‹ La vie et l'œuvre de Theodor StormChapitre 17 sur 49 · CHAPITRE UNIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE UNIQUE

C'est seulement en mai 1881 que le poète et sa famille purent emménager dans leur nouvelle villa 1. Ils restèrent une pleine année campés dans une maison louée à proximité de l'emplacement où, peu à peu, s'échafaudait leur future demeure. Tout en surveillant les ouvriers, Storm travaillait à créer son potager : armé de la binette et de l'arrosoir, il partait en guerre, « dans son jardin presque trop grand », contre les mauvaises herbes et la sécheresse 2. Pour se délasser, il donnait des leçons à ses filles — avec plus de patience qu'autrefois, nous disentelles 3.

« Récemment (écrit-il à Gottfried Kcller le 9 juin 80) a eu lieu la fête

« en l'honneur de l'achèvement de la charpente. Le maître-compagnon,

« du faîte, a récité un magnifique vieux dicton de métier ; en l'entendant,

« et auparavant lorsque l'immense couronne de fleurs, remise par trois

« jeunes lilles, fut hissée en-dessous du toit, je sentis, vieux fou que je

« suis, mon cœur mollir, et un frisson me parcourut, à la pensée que moi,

« vieillard caduc et assemblage si facilement destructible de fibres et de

« tissus, je faisais élever une si grande maison de pierre, où l'on pourra

« sans peine habiter pendant tout un siècle. . . Le soir de ce même jour,

(2) A Kell., 9 juin 80.

(3) G. S., II, 194. Cf. à Kell. lell. cil.

« j'ai offert la bière : je pris place entre les deux maîtres, le maître-maçon « et le maître-charpentier ; je fis une belle réponse au maître et aux com- « pagnons, et j'ai goûté une joie cordiale au milieu de mes compatriotes « de Schleswig-Holstein, parmi lesquels je me sens toujours à Taise en « semblables occasions. Nos femmes et filles n'avaient pas voulu être en « reste, et ont accordé une danse d'honneur aux braves compagnons. »

Le temps passe plus vite encore qu'à Husum \ et un renouveau d'optimisme se dégage de la lettre à Erich Schmidt qu'on a si souvent citée 2 :

« Hier, dans le silence de midi, je me suis rendu sur mon terrain, et je

« n'ai pu m'empêchcr de grimper au hasard dans ma bâtisse. . . Je suis

« resté longtemps dans ma future chambre, à tramer des rêves d'avenir

« et à contempler au dehors la campagne ensoleillée qui s'étendait au

« loin, à mes pieds. Gomme c'est bon de vivre, rien que de vivre l Quelle

« douleur, de voir nos forces s'en aller et nous faire ressouvenir de ls fin

« prochaine ! ... Et au dehors, le monde flambait, dans le silence du soleil

« de midi. Voyez-vous, aujourd'hui encore, dans ma soixante-troisième

« année, l'univers et la vie, malgré tout, m'apparaissent toujours aussi

« beaux ! »

Les alertes, pourtant, n'ont pas cessé à propos de Hans. A l'été de 1879 3, après avoir perdu toutes ses pratiques dans la petite ville où il s'était installé et où sa sœur Lisbeth avait, inutilement, essayé de lui tenir son ménage 4, il a eu la chance de trouver emploi : il est médecin à bord d'un paquebot. Mais déjà, bien entendu, il parle de quitter son nouvel emploi : « il n'arrivera jamais au repos, écrit le père 5, — sauf au dernier. » En novembre cependant, l'orage est dissipé, sans avoir éclaté cette fois, et Hans, en route pour Batavia, écrit, de Suez, puis de Batavia, d' « excellentes lettres 6 », remplies d'affection nostalgique, où ses espoirs pour la rénovation de sa vie s'exhalent en vers émouvants. Sans doute est-ce à ceux-là que Storm répond par le quatrain « An Hans 7 » :

(1) AE. S., 16 juin 80.

(2) Schutze, 235. Gharakt. 436. Elle est du 18 juin 80.

