore, facilement reconnaissable à ses « Beischlage », au coin de la Norder.et de la Schulstrasse, a Husum. C'est là que, de tout temps, remisent leurs voitures les paysans venus de la direction de l'Est

(5) Sur les héroïnes exotiques de St., v. Hadina, Voss. Ztg. n<> 319 10ju.Uet 1908.- Un embarquement en voiture,qui dure quelques secondes a Peme sUmt à St. pour caractériser les 2 principaux personnages, des le début. III, 83-85.

cette arithmétique matrimoniale du paysan, qui pousse, en l'occurrence, Hinrich Fehse; pour dégrever les biens paternels endettés, dans les bras d'une fille sans jeunesse, mais qui possède de la terre et des écus 1. L'onctueux sacristain 2, auteur du marché, n'a oublié qu'une chose : la passion farouche, têtue du jouvenceau pour l'enjôleuse au nez insolent, à la mâchoire de louve. La narratrice de l'idylle tragique dit vrai : « c'est un même fil qui court3» (le Passé se répète), depuis l'enfance, lorsque le petit paysan aimait déjà la brune fillette, en passant par l'adolescence, où, dans les bals rustiques, Margreth se pavanait, avec, dans sa chevelure noire, de significatives roses rouges subtilisées à une voisine, tandis qu' Hinrich, accusé du larcin, recevait joyeusement les coups pour elle, ou, pour elle, rossait Hans Ottsen, le beau de village — jusqu'à l'instant où l'on vient annoncer qu' Hinrich Fehse a disparu. A travers la lande autumnale dépouillée, puis, le long du « Wildes Moor 4 », la sinistre tourbière que survole le pluvier, l'oiseau de mort 5, ce n'est pas sans raisons que le juge se remémore la légende slave du « weisser Alp » quasi-invisible 6, qui se glisse dans la bouche ouverte des dormeurs pour leur boire l'âme. Elle aussi, la dangereuse Slovaque a attiré dans ses filets, pour le berner et lui préférer Hans Ottsen parce qu'il a des boutons de nacre à son habit bleu et une chaîne de montre en argent, le crédule Hinrich, grand enfant qui ne sait pas « se gouverner lui-même, ce qui est pourtant le plus grand art

(1) En conformité avec le fait-divers narré dans la lelt. cit. à D. Jensen.

(2) Conversation supposée de l'auteur avec lui, puis signature de l'acte : la nouvelle va-t-elle s'arrêter là ? L'épisode des beaux chevaux troqués contre 2 haridelles — puis (l'auteur précipitant les événements) l'annonce de la disparition de Hinrich va nous montrer le progrès foudroyant de la chute de Hinrich et nous amener, avec le juge, au village même, pour y compléter notre enquête.

(3) III, 96, — d° lett. cit. à Do.

(4) A une dizaine de Kil. au S.-O. de HuSum. On s'accorde généralement à identifier le village (décrit avec assez de précision par St.) avec Ollbûlshus.

(5) D'après les croyances locales : v. Léo Langer, art. cit. 625, qui retrouve le même symbole chez Liliencron.

- te la vie1 », et qui. toujours et toujours, revient à elle, « comme si on l'y traînait par les cheveux2». Voyant l'amourette dégénérer en drame, elle a voulu faire frein, éloigner le malheureux, ses cadeaux, son or (l'or volé à sa femme 3) ; elle a souffert elle-même : « si j'ai commis une faute envers' lui, « dit-elle, je l'ai bien payée en angoisses et en détresse4 ». Quand on rapporte le corps du pauvre gars qui a trouvé dans une mare noirâtre la fin de son tourment, il apparaît bien que le véritable « weisser Alp », le vampire qui lui a absorbé l'âme, c'est sans doute Margreth, qui « craint une responsabilité « extérieure pour ce qui était peut-être une culpabilité inté- « rieure 5 », c'est plutôt la Passion, force obscure qui a précipité Lore Beauregard dans les eaux du fjord de Kiel. Mais ce sont aussi ces odieuses « convenances » qui lacèrent les cœurs, aussi implacables et mauvaises que les « convenances » bourgeoises ou aristocratiques qui séparaient « Tante Frânzchen » du bel officier, Eberhard d'Angelika, Anne-Lene de Marx, son camarade. Forces funestes, travaillant sans rémission : car, avant même qu'Hinrich Fehse ne soit en terre, le sacristain songe déjà à remarier sa veuve avec Hans Ottsen, qui a du bien au soleil.

Le printemps de 72 s'écoule sans autre événement que le transfert des bureaux de 1' « Amtsrichter » au château : le gazon sous ses fenêtres, la verdure des sapins, les oiseaux qui chantent, — le poète est au septième ciel : si seulement, dans

(3) D'autres détails : l'entretien avant le suicide, la sortie du désespéré hors de la maison conjugale, sont conformes au fait réel

(5) III, 103. Dans la kll. cil. à Do, la jeune fille est agitée, mais pas attristée quand on ramène le cadavre à travers le village.

ces murs, il pouvait s'occuper à des besognes moins fastidieuses1 ! Le 5 mai, anniversaire de Constanze, ramène, jamais diminués, les regrets habituels2 : ne racontait-il pas, l'automne précédent encore, (au début de septembre 71 ) , à Ludwig Pietsch : « J'ai « rêvé cette nuit que je la revoyais ; toujours l'éternel songe ! « Elle vit, mais nous sommes séparés. Le cœur me rompt dans « mon rêve ; éveillé, je sens alors combien inguérissable cette « blessure encore saignante ! » Cette fois, il déplore la faculté d'oubli de ses plus jeunes enfants : « que savent-ils de leur mère ?» — « Auras-tu pensé à ta mère aujourd'hui ? » demande-t-il à Ernst qui, lui, a l'âge de se souvenir. Et il rappelle la douceur que lui a apportée, dans sa désolation, l'adorable matinée printanière où se sont effectuées les obsèques.

Le 15 mai, il soumet à Ernst comme « composés il y a quelques jours, » les quelques vers bas-allemands, pendant de « Gode Nacht », qu'il dédiera « à Klaus Groth 3 ». Poésie du crépuscule tombant, de l'heure angoissante entre la dernière lueur de soleil et la nuit, où le cœur, le monde suspendent leur existence, tandis que, seul, le balancier de la pendule continue de battre. — Storm ajoute ce joli commentaire :

« Dodo (la petite Friederike) trouve ces vers très beaux ; il a fallu que « je les lui récite trois fois l'autre jour, alors qu'elle était assise sur mes « genoux, en chemise de nuit, avant d'aller au lit. Elle a répété, l'air « tout à fait pénétré : « Wenn't Abend ward » et, quand j'ai eu fini ma « troisième récitation, elle a incliné la tête en disant : « Eh bien, j'en « rêverai cette nuit ! »

A l'été de 72 enfin, sur les instances de son opulent confrère Schindler 4, Storm, ses finances se trouvant à peu près remises à flot, put réaliser le rêve caressé depuis mai 69 : en août, il

(1) A Ernst, 5 mai 72.

(2) Cf. G. S., II, 147 et E. Esmarch, Monatsbl. f. dt. Litterat. VII.

(3) « An Klaus Groth », S. W. VIII, 273. Parue d'abord dans 5° éd. des « Ged. » (1875). Déjà (lett. du 29 juin 68), Sk cite à Hans un petit quatrain en « platt » qu'il a « récemment fabriqué » pour la petite Ebbe.

(4) A Kuh, 1er Sept. 72. — Né en 1818 à Vienne, Schindler avait remporté grand succès avec ses « Rosenegger Romanzen » (1852) et des nouvelles, parmi lesquelles St. appréciait particulièrement « Die Geschichte vom Scharfrichter Rosenfeld u. seinem Paten. » (1852). Puis il avait

pariait, pour Leopoldskron, aux environs de Salzbourg. Il vante, dans une lettre à Km si. du 16 août, avec tout l'enthousiasme qu'il peut ressentir hors de Husam, sa vie dans ce « pays de Cocagne » où il mange et boit trop bien, avec cinq chevaux de luxe à sa disposition. Mais, on Ta noté l, cette lettre s'attarde beaucoup moins sur les sites féeriques du Tyrol que sur les quelques heures passées, au retour, à Heiligenstadt, heures « aussi cordiales que douloureuses », en ces lieux où tout évoquait pour lui l'absente irremplaçable 2.

« Connaissez-vous mon « Veiter Christian 3 » ? demandait Storm, un jour4, à Gottfried Keller. « Je ne sache personne plus « que vous que je souhaiterais voir lire cette œuvre. J'ai une « sorte de tendresse déraisonnable pour elle ». En vérité, il a toujours été fier de ce « Kabinettstùck » digne de Chodowiecki 5 : il avait eu du plaisir à l'écrire, « et cela, assure-t-il, ne me trompe jamais ».

Le thème a été traité maintes fois par la poésie, la comédie et la nouvelle allemandes 6. Nous connaissons depuis le « Junge Gelehrte » de Lessing et le héros de la « Hochzeitsreise » de Benedix le jeune professeur dont les yeux bleus ne disent rien aux femmes, et qui a grandi— et pas mal vieilli— entre une mère

joué un rôle assez important dans l'opposition politique, surtout de 1861 à 1870, et avait publié un certain nombre de récits de voyages, nouvelles, poésies, un drame même. — Ses « Gedichte » avaient paru en 1871 . En 73, il publia un poème épique : « Salomon,Kônig von Ungarn. »

(2) Ib., 151.

(3 Paru dans le « Salon »> 1874, vol. I, 129-148. V. jugement de Kuh (9 déc. 73, à St.) et de Keller (25 juin 78, à St.).

(4) Lett. du 29 fév. 78.

(5) A Kuh, 15 déc. 73. Cf. souv. inédits d'Er. Schmidt (1877) : « Besonders stolz auf Viola Tricolor, Vetter Christian und Aquis Submersus. » — Cf. les illustrations de Chodowiecki pour le « Sebaldus Nothanker » de Nicolai, ou des scènes comme « Die Kinderstube », 1 764,ou « Hâusliches Gluck » 1796, « Der Getburtstag des Vaters », 1799.

(6) Er. Schmidt, Char. 41 1 -412. Cf. entre autres la « Vetters Brautfahrt» de Môrike (I, 112) que [St. connaissait certainement. (A Môr. 20 nov. 1850).

à poigne et sa cuisinière, l'ineffable Caroline, laquelle a l'air, « avec ses yeux ronds au milieu de sa large tête et les soies qui « se hérissent sous son nez crochu, d'un vieux chat-huant 1. » Christian est de la race des premiers « faibles » stormiens et, au jugement maternel « a besoin de quelqu'un qui attrape les souris pour lui ». Sa pensée vague plus souvent sur l'Agora d'Athènes qu'elle ne se fixe dans les murs mélancoliques de sa maison trop vaste. Nonobstant, comme il veut tenir son rang et donner à dîner à son tour, il a, sur le conseil d'un vieil oncle sagace, préposé à son impérieux factotum la gracieuse et toute rougissante Julie Hennefeder. Il semble, dès lors, qu'avec l'adroite petite intendante, « la maison tout entière ait fait un tour de plus vers le côté du soleil 2 », la cuisine exceptée, où la vieille Caroline écume de rage dans son coin. Cependant Christian Hinzelmeier évoluant à rebours, rajeunit dans la joie, reprend son âge réel : et sa grande réception — son coup d'essai ! — tourne, de par la virtuosité de son régisseur féminin, au triomphe. A la fin du dîner familial (18 couverts 3 ! ) où l'auteur complaisamment s'attarde à portraicturer le vieil oncle jovial, l'amusante cousine « Lehnken Ehnebeen 4 » et son toast inéluctable, tandis que, dans la coulisse, passent Julie affairée et toute à Christian, Caroline ronchonnante et dépitée, jusqu'au veilleur de nuit, ému du bruit d'une maison si calme 5, — le cousin sent bien qu'il aurait quelque chose à dire —mais quoi ? — à la fée charmante qui a métamorphosé son logis.

(1) Littéralement : « d'un vieux grand-duc ». III, 293.

(3) Cf. les éloges que St. décerne, comme ménagère, à sa « petite Do... » « sous la main de qui les choses s'ordonnent sans bruit, comme d'elles- « mêmes. » (à P., 9 déc. 69 et 24 janv. 76).

(4) Elle a réellement existé, disait St. à E. Schm. (souv. inéd.) en 77. « D'ailleurs, ajoutait-il, il n'y a dans cette nouvelle que des^traits précis et vécus ».

(5) Les habitants de Husum conservent dans leur mémoire l'antique refrain du veilleur :

De Klock hett Tein slan Tein is de Klock ; Ein jeder bewahr' sein Feuer und Licht, Dass ihm und sein'm Nachbarn kein Schaden geschicht.

Plus encore quand, les hôtes partis, il s'applique consciencieusement à ranger des chaises qui n'en ont mil besoin, pendant que Julie s'évertue à essuyer un dessus de table tout à fait exempt de poussière. Ce que, tel le petit docteur de « Driiben am Markt », le jeune professeur voudrait déclarer, Caroline lésait bien, elle qui connut à plusieurs reprises des fiançailles jamais couronnées : et, l'oreille tendue, les yeux braqués, l'imagination lancée à des hauteurs acrobatiques, elle perd le sommeil à épier son maître et la jeune fille \ Mais, pas plus que les ruses du méchant « Feuermann » dans la « Regentrude » n'avaient prévalu contre le sourire de deux jolies filles, les machines de guerre de la jalousie ne joueront, sinon contreelle-même. La « demande d'explications » de Madame Hennefeder, actionnée par «le dragon barbu», aboutira à quoi? à une demande. . . en mariage. Christian est parvenu à la clarté intérieure, sans avoir connu les tempêtes du peintre Brunken : la grâce de Julie a opéré. Il cueillera ses « roses », lui, à temps. Mais Caroline ? Elle restera, et, quatre ans plus tard, le triomphe complet du Bien se concentrera dans cette vision d'apothéose : la vieille bonne, à quatre pattes, chevauchée par un « petit cousin », « comme l'amour sur le tigre 2 ». Pour Christian, méconnaissable, il se sent maintenant une âme de tribun et ce ne sera pas trop des yeux sages de Julie pour surveiller sa fougue inquiétante.

Le voyage en Tyrol n'a pas délivré Storm de ses soucis quant aux « ailes d'argent ». « Si tu savais ce que c'est, que de « saluer chaque matinée de printemps avec le souci et la préoc- « cupation du pain quotidien !» avouait-il à Karl, son troisième fils, le printemps précédent3: plaintes analogues à Ernst, le 1er septembre. Mal appointé, avec trois fils étudiants et cinq filles, tous dépensant sans rien gagner, ne nous surprenons pas s'il est condamnée écrire, écrire sans arrêt pour «faire de l'ar-

(3) A Karl, 22 mai 72.

gent». Lorsque paraissent ses premiers «ZerstreuteCapitel1», il bout d'impatience : :1 voudrait connaître l'avis de la critique sur son œuvre ; il presse ses amis Kuh 2, Pietsch 3, Foglar 4, de la recommander au public. Les appréciations 5 semblent avoir été élogieuses : « c'est tout- Storm, disait dans la sienne W. « Jensen, qu'on peut mettre dans sa poche avec ce petit volume ».

