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L'effort du nouvelliste pour se renouveler semble être resté inaperçu du grand public * : du moins lui valut-il les éloges
5j Chez Meinhold également, (chap. 29) rien ne subsiste des deux époux, qu'une pierre commémorative incrustée dans un mur d'église et un cercueil que personne n'a pu desceller. - Dans le court épilogue qui termine l'œuvre, St. a soin de rester dans le ton du ms. ; le seul changement consiste dans la substitution de la « Er-Erzâhlung » à la « ich- Erzàhlung. »
(3) Les témoignages ici sont discordants : tandis que Pietsch à «a visite d'oct. à Husum, trouve St. « réconforté par le succès d' Aquis >, Ztg. 13 juillet 88), St. envoie, le 20 nov. 76, une carte à P. pour lui demander dans la « Schles. Ztg. » un art. capable de faire connaître sa nouvelle. Il vient d'en demander un à Fontane pour la « Vossische » - E. S. nous a raconté les plaintes du poète, en 86, devant le grand-duc de Yn eimar, à propos d' « Aquis » dont les éditions ne s'écoulaient pas (Cf lett. à P. du 24 sept. 76, avant l'apparition fde la nouv. : St. s'y fait
des délicats. Seules, trois appréciations, d'origine très disparate, détonnent dans l'unisson admiratif des connaisseurs. En premier, celle, assez dédaigneuse, d'Auerbach : à la Gottschall,ilrabaisse,dans une lettre du 17 mars 77 à son ami Jacob au rang de bibelot d'étagère, lui aussi, ce « petit récit. . . écrit pour format en miniature ». Il consent à en louer la finesse, les demi-teintes, l'archaïsme si parfaitement adapté au ton, mais il regrette 1' « encadrement moderne » qui jure avec le reste, et il assomme l'auteur sous ce compliment que n'eût pas renié le rédacteur des « Blâtter fur literarische Unterbaltung » : « Il y a dans ce poète une nature fine et sensible : le « grand n'est pas son affaire, mais, à un haut degré, la grâce « délicate, le frisson discret. » — Plus mordante encore, la critique deTurgenjew l, « La nouvelle A. S. est gentiment écrite et avec « délicatesse, mais, pour l'amour de Dieu, comment peut-on « faire chanter quelque chose sur les anges du Paradis à un « enfant qui va se noyer ! N'importe quelle chanson enfantine « ferait dix fois plus d'effet. Les Allemands commettent deux « fautes, quand ils content : d'abord, leur insupportable « besoin de motiver, ensuite, leur maudite idéalisation de la a vérité. Peignez la réalité avec simplicité et poésie : le reste « viendra tout seul. • . Quand un auteur allemand me narre « quelque chose de touchant, il ne peut pas s'empêcher de me « montrer, d'un doigt ses yeux qui larmoient, et de me signifier « modestement, de l'autre, de ne pas laisser inaperçu ce qu'il « y a de touchant dans son histoire. » — Mais ces reproches ne sont qu'aménités, en regard du véritable sermon adressé à l'auteur par une « excellente amie » de Tubingen 2. A grand renfort de citations bibliques, la bonne dame traitait « Aquis » de « doux poison », de fruits appétissants au noyau mangé de vermine, etc.. Storm ne disconvient pas que « pour aug-
illusion sur sa « célébrité croissante »). Il est amusant que Gottschall ait laissé passer, dans ses « Bl. f . 1. U. » un éloge grandiloquent/par O. Riecke. d' « Aqua (sic) Submersus. »
(1) Cit. dans Liter. Echo, XII, 15 nov. 1909, d'après une lett. de T. à Pietsch (la date n'est pas indiquée).
(2) Cit., avec la réplique de St., dans lett. à E. S. du 16 mars 77.
m mentor la jouissance esthétique du lecteur, il a peut-être « soulevé le voile d'une limite I rop haut » : et encore, cela seraitil à distiller. Au reste, «je vais écrire, dit-il, à ma respectable « amie qu'elle prie son Dieu de lui créer un monde qui ne repose a pas sur l'union des sexes ; quant à nous autres, nous ne vou- « Ions pas, que je sache, nous laisser enlever cette pierre angu- « laire, ni le charme magique qui l'auréole. »
De partout ailleurs, au contraire, dans le cénacle de Storm, les félicitations sont unanimes. Emil Kuh, s'il n'admire pas ici la technique achevée de « Viola Tricolor », y trouve une vigueur et et une passion bien supérieures. Il a éprouvé, par endroits, la même émotion qu'à certains passages du « Grùner Heinrich1». Mais il savoure par dessus tout cette musique qui vibre de la première ligne à la dernière, pénètre toutes les modulations et passe dans l'âme du lecteur en résonnance profonde et persistante. Avec un art tout spécial, Storm a su déduire, des événements contemporains, la marche de son action et le développement des caractères. Le récit, la langue sont d'une fraîcheur, d'une vie exquises 2. — Wilhem Jensen compare 3 la couleur de ce beau poème réaliste, à cet éclairage qu'il voit parfois, Vers la fin du jour, aux cimes de la Forêt- Noire : lumière nette, qui arrête strictement les contours, où chaque roche, chaque arbre sont reconnaissables, et pourtant flottant dans un scintillement de pourpre et d'or, qui semble ies arracher de leur base pour en faire les mirages ensorceleurs d'une Fée Morgane. — • Heyse appelle « Aquis » : « la plus pro- « fonde et ïa plus saisissante nouvelle de Storm 4. » — « Tu n'as « rien donné de meilleur, lui écrive it-il5,rien qui possède cette « douceur âpre si particulière, ni une aussi pure virilité dans « la douleur. » Cet art s'élève toujours plus haut, sa maîtrise s'affirme, sa richesse et samaturité augmentent. A Kuh 6 déjà,
(1) A St. 23 juil. 76.
(2) A St., 1er août 76.
(3) Cil. sans dato : G. S., II, 177.
(4) Cit. par Kuh à St., 23 Juil. 76.
(5) Cit. {non dalé) par G. S., II, 176-177.
(6) Lelt. cit. de K. à St.
Heyse avait signalé comment Storm, après sa manière des débuts, trop sensitive, toute en résignation, avait gagné au fil des années en force et en fraîcheur juvénile. Un écrivain contemporain, une femme l, a repris ces éloges en montrant dans cette grande nouvelle une synthèse harmonieuse des qualités de la première manière : chaleur d'émotion devant l'amour et la nature, avec celles de la seconde : vie plus intense, action dramatique jouant sur un arrière-plan très vaste. — Actuellement, cette première « Chroniknovelle », avec son début mouvementé, tout en luttes extérieures, tandis que la dernière moitié (ainsi déjà « Immensee ») sur un rythme ralenti, soupire d'enveloppante façon le thrène élégiaque, est généralement considérée comme un sommet — sinon le sommet — dans l'œuvre du poète.
A la fin de septembre 18762, Storm répondait à Pietsch que, depuis « Aquis », « fruit de l'hiver dernier », il était resté stérile. Il avait derechef maille à partir avec ses nerfs : « j'ai maintenant à redescendre la pente, c'est inévitable. » Mais, en postscriptum 3, il ajoute : « J'ai envoyé, ces jours-ci, à la Rundschau, les « Erinnerungen an Ed. Môrike*. » Il y avait travaillé l'été, pendant un séjour à Fobeslet, près de Kolding « malheureusement aujourd'hui en territoire jute 5. »
(1) Clara Lent, Die Frau VI, 461 (1899). Wedde, 20, écrit: « A. S. est si poétique, que la langue en devient inconsci mment rythmée. » Et il cite le passage III, 234 : « Mitunt r war's, als schau mich twas aus ihren Augen an ...» t II ne se doutait pas que, de la version de la Rundschau, St. avait éliminé, pour la h Buchausgab », toute une série de phrases dont le rythme était trop voisin de la poésie (à E. S. 27 sept. 77). Il ajoutait : « La prose doit (ou peut) avoir un rythme, mais elle ne doit pas être métrique. »
(2) Le 27 sept.
(3) 27 sept.
(4) Publ. non pas dans « Dte Rundsch. », mais dans le n° de janv. 77 des «Westerm. Monatsh. ».
(5) A Kuh, 24 août 76.
Le 31 juillet, il avait, quitté îïusuin pour aller voir des parents à Hambourg (les Scherfï sans doute) et, de là, eo six jours, avait, exécuté, par une chaleur torride, une sorte de « randonnée forcée » à Wûrtaburg (où probablement Hans avait, commis quelque nouvelle folie). Le 14 août, après avoir « péché » en chemin Do et leur plus jeune liljo, il était arrivé à Fobeslet, dans cette ferme modèle, où résidaient des parents do sa femme x .« Autour des vastes bâtiments d'habi- « talion et d'exploitation s'étendent les champs de céréales, « et en arrière, une guirlande de bois de hêtres. Vingt splon- « didos chevaux bai-brun, orgueil de la métairie, rentrent en « eo moment dans les granges les trésors d'une lourde moisson : « froment, orge et avoino, » Entouré d'une cordiale et joyeuse maisonnée où dominaient les jeunes, Storm se sentait au mieux : « bon air, concluait-il, et très respirable, »
Morike, apprenant le 10 juin 65, la mort de Constanze, avait eu remords de son « inexplicable négligence » et promis plus de zèle épistolaire. Il n'en mourut pas moins, le 4 juin 75, sans avoir jamais répondu aux remerciements que lui adressait l'auteur des « Tiefe Schatten », le 6 juillet 65 2. Storm prit alors l'habitude d'écrire au moins une fois l'an a sa veuve, lui envoyant tout ce qu'il publiait avec une piété dont, paraît-jl, elle se montrait profondément reconnaissante 3. Elle fut, naturellement, des premières à recevoir les « Erinnerungen », et, longtemps après, Storm s'amusait encore de l'étonnement sincère que la brave femme avait manifesté à voir représenté son mari légèrement « schwâbelnd 4. »
Voulant faire connaître au public cultivé, qui l'ignore, cette
•;l) Les G. J. Lorenzen. La description qui suit se retrouve presque mot pour mot dans une lettre à E. S. du 16 août 77.
(2) Indirectement, St. avait eu de ses nouvelles par Ernst qoi, de Tubingea, allait souvent en pèlerinage chez Morike (v. lett. à Ernst au 25 juin et 12 déc. 70, 27 avril et 22 mai et 22 juin 71, 29 janv. 72 ; d° à Kuh, 2 oct. 71 .) C'avait été, en 73, une cruelle surprise pour le poète, d'apprendre que M . s'était séparé de sa femme pour complaire à une sœur jalouse (à Kuh, 5 août 74).
(3) A Keller, 3 janv. 82.
vie « à demi cachée 1 » qui fut celle de l'auteur du « Besuch in Urach », Storm dira successivement : comment l'œuvre de Môriko lui fut révélée, pourquoi elle est encore si peu répandue, et quelles furent, à lui Storm, ses relations personnelles avec ce poète du Sud. Il redonne ici le sonnet vibrant de Theodor Mommsen dans le « Liederbuch », à l'époque où les « trois amis », sous le sourire protecteur de Rose, s'initiaient au « dernier lyrique d'une signification à la fois originale et durable 2 ». Il rappelle le « Nolten », dont les défauts manifestes sont compensés par des mérites précieux 3, et cherche à s'expliquer les dédains de la critique et du public à l'endroit de ce curieux roman. Ce qui, par le temps qui court, attache les masses à un écrivain, c'est en premier lieu « la phrase, la phrase qui coule », sans pensée et sans bavures : or Môrike ne possède point cet appas où se laissent prendre, surtout, les jeunes femmes et les jeunes filles : pas plus qu'il n'a « cette clarté facile et si comte mode, conséquence naturelle de la banalité des idées et des « vues. » Par surcroît, son fantastique est très spécial, il a une mythologie à lui (Orplid, la déesse Weyla, etc.), inventée avec son ami Ludwig Bauer, et déconcertante pour le profane 4, Enfin, ses idylles et mainte autre de ses poésies, saturées d'antiquité gréco-romaine, ne sont guère accessibles qu'à un public déjà cultivé. Ainsi, le cénacle de ses fidèles demeure restreint. D'avoir pu pénétrer au plus intime du sanctuaire, cela reste une des fiertés de Storm, et il détaille avec une fraîcheur inaltérée, à plus de vingt ans de distance, son pèlerinage à Stuttgart chez l'auteur de « Mozart auf der Reise nach Prag 5. »
Ce ne fut pas la négligence d'une des parties, mais bien la mort qui vint clore brutalement la correspondance régulière-
(1) A Keller, 3 janv, 82.
(3) Le 20 déc. 80 encore, St. vantera à sa fille Lisbeth le « Nolter» », « plein de poésie pure comme l'or. »
(5) Dans une lett. à Keller du 3 janv. 82, St. se félicite d'avoir, lors de cette entrevue, pris des notes détaillées, contrairement à ses habitudes.
ment entretenue, depuis cinq années, avec Kmil Kuh1. « Ainsi, voilà donc ce livre fermé ! », écrivait Storm à la veuve du cri
I i(jue viennois 2 : et il ajoutait : « Sa mémoire m'accompagnera tant que je vivrai. i> En effet, un peu cérémonieuses d'abord, les lettres étaient bien vite devenues cordiales. Tout de suite, Storm s'était intéressé au juge littéraire délicat et sûr, à l'homme aimable et droit, s'il faisait bon marché de sa poésie d'amateur 3. A tout propos, il le presse de ménager sa santé 4 ; ils échangent leurs photographies. « Nous nous comprenons si bien ! » lui déclare-t-il 5 sans l'avoir jamais vu. Il lui envoie, pour la mort, d'un frère 6, des condoléances pleines d'affection. Réciproquement, Kuh favorise son correspondant d'une véritable confession intime, « comme au seul homme, dit-il, « qui en ce moment me comprenne 7 » : en quoi il voit juste, car une chaleureuse réponse lui arrive, avec mille conseils et vœux pour la guérison de cette crise. A son tour, le père de Hans confie à Kuh le tourment qui use sa vie 8, s'épanche devant lui quand meurt son propre père. » « Je ne pourrais pas user de réticences envers vous », lui avoue-t-il 9.
Un léger nuage, pourtant, avait obscurci passagèrement cette amitié. Storm n'avait pas trouvé l'article de Kuh dans la « Wiener Abendpost » tout à fait juste pour son lyrisme. Hanté, dans son jugement, par d'autres lyriques qu'il prend pour normes 10, le biographe de Hebbel n'a-t-il pas méconnu la vigueur profonde de certaines pièces stormiennes ? « Les
(1) K. était mort des suites d'une fièvre typhoïde le 30 déc. 76.
(2) Le 4 janv. 77.
(3) A Ernst, 12 Juill. 71.
(4) A K., 7fév. et 13 août 53.
(5) 15 déc. 73.
(6) 24 nui 75.
(7) 12 mars 74.
(8) 5 août 74.
(9) Vendr.-Saint 75.
(1 0) V. toute la lett. du 27 nov. 74. Cf. ce que St. avait inscrit sur l'enveloppe où il conservait les lettres et articles de Kuh .-«C'est seulement contre son appréciation de mon lyrisme que, malgré moi, je proteste sur bien des points. Il me mesure à ce que Môrike peut atteindre et moi pas, mais non pas à ce que je puis atteindre et ce que ne peut pas Môrike. »
« plus fortes, les plus hautes émotions de Pâme ne bouillonnent « point dans ses poésies » : peut-on écrire cela, en pensant à la force imagée, au patriotisme ardent, à l'énergie « pleine de caractère » d' « Abschied » ou d' « Ostern », ou même de : « Und war es auch ein grosser Schmerz », « Zweifel », « Es gibt eine Sorte »? — « Il me semble, dit Storm, que ces vers-là sonnent comme de l'airain » : ni Heine, ni Môrike n'en ont de pareils. — Peu après cependant, il craint d'avoir mis un peu trop de virulence à défendre « le côté viril » de sa poésie : dès le matin du 1er janvier 75, il exprime des regrets à son confrère et lui recommande de lui « laver la tête » dans sa prochaine réponse. Cordialement, il lui tend la main, avec cette invite : « Bleiben wir die Alten ! ». La réponse de Kuh, hésitante encore le 5, puis lancée à cœur ouvert le 6, ne dissimule aucunement la pénible impression d'isolement ressentie à lire les lignes trop vives de Storm. Kuh justifie son article, explique le malentendu, aggravé par une coquille typographique ! Et, le poète ayant renouvelé ses excuses pour sa plume trop prompte, il proteste : il ne veut pas que ni l'un ni l'autre se mettent à peser leurs mots dans leurs lettres (Storm s'en déclare d*ailleurs 1 incapable). L'échange d'idées, d'impressions reprend donc en toute franchise : Kuh s'indigne 2 de voir l'auteur de « Draussen im Haidedorf » rangé parmi les auteurs de « Dorfgeschichten » (alors que l'intéressé s'en amuse 3) ; il distribue éloges et critiques à la 3e édition du « Hausbuch 4 », à « Psyché », « Aquis », en pleine liberté, en pleine intimité.
Si le « Briefwechsel » édité par Paul Kuh est complet, la dernière lettre signée de son père est du 1er août 76. — Il se produit, ' vers cette époque, un changement parmi les correspondants de Storm, comme un relai dans les équipes. A Brinkmann, Eggers, Fontane, Môrike, Kuh, va succéder le duumvirat Erich Schmidt — Gottfried Keller, qui conduira le poète jusqu'à sa mort. Restent fidèles Jensen et plus encore Hey^- auxquels
(1) Vendr.-Saint 75.
(2) 25 janv. 75.
(3) Vendr.-Saint 75.
