‹ La vie et l'œuvre de Theodor StormChapitre 18 sur 49 · AE.S · texte numérisé non relu

AE.S

(3) do

(4) Cf. à Kell.,14 août 81.

(5) Témoignages oraux recueillis à Hademarschen. — Cf. 14 juin 70 à Ernst : lecture du « Merchant of Venice » à Husum par Palleske . « King Lear » est cité dans la lett. à Kell. du 8 mai 81, « Hamlet » à E. S., les 1G février, 13 mars et 10 mai 83.

(6) A Esmarch, 4 juillet 82 : confirmé par Mme S. à Hademarschen.

juillet 87 * à Paul Schûtze : « Mon « Etatsrath », l'un de mes « personnages les mieux réussis, est, à vrai dire, parent des « fous shakespeariens, mais de ceux qui donnent le frisson, « comme il n'y en a pas chez Shakespeare ».

Il a réellement vécu, ce « conseiller », à cela près qu'il portait le titre de « Deichinspektor 2 ». — « Vous l'avez connue, cette brute ? » demande un jeune assistant 3 au narrateur. Et Storm de s'attarder au portrait de son « monstre », qu'il pousse au tout premier plan et s'applique à rendre plus répugnant encore que Bulemann, que le « Rathsverwandter Quanzf elder », ou telle ou telle « bête humaine » des « Chronikaovellen ». Avec une réserve, toutefois : « Le laid moral ou esthétique, « a-t-il dit 4, quand il ne s'élève pas à une certaine grandeur « tragique, ne peut devenir artistique que si l'artiste le pré- « sente dans le miroir de l'humour, le fait, en quelque 'sorte, « recréer par l'humour. Ainsi naît ce que nous appelons le gro- « tesque. » Grotesque, V « Etatsrath » Sternow provoquera simultanément le rire et l'horreur : soit que, courtaud, balançant sa tête énorme, court-rasée, émergeant avec peine d'un thorax adipeux, il se dandine sur ses jambes difformes jusqu'au fauteuil où il s'affale, toussant, crachant, avec des halètements de phoque 5 ; soit qu'assis dans le pavillon de son petit jardin, devant une armoire en forme d'autel encadrée de deux bougies et décorée d'ornements macabres, il rugisse, jusque bien après minuit, des chansons à boire qu'il accompagne sur un harmonica, en humant après chaque couplet une lippée de punch fumant : jusqu'à ce que, la face congestionnée, arrachant

(1) Gomm. par M. le Dir. Schmidt, de Greifswald.

(2) Au dire d'Ernst St. et de plusieurs Husumois, qui ajoutent que personnages et événements, ici, viennent tous de la réalité, sauf Kâfer. — Le titre d' « Etatsrath » était purement honorifique.

(3) L'assertion de Bracher qui veut voir ici un récit fait à un seul personnage (p. 80) est démentie par la conclusion primitive qui porte : « Estce une nouvelle'dont vous nous avez gratifiés ?

(4) A E. S., 26 juin 80. Même idée dans « W. d. Tag giebt », au 1er oct. 80. (G. S., II, 200).

avec colère Le foulard qui l'étrangle 1, il se débarrasse de tous se- vêtements l'un après l'autre, et finisso par s'écrouler à terre «dans son effroyable nudité2.» Souvent même, son domestique et son fils le trouvent «couché sur le dos, comme un monstrueux escarbot » et l'emportent, tout gigotant, pour le mettre au lit.

Quel peut être le fils de cet être déformé de corps et d'âme ? L'hérédité a ses caprices : Archimedes — au nom hoffmanoesque — a les attaches sveltes, il aime à être finement chaussé 3 ; danseur élégant, il semble n'avoir hérité de son père qu'une passion : les mathématiques (car 1' « Etatsrath » s'est fait un nom dans l'hydraulique). Exploité par Sternow qui s'en sert comme de secrétaire gratuit, Archimedes est encore moins asservi que sa sœur Phia 4 ( nom hoffmannesque encore). Si la « Slovakenmargreth » de « Draussen im Haidedorf » était naguère, comparée au « W^isser Alp » des légendes du Bas-Danube, Phia, « enfant d'une mère malade », a l'inconsistance de ces « Walis » du folk-lore anglais, qui errent, le soir, à la lueur lunaire, au-dessus des tombes 5. Pas plus dans la vie que sur l'ardoise où, toute petite, elle s'escrime, sans succès, contre des problèmes, « elle ne sait compter 6 ». Et ce ne sera pas trop de son frère pour la protéger contre ce Kàfer, le factotum du « conseiller » : plat valet à mine blême et fausse, telle qu'à la voir, « la main vous démange aussitôt 7 », et qui sert avec une obséquiosité à la fois compassée et insolente.

Voilà donc, suivant l'expression de l'auteur — et tout à

(1 ) Le Dr. Hanssen {op. cit. 25) remarque la précision inattaquable avec laquelle St. décrit les symptômes successifs de l'alcoolisme aigu.

(2) C'est là un des passages que Westermann avait demandé au poète de gazer. Mais St. s'était réservé le droit, dont il usa, de rétablir le texte original dans l'éd. en librairie. (A Kell. 14 août 81).

(3) Humour spéciale qui assimile le vêtement (ici la chaussure) à l'homme.

l'opposé d' « Im Brauerhause » ou, malgré les orages passagers, des«Sôhnedes Senators»la «famille à l'étatdedésagrégation1». Comment va s'accentuer, se précipiter cette décomposition ? ce sera l'objet de la nouvelle, — du « drame ». L'Hérédité, en ce cas encore, va, de pair avec une suite de malechances fortuites, agir comme moteur de la catastrophe : à l'Université où Kâfer a réussi à le faire expédier par 1' « Etatsrath », Archimedes va contracter — ou développer — , jusqu'à en mourir, le vice paternel 2, « culpa patris aquis submersus ». Lui éloigné, quel obstacle empêcherait Kâfer, « insecte de septième ordre, hémélytre ou spécimen du même acabit3 », de perpétrer dans l'ombre l'infâme séduction ? ( De lui, nous ne voyons jamais que les réflexes). Quelques mois après, par un beau soleil de juin, Phia s'en ira, nouvelle Ophélie4, elle et son enfant, rejoindre son frère dans la pauvre tombe fleurie d'une unique couronne de pervenches et de primevères 5.

Sternow, lui, « l'ogre musicien », monomane sadique qui a creusé le gouffre sous les pieds de ses deux enfants, avec ses sautes d'humeur et de volonté, ses crises d'érotisme, son infatuation de lui-même, son effroyable inconscience 6, tout l'en-

(1) AE. S.,6 avril 81.

(2) VI, 201. Pourtant, chaque fois que St. introduit Archimedes, il le montre le verre en main : VI, 201, 210, 214, 220, 220, 230, 231. — L'épisode du « Pomeranzenbitter » est un souvenir des études à Kiel (G. S., 1, 147). — La lett. du jeune ami d'Archim. à l'Etatsratha été rajoutée sur le conseil de Frau Do (à Kell., 28 nov. 81).