Aussi bien n'était-ce là, dans la pensée de Storm, qu'une première « suite ». Il s'est, dès février 73, réattelé au travail 6. Il voudrait, cette fois, réaliser un projet déjà ancien. Dès Heiligenstadt, en effet, dès 1857 il songeait7 à tirer parti, pour son art, de sa passion nostalgique pour la fin du XVIIIe siècle, et des documents de toute sorte que recelaient les mansardes de la « Hohle Gasse ». Un certain nombre de biographies et de mémoires sur cette période lui étaient connus, parmi lesquels 1' « Anton Reiser » de K. Ph. Moritz 8, l'autobiographie de l'acteur Brandes 9, et les « Lebenslâufe in aufsteigender Linie » de Theod. Gottlieb von Hippel 10. Mais après, où aller ? par où commencer une enquête plus approfondie sur l'histoire et le costume de l'époque ? C'est alors qu'en cette même année 57, Eggers, qui, très justement avait écrit à Storm n: « C'est

(1) Dans une lett. à E. Schmidt de nov. 80 (sans indic. de jour), St. s'amusait d'un « auteur de lexique parisien » (?) qui avait traduit ce titre par : « Le Capital dissipé. »

(2) 21 août 73.

(3) 26 déc. 73.

(4) 31 janv. 73.

(5) A P. lelt. cit., et Kuh à St., « Gœthes Geburtstag 73. » Pour Jensen, G. S., II, 150.

(6) A Kuh, 21 fév. 73. Au même, le 21 août, St. mentionne «V. heut' u. ehedem » comme achevée.

(7) A Eggers, 8 juillet 57.

(8) « Anton Reiser, ein psychol. Roman hersg. v. K. Ph. Moritz, Berl. bei Maurer, 1785-90, 4 Bde. » St. en mentionne l'achat dans une lett. à Ernst du 26 août 68, mais semble (B. H, 24 janv. 58) avoir connu l'ouvrage avant.

(9) « Meine Lebensgeschichte. Von Joh. Chr. Brandes. Berl., 1799- 1800. 3 Bde. »

(10)« Lebenslâufe in aufsteigender Linie. Berl. Voss. 1778-81. 3 Bde. » (11) B. IL, 24 janv. 58.

là votre domaine », lui avait, indiqué l'ouvrage do F. G. Schlosser *. Le poète s'y plongea, et dut retirer particulièrement de la seconde partie de chaque volume2 des renseignements sur les mœurs et idées ou, comme dit Schlosser, « tes modifications principales dans la conception et l'appréciation des choses i humaines parmi les milieux cultivés » à cette époque. Pourtant, confessait-il à Eggers en le remerciant 3, « le chemin est « désespérément long, de Schlosser aux lettres d'amour de « mon grand-père ; j'en possède quelques-unes, et c'est là « qu'en fin de compte, je dois aboutir ».

Des lectures préparatoires faites naguère pour les « Kulturhistorische Skizzen », il glanera quelques détails seulement4, au profit de l'œuvre qui va s'élaborer deux ans plus tard. En effet, « Von heuVand ehedem » paraît au mois d'octobre 73 5. Ce « soufïle » du XVIIIe siècle, il a traversé l'enfance entière de l'auteur 6, il a donné leur parfum à « Im Saal » et « Im Sonnenschein». En rallumant ici ce dernier reflet d'une société «contente en soi 7 », il importe de mieux opposer encore, en contrastes tranchés, le présent « heut' » à l'autrefois « ehedem ». Pour cela, le point initial sera une gare, un trajet en chemin de fer, Hambourg, ville ultra-moderne. Il s'agit de marquer l'abîme entre les mœurs actuelles : politesse un peu familière de l'employé, regards impertinents du « Backfisch » qui voyage en lre classe ; entre l'inquiétude moderne [aussi 8,

(1) F. Ghr. Schlosser, « Gesch. d. 18. Jahrh. u. d. 19 bis z. Sturz des franzôs. Kaiserreichs. Heidelberg, 1836-48, 6 Bde.

(2) Particulièrement des chap. 1, 2 et 3 de la 2e sect. du 1er vol., des chap. 1 et 2 de la 2e sect. du 2e vol., et du 3e chap. de la 2e sect. du 4e vol. — (La lre part, de chaque tome retrace l'histoire politique, la 2e, l'histoire de la civilisation).

(3) 12 janv. 58.

(4) Le meurtre mentionné III, 162, et peut-être le « Spottreim » III,

(5) West. Mon., vol. 35. — Pas de titres de chap., simplement :« Gapitel X ». Le nom de Fedderscn, cité S. W. III, 169 est écrit ici, p. 142 : « F. - - sen ».

(6) A Kuh, 13 et 21 août 73.

(7) Remarque identique dans « Im Saal » II, 310.

(8) L'allusion à Niss Puck semble venir de Mùllenhoff, GDXLIX, 335. L'anecdocte III, 150 est réellement arrivée à Constanze (v. B. IL, 5 Dec. 63).

et un état social et moral radicalement différents. Du Hambourg de 1873 au Husum de 1780, « als der Grossvater die Grossmutter nahm »... L'idylle du grand-père et de la grandmère Woldsen, décrite en ses origines dans « Im Saal », disparaît presque parmi l'aimable brouhaha d'une séance de la « Société des Amis réunis x ». La reconstitution est minutieuse, l'arsenal du musée de famille utilisé jusqu'en ses moindres pièces : statuts de la Société, fidèlement copiés sur le livret jauni conservé par les descendants 2, y compris la iiste des amendes, dont les plus piquantes ont été relevées ; miniatures et silhouettes, rigoureusement authentiques b ; tableaux et gravures accrochés aux murailles ; le « Promemoria » de l'arrière-grand-père Feddersen 4, sa tabatière en émail, sa montre en or ; la cafetière, le plateau et les tasses rondes, — et jusqu'au crapaud desséché dont le « Stadtwagemeister » use contre les rhumatismes ! Le salon où se tiennent ces assises est celui d' « Im Saal ». Par la grand'mère Woldsen, Storm enfant et jeune homme a entendu parler de l'habit brun chocolat 5 qu'il associe étroitement au personnage de son bisaïeul. Il a été, tout enfant, familiarisé avec le « Ballenfrâter » et l'humble petit tailleur expert à découper des silhouettes. Par les mêmes récits, peut-être aussi par le livre 6, il s vu ressurgir en toute originalité Jan de Vieg-Tholen, le médecin qui apparaît déguisé en matelot hollandais. Quelques archaïsmes semés ça et là 7, une allusion au « Siegwart » de Mùiler, un coup d'œil

[ (1) Cf. G. F. Schumacher, op. cit. 293, et le Club de 16 membres, aux destinées duquel préside, à la même époque, le major Saxesen, commandant la garnison (!) de Husum (quelques dragons et 3 ou 4 officiers) : jeux, usages, plaisanteries, tout y est rituel. (Peter Bargen, Intéressante histor. Einzelzuge aus Hus. s Vergangenheit. Huser Wochenbl. 1905 n° 34-35).

(2) Le document se trouve encore aujourd'hui aux mains de Mlle G. St.

(3) V. leur reproduction photographique : G. S., I, 48.

(4) La natte qui bat la mesure dans le dos de l'aïeul paraît être un souvenir de Môrike « Jos. Haydn », I, 108.

(6) III, 158-159 et 167. Les traits cités par St. sont véridiques. (G. F. Schumacher, 290-291 et Bargen, art. cit.).

(7) Du même genre que ceux relevés dans « Cyprianus » et les « Kulturhist. Skizz. » («7/, niemalen, furtrefflich, etc.) spécialement dans Ténu-

dans L'Almanach des Muses de Voss avec mention du souriant u Weinlied » de Glaudius, d'une ariette sentimentale d'Overbeck, et de piécettes plus sombres de Hôlly et de Fr. Stolberg 1, —par là, il achève de donner à la scène une saveur de Ghodowiecki 8, rehaussée d'un original goût de terroir.

Vis-à-vis de ce pastel ressuscitant la maison du bisaïeul Feddersen — comme ces « pendants » qu'on aimait à l'époque,

— une esquisse de l'autre maison 3, celle de la « Hohle Gasse », où « Mamsell Feddersen » (la future grand'mère Woldsen) va s'installer, une fois mariée. Entre les deux tableaux, croquée en peu de touches, la physionomie de la rue à Husum 4, par un après-midi d'été aux alentours de 1780 : boutiques paisibles, boutiquiers plus paisibles encore, et contents de leur vie peu laborieuse. . . C'est fini : le poète a terminé ce nouvel inventaire 5 auquel il a procédé avec une émotion souriante, et non sans diriger, de temps à autre, un trait de lumière vers l'avenir.

— Maintenant, au jardin, Magdalene relit pour là troisième fois le billet de son fiancé 6, en compagnie de sa future bellesœur, la « Tante Frânzchen » d' « Im Sonnenschein » :

« Et doucement, au-dessus d'elles, passait le temps. Il dispersait de « son souffle la poudre de leurs cheveux blonds : il effaçait, d'une haleine « imperceptible, mais rapide, d'un de ces deux visages, pour le livrer à « un oubli précoce, le rouge de la vie. Cependant les yeux de la fiancée « riaient de bienheureux contentement. »

Mais il est temps, par un retour au cordial milieu hambour-

mération des statuts de la Société et le billet doux. Accumulation intentionnelle de mots français (Egards, Vaccine, Billet doux, Vocabulaire, fi donc !)

(1) III, 160. Peut-être Schlosser (IV, 2e Sect. 3e chap. p. 146 sqq.) l'avait-il mis sur la voie.

(2) Sur Chodowiecki, v. la monogr. de Ludw. Kammerer (Knackfuss- Kunstlermonog. Velh. et Klasing 1897).

(3) « Im Grossvaters Hause » III, 168.

(4) III, 168-169. Les vieilles maisons du port sont aujourd'hui démolies (Hus. Nachr. du 15 sept. 98, n° 108),

(5) Les meubles existent encore actuellement, ainsi que les vues de Cl. Lorrain. La vue de Cette par Vernet est restée dans la maison de la « Hohle Gasse ».

(6) III, 174. Détails empruntés au « Promrmoria » du bisaïeul.

geois du début \ de nous arracher à cette époque d'existence aimable et tranquille. Pas pour toujours : juste les quelques lignes nécessaires pour jeter l'anathème au présent (présent d'aujourd'hui ou présent d'hier, c'est tout un), à l'époque « sans piété et terre à terre » qui a suivi immédiatement le Blocus continental et jeté bas la charmante église Sainte- Marie, dipersé ses trésors d'art à tous les vents, mutilé la maison de la «.Hohle Gasse ». — « Staub und Plunder » : nouveau cimetière du Passé que ces greniers de la vieille demeure, à l'odeur de nécropole, exquise et un peu effrayante à la fois. Du temps jadis, le poète sans cesse jette un regard vers l'actualité : de même, des lucarnes du prestigieux grenier, on aperçoit la « Marsch » couverte de bestiaux au pâturage, les bateaux sur la mer grise, un moulin dont les ailes tournent, à Nordstrand 2 ; de même, par Magdalena Feddersen, devenue la très âgée grand'mère Woldsen 3, on plonge dans la nuit noire des générations antérieures, on ressaisit la chaîne qui unit les vivants et les morts. Si le petit-fils monte aux mansardes où se décomposent quelques vestiges de l'Autrefois, l'aïeule, elle, descend 4 au caveau familial, près du cloître St- Jûrgen ; silencieusement, elle promène ses mains tremblantes parmi les cercueils, comme elle promène ses récits parmi ses souvenirs, au risque de les y égarer au milieu de ces décombres, de ces morts avec qui elle reste en contact ininterrompu, au milieu des ténèbres irrémédiables où elle va bientôt disparaître. « Une splendide personnification de notre vieille mère la Caducité », — voilà ce que W. Jensen 5 voyait dans ce récit « d'aujourd'hui et d'autrefois » : « la Caducité en chair et en « os, qui nous caresse les joues avec sa main douce ; mais, « sans que nous le remarquions, chacune de ses cajoleries nous « laisse une ride de plus au visage. Et dire que c'est toujours

« le soleil d'Homère, toujours, toujours!» — Comme un épilogue

(1) St. évoque ici l'intérieur hospitalier des Scherff.

(2) V. Sach, on. cil. et Hus. Nachr, 15 sept. 98.

(3) Elle ne mourut qu'en 1854.

à ces pages survenait, très peu après leur apparition, la mort, le 28 novembre 73, de la mère de Constanze. Elsabe Esmarch, la « Tante Elsabe » de l'enfance du poète, avait, depuis longtemps, perdu la raison 1. Est-ce pour cela que Storm, contre son habitude, se résignait ? « Il faut se dire : C'est bien ainsi », et il se répétait les vers d'Eichendorlï :

Rùst'die Flûgel zur Reise, Demi die Zeit geht schnell 2.

Cette perte et une correspondance active avec P. Heyse qui poursuivait (depuis 1870) la publication de son « Novellenschatz 3 », voilà ce qui signale cette année 1873. Il convient de mentionner l'impression laissée à Storm par le séjour fait à Hademarschen cet été-là 4 :

« Je suis actuellement à Hademarschen, joli et vert village holste, « clans la maison de mon frère : sa femme (5) est une sœur de ma seconde « femme. Il a un grand commerce de bois, avec, scierie, etc. . . L'ai- « niable habitation, qu'un certain architecte Claudius, petit-fils du « « Wandsbecker Bote», lui a bâtie au milieu du jardin abrite, intime et

• spacieuse, une vie familiale allègre et riche. Avec ma nièce, qui, en « récompense de son zèle, a obtenu d'aller étudier une année au Conser- « vatoire de Leipzig, nous faisons de temps en temps de la musique : nous « jouons pour l'instant les « Tanzlieder » de Joh. Brahms à 4 mains. Les « chantiers de mon frère se trouvent à 10 minutes de la maison ; je vais « l'y voir ; je circule entre les immenses tas de bois, -autour desquels « règne toujours une animation intense ; ou bien, je descends à l'usine « et je regarde, non sans un petit frisson, les roues impitoyables au sif - « tiennent strident. L'endroit est élevé, situé entre le village de Hade- « marschen et l'idyllique petit bourg de Hanerau ; tout autour, des champs « cultivés, enchâssés parmi des bois luxuriants, des prairies, et des chaînes

• (1) « Chronik » du Pasteur Esmarch, 84.

(2) A Ernst Esmarch (5e lett.). Cf. l'art, de celui-ci (« Th. St. u. die Welt des Gemûts », 438) pour tenter de voir là un commencement de croyance à une survie. Mais il s'agit pour St. d'un voyage qui conduit au néant.

(3) Sans doute à i'occasion des « Charakterisfciken » qui précèdent les n0B du « NovellenschUz » (Au Dr. Horn, 11 mars 73.) — La même lett. fait allusion à une visite de St. chez les Heyse à Pricn, dans l'été 72 (en revenant de chez Schindler?) : nous n'en connaissons rien jusqu'ici.

(4) A Kuh, 21 août 73.

(5) Rike. née Jensen.