(4) 31 oct. 75.
viennent s'ajouter les fils et filles, principalement Ernst et Karl, Lisbeth et Elsabe. Par contre, Pietsch peut, dès maintenant, être considéré comme exclu du chœur des confidents, où il a si longtemps tenu la première place. Sans doute, la fin d'octobre de cette année 76 le vit à Husum, où son hôte le promena « en triomphe » à travers sa maison admirable d'ordre, parmi les étages suggestifs de la maison grand-paternelle, les ruelles de Husum, au « Schlossgarten » ou sur les digues 1. Mais, dès l'année suivante s'ouvre le grand « trou » dans leur correspondance. Nous savons, par des témoins, qu'il n'y a pas eu de lettres égarées, mais relâchement notable des liens d'amitié. Les Pietsch, ayant beaucoup aimé Constanze, firent-ils grise mine à celle qui lui avait succédé, et au poète qui avait remplacé l'irremplaçable 2 ? Marie Pietsch et Frau Do sentirent-elles qu'elles ne pourraient sympathiser ? Storm et sa femme auraient reproché à Pietsch, à tort ou à raison, un manque excessif d'indépendance dans la critique et des allures « artistes » effarouchantes dans une maison où il y a de grandes jeunes filles (et qui s'était, depuis 1866, très « embourgeoisée. ») Toujours est-il qu'entre le 16 septembre 77 et le 20 janvier 83, puis entre une carte postale du 4 avril 83 et une lettre du 31 août 87 3, des gouffres baillent, où a sombré cette amitié.
Quand furent rédigées les quelques pages du dernier « Zerstreutes Capitel » : « Von Kindern und Kalzen, und voie sie die Ninebegruben^)) Les données précises font défaut jusqu'à présent. Force est donc de supposer qu'ayant achevé «Aquis» en juillet, les souvenirs sur Môrike ayant occupé août et septembre, c'est entre octobre et le 31 décembre 76 4 que Storm mit sur le papier ces quelques pages. Dans deux lettres de
(1) Pietsch, art. de la Voss. Ztg., 13 juillet 88.
(2) St., p. ex., reste muet vis-à-vis de P. depuis le 28 mai 66 (lett. où il annonce son remariage : sans doute les félicitations des P. lui semblèrent-elles froides) jusqu'au 10 décembre ; encore n'écrit-il, à cette date, que rappelé à Tordre par son partenaire.
(3) Après cette lettre, une seule carte de St. jusqu'à la mort du poète.
(4) La nouv. porte la date de 76 dans les S. W.
Heiligenstadt *, nous retrouvons contées la mort et l'enterrement d'un jeune chat « qui donnait les plus belles espérances. » On les dirait, d'ailleurs, découpés dans les « Briefe in die Heimat », ces épisodes de vie enfantine. Ici aussi, il y a une grand'mère:« Die Manschettenmiesse », la chatte qui, blottie dans la robe de chambre de son maître en train d'écrire, arrête maintes fois, d'un coup de patte, la plume qui court : « par quoi. « ajoute Storm,plus d'un tiret imprévu s'est glissé dans mes « œuvres imprimées depuis 2». Tout comme les générations humaines, celles-là se succèdent : « l'ours blanc » à la « Manschettenmiesse »,«le noir matou » à « l'ours blanc ». Vient l'exil, «l'époque sombre et sans chats 3 » :mais les enfants, si prompts à faire du rêve une réalité, recréent l'illusion bienfaisante en logeant splendidement et en bourrant de mets choisis un chat... dessiné sur une feuille de papier4 ! Avec la même facilité, ils vivent toutes leurs fictions : l'enterrement, et surtout l'exhumation du minet gris surnommé « le vieux monsieur » : « pourles enfants et les vieillards, quel charme ma- « gique et libérateur il y a dans un enterrement ! » Ne sufïîra-t-il pas, pour sécher les larmes des deux gamins, de faire de pompeuses obsèques au lapin « Nine », qui s'est étouffé, en avalant les plumes de son camarade le pigeon ? Et ne savourent-ils pas une joie suprême à polir,., avec leur salive le tombeau de leur préféré ?
Une certaine lassitude, prolongeant la morne désespérance d' « Aquis submersus », se révèle chez Storm en cette fin d'année 76. Il commence à soupirer après l'heure de la retraite ;
(1) A Egg., 21 mars 57, et lett. à Brinkm. donnée sans date par G. S.,
(4) Sur le ms. d' « Im Schloss », on voit au bas du 2e feuillet, le dessin colorié) d'un chat sautant par dessus une badine.
son travail le fatigue, lui donne des insomnies l. « Moi aussi, « écrit-il 2 à son oncle J. H. Scherfï dont la femme vient de « mourir, je voudrais écrire comme le vieux peintre3: Exeuni « omnes ! Ma vie, à moi aussi, s'appauvrit du l'ail, de cette mort. « Que de lois, depuis un demi-siècle, je me suis réconforté et « reposé à votre foyer 4!... Ne l'oublions pas: quiconque vieillit, « ne vieillit pas impunément ; il lui faut voir se fermer bien « dos yeux chers. »
.Mais principalement, c'est Hans qui alourdit! ses ailes, tout en le forçant — cruel contraste — à écrire sans trêve, pour couvrir les dépenses engagées par sa légèreté 5. Obligé, l'été d'avant, d'affronter en pleine canicule et dans des conditions de rapidité particulièrement fatigantes le long voyage de Wiïrtzburg, le père espérait au moins voir Hans achever ses examens avant la nouvelle année 6. Rien n'en fut. Non seulement le fils inconscient, en ne donnant plus aucune nouvelle aux siens, leur gâta Noël, mais le poèta, le 6 février, dut reprendre une seconde fois le train pour Wùrtzburg 7.
Comme toujours, il rentra à Husum, le 7 mars 8, avec l'illusion que l'examen serait liquidé sous peu, et l'espoir de se voir prochainement libéré de « ce souci, le plus gros de mon existence (assure-t-il). » Il avait été dédommagé en trouvant làbas des compensations d'amitié très douces, de la part d'Erich Schmidt et des siens. « "N'était ce qui est, mandait-il à Hans « Speckter9, j'aurais ici-une existence agréable, dans un foyer « presque comme le mien. Avec moi habitent : Madame Lina « Streckeri0,une femme comme un jour ensoleillé, sa fille Waili « qui m'est attachée comme à un père, et son fiancé, le Dr.
(1) A Karl, 23 oct. 76.
(2) Le 1er nov# 76 .
(3) Bickert, dans « Der Magnétiseur » d'Hoffmann.
(4) Cf.St.aElsabc23dec.82.
(6) A P., 24 sept. 76.
(7) A P., 8 mars 77.
(8) Ib.
(9) Cil. sans date par G. S., II, 183.
(10) Veuve d'un professeur de zoologie à l'Université de Wûrtzbur".
k Erich Schmidt, un germanisant, charmant homme qui, « avant-hier (il a 24 ans), a reçu l'offre d'une chaire magis- « traie à l'Université de Strasbourg. Ces gens exquis m'ont « accueilli presque comme un membre de la famille, de sorte « que j'ai à toute heure amabilité et sympathie autant que « j'en veux, autour de moi. Eux aussi, le professeur de zoolo- « gie Semper, le mathématicien Prym et le juriste Held m'ou- « vrent (eux et leurs femmes), à chaque heure qu'ils ont de « libre, le plus intime de leur foyer. Prym vient me chercher « et me traîne aux endroits les plus curieux. Je voudrais bien « revenir ici par un beau printemps ou un bel automne, le « cœur libre et, naturellement, la bourse garnie. »
Erich Schmidt, pour sa part, avait consigné, en quelques notes qu'il a bien voulu, de son vivant, nous communiquer, son impression, à cette première rencontre, sur l'auteur d' « Aquis submersus ». « De taille moyenne, un peu voûté, « 59 ans. Au début, un peu gauche. Cheveux et barbe gris, « fournis. Beaux yeux bleus brillants. Voix douce, parole lente. « L's dur du Schleswig (so sanft). Un peu cérémonieux et gêné. « Cordiai, chaud. Lit à voix basse, douce, sans beaucoup d'ac- « cents, mais finement et avec âme. . . Un soir, passages de « 1' « Aventiure » de Schefïel avec beaucoup de feu et d'enthou- « siasme. Gœthe, le « Tagebuch : » Storm n'en a pas tenu de « semblable. Nature plutôt sensuelle. . . » Sur le canapé des Strecker, « petit, mais confortable », ou à travers la campagne environnante, ce furent d'inépuisables causeries. Storm soumettait l au philologue averti les changements, additions ou suppressions qu'il se proposait d'apporter au « Hausbuch » pour sa 4e édition 2. Son interlocuteur, comme il est naturel, le questionnait susses nouvelles, se faisait (à en juger par le même feuillet de souvenirs inédits) raconter ce qu'il y avait de « vécu » dans « Vetter Christian », « Viola Tricolor » (« écrite, lui confiait le poète, pour se libérer de tout le vide « qu'il avait apporté à Frau Do »). Au sujet de sa seconde
(1) G. S., (comm. orale).
(2) « 4. durchgesehene Aufl., George Westermann, Braunschweig,
femme, Storm prodigue lea détails sur l'impatience avec la Laquelle il l'attend après chaque séparation, a sa passion éter- « nellement jeune, pour elle, comme il aime à la prendre sur ses « genoux. »I1 évoque Gonstànze, «parle de la morte avec beaucoup de mélancolie. Le souvenir l'écrase*» — EL comment n'eûlon pas causé du « Faust ? » Storm raconte sa passion pour le vieux « PUppenspiel ». Paul Heyse vient aussi sur la sellette : Storm l'appelle « le Mondelssohn de la nouvelle. » Si les notes d'Erieh Schmidt ne le disent pas, nul doute que les deux fervents de Chodowiecki n'aient communié en leur graveur et imagier préféré : nous en aurons plus tard des preuves. Ce que nous savons, c'est qu'à deux reprises, Storm se donna le régal d'aller écoute* les leçons de son hôte à l'Université.
Ainsi se noua une amitié qui, malgré la différence d'âge, malgré l'espace qui, comme à plaisir, s'interposait, suivit le poète jusqu'à son heure dernière en lui apportant nombre de bénéfices et de satisfactions. A peine rentré à Husum, Storm inaugure les relations épistolaires avec son habituelle cordialité *. — « J'ai saisi ta main (dit, en cette première lettre, un qua- « train encore inédit) et je chercherai à la retenir ; mon jeune « ami, j'en ai le ferme espoir : tu compteras un jour parmi mes « vieux amis. . . » « si tant est (continue-t-il en prose) que je « puisse encore être là pour voir vieillir le jeune ami ! » D'ores et déjà, un carton est préparé, avec l'en-tête : « Briefe von Erich Schmidt ». Dès la troisième lettre (26 mars), un cérémonieux « Lieber Herr Doktor ! » est raturé pour faire place à un tout cordial : « Lieber Erich Schmidt ! »
Quel besoin Storm n'avait-il pas de pareils refuges ! A travers la lettre du 20 mars 2, on devine que Hans, malgré démarches et promesses, a de nouveau manqué son examen. Comme toujours en semblable occurrence, il n'a plus donné signe de vie, est resté sourd aux appels affectueusement pressants et réitérés des siens, qui voudraient au moins le faire rentrer à Husum. A l'amitié d'Erich, le père demande ce service : qu'il agisse sur Hans pour lui faire regagner le bercail. Et, dévoré d'anxiété, il
(1) 1G mars 77.
conclut : « Je fais comme l'autruche, je rentre la tête dans mes « plumes. Et je jette cette lettre à la boîte. » Il aime trop pour se montrer énergique: une même lettre annonce des rigueurs (on coupera les vivres à l'impénitent, on ne paiera pas ses dettes), puis promet un pardon entier 1. « C'est vraiment, « assure Storm, le seul moyen par quoi on puisse agir sur lui » : et, oubliant ses menaces 2, il renvoie de l'argent ; il liquidera toutes les dettes, quoique gêné lui-même : il le sait bien, ce n'est pas pour Hans « un plaisir » que réintégrer le foyer, mais il le faut, tout l'exige. Au reçu de ces lignes, Hans ne bouge plus : « il ne cédait jamais, écrit sa sœur 3, qu'à la nécessité. » — « Une chose manque à son âme, dit son père 4 : c'est le fer » ; et il est pénible de voir cet étudiant trop vieux tromper la confiance de l'ami, du maître plus jeune que lui, chercher même à le blesser 5. « Cela provient, explique le poète, d'une sorte « de dévers dans son âme, d'une fissure dans cette sombre « porte ; de tout temps, j'ai redouté qu'elle n'éclatât, même « lorsqu'il était encore petit garçon : tellement que, la nuit, « je restais quelquefois debout devant son lit, à scruter, plein « d'angoisse, le joli visage blond de l'enfant endormi 6. » Et il accumule les exemples de cette nervosité maladive : « ces « troubles, auxquels le pauvre garçon est en proie depuis « l'enfance, peut-être pas sans culpa pairis, obligent qui les « connaît à juger, chez Hans, l'homme moins sévèrement, « malgré tout ; ils appellent toute ma pitié, à moi père 7. »
C'est alors —vers avril 77 — que, reprenant une idée « sur-
(1) 26 mars 77, à E. S.
(2) A E. S. Vendredi-Saint 77.
(4) A E. S., ib. . , • •
(5) AE.S.,5avr. 77.
(6) Cf. Carst. Curât. V, 102-103.
(7) A E. S. lell. cit. — Cf. lett. de G. S. au Dr. Hanssen (Hanss., op cil. 27-28) : « «J'entends encore mon père, toujours empressé à excuser « son enfant, dire i il y a, d'un côté l'hérédité, cette terrible passion de « la boisson, de l'autre sa volonté, beaucoup plus faible. Qu'y peut le « pauvre garçon, et où est la faute? »
gie devant lui dix ans auparavant * », il songe à se « délivrer » en peignant, dans une nouvelle, sa propre souffrance. D'autant plus qu'assez légèrement, Westermann a annoncé, pour paraître à bref délai, quelque chose de lui. « Une ou deux fois « déjà, confie-t-il à E. Schmidt le 5 avril, j'ai pris la plume « pour jeter enfin sur le papier ce « Carsien Curator », que, « depuis nombre d'années, je porte en moi. . ., mais chaque « fois, je m'arrête en route. » — Enfin, le 2 mai 2, il a, « sans « être sûr que ce ne soit pas invitis Musis, commencé l'âpre « histoire de Carsten Curator. » Ce qu'il a déjà rédigé en formera, croit-il, la plus grosse partie. Mais la parturition ne va pas sans luttes. D'abord, le sujet est très difficile à traiter 3. Puis, avoue-t-il à Erich Schmidt4, « ma raison me prouvait par « a + b que ce travail constituait une libération (à la Gœthe) , « comme c'est de point en point le cas pour le « st. Musikant » « ou « Viola Tricolor. » Mais, cette fois-ci, c'est quand même « autre chose. » Il écrit donc « en l'absence de l'Espérance, « sœur fidèle du Bonheur, et indispensable à l'artiste. » Car les nouvelles de Hans ne s'améliorent aucunement ; le poète a désappris la joie 5 ; il ne s'enchante plus à voir approcher le printemps ; les embarras d'argent lui ôtent toute paix. Ses forces s'usent, si bravement qu'il se défende. Le 7 août seulement 6, il respire : en dépit de battements de cœur qui l'oppressent, de ses nerfs délabrés, « Carsten» a été envoyée à Westermann. » Hans a enfin passé son examen depuis 6 à 7 semaines, mais il a remis ses thèses trop tard pour pouvoir les soutenir avant les vacances!
Elle est donc éclose au plus noir de la crise, cette « nouvelle sans soleil 7 ». Pas plus que dans la réalité, pas plus que dans
(1) A P., 15 sept. 77 (Il y a, en effet, 10 ans, en 77, que Hans est étudiant.).
(2) A E. S. — Le 7 avril, il se demandait encore, écrivant à Keller, si « la source était tarie ».
(3) A E. S., 25 juin 77.
(4) Ib.
(5) V. Carst. Cur. V, 117.
(G) A E. S., 10 août 77.
(7) A P., 16 sept. 77. — G. G. parut, sans diff. notable avec les S. W., dans le n° d'avril des « West. Mon. »
« Aquis », « Viola » ou « Draussen im Haidedorf », il n'y faut chercher de « faute » morale 1 : « elle n'est pas, à vrai dire (la « faute), l'essentiel de ce poème ; il n'y est d'ailleurs pas ques- « tion de fa te ni d'expiation, mais d'une nécessité naturelle, « qui s'incarne dans un fait inéluctable et entraîne l'innocent « (Carsten) à assumer lui aussi, sa part de culpabilité ; et même « le fils, occasion de la catastrophe, est enchaîné par son héré- « dite. » — A qui s'en prendre, en effet, si ce droit et cordial Carsten, providence des veuves et des orphelins, s'est, comme dans « Waldwinkel » le trop vibrant Richard, acoquiné aux yeux rieurs d'une femme trop jeune ? A lui toutefois, les mêmes puissances aveugles qui l'ont empêché (comme Richard avec Franzi) de connaître un bonheur solide avec cet être de plaisir qui assemble en soi les séductions dangereuses de la « Slovakenmargreth » et la frénésie de luxe et de danse où s'était consumée la petite Beauregard, ces puissances lui raviront l'oiseau léger 2 en l'espace d'un matin : Juliane meurt de la naissance de leur premier fils, un fils qui bien vite s'avère « comme l'héritier corporel et peu à peu comme l'héritier spiri- « tuel aussi de sa jolie mère 3 ». Nulle éducation, si sévère soitelle, n'y fait : vingt ans après, (Storm ici descend le cours des existences dans la succession chronologique et sa nouvelle s'étend en roman) Heinrich est un-garçon de belle mine, papillonnant, vite adapté aux hommes et aux situations nouvelles, insouciant jusqu'à l'inconscience. « Crois-tu, demande Carsten « à sa sœur Brigitte 4, crois-tu que l'heure soit indifférente où, « avec le consentement du Dieu souverainement sage, une vie « humaine surgit du néant ? — Je te le dis, tout homme apporte « au monde, avec soi, sa vie toute faite ; et ceux qui, en remon- « tant les siècles, lui ont donné, ne fût-ce qu'une goutte de leur « sang, ont une part à son existence 5. »
(1) A E. S., 24 et 27 sept. 77.