(3) A E. S., 28 août 79.

(4) A E. S., 16 juin 80.

(5) Ibid.

(6) A E. S., 23 nov. 80 et 3 janv. 81.

(7) Donné pr. la lre fois p. G. S., II, 155.

« Bientôt déjà, ta jeunesse sera loin : ô, reviens, il est temps encore « A l'écart, le bonheur est là, qui t'attend... Il est temps encore, ô « reviens ! »

« Si seulement, cette année me rendait mon fils ! » soupiret-il l le 3 Janvier SI.

En revanche, Ernst, le cadet, a passe brillamment ses examens pour Passessorat et vient d'être nommé à Tondern. « Je crois, écrit Storm non sans fierté 2, qu'il a donné à Berlin « l'impression de quelqu'un de supérieur à la moyenne par ■ tôt connaissances et son caractère. C'est une nature distinct guée jusqu'au bout ôe^ ongles. » Et le jeune assesseur apporta par sa venue, « un vrai rayon de soleil » dans le Noël de cette année-là. qui fut particulièrement animé 3. « Cet après-midi, « écrivait le poète le 23 décembre à Keller, nous arrive votre « admirateur, mon juriste Ernst, avec sa fiancée. —Cher père « m'écrivail-il. il y a quelques semaines, je me suis fiancé avec « une petite jeune fille blonde de 17 ans, tout à fait pauvre 4 ; « à quoi je répondis : Tu ne dégénères pas, mon garçon ; « qu'elle soit la bienvenue chez nous ! — - Les voici donc qui '< arrivent. Par ailleurs, j'entends dire de cette petite blonde « qu'elle est gaie, bonne et intelligente ; les meilleurs dons « qu'une femme puisse apporter à un homme, et surtout à « mon cadet, qui a de la valeur, mais un penchant à l'hypo- « condrie. » Peu auparavant 5, le même événement avait été annoncé à E. Schmidt dans les mêmes termes, avec, en plus, cette réflexion : « Voilà comme font tous nos enfants : ils « cherchent femme avec leur cœur et leur imagination, jamais « avec la tête : et pas la moindre gentilhommière (Rittergut), « même la plus loqueteuse. qui leur danse devant les yeux ! » — « Ce soir, continue la lettre à Keller, arrive aussi mon musi- « cien, qui doit nous chanter « Douglas » et « Herr Heinrich

(2) A E. S., 1 G juin 80.

(3) Descript. dans G. S., II, 201.

(4) Elle était la fille d'un professeur de musique au « Seminar » de Tondern.

(5) 23 nov. 80.

« sitzt am Vogelherd ». Comme la fête réunit ici, dans la maison « de mon frère, 7 enfants : 2 filles et 5 fils, tous de grands gail- « lards, sauf un, vous pouvez, très cher ami, vous représenter « le Noël bruyant que nous voyons venir, ma femme et moi, « avec joie certes, mais aussi une certaine appréhension in « puncio de nos têtes qui ne sont plus jeunes, et de nos mera- « bres, gratifiés par le Ciel de nerfs délicats. » Les réjouissances prévues furent célébrées ponctuellement. Pour corser la soirée, les 18 assistants s'en furent, en plein minuit, se promener en 9 couples, bras dessus, bras dessous, à travers les rues du village. Dans sa lettre pour le jour de l'an x à Er. Schmidt, Storm s'est amusé à dessiner sur un coin de papier les 18 participants de la procession nocturne.

Faute d'argent, une petite opération subie par sa femme ayant englouti ses disponibilités, le poète dut renoncer provisoirement à un voyage à Berlin, projeté pour la lin de l'été, afin d'aller « rafraîchir en personne » ses nombreuses relations là-bas 2. Déjà les Pietsch, puis « d'autres milieux » (probablement les Wussow) lui avaient offert l'hospitalité. — En dédommagement, il reçut la visite de ses amis Wilh. Jensen et Petersen 3.