« de hauteurs boisées aux pentes douces, qui, s'allongent, dans une « brume, l'une derrière l'autre : le panorama est immense. A côté, des « chemins gazonnés et solitaires mènent entre les petits murs de terre, « plantés, ici comme ailleurs, des arbustes les plus divers ; le genévrier « qui abonde aussi en ces régions a fini de fleurir, mais le thym sauvage, « les bruyères et, dans les haies, le chèvrefeuille, saturent l'air vif de leur » parfum. Oh, il est beau aussi, notre Nord ! »

En fin d'année, le 2 décembre 1, Storm fait présent à son fils Karl d'un exemplaire des « Alemannische Gedichte » de Hebel. En tête du livre, un nom de femme, une date : 22 mai 1857. Auparavant, il a raconté aux siens l'histoire — toute stormienne —du volume. Deux jeunes gens s'aiment, de toute leur âme, et croient à l'éternité de leur bonheur. Le jeune homme est loin, et les noces doivent avoir lieu à son retour. Aussi, pour son anniversaire, sa fiancée lui envoie-t-elle, en mai, par un merveilleux printemps, les « Alemannische Gedichte », œuvre de son poète préféré, avec cette dédicace, « Wiederkommen bringt Freud' ». Hélas ! cette joie, ils ne la goûtèrent jamais. La mort vint cueillir prématurément la jeune fille. Lui, fidèle, voulut vieillir et mourir solitaire, avec la seule consolation du souvenir. Quand on vendit sa bibliothèque, Storm tint à racheter, parmi les objets de la succession, ce livre émouvant, et à y inscrire trois strophes 2 relatant la douloureuse aventure.

Voici, depuis la mort de Constanze, un des rares moments où le poète reprenne, passagèrement, foi et goût au bonheur. Sa santé le laisse en repos : il se sent, assure-t-il, plus fort3 que les années précédentes. « Quand tu auras lu mon « Vetter Chrisce tian » récemment imprimé dans le « Salon », dit-il 4 à Pietsch,

(1) Comm. par G. S.

(2) « Wiederkommen bringt Freud' » : poésie inédite et publ. pour la lre fois par G. S., Dte Rundschau, 126, p. 293-296, avec une préface,

(3) A P., 26 déc. 73.

(4) Jbid.

« et ma « Viola Trieolor » qui va paraître chez Westermann, 1 « tu m'accorderas que je n'ai rien perdu encore en vigueur ni « en fraîcheur d'esprit, mais par contre, que j'ai peut-être « gagné en mal mit é. Je ne pense pas de sitôt quitter la scène ». Il constate que, depuis l'apparition de ses œuvres complètes, l'on rend chaque année davantage justice à ses écrits, qu'ils se répandent : quelquefois même, on est trop élogieux, à son gré. Jusqu'ici, on n'appréciait pas dans ses livres « ce qu'ils « ont de profond et d'impérissable », parce qu'ils se meuvent « dans un milieu et un domaine restreints, et qu'ils avaient « paru en format miniature doré sur tranches. . . » — « Or, « poursuit-il, je sens que je vivrai longtemps encore, beaucoup « plus longtemps que le corps que je traîne partout avec moi « pour l'instant. Aussi bien, j'ai le sentiment très net que, de « toute l'Allemagne, Berlin est la ville où je trouve le moins « de sympathie et de compréhension ».

Cet accès de confiance en sa montée progressive au zénith du firmament littéraire s'intensifiera encore chez Storm quand « Viola Trieolor » aura pris contact avec le public. A l'appui sa lettre à Pietsch, le 15 octobre 1874': « De tous les coins de « l'Allemagne, on la déclare mon chef-d'œuvre. Je crois que les « autres (nouvelles) valent tout autant. Mais c'est écrit du fond « du cœur 2, et avec la conscience que j'avais là quelque chose « à dire à ceux de ma nation; la conscience que le premier, je ti- « rais des limbes un sujet qui, à ma connaissance, a toujours été « malmené de la plus plate façon (par exemple par Auerbach). » Il fait suivre ces lignes du dithyrambe reçu d'Emil Kuh 3 :

(1 ) Au vol. 35 des « Monatsh. », n° de Mars 74 (sans différ. de texte avec S. W.) — La preuve que « Viola » est postérieure à « V. neuf u. ehed. » est fournie par la lett. à Kuh du 15*déc. 73, où « Viola » est appelée par St. « meine neueste Arbeit. »

(2) Souligné par St.

(3) K. à St., 12 mars 74. Dans sa réponse (21 mars 74), St. s'inscrit en faux contre une appréciation de Kuh : non, il n'y a pas dans cette œuvre tant de fièvre qu'elle n'eût pas supporté la forme lyrique, trop frêle. Le poème lyrique est capable de supporter l'inspiration la plus forte ; mais certains sujets, pour obtenir leur maximum d'effet, ont besoin d'une préparation plus étendue que ne la peut donner la forme lyrique. Dans « Viola », il est des scènes, de caractère épique quant à leur technique, qui eussent fait éclater la forme lyrique.

« C'est une idée poétique qui, pour ainsi dire, n'attendait que « Storm, comme le plus délicat poète de notre peuple. . . » : Kuh qui, avec sa femme, s'est demandé « si la limite de l'émo- « tion donnée par l'Art n'était pas, dès ici, dépassée.» — «Toute « la narration, dit encore le critique, est animée d'untremble- « ment léger, comme fait l'air en passant au-dessus de la « flamme. . .» De son côté, Storm mentionne * l'impression « extraordinaire » que sa nouvelle a produite un peu partout, et jusque dans sa famille, au risque de faire mentir le proverbe. Il croit et il affirme à deux reprises 2 qu'il était bien l'homme de ce sujet. Il se montre également satisfait de la construction de son œuvre 3. Et, quand une jeune débutante, avec qui il vient d'entrer en conversation épistolaire, Hermione von Preuschen 4, l'entretient de ses essais dans la nouvelle, il la renvoie à « Viola Tricolor » : elle y trouvera peut-être un modèle, un critérium de la nouvelle en général.

« Viola Tricolor » : « das Stiefmùtterchen ». Nous avons assisté en ses diverses phases, à l'acclimatation de Frau Do au foyer où la place de Constanze était restée vide. La partie est gagnée désormais. A son fils Ernst, le 18 août 69, le poète redit quelles réserves de tendresse se cachent au fond de cette âme d'élite. « Un peu de patience encore, un peu d'affection, « et cette source de bénédictions se mettra à jaillir. » Or, un an après 5, il peut lui écrire : « Notre maman. . . est mainte- « nant tout à fait nôtre ; son intimité avec les enfants aug- « mente toujours, et surtout l'affectueuse estime réciproque « qui se développe entre Lisbeth et elle. . . » Et, comme elle est partie en voyage, le poète attend son retour « avec, dit-il, « presque le même recueillement qu'autrefois j'attendais « votre mère. »

(1) A Kuh, 21 mars 74.

(2) Ibid. et 5 août 74.

(3) A K., 21 mars.

(4) C'est le 13 août 73 que St. répondit pour la lre fois à H. v. Preuschen (et à une amie) qui, en termes enflammés, lui avaient exprimé une admiration frénétique. Il semble, au début surtout, n'avoir pas pris très au sérieux la production nouvellistique d'Hermione (v. Dte. Revue 1899, p. 188 suiv., lett. des 3 août, 26 oct. et 16 déc. 73).

(5) 8 août 70.

Dans l'atmosphère de confort ot do silence qui doit accueilli* sa seconde mère au foyer familial, la petite Nesi se déchire les doigts à dérober, pour l'aller attacher au portrait do sa véritable mère, une rose au bouquet de fête 1. Elle s'oublie à contempler, en larmes, les traits si chers :

«... Comme une couronne de jeunesse, ses tresses d'un blond doré « reposaient au-dessus de son front clair. — Holclselig, ce mot désuet, ses « amis l'avaient fait revivre pour le lui appliquer, à elle : autrefois, — « lorsqu'au seuil de cette même maison, elle accueillait encore, de son « sourire, les arrivants. — Et, maintenant aussi sur son portrait, elle « conservait du haut du mur, le regard de ses yeux bleus d'enfant ; seul, « autour de la bouche, se jouait un léger pli de mélancolie que, de son « vivant, on n'y avait pas remarqué 2. On ne s'était pas fait faute, alor3, « d'en faire reproche au peintre ; mais, plus tard, elle morte, tout le monde « avait donné raison à l'artiste 3. » -

Tout de suite, dans l'âme de la jeune femme comme dans celle de l'enfant, l'Amour et la Haine vont engager leur lutte. Ames l'une et l'autre alourdies du poids d'un passé envahissant. Entre Inès et Nesi, il a beau exister des affinités, même physiques 4 : Nesi refusera à sa seconde mère le nom de « Mutter », et celle-ci se sent fléchir quand son mari, comme il a cm l'introduire d'emblée dans le cœur de sa fillette, la guide dans les appartements qui seront siens : à chaque porte qui s'ouvre, il semble « qu'une nouvelle charge s'abatte sur ses « épaules. Ah ! cette morte, elle vivait encore, et, pour elles « deux, pourtant, il n'y avait point place sous le même « toit 5 1 ».

Des mois passent. La nouvelle maîtresse de maison a ramené l'ordre au foyer : « sous sa main, le ménage allait comme tout « seul. Les domestiques se pliaient volontiers à son caractère « à la fois avenant et noble, et quiconque, du dehors, pénétrait « dans cet intérieur, s'apercevait que, maintenant, une femme

(1) Mlle G. St. nous a raconté que, toute petite, elle aimait ainsi à entourer de roses le portrait de sa mère Constanze.

(2) Détail absolument conforme à la réalité, en l'espèce au portrait de Constanze par Pietsch (Comm. G. S.).

(4) Jusqu'à leurs prénoms, dont l'un est l'anagramme de l'autre.

« digne du maître de céans y avait repris le gouvernail 1. » — Inès néanmoins fait sa tâche sans goût, se sent étrangère à son nouveau foyer. Elle voudrait conquérir sa fille adoptive en lui parlant de la morte, mais ses lèvres lui refusent le service. Nesi, pour sa part, souhaite au fond d'elle-même l'amour de cette maman si belle : elle ne parvient pas à le lui manifester. Pourquoi cette impasse ? Inès n'est pas la « mère ». A bout, un soir, à l'heure intime du thé, elle supplie son mari : qu'il ordonne à Nesi de l'appeler « mère », et l'Amour fleurira entre elles. Rudolf s'y oppose : on ne refait pas le Passé ; une enfant n'a qu'une mère et n'en saurait avoir d'autre. Alors, conclut Inès à part soi, un mari ne saurait aimer deux femmes 2 ?

Simultanément, la fillette et sa belle-mère essaient loyalement de forcer la porte toujours close du « Jardin du Passé 3 ». Une fatalité regrettable interrompt leur tentative, et précipite, chez Inès surtout, le déséquilibre :

« Un inextricable mélange de sentiments amers ravageait son cœur : « nostalgie, prise en pitié de sa propre personne, regret de son manque « d'affection envers l'enfant de l'homme aimé ; elle se rendait elle-même « compte des pensées qui l'envahissaient à ce moment ; mais — et avec « la volupté et l'injustice de la douleur, elle se le disait à part soi — au « fond, à leur vie conjugale, une chose manquait : la jeunesse, et pour- « tant, elle était si jeune encore 4 ! »

Rudolf, pareillement, sent tout ce passé d'amour, de bonheur et de travail joyeux lui remonter au cœur ; en extase devant le portrait de celle qui n'est plus, il revoit l'agonie printanière, l'ensevelissement matinal, parcourt à nouveau ce calvaire 5. . . Rêve et réalité I Du même sursaut que le Reinhard d' « Immensee », il tressaille quand le Présent, avec Inès, réapparaît : Inès qui se dresse, en lutte ouverte mainte-

(1) Tout cela concordant avec ce que nous savons de Frau Do.

(3) « L'épisode du livre à la main a été vécu par ma sœur Lucie » (Comm. G. S.).

(5) III, 61. Dans l'expression même, on retrouve la description de l'agonie et des obsèques matinales de Constanze.

liant, contre ces « revenants 1 », contre ce Jardin secret barricadé pour elle :

« Dis-moi, à moi. qui suis maintenant ta femme, pourquoi tiens-tu • fermé ce jardin, pourquoi ne laisses-tu nul pas humain y pénétrer? »

i 11 avait baissé les yeux sans répondre. « C'est un tombeau, Inès, « dit-il enfin, ou, si tu préfères, un Jardin du Passé. »

«... Mais elle le regarda violemment. « Je le sais mieux que toi, Rudolfi « C'est ici l'endroit où tu es chez elle ; là-bas, sur l'allée blanche, vous us promenez ensemble ; car elle n'est pas morte ; à l'instant encore, à « cette heure même, tu étais avec elle, et de moi, ta femme, tu t'es plaint « auprès d'elle. C'est de l'infidélité, Rudolf : tu me trompes avec une ■ ombre 2 ! »

Rudolf ne le nie pas : ce passé qu'il avait paru, qu'il avait voulu abolir, il s'y est laissé reprendre : ce portrait magique, évocateur de paradis perdus, tient en échec la jeune femme à la vie ardente, insatisfaite : mais elle-même, ne s'accuse-t-elle pas de s'être laissé vaincre par les pensées de Mal ? n'a-t-elle pas jalousé cet Autrefois, bien souvent ?

« Ce jardin, rouvre-le, Inès ! — Oui certes, ce sera un bonheur pour « moi, si ton pied est le premier à y pénétrer de nouveau. Peut-être qu'en « esprit, Elle t'y rencontrera, et de ses yeux si doux, te regardera jusqu'à « ce que tu lui passes, comme à une sœur, le bras autour du cou ! »

Mais il est encore trop tôt : « plus tard, répond Inès, nous y entrerons ensemble 3 .»

Les doigts qui dénoueront la crise, seront-ce, si menus soient ils, ceux de l'enfant qu'Inès va mettre au monde ? « Comme un serpent mauvais », s'enroule autour de la joie maternelle ia pensée que cet enfant à naître, dans ce foyer où règne une autre mère, y apparaîtra en intrus, en bâtard. L'état pathologique de la « petite belle-mère », l'obsession funeste qui s'y greffe, autant de raisons pour hâter le drame : la fuite d'Inès dans la nuit d'hiver, sa chute juste devant la grille du Jardin du Passé, son sauvetage par le chien, acteur important ici 4,

(1) On n'a pas assez remarqué l'analogie frappante (et fortuite d'ailleurs) entre ce symbolisme et celui d'Isben. (Cf. III, 52, 60, etc).

(3) Ibid.

(4) St. suit le précédent du Faust gœthéen, de Brentano dans la plupart de ses contes, de Tieck dans « Lowell », « Sternbald », « Der blonde Eckbert », etc.

puis par son mari. — Plus long sera le sauvetage moral. Indifférente, la réchappée travaille au trousseau du bébé attendu : lui né, elle veut, gravement malade, faire faire, elle aussi, son portrait, de peur que l'Autre ne l'évincé jusque du cœur de son enfant. C'est alors qu'inopinément, la joie va refleurir, soudaine comme ces pleurs de la petite Nesi, vaincue par sa propre pitié, vaincue par le rayonnement de cette belle jeune femme, par l'apparition d'une sœur à chérir. L'arbre de la Mort qui, à l'instant encore, étendait ses branches au-dessus du toit, est déraciné :

Es ward ihr zum Heil, Es riss sie nach oben !