(3) Ibid.
(4) E. S., Char. 430, compare ce couple de braves gens à TOberforster et à sa femme dans les « Jàger » d'Iffland, pour qui St. avait une prédilection (à E. S. 25 mai 78).
Aoinoncée par le vieux Jaspers l, corbeau de malheur, survient la première frasque du jeune Heinrich : il a joué et perdu l'argent à lui confié par son pal ron, le sénateur, qui l'expulse 2. Sa première pensée (ainsi jadis sa mère), est le suicide : une tache est l'aile sur l'hermine d'honnêteté de l'irréprochable Carsten, (pi pardonne pourtant, sachant bien de quelle femme frivole ce fils tient sa nature. — Quand son fils lui écrit (toujours pour quémander de l'argent) de Hambourg, où on lui a trouvé une place, Carsten, invariablement, ferme la lettre eu soupirant : « Juliane 1 » — « Juliane 1 » soupirer a-t-il encore, en cette soirée de Noël où, espéré, attendu, l'enfant gâté transforme la veillée de fête en heures de déception et d'accablement 3, simplement parce que, comme il le raconte dans une lettre très gaie, il a préféré, au dernier moment, passer son congé dans la grande ville et ne venir que plus tard.
Dans la marche fatale de cette « Moïra » moderne, il y a des temps d'arrêt, en apparence au moins. A entendre ce beau parleur qui décrit, avec les intonations de voix maternelles, ses châteaux en Espagne, on ne soupçonnerait guère l'abîme béant entre son rêve et la réalité, le gouffre qu'à tout instant l'argent du père doit venir combler. Carsten cependant, rongé de chagrin, perd calme, gaîté : sa taille se voûte, il évite les regards en ville, et chaque courrier renouvelle ses terreurs, Alors, semé par Jaspers, sinistre rabat-joie, Méphisto poussif, germe dans son esprit ce projet d'union entre l'inconstant dissipateur et Anna, la pupille du « curateur » et de Brigitte : Anna, la saine fille qui possède toutes les vertus, et aussi l'argent nécessaire, pour fixer l'éternel errant. Un hasard, déplorable, veut que précisément, Anna s'éprenne de son camarade d'enfance, que Heinrich lui-même, partageant cet amour, promette de s'amender, si on le laisse rentrer à la maison,
(1) Cf. le Justizrat de « Die Abentener der Sylvesternacht « chez Hoffmann.
(2) St. s'attarde (V, 91 suiv.) sur la description du salon de Carsten et Brigitte, où chafpi.' objet représente la tradition, la rectitude morale.
(3) V, 110. St. avait souffert même tourment par la faute de Hans (à P. 8 mars 77).
épouser Anna. Dans le cœur si las du père \ les sentiments s'entrechoquent en vagues opposées : « Mon enfant, ma chère enfant. . . oui, reste près de lui, ne l'abandonne pas ! » ; puis, l'instant d'après : « Y as-tu réfléchi, Anna ? — Je ne pourrais pas t'engager à devenir la femme de mon fils » ; mais, au moment décisif, il ne s'est plus senti capable de prononcer le mot qui ^devait anéantir, d'un coup, le bonheur de son fils 2.
Le « marché » est donc conclu. Et, comme tout commencement chez Heinrich, les débuts de son mariage sont excellents. Mais, le feu de paille éteint, sa mégalomanie ■ — celle de sa mère plutôt — reprend l'avantage et le Passé se veuge. La faillite approche, et Anna passe maintenant les nuits à guetter, transie d'angoisse, le retour de son mari, attardé dans les tavernes interlopes d'où Carsten entend, un soir, sortir la voix avinée de son enfant 3.
Devancée par une vision lugubre, elle arrive, la catastrophe, la marée montante qui submergera Heinrich et, moralement, Carsten et Brigitte et Anna avec son petit enfant. Et c'est pour le poète, une occasion de faire revivre, en un éblouissant finale, ses souvenirs de la « Sturmflut » de 1825 4 :
(1) Remarquer ici la juxtaposition de deux tableaux : rêverie de Carsten, et, simultanément, insomnie de Brigitte et d' Anna, V, 126 et 127.
(2) V, 130-130. Ernst St. et une amie du poète, à Hademarschen, nous ont raconté qu'un jour, le père d'une jeune fdle aimée de Hans vint trouver St. et lui posa cette question : « Si vous étiez à ma place, vous qui connaissez votre fds mieux qu'homme au monde, laisseriez-vous votre fdle épouser Hans ? » St., moins faible que son Carsten, eut l'héroïsme de répondre : « Non. » — « J'ai écrit « Carst. Curât. », aurait ajouté le poète, pour montrer où j'aurais abouti, si j'avais répondu : oui. »
(3) Ad. Stern, Stud. 97, rapproche Carsten du vieux Nettenmayer (dans « Zw. Himm. u. Erde », d'O. Ludwig) qui, lui aussi, dévore sa douleur en silence.
(4) Len°15 année 1905 du « Husumer Wochenblatt », reproduisant son propre n° du 5 février 1825 sous le titre : « Die grosse Sturmflut v. 1825 », apporte la preuve que St. a mis à contribution la relation de la feuille locale, et spécialement l'épisode du malheureux en détresse, réfugié sur une poutre au milieu des eaux : « on entendait, des rues avoi- « sinantes, les cris de cet homme, et l'on croyait, malgré l'obscurité, le. « reconnaître. Mais, avant qu'on n'eût pu se procurer un bateau, le « tourbillon l'avait entraîné.
« C'était un après-midi, au début de novembre. Un vent âpre soufflait « de l'ouest ; le bras de mer par où la mer du Nord pénètre à l'intérieur « de la ville sous l'aspect d'un havre étroit, était rempli d'une eau4grise « bfouble, dont les bouillonnements et l'écume avaient déjà inondé ■ les escaliers du port;en ballottant de côtés et d'autres les petits bateaux « des îles qui s'y trouvaient à l'ancre. Ici et lu, on commençait à placer « devant les portes et les soupiraux les auvents de bois, et à masser entre « leurs doubles parois le terreau déposé en tas, depuis des semaines, dans « toutes les rues avancées.
« Un jeune marin, qui venait de se munir d'un jersey de laine pour « l'hiver, sortit de la maison située en bordure de la ruelle, accompagné « par Brigitte jusqu'à la porte ; mais la bourrasque lui arracha le papier « qui enveloppait son paquet et le béret qu'il avait sur la tête. — « Oh! « oh ! Mam'selle Brigitte », s'écria-t-il, en courant après son béret, « le vent « a tourné ; la mer sera mauvaise ce tantôt ! »
« Jésus mon Dieu ! » s'écria la vieille femme, « voilà déjà qu'ils mettent a partout les clôtures ! Christinchen 1 Christinchen ! » — elle se retourna « vers une petite voisine dont elle avait la garde en l'absence des parents « — il faut t'en aller chercher les auvents à la cave ! Cours dans la « Kràmcrstrasse.dire au grand Christian qu'il s'en vienne, tout de suite i »
« L'enfant prit sa course mais la bourrasque l'empoigna et l'eût, « comme un pauvre oisillon, jetée contre les maisons, si, par bonheur * n'était juste arrivé le grand Christian, qui la ramena avec lui.
« On alla quérir les auvents, qui furent disposés devant la porte jus- « qu'à mi-hauteur d'homme. Quand tomba le crépuscule, la place du « port était déjà presqu'entièrement envahie par l'eau ; des maisons « voisines de la jetée, on amenait en barque les habitants vers les hauts « quartiers de la ville. En bas, les bateaux tiraient sur leurs ancres, les « mâts s'entre-heurtaient, de grands oiseaux blancs se trouvaient préci- « pités au milieu d'eux ou s'accrochaient, en criant, aux cordages qui « vacillaient.
« Brigitte et l'enfant avaient un moment regardé travailler le <*rand « Christian ; maintenant, elles étaient assises dans l'obscurité de la cham- » bre, derrière les contrevents fermés à bloc. Au dehors, le clapotis de « l'eau, le sifflement du vent dans les mâtures, les appels et les cris des « gens ; furieuse, la tempête secouait les volets comme si elle avait voulu « les arracher. — « Hou 1 dit l'enfant, « elle va entrer ici, elle va venir me « prendre ! »
— « Petite, petite ! » s'écria ïa vieille femme, « que dis-tu là ? qui « est-ce qui va entrer ? »
— « Je ne sais pas, tante ; ce qui est là, dehors ! » « Brigitte prit l'enfant sur ses genoux.
— « C'est le bon Dieu, Christinchen ; ce qu'il fait est bien fait ! — « Mais viend ; nous allons monter, là-haut, dans ma chambre i ! »
Carsten, lui, n'a cure de la tempête : un autre effondrement menace sa maison. Après avoir, la mort dans l'âme, refusé à sa belle-fille le capital qu'elle lui a confié et qu'elle vient lui redemander pour sauver de la banqueroute son mari aux abois, c'est Heinrich lui-même, c'est son fils pris de boisson qu'il éconduit, voulant rester le « Curator », digne héritier de ses morts, au visage et aux mains nettes 1. Dégrisé, Heinrich sort du vestibule sombre : sur son méchant canot, il s'élance dans les vagues, au plus profond du tourbillon. A la lumière intermittente de la lune, on l'aperçoit, luttant contre les trombes écumantes ; on l'entend appeler son père : brusquement, la barque a disparu sous une montagne d'eau. « Aquis submersus » : la fatalité héréditaire a sa victime 2. J
Heinrich coulé à pic, Carsten foudroyé par une attaque, Brigitte morte, Anna ruinée dans son avoir comme dans sa beauté, Jaspers, l'homme de proie, qui tend les serres vers les deux maisons familiales : il y aura quand même un demirecours contre ces arrêts implacables. Le « Curator », malgré tout, en berçant sur ses genoux son petit-fils (qui a, lui, le « visage heureux » où se lisent de bonnes hérédités), jouira d'un peu de soleil encore, d'un quasi-bonheur de même nuance que cette joliesse d'Anna, devenue « spirituelle » et capable d'illuminer encore des traits flétris :
« Et c'est ainsi que la vie continue dans les générations : l'espérance « grandit avec chaque individu ; mais aucun d'entre eux ne songe qu'à « chaque bouchée donnée à son enfant, il lui donne, en même temps, un « morceau de sa propre vie, bientôt inséparable de la sienne.
« Heureux, celui dont l'existence a trouvé un abri sûr dans la main de « son enfant ; mais heureux aussi, même celui à qui, de tout ce qu'il pos- « séda jadis, une main, une seule main est restée, miséricordieuse, pour « arranger l'ultime coussin où s'appuie sa pauvre tête 3 ! »
(2) St. déploie une souplesse de main extraordinaire pour nous montrer cette tempête finale : d'abord vue avec Brigitte et l'enfant — puis avec le vieux Carsten, seul, puis avec Heinrich. On vient avertir Brigitte qu'un homme est en danger : elle averlil à son tour Carsten, qui aperçoit d'une lucarne de grenier, tant bien que mal, ia fin de la tragédie.
A peine « Carsten Curator » envoyée à Westérmann, Storm prévient Erich Schmidt 1 : « N'en attendez pas grand*chose. . . « Elle a été conçue sans la liberté d'esprit nécessaire, et, malce gré le plus honnête labeur, elle n'est pas, même dans le détail, « telle que je puisse me sentir content. » Devant Pietsch, un mois après *, Storm va jusqu'à prononcer le mot de « recul. « Il craint que ce demi-échec ne tienne pas simplement aux angoisses éprouvées alors, mais à un commencement de sénilité. Le plus fâcheux, c'est qu'en composant sa nouvelle, il l'a parfaitement vue dévier, s'en aller à la dérive ; mais, dans l'état d'abattement où il se trouvait, il a continué en pleine conscience4 a écrire dans une direction reconnue fausse. La cause principale de faiblesse, à son avis — Keller et Er. Schmidt l'ont tout de suite discernée — c'est le manque de "poésie, le réalisme sans beauté de la « figura tnovens », Heinrich 3. Heinrich est « pénible », il n'est pas tragique 4 : « journellement, « ce mot : pénible, se dressait, terrifiant, en lettres rouges » « devant mes yeux, et, lorsque j'avais lu aux miens une scène, « je leur demandais aussitôt: Et celle-là, est-elle encore pénible? « Aussi ai-je fait paraître Heinrich le moins possible, et dans « aucune scène qui fût par elle-même pénible ; ne le sont, en « effet , ni la première près du puits, ni la dernière dans le «Pesel» « sauf cela, il ne fait d'apparition importante que lors de sa « visite. Ce qui est pénible, je le sais fort bien, et j'ai assez « travaillé autour, ce sont les passages relatant son existence « depuis son mariage. J'y ai intercalé, afin de rendre mon perce sonnage encore un peu plus poétique, la petite scène où il « passe le collier autour du cou de sa femme . . . Tant pis ! la « nouvelle paraîtra comme cela. » Storm n'en laisse pas moins un instant, entrevoir la possibilité d'une transformation profonde du protagoniste 5.
(1) 16 août 77.
(2) A P., 15 sept. 77. — Cf. à E. S. 24 sept. 77.
(3) A E. S. 24 sept. 77. Kôster (note à la lett. du 27 fév. 78, Briefw.. St.-Keil., cf. Eichentopf, 43) considérait Jaspers comme la « figura movens » : la lett. à E. S. lève tous nos doutes.
(4) A Kell. 27 fév. 78 : à Esmarch (1878), sans date, dans « Monatsbl. .Litt. » VII, 67).
(5) A Esm. ib. ; à E. S., 27 sept. 77.
Cette retouche n'eut jamais lieu. Peut-être parce que Storm ne posséda pas « le loisir et la sérénité » indispensables l. Peutêtre aussi parce qu'après coup, il semble s'être aperçu de sa sévérité excessive pour lui-même. « Es ist sonst ein tùchtig Stùck Arbeit », déclare-t-il le 26 mai 78 à Hermione von Preuschen : et antérieurement, en se relisant, il avait constaté qu'en somme, les passages « vraiment pénibles » se réduisaient à un minimum 2. Les louanges reçues de Keller 3, de Petersen 4, d'E. Schmidt 6, du professeur Held (de Wùrtzburg 6) le rendirent sans doute moins aveugle sur la valeur de cette « fresque immense » qui, « sur un morceau de papier et par de simples « miniatures, ouvre des perspectives sur l'infini humain 7 ». Un des plus réservés fut Jensen qui, prenant texte de ce roman profondément triste, engageait Storm à secouer, une bonne fois, ce pessimisme écrasant qui pèse sur ses œuvres, comme en général sur celles de ses contemporains 8. — Laissons l'auteur conclure : « Au total, une œuvre peu réconfortante, certes, mais quand même vraiment solide 9. »
Par malheur, la vie, elle, n'avait encore conjuré en aucune façon la crise, résolue sur le papier. Hans, ses examens une fois achevés 10,s'en était allé dépenser survies grand'routes les fonds
(1) A E. S., leîi. cil.
(2) A E. S., 4 fév. 78.
(3) 15 nov. 78. |
(4) AE.S.,24 sept. 77 — cf. à P., 15 sept. 77.
(5) Lell. cil.
(6) 14 oct. 78: cit. G. S., II, 179-180.
(7) Allusion probable au jugement de Held., loc cil.
(8) G. S., II, 179. Cit. également par St. à E. S., 25 mai 78. — Cf. au contr. Keller qui, commentant un art. du « Berliner Wochenbl. » (n° 5, 2 nov. 78), déclarait stupides ceux qui rangeaient St. parmi les pessimistes. ( A St., 15 nov. 78).
(9) A E. S., 4 fév. 78.
(10) Pour ceci et ce qui suit, v. à E. S., 6 oct. 77 ! cf. à P., 15 sept. 77.
qu'on lui avait, adressés pour son voyage de retour. Il fallut que son cadet, Ernst, partit le repêcher. . . on Hanovre, où il avait échoué, sons couleur d'y chercher une situation ! Il restait bien « l'homme qui, lorsqu'il a de l'argent en mains, est « pris d'une sorte de frénésie de jouissance, pour tomber ensuite « dans une rêvasserie apathique 1. » Le poète, sa femme, les enfant s même s'assombrissent : mais lui, l'inconscient, « qu'estce il responsable de ne pas savoir vouloir ? Nous autres, plus « heureusement organisés, avons beau jeu ! Lui, il est un de « ces êtres à mi-chemin entre l'état normal et la démence, que « jugent sans pitié ceux qui ne les connaissent pas. Que n'est-il « devenu tout à fait fou ? » — Le 5 novembre enfin, Storm peut annoncer 2 que l'enfant prodigue est établi comme second médecin dans une petite ville du Holstein. Là aussi, les débuts sont merveilleux, les lettres reçues absolument raisonnables. Le poète jouit donc d'un de ces répits que, tel son vieux Carsten, il va « chercher à utiliser consciencieusement 3. »
Aussi bien sa vie, en ces années, apparaît-elle quasiment dépouillée par cette rafale, qui balaie tout comme le vent d'hiver. — Deux visites de poètes ( Jul .von der Traun 4 et Herm. von Preuschen 5) : un article élogieux de Fontane dans la « Vossische 6 »et de W. Jensen dans la « Gegenwart 7 » ; un séjour estival, seul, à Hademarschen, où le poète savoure alternativement les délicieuxdointainsbleuâtres8» et, chaquesoir, d'excellente musique, puis une exeufsion à Fobeslet, chez les Jacobsen, où il rejoint Frau Do (« la femme blonde qui s'efface tou- « jours et sans laquelle je ne me sens jamais heureux 9 ») :
(1) A E. S, 6 oct, 77. La lett. suivante (21 nov.) cherche à excuser en partie cette escapade.
(2) A H. v. Preusch. D° à E. S., 21 nov. 77, à Lisbeth, 25 nov. et 17 déc. 77.