(4) Cf. à E. S., 13 nov. 81 et à Esmarch, 4 juillet 82.

(5) VI, 205. Dans la version des West. Mon. : une couronne de syringas.

(6) VI, 240. — C'est sans doute en pensant à son ancienne maison de la Neustadt (1847-1853) qui donnait sur le' nouveau cimetière que St. a écrit cette scène. Les propos cyniques de Sternow devant le cercueil de sa" fille ont réellement été tenus par celui qui a servi de modèle à St. A travers les corrections communiquées par St. à E. S., on sent le désir d'atténuer les traits trop vifs : dans la courte conversation du vieil artisan avec Wieb Peters, VI, 244, suppression de « la pomme où Adam a mordu et pour laquelle Dieu n'a châtié que les femmes » (cf. à E. S., G juillet 81 ), suppression de détails trop précis (p. ex. sur la vieille femme), modification, jusqu'à 3 reprises, de la se. de l'enterrement, si dangereuse. — Les mêmes

semble des symptômes de l'alcoolisme au dernier degré, couronnera S8S exploits ^ inter pocula» en assistant, la pipe aux lèvres, du haut de son balcon qui a vue sur le cimetière, aux obsèques de Phia cl. son enfant :

« Lorsque le cortège fut parvenu au-dessous du balcon, Monsieur « r Etats rath chassa sur le côté la fumée bleue du tabac, en adressant aux « gens qui suivaient, en bas, un salut condescendant. « Contra vim morlis, « mes amis ! contra vim morlis ! » s'écria-t-il en agitant, d'un geste de « condoléance, sa main grasse ; « mais tout de même, quel beau temps elle i s'est choisi pour son dernier voyage 1 ! »

Que la nouvelle, dans l'entourage même du poète, ait été passionnément discutée, qu'elle ait produit sur les femmes et les gens sensibles qui, de plus en plus, en forment la majorité, une impression d'épouvante 2, on ne s'en étonnera pas. Les moralistes, les orthodoxes, lui reprochent d'avoir donné à la laideur, à la hideur morale le pas sur le bien3: l'auteur se risque, à les en croire, sur une pente glissante. — « Je ne puis nier (j'en ai honte, écrit Storm) que cela m'amuse 4. » Envers et contre tous, il aime sa dernière création : il l'appelle quelque part 5 « un de ses plus précieux breuvages. » La conclusion, sans conteste, est cruelle 6 : laisser V « Etatsrath » sur un pro-

« bonnes feuilles » (comm. p. E. S.) révèlent un changement survenu dans la conclusion : « Est-ce une nouvelle dont vous nous avez gratifiés ? demandait, en prenant un cigare, le jeune partenaire du début (Also, » « Sie haben die Bestie. . . »). — Une nouvelle? répondait le narrateur. « Je ne le crois guère : s'il vous faut absolument une classification, rangez « mon récit dans les « Zerstrcute Capitel », que j'ai vus récemment trace duits par : Le Capital dissipé. » (Cf. à E. S., 23 nov. 80). Puis venait seulement la question : « Und der Herr Etatsrath ? » (VI, 246).

(2) A Kell., 27 nov. 81. cf. à E. S., 13 nov.8! et déjà à Petersen, 3 janv. 81.

(3) Schleiden, l'ami de Hambourg (St. à E. S., 13 nov. 81) et Esmarch (St. àEsm.,4 juillet 82).

(4) AE.S, 13;nov. 81.

v5) A Esm., letl. cil.

(G) Elle est contestée non seulement par Esmarch et Schleiden, mais aussi, malgré les éloges décernés à St. pour le reste, par Heyse (G. S., II, 200) et par G. Keller, qui laisse deviner cette réserve sous les louanges données à « ce récit magistral, avec son goût de liqueur si fin » (à St. 25 sept. 81).

pos cynique, Maître Kàfer parti pour aller faire, ailleurs, de nouvelles victimes, — cette vision en noir de l'univers ne nuit pas plus à l'œuvre qu'elle ne diminue, p. ex., la valeur d' « Hamlet 1 ». La monstruosité triomphe avecSternow? Phia succomcombe innocente ? — Peut-être, réplique Storm, ai-je poussé un peu trop mon personnage central au premier plan. Mais le laid n'est-il pas en quelque manière indispensable en art ? Le tout est de l'employer judicieusement, et l'auteur a conscience de l'avoir fait. Tout véritable artiste, dit-il, ressentira, à voir aller et venir devant lui ce personnage, l'impression de satisfaction éprouvée par l'auteur en le modelant. — Puis, Archimedes et Phia n'ont-ils pas une réelle noblesse, et n'est-ce pas sur eux qu'on draine notre compassion ? Chercher noise au poète parce qu'il a laissé sombrer Phia non coupable, c'est partir d'une conception du tragique étroite. Ophélie aussi a dû mourir jeune, et pourtant elle était encore plus aimable que Phia. Cette façon d'exiger à tout prix une culpabilité rappelle les opérations de police judiciaire. « Que des êtres aussi délicats, même sans lutte apparente, puissent tomber comme les autres daus l'engrenage de la Destruction, c'est une possibilité que je dois revendiquer pour la poésie 2 ».

Il n'est pas indifférent — puisqu'une pareille concordance montre mieux encQre l'élargissement de la nouvelle stormienno — de voir Paul Heyse renouveler à propos de 1' « Etatsrath », le vœu formulé pour « Eekenkof » par Keller : « Tu es un pro- « digue, écrivait -il à Storm 3. Tes personnages sont tellement « riches, que tu aurais dû les employer pour une œuvre de plus « grandes dimensions » ; le livre, à son avis, se lit comme les deux premiers chapitres d'un grand roman. La forme du roman : c'est elle que Ernst Esmarch4, puis plus près de nous Heinrich Hart 5 réclament, au fond, quand ils demandent à

(1) A Esm., 4 juil. 82. — D'autant plus que Sternow et Kâfer dispara.ssent totalement, au lieu qu'au moins chez celui qui raconte, persiste le souvenir du « pauvre Archimedes » et de la « pauvre Phia ». (VI, 245).

(2) A E. S., leil. cil. (à propos des objections de Schleiden).

(4) A St., 20 déc. 79.

(5) Ges. W. 111,274.

être renseignés davantage sur les antécédents de V « Etatsrath ». Comment en est il venu là ? quelle est l'évolution qui a fait de lui un monsl re ? — A quoi bon ? proteste le poule 1. Emet-on pareil vœu |><>ur Fa 1 staff, p, ex.? « Dans presque « tous les poèmes du genre épique, des personnages tout faits « sont nécessaires. » Aussi bien, ce qui nous intéresse, ce n'est pas l'évolution du conseiller Stemow, mais celle de ses enfants sous son influence. En cela consistait le problème, et Storm prétend l'avoir résolu ctans l'essentiel.