Ainsi chante Rudolf. « Il faut, dit Inès à son mari l, que j'aie « part à ton passé, que tu me racontes tout ton bonheur l Et, « Rudolf, son doux portrait sera accroché dans notre chambre « commune ; il faut qu'elle soit là, quand tu me feras ce récit! » A son toar, elle racontera à Nesi ce que son mari lui aura confié de la chère disparue. Un dernier tableau figure cette synthèse harmonieuse du Passé, du Présent et de l'Avenir : Nesi et sa sœur nouvelle-née font, conduites par le chien Nero, leur entrée dans ce Jardin du Passé, enfin ouvert par les deux époux ensemble et devenu, pour Inès aussi, un lieu sacré 2.

. . . S'il était besomd'une preuve pour nous montrer combien, à cette époque, Storm est maître de son art, à elle seule la description initiale de « Viola Tricolor », analogue à certains passages « monologues » de la nouvelle « Abseits », nous l'apporterait. Malgré la scène vide, ou, peu après, occupée uniquement par des personnages qui restent muets, le tic-tac d'un cartel, une odeur de fleurs fraîches, un rayon de soleil sur un bouton de porte, exhalent une impression d'intimité familiale, de chez-soi cossu, de fête silencieuse, bientôt compliquée des sensations d'attente fébrile et craintive qui agitent la petite Nesi. — L'univers inanimé envahit la nouvelle stormienne,

(2) Mlle G. S. (II, 147) raconte qu'un jour, son père la trouva, toute petite encore, en larmes : elle venait de Tire « V. Tricolor ».

v parle son langage suggestif, plus éloquent souvent que les discours des hommes. Ce n'est pas seulement le chien Nero qui ponctue de ses aboiements le drame : un détail infime, comme celui do la layette ou de la photographie, dévoile la non-guérison d'une âme malade *. Sur les ténèbres, au dehors, tranche, comme un indice, le gravier blanc de l'allée qui mène au jardin du Passé, au salut, et les larmes, les gestes de Nesi garantissent en plein orage, un avenir d'amour. Pas plus, d'ailleurs, que chaque objet n'est peint pour lui-même, mais dorénavant en cohésion avec ce qui l'entoure, — (ainsi le miroir vénitien reflète la gerbe de roses, mais s'y encadre aussi la tête de la fillette2).~l'analyse des âmes n'est pse séparée des épisodes qui l'illustrent : (ceux-ci, comme l'évasion nocturne d'Inès, contés seulement en leurs principales étapes). Et, comme l'inanimé influe sur l'animé et le révèle, constamment chez l'homme l'état physique agit et réagit sur l'état moral : la grossesse d'Inès justifie son trouble mental; son appétit, plus tard, atteste sa guérison. Tout se fond, tout s'enchaîne : le passé contient tout le présent (une promenade récente à un étang explique que Rudolf y porte d'emblée ses recherches) — et aussi tout l'avenir : comme naguère l'effigie de l'enfant au moineau dans « Im Schloss », le portrait de l'Enfant Jésus dont Inès, toute petite, s'est éprise, présage sa rédemption par une maternité future.

Mais il y a des heurts, des cahots, de fausses joies, de pseudoguérisons. Les scènes de détente alternent avec les moments de crise aiguë : parfois, une légère pointe de comique vient adoucir l'âpre rigueur de .la vie ; le dialogue de Nesi avec la vieille servante3 enlèvera, à une haine d'enfant, l'odieux qui s'y pourrait s'attacher. La marche ici est continue, à la situation inverse de celle du début ; comme dans « Angelika », les scènes, jusqu'au dénouement orientées vers la « réconciliation », chaque fois nous en éloignent ; puis brusquement

(1) III,60etIII,î;73suiv.

au paroxysme, la situation se retourne, et tous les destins discrètement annoncés auparavant se réalisent.

Le poète ne s'était pas plus tôt « libéré », à la Gœthe, de cette crise des secondes noces, qu'une autre épreuve, déjà, venait allonger son ombre sur sa vie. A partir de 1873, les lettres à Kuh et à Pietsch font, par moments, allusion à un chagrin qui oppresse Storm, qui l'écrase, qui l'use. Puisque lui-même a proclamé1 qu1 « un poète qui croit à sa vocation,.. « se doit de révéler au peuple précisément ses secrets les plus « sacrés », et la famille elle-même ayant levé le voile, on peut dire qu'il s'agit de son fils aîné, Hans, son enfant de douleurs.

Dès Potsdam, le père dépeignait à Môrike 2 comme « une vraie sensitive » ce « véritable enfant de poète », frêle, un peu étrange 3, avec un cœur peu banal, « fin et profond comme une « source, plein des émotions les plus intenses et les plus vraies 4». En mainte occasion, il vantera le « grain d'or qui se « dissimule sous cette gangue bizarre 5 », le « diamant de « ce cœur singulier, mais délicat 6. » Jusqu'au bout, pour ces qualités, et aussi parce que, de tous ses enfants, c'est celui qui avait le plus et le mieux connu Gonstanze 7, il lui vouera une tendresse spéciale. Son cœur se déchire quand Hans est menacé de tuberculose 8, en 68 : « en revenant de la gare « je pleurais silencieusement. Mein aller Junge ! (Storm « affectionnait, en s'adressant à lui, cette appellation) il a le « cœur d'or de sa mère 9. » Simple alerte : le jeune homme avait pu, à l'automne de 69, reprendre, à Kiel d'abord, puis à Tùbingen 10, les études de médecine commencées antérieure-

(1) Lett. du 14.juin 67 à Hans, à propos des « Tiefe Schatten ».

(2) « Mitte Oktober 54 ».

(3) « Es ist ein seltsamer Junge », à M., 15 nov. 54.

(4) B. H., 15 mars 55.

(5) A Eggers, 4 juin 69.

(6) A P., 2fév. 63.

(7) G. S., II, 154-155. — Cf. à Hans, 2 déc. 67.

(8) A P., 28 août 68 ; à Egg. lell. cit.

(9) A P., 30 sept. 86.

(10) A P., 10 déc. 66 et 20 mars 69.

ment. Mais, dans une lettre de 70 1, Hans, en passant, est qualifié de « jouisseur incorrigible » : et peu auparavant, son père lui écrivait 2 : « J'ai l'impression que, de toi, va me venir un « coup qui me fera mal. » Plus faible, en effet, que les plus faibles des héros paternels, et victime des lois d'airain de l'hérédité, — car plusieurs cas s'étaient rencontrés dans la lignée grand-paternelle8, — Hans, nous dit catégoriquement sa sœur 4. sombra dans l'alcoolisme. Il était atteint dès l'Université. Sans doute est-ce pour aller sermonner ou relever le malheureux que Storm entreprit, en mars 73, ce voyage à Kiel dont il parle au Dr Horn et qu'il donne comme « d'une nécessité inéluctable 5. » Le 5 août 74, une lettre à Kuh, (bien que tronquée), atteste que le tracas assiège encore et toujours le poète, qui pourtant « vit bravement sa vie 6. » N'écrit-il pas, d'ailleurs à Pietsch, le 15 octobre : « Ce souci me ruine corporellement. « Je suis, pour tout le reste, une nature élastique, et cela me « vaut souvent l'admiration de mes proches. Mais ce souci-là, « c'est mon talon d'Achille. »

Ces graves et perpétuelles inquiétudes n'empêchent pas le poète de continuer à créer : il s'en étonne lui-même. Il a mis, au début d'août 7, la dernière main à « une assez longue nouvelle », « Im Narrenkasten », qu'il débaptisera bientôt pour l'intituler « Waldwinkel ». Mais, dès auparavant, il a composé,

(1) A P., 5 avril.

(2) Mlle St. ne date pas la lettre. D'après ce qu'elle en dit (II, 152), il est à présumer que St. l'écrivit vers la fin de 69.

(3) Et tous à la suite, dit St. « sauf mon père ». (A Heinr. Kruse, 24 fév. 1886).

(5) 28 mars 73.

(6) D° à Kuh, 23 sept. — En arrêtant la corresp. de St. avec Hans au 26 févr. 69 dans son éd. des « Br. a. d. Kinder », (Einf. p. III), M11* G. S. nous dit que les lettres postérieures « ne sont pas faites pour être imprimées. »

(7) A Kuh, 5 août 74. — St. y travaille déjà en juin (à Rodenberg. 2 juin 74, Dte. Rundsch. tome 101 , 26 ; cf. à Kuh, 10 juin.)

d'une seule traite1, pour la « Deutsche Jugend », revue pour la jeunesse tout récemment fondée par Alphons Dûrr, « Pôle Poppenspàler2». Dans le bref épilogue qu'il a ajouté3 à « Pôle », Storm avoue s'être posé le problème ainsi : Doit-on, lorsqu'on s'adresse à de jeunes lecteurs, modifier sa manière d'écrire ? Sa réponse est franchement négative : « Si je veux écrire pour « la jeunesse — tel est le paradoxe où se formulait ma pensée, « — je ne dois pas écrire pour la jeunesse ! » Car il est antice artistique de traiter un sujet dans tel ou tel sens, suivant « que l'on s'imagine comme public Grand-Pierre ou Petitce Jean. » Le tout est de découvrir une fable qui, choisie sans penser à tels ou tels lecteurs, mais ^seulement aux exigences sentimentales de ces électeurs, soit accessible aux jeunes et excite leur intérêt 4.

C'est pourquoi Storm nous place au milieu d'une famille de montreurs de marionnettes. Il s'agit, avant tout, de nous introduire dans une atmosphère d'honnêteté cristalline parmi toute une dynastie d'artisans adroits, instruits, au cœur d'or : le vieux Geisselbrecht 5, le père Tendler, Paul Paulsen, — semblables à ceux que Storm a connus et aimés tout enfant et fait connaître plus tard à ses fils 6. L'idylle enfantine, vite nouée entre le petit Paulsen et la fillette des Tendler, Lisei aux yeux « noirs à dessécher un lac », se rehausse ici d'une note

(1) A Kuh, 24 mai 75. — Le 10 juin, St. lui annonce que « P. P. » sera tout prochainement envoyée à l'impression.

(2) Dte. Jugend, vol. IV, Leipz. 1874, p. 129 sqq., 161 sqq. Différences insignifiantes avec le texte des S. W., sauf que, p. 138 sqq., St. résumait le 3e acte et la lre se. du 4e du « Puppenspiel » de Simrock.

(4) Sur Tart.de St. à conter pour la jeunesse, v.W. Lottig (St.- Roseg ger, p. 19), E. Wilke (P. P. als Klassenlektûre, dte. Schule, 1901) et surtout « H. Wolgast, (fi Das Elend unserer Jugendlitteratur, Hambg. Selbstverl. » et « P. P. », Jugendschriftenwarte, 1907, p. 13 sqq.).

(5) Sur Geisselbrecht, (mort en 1817), v. la brochure d'O. Ladendorf sur P. P. (Leipz. Teubner, 1905) p. 21 sqq. K. Simrock, dans son « Puppensp. » suivi ici par St. donne en appendice copie d'une partie du ms. de Geisselbr. Peut-être est-ce là ce qui induit St. à faire figurer Geiss. dans sa nouv. Faust expurgé comme blasphématoire est un trait authentique de la vieillesse de Geiss. (Ladend.)-

(6) St. avait fait apprendre à Hans la serrurerie à Heiligenstadt (à P., 9 sept. 03).

pittoresque, grâce au patois sud-allemand 1 de la petite fille, et se déroule au « Schutzenhof 2 », dans les coulisses du guignol où B6 joue le classique « Puppenspiel » de Faust 3. Une réminiscence du « Grimer Heinrich 4 » passe dans la scène qui montre les deux enfants blottis l'un contre l'autre, et s'assoupissant, tête contre tète :

« La luno émergeait a nouveau, hors de la gaîne de nuages où elle était

« restée un instant cachée ; la vieille cousine pouvait donc recommencer

« à voir, du haut du ciel, et je crois bien qu'elle ne s'en est pas fait faute.

« Un rai de lune tombait sur lo petit visage qui reposait tout près du

a mien ; les cils noirs s'étalaient sur les joues comme des franges de soie ;

« la bouche, menue et rouge, respirait doucement. Seul, de temps, à autre,

« un court sanglot montait de la poitrine qu'il faisait tressaillir ; mais

« bientôt, eux aussi, les sanglots cessèrent : il était si doux, le sourire de

« la vieille cousine, du haut du ciel 5 i »

(1) St. dit ( à Kuh, 25 janv. 75) s'être beaucoup servi des « Gedichte in oberbayr. Mundart » de Kobell (Bergbleameln, Mùnchen 1865), dont quelques-unes figurent dans le « Hausbuch ».

(2) Primitivement destiné aux exercices de la « Schûtzengilde », fondée pendant les dernières années du règne du duc Adolf qui en approuva les statuts en 1586, (confirmés par Frédéric III en 1619), le « Schutzenhof » se trouvait en bordure de la Sûderstrasse (n08 42-44 actuels). Malgré une décadence progressive au XVIe siècle (pendant longtemps, elle n'eut qu'un seul membre !) la société survécut jusqu'en 1883. Transformée aujourd'hui, elle s'est fixée ailleurs (Beccau, Anhang IV, 219 sqq., Ghristiansen, 148-149 et Hus. Nachr. 15 sep. 98).

(3) St. a toujours eu une passion pour le Faust, aussi bien celui de Gœthe (à Hans, 27 juin 68 : « le plus ravissant de tous les livres » : cf. la citât, récente dans « Viola »), que le « Puppensp. » populaire (souv. inéd. d'E. Schm. Wurtzbg. 77) Il utilise ici l'adaptation de Simrock (« Dr. Joh. Faust, Puppensp. in 4 Aufz., Frankf a. M. 1846»). Il suit presque pas à pas la lre se. de Simrock, lui emprunte le début de la 2e, dont il saute ensuite les deux tiers pour aller droit au dénouement (Ichwollte Eure Magnificenz, p. 14). A la se. III (monol. de Kasperle), St. prend ledétaildela valise et tout le commencement de la se. L'accident qui immobilise le pantin se produit à la p. 15 de Simrock. St. ne revient (IV, 58) au « Pupp. » qu'avec les se. 1 et 2 pour résumer tout de suite les se. 3 (légère modif. du chant du veilleur de nuit) et 4 : certains détails ou formules sont encore tirés des se. 5 et 8.

(4) Eichentopf, Diss. 18-19, rapproche do « Gr. Heinr.» I„XI. St. connaît le Gr. H. dès 62 (lett. à Const. du 14 juin 62, cf. à Kuh, 20 mars 77).