(4) G. S., II, 185 (date non précisée).
(5) Les 30 sept, et 1er oct. 77 i Dt Revue, arl. cit.
(6) 14 janv. 77.
(7) N° 8, année 77.
(8) A E. S., 16 août 77
(9) Ibid.
voilà i'actif de 1877. Il faut y ajouter la quatrième édition du « Hausbuch », que, dès le 8 décembre, l'auteur adresse à E. Schmidt. Les choix précédents ne sont que légèrement modifiés, et deux poètes seulement : H. von Fallersleben et C. Reinhold définitivement exclus. La part de Claudius, peut-être un peu large dans les éditions antérieures, est restreinte (trois éliminations) ; également celle de Glasbrenner. En compensation, des nouveaux venus sont introduits : F. Dahn, L. Eichroth, H. Falkland, M. Haushofer, H. G. Meyer, Niendorf (souvenir de Potsdam !), F. Hahn (sur le conseil de Kuh 1), et surtout, avec sept pièces, Hieronymus Lorm. Parmi ceux que Storm avait déjà admis dans son. Temple du Goût, Uhiand, Scheffel, Hôlderlin, Hôlty, Platen, Solitaire et Tieck voient s'agrandir leur place.
Ses préférences en poésie, Storm avait, depuis le printemps 2 d'autres occasions encore de les manifester. Petersen, dont les rapports épistolaires avec Gottfried Keller remontaient à 1875, n'avait eu de repos qu'il n'eût mis l'auteur d' « Aquis submersus » en relations avec celui des « Leute von Seldwyla. » Justement paraissaient, dans la « Rundschau 3 », les « Zûricher Novellen » : le 27 mars de cette année 77 partait de la « Wasserreihe » — avec un exemplaire d' « Aquis » pour lui faire escorte — la première lettre au poète suisse. Avec une franchise pimentée d'humour, Storm demande à Keller, en bonne et due forme, son amitié, et exprime l'espoir que « le taureau d'Uri ne l'enlè- « vera pas sur ses cornes pour le rejeter loin de soi. » Comment résister à tant de grâce amicale ? « Tout ce que je connais, de « vous, de cher et de beau, répond Keller 4, vous m'en faites « présent une seconde fois et, pour ainsi dire, à moi tout seul. » Et il conclut par le vœu de rencontrer prochainement son nouvel ami dans la « Rundschau », « car avec vous, dit-il, on « est toujours sûr d'entendre de bonne musique et de déguster « de bons petits vins. » Dès le second couple de lettres, Storm a
(1) Â St., 31 oct. 75
(2) Exactement le 27 mars 77. — V. Kôster, préf . au « Briefw. ». 1 (3) Entre nov. 76 et avril 77.
(4) 30 mars 77.
présenté l une partie de sa famille, causé Gessner et XVIIIe siècle, tandis que son correspondant 2 se promène des « Zùricher Novellen » à « Im Sonncnschein » : « je n'ai pas, dit-il, en « vous écrivant cela, l'impression de parler littérature : je me « fais l'effet d'un prieur de monastère, un tantinet vieillot, « qui entretient un ami, appartenant à une autre abbaye, des « œillets panachés qu'ils cultivent chacun dans leur coin. » Dès maintenant est engagé, avec son allure alerte et cordiale, ce dialogue dont la lecture a de quoi régaler les plus délicats. On raconte 3 qu'à chaque lettre arrivant de Zurich, Storm convoquait le ban et l'arrière-ban de ses amis pour leur lire la plus récente épître de « Meister Gottfried. »
De nouveaux « œillets » allaient fleurir, suivant de près « Carsten Curator. » Storm, dès la fin de septembre 4, est plongé dans « toutes sortes de chroniques datant des premiers temps de la « Réforme en Schleswig-Holstein ». — « Peut-être, « ajoute-t-ilune destinée humaine en surgira-t-elle pour moi ». Le 11 novembre, son souhait est exaucé, et il peut répandre à tous les échos 5 qu'il a commencé « il y a quelques jours, « une nouvelle œuvre étrange », qui se passe vers 1700-1725. Mais son imagination est à bout : il y a, dans la composition « une montagne » à escalader, et, sur le brouillon interrompu il a inscrit en épigraphe : « Letzte Novelle ». Le 8 décembre, bien qu'il n'en soit qu'à la « Vorgeschichte », il peut esquisser à Erich Schmidt les grands traits de l'affabulation. Mais, alors que, le 29 de ce mois, la rédaction n'avance qu'avec force difcultés, les avis envoyés par E. Schmidt le 4 février 78 arrivent trop tard : « l'essentiel de Renate est là, recopié au net ». Il espère avoir terminé à la fin du mois. Effectivement, le 28, il
(1) 7avr. 77.
(2) 31 déc. 77.
(4 A E. S., 21 sept. 77.
(5) A Lisbeth, 11 nov., à E. S., 21 nov., à H. v. Pr. 25 nov. 77.
chante victoire : la nouvelle a été achevée et expédiée « avanthier », avec un titre provisoire x qui ne le contente qu'à moitié. Ces vénérables chroniques où le poète est occupé à « lisotter 2 », pendant toute la fin de 77, ce ne sont pas elles, à proprement parler, qui allumèrent en lui l'étincelle primitive, mais bien — il l'a par deux fois affirmé 3, — une suite de récits, de N. H. A. Jensen, pasteur à Boren. Ils avaient paru dans l'almanach de Biernatzki pour 1850 et 1851 4, sous le titre de « Bilder aus dem Predigerleben der Vorzeit », et la lignée de pasteurs dont sont retracés les faits et gestes n'est autre que la famille des Esmarch 5, la famille même de Gonstanze. Le « Volksbuch » pour 1850 apportait à Storm, outre certains détails historiques (frais qu'entraînent pour les pasteurs les études de leurs fils ; la bière considérée comme boisson de luxe), l'aventure de ce jeune fils de pasteur qui, successeur désigné de son père, s'était féru d'amour pour la fille de riches paysans, mais s'était vu interdire ce mariage, parce qu'on soupçonnait de magie noire les parents de la jeune fille. Quelques années après cetterenonciation, le jeune prédicant, malade, se trouvait contraint d'abandonner le ministère : « je laisse à penser, dit « l'auteur, quel chagrin rongeait son âme. » Découragé, il se réfugie chez un sien frère, pasteur dans un village voisin. La fille d'un confrère tient son ménage, et c'est elle, ici, la narratrice de cette vie solitaire, repliée sur elle-même, sans autres incidents que, chaque dimanche, une visite secrète. Cette visiteuse est la fiancée perdue : à cheval, elle traverse la lande, au vu et au su de tout le monde, sauf du terrible frère aîné 6-
\ (1) Le titre « Anno 1700 », sous lequel elle parut dans le vol. XV de la « Rundsch. », p.p. 1-42. St. s'était décidé (28 fév. 78) à maintenir ce titre, toujours préférable, estimait-il, à « Schwarze Kunst » qui eût simplement défini Terreur populaire. — Sur les modif. apportées au texte (entre le 9 mars et le 6 août 78, lett. à E. S.), v. Kôster, note à lett. du 27 fév. 78, de St. à Keller.
(2) A H. v. Pr. lett. cit., cf. à E. S., 8 Dec. 77.
(3) A Esmarch, 12 juin 78 et préf. à la « Familienchronik » d'Esm. 1887.
(5) Orthogr. par Jensen : EsmarA:.
(6) Le détail des voiles féminins bousculés à la communion, reproduit par St., figure ici à la p. 13.
Los deux pasteurs vivent en bonne intelligence, et aiment, à discuter dos plus liantes questions. Toute cette fable, si stormienne par avance, Storm l'adopte : il n'en retranche que la terminaison sans intérêt, la mort du héros, après une discussion en latin (!) avec son frère, et le partage de sa petite fortune.
Le même almanach,pour 1851, lui apportait un certain nombre de détails supplémentaires : sur la superstition régnante et la désertion des églises (p. 57), les générations de pasteurs se succédant dans une même chaire (ibid), leur vie patriarcale, toute rustique, leur réel savoir et leur grande piété, le goût du travail chez tous, même les femmes, qui confectionnent des piles de linge splendide (p. 62 et suiv.). Le poète y rencontrait aussi une histoire d'empoisonnement de bétail (ibid), dont il gardera quelques traits. « La superstition, écrit Jensen (p. 63) « était, en ces temps, très répandue et profondément enraci- « née : attraper le mal à la racine n'était pas chose facile ». Les paysans, sans croyance sérieuse, marchandent avec le ciel (p. 64). Enfin, l'auteur revient sur la stricte observance de la tradition chez tous les hommes d'église : pour eux, la vie est un labeur, la mort une délivrance ; par le menu, on narre les dernières heures de chacun d'eux, jusqu'à la fin de ce vieillard aveugle qui, agonisant , se fait porter une dernière fois en chaire et prononce une dernière homélie (p. 65-66).
Ernst Esmarch, le neveu du poète (il a lui-même utilisé Jensen) a complété son information et lui a fourni « sur les mœurs du temps quelques touches qui furent tout à fait les bienvenues *», en ce qui concerne les charges « grasses » ou « maigres » (p. 5), l'intrusion calviniste (p. 7) 2, l'éducation d'un futur théologien, l'éloquence du temps, émaillée de
" (1) Préf. de St. à la « Chron. » d'Esm. « De Tubingen, écrit Ernst Esm. (qui, dès 75,[avait fait praraître à Bredstedt : « Einige Nachrichten ûber das Esmarch' sche Geschlecht ») j'envoyai à mon oncle mes plus récentes découvertes, qu'ensuite je trouvai, à ma grande joie, utilisées, avec d'autres.'dans « Renate ». » V. la liste de ces emprunts dans Bohme, Nachtr. 234 (qui réimprime, p. 92, la préf. de St.).
(2) La phrase sur le « loup calviniste » est textuellement dans Esm., p. 7.
calembredaines, le caractère agressif des luttes théologiques (p. 8), la crainte de l'innovation (p. 17 et 23) chez ces orthodoxes, leur ton onctueux; enfin des épisodes, comme celui de la bière aigrie (p. 20) ou du pastorat de Boel mis à l'encan (p. 39). Mullenhofï lui . donne rau moins le nom de '« Mutter Pottsaksch 1 », l'essentiel des racontars du tailleur 2 et l'histoire de Renate marchant sur les eaux 3. Pour en finir avec les contemporains, il se pourrait que Stoim ait lu, à la bibliothèque scolaire de Husum, dans le « Staatsbiirgerlich.es Magazin » de N. Falck 4, son ancien maître à Kiel, le compte-rendu, par le pasteur Scholtz, de Gappeln, de deux procès de sorcières en 1632 et 1641, d'après les documents du temps 5. D'abord 6, l'histoire d'une malheureuse, peu sympathique aux gens de son village, qui l'accusent de pactiser avec le Mauvais ; il y notait les griefs suivants : « 1° von wem sie, die Beklagte, die Zauberei gelernt « habe? 2° Wer ihr Abgott gewesen ; 3° Welche zu ihrer « Gesellschafft gehôrt hatten ? 4° Wo und wie ihre Zusam- « menkiinfte gehalten waren ? und 5° was die durch ihre « Kunst gethan habe ? » et parmi les réponses, celles-ci : « sie sei et( liche mal zum heil. Abendmahl gewesen, « und habe den Leichnam Christi nicht geniessen kônnen, « sondern denselbenin ihr Nasetuchverwahrlichaufgehoben.» A la fin du même paragraphe, il relevait ces paroles du Malin à sa victime : « sie solle nun nicht schwimmen noch « verbrannt werden. » Sous la torture, la malheureuse avouait avoir nui en diverses façons tant aux hommes qu'au bétail. Dans le même article 7, le compte-rendu d'un autre procès, celui d'Ellen Lassen, neuf ans plus tard, reproduit des accusations analogues : on incrimine la victime d'avoir apporté à son amant, le diable, l'hostie dérobée à la commu-
(1) Sagen. . . 220, n" CCXCVIII.
(2) Ib. 172-193.— Cf. Martens, Z. f. d. dl Unterr. XXII, 101.
(3) «Die junge Hexe ersâùft » 340. — V. Martens, art. cil. 103.
(4) 4e vol. 2e fascic. p. 475 suiv. Supplém. 488 suiv.
(5) Jb. Suppl. 448 suiv.
(G) P. 479, suiv. Falck rajeunit l'orthographe, (7) P. 488 suiv.
nion. — - Enfin, à côté de la chronique d'Esmarch, Falck et Bremer 1 content l'un et l'autre l'histoire du diaconat mis à l'encan à la Bourse de Hambourg.
.Mais ces chroniques, ces écrits <^ poudreux » où Storra B'en<fonçait au moment d'entamer sa deuxième grande nouvelle historique, quels étaient-ils ? — Lass d'abord, le chroniqueur de Husnm 2 l' éclairait do précieuse façon sur l'état des esprits aux alentours de 1700 : superstitions, telles que la croyance aux présages par les comètes 3, inculpations de magie noire comme l'affaire Thàmsen ou celle d'Oligard Swendoski 4, poursuites contre les mauvais pasteurs comme le pasteur Neocorus dès 1603 5, discussions sur la formule d'exorcisme qu'on n'arrive pas à supprimer dans la cérémonie du baptême 6. En passant aussi, Storm y glanait quelques renseignements sur Schwabstedt alors7, et sur les costumes masculins du temps : mode récente des perruques, venue de France, longs manteaux doublés de fourrure, vestes amples garnies de
(1) Falck, Sammlg. z. K. des Vaterlandes, I, 148 (cit. Esm. Chron. 39) : J. Bremer, Gesch. Sch.-Holst. b. z. J. 1848, Kiel 18G4, p. 314.
(2) « Sammelung . . . etc. »
(3) 2e part. 174.
(4) Affaire Thamsen, lre part. 137; affaire Oligard Swendoski, 2e part. 33. — Ibid. 150 (à la date de 1750): «Qui donc aurait le front de nier « qu'il n'y ait point de sorcières, qu'elles ne se rencontrent tous les jours « de mai sur le Blocksberg, y dansent, y baisent le diable sous la ligure « d'un bouc lubrique ; que c'est elles qui, lorsqu'on bat le beurre, rem- « pèchent de prendre, que c'est Nisgen-Puck qui souvent engraisse les « bœufs les plus maigres d'une étable, etc.? Quivoudra nier ces histoires, « peut d'ores et déjà être assuré qu'on le tiendra pour incroyant, parce « que la fille les a ouï narrer par sa mère, celle-ci par la grand'mère, « celle-ci par la bisaïeule, etc. . . et que l'approbation d'autres matrones « mêmement dignes de créance l'a confirmée dans cette foi ou l'y confir- « niera de la plus stricte façon. » 13 pages plus loin (153), Lass concède que « même à un homme raisonnable, il est bien difficile de se défaire de « toutes ces superstitions sucées avec le lait maternel. »
(5) Jb. lre part. 171-177 (remontrances des autorités au pasteur « Neocorus, en 1603).
(6) 1b. \™ part., p. 150 et 2e part. 133. — Cf. M. Krafft, « Historié vom Exorcismo, Hamburg 1740. »
(7) 2. Fortsetz., p. 157 en note.
velours, avec manches fendues et ornées de cordelières 1, longues cravates de toile fine, élégamment assurées sous le manteau. Olearius le documentait sur les présages tirés des comètes 2, tirés du sang trouvé dans un pain 3. Melchior Krafft 4, naguère exploité pour les « Kulturhistorische Skizzen», offre, ici encore, une mine abondante pour ce qui a trait à l'organisation ecclésiastique 5 et aux dissensions théologiques contemporaines. Pareillement, le « Hôllischer Morpheus » de Petrus Goldschmidt est remis à contribution. « De ce livre « impayable, conte le poêle, le personnage de l'auteur a surgi, a un soir, devant moi, avec tant de vie, que la scène où il « figure fut aussitôt achevée dans mon esprit. Du moment « où j'avais ce personnage, le père de Josias pouvait, comme « Josias lui-même, être un orthodoxe modéré 6. » — Telles paraissent avoir été les sources principales, ou au moins quelques-unes des sources de Storm. Il est vraisemblable qu'au moins pour se donner le ton, il a lu d'autres auteurs encore : peut-être tel historien ecclésiastique comme le pasteur Korthold, dont il cite l'è traité « Vom glùhenden Ring 7», sans compter les lectures antérieures comme celle de la « Feuer-Predigt » de Holmer, ou les opuscules d'August Giese. .., Et maintenant, il s'agit d' « enrouler le lierre sombre de la légende et d'une histoire à demi effacée 8 » autour de l'ave-
(1) Année 1700, p. 1-53456.
(2) « Kurtzer Begriff . . . », 10 Dec. 1652.
(3) Ibid. 10 Sept. 1650.
(4) « Ein Zweyfaches Zwei-Hundert-Jâhriges-Jubel-Gedâchtnis. . . » : St. utilise surtout les passages suivants : 179-180 et 383 ; 271 sqq. ; 40 et 386; 215 et 216.
V (5) Peut-être St. a-t-il également puisé dans : Jensen-Michelsen, Sch.- Holst. Kirchengesch., Kiel 1873 (4 vol.), au chap. II, 306.
(6) A. E. S., 9 mars 78*: cf. à Esm. 12 juin 78.
(7) P. ex. F « Historia Lutheri », souvent citée par Krafft.