Avant ([lie m fût terminée cette description d'un cas pathologique, Storm s'installait définitivement, aux tout premiers jours de mai 81, dans sa demeure nouvelle 2. Par une belle allée de châtaigniers, que ne bordaient pas encore les maisons qui la garnissent aujourd'hui, on accède, en remontant des fonds verdoyants où se blottit la petite gare do Hanerau, à la villa, posée sur le bord même de la vallée et dominant une riante étendue de prés et de petites forêts. Au commencement, la maison, lourde boîte carrée vêtue d'ardoise des deux côtés les plus exposés au vent, n'était rien moins qu'élégante 3. Mais bientôt, une vigne y grimpa, à la grande, joie du poète et lui donna l'air d'intimité avenante qui lui manquait. Storm avait, en personne, dessiné les plans, et rien n'avait été omis pour augmenter le confort de cette « villa de retraite ». Tout était arrangé pour que la maison fût chaude : l'orientation savamment calculée, les surfaces et fenêtres regardant le Nord réduites au minimum : doublas baies du côté de l'Est,

(1) A Esm. ib. Bracher, 71, souligne l'analogie de l'œuvre avec le « Roi Lear de la Steppe » de Turgenjew (1870), lui aussi tout imprégné de Shakespeare. Il y a, en effet, de considérables ressemblances physiques (sinon morales) entre Stemow et Charlow (consonnance pareille des deux noms). Kafer serait un amalgame de Souvenir et Slotkin. Même thème omniprésent de la caducité, même morcellement du paysage en tableautins qui reflètent l'état d'âme des personnages. Même façon de commencer le récit.

(3) G. S., * Aus Th. S. letzten Tagen », West. Mon. 97, 1904-05, 132 et suiv. — Cf. àKell.22 déc. 83.

d'où souffle un vent perfide ; en bas, une véranda en avant de la porte d'entrée ; vers l'Ouest, une cour et un autre petit bâtiment renforçaient la protection contre le froid. — La répartition des pièces était très simple : en bas, deux « Wohnzimmer»où l'on se tenait habituellement: c'est là qu'on prenait le thé en famille, qu'on lisait, de 4 à 6, ou qu'on faisait de la musique. Cette double pièce donnait sur la route, mais séparée d'elle par un large espace libre qui fut planté de sapins et de bouleaux : une haie d'aubépine formait clôture. La salle à manger, en arrière, égayée par la véranda et la terrasse, ouvrait au contraire sur le jardin. Au premier, les chambres à coucher. Tout de suite à droite de l'escalier, celle du poète, haute et vaste, avec, par la fenêtre, de jolis aperçus, par delà les bouleaux et les tilleuls, sur le moutonnement vert des coteaux. Son cabinet de travail, donnant au Sud-Est et au Nord-Est, était tapissé d'un papier vert réséda, les baies garnies de lourds rideaux, pour tamiser la lumière et obtenir ce demi-jour, cette « ombre ensoleillée 1 » que le poète affectionnait. Au Nord, une demi-fenêtre seulement : par contre, du côté jardin, une large ouverture, prenant vue sur les bois d'abord, puis sur la vallée de la Gieselau « avec souvent, en fin d'automne, de splendides inondations 2 » : vrai panorama eichendorffîen, vaste et gai.

C'était là le sanctuaire du poète. « Les murs, nous dit Schùtze « qui y a été reçu à plusieurs reprises 3, étaient ornés de grâce vures choisies avec goût ; mais le regard du visiteur s'arrêtait « aussi sur les petits portraits de famille, encadrés d'argent, « que nous avons rencontrés dans ses œuvres. Dominant le « confortable fauteuil de cuir, le coucou de la Forêt-Noire 4. » Mais l'attraction principale, c'était la bibliothèque 5. Là s'alignaient les livres du poète, ceux qu'il aimait à ouvrir pour en

(1) A Kell., 13 sept. 83.

(2) A Kell., 30 avr. 81. Par temps clair, on peut voir l'Eider et les voiles des bateaux qui le descendent ou le remontent.

(3) En 84 et en 87.

(5) V. E. S., Char. 439 et Schùtze, 236.

lire quelque passage aux siens, après dîner, ou à des amis en visite. Le XVI IIe siècle y figure, on s'en doute, avec quelques exemplaires de choix : les idylles de Gessner, dans une jolie édition du temps, voisinent avec Hôlty. Les romantiques : Arnim, Bientano, Tieck 1, E. T. A. Hoffmann 2, un beau Kleist (une « Penthesilea » avec dédicace autographe), quelques ouvrages d'histoire, et surtout une abondante collection de contes, de légendes de tous les pays, et de récits fantastiques depuis les 3 volumes du « Gespensterbuch » d'Apel et Laun, jusqu'au « Vogele Maggid » et au « Mendel Gibbor » de Bernstein. Un choix discret d'auteurs contemporains mettait, p. ex., Heysc à côté de Môrike : complètement éliminé, au contraire, le lyrisme vulgaire ou trop académique, les épopées pseudoégyptiennes ou les romans simili-gothiques, pour le plus grand bénéfice du Volkslicd, largement représenté 3. — Une fois terminé, devant l'ami, l'inventaire des livres, le poète ouvrait ses cartons : il en exhibait les documents de famille que nous connaissons, sa collection de Ghodowiecki, une saisissante photographie de la tombe de Kleist, des lettres d'amis disparus : quelle jouissance mélancolique, que de remuer, avec un interlocuteur de choix, tout ce passé !

« A 4 heures de l'après-midi, raconte la fdle du poète 4, Storm, ses for es « réparées par la sieste, pénétrait dans le salon, invariablement un livre à a la main, pour y faire une lecture. Le grand poêle de faïence blanc où,com- « me lors de l'enfance du poète, rôtissaient les pommes, répandait une « chaleur agréable : la théière chantait sa chanson ; les tasses étaient " prêtes et l'odeur du thé remplissait la chambre. Après le thé, Storm « commençait sa lecture, d'une voix douce. C'était toujours un chagrin « pour lui, quand un membre de la famille manquait à ce moment-là. « L'étranger quf venait interrompre le charme de cette heure faisait « figure de gêneur, sauf les filles de Johannes Storm, Lucie et Hélène,

(1) Ces deux auteurs en entier. St. possédait également presque tout Immermann.

(2) Entre autres œuvres, les « NacMstûcke » dans l'éd. de 1817.

(3) Dans ce qui subsiste de cette bibliothèque, malheureusement dispersée, nous avons remarqué, entre autres, le « Jungbrunnen », recueil des plus beaux Volksliedcr allemands, par Georg Scherer (avec dédicace de l'auteur).