Le drame en miniature, — un pantin, le roi des pantins, « Kasperl », détraqué par le garçonnet trop curieux, d'où àcoup dans la représentation — s'est terminé par l'amnistie accordée aux deux délinquants. Mais vont survenir, douze ans après, les vrais drames, ceux de la vie, simple grossissement de ceux de l'enfance : sans la rencontre « providentielle » de Paul, dans la ville même où le père Tendler a échoué avec ses marionnettes, le pauvre vieux, sur une accusation fausse, finirait sous les verroux, victime de l'injustice sociale 1 et des « fonctionnaires », son existence qui pourrait servir de modèle à tant de bourgeois 2. Deuxième assaut : se détachant de plus en plus à l'arrière-plan de la nouvelle stormienne, le chœur de la malveillance, du préjugé, des commérages. Lisei, fille de « gens errants », lui fera tête, une fois devenue, envers et contre la cohue des sots, la femme de son petit camarade de jadis, et elle ne laissera même pas la différence de religion être entre eux une pierre d'achoppement 3. Le plus meurtri sera de nouveau le père Tendler, dont « le cœur d'enfant est trop bon pour ce bas-monde », et qui ne saurait venir à bout des hommes que que s'ils avaient, eux aussi, des fils de fer au bout de la tête 4. Le vieil idéaliste s'entête à donner, dans cette « époque sans piété », des représentations de son guignol. Une bande de chenapans, vite renforcée par la foule, stupide et lâche comme toujours, ricane, siffle, s'ameute contre lui. C'est bien ! désespéré, il vendra ses marionnettes, mais il a compté sans l'inépuisable méchanceté humaine, et il assiste, la mort dans l'âme, à leur profanation. Son gendre les lui rachètera, une par une, mais le charme est rompu — le Passé est le Passé — , et puis, sa préférée, Kasperl, manque à la collection ! C'est seulement sur

(1) L'épisode de la mendiante recueillie et hospitalisée a été vécu par lesSt. (v. B. H.,8 fév. 64).

(3) C'est ici que se trouvent (en haut de la p. 88 -cf. une phrase de la p. 74) les quelques lignes que Diirr avait demandé à St. de supprimer et que St. a rétablies dans la « Buchausgabe » ( v. IV, 100). — Le patoisement de Lisei, disparu quand elle est jeune fille, reparaît quand elle accepte la main de Paul (IV, 85-86).

sou cercueil qu'une main inconnue lancera, parmi les fleurs, la poupée retrouvée 1, « comme pour annoncer qu'après le « guignol d'ici-bas, un autre spectacle, là-haut, allait commence cer », comme pour annoncer aussi, outre l'éternelle félicité, en une autre existence, « des bons qui se reposeront de leur labeur 2 », leur revanche posthume dès cette terre : survivance en des enfants et petits-enfants aux âmes d'élite, tandis que les vauriens, éternels errants, finissent dans la déchéance et le marasme.

Il faut relever, dans cette « Erinnerungsnovelle » type, un perfectionnement croissant, de ce que les Allemands appellent « l'art de motiver ». Déjà pour « Viola Tricolor », nous avions constaté, dans la description, une liaison toujours plus savante. En vertu du même principe esthétique de coordination, en souvenir surtout de cette théorie hoffmannesque et kleistienne que hasards bons et mauvais s'enchaînent suivant une fatalité imprescriptible, le fait le plus menu pouvant devenir générateur d'événements formidables, le poète, de plus en plus, ne tolère dans sa nouvelle que ce qui y est rigoureusement justifié. Le tout jeune narrateur de l'introduction3, qu'est-ce qui l'attirera chez les Paulsen ? Les leçons et la conversation du tourneur-mécanicien, sans doute, la beauté autumnale de Mme Paulsen aussi : mais encore, il apprécie, chez ses amis, certaine farine succulente inconnue dans l'Allemagne du Nord ; ainsi Paulsen enfant apprécie en Lisei la bonne petite amie au riant minois, mais plus peut-être (vu son âge) l'initiatrice au monde enchanté des marionnettes. Certaines descriptions circonstanciées, chez « Pôle », pourraient surprendre à si longue distance : mais on nous signale, chez lui, cette particularité, que beaucoup de souvenirs d'enfance sont restés particulièrement vivants dans sa mémoire. La nouvelle, petit univers où nul rouage n'est inutile, n'admet plus rien qui ne concoure

(1) Kuh dit à St. (G janv. 75) qu'il a fait de Hanswurst, sous le rapport humain et poétique, ce que Leasing et Justus Môser ont fait de lui au point de vue littéraire et esthétique.

(2) IV, 97. C'est au pasteur que St. prête ces paroles.

(3) On voit difficilement en quoi cette introduction nuit à l'unité du récit, comme le veut Goldstein, Diss. 107.

à l'effet d'ensemble : elle ne supporterait pas plus, par exemple, une seconde description de la salle de spectacle qu'elle ne néglige de nous faire trépigner d'impatience, nous, les deux enfants et les spectateurs (pour des raisons différentes) avant le lever du rideau. Sous couleur d'interruption comique et accentuée par l'accent de Leipzig, une réflexion glissée par un spectateur saxon décèle à tous que le père Tendler a modifié son texte habituel. Le préambule mentionne-t-il, comme en passant, un fils de Paulsen apprenti dans une ville thuringienne ? Moyen d'indiquer, à l'avance, que les Paulsen ont des liens avec la région où se jouera le petit drame de l'incarcération ; moyen aussi de nous marquer, de prime abord, que la vie a offert de belles revanches aux enfants du père Tendler, comme nous le confirmera l'épilogue, retour à l'atmosphère sereine et patriarcale du prélude. Des rencontres comme celle de Pôle et des Tendler en plein Eichsfeld ne sont pas plus invraisemblables, plus « providentielles », que celles de la réalité quotidienne. L'élargissement du pauvre vieux, le petit accident qui contraint Lisei à passer la nuit chez l'hôtesse de^ son ami, plus tard le mariage des deux compagnons de jeux et les infortunes de l'inoffensif Tendler, tous ces faits apparaîtront comme évidents, inéluctables, conséquences toutes naturelles de l'universelle causalité. L'agencement de la nouvelle stormienne tend, toujours davantage, à copier celui de la vie.

N'était le tracas que lui amenait son fils aîné, Storm se serait senti pleinement heureux en cette année 1874. Il vivait avec sa femme une vie d'intimité toujours plus cordiale *, ses deux vieux parents se portaient à souhait ; Karl, le musicien, promettait sa visite pour juillet, et depuis Pâques, son fils Ernst avait obtenu de débuter comme « Referendar » sous la direction paternelle. Savourant de près son union parfaite de cœur et d'intelligence avec son deuxième fils, le poète revenait à une sorte de jeunesse, et, le jour anniversaire de la naissance de

(1) A P., 15 oct. 74.

sa fille Lisbeth l, il s'écriait : « Ce soir, jeunes filles 1 moi et « mon « Referendar » au milieu d'elles ! »

N'empêche qu'une brume de pessimisme flotte sur « Waldwinkel 2 », son « orageuse nouvelle d'été ». « Ce pessimisme, « explique-t-il 3. s'empare quelquefois de moi, par accès, mais « passagers seulement. » On le lui a reproché 4 (quoiqu'il se soit trouvé certains juges 5 pour regretter au contraire dans le dénouement un manque de brutalité). Toutefois, Kuh, l'auteur de cette réserve, et quelques autres appréciateurs — et non des moindres — : Paul Heyse 6, Pietsch, G. Relier 7 même, surent, dès l'abord, goûter la délicatesse, « die filtrierende Kimst der Darstellung » comme disait Kuh 8, en respirer le parfum musqué de fleur sauvage. « Allez vous cueillir en lisière « de la forêt une branche d'épine-vinetteavecdes baies rouges, « assez grosse pour faire un bouquet, conseillait Storm un « jour à son ami Petersen 9. Cette branche, mettez-la dans « l'eau, devant vous, sur votre table de travail ; c'est l'incar- « nation même, la couleur de l'automne. J'en ai une chez moi, « sur la commode de noyer, et elle me plonge à nouveau dans « l'ambiance de Waldwinkel ».

« La mélodie n'est pas absolument à la hauteur des variations brodées sur elle », «écrivait Heyse: et Storm en convenait.

(1) A Kuh, 10 juin 74.

(2) Parue dans « Dte. Rundsch. », n° d'Oct. 74. Aucune modifie, importante, en dehors du titre.

(3) A Kuh, 27 nov. 74.

(4) St. à P., 15 oct. : « Der W., der dir so gefallen, wâhrend andre den pessimistischen Ausgang schelten. »

(5) P. ex. Kuh, à St. 6 janv. 75.

(6) H. appelait « W. » : « peut-être le plus extraordinaire morceau de virtuosité qu'ait St. à son actif » (lett. de St. à Kuh, 27 nov. 74).

(7) V. Kuh à St., 6 janv. 75. N

(8) Ibid.

(9) G. S., II, 172. — Petersen, Regierungsrat à Schleswig : Baechtold l'appelle « l'ami des poètes (Kellers Leben. . . III, 287) : il est en relations avec Heyse, Geibel, Kl. Groth, W. Jensen, connaît Keller depuis 75 : Jensen l'a mis, en 68 (Gornm. G. S.,) en contact avec St. Keller (à St. 13 août 78) le définit : « ein Satan mit Aquarellieren und glucklichem Enthusiasmuswesen ».

Le motif initial lui venait tout droit de la vie réelle, d'une impression d'audience 1 (tentative de séduction exercée sur une adolescente de 15 ans par son tuteur, un maître d'école). Richard, ce Faust en veston et chapeau mou, savant amateur et voyageur, « emballé » fourvoyé un moment dans la politique 2, qui, marié et trompé, a brûlé la cervelle au complice de sa femme, Richard a, en dépit — ou à cause — de ses quarante ans, reçu le coup de foudre des ryeux gris et durs, — « scientes bonum et malum » — de l'étrange Franziska Fedders, à peine formée, à peine jolie. Dans un éclair, il s'est vu installé avec l'orpheline, qui l'irrite et l'attire, à « Waldwinkel », un pavillon perdu au milieu des arbres, dont son ami le juge vient de l'entretenir ; et, chez cet impulsif, vision et réalisation, c'est tout un. Indirectement — toujours comme au préambule d' « Im Schloss », — nous suivrons les débuts de la liaison, au moyen des réflexes : conversations à l'auberge du village le plus voisin 3, mais surtout, très finement, par l'attitude des animaux de la forêt : un jeune cerf, deux coqs de bruyères, Maître Renard et sa nichée.

Du bureau du bourgmestre au plus profond des futaies, en pleine solitude poétique, du dialogue humoristique entre les deux camarades de jeunesse au duo d'amour fiévreux, passionné, nous avons fait le même saut que du wagon cahotant de « Von heut' und ehedem » aux mignardises de l'époque des robes à panier et des clavecins. Ainsi, du dehors au dedans 4

(1) A Kuh, 27 nov. 74. — G. S., II, 172.

(2) IV, 104. V. Ad. Stern, Stud. 96. — Schùtze (184) rapproche du début de « Dicht. u. ihre Gesellen ».

(3) IV, 120-121. C'est la technique de Gœthe dans l'exposition de « Goetz».etd' « Egmont», avec lesquelles les p.p. 110-113 de St. ont beaucoup d'analogies. Noter ici, pour reposer le lecteur de la description à l'imparfait, l'emploi du présent : la forêt, être vivant, nous conte ses impressions jour par jour.

(4) Le 10 juin 74 (lett. à Kuh), St. hésitait entre deux méthodes : « Si, en effet, « Viola Trie. » doit aller du dedans au dehors, celle-ci (W.) « doit aller du dehors au dedans, à la manière d'une romance, de façon à « ce que les deux motifs ne fassent que poindre sous l'enveloppe exté- « rieure ; mais peut-être bien sera-t-il impossible de soutenir de façon « conséquente cette façon de procéder dans toute la nouvelle. »

le poète ramène peu à peu L'action vers l'œuvre de séduction, savamment accomplie vis-à-vis de Richard — et même de la vieille servante sourde —par l'Eve dangereuse au corps trop jeune, à Pâme trop vieille. Nouveau Tristan, nouvelle Isolde 1, ils vivent, seul à seule, noyés dans la forêt luxuriante et protectrice 2 :

« Rien ne venait rompre l'infini silence qui les entourait, sauf, de temps « o. autre, le glissement d'une couleuvre ou, au loin, une branche morte qui « craquait ; dans les feuillages, les oiseaux étaient tapis et les papillons « restaient suspendus aux buissons, les ailes éployées.

« A la lisière de la forêt, les églantines au rouge profond venaient « d'éclore, en un foisonnement inaccoutumé. Lorsque, sur leur chemin, « ils en rencontraient Fodeur lourde, elle et lui se prenaient les mains, et » levaient, sans rien dire, leurs yeux brillants l'un vers Fautre. Ils aspi- « raient l'air de cette solitude, ils se sentaient les seuls êtres, homme et « femme, dans ce monde de rêve 3 ».

Ce rêve, tel du moins qu'il miroite devant Richard, le lutin ravisseur caché dans les blés mûrs le menace. La fleur qu'on ne cueille qu'à deux 4, la fleur surgie des profondeurs mystérieuses, elle se fane vite, aussi fugitive que le papillon poursuivi, sur la lande, par le « Primaner » épris de Lore. Une noce qui traverse la forêt, l'invitation à danser d'un jeune forestier,

(1) Cf. Schûtze, 185. — La description qui suit peut-être rapprochée du poème de Gottfried, chant XXVII « Die Minnegrotte », v. 16736 sqq., 16810 sqq., 16875 sqq., 17142 sqq., éd. Kurschner.

(2) E. Schmidt, Ch r. 439 ; ce sont les forêts domaniales du parc de Hanerau qui ont servi de modèle à St. — (Les impressions du séjour d'août 73 à Hademarschen sont encore toutes fraîches chez lui).

(3) IV, 134-135. Kuh avait reproché à St. (6 janv. 75) la place un peu excessive qu'occupait le paysage dans la nouvelle, contrastant par son charme magique avec la nuance sombre du sujet. A Kuh (25 janv. 75) et à Petersen(G.S.,II,172),St. réplique que s'il a donné une telle ampleur à la description de la forêt, c'est afin d'accentuer l'impression d'isolement qui doit peser sur toute l'œuvre. Aussi bien, ajoute-t-il, mes descriptions empêchent-elles l'action d'avancer d'un pas ? — W. Dreesen (Diss. 93-94) observe que, de cette solitude forestière, St. dégage précisément l'atmosphère de sensualité discrète qui épand ses effluves sur toute la nouvelle.

(4) IV, 123. Passé dans S. W. VIII, 314 sous le titre : « Corpus suecica ». Rapprocher ce titre de « Datura Suaveolens » de Môrike, I, 84.

une attaque de rhumatisme qui immobilise Richard et précipite sa résolution de s'attacher définitivement sa compagne 1: il n'en faut pas plus pour que se détache du quadragénaire l'indifférente au cœur vide, pour que s'ébauche, dans les halliers, l'intrigue avec le forestier aux dents pointues comme celles de la « Slovaken-Margreth. » Les minuscules pieds d'Elfe qui, tels ceux d'Anne-Lene ou de Lore, ont ensorcelé l'homme sur le retour, iront rejoindre là-bas, le séduisant chasseur, avant même que Richard n'ait pu exécuter ses desseins 2. Mille symptômes, fournis tant par la réalité que par le rêve 3, mais imperceptibles aux idéalistes aveuglés (ainsi le vieux Tendler), n'ont pas fait prévoir au savant livresque la trahison, inscrite d'avance sur la tapisserie du « Narrenkasten », — de ce logis de la Déraison où seuls, entre un rêveur chimérique et une réaliste sans scrupules, une vieille sourde romantique et un chien représentent l'équilibre du cœur et de l'esprit! «Oublier « et être oublié 4 ! — quiconque mène longue vie sur terre aura « toujours l'un et l'autre à apprendre et à souffrir»: sans doute, mais, malgré les absurdes on-dit de la foule, constamment prête

(1) IV, 137-138 et 145 sqq.