(8) V, 3 sqq. — St. emprunte probablement à Lass (qui la donne en note, 2 Forts. 157 cette étymologie fantaisiste (cf. Hansen et Jensen Quellen z. Gesch. d. Bistums Schl., et Sach, Geog. d. Pr. Sch. H. 157).— L'incendie du 18 juin 1810 a détruit beaucoup des vieilles maisons qu'avait gardées Schwabstedt. St. décrit très exactement ce qui subsiste
Hante petite bourgade de Schwàbstedt (le lieu d'excursion préféré des Husumois). Le récit brumeux de la mère Pottsacksch esquissera la silhouette de la dernière métayère, ses galops mystérieux sur son cheval noir * ; mais le grand auxiliaire, là comme dans « Aquis », c'est le manuscrit 2, l'inévitable parchemin trouvé dans l'héritage do l'aïeul, et qu'on nous communique, non plus intact, cette fois, mais épousseté, débarrassé de toutes scories d'orthographe ou de langue susceptibles d'encombrer la narration.3 — 1700 4 : l'idylle enfantine, rajeunie, ô paradoxe ! par le recul et le vernis archaïque. Il n'est pas sans signification pour l'avenir que le petit Josias, fils du pasteur de Schwesing, enfermé par mégarde
des vestiges de l'ancienne ville (cf. plaquette de Th. Meyer, Schw. Selbst- \ (Ml., 1912). La métairie du « Hôfbauer » a été remplacée par un bâtiment moderne appelé dans le pays « Ahrenshof » ou « Schwabstedter Hof. »
(1) Motif courant dans le folk-lore local — cf. Miillenh. 211, etc.
(2) Bracher, G2 : St. procède ici, de la façon suivante : 1° nous présenter le lieu de Faction dans l'atmosphère radieuse et imprécise des souvenirs d'enfance ; 2° poser une série d'énigmes par le récit obscur et fragmentaire de la mère Pottsacksch, augmenté d'un certain nombre de détails également mystérieux ; 3° brusquement nous jeter dans un manuscrit de 1700 (trouvé, cette fois, tout naturellement, dans sa propre moison). Seule, pareille fiction permet, outre ce bond de 150 ans en arrière, le récit à la l™ personne, lequel, parlant de plus près à notre cœur, diminue le recul du temps. D'autre part, il faut que jamais le lecteur ne perde l'illusion de lire un document ancien ; Storm y arrive : par son style demi-archaïque, qui reste correct tout en maintenant l'atmosphère poétique indispensable : par les interruptions supposées dans le manuscrit. Le ms. fini, l'éditeur reprend nettement la parole, mais pour nous replonger bien vite dans le passé, avec les lettres de son grand-père. Si, en fin de compte, il remonte au présent, il le fait sans jeter de lueurs trop crues sur la tonalité grisâtre, discrète de l'ensemble.
(3) Même fiction dans « Norika >» de Hagen : v. l'avant-propos.
(4) St. à E. S., 8 déc. 77 : il a ramené l'histoire (arrivée en réalité en 1808 à Johann Detlef III Esmarch) aux lres années du XVIIIe siècle: cela lui a permis d'introduire son compatriote de Husum, Petr. Goldschmidt, dont le « Morpheus .> parut en 1704 (Erreur, dit Bôhme, 236 j la 1" éd. est de 1698). — Mais St. donne à Esm., le 12 juin 78, une raison qui paraît avoir été prépondérante : « La poésie exigeait le transfert du « conflit, pour l'essentiel au moins, dans l'âme du jeune homme : pour « cela — car alors les événements se seraient passés trop avant dans l'époque moderne, le recul au début du siècle s'imposait de lui-même. »
dans l'église de Husum, où l'ont fasciné les sons de l'orgue1, soit attaqué (ni plus ni moins que Johannes d' « Aquis submersus ») par un dogue furieux, dont le libère la petite Renate, survenue en ange sauveur. ■ — 1703 : Une série de « Kulturbilder », de mieux en mieux venus : le patriarcal presbytère de Schwabstedt 2, et Josias étudiant, qui traverse en godelureau la tourmente théologique 3 ; un bal de noce, réplique de la kermesse d' « Aquis » et de la danse rustique de « Draussen im Haidedorf ». Contre les rustres, Josias défendra Renate, « l'ange » qui, jadis l'a défendu contre le chien. Pour elle, il franchira le seuil de la métairie altière, isolée comme son possesseur le « Hofbauer », père de Renate : un « Aufgeklârter », celui-là, suspect de magie noire parce qu'il hait le mystère, raille les exorcistes 4, modernise ses étables et cultive selon des voies nouvelles 5.
(1) Sur Nicolaus Bruhn et son frère Georg, nés à Schwabstedt, v. Krafft (source probable de St.), 318. Krafft (220) désigne déjà le pastorat de Schwesing comme médiocre : cf. Esm. Chroi. 3 — l'épisode du « Gergesener » est venu d'Esm. ib. 5-7 — La statue de St. Georges e^t reprod. dans la«Chron. des Gasthauses Z. Ritter St. Jûrgen»de Magnus Voss (Hus. Petersen) p. 45. Elle était, croit Haupt, de Brûggemann.
(2) Une lettre à Const. (10 sept. 60) le dépeint comme « sorti, dirait-on, de la Luise de Voss », Pour décrire ce milieu (V, 15 sqq.) St. s'inspire de Jensen, Biernatz. pr. 51, p. 62 sqq et d'Esm. Chr., pp. 8-9, 17 et 20 (supplique de Hinr. Esmark).
(3) Cette évocation des études de Josias (V, 13 sqq.) rappelle, comme ton, les « curricula vitœ » que donnent les notes de Lass quand un nouveau pasteur ou « Subrector » est nommé à Husum. Cf. Esm. Chr. 7. — Souvenirs du « Trompeter » de Scheffel (2. Stûck) dans le récit de la jeunesse belliqueuse de Josias ?
(5) Pour la partie historique sur les « Vitalienbruder » V, 29 (destinée à reprendre les données du début V, 3), St. a pu se servir de Michelsen, Staatsb. Magaz., fasc. 1,8e vol., p. 565. (Cf. Dahlmann, Gesch. Sch. H» II, 66). Les légendes qui couraient sur Stôrtebeker et Gode Michel vivent aujourd'hui encore, dans la région de Schwabstedt, où l'on montre leur? repaires, (v. Th. Meyer ; op. cit.) Peut-être St. se sert-il ici de Mûllenhoff, p. 36 (XXXV, n° 1). L'histoire du « Ohm » est arrivée dans la famille même de St. ( à Môrike. nov. 54). Noter le souci croissant chez St. d'expliquer les mœurs par la situation économique. (V, 18).
. . . Ici, comme récemment dans « Aquis l », un saut brusque de trente ans vers l'avenir : vers la fin solitaire de Josiasi occupé à rédiger — comme Johannes, comme auparavant Anna - le parchemin qui nous est donné à lire. Parchemin incomplet, lui aussi : pour couper court à un récit d'amours qui l'alanguirait, « quelques feuillets » vont manquer ; la suite du manuscrit se trouvera par hasard « particulièrement abîmée par les taches d'eau8». Il est temps, aussi bien, d'introduire les forces hostiles, et — à tout seigneur tout honneur— d'abord le truculent, tempétueux, querelleur et discutcur Petrus Goldsmidt, toujours prct'à chanter pouilles aux « Aufklârer », à qui ose nier les miracles de l'exorcisme ou l'ingérence du Malin en ce bas monde. Fouaillc par cet énergumène, l'essaim des guêpes du village bourdonne de plus belle : les propos d'une servante un peu simple ou d'un tailleur maladif, les gémissements du « Hofbauer » terrassé par l'asthme, la fuite soudaine d'une horde de rats 3, —il n'en faut pas plus pour mettre une « amertume » dans les adieux de Josias et de Renate, et provoquer l'avalanche.
Combien elle avait raison, la jeune fille, de serrer plus fort la main de son compagnon, en côtoyant la noire tourbière 4, où si vite, on s'enlize ! La mortelle fondrière engloutit le « Hofbauer » : et, des recherches éperdues, des cris désespérés
^(1) « Renate » n'a-t-il pas pour motif angulaire un motif accessoire d' « Aquis » (procès de sorcellerie) ?
(2) V, 36. Le procédé, déjà mis en pratique par Hagen (préf. de - Norika») et Meinhold (av.-propos et lin du chap. 29 de la « Bern- Bteinhexe »), tout artificiel qu'il est, n'estpas invraisemblable: ainsi, dans Pete r Sax, reproduisant « Bcschreibung Eiderstedts », (1631-1G54) le texte de très vieux documents, revient fréquemment cette phrase : « Reliqua ob scripturam squalidam legi non poterant », ou encore : « Reliqua squalore obducta erant. »
(3) A une critique de Keller (13 août 78( sur la vraisemblance de cet épisode; St. répond (29 août) qu'il n'a pas voulu se priver de cet arrièreplan mystérieux, d'autant plus que l'anecdote est authentique. Le bruit qu'on fit dan. la maison de Johannes, à Hademarschen, lors de ses noces d'argent, amena une fuite générale des rats qui s'y trouvaient : le vétérinaire du village les vit, la nuit, passer en masse le long de la route.
(4) Le «WildesMoor», déjà mis en scène dans «Dr. im Haidedorf ».
de sa fille, les manants apeurés vont composer (le fantastique stormien reste toujours à base de réel) une ténébreuse histoire * d'entente occulte avec le Diable, avec les fantômes sinistres dont leur imagination peuple le « Moor 2 ». Josias lui-même, rappelé près de son père mourant, subira la contagion. Du haut de la chaire, par allusion à la Chananéenne possédée du démon, il se fera éloquemment pressant pour ramener la brebis perdue, et si, pour comble, prise d'un haut-le-cœur irrésistible, Renate laisse, à la communion, choir dans la poussière l'hostie à peine effleurée par ses lèvres 3, le « prêtre de Dieu », étouffant en lui l'amant, lancera — lui aussi ! — contre elle et son défunt père l'accusation de sorcellerie 4. De toute sa conscience, et de toute l'énergie héritée d'un sien eïeul et de la fille d'icelui (une Renate comme elle), l'innocente proteste. Mais lui, piétinant son propre cœur qui gémit, il la traitera dorénavant en étrangère, d'autant plus que sou père agonisant, lui a répété que « la maison du Hofbauer n'est point de celles « où le serviteur de Dieu se doive aller quérir femme 5 ».
Gomme son aïeul, comme son père, Josias a-t-il dit à la lumière, à Renate, un adieu sans retour ? — Non, car la vie a d'incessantes redites, et voici de nouveau le doux visage angélique penché sur Josias, rudement étrillé par les mauvais
(1) Rendue plus brumeuse encore par le récit doublement indirect, puisque le pasteur, qui est censé écrire, reproduit les dires de la servante qui, eux-mêmes, rééditent plus ou moins fidèlement ce qu'a raconté le forgeron.
(2) Magnus Voss, loc. cit. 153-154, admire l'exactitude avec laquelle St. a recueilli ces superstitions qui, dit-il, courent encore la région aujourd'hui.
(4) D° dans la « Bernsteinhexe ». — Cf. l'acte d'accusation contre Marg. Carstens (23 déc. 1687) dans Lass, 138-140.
(5) V, 62. Jamais St. encore n'a poussé si loin l'art de l'estompage. Non seulement des mystères persistent, comme la fuite des rats, la mort du Hofbauer, le sacrilège de Renate, de même qu'un brouillard flotte sur les caractères ; mais les mots eux-mêmes sont entourés comme d'une gaze nébuleuse. <Ce n'est pas sans raison que, depuis le début, presque toutes les scènes se sont déroulées dans la nuit ou la demi-nuit.
gars contre qui, posant la lévite du pasteur, il a fait le coup de poing, pour secourir la « sorcière » pourchassée. A son tour, lui s'incline, compatissant, vers la pauvrette tombée en faiblesse ; mais reviennent gronder à ses oreilles la promesse donnée, les dernières paroles de son père. « Navré d'une double blessure », il court se réfugier, en prières, dans la chambre où son père est mort K — Les derniers feuillets du manuscrit n'apporteront plus, de Renate, aucune nouvelle, que d'absurdes commérages, car rien n'a lassé la rumeur stupide. Pour Josias, vingt ans durant, il mène une vie grise, atone, sans amour, --celle de Rcinhard au début et à la fin d' « Immensee. »
Heureusement, la cassette du grand-père est inépuisable et, outre le parchemin désormais connu, recèle encore Une lettre, écrite l'an 1778 2 par un cousin de Josias. A elle seule, elle représenterait déjà une manière de revanche sur la destinée, la paix du soir où s'achève, au presbytère d'Ostenfeld 3, tout retentissant des éclats d'un prédicant fanatique de même trempe que Petrus Goldschmidt, une existence inutilement sacrifiée au préjugé 4. Mais il estf d'autres consolations : Goldschmidt, l'intolérant, destitué pour simonie, meurt tenancier d'un cabaret à Hambourg ; Josias lui-même a la joie de pouvoir répudier, comme Thomasius, cette croyance au diable subie par discipline et qui fut sa seulejc erreur 5 » ; mais surtout il reçoit, chaque dimanche, la visite d'une femme, jadis belle, venue à cheval à travers la lande. Séparés par le désert, les deux amants connaîtront donc, quand même, un semblant de
(2) Pour rendre plus réel encore son 1« manuscrit, St. l'a soigneusement daté, année par année.
(3) Remarquer que, dans ce second ms., St. atténue encore l'archaïsme de la langue.
(4) A E. S., 8 déc. 77 : « A l'âge où tout ce qui nous entoure s'éclaircit, « il (Josias) voit, lui aussi, qu'ils se sont sacrifiés, lui et elle, pour une illusion. »
(5) V, 73. — W. Jensen i (G. S., II, 180-181) reprochait trop de vague à cette conclusion.
bonheur. Et, certain dimanche de printemps tout embaumé de violettes, Josias, après la venue de l'étrangère, s'endormira pour toujours dans le silence : sur sa main, un petit oiseau, qui, lorsqu'on est entré, s'est envolé à tire-d'aile dans le bleu du libre ciel 1.
Cette fois encore, Storm s'était, il l'avoue 2, laissé entraîner à rédiger ses deux manuscrits dans cette langue semiarchaïque, à dessein homélique et onctueuse, hérissée de citations latines, qui copie celle des théologiens de l'époque. En commençant « Renate », il s'était bien juré qu'on ne l'y reprendrait plus à pasticher le style des vieilles chroniques : du moins s'est-il évertué, ce coup-ci, à éviter (plus que dans sa première grande nouvelle historique) toute forme insolite, déconcertante 3. — Mais là n'a pas résidé le plus pénible de sa tâche. S'il se plaignait 4 d'avoir eu à soulever « une montagne », c'est qu'ayant concentré tout le conflit moral dans une seule âme, celle de Josias, il lui fallait (comme dans « Aquis » et en côtoyant toujours davantage la technique du roman) accompagner son personnage en sa vie presqu'entière, par suite combler avec soin et d'une main très sûre l'intervalle béant entre les divers épisodes 5. Y réussirait-il ? Il s'inquiétait : Ernst, qui semble avoir, de près, collaboré à la rédaction, s'inquiétait aussi : la scène de l'église à Husum, celle du bal, n'étaientelles pas trop longues? Mais ils cherchaient inutilement les suppressions possibles. Ainsi qu'à l'ordinaire, Storm, qui finissait par ne plus pouvoir juger « objectivement » sa dernière-née 6, ne se sentit rassuré qu'une fois connu le verdict simultanément flatteur de son aréopage d'élite. Keller 7 a dégusté
(2) A Kell., 27 févr. 78.
(3) A Kell., 29 août 78. — Pour les anachronismes de paysage et de « Stimmung », v. Martens, arl. cit. 105, ; y ajouter : le coucher de soleil, V, 7 — l'arrivée à Schwabstedt, V, 14 et déjà la musique dans l'église, V, 8 — Cf. V, 17 et 32.
(4) A E. S., 8 et 29 déc. 77. Cf. à Esm., 12 juin 78.
(5) A E. S., 4 tév. 78 : d°, 9 mars.
(6) A E. S., 9 mars.
(7) A St. 13 août 78.
l'œuvre « avec une grande jouissance » et met hors de pair la description du pays et des mœurs; Heyse * proclame « sa grande admiration » pour l'art de son confrère et ami, comme pour « le monde merveilleux qu'il ressuscite d'entre les morts » ; Fontane 2 place cette maîtresse-œuvre plus haut encore qu' « Aquis submersus », dont le dénouement reste, à son goût, discutable. « On peut mettre l'ensemble, style « et manière, écrivait pareillement Erich Schmidt 3, tout « près d' « Aquis submersus », votre âpre et triste chefce d'œuvre. Mon souhait de jeune : qu'une nouvelle fois, un » couple d'amants stormiens réussisse à s'épouser, malgré « serments et opposition du diable, et qu'une jouvencelle « franchisse au trot la lande pour demeurer à jamais près de « son bien-aimé, — ce souhait était folie, je le vois. Le « développement de votre fable est conséquent, convainc, « et vous avez, ici encore, chanté à pleiae voix, avec tant ds « douceur et de mélancolie stormiennes, la plainte résignée de « la vieillesse qui s'éteint dans la monotonie ! »
A Keller, le 27 février, Storm parle à mots couverts de « toutes sortes d'ennuis de cœur et de métier » qu'il lui a fallu subir pendanL la composition de « Renate ». Il s'agit, non plus seulement (on le devine) de Hans, repris de ses habitudes d'intempérance et, comme le fils du « curateur » Carsten, déjà blasé quant à sa nouvelle situation 4, mais de Karl, en passe de devenir aphone 5. Le « stilJer Musikant », en vrai héros stormien, se soumet courageusement : c'est à Varel, au bord de la
(1) Cit. G. S., II, 181.
(3) Ibid.
(4) A E. S., 4 fév. et 9 mars 78. Au printemps, Hans vint deux jours à Husum (à E. S. 25 mai 78). Nouveaux soucis exprimés dans lett. à Karl du 17 sept.
