CHAPITRE II
D' « Aquis submersus » au départ pour Hademarschen (1875-1880).
Avec « Aquis submersus », fruit de l'hiver 1875-76, Storm prend définitivement pied sur le terrain de la nouvelle — on peut même dire du roman — historique. » Der Spiegel des Cyprianus », où l'élément légendaire, « màrchenhaft », primait de beaucoup l'élément historique, n'avait été qu'une incursion timide sur ce domaine. Mais déjà tout enfant, Stôrm n'avait-il pas dévoré, dans les greniers de la « Hohle Gasse », les romans où Spindler \ zélateur de Walter Scott, étirait la trame des anciennes chroniques en un tissu sans fin, soutaché de péripéties qui donnaient le frisson2? Ultérieurement, il avait assisté, autour de 1850, à la transformation du genre et de ses lois, à l'exemple et à la suite de la science historique qui se constituait. La « Chronika eines fahrenden Schùlers » figurait dans sa bibliothèque 3 : il faisait grand cas du « Lichtenstein » de W. Haufï. Il connaissait et estimait de longue date 1' « Ekkehard » de Scheiïel 4. On peut se demander si ce ne sont pas les
(1 ) « Der Jude », 1827, « Der Jesuit », 1829», Der Invalide », 1831 .
(2) « V. neuf u. ehed. » III, 180.
(3) Paru en 1818, le roman de Brentano peut-être considéré comme un avant-coureur de ceux qui vont être cités : de même « Lichtenst. » qui est de 1823.
(4) Paru en 1855. V. St. à Egg., 1G janv. 56.
« Ahnen » de Freytag x, (les premiers volumes paraissaient à partir de 1872), qui, en remettant en faveur le roman d'histoire alimenté aux sources authentiques, ont déterminé cette orientation nouvelle de son art. C'est à leur propos, en tous cas, qu'il formulera, un an plus tard, 2 l'essentiel de ses idées sur les erreurs à éviter dans ce genre spécial. — Premier écueil : l'imprécision, la sensation de vide donnée au lecteur averti qui connaît l'époque. — Second écueil : l'inverse, c'est-à-dire la hantise de 1' « exactitude photographique », le souci de véracité et de « couleur locale » poussé jusqu'au placage, à la marqueterie, excluant toute vie, toute beauté humaine. Ainsi Freytag, dont les héros figés, muets, font souvent l'effet de marionnettes guindées, légèrement comiques. Le critérium, c'est que nous nous sentions « chez nous » dans cet univers que le poète recrée à notre intention 3.
L'idée d' « Aquis » avait brusquement jailli dans l'imagination de Storm 4 à l'automne de 75, au cours d'une tournée en voiture à Dreelsdorf 5, à travers un paysage de rêve, doré par le soleil d'arrière-saison. Pourtant, il vient à peine de se débarrasser d' « Im Nachbarhau^e links ». Mais l'état nerveux,
(1) Le 12 avril 77, (lett. à E. Schm.), St. se dispose à lire [le 4ft vol. Le jugement porté dans la suite de la lett. donne à croire qu'il connaissait les 3 vol. précédents.
(2) 12 avril 77, à E. S.
(3) Cf. carte postale de St. à E. S., 22 mai 83 : « Je réclame pour le « poète le droit, s'il en est capable, de faire revivre devant nous un monde « passé, voire un monde étranger. La seule et sempiternelle condition, c'est « qu'il arrive à y infuser de la poésie concrète et des sentiments humains : « comment cette poésie, ces sentiments ont pris vie et expression pour lui, « peu importe ; cela n'en modifie ni la valeur, ni la durée, tant que le « théâtre et le milieu de l'action n'empiètent pas, ne se poussent pas au « premier plan. Au reste, maint événement, aujourd'hui passé, peut don- « ner lieu à des situations et des développements dont la beauté humaine « et la poésie soient d'excellent aloi. » Arnim, Scheffel dans « Frau Avcntiure » ont écrasé le conflit poétique et psychologique sous un bric à brac d'antiquailles.
(4) A E. S., 2G juin 80. — « A. S. « parut dans « Dte Rundsch. », oct, 76, vol. IX.