Pendant que sa maison montait vers le ciel, Storm construisait-il, lui aussi, moellon par moellon, sur ses chantiers de poète ? — Au début, inaction complète. Il se borne, le 26 juin, à soumettre à son directeur de conscience littéraire Erich Schmidt un projet de nouvelle où le héros, « pénétré de la « conscience qu'il a hérité de ses ascendants une passion, « irascibilité, jalousie ou tout autre, et connaissant les fatalités « déchaînées antérieurement par cette passion, fait, quant a « lui, effort pour éviter de provoquer semblables explosions, « et, précisément par là, amène la calamité où il s'abîme, lui « et son bonheur 4. » — Mais surtout, il commente longuement5,

(1) 3 janv. 81.

(2) G. S., II, 200. A Kell., 9 juin, à E. S., 16 juin 80.

(3) A E. S., lelt. cil. — A Kell., 20 juin 80.

(4) L'idée sera reprise, en partie au moins, dans « John Riew ». et « Grieshuus »,

(5) AE. S.,26 juin 80.

et nouvelle par nouveUej L'article dos « Chàrakteristiken » qui va paraître ! et qui l'a « ému jusqu'aux larmes ». Fait sans précédent : il a sacrifié à cette lecture, tant elle l'a passionné, son indispensable sieste après déjeuner! A son avis, cette belle étude est la première qui reconnaisse chez lui la variété de ions 2 qui le distingue. Une phrase de Schmidt l'a surtout frappé : « Th. St. wilt rûhren, nicht erschùttern 3 ». — « Kann « nicht erschùttern » aurait peut-être été plus exact, trouve- « t-il, car la pente de ma sensibilité m'y a quelquefois porté ; « p. ex. dans « Aquis submersus», dans « Carsten Curator »; « p. ex., dans une certaine mesure, dans « Waidwinkel » et « «Eckcnhof». Je n'ai pas, dans ces nouvelles, cherché à émou- « voir : trop rude vivait en moi le sentiment de l'inexorable « Destin humain.. En tous cas, mon Credo artistique est qu'une « nouvelle visant au tragique, si elle est comme elle doit être, « doit, aussi bien que la tragédie, ébranler et non pas toucher. « Il est vrai que la résignation vise davantage à toucher, et « qu'un grand, le plus grand 4 nombre de mes œuvres retombe « dans ce genre-là. » — Un peu plus loin, Storm précise encore sa pensée : « Si l'on peut parler de voulu, là où, en réalité, on se < laisse aller, simplement, au courant de l'affabulation, je dois « dire que j'ai voulu également ébranler à l'occasion, p. ex. « dans « Aquis Submersus », « Carsten Curator » et peut-être « autre part encore. Mais ce que je tenais à faire remarquer, « c'est ceci : entre ce « riïhren », décrié avec raison en fait, « mais à tort dans la théorie, — (car il est certainement jus- « fié, quand c'est un poète authentique qui le met en œuvre, « comme p. ex. dans le « st. Musikant » où la scène du concert, « l'apothéose comme vous l'appelez, nous touche et nous i ébranle à la fois, ou plutôt participe des deux, car elle a je ne « sais quoi qui nous élève) — je veux dire qu'entre « Rûhren » « et « Erschûllern », il existe chez moi un tiers élément, essena tiel, et qui est celui-ci : laisser le lecleur en proie à d'âpres

(1) Dte. Rundch., juillet 80. '

(2) Les mots soulignés ici Tétaient dans la lett. de St.

(3) P. 37 de la Rundsch., 409 des « Charakt ».

(4) Rajouté par St. en surligne.

« réflexions sur les choses de la vie. Je crois que cela myesl spé- « cialemenl propre ; faites-en un jour répreuve. »

A la suite de ces observations, Storm plaide non-coupable pour ses personnages, car tout le mal incombe (et il rappelle « Aquis », «Renate », puis le « st. Musikant ») à 1' « insuffisance de l'humanité » : soit que le principe ennemi réside « dans le « personnage lui-même, soit qu'il se trouve dans une fraction « de l'humanité, hors de lui, soit qu'il ait à lutter contre « cette fraction d'humanité, soit contre lui-même et qu'ainsi « faisant, il se brise en morceaux, lui-même ou avec son « bonheur. » Ou'Erich Schmidt relise ces nouvelles : il y découvrira du tragique, et qui dérive de la transmission par atavisme.