(5) A E. S., 9 mars.
baie de Jade, que son père le trouve en septembre, réinstallé dans la vie et ayant définitivement réagi 1. La veille du jour où le poète allait se réembarqner pour Husum, une jeune admiratrice, dont il avait connu, étudiant, la mère à Kiel 2 déposait dans sa chambre, à l'Hôtel Ebole, une gerbe de roses : en réponse à quoi Storm lui adressait ces vers 3 :
« Les jours sont comptés : fini bientôt, tout ce qui m'a jadis adouci la « vie ! Que souhaiter de plus, que recevoir de la jeunesse, avant d'aller « dormir, le salut de roses fraîches ? »
Déjà, deux mois auparavant , le poète avait repris son archet. — « Einem Toten » n'est autre que l'actuel « Geh nicht hinein 4. La mort, à 16 ans, du jeune Reventlow 5 a inspiré à Storm cette pièce qu'il annonce comme « nouvelle » à Relier, le 15 Juillet 72 6. Le 15 août, la mise au point n'était pas encore complète : « il s'agit, dit l'auteur, de l'impression faite sur moi « par la mort d'un jeune homme, original de caractère. » Le 20 décembre 79, Relier, ayant lu la poésie dans la « Rundschau », la trouvait énigmatique : pourtant, elle lui plaisait, lui en imposait. Storm l'éclairé, dans sa réponse 7 : le titre « Einem Toten » l'a induit en erreur, lui et tant d'autres. Provoquée par un cas spécial, la pièce ne vise pas à décrire un fait particulier, mais purement l'impression que l'aspect d'un mort produit, croit le poète, sur nous tous en général 8 : impression contre laquelle il n'est de recours que dans la croyance à une
(1) AE.S.,13 sept. 78.
(2) Cf. à Karl, 13 juin 78.
(3) « An Agnes Preller » VIII, 275 (cit. dans lett. à E. S., 3 sept. 78). Parue d'abord dans la 6e éd. des « Ged. » (Paetel, 1880), p. 176.
(4) S. W. XIII, 274. — Titre actuel dep. 6* éd. des « Ged. » — Publ. D'abord dans « Dte Rundech. » vol. XX, 322 (n° de Sept. 79) : « Einem Toten ».
(5) A E. S., 3 sept. 79.
(6) Il ajoute : « Je dois avouer que je suis, pour ce qui regarde le lyrisme « un quinteux vieillard ; même les maîtres y réussissent au plus une demi- « douzaine, tout au plus une douzaine de fois.» — (Même pensée dans « Dicht. u. ihr. Ges. » à la fin du XIXe chap.)
(7) 27-30 déc. 79.
(8) Déjà, impression analogue dans lett. à Const. du 30 mars 64.
résurrection post-vitale, illusoire scion lui. — La pièce, écrite en un stylo heurté l, haché fréquemment en lambeaux de phrases, (la vigueur de l'accent accrue encore par le rythme indant à cinq temps marqués), la pièce ne l'orme nullement transition vers un « naturalisme » nouveau 2, mais réédite simplement la manière sombre d' « Eine Fruhlingsnacht ». Elle décrit d'abord la solitude, effrayante, qui pèse sur l'appartement, sur la chambre où, devant des plantes des tropiques et de fantastiques animaux empaillés, l'adolescent travaillait à sa table, vide dorénavant. Mais plus terrifiante encore la chambre d'à côté : là, derrière le paravent — n'y pénétrez point ! — gît le cadavre ; pâle de souffrance, ce visage sourit « comme s'il regardait vers les lointains dorés de la terre. » Et quiconque l'a vu, ce regard « étranger et effroyable », en perd pour longtemps le goût de vivre. Un cri, un dernier appel, des bras qui battent l'air, et il a été englouti par le précipice sans fond. « Mais ensuite ? — Toi qui l'as aimé — n'as-tu rien de « de plus à dire ?» — Rien de plus », répond le poète de « « Vor Tag » et d' « Ein Sterbender. »
La lettre précédemment citée, à côté des préoccupations sentimentales, faisait allusion aussi à des tracas professionnels. Le service de la Prusse n'a pas cessé d'être pour Storm une charge écrasante : toujours plus, le bât le blesse ; un changement de secrétaire lui donne l'occasion de « vider, par lettre, son cœur aux ministre, conseillers ministériels, présidents, etc. » et de leur dire « qu'une fois de plus, l'his- « toire de la littérature aurait à enregistrer un mauvais « traitement infligé au génie, qui en a déjà tant supporté de « la part des fonctionnaires de l'Etat 3. »
Et pourtant, à tout prendre, Storm avait mauvaise grâce à se plaindre que son métier de juge rognât toujours
(1) Herrmann, 118-119.
(2) Ib.
(3) A E. S., 28 fév. 78. Dans sa réponse, le président (?), paraît-il, se plaignit du ton de la lettre de St.
les ailes à son inspiration. Un jour du printemps de 78, une tournée d'affaires l'amène, lui et son fils Ernst • — son « assesseur » depuis Pâques 77 l — à Schwabstedt. Ils avaient fait halte au fameux cabaret qui domine si joliment la Treene et qu'avait immortalisé, tout récemment, la première page de « Renate ». La vénérable auberge de Peter Behrens venait justement d'être achetée, par un hôtelier de Husum. Survient une fillette, à demi adulte, yeux et cheveux très noirs, type étranger : « Une vraie petite Tzigane ! » souffle Storm à son fils. — « Oui, ajoute Ernst, et elle a jusqu'aux yeux ardents « de la vagabonde 2 ! » — « Das iaVs », écrit Storm 3. Un éclair, et Kâtti, Zippel, l'essentiel de « Zur Wald-und Wasserfreude » s'est profilé devant lui. A l'été, durant son séjour de vacances à Hademarschen, il s'y attelle chaque matin 4 ; après la séance, sa nièce pianiste, qui joue en virtuose, le « remet un peu sur pied. » — La correspondance du poète à cette période d'élaboration exprime assez le mal qu'il eut à démouler cette nouvelle qui « lui collait aux doigts 5 ». — « Evidemment, déclare-t-il à « Keller 6, je fais toujours aussi bien que je peux, et quand je « devrais remettre à trois reprises sur forme ;mais... tantôt « c'est le sujet, tantôt ce sont mes forces qui sont « insuffisants. Commander à la poésie, c'est très joli quand on « est Gœthe ou Schiller ; mais nous, les petits. . . » — Le sujet surtout, le sujet trop « pâle 7 » et trop d'invention pure 8, n'a
(1) A P., 8 mars 77 ; à Marie P., 22 mai 77.
(2) A E. S., 25 mai 78, St. écrit : « die schwârmerischen Vagabunden- Augen » ; à H. v. Pr. le lendemain : « die schwermûtigen ». Le mot est utilisé à la fin de la nouv. V, 330.
(3) G. S., II, 182. Ce n'est pas le seul détail « vécu » de la nouv. : on nomme, à Husum, les originaux qui ont servi de modèle pour Zippel et pour Kâtti. Le local existe encore (« Hôtel zur Treene »), la salle de musique sert toujours à des concerts.
(4) A Kell., 29 août 78.
(5) A E. S., 13 sept. 78.
(6) 5 mars 79.
(7) St.àSchutze, juillet 87.
(8) G. S., II, 182. Cf. à E. S., 8 nov. 78 t « der Kampf mit dem, wenig Stoffliches bietenden, Thema. »
pas soutenu l'écrivain : d'où les deux vers inscrits en tête de la nouvelle (dans la 11V version *) :
« Voici une tentative encore pour attraper le papillon 2, mais l'automne, « mais le soir me font trembler. »
La première partie surtout ne le satisfait pas ; il espère la reprendre à l'été : dans la seconde, il croit, malgré tout, avoir « attrapé le papillon 3 ».
Peut-être pour contraster avec la fuligineuse « Renate », le poète, visiblement, cherche d'abord à amuser son lecteur par une « joyeuse histoire de vagabonds 4 ». Comique, le frétillant père Zippel qui, sans cesse, gratte sa tête toute bourdonnante de projets grandioses ; comique, sa fille Kâtti, (« Rosalie » les jours de gala), « Backfisch plein d'arêtes » ; comique, la scène 5 où le père, après avoir foudroyé sa fille coupable d'avoir appris, en cachette, la guitare, s'émeut, désarmé par le talent nouveau de « son enfant, son génie », la supplie de continuer, reprend à tue-tête le refrain, sans souci des clients qui attendent. Comique, l'adoration de la fillette pour le blond « Primaner » Wulf qui ne la prend pas au sérieux 6, puis la situation — (réédition bouffonne d'un motif werthérien et romantique) — du jeune tendron placé entre l'amour de Strâkelstrakel, le petit tailleur boiteux que Zippel a sacré virtuose, et celui du sous-maître d'école aux pieds plats et aux cheveux filasse, alors qu'elle-même est éprise d'un troisième lairon.
Mais, après avoir prêté à rire, l'écart entre rêve et réel, chez tous ces personnages, pourra bien se transmuer en homicide abîme 7. Fantasque comme son père, Kâtti-Rosalie, pour con-
(1) Parue dans la!«Dte Rundsch. » de mars 79, telle qu'elle figure dans les S. W.
(2) L'image se rencontre déjà dans la lett. à E. S., du 13 sept. 78 : « Fendre du bois et attraper des papillons, cela ne va plus. »
(3) G. S., II, 182 ; d° à E. S., 8 nov. 78.
(4) Cf. à E. S., 12 janv. 79.
(7) Là réside l'humour spéciale de la nouvelle, cause peut-être de la différence radicale de ton et do caractère entre les 2 parties : « la première
— 572 — ■ tenter ses fringales d'aventures *, s'évade à la suite d'une bande de musiciens ambulants. Et, sans doute, après une scène de dispute, médiocre souvenir du « Wilhelm Meister 2 », Wulf la ramène à Zippel, d'ailleurs occupé d'autres soins ; mais c'est dès lors son cœur qui s'évadera, sur les ailes de la Musique, vers son sauveur, devenu le « Doktor Fedders ». Quant à lui, l'ex- « Primaner », comme autrefois les petits « Primaner » d' «Aufder Universitàt », sentira son cœur partagé entre la fille de son hôte, si passionnément dévouée, et la « blonde fille du major », rencontrée lors d'un « thé » à la ville voisine. Qui l'emportera : du désir, chez Wulf, de ne pas se « déclasser » par une mésalliance ? ou de l'amour de l'étrange Kâtti, troublante comme les charmes et philtres magiques que lui 9 révélées Trina, la sorcière 3 ?
Sans succès, Kâtti, dévorée de jalousie, tentera de rattraper ce cœur qui se dérobe et, comme Lore Beauregard 4, succombera sous l'emprise combinée de la passion, de l'omnipotente Hérédité 5 et du préjugé social. Wulf n'est pas impunément le fils d'une mère aristocrate, d'autant plus entichée de sa naissance qu'elle a épousé un roturier. Nonobstant sa culture, nonobstant sa « bonne volonté », plutôt que de devenir le gendre de l'hôtelier Zippal 6, il laissera Kâtti courir au suicide, et plus tard, marié avec sa blonde amie, repoussera sitôt
(signalait St. à E. S., le 12 janv. 79) mène à une joyeuse histoire de « vagabonds, et voilà que, dans la seconde, suit l'histoire sentimentale « d'un cœur de jeune fille mordue par la jalousie ».
(1) Résumées par le lied : « Ein Vôglein singt so susse » V, 283-284 (passé dans S. W. VIII, 270 sous le titre : « Verirrt »). — Cf. Eichendorff et surtout Uhland, Wanderlieder (n° 3 « In der Ferne » I, 47).
(2) V, 293-294 : cf. Meister (Lehrjahre, chap. 4 du Liv. II) et Otto, dans « Dicht. u. i. Ges. » s'enfuyant avec les Bohémiens.
(3) Vers 1840-50 habitait au bout de Y « Osterende », à la fourche formée par les routes de Husum à Flensburg et à Schleswig, une vieille femme,FiekenEerns,à qui on attribuait les dons de double vue, sorcellerie, etc. (F. Schmeisser, Eine westschl. Stadt. . ., 86). — Rapprocher cet épisode de Môrike, « Rat einer Alten », I, 20.
(4) Ad. Stern, Stud. 95.
qu'il reviendra papillonner devant lui le souvenir de cet amour: au lieu qu'on entendra longtemps, aux soirs d'été, les sons clairs d'un violon : c'est Strakelstrakel, « stiller Musikant » qui chaule son rêve inaccessible, en soupirant les plus touchants passages d'un adagio de Mozart.
Au contraire des intentions1, qu'il avait manifestées primitivement, jamais Storm ne remit sur le métier la première moitié de « Zur Wald-und Wasserfreude » (peut-être la meilleure, bien qu'elle ne se raccorde pas avec la seconde et donne à l'ensemble une allure « hybride 2 »). — « Transeat cura céleris ! » s'exclamet-il, et il abandonne la nouvelle à son sort 3. Les années, en lui procurant le recul suffisant, vont lui permettre de discerner où est « le bois mort » : pâleur des caractères, Wulf manquant de nerf et d'intérêt, le vieux Zippel trop grotesque 4. A l'orée de 79, il estime que « somme toute, le détail est passable : a c'est comme ensemble que c'est insuffisant 5 ». Le sujet évidemment est « peu agréable », répètera-t-il à son premier biographe Paul Schùtze 6, en juillet 87 ; puis, toutes les parties ne s'emboîtent pas bien les unes dans les autres. On conçoit donc qu'il écrive, un peu honteux, à Keller, le 18 février 79 : « J'ai donné le jour à des choses qui ne vont pas précisément améliorer mon bon renom 7 ».
En proférant cette condamnation, Storm ne pensait pas
(1) A E. S., 8 nov. 78, à Karl, 21 nov. — Strakelstrakel (raconte-t-il à E. S. le 12 janv. 79) figurait d'abord dans une grande scène à l'église où il accompagnait Kâtti : St. a biffé cet épisode : il se réserve de le reprendre un jour.
(2) A Kell., 18 fév. 79, à E. S., 12 janv. 79 et 26 juin 80, à H. v. Pr., 30 juin 80.
(3) A E. S., 26 juin 80, d° à H. v. Pr., 30 juin 80, à Kell., -12 janv. 79 et 18 Fév. 79.
(4) Kell à St. 25 mars 79.
(5) A E. S., 12 janv. 79.
(6) Lett. connu, par Mr. le Directeur Schmidt, de Greifswald.
(7) Le détail n'en garde pas moins sa valeur ; la lre partie, réussie dans le burlesque, le caractère du tailleur et du sous-maître, bien venus, l'épisode joli des chemises à coudre (V, 312-313), certains coins de paysage réussis (V, 278-et 286).
uniquement à sa « Wald-und Wasserfreude » : il songeait aussi à « un petit récit sans amour, heureusement dépourvu de prétentions l » qui, paru primitivement 2 sous le titre : « Der Finger », s'appela en librairie : « Im Brauerhause ». Nous savons simplement que Storm y travaillait au mois de janvier 79 et l'envoyait, le 23 mars à Er. Schmidt. — « J'admire . tou- « jours, lui répondait le jeune savant 3, « la simplicité « si chaste de vos moyens, en face des raffinements « à la mode. Vous nous transportez au milieu des bonnes « gens qui prennent le thé : ou n'a pas du tout la sensa- « tion de lire une chose imprimée, mais celle d'entendre « une chaude et vibrante conversation,.. » — Ici, la récompense un peu mélancolique réservée aux bons qui ont souffert, c'est dès le début que nous la contemplons : car la noble et sereine narratrice 4, souriante à son mari comme à la vieillesse qui vient, et répandant autour d'elle « la sûre tranquillité d'un amour qui, de part et d'autre, a fait ses preuves », est la propre fille du brasseur Orthmann, à qui la superstition publique a enlevé, peu à peu, ses clients, sa fortune et toute vraie joie. Amoncellement bien hoffmannesque de coïncidences malheureuses (à commencer par ce simple amas de lie qui a justement la conformation d'un pouce humain et qu'on prend pour tel), mais davantage encore bêtise funeste de la foule, — « car bête « est bête, dit la narratrice, et personne ne devrait dire que la « bêtise est inofïensive 5 », — la foule qui accuse Lorenz, le garçon brasseur 6, d'avoir mutilé le cadavre d'un condamné
(1) A Kell., 18 fév. 79.
(2) « West. Mon. », vol. 40. Sans autre modif. dans les S. W., que celle du titre.
(4) La « famille amie » (à Kell., 18 fév. 79) où s'est passée l'histoire du pouce est celle du bourgmestre Felderg, dont la femme est introduite ici comme narratrice (St. les voit beaucoup à ce moment : whist tous les mardis, v. à Karl, 21 nov. 78). A E. S., (11 juillet 85) St. parle avec admiration de Frau Felderg, « belle et spirituelle vieille dame de souche patricienne, que j'ai portraicturée sur le vif dans « Der Finger ».
(0) Il a réellement existé et s'appelait en réalité Lorenzen, nous dit-on à Husum.
récemment roué1, pour lui arracher lepouce qui porte chance2: la ruine d'Orthmann est vite consommée, sans qu'aient pu l'empêcher ni l'honnêteté foncière et officiellement constatée du patron, ni l'admirable dévouement de Lorenz qui, pour sauver son maître, s'élimine après 50 ans de services irréprochables, ni les expertises contresignées du bourgmestre. Mais, si, aux parents, n'a échu qu'une maigre parcelle de la « miséricorde divine », celle-ci « souvent prolonge son filon sans que « nous le voyions, pour ressurgir ensuite, d'autant plus bien- « faisan! e, au bon endroit. » Réduite à se placer comme domestique, la fille d'Orthmann épouse le fils de ses maîtres, et le jovial Christian, son frère, celui qui, enfant, a si souvent défendu de ses poings la réputation paternelle, parvient à remonter une des plus grosses brasseries de toute la province, et reprend à son service l'intègre Lorenz, qui coule ses derniers jours dans la « bienheureuse bêtise » de se croire indispensable 3.