(5) Où était pasteur Harro Feddersen, qui avait épousé Marie" Esmarch, sœur de Constanze.
presque fébrile où il se trouve, le fouette, le stimule, l'incite à forger sans arrêt des fictions aouvelles. Peut-être aussi son art lui offre -I. il le refuge, l'oubli. Hans, en effet, continue à empoisonner ses jours l, Eehoué à Wtirtzburg, le-malheureux avait enfin réussi, au début de mai, à l'examen tant de fois aborjdé *. Survint alors le service militaire. Hans ne fut réformé qu'aux alentours du 1er janvier. Quelque temps après, il se cassait la jambe. Aussi, Storm, en commençant la rédaction d' « Aquis 3 », ne se sent-il de courage à rien : avec cela, les fêtes et réunions de l'hiver l'ont fatigué. Il a l'impression que sa puissance créatrice décline : dès que vient « une bonne heure », il s'empresse de la mettre à profit, pour se procurer « l'illusion consolatrice qu'il est. encore capable de quelque « chose 4. » Et il ajoute, en adressant, l'été venu, son manuscrit à Kuh 5 : « Puisse ce que je vous envoie là vous procurer « quelque plaisir, quoique ce ne soit point la Muse gaie qui ait « été sa marraine ! »
Avant d'en arriver au récit lui-même, un mot d'abord sur
la langue que Storm y emploie, non plus avec une discrétion
un peu timorée comme dans le « Spiegel », les « Kultur-
historischeSkizzen»et«Von heut'und ehedem' », mais d'un bout
à l'autre de la narration, déduction faite du préambule et du
très court épilogue. En imprégnant son récit de la langue
écrite de l'époque, il ne suit pas seulement la pente naturelle
de 1' « Erinnerungsnovelle » lyrique 6 ; il renoue une tradition
déjà ancienne : celle de la « Chronika eines fahrenden
Schûlers », timide essai d'archaïsme chez Brentano en 1818, du
« Walladmoor » de W. Alexis en 1823, de la « Norica » où August
Hagen, en 1829, pastichait très légèrement la façon d'écrire
du siècle de Luther, de la « Bernsteinhexe », par qui Wilhelm
Meinhold, en 1843, mystifia ses contemporains en reprodui-
(1) A H. v. Pr., 3 oct. 75.
(2) A P., 30 avr.
(3) A P., 24 sept. 76.'
(4) A Kuh, G Juillet 76.
(5) Lell. cil.
(6) Baesecke, Zeitsch. f. d. Phil. XLII, 523.
sant les mœurs d'un coin d'Allemagne pendant la guerre de Trente Ans 1, tandis que Franz Trautmann reconstituait le style des vieux « Volksbucher » dans sa « Chronika des Herrn Petrus Nôckerlein » (1856) 2 et que Solitaire — l'oublié qui avait apitoyé Storm — dépeignait l'aube du XVIe siècle, son parler, ses personnalités, dans « Diana Diaphana, oder die Geschichte des Alchymisten Imbecill Kôtzlein, Phantastischer Roman nach alter Chronika 3. »
Quelle mesure observera Storm ? Fidèle à son principe de « faire vivant», de ne pas assommer le lecteur sous le faix de son érudition, il proscrira les graphies obscures et capricieuses, la ponctuation souvent déconcertante, certaines constructions par trop laborieuses, comme il s'en rencontre chez Heimreich ou chez Lass. Il suffira d'épandre sur l'ensemble du texte une tonalité évocatrice. Parmi les formes anciennes, on choisira donc celles que le lecteur allemand est susceptible de reconstituer aisément. On rajoutera la désinence e à certains substantifs, au nominatif du singulier (Gepàcke, Gemûthe), ou Ve intercalaire (Dieterich). On supprimera, au contraire, par apocope, cet e dans quelques féminins (Gab, Ursach, Frag, Reih) au singulier, dans quelques pluriels (Thûrm, Fâll). L'e sera réintercalé entre le radical et la terminaison au prétérit et au participe passé des verbes faibles (letzeten, beschwerete, gehauset), tandis que Ye final parfois ajouté aux XIVe et XVe siècles, aux verbes forts (geschahe, ritte, sahe) leur sera rendu et par contre supprimé aux faibles (zeig, hort). Quant à Vn ancien du(datif et même de l'accusatif féminin au singulier, il sera maintenu dans : Tascherc Treuen, Messerspitze/?, Zungen. Au nominatif, Storm écrira : er selbsten, au génitif d'un nom propre : Wulfen. Régulièrement, l'adjectif neutre singulier se verra amputé de sa désinence (verlaufen Gesindel). On réhabillera de leurs préfixes ou suffixes anciens des substantifs, adjectifs ou adverbes modernes (Gestiïhle, dieStôr-
(1) Du même, en 1847 : « Ludovica von Bork ».
(2) Précédemment, il avait publié : « Epplein von Geilingen » en 1852, et « Die Abenteuer des Herzogs Christoph von Bayern » en 52-53.