(2) L'épisode du bal a précipité la trahison de Franzi. La technique de T « Andeutung » en indique très légèrement les étapes : la sortie de Franzi à la recherche de la fleur, ses absences toujours plus fréquentes et prolongées, son air de fatigue (IV, 149), le coup de fusil, signal du forestier (IV, 150), les regards et les gestes de la jeune fdle au retour de ses rendez-vous (IV, 151-152). La lecture de la lettre écrite par Richard au bourgmestre déclenche l'évasion, après une courte lutte intérieure chez Franzi (IV, 153-154) et l'irruption nocturne du forestier dans sa chambre (IV, 155-156). La seconde entrevue avec le bourgmestre détend le lecteur avant l'accumulation des signes annonciateurs de la catastrophe (IV, 159 et suiv.) et la catastrophe elle-même, aperçue par Richard et nous dans un demi -rêve.

(3) Cf. IV, 120 et 136 : velléités d'évasion chez Franzi. Toute la nouvelle n'est qu'un jeu de bascule à alternances régulières, entre Rêve et Réalité. *

(4) IV, 138. — S. W. VIII, 270 « Spruch des Alters » (n° 1). — La pièce IV, 139, figure dans les S. W. VIII, 271, sous le titre : « Spruch des Alters » n° 2. Le tableau cité a existé (dit Schûtze, 187) dans la maison de la « Hohle Gasse. » — Cf. la crainte de l'oubli chez Inès, dans « Viola Trico lor ». — « In bôser Stunde » (S. W. VIII, 219) pourrait servir de conclusion à « Waldwinkel ».

à faire gorges chaudes de l'idéalisme1, celui-ci sera proaipto-

ment vengé ; car le ravisseur de Franzi apparaît comme un

dangereux coureur de cotillons, et qui a « tout l'air do no pas

\ ouloir se contenter d'une seule 2 ».

La fécondité de Storm, en cette période, tient du miracle. « WaMw inkel », écrite (dit Schûtze 3, vraisemblablement sur une confidence de l'auteur) comme en une ivresse, paraissait à peine dans la « Deutsche Rundschau » tout nouvellement fondée, que se préformait, dans le cerveau du poète, ce « quelque chose » qui devait être « Ein stiller Musikant 4. »

Entre ces deux œuvres6, un triste événement aggravait encore ce « souci intérieur » dont le poète nous a entretenus. Dans la nuit du 14 au 15 septembre, raconte le poète, « à cette « même heure de minuit où, 57 ans auparavant, moi, son fils, « je lui naquis6», mourait Johann-Casimir Storm, entouré de ses enfants et petits-enfants.

« Son lit de mort se trouvait à quelques pas seulement de l'endroit où « il avait été jadis uni à notre mère ... Il dormait très doucement : à son « chevet se tenait son plus jeune fils, son médecin en même temps, et moi « à côté de lui ; notre père sommeilla, toujours plus silencieusement, en- « core une heure et demie environ ; puis le souffle s'arrêta, sans que le « moindre mouvement eût été visible ; mon frère se pencha sur sa bou- « che, et dit : « il n'est plus nôtre 7. ,, — Une longue vie de labeur « et de bénédictions est close... Le soir du, 15, nous l'avons mis

(2) St. se reprochait (27 nov. 74, à Kuh) d'avoir fait enlever Franz, par une personnalité « peut-être un peu trop subalterne » (D° G. S., II, 1 72). On a souvent rapproché ce motif d'une scène de < Dicht. u. ihre Ges. I p. 557 (le coup de feu comme salut, p. 558).

(4) A P., 15 oct. 74. — St. écrit à H. v. Preuschen (8 janv. 75) et à K. (15 janv.) qu'il travaille au « st. Musik. » Le 12 fév. (lett. à H. V. Pr.)

.la nouv. vient d'être envoyée à Westermann (cf. Vendredi-Saint, à Kuh, où St. parle de « fin janvier »). Elle paraît dans les « Monatsh. » d'août 75. Différ. insignifiantes avec les S. W.

(5) A H. v. Pr. 8 janv. 75.

(6) A Kuh, 18 sept. 74. Mêmes détails, souvent mêmes termes dans lett. à P. du 15 oct. 74.

(7) Cette traduction rend très imparfaitement la phrase originale ; « Wif haben ihn gehabt. »

« dans le premier cercueil ; nulle main étrangère ne Ta touché

« pour cette opération. Son vigoureux petit -fils Ernst enleva du lit

« sur ses deux bras, le pauvre corps tout amaigri et, tandis que mon plus

« jeune frère tenait dans ses mains la tête de notre cher père, avec ses

« cheveux encore absolument noirs, le plaça dans le cercueil préparé

« d'avance. C'est ainsi qu'il le soulevait, pendant sa maladie, tandis qu'on

« faisait le lit: alors, son grand-père passait son bras autour de lui et lui

« disait affectueusement : Je te remercie, mon cher fils. C'est dimanche

« que nous l'enterrerons. »

- Le vieux Storm laissait à ses fils le soin de se partager son bien à l'amiable :

« Alors, nous, les quatre frères, nous sommes passés dans son vaste « bureau, situé dans le pavillon d'à côté, dans son vieil antre obscur « d'avocat, comme disait en manière de plaisanterie son jeune ami, « 1' « Appellgerichtsrat » Hall, de Kiel, qui le chérissait comme un père ; « et, à la place même où, de si longues années, nous l'avons trouvé, le « cœur chaud et la main prête à secourir, nous avons justifié, par une « entente vraiment fraternelle, la confiance que nous manifestait son « manque voulu de précautions. Avec une émotion profonde, nous recon- « naissions dans ces papiers, en apparence purement d'affaires, la main « prévoyante du cher disparu. »

Deux jours après les obsèques, tous à la ronde viennent rendre hommage à leur bienfaiteur :

« Le plus beau soleil d'automne, sous lequel les feuilles se détachaient « doucement pour se poser à terre tombait sur son cercueil ; suivant l'an- « tique coutume, les cloches sonnaient et les bateaux du port avaient « pavoisé à mi-mât ; quatre fils, quatorze petits-fils et petites-filles mar- « chaient derrière le corbillard ; la tombe disparaissait sous les couronnes « venues de tous côtés. Le pasteur, au bord de la fosse, a pu sans « crainte lancer comme il l'a fait, dans cette paisible journée d'automne « la parole : Où est-il, dans le vaste cercle d'hommes qui entoure ce « sépulcre, celui qui ne pourrait pas attester que le défunt a loyalement « servi ? »

L'épilogue, nous l'avons dans ces lignes du poète à son fils Karl, en date du 30 Septembre :

« Depuis, le jardin de la « Hohle Gasse » m'apparaît vraiment comme « un « jardin du Passé ». Il me semble, quand je m'y trouve seul, que, « du bas, vont surgir des morts aimés, Constanze, comme quand elle était « belle et vivante. Moi-même, je me sens maintenant infiniment plus près « du tombeau. »

« De quelle source magique viennent donc vos lettres,

qu'elles annoncent joie ou tristesse ? » demandait Kuh 1 à la lecture du récit venu de Husum. — Pour se remettre de ce uouveau coup, un peu avant la mi-octobre, Storm quitta la ville, avec sa fille Lisbeth. Il -se rendait à Hademarschou. Il passa là, en promenades ou à la chasse, sur les talons de son neveu. « quelques jours d'automne vraiment dorés 2. » Il rentra par Schleswig, où sa femme était venue l'attendre. A la cathédrale ils vécurent une heure précieuse à contempler dans tous ses détails l'admirable autel sculpté par Hans Brùggemann 3, tandis que l'organiste, leur ami Stange, faisait, à leur intention, mugir les tempêtes du grand orgue à travers les voûtes 4. Cette impression ne sera pas perdue pour St.

« Ma nouvelle, écrivait Storm à Hermione von Preuschen 5 « en parlant du« Sliller Musikant », traite du conflit entre le « savoir et le non-pouvoir. » Ce conflit, Storm avait malheureusement pu l'observer chez l'un des siens, et des plus chers : chez celui qu'il appelait « mein armer Junge 6 », son troisième fils, Karl, lui aussi « stiller Musikant » comme Christian Valentin, lui aussi un doux et un timide. Unamid'enfance7 nous décrit Karl à douze ans, en 1865 8 : c'est un enfant pâlot et chétif , dont les bras maigres sortent d'une blouse aux manches trop courtes. A la « Gelehrtenschule », il éclate en sanglots quand le maître s'emporte : à quatorze ans, il sera encore en « Quarta », et sans y briller 9 ! Aussi son père le garde-t-il a la

(1) A st., 1er oct. 74.

(2) A P., 15 oct. 74.

(3) Destiné au « Stift » de Bordesholm ; le duc Christian-Albert, à l'ouverture de l'Université de Kieî, le fit transporter à la cathédrale de Schleswig. Taillé à plein chêne, il mesure, jusqu'à la croix, 15m 70 : il est large de 7m78. Ses 22 compartiments, renfermant des centaines de personnages, représentent diverses scènes bibliques, principalement la Passion. V. Sach et Voss, ouv. cit. sur Brûgg.

(4) V. Renate, V, 8, suiv.

(5) 12fév. 86.

(G) Lett. à U. v. Pr. du 20 sept. 77 et à Keller du 21 déc. 84.

(7) Ferdinand Tônnies (aujourd'hui prof, à l'Université de Kiel), dans Dte. Rundsch., 1899, 461 sqq. . .

(8) Né le 5 juin 53, à Husum, tout de suite avant le départ pour l'exil, Karl est mort à Varel (Oldenburg) le 17 avril 99.

(9) A Pietsch, 10 août G7.

maison, pour y activer son instruction, et particulièrement, puisque telle est sa vocation, son éducation musicale. Par malheur, le poète, tout en nerfs, n'était pas professeur très patient. « Il avait la main leste, rapporte une de ses filles qui « l'avait eu pour maître de français 1, et souvent, la séance se « terminait par un « Flegel ! » lancé d'une voix courroucée. » C'est dire que le pauvre Karl eut maintes fois à pâtir de la pédagogie paternelle. Précisément, il était de ceux qu'il eût fallu mener par la douceur et l'encouragement. « Il n'est pas sot, disait son père ; ce qui lui manque, c'est' la faculté de se concentrer sur un objet 2. » Sensé, en effet, avec un goût très délicat, l'enfant comprenait et s'assimilait si lentement les choses enseignées qu'au printemps de 70, on songea, malgré ses dons musicaux 3, à lui faire abandonner la partie 4. — Si Karl n'arriva jamais à « maîtriser son jeu », il n'en poursuivit pas moins les études commencées. Depuis 68, il travaillait avec le nouvel organiste de Husum 5 : en 71, ses parents l'embarquèrent, une cousine et lui, pour Leipzig. Son ami Tônnies, à qui nous empruntons la plupart de ces souvenirs, l'évoque, au départ, sur le quai, tenant à la main son canari en cage et se débattant comme il peut au milieu des embrassades des tantes, cousines, amis et connaissances venus lui faire conduite. — C'est à Stuttgart, à la fin de 73, qu'il rencontra, beaucoup plus qu'au célèbre Conservatoire saxon, un maître pour le comprendre 6 et un milieu qui le mît à l'aise. Son caractère (« Ich bin einmal das Gegenteil von schneidig », disait-il de son air résigné) sympathisait davantage avec celui desAllemandsduSud. On lui découvrit delà voix : un baryton pas très fort, mais d'un beau timbre, bien sonnant, avec des accents profonds, venus du cœur 7. Il commença à suivre des

(2) Tônnies, arl cit.

(3) Mêmes extérieurs : il avait, p. ex., une vraiemain de pianiste. (4)' A P., 5 Avril 70.

(5) A P., 30 sept. 68.

(6) Georg Scherer, dit St. à P., 26 déc. 73. — Cf. « Es waren 2 Kônigskinder », V, 226, 229-230.

(7) Cf. St. à P., 24 sept. 76.

classes dé chant» à Berlin l. Mais ce malchanceux se trouva presque aphone à la suite d'une atteinte aux bronches, en 1S77. et sou père semble avoir eu, d'avance, l'intuition de sou avenir, quand il nous montre Christian Valentin enseignant, sans chauler lui même, mais avec soin et goût, l'art qu'il ne peut pratiquer personnellement 2. Au piano, résultat analogue, ou pou s'en faut : jamais Karl ne put arriver à la virtuosité musicale, à la sûreté dans l'aisance, indispensable à l'exécui ant. En revanche, il jouait avec finesse les « doux » de la musique : Mozart d'abord (au moins le Mozart des sonates 3), Schubert, certaines œuvres de Brahms : les passages « piano » étaient ceux qu'il interprétait avec le plus de charme. Au demeurant, âme d'artiste, aimante et naïve, voire même sensibilité de poète (il avait composé quelques vers ingénus et frais 4), mais prisonnière d'un corps débile et un peu gauche. Avec cela, une sorte de « rouerie », d'ironie douce qui était sa façon de se défendre contre la vie 5. Fut-il vraiment malheureux ? Après la crise qui lui coupait la voix, en 77, il alla s'installer à Oldenburg, puis, à l'automne de 78, à Varel, petite ville voisine qui lui convenait mieux : là, professeur apprécié, réchauffé par l'affection fidèle d'une sœur, il paraît bien avoir trouvé, jusqu'à sa mort précoce, la félicité silencieuse où finissent tant de personnages stormiens.

Tel Christian Valentin : et, une fois de plus, la poésie, après avoir reproduit la vie, en vient à la précéder et la réaliser par anticipation. Si la nuance d'âme de Marthe se reflétait dans

(1) AH. v. Pr., 5 nov. 77.

(2) Cf. à Er. Schmidt, 13 iuillet 84.

(3) Dès le 30 sept. 68, St. annonce à P. que « Karl joue tout à fait gentiment le presto d'une sonate de Mozart ».

(4) Ceux que cite St., IV, 196, ont ét6 réellement l'œuvre de Karl, dit Tônnies dans son art., et il ajoute que le poète les lui a montrés manuscrits. D'autre part, Lichtenstein, Prog. 13. affirme que Tônnies a été trompé par sa mémoire, que la poésie « Der Felsen » qu'il a retrouvée dans les papiers du poète, et qu'il reproduit in extenso, datée : « Heiligenstadt, printemps 1864 », a simplement inspiré St., entre autres pour le « Veilchenplatz ».

(5) Tônnies, arl. cit.

ses lectures, Valentin, ce pâle aux yeux blonds, sera un fanatique du « Liechtenstein » de HaufT, des doux « Frûhlingslieder »de Uhland 1, et des poèmes de Hôlty 2 où règne « un silence de cimetière. » Aux musiques turbulentes, il préfère la clarté simple d'un Haydn ou d'un Mozart. Les « intimités » d'un Ghodowiecki l'enchantent. Sa chambrette elle-même, modeste, paisible et blanche, est l'image de l'âme limpide qui habite en son corps souffreteux3. Si peu armé, cet éterne^ enfant, que sera-t-il devant la vie ? L'abîme se marque entre son rêve et le réel : dès son enfance, dès les années de cet apprentissage artistique décrit avec des souvenirs vécus, mais aussi avec des réminiscences d'E. T. A. Hoffmann 4 et de Grillparzer 5. Même désaccord chez la Signora Gatarina, qui possède, malgré un gosier épuisé, une âme toute pleine encore

(1) V. éd. Er. Schmidt, p. 29, les n°« 1, 2, 3 et 5.