« Si j'entame une troisième œuvre, continuait Storm dans « sa lettre à Keller dul8 février 79, j'ai tout lieu de faire atten- « tion à moi. » Or, revenu sur son appréciation trop sévère pour « Im Brauerhause », il pouvait appeler ses deux dernièresnées 4, dans une lettre ultérieure à H. von Preuschen 5, « deux bons travaux. » — « Es klingt wie eine Sage » : « ces premiers
(1) La potence dont il est question ici fut inaugurée le 5 sept. 1604 sur le Westerberg, dans le « Kuhsteig » à Hus. (Christiansen, Gesch. Hus. 167).
(2) Plus exactement : « dass man mit den Fingern eines aufgehengten Diebes viele Kûnste machen. . . kônne » (superst. cit. par Lass, p. 151 , comme fleurissant vers 1700. Signal, p. Schùtze, 208). — Cf. superst. analogues : Mûllenh.291 et 338 ; Meinhold (Bernst.chap. XI, 96, Reclam).
(3) « Toutes les calamités, écrit E. S. (G. S., II, 182) atteignent ces « braves gens sans qu'ils soient coupables ; mais vous ne laissez pass'ins- « taller à demeure une ambiance trop rude : vous tirez de votre poche « votre flacon de sels. Vous ne décrivez pas Lorenz, vous le faites peu « parler, et pourtant, on le voit et on l'entend. Et cette plasticité pleine « de fraîcheur pénètre l'histoire d'un bout à l'autre. »
(4) « Im Brauerh. » et « Eekenhof ».
(5) 30 juin 80.
« mots, dit-il 1, déterminent l'atmosphère et l'allure delà nouvelle. . . », la troisième nouvelle : « Eekenhof ». Des brouillards plus denses encore que dans « Renate », des brumes d'où émergent, à peine, des vestiges infimes et épars : un reste de fossé 2 , quelques chênes à demi morts, des légendes, des témoignages plus ou moins déformés, une épitaphe, trois portraits, l'image nébuleuse d'un manoir, 'sans qu'on soit absolument sûr que c'ait été là le théâtre du drame3: « il a fallu, expliquera Storm 4 à « Meister Gottfried », ne faire « sortir du brouillard qu'un lavis léger et, quand l'image se « rapprochait par trop, la repousser vigoureusement dans la « brume. Plus d'un épisode, conçu ou déjà écrit, a été rejeté « derrière les coulisses, puis remanié de telle sorte que, seuls, « les reflets en arrivassent sur la scène, devant le specta- « teur. » — Comme dans le « Spiegel des Cyprianus » dont « Eekenhof » reproduit bien des traits, le drame se joue « dans la seconde moitié du XVIIe siècle ». Presqu'aussi sinistre que le noir Hager de « Cyprianus », plus brutal encore que le junker Wulf d'« Aquis submersus » — quel changement depuis « Immensee » et « Angelika » ! — Hennicke, hobereau gueux et grossier, après avoir fait vivre et, dit-on, mourir dans l'épouvante sa première femme 5, cherche à nouveau épouse et deniers 6 : toutes portes lui demeurent closes, il se rabat, après inventaire, sur l'aigre, anguleuse et rousse damoiselle Bénédicte, qui a un visage blafard et des « yeux sans sourcils »,
(1) A Kell.,20 sept. 79.
(2) On les voit encore (Comm. G. S.) à Schwabstedt. Th. Meyer {op. cit.) les identifie comme les anciens fossés du château des évêques de Schleswig (P. 19).
(3) « Dennoch môchie ich ... fur den Schauplatz halfen, auf welchem... » IV, 247.
(4) A Kell., 20 sept. 79. D° à E. S., 28 août 79.—-E. S. avait déconseillé à St. cette entrée en matière ; mais St. persista dans son idée, (à E. S., 3 sept. 79).
(6) Le détail des perruques pour hommes, mode nouvelle qu'ignore Hennicke, est probablement tiré de Lass (année 1700, 153-156) déjà utilisé sur ce point pour « Renate ».
mais du bien au soleil l. Deux garçons leur naissent, deux rouquins, courts sur pattes, turbulents, tracassiers : ils chassent de race, et point ne faudra-t-il se surprendre de les voir acharnés comme geais en maraude après la petite Heilwig, le coucou qui veut, croient-ils, les bouter hors du nid 2. Mais Messire Hennicke s'est féru de cette enfant, sa filleule, — sa fille, chuchotent les gens. Il lui reste, de son premier lit, un fils, Detlev, vivante image d'un grand-père et d'une mère excellents, lié comme eux de corps et de cœur à la chaîne ininterrompue de son lignage. D'instinct, une amitié pleine de fraîcheur se noue entre lui et la petite Heilwig :
« Quelquefois, les enfants causaient ensemble fort sérieusement : un « jour qu'ils étaient» assis sur l'herbe, côte à côte, dans une clairière solit taire, Detlev dit : « Parle moi donc une fois de ton père, Heilwig i II « n'est donc jamais venu céans ? »
« Heilwig secoua la tête. « Je ne sais, ait-elle ; grand'mère ne parle « pas volontiers de lui ; je crois, Detlev, que c'était un méchant homme ; « car il a abandonné ma mère avant ma naissance, et c'est de cela qu'elle « est morte. »
« L'enfant devint songeur ; puis il saisit la petite main de la fillette et < lui murmura à l'oreille : « Ne le dis à personne, Heilwig, même au précep- « teur ; mais je crois, que mon père, à moi aussi, est un méchant homme 3 i ,,
Un incident 4 dresse l'un contre l'autre le père et le fils (comme pour la première fois l'osait la catastrophe de « Carsten »)": Hennicke, contrecarré dans son despotisme par l'enfant qui, de naissance, est" secourable aux humbles, le frappe au visage : le sang a giclé. . . Le junker Detlev a disparu. . .
(1) IV, 258. Le motif du chanvre enroulé autour des doigts des servantes trop engourdies provient de Mullenhoff, p. 53, LVIII (« Bôse Herrinnen »).
(2) Ressouvenir, ici, de la « Sage v. Hirschgulden » de Hauff, lue en 63 et mise à profit pour le « Cyprianus ». Hauff donnait à l'auteur ; un comte brutal, remarié à une mégère ; un enfant du 1er lit, doux et savant ; 2 jumeaux, issus du 2e lit, violents, acharnés contre leur demifrère et excités par la belle-mère. Kuno est attaché au vieux château de ses frères comme Detlev à Eekenhof .
Depuis lors, Hennicke, enragé contre les hommes, les animaux1, les choses, veut à toute force anéantir un passé qu'il exècre, lacérer ce portrait de sa première femme et ces « sottes » effigies d'aïeux 2, hâter la déchéance de Detlev enseveli dans l'oubli, introniser Heilwig comme châtelaine à Eekenhof, aux lieu et place de l'absent.
Mais l'oiseau qui annonce la mort des bons dans la famille, le chardonneret n'a point chanté.^Qui sera ce cavalier 3, vêtu comme quelque marchand de Hambourg ou de Lubeck 4 et monté sur un cheval pie ? que veut-il de Messire Hennicke ? que lui a-t-il dit ? pourquoi n'a t-il plus, en sortant, ses pistolets à la ceinture 5 ? A partir d'ici surtout, la technique de 1' « Andeutung » réalisera des prodiges. En vain, avec Dame Bénédicte, nous tenterons d'écouter aux portes. Un peu après, Heilwig appellera, comme en passant, le jeune cavalier « mon frère », et celui-ci déclarera qu' « il ne vient point au sujet de son héritage 6 » ; et ce seront les seules clartés dans cette pénombre. Guère plus appuyée, la scène finale de drame, dans l'antique château tout hanté de mystère, de spectres et de légendes. — « Zwischen Traun und Wachen », ainsi flottait, dans une demi-conscience romantique, le jeune volontaire d' « Ein Grùnes Blatt 7 » : « halb wach, halb trâumend 8 », ainsi rêvent, dans l'immense « Rittersaal », sanctuaire des bons,
(2) IV, 282. Réminiscence de « Die Rache » de Uhland dans l'épisode du cheval qui s'arrête net sur le pont du château (IV, 281).
(3) A partir d'ici, St. puise trait pour trait à sa seconde source principale : « Der Geist der Mutter » de Chamisso (éd. de 1836, IV, 113). C'est une petite notice, trouvée dans une revue, sur la pièce de Chamisso (dont il avait, dit-il, complètement oublié la teneur) qui lui a fourni le « Perpendikel » pour sa nouvelle (à E. S., 3 Sept. 79).
(4) Description du costume, IV, 283, de nouveau empruntée à Lass, 1700, 154-155.
(5) St. avoue à E. S., (28 août 79) que « les pistolets laissés dans la chambre du père » (comme chez Chamisso ) sont « un point douloureux », trop peu motivé, et sur lequel il réfléchira encore.
Detlev, discrètement identifié, et Heilwig. Lourde, grise nuit d'été, silence entrecoupé de murmures étranges, bruits de loquets, de portes qu'on ouvre, grincements et sonneries de la vieille horloge ; — quelque chose susurre, le vent peut-être ?... le sommeil gagne le couple fraternel :
« Mais la nuit n'était pas encore révolue, et tout ne dormait point en a cette demeure. Une oreille encore éveillée n'eût certes manqué d'ouïr, « au dehors, sur le palier, l'huis de la chambre d'hiver s'ouvrir doucement: « puis, tout aussi doucement, des pas incertains traverser cette chambre « jusqu'à la porte mémo de la salle.
« Sans qu'on pût l'entendre, elle s'ouvrit, et, marchant avec précau- « tions vers l'autre porte, une ombre s'approcha des dormeurs. Mais elle « n'arriva point jusqu'à ceux-ci ; un cri étouffé, comme sorti de la poi- « trine d'une bête glacée d'effroi, traversa le silence de la nuit.
« Heilwig s'était dressée en sursaut, comme s'il lui fallait couvrir de son « corps celui de son frère ; mais plus n'en était besoin ; tout ce qu'elle « aperçut encore, ce fut une forme chancelante, battant de ses deux bras o l'air autour de soi, puis, d'une chute lourde, s'effondrant à terre. En « même temps, un cliquetis se fit entendre, comme si une arme, lancée « au ras du sol, venait rouler jusqu'à ses pieds 1. »
Cette arme, l'homme qui l'a jetée, et qui s'enfuit dans la nuit, Deltev ne les connaît que trop. Il fuira ces lieux désormais maudits, sans même réclamer l'hoirie maternelle. Heilwig ? Disparue, elle aussi. Mais Hennicke ? Le lendemain de la nuit du drame, il réapparaît vieilli, blanchi, à jamais cassé. Et dorénavant, dans une solitude effroyable, objet de terreur aux autres et terrorisé lui-même à la seule pensée du « Rittersaal », il attend, sa tête chenue tournée obstinément vers le manoir caduc. Mais, dans le pays, les enfants disent que ce sont les mains d'ombre de la dame du château, le fantôme du « Rittersaal », qui ont brisé sa force.
Ainsi, ce drame — qui côtoie de si près le « Marchen » — , né dans l'ombre, finit dans l'ombre 2. Un épilogue, primitivement ajouté à la version de la « Rundschau », a été supprimé par Storm comme projetant sur la conclusion une lumière trop vive 3. Après une réapparition assez peu opportune des ta-
(2) Kôster, Briefw. St.-Kell, note à lett. du 20 sept. 79. 3) A E. S., 30 nov. 79.
bleaux de famille, réapparaissait aussi le couple du frère et de la sœur, réfugiés à Bergen en Norvège, non désunis par le mariage et à peine séparés par la mort. La situation « équivoque » du frère et de la sœur, lui rappelant un peu « Geschwisterblut », le désir de ne pas faire revenir encore le « Spukmotiv », l'influence de son fils Ernst : voilà ce qui a déterminé le poète à sacrifier cette addition nullement indispensable l.
Sans doute pour éviter à son lecteur, de qui il exige déjà beaucoup ici, un autre effort, il a, comme dans « Renate » mais plus encore, éclairci, débroussaillé son style, avant même d'envoyer les bonnes feuilles à l'imprimeur. « En corrigeant « les épreuve.s, mande-t-il à Er. Schmidt 2, j'ai laissé de côté « toutes exagérations dans l'ellipse des auxiliaires, et autres. » La couleur « vieux temps » se remarque à peine, tant elle est diluée : la substitution à peu près constante du parfait au prétérit, l'accumulation biblique des « und », l'emploi intentionnel de quelques substantifs ou adverbes de teinte ancienne, c'est à quoi elle est réduite.
Heyse 3 et Keller 4 se sont montrés très chauds pour cette nouvelle robuste et poignante, qui fait voir en belle lumière un talent auquel les ans n'enlèvent rien, au contraire. ( « Les bons amis ! » écrit Storm à Ernst 5. « Ils parlent de mon éter- « nelle jeunesse !. . . ils ne se doutent pas du soin avec lequel « je mets à profit les bonnes heures, de plus en plus rares. ») Keller, par surplus, accusait !a tendance croissante au roman dans les nouvelles historiques de Storm : il exprimait le souhait de voir développés certains passages laissés dans l'ombre et « l'œuvrette publiée ensuite comme roman en un volume 6. »
(1) A E. S., lell. cil.
(2) A E. S., 28 août 79.
(3) Cit. par St. à E. S., 30 nov. 79.
(4) A St., 20 déc. 79.
(6) Cit. par St.' à E. S., 28 août 79. — A la même époque (9 oct. 79} St. répondait, pour ainsi dire, à la suggestion de Keller, dans ces lignes adressées à E. S., : « La nouvelle, telle que nous l'avons transformée à « l'heure actuelle, est un genre poétique parallèle au drame. En l'état
Cependant, avant même qu'il eût mig la dernière main à « Eekenhof,1 », le poète axai!, fermé les yeux à sa mère, décédée le 28juillet à 82 ans. Elle avait conservé, dit-il, jusqu'au dernier moment, ses yeux splendides, sa fraîcheur de cœur et d'intelligence : en février 78, elle se délectait encore aux « Sieben Aufrechten » de Keller 2. Mais elle s'attristait à voir sa santé décliner, et elle avait fondu en larmes, un jour, en prenant conscience de l'état lamentable dans lequel on la ramenait à sa chambre 3. — Elle fut enterrée, le 1<* août, au caveau de St. Jiirgen : il n'avait pas échappé à Storm que, pendant l'allocution du pasteur sur la tombe, un oiseau, dans un bosquet voisin, chantait « de façon tout à fait exquise 4. »
Erich Schmidt et Gottfried Keller vont rester maintenant, jusqu'à la fin, ceux avec qui la conversation épistolaire se poursuit le plus assidûment. Avec l'un et l'autre, le poète est désormais sur ce pied d'intimité qui lui permet de se livrer, comme il en ressent le besoin. Schmidt, pour le remercier de lui offrir, régulièrement, la primeur de ses nouvelles, lui envoie les Ghodowiecki déterrés chez les brocanteurs 5. Les confidences familiales s'entremêlent de discussions, de renseignements sur les nouvelles en cours ou déjà sorties de l'atelier. Mais surtout, à nul autre plus qu'au jeune philologue, Storm n'a parlé aussi couramment de ses lectures. Qu'il s'intéressât davantage, en littérature, aux « petits chemins »
« présent, il n'est pas, à ce que je crois, trop difficile d'établir une distinc- « tion entre le conte, le roman et la nouvelle : la nouvelle exige une forme « rigoureuse, fermée, un conflit en partant duquel l'ensemble s'organise. « Naturellement, cette exigence, même en ce qui concerne le sujet, sera plus ou moins satisfaite »
(1) A E. S., 28 août 79.
(2) A Kell., 27 fév. 78.
(3) A E. S., 8 nov. 78.
(4) A Karl, 1« août 79.
(5) A E. S., 27 sept, et 29 déc. 77, 13 nov. 81 et 1" mars 82.
qu'aux grandes routes, Schmidtle lui avait écrit, et lui-même en convenait 1. Dans ces premières années de leur amitié, après le « Hofmeister » de Lenz, lu en famille, mais en gazant les mots trop vifs 2, et V « Auerhahn » d' Arnim relu avec Ernst 3> c'est le « Siegwart » de Miller, « si souvent anti- sentimental 4 », ou « der blonde Eckbert » de Tieck 5. Les contemporains sontjugés en toute franchise : Auerbach, qui a ses « dorfgeschichtliche Meriten », est aveuglé par le succès et prend le moindre chiffon qu'il barbouille pour de l'or ; Gutzkow est un fat 6, mais on l'a trop vilipendé quand même 7 ; Wilhelm Jordan, venu « rapsodier » à Husum 8, n'est pas désagréable comme homme, seulement il est gonflé de son importance. Storm n'a pas résisté sans luttes à une heure et demie de « rapsodies » : en rentrant chez eux, Ernst et lui se sont précipités sur les bons vieux « Nibelungen » pour y relire, à titre d'antidote, la mort de Siegfried. Puis, il a fallu paraître à une soirée en l'honneur du barde, salué dans un toast, « premier épique de l'Allemagne ! » Parce qu'une fois, ont passé pour 3 liards de poésie — juste un éclair — sur la lance de Hagen ! .(Je nemettraiplus les pieds dans des soirées de ce genre,» ajoute Storm. Voilà les hommes qu'on met au pinacle ! Et, tandis que de piteux romans, malgré leur laideur brutale, voient leur première édition épuisée avant même qu'elle n'ait paru, pas une oeuvre de Storm — « Immensee » mise à part — n'a atteint un deuxième tirage ! Et pourtant, on pérore et écrivaille assez sur lui ! Est-ce qu'on ne trouve pas ses livres suffisamment gros ? « Je suis, conclut-il, prisonnier de ma malencontreuse brièveté 9. »
(1) A E. S., 12 janv. 79.
(2) 16 mars 77 (sous l'impulsion donnée par les conversations avec E. S., qui, le 8 nov. 78, a envoyé son « Lenz u. Klinger » à Husum).
(3) 17 août 77.
(4) 9 oct. 79.
(5) 25 mai 78.
(6) Ib.
(8) Le 18 nov. 78 (à E. S., L17 nov. 78)i cf. à Kell. 18 fév. 79 et à E. S., 12 Janv. 79,
(9) 30 nov. 79.