(3) Publ. à Nordhausen, chez Bûchting, 1863.
niss, lurnehm, passlich, schreckbar), des verbes même, comme ver ho n'en, sich getrosteu. Inversement, en un tour de main, ou 1rs «Mi dépouille (grimm, reglos, hôrig, genùber ; letzeteo pout verletzeten). Lui aussi, l'augment du participe passé sera escamoté (blieben,worden,rissen). Pourvu qu'ils soient encore facilement intelligibles, seront ressuscites des substantifs morts (Ruch, die Urstiind x) des adjectifs (schloweiss), les relatifs so et dergleichen, le nom de nombre zwo, les adverbes : fùrbass, fiirder, anitzt, itzund, eitel, allaugenblicks, hiebevor, les prépositions : ober, norden (nôrdlich von. . .), les conjonctions massen, jedennoch, des verbes comme : ansterben (beerben) et hausen (verwiisten). En règle générale, d'ailleurs, Storm s'arrangera presque toujours pour glisser, au moment opportun, la forme archaïque en place de la forme actuelle : Amtsvorweser pour Amtsverweser, giddnen pour goldenen, selbigen et non denselben, darauf et non worauf, insonders, itzt, mitsammen, etwan, plutôt que : besonders, jetzt, zusammen, etwa ; vor plutôt que fur, ob plutôt que ùber, wann plutôt que wenn. Des formes verbales telles que : stund, hub, erhuben, frug, pflag, et même simplement des graphies comme : hatt, et deuchte, contribuent heureusement à patiner la nouvelle. Mais, le plus souvent, Storm se contente purement et simplement, entre deux formes bien vivantes, de préférer celle qui a l'aspect et la sonorité la plus archaïque : les diminutifs en-lein à ceux en-chen, gar à sehr, denn à als, angethan à angekleidet. Nous arrivons par là aux emplois, si fréquents chez lui, d'un mot quelconque, dans une acception désuète (Genosse eines Landes, merklich signifiant : merkwiirdig) : le procédé est continuel, mais il en use toujours avec prudence. Enfin, comme la langue des vieux chroniqueurs est infestée de vocables latins et français, il siéra, de temps en temps, de saupoudrer le texte de quelques : iltm, anno, sœculum, d'expressions ou locutions françaises importées telles quelles (à la mode, obligeant) ou enduites d'un badigeon germanique (Blessur, sich resolvieren, Losament). — C'est donc,
(1) St. reconstitue ainsi des pluriels disparus dans l'usage actuel : die Anstânde, die Kriegslâufte, die Fluchten (Fliigel).
tout compte fait, moins souvent par l'archaïsme véritable que par ce qu'on pourrait appeler le « demi-archaïsme1)), la forme située aux confins de l'usage ancien et de l'usage moderne, que Storm obtient l'effet spécial qu'il recherche.
H y parvient aussi en vieillissant légèrement sa syntaxe. Il exhume le génitif après mehrere (der Diener mehrere), après pflegen (der Unterhaltung pflag) et wahrnehmen, la construction de gedenken avec an. Cette même préposition an, il en reprend l'emploi ancien (an seinem Bilde ihm zu danken) : pareillement pour dass (au sens de : so dass), pour l'ellipse de ich et wir comme pronoms sujets, plus encore de es dans le même cas, ou pour le maniement des auxiliaires (angestanden wàre, au lieu de hatte). En maint endroit, la construction (par exemple le déterminatif placé avant le déterminant : emer GrasmuckeSingen), la phrase surchargée à dessein (alswie denn auch), l'inversion (Uberfiel mich aber danach aie grôsste Ungeduld) surtout après : und, donnent d'emblée l'illusion du « Chronikstil ». Mais — il faut, ici encore, y insister, — tout cela en lavis léger, semé d'une main qui n'appuie pas. Ainsi, on insuffle dans toute la nouvelle l'atmosphère de l'époque et on entretient le lecteur dans l'illusion de lire réellement un manuscrit contemporain 2.
Mais ce n'est là qu'une des ressources techniques du poète. Pour mieux faire ressortir la teinte grise — grise comme ce passé lui-même — qui enduit toute cette lamentable histoire, il convient de 1' « encadrer » par l'évocation rapide et discrètement comique d'amusements enfantins, sur les lieux mêmes où l'idylle a tourné au drame. D'un coin du « Schlossgarten », on aperçoit le clocher de l'église où se trouve le portrait, point de départ de la fable, et, autour du clocher qui pointe au loin viennent tourbillonner les souvenirs d'enfance. Comme Schùtze l'a, le premier, signalé 3, on voit, aujourd'hui encore, aux murs
(1) Cet archaïsme artificiel et incomplet lui a été reproché par E. S. (Char. 434) qui l'accuse d'être obscur, entortillé, et par Baesecke, pour qui il est (art. cit. 523) hérissé d'anachronismes et représente une monstruosité linguistique.