« dont les relations avec leur oncle étaient tout à fait intimes. La lecture

« durait jusqu'à 6 heures, les après-midis d'hiver. Les dernières années,

« quand le poète n'en eut plus la force, c'est toujours une de ses filles qui

« lisait à sa place. »

« A 8 heures, le dîner réunissait parents et enfants, puis tout le monde « se retrouvait pour finir la journée dans le retrait poétique de Storm. « C'étaient là les plus belles heures de la journée. Alors, les rideaux tirés « aux fenêtres, la lampe, dans la suspension, éclairant la table, tandis que « la bourrasque faisait rage autour de la maison et que la pluie battait « les vitres, Storm allait chercher dans sa bibliothèque quelque volume « d'Eichendorff, son poète préféré, et il se mettait à lire 1. Comme il était « vite oublié, le mauvais temps qu'il faisait dehors, pour entendre mûrit murer une rivière, aboyer les chiens dans le lointain et chanter le rossi- « gnol dans un jardin tout rempli de fleurs ! Eichendorff nous avait tous « entraînés au pays des rêves ! »

L'été, la joie et la principale ressource du poète, c'était son jardin. Il l'avait distribué et peuplé avec art. De jeunes tilleuls avaient été plantés pour ombrager la terrasse, qui prenait vue sur une jolie pelouse, semée de roses à la saison. D^s allées de petits sapins, vite grandis, menaient au potager : assidûment taillés, les jeunes pommiers, comme aussi les cerisiers et les groseilliers de toutes espèces donnèrent rapidement de très beaux fruits, et ce n'était pas un des moindres plaisirs du maître de céans que de dire à ses hôtes, quand le déjeuner touchait à sa fin : « Et maintenant, si vous voulez du dessert, allezvous le cueillir au jardin ! » A deux adversaires également tenaces : aux moineaux et aux enfants, il disputait les baies mûres, et il avait, à cet effet, accroché à certains arbres qu'il entendait se réserver, de grandes pancartes portant l'inscription « Vaters Busch ! » L'entretien de son petit domaine le passionnait. Tantôt il attrapait une courbature à tailler une

(1) Wilh. Jensen, Heim. Er., 504, avoue n'avoir jamais entendu personne lire comme St. Pas de faux pathétique, d'effets tapageurs, mais une diction musicale, très fine, qui allait à l'âme « Il lisait lentement « comme avec précautions, et ses gestes étaient en harmonie avec cette «lenteur ; quelquefois, il accompagnait ce qu'il lisait (comme aussi ses « propres paroles) d'un mouvement de la main, mais très doux et scule- « ment pour faciliter l'intelligence du récit en suggérant et en soulignant «avec discrétion. ».

haie d'aubépine 1 ; tantôt il tondait son gazon : niais, un jour qu'il était occupé à ce travail 2, ses ciseaux rencontrèrent une touffe où s'était arrêté, sur des fleurs, un splendide papillon nacré : il n'eut pas le courage de le déranger, et la touffe resta intacte au milieu de la pelouse.

Le 1er mai juste, avant tout son monde, le poète s'installait dans sa chambre « indiciblement intime » et savourait à part lui cette prise de possession silencieuse, tout seul, d'un chezsoi qui lui enlevait toute envie de sortir 3. Il pouvait dorénavant songer à recevoir des amis ; et ce fut, presque jusqu'à sa mort, une marée sans cesse remontante de visites dans la maison grande ouverte. Dès juillet 81 , il annonçait à Er. Schmidt 4 qu'une vague allait succéder à l'autre, sans répit. Son jeune ami, l'intime de Ernst, Ferdinand Tônnies », un jeune homme qui fera parler de lui », disait-il un jour 5, était venu dès le printemps 6, hôte trois fois bienvenu. — Mais plus charmant encore fut le souvenir laissé chez tous par le passage de Paul Heyse7.« Ton affection ancienne et fidèle (lui écrivait l'auteur de « l'«Arrabbiata»en le remerciant de ces jours «inoubliables») et « la cordialité — nouvelle pour moi — que m'a témoignée ta « femme, m'ont doublement réconforté. » Et il annonçait qu'il reviendrait « avec les siens au grand complet 8 ». De son côté, Storm consignait, sur le « Tagebuch » récemment commencé 9, les impressions suivantes : « Heyse est un de ces hommes véri- « tablement dignes qu'on les aime ; après leur départ, une

\ (1) AKell.,22 avr.82.

(2) W. d. Tag. giebt, p. 29 (année 83). — Cf. G. S., II, 197.

(3) A Peters, 1er mai (G. S., II, 202.)

(4) Le 6 juill.

(5) A Kell., 15 juill. 78.

(G) A E. S., 17 avr. 81.

(7) V. G. S,. II, 203-204. Cf. à Kell., 27 nov. 81."

(8) En français dans l'original (G. S., II, 204).

(9) Le carnet débute le 1er Oct. 81, avec l'épigraphe : « Nicht nur was « der jeweilige Tag giebt, sondern auch, was frûhere gaben, und was « am gegenwartigen wieder aufsteht ».

« lueur d'eux reste encore assez longtemps aux endroits où ils « ont passé 1. . .

Deux préoccupations s'affirment de plus en plus en ce moment chez Storm : le souci de sa réputation près du grand public, et celui de la valeur de la nouvelle, en tant que genre littéraire 2. Elles sont d'ailleurs connexes. — En voyant certains admirateurs lui faire part de leur plaisir, il connaît de fausses joies, des instants d'illusion. « A la fin de ma vie, je « vois tout de même que je me suis inscrit, lentement sans « doute, mais pourtant à la longue, dans le véritable cœur « de notre peuple. » Mais au même correspondant, auquel il annonçait ce présumé progrès dans la gloire 3, il se plaint, six semaines plus tard 4, de la concurrence funeste des « produits » de Georg Ebers, tandis qu' « Aquis submerstis », p. ex., n'a pas encore épuisé sa lre édition. A l'été, l'orage éclate. Ses vues sur la théorie de la nouvelle, sur ce qui la sépare d'avec le drame ou l'épopée, Storm va enfin — car ces pensées le hantent depuis pas mal de temps déjà 5 — les concentrer dansu ne préface 6, destinée à précéder le onzième volume des « Sâmtliche Schriften » qui doit paraître à la Noël de 81 7.

(1) G. S., II, 205. — Jugements de St. sur Heyse : à E. S., 2 mai 77, 13 nov. 81 ; à Kell., 27 fév. 78, 20 sept. 79, 27-30 déc. 79, 20 juin et 23 déc. 80, 14 août 81.

(2) Même souci chez Spielhagen à la même époque : l'art. « Drama oder Roman » (Beitr. z. Theor. u. Techn. d. Romans 1883) est de 1881.

(3) E. S., le 23 nov. 80. Cf. 12 Déc. 79 à Lisbeth.

(4) 3 janv. 81 .

(5) A Kell., 14 août 81.