(2) Dans sa bibliothèque, St. possédait une très jolie petite éd. de Hôlty (Cari Meyer, 1858), en tête de laquelle il avait collé le portrait de H. par Chodowiecki (tiré du <(Musenalmanach » de Voss pour 1773). En dessus, il avait transcrit un passage d'une lettre de Bûrger à Boie, du 11 oct. 1777, avec la réponse de Boie, datée du 15. Sa bibliothèque renfermait également un roman de Fr. Voigt sur Hôlty.

(3) IV, 170-171. Cf. Valentin et le'Josef Berglinger de Wackenroder, dans les « Herzensergiessungen eines kunstliebenden Klosterbruders. »

(4) « Kreisleriana, 2. Teil, Nr. 7 : Joh. Kreislers Lehrbrief » : le récit de Féducation musicale du jeune Kr. : quoique sentant très profondément la musique, il n'arrive à aucune virtuosité technique, et son père renonce à le former. Dans « Die Fermate » pareillement, un jeune homme épris de vraie musique, est rabroué par un oncle qui a entrepris de le former. — Description de concert dans « Kreisleriana, 1. Teil, Nr. 2, Ombra adorata, 29 « et « Die Fermate », où le soliste est interrompu par l'accompagnateur, qui lui coupe son trille au plus bel effet.

(5) Au retour de son voyage à Salzbourg, (à Kuh, 1er sept. 72), St. lit des poésies de Grillparzer. Sont-ce les poésies qui l'amènent à lire « Der arme Spielmann ? » Les analogies sont indéniables : vie à l'écart,- culte pour les vieux maîtres, jeu insuffisant (le musicien de Grillp. a « einen langsamen Kopf »), enfance rudoyée par le père, leçons données au fils d'une ancienne bien-aimée. Même technique du récit : le musicien narrant son histoire jusqu'à l'époque où débute la nouvelle : puis le poète se chargeant de nous raconter ses dernières années et sa mort.

de pure musique l. Ni plus ni moins que le montreur de marionnettes Tendler à sa dernière représentation, Christian Valentiu se brûle les ailes à vouloir jouer, un soir, en public 2.

« Und sie gênas. . . » A son âme guérie, l'incorrigible idéaliste peut certes appliquer le vers du patriarcal Glaudius 3. Il a raison : « la vie ne Ta pas trop malmené », puisqu'elle lui a permis de finir l'automne de son âge, non seulement dans la compagnie de ses chers classiques — poètes ou musiciens, — mais entre deux admirations : celle de la vieille Catarina « qui a chanté devant Mozart »,et celle de la fillette d'Anna, — Anna, son ancienne « filia hospitalis » pour qui il brûla, naguère d'une passion jamais avouée. — Et cette enfant qu'il élève pieusement à l'Art, va lui assurer mieux qu'une demi-compensation. Lui mort, elle fera, devenue une belle et émouvante cantatrice, revivre ses œuvres, autant dire son âme simple et suave comme la violette 4, devant des centaines de visages qui sentiront passer sur eux « comme une joie silencieuse 5. » Cette apothéose, cette réalisation posthume de son rêve, il la devra, comme le personnage principal d' « Eine Malerarbeit », à l'Art, — l'Art qui résout en harmonies la souffrance des humbles 6.

Au moment même où il envoyait cette nouvelle à Wester-

(1) La ressemblance entre Catarina et la « Demoiselle Meibel » de « Die Formate » n'a pas échappé à Eichentopf, ni à Baesecke (art. cit. 520-521). Tout concorde : physique, voix, étoffes criardes, tabatière (chez St. bonbonnière IV, 174), interjections italiennes. — cf. aussi un personnage de Turgenjew : Pantaleone, le vieux comédien italien dans les « Bouillonnements printaniers ».

(2) Souvenirs manitestes du « Gesangverein » de St. dans les détails de la préparation du concert (IV, 184) et dans l'exécution des chœurs (IV, 187).

(3) « Nach der Krankheit « 1777- 3e part, du « Wandsbecker Bote».

(4) Cf. IV, 178, 197, 201. Cf W. Dreesen! 92.

(6) IV, 181 et 199. St. écrivait à E. Schmidt, le 26 juin 1880 : « Je pensais, à vrai dire, que la conclusion empoignerait plutôt qu'elle ne toucherait. » Plus loin, il pose en principe qu'une nouvelle qui vise au tragique

mann, Storm rentrait de Segeberg 1. Un nouveau deuil de famille l'y avait appelé : le grand-père Esmarch, à son tour, venait de mourir. A revoir ces lieux, cette maison, ce jardiu où tout lui rappelait Constanze, en s'arrêtant, au retour, dans une auberge de la lande où il se souvenait jadis avoir fait joyeuse halte avec la femme aimée, le poète s'était senti assailli d'une mélancolie que les charges présentes rendaient plus lourde à porter encore 2. Il s'en libère, à la manière gœthéenne, par les quatre strophes « Uber die Haide 3. » En dipodies lourdes et sourdes 4, résonne le pas lassé du voyageur traversant la lande par cette journée d'automne aux brouillards fantastiques, où l'herbe est noire et le ciel vide]—, la lande où il a passé en mai. Printemps, vie, amour, tout s'est enfui à tire-d'aile. Comme dans « Ostern », dans « Abseits », dans « Julj », comme souvent dans sa prose, Storm ne lance qu'à la fin le trait de lumière qui éclairera le symbole resté obscur 5.

Universelle fragilité, absorption de tout ce qui vit par le néant, telle est encore la dominante dans les quelques lieder qu'avec « Uber die Haide » englobe, cette même année, la cinquième édition des « Gedichie 6. » — Que signifient ces chuchotements mystérieux 7 entendus par le poète dans son som-

doit ébranler, comme la tragédie, et non toucher. Or, sa sensibilité, à lui, l'entraîne presque toujours à' toucher plus qu'à secouer son lecteur. Néanmoins, il revendique pour le poète le droit de viser aux deux effets à la fois : « ainsi le « st. Musikant », où la se. du concert, l'apothéose comme « vous l'appelez, touche et ébranle à la fois, ou plutôt tient des deux, car « elle a je ne sais quoi qui nous élève. »

(1) Le 12 février 75. (à H. v. Pr., d° même jour à H. Speckter).

(2) A Kuh, janv. 75, et G. S., II, 113.

(3) Ged. (5^ éd.) 173. — S. W. VIII, 273.

(4) Herrm. 123. Peyn, Diss. 31 , rapproche d'Eichendorff, I, 262 (« Grùn war die Weide, Der Himmel blau ... »} ; analogie de thème et de mètre.

(5) Herrm.' 11 3. — L'obsession du souvenir de Const. reparaît dans la lett. à P. du 30 Avril : St. rappelle l'époque (août 61) où P. fit le portrait de sa femme, tandis que lui lisait « Die Idylle am Bodensee ».

(6) « Ged. 5. vermehrte Aufl., Berl. Geb. Paetel, 75 ». Nomenclature des pièces nouvelles dans Herrm. 160.

(7) « Es ist ein Fliistern », VIII, 272.

taeil ? Mots d'amour, ou malheur qui s'avance? — Un joli souvenir, de Heiligenstadt sans doute : elle et lui, assis la main dans la main au seuil de la Corêt, près d'une source, par un lumineux mal in de juin, an chant, des merles :

— Die Kinder klein und klein die Sorgen — ■ Ce coin lointain, caché dans les ombres vertes, qui sait si Ton n'y retrouverait, pas, aujourd'hui encore, le paradis perdu ? — Le titre répond : « Verloren 1, » — Tonalité identique dans trois strophes a qui viennent s'ajouter, comme les « Neue Fiedel-Lieder » aux anciens, à la ritournelle du « Liederbuch dreier Freunde » : « Dunkle Cypressen ! » :

M yrthe en fleurs ! — J'espérais cueillir un doux fruit à tes branches i ■ La fleur est tombée ; et, je le vois maintenant, je me leurrais.

« Liserons qui fanez vite ! — La trace de mes pas d'enfant, je l'ai chor- « chée près de la haie où vous fleurissiez, mais je n'ai jamais su la découi vrir.

« Jacinthes musquées ! — Vous fleurissiez naguère au jardin de la « bisaïeule, en marge du monde, si loin, si loin là-bas ! . . . »

Par contre, l'allègre rythme à cinq accents d' «Engel-Ehe 3 » fait diversion à ces mélopées. Non qu'y soient exprimées des vérités particulièrement gaies : il souffre, lui aussi, le mari à qui sa femme, ménagère autant que mégère, plumeau et brosse en mains, jette les réponses comme un os à un chien. Mais il sait de toute certitude qu'au jour où il tombera sous le trait de la Mort, l'ange qui sommeille, reste de sa jeunesse, au fond d'ellemême, se réveillera : elle se fera douce, et cordiale et tendre ; et il aura beau ne pas vouloir être dupe, la philippique vengeresse qu'il rumine depuis si longtemps, il n'aura pas le cœur de la débiter : une bénédiction sera son dernier bredouillement. Aussi s'épouvante-t-il rien qu'à l'idée de ce retour à l'ange chez son tyran, et, à chaque fois qu'il a cru trépasser, il a remercié Dieu de ne lui avoir pas montré encore la « face angélique 4 ! »

(1) «V111.272.— Cf. Herrm. 112.

(2) « Frauen-Ritornelle », VIII, 271. . , ~} J

(4) Fontane écrit, Voss. Ztg. du 14 janv. 77 : « Quelques âmes sensibles ont été offusquées par cette poésie. Mais on doit avoir le droit de dire ces

La même année vit sortir des presses la 5e édition des « Gedichte » et la troisième— illustrée— du « Hausbuch1. » Dès janvier 74 2, Hans Speckter 3 est chargé, par l'éditeur Mauke à qui semble revenir la paternité de cette idée 4, de vignettes destinées à faciliter, hâter la vente de l'anthologie. Avec le jeune artiste son ami, Storm engage, dès février, un échange de lettres 5 et de suggestions, critiques, etc. analogue à celui d'autrefois avec Pietsch, pour « Immensee. » Il attache à l'affaire grande importance : car c'est « une chose splendide 6 » que l'illustration de belles poésies. Ecoutons-le lorsqu'il s'agit d'Eichendorfï 7 :

« Non ! pour Eichendorff, il vous faut imaginer un parc merveilleux, « peuplé de blanches statues, et dessiné à la Le Nôtre ; à l'aube, naturellece ment, ou (ce serait sans doute plus facile) éclairé par la lune et dans une « pénombre. Peut-être, sur les marches de la fontaine, quelque person- « nage d' Eichendorff, endormi ; au-dessus de lui, un paon, qui le contem- « pie curieusement. »

Ou encore, Speckter pourrait extraire d'un roman ou d'une nouvelle scène, un paysage : par exemple le chapitre IV des « Glïicksritter. » Nouveaux avis, quelques semaines après 8 :

« . . .Soyons très prudents avec Eichendorff. Relisez donc, p. ex. son « Marmorbild » et les « Glûcksritter ». Que pensez -vous du tableau sui-

• choses-là, parce qu'elles vivent dans des milliers de cœurs et reviennent

avec chaque génération. Ce qui est illicite, c'est d'en tirer des conclusions

fausses. »

(1) « Hausb. aus dten. Dichtern seit Claudius. Eine krit. Anthologie. Mit Holzschn. nach Originalzeichn. v. H. Speckter ». Mauke, 1875.

(2) Lett. de Speckter à Mauke, Bôhme, Nachtr. 225.

(3) Fils d'Otto Sp., (lui-même ami de St. et mort en 1871), H. Sp., né le 27 juillet 1848 à Hambourg, fit ses études à Weimar et Munich, voyagea en Italie (75-76) vécut et mourut (en 88)^à Hambourg. Premier grand tableau : « Die Kinderstube », 1870. Mais H. Sp. a surtout travaillé comme décorateur. Il contribua à fonder un musée pour l'histoire de sa ville natale. Outre le « Hausb. », il illustra le « Guy Mannering » de W. Scott.

(4) Lett. de M. à St. du 26 mars 73, Bôhme, 225. '

(5) 12 fév. 74. — V. ces lett. publ. p. Rosa Schapire, Zeitsch. f . Bûcherf. mai 1910.

(6) A Sp., 7 mars 74.

(7) A Sp., 16 fév. 74.

(8) A Sp., 7 mars 74.

« vaut : Nuit lunaire. A droite, dans l'ombre, immédiatement devant le « spectateur, un pare, dos jeta d'eau, une statue blanche, peut-être un >v coin de château qui perce à travers 1rs arbres. Le paon endormi quelque ■ part ne saurait manquer; à droite (à [um près au tiers de la Largeur), i vue sur une large vallée, où une rivière s'en va, dans le lointain crépus- « eule lunaire. — Peut-être mieux encore, au lieu de la lune, un éclair « d'orage, éclairant par derrière L'ensemble, (mais non pas tout le parc. « Lourde nuit d'été. Je suis très curieux d'en voir l'esquisse réalisée par « vous. »

Par lettre, on s'entend mal pour de tels travaux. Aussi la préparation du « Hausbuch » valut-elle à Storm la visite de son collaborateur, une première fois à la fin de juin1, une seconde fois pour la Noël 2 : cette soirée-là, on s'amusa, irrespectueusement, à piquer, sur certaine reproduction de la « Destruction de Jérusalem » de Kaulbach, placée sous l'Arbre, de facétieux papillons — entre autres sur le nez du grandprêtre 3.

La conduite à bon port de cette 3e édition n'alla pas sans mal. Mauke multipliait les exigences 4. Storm eut beau élaguer trois fois plus de poésies qu'il n'en ajouta 5, Mauke trouvait le texte encore trop long. Il se chargea de corriger lui-même les épreuves et en profita pour opérer des suppressions regrettables 6. Pour conserver intégrale la préface de la lre édition, son « Credo » lyrique auquel il tenait tant, Storm dut marchander la place. Des considérations de cet ordre le forcèrent peut-être à réduire à quelques lignes un avant-propos à sa nouvelle édition, rêvé d'abord plus étendu et conçu comme

(1 ) St. à Sp., 10 avr., 12 juin et 4 juillet 74.

(3) A Kuh, 1er janv. 75..

(4) Bôhme, 226.

(5) V. les additions et suppressions dans Bôhme, 203-214. Cf. à Kuh, rép. à la lett. du 31 oct. 75 (n° 39 dans Westerm.) Les éliminations portent surtout sur des grands lyriques (Schiller, Eichendorff, Heine) et plusieurs Volkslieder ; St. les suppose connus. Mais les admissions nouvelles ne concernent pas, comme le dit St. dans son avant-propos (Bôhme, 92), des poètes « moins connus », bien au contraire. Seuls, Beneke et Delius feraient exception.

(6) A Kuh, lell. cil.