(2) Bracher, op. cit. 62.
do la petite église de Dreelsdorf 1 un vaste tableau du XVIIe Biécle, à 4 panneaux, sur fond noir, le cadre entouré d'une couronne d'anges. Sur le premier panneau* de gauche à droite, une Femme, l'air prématurément vieux, tient une fleur rouge à la main droite,et pose l'autre main sur une table couverte d'un tapis rouge ; une inscription mentionne : « Dorothea Bonnix, âo Christi 1666. seiatis 17. » — A côté, un pasteur blond, à barbiche pointue : ses cheveux, longs, retombent sur un col blanc : c'est Georg Bonnix, le pasteur de Dreelsdorf en 1657. (à l'âge de 50 ans, dit l'inscription). Sur la table, près de lui, un volume ouvert, dans lequel on lit : « Ehre sey Gott in der hôhe. Lucam 2. » et à l'autre page : « Gott sey mir Sûnder « gnedig. Luc. 78. » — ■ Le troisième panneau représente une femme, plus âgée que la première : « Anna H. Georgy aô Chvisli 1657, Aelalis 44 » ; elle a la tête coiffée d'une sorte de calotte noire. — Enfin, tout à fait à droite, un enfant, dont le voisinage avec sa mère accuse encore sa ressemblance avec elle. L'expression est triste, la bouche se fronce : les yeux brillent d'intelligence, les cheveux descendent sur les épaules. C'est là l'effigie, attachante et mélancolique, qui a donné le premier coup de fouet à l'imagination du poète : mais moins peut-être le tableau que la formule qu'on y lit : « Henricus « Bonnix aquiis in-curia serui submersus obijt aô 1656, 7 Maij «•seiatis 10. » En dehors de cette quadruple toile, traitée dans les tons sombres par un peintre assez gauche, l'église de Dreelsdorf en possédait une autre, plus réduite en dimensions ; c'était nous dit-on 2, l'image de l'enfant mort, tenant un œillet rouge dans sa main pâle. Le feu a détruit ce second portrait du fds du prédicant, mais Storm, lui, l'a connu. De même, il a vu, tout à proximité du presbytère habité par son beau-frère, au bout de la prairie appelée « Priesterkoppel », une mare qui sert actuellement d'abreuvoir et où, à ce qu'on lui raconta, le petit malheureux avait trouvé la mort 3.
(1) A 2 kil. environ à l'est de la route de Husum à Bredstedt.
(2) Schùtze, loc cil.
(3) Schûtze, ib. D'autre part, la description de la mare, avec les 2 peupliers de Hollande et les saules bas qui l'entourent, celle du presbytère avec
• Une préparation savante 1 permet donc au lecteur de glisser insensiblement jusqu'à l'année où s'ouvre le récit (1661), et aussi jusqu'à la«Stimmung», jusqu'à l'état d'âme mélancolique qui sied à la triste aventure. Storm,qui, depuis quelque temps, (en particulier dans « Viola Tricolor », « Der stille Musikant », «Psyché»), entrait de plain-pied dans ses sujets, s'imposecette fois la double «Einkleidung ». Un premier « encadrement » nous donne Hattstedt : le village, la mare, le presbytère, l'église avec le. portrait à l'inscription mystérieuse 2 ; le second fait découvrir au narrateur n° 1, grâce à un hasard bon-enfant, le portrait du même petit personnage qu'à l'église d'Hattstedt, et — trouvaille peu originale 3 ! — une cassette qui renferme un manuscrit (auteur : le narrateur n° 2). C'est dans ce parchemin qu'on nous plonge d'abord, comme l'auteur des « Kulturhistorische Skizzen » s'est lui-même plongé dans les in-folios vastes et vénérables qui lui ont permis de rendre vie au passé — et comme il le faut aussi pour! dérouler sans heurts le récit à la première personne 4.
L'horloge du temps marque donc 1661, mais pour reculer bien vite d'une vingtaine d'années 5. Avec la note archaïque
son « Abnahmehaus » concordent en tous points avec mare et presbytère de Hattstedt : or St. parle de l'église de Hallsledt (et non de celle de Dreelsdorf) dans son préambule. (Cf. à Kuh, 13 août 73).
(1) « Encadrement » identique dans la « Chronika » de Brentano. — Bracher, 122, note combien chaque détail de ce début renforce notre intérêt pour ce qui va suivre. — Sur l'église de Hattstedt, v. Haupt, op. cil. et Lass., 111/ 76. A quel rétable St fait-il allusion, III, 206 ? On en trouve de pareils à Schobull, à Mildstedt, à Schwabstedt, (environs immédiats d'Husum) : de même pour le crucifix et la chaire.