(6) Publ. p. Bôhme, Nachtr. 94 suiv. St. date : « Juni 1881 » son ms., où figure le cachet de Westermann avec la date : 4 juillet 81. C'est le 6 que St. l'envoie à E. S.

(7) Le 11e vol. des Sàmt. Schr. (lrc éd.) parut chez Westerm. en 1882.

« . . .C'est Ebers qui m'a incité à écrire cette préface 1 ; à ce qu'en dit

« un journal, il aurait publié une « nouvelle » et l'aurait, dans un avant-

« propos, qualifiée de délassement bien permis à un porte, après la véri-

« table œuvre d'art : le roman en trois volumes 2. . . La nouvelle d'Ebcrs

« avait-elle besoin qu'on ravilisse à ce point le genre lui-même? je l'ignore.

« L'avez -vous lue ? Je crois qu'elle s'appelle : Die Fragc. — On peut

« certes se demander si l'on ne ferait pas bien dédire son mot en l'occur-

« rence, lorsqu'un individu, haussé sur le pavois par la foule et par les

« Juifs, ses coreligionnaires, inculque au public pareilles sornettes ; car

« le mal qui en ré6ulteesl très contagieux». Mais il y a, d'autre part, incon-

*> vénient à ne pas laisser les faits parler d'eux-mêmes : aussi, après avoir

renvoyé ma préface à Heyse et Erich Schmidt, — bien que ce dernier

« l'eût accueillie avec joie, j'ai agi selon les avis du premier, et l'ai retirée

« de l'impression * ».

L'intention de Storm était ici de plaider, comme naguère au seuil de son « Hausbuch » pour le lyrisme, la cause d'an genre qui avait « accompagné la dernière moitié de s? vie ».

« La nouvelle, dit-il textuellement 5, telle qu'elle s'est développée ces « derniers temps, en particulier dans ces dernières décades, et telle qu'elle « se présente actuellement dans les diverses oeuvres, sous une forme plus « ou moins achevée, est de taille à traiter les sujets les plus importants, « et il ne tiendra qu'au poète d'atteindre, dans ce genre aussi, aux sommets « de la poésie. Elle n'est plus, comme autrefois,!«la représentation rapide « d'un événement dont la rareté nous passionne et qui offre un revirement « inattendu 6 » : la nouvelle d'aujourd'hui est la sœur du drame 7, et la

» (1) A Kell., lell. cil. Ebers avait publié : en 77 « Narda », en 78 « Homo sum », en 80 « Die Schwestern » ; il va donner, en 81 , « Der Kaiser ».

(2) Alb. Kôster, renseigné par les descendants d'Ebers, a fait justice de cette imputation, lancée à la légère par St. (V. note à la lett. cit. de St. à Kell. : il en résulte que St. a été trompé par un « canard » de presse ).

(3) Mêmes idées, presque mêmes termes, à E. S., 6 juill. 81.

(4) Bôhmc, qui a vu le ms. original, y relève (233), de la main d'E. S. cette note au crayon : « Auf meinc Bitte cassirtes Vorwort Storms », et Alb. Kôster, en nous communiquant la copie qu'il possède, avait ajouté cette mention : « Wurde auf Rat von Heyse und Schmidt cassirt. »

(5) Bôhme, 94-95. L'essentiel déjà dans lett. à E. S. du 9 oct. 79.

(6) Allusion probable à la définition gœthéenne.

(7) Spielhagen, arl. cil. (285) dit qu'un sujet de nouv. est presque toujours en même temps un sujet de drame .

forme la plus précise du poème en prose. Comme le drame, elle agite « les plus profonds problèmes de la vie humaine ; comme lui, elle exige, « pour être parfaite, un conflit au centre, et d'où l'ensemble s'organise i ; « par suite, elle réclame une forme très strictement limitée, et l'exclusion « de tout ce qui n'est pas élément essentiel ; elle ne supporte pas seule- « ment, elle pose les exigences artistiques les plus hautes. »

Comment, se demande ensuite Storm, la nouvelle en est-3lle venue à constituer le summum de la poésie épique 2 et à assumer la tâche du drame ? Parce que la nation s'éloigne, dans ses goûts, toujours davantage du théâtre. Est-ce insuffisance des acteurs ? sont-ce les dramaturges qui, par manque de « métier » produisent des œuvres peu représentables ? Toujours est-il que les drames les plus récents, même les meilleurs 3, ne voient que rarement la rampe, ou échouent devant le public. La nouvelle a bénéficié de cette désaffection. « Au reste, il en va « de la nouvelle comme du lyrisme : tous s'imaginent pouce voir y réussir; seul, le petit nombre y parvient, et encore « rien qu'aux bonnes heures 4. » Si Storm appartient à cette heureuse minorité, et dans quelle mesure, il laisse à la postérité le soin de le dire : « car une chose est certaine : l'unique « pierre de touche pour une œuvre poétique, c'est la durée 5. »

Les visites se succédant, les agréments de son installation nouvelle, le jardin, le beau temps, tout avait invité Storm à

(1) Heyse, préf. au « Novellenschatz » (Bd. I, 17-18) : la nouv. enferme un conflit unique, une seule « Idée » (« sittliche Idée » ou « Schicksalsidee ») ou une description de caractère strictement limitée.

(2) Spielh. Beitr. 47-48, appelle la nouv. « die Grundform aller Poe- « sie. . . auf welche dieselbe auch, sobald das grosse Epos ausgesungen, « sofort zuruckfâllt. »

(3) St. pense visiblement à Heyse (cf. lett. à Kell. du 18 fév. 79 et du 23 déc. 80, à propos d' « Elfriede » et la lett. de Kell. à St. du 1« nov. 80 : sur « Alkibiades », à E. S., 12 juillet, 17 nov. et 11 déc. 81 ).

(4) Même idée dans carte post. à E. S. du 12 juil. 81 .

(5) Contrairement à Bôhme (233), nous ne croyons pas qu'il s'agisse ici, comme critérium, du succès, qui, en effet, «n'a rien avoir avec la valeur interne de l'œuvre », et dépend du hasard, de la chance, la réclame etc. (alors, Gottschall ?) : St., qui songe manifestement à lui-même, entend