Avec Keller — entre poètes, — comment ne pas causer, avant tout, de poésie? Keller, n'ayant personne à Zurich avec qui discuter lyrisme, s'avoue grandement stimulé par les lettres de Hustim. A ce point qu'en feuilletant les « charmants volumes » de Storm, l'idée lui vient de reprendre ses propres vers. « Crayon en main, raeonte-t-il *, je fourrageai de ci, de là, « jusque vers 2 heures du matin : je trouvais des fins de vers « meilleures, j'effaçais, suivant mon bon plaisir, telle ou telle « strophe, telle pièce entière séance tenante ; je changeais des « titres : bref, en ces quelques heures, j'en fis plus qu'habi- « tuellement en une demi-année ; et cela, je le dois au seul « contact de l'homme qui habite aux bords de la mer loin- « taine, dans le Nord. » Gontinuera-t-il ses tardifs essais lyriques, comme récemment dans la « Rundschau 2 ? » Que Storm lui dise, s'il faut, oui ou non, arrêter « ce petit moulin 3. » Storm, dans sa réponse, distribue critiques et compliments : il s'enthousiasme pour 1' « Abendlied », qu'il déclame à Petersen, en visite chez lui, jusqu'à trois fois dans la même journée 4. Avec Petersen et Kuh, c'est le « silencieux orfèvre » de Husum que l'auteur du « Grùner Heinrich » écoute le plus volontiers, lorsqu'il songe à une refonte de son roman 5 : « comme beaucoup de vos héros, écrit-il au « Herr der Gedichte und Gerichte 6 », Heinrich vit une existence de vieillesse solitaire, silencieuse et toute plongée dans le souvenir. » Que de liens entre eux !
« Avant-hier (écrit Storm le 16 juin 1880 7), j'ai mis le point
(1) A St. 25 juin 78.
(2) Dte Rundsch. juin 78. Titre des poésies et indications des corrections apportées sur le conseil de St., dans Kôster, note à lett. du 15juin 78.
(3) A St., 25 juin 78. St. répond le 15 juillet i Keller remercie le 13 août.
(4) Kell. S. W. IX, 43. Bachtold. III, 426, note. La lett. de Petersen est du 16 sept. 79, sa visite du 14.
(5) A St., 25 juin 78. K. {ibid.) lui soumet un projet de début et conclusion nouveaux.
(6) A St. 25 Juin 78. K. consulte St. sur l'opportunité d'un passage au récit à la 3e personne. V. à St.. 25 juin et 13 août 78, St. à K. 15 Juill. 78.
« final aux « Sôhne des Senators 1 » et les ai envoyés à la Rund- « schau. » Il les adressait le 18 décembre à Er. Schmidt, — pour sa femme, disait-il : — et par là, il indiquait la note régnante de cette « Rokoko-Novelle », entreprise pour complaire « à Petersen, qui ne peut pas souffrir le tragique 2. », Après « Im Sonnenschein », après « Von heut' und ehedem », Storm opère une nouvelle fouille dans la chronique familiale desWoldsen 3. A l'instar de Ghristian-Albrecht et Friedrich, fils du sénateur Christian-Albrecht Jovers 4, les deux fils de Simon Woldsen 5, négociant et bourgmestre de Husum, habitaient, dans la « Hohle Gasse », deux maisons mitoyennes, l'une et l'autre sans jardin. Leur père étant venu à trépasser, le 21 janvier 1765, Friedrich 6 et Simon, bien qu'ayant vécu jusqu'alors dans une intimité parfaite 7, entrèrent en lutte — comme Christian-Albrecht et Friedrich Jovers — pour la possession d'un jardin, demeuré indivis 8. Pas une tradition, depuis le bœuf gras abattu chaque année pour les pauvres 9 jusqu'au café des dimanches après-midis dans le pavillon de
(1) Dte Rundsch. vol. XXV, Oct. 80 (sans modif. importantes dans S. W.).
(2) A Kell., 9 juin 80.
(3) V. G. S., II, 194 sqq.
(4) St. emprunte le nom de Jovers à une très ancienne famille patricienne de Husum. Krafft (Kurtze Kirchenhistorie, 286 sqq.) mentionne en 1723 un chirurgien Michael J. et son fils Joachim J., né en 1634, commerçant : parmi les 14 enfants de Joachim figure un Christian J., « négociant bien connu ici ».
(5) Dans le tableau généalogique de G. S. : Simon Woldsen I (1696- 1765). Il a déjà joué un rôle, comme père intransigeant, dans « Im Sonnensch. » I, 325.
(6) Friedrich Woldsen, négociant et sénateur, arrière-grand-père du poète, 1725-1811 : c'est lui qui fit bâtir, pour son fils Simon, (futur mari de la « Grossmûtterchen »), la maison de la « Hohle Gasse » ; v. son portrait dans « V. h. u. ched. » III, 161. Simon n'était que le demi-frère de Friedrich.
(7) La main qu'on se tend par-dessus le mur (VII, 284) est peut-être un souvenir du jardin de la Sûderstrasse, en 1865, voisin du jardin des Emil.
(8) Ce jardin se trouvait, en réalité, de l'autre côté de la « Hohle Gasse » .
(9) Cf. à Môrik. nov. 54.
plaisance, pas un objet, depuis le miroir enguirlandé de roses et d'Amours jusqu'au service de porcelaine, qui n'ait été exhumé des arcanes magiques du musée familial. De toutes ces reliques pieusement transmises et conservées à des places immuables, se dégage l'âme de la vénérable « gens » : et l'on marche à pas étouffés dans la maison, « comme pour ne pas réveiller les échos » du Passé qui y sommeille l. Somme toute, c'est ce Passé, sa puissance invincible, la force de ces coutumes, ces souvenirs , cette hérédité, qui finiront par briser l'entêtement du vieux garçon devenu enragé du fait de sa gouvernante (réplique de la Caroline du « Vetter Christian ») et d'un avocat véreux (réédition de Jaspers dans « Carsten» ). Mauvaise tête et bon cœur, il profitera d'une absence de son frère et de sa belle-sœur pour faire jeter bas le mur qu'il a bâti lui-même, au risque d'assombrir complètement leurs demeures et leurs existences : et, d'un bond significatif 2, il franchira ce qui en reste encore pour répondre à l'invite infatigable du perroquet : « Komm rôwer ! » Dans le jardin désormais commun se renouera, triomphalement, la tradition du café familial 3.
Commencée et écrite en grande partie à Husum, la nouvelle 4 fut achevée à Hademarschen 5. Ce furent, pour ainsi dire, les adieux du poète à la chère vieille maison de ses pères et — qui l'eût pensé ? — à la « ville grise au bord des flots. »
Quitter Husum ! Cette surprenante résolution avait mûri chez Storm au cours des dernières années. Dès 1876, ses lettres
(2) « Dieser Sprung war nur ein Symbolum ». VII, 324.
(3) En réalité, les deux frères restèrent brouillés jusqu'à leur mort, et le mur édifié par Simon sépare encore aujourd'hui les deux cours. Par la liste de partage des objets hérités, on voit que les frères n'avaient plus de rapports que par lettres. C'est Simon, dit-on, qui créait toutes les difficultés ; aussi le reste de la famille tenait-il pour Friedr., calme et mesuré. (Comm. G. S.).
(4) Jugement de Keller dans lett. à St. du 1er nov. 80.
(5) Lett. du 16 juin 80 à E. S., datée de « Hademarschen bei Hanerau ». Cf. G. S., 11,194.
à côté des doléances habituelles sur sa santé, ses nerfs épuisés, ses forces déclinantes, nous le montrent positivement hanté par « le spectre de la retraite 1. » A tout instant 2, il déplore que s'éteigne en lui « die Lust zu fabulieren », que « sa vie devienne vieille » : il aimerait tant, « assis sur le banc du soir, regarder se coucher le soleil d'automne ! » D'autre part, il apprécie toujours plus, chaque été, les vacances qu'il passe à Hademarschen, au milieu de « ces fonds couverts de bois et de prairies, et vraiment eichendorfïiens. » Il y retrouve son frère Johannes, avec toute une maisonnée très gaie, d'aima" blés amis : la femme de son frère est la propre sœur de Frau Do. — Aux vacances de 78, sa résolution était prise 3 : il achetait du terrain, pour s'y faire construire une maison et planter « quelques centaines d'arbres et d'arbustes. » Il y emmenait Hans Speckter pour établir le dessin de son futur jardin. Peutêtre ce changement de lieu « rajeunirait-il sa vie 4 » et aurait-il encore le loisir d'entendre bruire les feuilles de ces arbres 5 ? A ce moment, deux liens le retenaient encore à Husum : sa mère, qu'il ne voulait pas laisser seule, et ses occupations judiciaires, dont il aurait bien volontiers délesté ses épaules, « pour sauver encore quelque chose de sa pauvre âme 6. » Car la Prusse, avec ses réformes, lui rend la tâche impossible • « la réforme complète du cadastre — elle commence mainte- « nant pour moi — et celle, annoncée, pour octobre, de toute « l'organisation judiciaire — (toutes lois nouvelles et modifiées « dans le détail) — menacent, elles aussi, d'anéantir l'éter- « nelle jeunesse à laquelle nous autres poètes devons pouvoir « prétendre 7. » Maintenant que sa mère avait rejoint les autres chers morts dans la sépulture de St-Jùrgen, Storm se préoccu-
(1) A Karl, 23 oct. 78. Cf. W. Jensen, Erinn. II, 509.
(2) A Petersen, 9 sept. 77 : G. S., II, 188.
(3) A E. S., 13 sept. 78, à Karl, 23 oct. 78, à Kell. 18 fév. 79.
(4) A E. S., ib. — Cf. Jensen, ib. 509.
(5) A Kell., leil. cit.
(6) A Kell. ib.
(7) A Kell., ib. D° à E. S., 3 mars 79, carte postale ouverte (!) où tranquillement St. dénonce « l'hypocrisie » de cette « révolution judiciaire »,
pait. plua que jamais, de « déposer la brouette professionnelle1»» A l'automne, la maison de la « Hohle Gasse » était dégarnie de tous les objets de famille, qu'on se partageait entre enfants de la défunte : « elle est là. muette, la vieille demeure (écrivait « Storm à Er. Schmidt), et elle attend qu'on l'achète. » Et il redisait un de ses mots favoris, celui de Bickert dans « Der Magnétiseur » : « Exeunt omnes 2 ! »
Les derniers jours de 79 arrivaient 3 , et le poète craignait encore qu'on ne lui refusât sa mise à la retraite, alors que sa maison de la « Wasserreihe » était déjà vendue et les fondations de sa villa commencées, là-bas 4 . Les premiers mois de l'année 80 s'écoulèrent dans une attente fébrile. de sa « délivrance », qu'il espérait pour le 1er avril 5. Il maigrissait, il était pris de tremblements nerveux 6. Le 12 février, il pouvait annoncer à son « stiller Musikant » que la maison des grandsparents était vendue. Enfin, le 29 avril, le ministère lui communiquait officiellement sa mise à la retraite. Comme au premier venu des fonctionnaires, — l'année précédente, on lui avait conféré le titre d' « Amtsgerichtsrat » — on lui octroyait l' Aigle-rouge de. . . quatrième classe 7 ! Jusqu'au bout, la Prusse avait tenu à ignorer le poète et à ne connaître que le magistrat.
Les siens étaient partis les 23 et 24 avril pour Hademarschen, où venaient d'arriver les meubles : Storm était à Husum l'hôte des Reventlow8. Peu auparavant9, dans une dernière vision, il s'était retourné vers l'antique maison de famille : je l'ai revue, écrivait-il, « animée comme elle l'était dans ma
(1 ) A Kell., 20 sept. 79 ; cf. à E. S., 4 sept.
(2) A E. S., 9 oct. 79.
(3) Le 13 sept., St. fêtait pour la dernière fois son anniversaire à Husum. 11 prenait en même temps un congé de 6 semaines. (A Ernst, 13 sept. 79, datée par erreur : 74).
(4) A Kell., 27-30 déc. 79.
(5) A H. v. Pr., 2G fév. 80.
(G) A Ernst, G. S., II, 192. A Kell., 9 juin 80.
(7) Schùtze, 232.
(8) A Esmarch, 13 mai 80. Cf. G. S., II, 192.
(9) A Karl, 12 fév.
$ jeunesse : Grand-Père et le vieux Clausen dans leur comp- « toir, trois servantes dans la cuisine, les caves, la chambre « d'enfants ; dans la cour et à l'écurie, le cocher, avec deux « chevaux noirs bien nourris ; dans la maison, Grand'mère et « Mère occupées au ménage. Nous les enfants, mes sœurs (où « sont-elles ?) — et mes frères, sur tous les escaliers, dans « toutes les chambres, au jardin et dans la cour, dans les arbres, « parfois aussi sur les toits. Je voyais, j'entendais tout cela « avec tant de couleur et de netteté ! et alors m'envahit un « sentiment écrasant de l'universelle caducité. On n'a pas le « droit de se griser de souvenirs, quand on veut encore pro- « duire quelque chose pour la vie. — En avant ! »
Husum, après quarante ans, ne s'explique pas encore comment le plus dévot de ses fils a pu ainsi, de gaîté de cœur, se détacher d'elle. Keller ne pouvait comprendre que le poète se fût résigné à laisser passer en mains étrangères la maison trois fois sacrée de ses ancêtres. — « Je crois, lui répond Storm1, que ce serait « presque un danger pour moi que de reprendre notre « maison; je suis trop vieux pour cela. Pour pouvoir s'en char- « ger,il eût fallu être à même de lui imprimer le sceau d'une vie « nouvelle et rajeunie 2 ; actuellement, je le crains, le spectre « du Passé qui est blotti pour moi dans tous les coins et rôde « dans tous les escaliers pourrait facilement m'écraser. Pour « une nouvelle demeure, autour de laquelle l'air joue librece ment, je possède, j'espère, encore assez de jeunesse en moi « et autour de moi. »
Mais alors, pourquoi a-t-il quitté Husum ? — Il n'y a pas seulement la raison « poétique », sentimentale : ce désir d'échapper à l'étreinte d'un Passé qui vous jugule. Il y a aussi la raison de santé : le besoin d'infuser une nouvelle jeunesse à sa Muse 3 en « fleurissant avec le printemps et en allant se reposer avec l'automne 4 », la perspective d'une vie en plein jardin,
(1) 27-30 déc. 79.
(2) Cf. « Beim Vetter Christian. »
(3) Lett. à Jensen, de 1878 (cit. Jens. Heim.-Er. II, 509).
au milieu dos prairies et des bois. Peut-être aussi le souhait de vivre plus près des Biens, plus avec eux l. « A Husum, allé- « guait encore le poète 2, je vis, déduction faite de ma famille, « assez isolé ; Ke\ entlow et moi, nous nous comprenons tou- « jours moins 3, ce qui, da'ns une certaine mesure, m'attriste : « nos sujets de conversation, pour ne pas devenir cause de « désagréments, se restreignent de plus en plus. » Et, en effet, Revent km- (les jours où il était abordable), son frère Emil, sa belle-sœur, étaient les seuls, hors de son foyer, avec qui le poète pût causer de façon intelligente. Husum étant vouée, par sa situation même, à rester en dehors des grands courants de circulation, Storm s'imaginait qu'à Hademarschen, moins éloigné des lignes importantes de chemins de fer, ses amis viendraient plus facilement à lui, et lui à eux 4. — A ces considérations s'ajoute, probablement, certaine lassitude (reflétée dans plusieurs nouvelles d'entre 1875 et 1880) de la petite ville, de son horizon moral étroit, de ses bavardages à la Krëhwrnkel.
Tous ces arguments, c'est incontestable, ont fait poids dans la balance. Mais ce fut bien, semble-t-il, la question d'argent qui prima le reste et emporta la décision. Le prouvent, non seulement le témoignage de Wilhelm Jensen 5, mais les lettres à Ernst. « Ce qui me console, lui écrit Storm le 4 janvier 79, « c'est qu'il m'est impossible 6 de subsister ici (à Husum) avec « mes revenus réduits. Il faut donc que je m'en aille. » 1600 mark de dettes à payer pour Hans, et se subvenir avec 1107 thaler de retraite ! A la campagne, — au dire de plusieurs témoins qui ont connu le poète à cette époque, — on pouvait espérer s'en tirer à meilleur compte : on avait moins à « tenir son rang », on était mieux logé et à meilleur marché. Ces réalités essentielles valaient bien qu'on s'y arrêtât.
(1) A Gertrud, 29 avr. 80.
(2) Jens. ib.
(3) Ib. et 504.
.(4) ib. __ cf. à H. v. Pr., 26 fév. 80.
(5) Ib. 509.
(6) Souligné dans le texte original.
... L'heure des adieux sonnait. La dernière fois qu'il vint diriger sa chorale, Storm — car cela aussi, il fallait y renoncer, — Storm se vit remettre un pupitre sculpté et un bâton d'ébène incrusté d'ivoire. Puis, Husum tout entier lui offrit un banquet solennel : dans un toast en vers, un ami x lui demandait à nouveau pourquoi « son cœur s'était délié des liens anciens », abandonnant la lande, les maisons à pignon, les lieux devenus sacrés pour sa poésie qui les avait nimbés d'or éternel. Non sans raison, il pressentait que la Muse de Storm ne saurait se fixer ailleurs et qu'il avait beau se dépayser, Husum garderait le meilleur de lui : son cœur. Et, très heureusement, il rappelait V « Abschied » de 1853 :
Kein Wort, auch nicht das kleinste, kann ich sagen, Wozu das Herz den vollen Schlag verwehrt ; Die Stunde drângt, gerûstet steht der Wagen, Es ist die Fahrt der Heimat abgekehrt.
Le 3 mai, Storm quittait définitivement la « vieille ville aux cigognes. »
(1) Le Justizrat Cornils : v. la pièce intégrale et d'autres détails dans G. S., II, 193-194.