(2) Cf. le début de « Die Fermate » et celui de « Doge u. Dogaresse ». — St. feint une abréviation et une modification de l'inscription.
(3) Les cassettes viennent sans doute à St. de Freytag, qui les tient lui-même de Gutzkow et de Laube. Il existe, chez Hagen, un ms. sale, jauni, presqu'impossible à déchiffrer avec des redites, des inutilités fastidieuses : d° chez Meinhold (Bernst. Reclam, 40).
(4) W. Seidel, Diss. 8. Cf. Bracher, 64, 65 et 67, qui explique, entre autres, l'avantage de ce double manuscrit.
(5) Ainsi débute la «Chronika» de Brentano : « Im Jahr, da man zâhlte nach Christi, unsers lieben Herrn Geburt 1358 am zwanzigsten Tage des
en plus, combien elles ressemblent à l'enfance et la jeunesse de l'Anna d' « Im Schloss », les premières années et l'adolescence du plébéien Johannes, entre la gente petite châtelaine Kal haiina. le bon messire Gerhardus, père de celle-ci et le hargneux W'ulf, son frère, la revêche « Bas' Ursel » et le damoiseau Kurt van der Risch l, sot gandin qui déjà flaire en Johannes un larron d'amour 1 Depuis cinq ans qu'il s'en est allé, le bon jouvenceau, parfaire aux Pays-Bas son apprentissage es arts, les soudards du Suédois ont pu, sans merci, faire grand ravage parmi ce plaisant terroir holste 2 : son cœur, pas plus que celui de la demoiselle élue, n'a changé. Par dessus le corps à peine refroidi du benoît Messire Gerhard, leurs mains se sont jointes derechef.
Dans la grand'salle, leurs amours s'épanouissent, cependant que Johannes s'occupe à portraicturer Katharina, non sans l'hostilité du junker Wulf, qui souhaite alliance avec les van der Risch. Au nombre des effigies ancestrales (les dernières, œuvres de Jùrgen Ovens, d'Eiderstedt 3), une surtout inquiète le jeune peintre : celle d'une aïeule qui naguère maudit et jeta au suicide sa fille, pour mésalliance : or, ses traits revivent en ceux du junker Wulf :
« Quelles voies mystérieuses va la nature ! (s'écrie Johannes). Un « siècle et plus, le poison coule, latent comme sous roche, dans le sang des « générations successives ; puis soudainement, après un long oubli, il « réaffleure, au grand dam de ceux qui vivent. Ce n'est point contre le « fils du noble Gerhardus, c'est contre cette aïeule qui est là et le rejeton « posthume de sa lignée qu'il m'incombe de défendre Katharina 4 ».
Maimonats hôrte ich, Johannes, der Schreiber, die Schwalbe in der Frùhe an meinem Kammerfenster singen, und ward innigst von dem Morgenliede des f rommen Vogleins erbauet ...»
(1) Danckwerth, en 1652, mentionne (p. 130, col. 2) une famille van der H'isch, alliée à celle des Poggwisch et des Wolff. (D° Peter Sax, Beschreib. Eiderstedts).
(2) St. semble avoir eu ici pour source Heimreich (p. 243) : pour l'introduction du tabac, Lass, annéo 1700, p. 156.
(3) St. avait pu voir de hii une Adoration des Bergers dans l'église de Bredstedt.
(4) III, 230. On lit dans Stifter, que St. aime (v. B. IL, 20 déc. 63) malgré ses longueurs (à Ernst, 12 déc. 70) : «... eines jener Familien-
L'hérédité fatale, malédiction léguée par l'ancêtre à sa descendance (celle-là même qui ronge, au moment où Storm écrit, son malheureux Hans), l'odieux préjugé social qui a précipité de vie à trépas la « Tante Frànzchen », Anne-Lene et Lore Beauregard, qui, pour un peu, y eût précipité l'héroïne d' « Im Schloss », toutes ces puissances ténébreuses 1 s'acharneront sur le couple infortuné, comme les dogues féroces que Wulf, après boire, a lancés aux trousses de l'outrecuidant roturier. 2 Où le poussent-ils, ces mâtins, eux et « ces trois démons terribles : la colère, l'angoisse mortelle et l'amour» ? Dans la chambre, dans le lit même de Katharina. « La vie est si âpre et le rêve si suave ! », murmure celle-ci en lui offrant le doux refuge 3. . . Mais la main osseuse qui montre le poing à l'audacieux dans sa fuite est une main destructrice, sinistre, insatiable : laissé pour mort sur le sol par la félonie de Wulf, puis parti, une fois convalescent, pour les bords jde Zuyderzee, terre libre où l'artiste marche à l'égal des plus nobles et où Katharina sera, sans déchéance, sa femme, Johannes, retardé dans son retour vers
« wunder. . ., die sich zuweilen ereignen, dass namlich in einem Gliede « plôtzlich wieder dieselbe Bildung hervorspringt, die schon ein- « mal dagewesen, um dann in vielleicht ewige Unterbrechung aus- « einanderzulaufen ». (Die Narrenburg, S. W. 1908, Hartmann, p. 87).