« paresser 1. » A ce printemps de 81, il avait revu, à Hambourg exubérant de toute la splendeur de ses verdures, les Speckter, Les Schleiden, et son vieux maître du « Gatharineum » de Lubeck, I»1 professeur Classen 2. Il se sentait plus rassuré sur le sort de Hans, qui revenu de Batavia, était allé s'établir en Basse-Franconie 3, et, comme à l'ordinaire, semblait promettre monts et merveilles, — plus rassuré aussi sur son propre compte, car il se croyait une atteinte au cœur, et son frère Emil l'avait détrompé 4. A l'automne, il se mit en route pour une visite à Lisbeth, sa fille aînée, mariée au pasteur Haasc 5. C'est là, dans cette originale petite ville de Heiligenhafen, avec sa tour sans pointe qui depuis plus de 500 ans contemple la Baltique et l'île de Fehmarn, avec ses ruelles qui montent et descendent, bordées de maisonnettes multicolores où l'on accède par des marches mal équarries, avec son couvre-feu qui, chaque soir à 10 heures, chasse au lit toute une population d'armateurs et de matelots 6, — c'est dans ce coin reculé du Holstein qu'il a découvert le noyau de ce « bioc » qu'il s'occupe à dégrossir, l'hiver venu : « Oui, chers amis (ainsi commence, le 13 « novembre, une lettre à Er. Schmidt et sa jeune femme) je « suis, dspuis assez longtemps, occupé à rouler un bloc, et ne « sais pas encore bien si j'y réussirai comme il le faudrait. « J'ai péché le sujet dans la déserte petite ville côtière de « Heiligenhafen, où j'ai passé, en septembre-octobre, quinze « jours tout à fait réconfortants chez ma fille aînée Lisbeth et

par « durée» cette survivance qu'assure à l'œuvre vraiment belle, malgré les mépris ou l'indifférence du public contemporain, cet ensemble de qualités qui la font immortelle et l'imposeront, tôt ou tard.

(1) A Kell., 14 août 81. Cf. à H. v. Pr. 21 sept. 81.

(2) A. E. S.,6 juill. 81.

(3) A Frammersbach-s/Main, près Lohr. (A E. S.. 17 avr. 81),

(4) A E. S., sept. 81 (de Husum).

(5) Fiançailles de Lisb., annoncées à E. S., le 28 août 79. — St. se mit en route après la visite de Heyse, donc après le 16 Sept, (à Kell., 14 août

81) : il passa 15 jours à Heil. (à E. S., 13 nov. 81 et à H. v. Pr. 31 janv.

82) : il revint le 8 oct. 81 (date de la poésie : a Reisetag. » ).

(6) « H. u. H. Kirch », VI, 3-5.

« mon excellent gendre, lequel, pour un prêtre, n'est que trop « humain et trop dépourvu de préjugés l. . . » — Le 8 octobre, le journal du poète nous signale l'éclosion, à Heiligenhafen, de quelques vers, répétant le « Leitmotiv » tant de fois entendu dans les nouvelles et dans les lettres — sans compter les pièces lyriques : la fête de la vie, l'été, est écoulé ; un instant, le poète, sous un pâle soleil, a joué avec un papillon blanc : c'est maintenant le rude automne: plus de roses, plus d'œillets ; des nuages froids au ciel : où es-tu, papillon blanc ? Telle est la piécette « Komm, lass uns spielen 2. » — En rentrant de cette excursion fructueuse, le poète célébrait, par le quatrain qu'il a appelé « Reiselag 3 », le doux retour à la tiédeUr bienfaisante du foyer et d'un amour féminin.

Mais écoutons l'aventure, authentique dans l'essentiel, racontée à Storm par son gendre 4, confirmée et complétée sur place par d'autres témoins. Le rude Hans Adam Kirch 5,dur pour lui-même et pour autrui, est arrivé, en coupant lesliards enquatre, à posséder un bateau à lui, un lopin de terre, deux vaches, deux porcs. Pour son fils, comme tout marin de Heiligenhafen, il ambitionne le siège au collège des échevins 6, la

(1) A Kell., 27 nov. 81.

(2) S. W. VIII, 232, Cf. Heine, Romanzen, n° 20, 282 (« Lass ab »).

(3) S. W. VIII, 317. Datée, dans W. d. T. giebt, du 8 oct. 81.

(4) W. d. T. g., 5 oct.j 81 . Cf. G. S.. II, 214. De son vrai nom, le caboteur s'appelait Brandt, et son fds Christian. Les conversations de St. avec le vieux Waller et le gendre de celui-ci, avec le Stadtrat Steffens et le pasteur Luhr, lui apportent : l'analogie de démarche de Heinz avec sa sœur, l'ancre au bras disparue, le bateau non amarré qui dérive, le souhait de la sœur que ce soit bien le vrai Heinz.

(5) Le récit est amené par une description de l'âpre petite ville côtière (l'homme est fds de son sol) ; puis l'ascension de Hans Kirch est narrée

comme dans un roman : l'épisode de la scène dans le sloop (VI, 7-9) matérialise le despotisme du père, l'attitude du fils, envers lui, mélange de bravade et de crainte. Le premier départ de Heinz ne nous est annoncé que du point de vue du père (sur son banc, à l'église, en regardant le buste d'un sénateur parti de rien, il songe à ce fils qui, précisément, va partir : VI, 15) ; il prépare un deuxième conflit grave, présage des discussions futures entre les deux Kirch.

(6) Pour ce collège, St. s'est renseigné dans Scholtz (M. Heinr.) « Kurtzgefaszte Nachricht v. d. Stadt H., aus glaubwùrdigen Urkunden zu-

place au banc-d'œuvre à l'église, la riche demeure aux « Bcischlôge » artist ement ornés. Mais, taillé du môme bois rugueux que son père, Heinz, bien que capable de « faire une carrière », se courbera-t-il sous cette volonté violente * ? Pour une bagatelle, le jeune gars claque les portes et disparaît à travers le monde. Deux ans durant, il ne donne pas signe d'existence, tandis que son père, sans désemparer, besogne toujours afin de forcer pour lui les portes du haut collège : entre père et fils, bien que séparés, la lutte sourde se poursuit, comme entre Detlev et Hennicke. Enfin une enveloppe arrive, une enveloppe non affranchie ; le jeu de mille causes « impondérables 2 », de mille petits hasards funestes, déclenche l'acte irréparable : Hans Kirch, la main tremblante, refuse la lettre 3. Après cette

sammengetragen»,(PlônV 1743,pp.l36sqq.— Cf. G. F. Schumacher qui, à propos de Husum {op. cit. 281) écrit : « Une place au conseil était la plus « haute ambition du bourgeois, et quiconque l'avait conquise, en était, « en lui-même, plus fier que maint ministre qui a l'oreille du roi. Pendant « si longtemps, ils avaient dû obéir, et maintenant, c'est eux qui avaient « à commander, à trancher les procès, à prononcer jugements et senten- « ces ! bref, ils étaient le sel, sinon de la terre, au moins de la ville de « Husum. »

(1) A Keller, qui lui a avoué (21 nov. 82) qu\ « il n'aime guère les caboches dures qui tourmentent leurs fils », St. réplique, le 27 nov., qu'on ne saurait se priver, en poésie, de conflits de ce genre : ils sont essentiels et font partie de la nature humaine. Il faut opposer à la dureté énergique du père un sentiment analogue chez le fils.