L'été se passe, et Storm en reste toujours à des idées, des promesses de nouvelles. Des conflits s'esquissent dans son imagination, mais nullement ce qui doit constituer la fable même de l'œuvre future^1. « Ah ! si seulement la Muse franchissait à nouveau mon seuil ! », gémit-il à la mi-octobre 2. Quatre semaine^ plus tard 3, il a recommencé à « peinturer ». Il a tout bonnement extrait de ses tiroirs un début qui y dormait depuis quelques années déjà : « Also, Sie haben die Bestie noch in Person gekannt ? » Puis, sans qu'il s'en doute, autour de cette phrase unique, les scènes se sont élaborées, engrenées les unes dans les autres, et, tous les matins, il travaille à « Der Herr Etatsrath 4 » avec l'aisance joyeuse de jadis. Bel entrain, bien vite tombé : le 3 janvier 5, le poète se plaint de n'avoir plus le travail facile, d'être astreint à se contenter de ce qu'il peut : il efface, rature, [modifie beaucoup. Cependant, il escompte l'achèvement pour dans huit jours. En réalité, les

(1) A E. S., 4 sept. 80.

(2) A Petersen, 16 oct. 80 (G. S., II, 198).

(3) G. S., Il, ib. Confirmé par lett. à E. S., datée : « nov. 80 » (sans mention du quantième, mais la seconde moitié est datée du 23 nov.).

(4) Publ. dans West. Mon., vol. L, 529-57. Les remaniements apportés à la « Buchausgabe » seront indiqués chemin faisant.

(5) A Peters. G. S., loc. cil.

corrections lo menèrent jusqu'en février ; et encore, en envoyant, à E. Schmjdt la première version, il no pensait pas qu'elle

fût susceptible do lui donner grand agrément : mais « il fallait « qu'elle fût écrite 1. » 11 se réservait d'y revenir, une fois expédiés les soucis de bâtisse qui l'interrompaient ;> chaque instant. « Dans ma tête, raconte-t-il le 20 avril 2, ce ne sont plus • que linteaux manquants, angles éclatés, coins à plâtrer, « glaces à fixer, et, dans une demi-heure, il faut que je sois au « chantier. » — Enfin, voici qu'il peut reprendre la plume: h: 20 mai 3, trois passages de « l'âpre nouvelle » ont été considérablement adoucis ; le 6 juillet, d'autres ont été améliorés, quelques-uns édulcorés, sur le désir de Westermann, « ad usùm delphinarum » : d'autres remaniements, suggérés par Ernst qai estime, avec E. Schmidt, que « l'action coule trop lentement », sont envisagés pour l'édition en librairie 4. Le 12 enfm, Storm prévient E. Schmidt qu'il ne lui renverra pas les bonnes feuilles de 1' « Etatsrath », parce qu'il a tout refondu, en le rendant, croit-il, définitivement bon.

Nous avons vu chez lui, en ces derniers temps, s'implanter la conviction que la nouvelle peut non seulement égaler en dignité, et par l'effet produit, mais supplanter le drame, aborder les mêmes sujets, offrir des caractères analogues. Peut-être faut-il voir là le contre-coup des lectures de Shakespeare faites en cette période à Hademarschen, en famille ou chez des amis 5. Ce n'est donc pas simple réminiscence si, chaque fois qu'il est question de 1' « Etatsrath 6 », Storm a le? noms de Falstaff et de Hamlet à h bouche ou à la plume. Il a voulu dresser ici un personnage shakespearien, mieux encore : dépasser Shakespeare dans l'horrible ; témoin une lettre de

(1) G et 17 avril 81.

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