(1) « On se tromperait (écrit St. dans son carnet « Was d. giebt » à la « date du 28. 5. 1883) en considérant, dans « Aquis », Finclination réci- « proque des deux amants, quelque opposée qu'elle soit à la morale cou- « rante, comme constituant la faute tragique. Elle ne l'est pas davantage « que dans le Roméo et Juliette shakespearien. Si Ton tient à voir là « une faute, elle se trouve de l'autre côté : dans l'inexorable haine de « castes, dans cet orgueil d'une fraction de la société qui, tablant, mal- « gré son mérite nul, sur la situation privilégiée conquise par ses ancêtres, « se croît d'un sang meilleur et foule aux pieds, grâce à la force qn'elle « a reçue en legs, ce qu'il y a de beau et ce qui a droit à vivre dans l'hu- « manité. Il ne faut pas oublier, ajoute St., que c'est précisément cette « force, hostile, qui jette aux bras l'un de l'autre, presqu'à l'aveuglette, » les deux amants. » (cit. G. S., II, 175-176.)
(2) Les dogues sont peut-être une réminiscence de ceux du junker von Tronka, dans le « M. Kolhaas » de Kleist (St. l'apprécie, à E. S., 10 mai 83).
(3) III, 24G-247. Dreesen, Diss. 79, rapproche cette ambiance de celle d'Eichendorff (Das Marmorbild, Schône Fremde). Chez Meinhold (Bernst. Recl. 165*166, 170), un rossignol présage la délivrance de la jeune accusée.
te manoir, n'y trouvera plus ta bien-aimée. Do plus en plus, il s'enlize dans le bourbier 1...
Dans cette première partie de son récit, l'auteur, tout en
massant dans l'ombre où le demi jour les motifs annonciateurs des calamités futures, s'est attardé plus que de coutume, semble-t-il, sur certains détails de la vie au château 2 ou sur le voyage de Johanncs3 , conté avec la minutie naïve d'un Albrecht Durer relatant sa visite aux Pays-Bas. Mais c'est par de tels riens qu'on ressuscite toute une époque ; par là aussi que la nouvelle prend, peu à peu, figure de roman. Fidèle à son procédé, le poète fait alterner les scènes d'idylle ou de rêverie (traitées, malgré l'obstacle de la langue ancienne et au risquo de tomber dans l'anachronisme, avec sa virtuosité ordinaire), avec les épisodes violents, comme celui du coup de pistolet, qui gagnent en rapidité poignante, brutale.
. . . Ici, une coupure dans le manuscrit : « Hier brachen die beschriebenen Blatter ab . . . », annonçait-on déjà dans « Im S:hloss 4 ». De plain-pied presque, sans ces cassures brusques qu'affectionnait 1' « ironie » romantique 5, et sans nous ramener plus avant qu'au présent du chroniqueur, le récit reprend sa marche. Le premier cahier apportait un dénouement provisoire, suffisant à la rigueur, de l'impossible idylle 6. Il résolvait l'une des deux énigmes : reste la seconde : qui est l'enfant ? pourquoi « aquis submersus » ? La seconde partie de la narration va y répondre. Mais, à son tour, elle sera, elle aussi, une « Rahmonerzàhlung ». Ne s'o.uvre-t-elle pas, en effet, par une anticipation sur l'avenir ? Gomme Reinhard au préambule d' « Immensee », Johannes coule une vieillesse solitaire ; sur sa vie comme sur sa maison, ces mots sont inscrits : Geliek as Rook un Stoof verswindt, Also sind ock de Minschenkind 7.
(5) Brocher, 64-65.
(G) Br. ibid.
(7) III, 201. L'inscription se lit encore sur la maison (rebâtie) qui fait 'angle de la Krâmerstrasse et du Marché.