(2) Ici, une avalanche de hasards néfastes, soigneusement accumulés ! racontars de Jule, qui révèlent à Hans l'intrigue de son fils avec Wieb et déclenchent une lettre violente qui pourra justifier la non-réponse du destinataire (VI, 21-23), son entêtement à ne pas revenir au foyer ; l'arrivée importune du facteur, au moment où Hans apure des comptes qui se soldent par un déficit important ; blessure d'amour-propre chez le père qui croit sans le sou ce fils qu'il espérait voir rentrer enrichi. — Pour adoucir la cruauté de cette tragédie domestique, les tentatives touchantes de Wieb pour avoir la lettre, avant que celle-ci n'arrive chez les Kirch et après qu'elle y a été refusée.

(3) Faits authentiques (v. G. S., II 212). Kôster rapproche cet épisode d'une aventure identique arrivée à St. avec Keller, dont la sœur avait dû, avec force gémissements, payer une surtaxe pour une lettre de Husum insuffisamment affranchie. (K. à St., 26 fév. 79, St. à K., 5 mars 79, et notes de Kôster).

scène effrayante et mystérieuse, « on a, écrivait Keller 1, l'im- « pression que le vieux grigou rejette dans la mer déchaînée « toute une barque remplie de vies humaines. »

Première et capitale victoire des fatalités mauvaises. Toutes les ressources de cette technique du demi-jour déjà consacrée par « Eekenhof », Storm y fait appel pour baigner d'ombre presque impénétrable le retour de Heinz, quinze ans après. Ce ietour, il est annoncé par la rumeur publique, personnage essentiel, depuis « Im Schloss », dans le drame stormien 2. Les bruits qui courent proviennent eux-mêmes d'un vaurien suspect qui, à son tour, n'a qu'assez vaguement identifié le 'disparu, dissimulé sous un faux nom 3. En dehors de cette incertitude, tout concourra à jeter l'ombre sur cet événement joyeux : la mère est morte, 17 ans durant le contact a été rompu avec le marin nomade, le gendre de Kirch craint un rival pour ses intérêts et d'avance désillusionne sa femme ; la lettre du père, accouru à Hambourg au devant de ce fils qui résumait tousses espoirs, trahit la déception— et constate la répugnance de Heinz à rentrer au bercail. S'y ajoute l'attitude étrange du marin : il ne s'informe de personne, il n'a pas l'air de se sentir chez lui, il ne s'intéresse pas aux affaires de ls famille. Certain tatouage qu'il avait au bras a disparu. Et pourtant, une maladie peut avoir fait disparaître ce tatouage ? Et comme il s'amuse, ce grand enfant, avec de plus petits !

Ainsi s'engage, chez tous, et non plus en une ou deux âmes, le drame intérieur. Le drame dont tout le reste n'a été que le prologue et dont nous n'apercevrons que quelques importantes étincelles. Chez Heinz,- ballotté aux quatre coins de

(1) A St., 21 nov. 82.

(2) L'impersonnel y joue un rôle toujours plus considérable : les personnages ne sont souvent pas nommés — ou alors, le plus tard possible (ainsi Wieb à Fépilogue : VI, 80).

(3) Le jeune Brandt avait pris le nom de John Meyer, d'ailleurs cité par St. VI, 38. (G. S., II, 212). Le gendre était dans la réalité officier de la marine du Schl.-Holstein. Dans l'église de Heiligenh.se trouve le buste du commandeur Moritz Hartmann «weyl. Kônigl, Maj. zu Dânnemarck, Norwegen wohlbestalten See-Capitains, auch Commendeurs dreyer im Jahr 1689 nach Ostindien gesandten Schiffe ». Cf. Scholtz, 176.

l'univers sur les vagues mauvaises, meurtrissure, fatigue de la vie. désespoir de voir effondré le rêve avec Wieb, rancune persistante contre ce père qui l'a jeté aux abîmes ; mais tout cela latent, perceptible uniquement par déduction. Chez la sœur et chez le père, la question terrible, harcelante, envahissante : est-ce le vrai Heinz ? un imposteur, comme le colporte la «Fama» populaire ? Peu à peu, avec les on-dit de la foule, le doute effroyable s'insinue jusque dans le cœur de Lina et de Hons. Il faut projeter au dehors cette lutte intime : la jeune femme évite de se trouver seule avec « l'étranger », elle a honte des baisers fraternels qu'elle lui a donnés : « oui, Lina, répond Hans, Dieu merci, c'est un étranger x ! » — Comme Heinz avait été ballotté, des années, sur les mers lointaines (tout est symbole chez Storm), ainsi les siens vont connaître (et avec eux, le lecteur), le tragique va-et-vient entre l'hésitation et la certitude. Coup sur coup, une réponse demi-affirmative (c'est bien Heinz, puisqu'il explique la lettre non affranchie — et pourtant, un menteur pourrait inventer cette histoire ?) — et demi-négative (l'ancre tatouée ne peut avoir dispaiu, affirme le médecin par l'intermédiaire peu sûr de la tante Jule . . . sauf si Heinz a eu la petite vérole).

Seule le reconnaîtra, avec l'instinct de l'amour toujours vivace, sa petite amie Wieb, la camarade d'enfance qui lui a, jadis, sur la rade, donné l'anneau des promesses fidèles. Bien que déchus tous deux, déflorés par la vie, ils tenteront, dans le bouge où ils ont échoué 2, de ressusciter, en un éclair d'ivresse, l'ineffable fraîcheur de l'idylle abolie. Mais Heinz, — cet Heinz qui, en effet, n'est plus lui-même, est suivi partout d'un « double » — laissera son anneau rouler dans la poussière comme il se laisse lui-même rouler dans la débauche, — pour oublier 3. Cependant le vieux père a pris son parti : le

(2) VI, 59-66. A Lisbeth, le 3 mars 82, St., venant d'expédier sa « Heiligenhafnerin », exprime la crainte que lesmatelots de la « Lanterne Rouge » ne soient gens trop dissolus pour les «West. Mon. », « devenus chatouilleux à l'excès ». — « Nous verrons », conclut-il en français.

tatouage effacé l'a presque convaincu de la non-identité de « l'étranger », la fugue à la « Lanterne-Rouge » de l'indignité de ce John Smidt ; son fils ou non, il est de trop chez eux. De son côté, Heinz sent qu'il n'y a plus désormais place pour Itû au foyer familial. Les deux volontés opposées ont abouti à une résolution identique. Heinz reprend son bâton de voyageur, et, pas plus que nous n'avons su ce qui s'est dit entre Mtssire Hennicke et son fils Detlev (lui aussi, reconnu seulement « in extremis ») , nous n'entendrons le dialogue final entre les deux Kirch : Hans laissant déborder les colères amassées contre ce fils qni n'est plus le fils de son rêve, lui jetant avec dédain l'argent amassé pour lui sur les mers tempétueuses, Heinz serrant ies poings pour ne pas répondre, et laissant là, le lendemain, les banknotes avec un merci et un adieu... en anglais 1.