Une justification vis-à-vis de Gottschall. On a retrouvé, dans les papiers du poète, jusqu'à sept brouillons de la riposte projetée *. Le public aurait su pourquoi on a écrasé par le silence ou attaqué injustement un recueil dédaigneux des poètes « arrivés » ; le lyrisme (?) de Gottschall eût été mis en face de « bibelots d'étagère a comme 1' « Oktoberlied » ou « Abschied », ou encore le « Heute, nur( heute. . . » dont Gottschall ne s'était pas privé d'orner son « Blùtenkranz » en 1870. L'auteur y eût précisé son attitude à l'égard de la « poésie intellectuelle » : si suggérer des pensées n'est pas l'objet premier, essentiel, de la poésie, il n'en est pas moins vrai que « la Gedankenpoesie peut, « en certains cas, se hausser à un rang élevé, là surtout où, « comme chez Schiller, elle grave, comme en passant, en ima- « ges de toute sorte, une pensée très riche... mais, ceteris « paribus, elle viendra toujours en seconde ligne : et si, d'une « manière générale, elle veut être comptée pour la poésie, il « faut qu'elle emprunte son vêtement poétique au lyrisme, « lequel s'exprime sans intermédiaires 2. »— Une autre esquisse prenait personnellement à partie celui qui était devenu, grâce à son front insolent et une paire de bras vigoureux, le tuteur des littérateurs « non encore émancipés », celui dont les « Blàt- « ter fur literarische Unterhaltung» restaient «dans les petites « villes où, en matière de littérature, il ne saurait se former « une opinion publique ... un oracle décisif 3. » Tout cela resta dans les tiroirs : le manque de place et les scrupules d'un éditeur timoré déterminèrent Storm à se contenter d'une vague et inoffensive allusion 4, au cours de sa nouvelle préface, à l'une des critiques dont son choix avait été l'objet. Sur la couverture d'un cahier de lettres, on a trouvé 5 cette remarque inscrite de sa main, en pensant aux coups assénés par l'auteur du « Blùtenkranz » : « Je ne veux pas y répondre ; les livres et « les poésies aussi feront tout seuls leur chemin. » — Kuh,

(1) Bôhme, 26 sqq.

(2) Cit. p. Bôhme, 227.

(3) Même à Husum ! (à Kuh, 2 oct. 71 ). — Cit. p. B. 228.

(4) « Wcnn irgendwo bei Gelegenheit der 1. Auflage bemerkt wurde, « dass bedeutende Dichter ausgelassen wurden ...»

cependant, publiait dans la « Wiener Abendpost\»une annonce très vibrante. Quant à SI mm, tout en se rendant compte qu'on ne saurait l'aire de sélection qui satisfasse tous les juges, il gardait la conviction que la sienne « était v is à \ is des anthologies analogues comme quelque chose à rien 2 ». Il estimait les illustrations « belles dans l'essentiel » ; elles avaient, pensait-il, au moins ce mérite d'être d'une seule main, alors que les autres anthologies sont obligées de racoler de côtés et d'autres les gravures dont elles ont besoin 3.

En octobre 75, on achève d'imprimer la réédition illustrée du «Hausbuch4». Les tracas que valait an poète la conduite de Hans 5, toujours pire, ne l'avaient pas empêché, — peut-être même les dettes à payer l'avaient-elles contraint — 'de remettre en chantier, à côté de ces rééditions, une œuvre nouvelle : dès la lin d'avril 6, « Psyché » était terminée ; et, si le public ne connut qu'en octobre 7 cette variation sur les vers :

Die holde Scham ist nur empfangen,

Dass sie in Liebe sterben soll 8,

c'est parce que Westermann, à court de nouvelles, réservait les meilleures (et ce deviendra une tradition pour les envois de Storm) au premier numéro d'automne.

Ici encore, un fait-divers, lu dans un journal, a donné le premier élan 9. Banale histoire de sauvetage, que Storm complique, étoffe. D'abord, il fait du sauveteur un artiste, et, cette lois, un sculpteur. Mais, documenté quand il s'agit de créer Brunken ou Valentin, il n'entend goutte en matière de statuaire. Il pose donc, par lettre, une série de questions pressantes10 à son ami Speckter, pour être sûr de ne point commettre

(1) N° 295, 27 déc. 75.

(2) A Kuh (West. n° 39).

(3) A Kuh, 8 oct. 75.

(4) Ibid.

(5) Lett. de jan\ . 75. cit. G. S., II, 153 : d° à Kuh, lell. cil.

(G) A P., 30 avril : « Ps. ■ a <H<'' envoyée la semaine dernière à l'éditeur.

(7) West. Mon., n° d'oct. 75.

(8) S. \V. VI II, 2U4. Le rapprochement est d'E. Schm. Char. 431.

(9) Schutze, 200. — Kuh à St. 1" avr. 7(3.

(10) V. ces questions dans G. S., II, 174.

d'hérésies. Speckter le renseigne 1 : on modèle avec de l'argile et non du plâtre ; il explique ce que sont les « bois de modelage », le chevalet, comment on mouille l'ébauche ; oui, une ébauche peut être informe par le bas et achevée du haut. A sa réponse, il joint un feuillet de quatre pages où un de ses amis, sculpteur et justement son hôte2, décrit par le menu la technique du modelage: érection de l'échafaudage, utilisation des divers outils, en particulier l'ébauchoir, en insistant sur ce que l'artiste travaille toujours de haut en bas.

Ainsi armé, Storm peut introduire un élément galvanisateur dans une affabulation rebattue. Rajeunissante également pour le sujet, la puissante et large étude de mer qui ouvre le récit 3. Par une matinée d'août, ensoleillée, où les vagues, sans relâche, moutonnent au-dessus des abîmes et, par instants illuminées de soleil, s'écroulent en écume blanche, tandis que d'autres encore roulent derrière elles, le souffle salé du noroît pousse les mouettes vers la terre, secoue les planches des cabines, arrache et fait claquer les portes ; sur la rive, les moutons se serrent l'un contre l'autre, autant que le leur permettent leurs cordes d'attache. De temps à autre, le cri d'un courlis, qui passe en flèche, perce la rumeur formidable de la mer, avec laquelle contraste le clapotis monotone du flot contre le ponton.

Le « soleil d'Homère » éclaire à pleins rayons le jeune Triton aux bras musclés qui ramène sur sa large poitrine la virginale Océanide évanouie qu'il a tirée des abîmes. La Beauté, telle que l'a vue l'antiquité, continue à nous apparaître « comme aux jours des dieux de l'Olympe 4 », et un sculpteur berlinois peut la retrouver et la recréer dans une fille de la Chersonèse

(1) La lettre, que nous avons eue entre les mains, n'est pas datée.

(2) Le Norvégien Ross: son origine étrangère reconnaissable aux fautes d'allemand qui parsèment sa lettre.

(3) IV, 207 et suiv. C'est la description très exacte de l'estuaire de la Husumerau : le ponton de bains se trouvait alors près de 1' « Erholung » actuelle et la vieille Kathi est peinte d'après nature.

(4) IV, 215 sqq. Eichentopf, Diss. 9-10, rapproche ces théories d'art de Tieck, Sternbald, lre part., chap. VI, III-112. (éd. de 1798.) Contesté par Baesecke, Zeitsch. f. dt Philol. XLII.

cimbrique qui possède l'eurythmie et la plastique des femmes grecques. Mais il y faut, l'inspiration, « l'éclair qui nous enflamme. » Ce coup de fondre, Franz l'a reçu : mais, au lieu d'inonder sa vie de lumière, il l'a au contraire obscurcie do cendre irrisr. grise comme le jour blafard qui filtre dans son atelier de faubourg. C'est que, telle Psyché s'imaginant l'Amour sous l'aspect d'un monstre odieux 1, la charmante baigneuse — nouvelle Heiterethei — s'est cloîtrée chez elle, seule avec son rêve. Des deux rêves tissés parallèlement par les deux jeunes cœurs, les dieux charitables feront une réalité. Comme la statue lunaire prenait chair, épiée par le jeune architecte de « Von Jenseit des Meeres », ainsi, devant le groupe 2 qui commémore leur évasion de l'onde amère, l'Amour et Psyché, Franz et Maria, réconcilieront rêve et réalité, passé et présent, sous l'éternel « soleil d'Homère ».

« La prochaine fois, promettait Storm à Hermione von Preuschen après le « stiller Musikant 3 », peut-être écrirai-je davantage pour vous. » Il n'y a pas manqué : rien d'étonnant si cette historiette un tantinet mièvre 4 a fait les délices de Frau Do, qui, par dessus l'épaule de son mari, en suivait (et peut-être dirigeait un peu) l'éclosion5, page par page. « Des poésies lyriques de Storm, s'exclamera Ida Klein

(1) Luc. Apulei Metamorphoseon, Libri XI, Teubner, Leipz. 97: v. chap. XXVIII du livre IV et le livre V jusqu'au milieu du chap. XXV. St. prend le conte déjà commencé, au moment de la visite des sœur?. Après la phrase : « Doch der Gott des Stromes. . . » IV, 229, il traduit littéralement Apulée et l'abandonne à V, XXV, 112. — St. a aussi paraphrasé (IV, 325) en l'écourtant et choisissant les détails, le mythe ovidien du palais de la Renommée (Metamorph. vol. II, vers 39-64, Teubn. p. 239-240).

(2) St. a récrit quatre fois cette scène émaillée de souvenirs berlinois : et encoren'en semble-t-il pas entièrement satisfait. « Je veux du moins garder à part moi la satisfaction d'avoir fait aussi bien qu'il était en mon pouvoir. » (à Kuh, 24 mai 75).

(3) 12 févr. 75.

(4) Malgré de jolis détails : paysage IV« 224-225, et tout ce que relève Kuh dans sa réponse du 1er avril 76.

(5) A K., Vend. Saint 75.

« en 1882 1, on peut en trouver d'aussi belles : une seconde « Psyché », jamais ! » Le poète, sans doute à cause des applaudissements de sa femme, se montrait suffisamment satisfait pour écrire à Pietsch 2 « : c'est seulement maintenant, me semble-t-il parfois, que je suis arrivé à « commander à la poésie 3. » Je ne crains plus que la dégringolade subite. » De bons juges comme Erich Schmidt 4, aimaient cette nouvelle : aujourd'hui encore, elle paraît être, peut-être en raison même de certains de ses défauts, l'une des favorites du grand public. Quelques isolés pourtant, parmi le murmure laudatif, « cherchèrent à rapetasser quelque chose à la tunique flottante de Psyché », comme s'en plaignait le poète dans une réponse en vers à une épître dithyrambique de Keck 5. Heyse, qui avait beaucoup goûté « Waldwinkel », n'appréciait guère cette histoire bâtie sur un motif malheureux, jugeait-il, et infécond 6 : il regrettait aussi (et Wiih.Jensen de même 7) que Stormse fût donné tant de mal pour rester décent, « alors que le lecteur sent son imagination qui travaille. » Petersen enfin 8, « der schwarze Peter », faisait ses réserves.

Ce n'est certespasà« Im Nachbarhause links», publiée dans le même numéro des « Monatshefte » de Westermann, mais composée postérieurement 9, qu'on peut faire grief d'être trop douceâtre. Qu'on transpose, dans l'essentiel, au féminin, en l'estompant un peu, la figure de Bulemann ; qu'on développe celle de la vieille édentée, jadis si belle, qui passe dans « Heim-

(1) « Kritische Studien», Prag, 1882-1891 », vol. I, 75-84.

(2) 30 avr. 75.

(3) Réédition des paroles du Directeur dans le « Vorspiel » du Faust gœthéen.

,,,(4) Char., 431.

(5) Elle se trouve dans « Was der Tag giebt », à la date du 18. 8. 83. (G. S., II, 173).

(7) Franzos, Dte Dichtg. vol. V. n° du 1er oct. 88. (Lettre de St. à Fr.)

(8) Ibid.

(9) A H. v. Pr. Dte Revue, 24e année, p. 196. Publ. en oct. 75 et commencée après « Psyché », la nouv. ne peut être éclose que pendant Fêté 75.

kehr* », et suri oui qu'on reconstitue une de ces créations hoffmannesques dont la silhouette décrépite et simiesque

traverse k Meister Floh ». « Doge und Dogaresse », « Die IWgwerke zu Falun » et principalement « Das Ode Haus », —et l'on obtiendra Madame Botilla Sievert Jansen, mystérieuse occupante de ta mystérieuse maison2. Interférence entre rêve et réalité : tel est, ici encore, le thème. C'est pourtant vrai ! la vjeille ratatinée (réplique directe de la baronne du « Vampyr 3 ») qui boulonnée dans un manteau râpé de soldat, vocifère à casser les oreilles, elle a été une ravissante petite créole, un adorable oiseau des Iles, comme la Jermi de « Von Jenseit .!<>> Mfeeres. » Sur ce portrait 4, elle frémit toute de la joie de vivre : et ses ongles roses, légèrement bleutés, ont labouré sans vergogne le cœur du grand-père du juge-narrateur. Prolongeant ce Passé qui fut réalité 5, à côté de l'existence sordide où elle se cantonne, "elle en mène une autre, où elle est restée belle, d'une inquiétante beauté de bête de proie 6, où des carosses richement attelés débarquent devant sa porte des comtes chamarrés et des consuls de pays lointains. Dans son âme énigmatique comme dans le galetas où elle s'étiole, mort d'aujourd'hui et vie d'autrefois cohabitent, misère présente et splendeur de jadis 7. L'or qu'elle couve, sur lequel elle meurt,

(2) Cf. « Das ode Haus » : détails identiques dans la description de l'extérieur de la maison, p. 135. (St. VIII, 3). Baesecke (Z. f. dt. Philo!. XLII, 524) souligne les raffinements techniques dont St. se sert pour nous introduire chez Fhéroïne.

(3) Grieseb. IX, 278. — Cf. le portrait de Botilla (ici VIII, 8) et « Doge und Dogaresse », 107-108, 120.

(4) Cf. « D. ode H. », 137-138, 146.

(5) D° Aline de « Meister Floh », Grieseb. 74 et 81.

(6) VIII, 10. Comparer le nom de Botilla avec celui de Baratilla chez Hoffmann, la vigueur de la vieille femme chez St. et celle du héros de « D. ode H. », 143.

(7) D° « D. ode II. », 143 sqq., 153 Comme chez St. (VIII, 31 et 34), c'est au moment où le narrateur s'extasie sur le charme do la jeune femme d'autrefois cpic la vieille d'aujourd'hui lui apparaît le plus repoussante (p. 155). Le miroir, accessoire capital chez H., produit l'illusion et non le désenchantement, (cf. St. VIII, 32 et Grieseb. 146, 155, 156).

qu'est-il sinon le Passé qui ne veut pas se renoncer ? A l'instar de Bulemann, elle sera punie : il est « extraordinairement consolant 1,» que finisse dans la crasse et le délire nostalgique celle qui a meurtri tant de cœurs. Toutefois, le Passé, qui l'a étouffée, se réincarnera ■ — c'est la loi — en une nièce, héritière de son charme et de ses écus, qui pourra, enfin, épouser son beau lieutenant et réaliser* elle au moins, son rêve 2.

(2) La description du fjord (VIII, 24) peut avoir bénéficié des souvenirs tout frais d'une excursion à Flensburg, chez les Brinkmann, à U? Pentecôte 75. (A Kuh, 24 mai 75).

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