Puis l'auteur nous a ramenés au point où il s'était interrompu : et tout doucement, sans avoir quitté l'ambiance ancienne, nous sommes transplantés, cinq ans après, avec le peintre lui-même1, dans la petite ville du début, Husum. Johannes y est appelé par deux tableaux à lui commandés (l'un d'eux sera l'occasion d'évoquer des souvenirs de Katharina qui joueront aussi le rôle de motifs précurseurs, — la vie est une continuelle redite). Mieux encore : la maison, est celle-là même où a été rédigé le manuscrit q\ie nous lisons ! Après quoi l'on nous achemine vers ce presbytère d'Hattstedt déjà partiellement décrit dans l'introduction. En route, nous traversons, le premier jour un marché (« Les femmes d'Ostenfeld en casa- « quins rouges, les jeunes filles des îles avec leurs coiffes blan- « ches et leurs jolies parures d'argent, parmi les voitures de « blé hautes comme des tours, couronnées de paysans en « culottes de cuir jaune, — tout cela constituait un tableau « tout fait pour le regard d'un peintre, surtout quand celui-ci « s'est mis à l'école des Hollandais 2 »), plus tard la foule, affamée de scandale, qui se rue au supplice d'une sorcière 3 victime
(1) Titus Axen, dont Johannes fait le portrait, est souvent cité par Lass.
(2) III, 263. A rencontre de Brentano dans sa « Chron, », St. motive ses anachronismes. (cf. paysage du début, III, 212, 251 et 266-267 : d° la vision romantique au bas de 263). Pour compenser, il multiplie les détails historiques précis : bourreau mort qu'on ne veut pas enterrer (d'après A. Giese, Bôhme, 141 sqq.), l'atterrissage du sacristain en 1634 (III, 267, comme l'ancêtre de St., v. Nachgel. Blâtt.., Dte Rundsch. Nov. 88) ; les réfugiés hollandais (Heimreich, III, 16). — Sur l'authenticité de ces descript. histor., v. Hus. Nachr. du 15 sept. 1908.
(3) A Const., 11 juillet 58, St. dit l'impression sinistre que lui a laissée la lecture de brochures sur les procès pour sorcellerie, dont une de 1628, — Meinhold décrit longuement les apprêts de pareil supplice (Chap. 28). C'est probablement à Margaretha Carstens (déjà ment, dans les « Zerst. Cap.» Bôhme, 112 sqq.) que St. songe ici. Lass Teproduit la sentence de condamnation, du 23 déc. 1687 (St. antidate) : en relatant, que, quelques semaines avant l'exécution, l'accusée avait été trouvée morte dans son cachot, il rappelle dans une note (d'après Olearius, p. 65) qu'en 1608, une « prétendue sorcière » avait périt elle aussi, dans sa prison, (cf. St. dans Bôhme, 131). — Kuh reproche à St. (1er août 76) cet épisode mal préparé, qui fait dévier notre intérêt : St. se justifie, lett. du 24 août 76.]
elle aussi, du préjugé (simple fond de tableau, utile pour préparer la suite), Dans le temps comme dans l'espace, tout se tient, tout s'enchaîne : la cassette à laquelle travaille le sacristain, pendant que Johannes portraicture, entre les murs blancs du presbytère, le prédicant, 1' « homme sombre » qui poursuit d'égale haine le papisme et l'Art qui en est la diabolique émanation, cette cassette est la même où fut trouvé le parchemin que nous déchiffrons. — Et maintenant, ce fils qu'il n'a jamais vu, Johannes le connaîtra — car il ne s'agit point, ici, de reconnaissance — par étapes, d'abord aperçu à la main du pasteur, son père putatif, puis frappé par la similitude de son prénom avec le sien (preuve de souvenir fidèle chez Katharina) ; puis attiré vers lui par une sorte de magnétisme. Entre temps, l'artiste aura aperçu, de dos, une 4 femme, coiffée comme les dames de qualité et de silhouette semblable à celle de la bien-aimée perdue : de sorte que l'identification des deux êtres chers se produira par explosion, pour ainsi dire, par illumination soudaine, au cours de cette rêverie dans la nuit où réapparaissent (comme dans un roman) mille détails sur l'enfance du héros. Les paroles que le lendemain, seul à seule, les deux amants peuvent en hâte échanger sont peu nombreuses, saisissantes : chez elle, une résignation endeuillée, celle d'une âme enmurée dans son infortune ; chez lui, nulle repentance, mais une désolation qui se mue en révolte contre tout ce qui l'a spolié de si nombreuses raisons de bonheur. Elle voudra, elle, lui dire l'adieu définitif, aller rejoindre l'enfant — leur enfant — qui joue près de la mare 1 : vaincue, elle tombe dans ses bras. . . la voix du pasteur, de « l'homme sombré » appelle : l'enfant, non surveillé, s'est noyé ; les puissances funestes ne désarment pas 2. Tout le drame s'est joué hors de notre vue : nous en avons entendu les accents culmi-
(1) St. expose à Kuh, le 24 août 76, qu'en écrivant cette scène, il sen* tait qu'il aurait dû représenter Katharina plus pressée de surveiller l'enfant, Johannes plus impérieux à la retenir.
(2) V. la superstition populaire des 3 linceuls, III, 275, et l'allusion au raz de marée, image de l'engloutissement moral qui attend Jes deux amant?, III, 275.
nants (ainsi, la nouvelle stormienne ne donnait d'une vie que les « points lumineux ») : la chanson de l'enfant, le cri de sa mère. Le reste, on nous l'a laissé deviner, qu des témoins nous l'ont fait entrevoir : l'attitude de Katharina, le pasteur ïa dit en deux phrases 1.
Dernière chance de félicité ; voici le junker Wulf mort ; lo manoir revient à Katharina : trop tard î Ce n'est pas l'ange à l'épée de feu, c'est le faisceau des forces et des hasards mauvais 2 qui barre aux amants l'entrée de ce paradis. Une dernière fois, le passé, le bonheur, le rêve se dressent brusquement devant le peintre, sous l'apparence de ce portrait de Katharina qu'il brossa jadis, en pleine idylle (ainsi Rudolf, de « Viola Tricolor », devant le portrait de sa première femme). Mais non 1 il faut boire tout le calice, fixer sur la toile, dans un terrifiant silence 3, les traits blêmis du pauvre angelot, placer dans ses mains vides un beau nénuphar blanc et, au bas du tableau, tracer en lettres rouges l'aveu expiatoire : C. P. A. S., « Culpa Pairis Aquis Submersus ».
C'est illusion de la part de Johannes de s'imaginer que la cause de tant de disgrâces, c'est la malédiction de l'aïeule au regard mauvais, ou la culpabilité des parents : la bénédiction du pasteur, maintenant converti à l'Art et peut-être à l'Amour4 le marque clairement :
« Il me salua sans rien dire ; puis, les mains croisées, il demeura debout,
(1) III, 281 : « Das Weib . . . liegt bei'dem Leichnam und schreit zu Gott aus ihren Sûnden. . . » et, quelques lignes auparavant, III, 280 : « Das Weib hat endlich Ailes ausgeredet. »
(2) Wedde, op. cit. 20. A propos des fatalités héréditaires, W. rappelle les drames de Miillner et « Die Ahnfrau » de Grillparzer. St. a relu récemment du Grillparzer.
(3) St. utilise ici, avec une virtuosité merveilleuse, l'état d'hallu» cination où se trouve Johannes, pour nous faire sentir, toute immédiate la présence de Katharina ; l'illusion, renforcée par la vue soudaine du portrait (III, 284) devient peu à peu réalité (annoncée par s Einmalauch, v/ar es, als drângen leise Odcmzuge an mem Ohr, III, 283) quand Johannes entend Kath. tomber évanouie (111,286 : là encore, le drame perçu dans ses réflexes seulement).
(4) Wilh. Jensen aurait voulu un peu plus de netteté dans ce caractère de pasteur : est-il un juge sec, immolant sans cesse le sentiment à la morale ou, au fond, un passionné ? {Lett. cit. p. G. S., II, 177).
' rontomplant tour à tour, comme pour les comparer avec soin, le visage ' du \un'[r-n[ et cel* du petit cadavre qui gisait devant lui.Mais, lorsque « son regard s<arrêta sur le lys que, dans le tableau, l'enfant tenait dans « ses doigts, d lova comme douloureusement les deux mains,et jevisun
| abondant flot de larmes jaillir tout à coup de ses yeux.
« Alors, je tendis, moi aussi, les liras vers le mort et je m'écriai à pleine « voix : Adieu, mon enfant i o mon Johannes, adieu 1 >»
Mais au même moment, j'entendis des pas légers dans la chambre
■ d & côté; on eût dit le tâtonnement de petites mains contre la porte • « j entendis nettement prononcer nom nom - ou était-ce celui de l'en'
■ faut mort ?. . . Puis il y eut derrière la porte comme un bruissement « de robes, et l'on put ouïr le bruit d'un corps qui tombait.
« Katharina ! », m'écriai-je. Et déjà je volais à son secours et cherchais - a ouvrir le loquet de la porte fermée à double tour, quand la main du
pasteur se posa sur mon bras. « Ceci est de mon ministère ! » dit-il « Allez maintenant ! mais aile/, en paix ; et veuille Dieu nous faire grâce « à tous i ! »
Les coupables ici ne sont donc point Johannes ni Katharina, mais les fatalités déjà signalées, aggravées par cette tendance' do tout ce qui est, à retourner au néant d'où il est issu. Toute existence s'ensevelit ainsi dans les abîmes : du peintre Johannes. de ses espoirs, ses amours, ses œuvres, son nom même, rien n'a surnagé dans l'universel naufrage : « aquis submer-