Hans va-t-il, repentant, courir après le fugitif ? La « comédie » qui l'a raidi jusqu'alors dans une dureté d'automate, en est-ce la fin ? Une seconde fois, comme lorsqu'il a laissé le facteur remporter la lettre, il i este là « comme une statue morte 2», sans jeter son masque d'implacable rigueur, avec sa rancune pendue après lui, plus tenace que les femmes qui le supplient : son Heinz, à lui, l'a quitté depuis 17 ans 3. Une vision nocturne 4, en lui montrant son fils englouti par la mer (G. P. A. S., lui aussi ?) parviendra seule à le désarmer. Frappé d'hémiplégie, Hans reconnaît enfin à son Heinz mort 5 les droits qu'il lui avait déniés de son vivant.

Aux côtés du vieillard qui, sur la falaise, appelle à voix

(1) VI, 69. Les notes de St. portent : « Er ist nicht wiedergekommen : soll in Amerika gestorben sein. » (G. S., II, 214). W. Jensen (G. S., II, 217) aurait souhaité que St. maintînt jusqu'au bout le doute sur l'identité de Heinz.

(3) VI, 73. St. à Kell., 21 nov. 82 : le père est ici le personnage central, car c'est lui qui pèche et expie, — sans prendre ces expressions au sens spécifiquement chrétien.

(4) Pour cette apparition, Peyn, Diss. 148 renvoie aux « Gongers » de Mûllenh. 183-184.

basse le cher disparu, Wieb, pieuse Antigone, lui redit sans se lasser les moindres traits de leur enfance, et entoure le soir de sa vie, bercé d'une luise légère el, de la chanson des vagues, de « cotte tendresse féminine et toute miséricordieuse, qui enferme « on elle toutes les consolations de l'existence *. »

Commencée à la tin d'octobre 81 , « Hans und Heinz Kirch » était expédiée le 27 février 82 à Westermann 2. Sa nouvelle partie, Storm, seul dans sa chambre, au crépuscule, sans lampe pour l'éclairer, se répétait tristement :

Und scheint die Sonne noch so schôn,

Am Ende muss sie untergehn.

Et le passé l'envahissait : « les âmes joyeuses du Passé ont quand même quelque chose de mélancolique », se disait-il 3. Puis, il revient au présent, et il goûte une satisfaction sincère à constater que son œuvre « vigoureuse et tragique » a, dans son entourage, remué les cœurs 4. « Chef-d'œuvre, digne de vos meilleurs récits », prononçait W. Jensen 5, qui sentait combien impropre le mot de « nouvelle » pour désigner cette « chronique paternelle et familiale », d'un réalisme si vrai, « collier de « perles enfilées l'une après l'autre, perles de beauté égale, « maisaussidegrosseurégale.»— «Forteboisson», disait Heyse6; émouvante élégie, malgré la raideur du père et du fils, écrivait Keller 7, et burinée d'une main vigoureuse. Tout secoué encore et si ému qu'il s'en était précipité, tout haletant, dans les rues de Kiel, Klaus Groth8, s'écriait : « C'est trop cruel ! », tout en

(2) W. d. T. g. donne la date du 27, la lett. à E. S. du 1er mars 82. — a H. u. H. K. » fut publ. dans le n° d'oct. 82 des West. Mon. (même texte dans l'essentiel, que les S. W.) La nouvelle devait primitivement paraître dans la Rundschau, (à Kell., 3 janv. 82).

(3) A E. S., 6 juin 82.

(4) A Kell., 27 nov. 82.

(5) G. S., II, 216 (sans date).

(6) Cit. à E. S., 15 déc. 82. St. (ibid) admet l'objection de H. qui eût vouloir voir, au moins dans une scène, éclater l'amour du père pour son fils. Sauf cela, dit-il, la dureté du vieux n'est pas excessive : c'est ainsi que sont les gens de chez nous.

(7) A St., 5 janv.

convenant que ce n'était pas, comme Tcnnyson dans « Enoch Arden » le poète lui-même, mais « le terrible Destin des hommes )) qui provoquait la chute de ses héros. Reventlow 1, si sarcastique à l'ordinaire, rentrait ses griffes devant ce « chef- « d'œuvre de psychologie et de style » qui comptait, autant qu'il en pouvait juger, « parmi ce qu'on avait écrit de mieux dans le genre. » — Un professeur hollandais parlait même d'en tirer un drame ! Aussi Storm, qui, peu auparavant 2, signalait à E. Schmidt certaine histoire littéraire 3 où l'on regrettait que le créateur d' « Immensee » n'eût jamais dépassé la « petite nouvelle » et, « dans son lyrisme aussi, en soit resté à la peinture en miniature, » — ( « tout cela, dit-il, parce que « j'y traite, non des problèmes d'état, mais des problèmes « simplement humains, qui se posent et se dénouent dans la « vie de l'individu ») — Storm adressait, toujours à Schmidt, ces lignes 4 : « Hans Kirch vous prouvera, j'espère, que la « nouvelle, on dépit de sa forme extensible, peut également « être considérée comme la sœur épique du drame. Et pensez « en même temps à la petite nouvelle de L. Salomon ! »

Laissons le poète à cette sensation de veuvage 5 qu'il éprouve chaque fois qu'il vient de « lancer » une nouvelle œuvre hors de ses chantiers, et goûtons avec lui un calme relatif et temporaire : Hans 6 a l'air de vouloir se ranger, et partout on respire « la divine haleine » du printemps, « tout « fraîchement descendu du ciel, sur une nuée teintée de rose, « et ceint de jeunes fleurs », comme dans le poème d'Ewald von Kleist. Dans son allée de groseilliers,, le musicien sans emploi écoute du moins le murmure de harpes des abeilles 7.

(2) Lett. du 6 juin 82.

(3) « Gesch. d. dten Nationallittur. d. 19. Jahrh., v. Ludwig, Salomon, Stuttg. Levy u. Millier, 2. Aufl. 1887. (P. 415).

(4) 13 sept. 82.

(5) A Kell., 22 avr. 82.

(6) A E. S., 14 sept. 82.

(7) A Kell., 20 avr. 82. ,.

Tourmenté par la fringale d'an sujet nouveau, il a été contrarié aussi par la lecture d'un article d'Alberti, bibliothécaire à Kiel i. Il semble, à parcourir ces lignes maladroites 2, qu'il s'agisse do repêcher quelqu'un qui n'a pas réussi ; Storm se regimbe : à G5 ans, il n'éprouve nul besoin de pareil sauvetage. Ce littérateur kielois n'aurait-il pas subi l'influence de Gottschall 3 ? H S'est, en effet, abstenu d'expliquer en quoi Storm excellait comme lyrique, pis encore : il paraît considérer le « fini » des dernières nouvelles comme une sorte de recul relativement à la première manière. Riposte du poète 4, touché au vif par cette accusation indirecte de sénilité : « Mes nou- « velles sont issues de mes poésies lyriques : de là ce qu'on « appelle, si l'on veut, les bonds, ou encore les vues kaleidos- « copiques du début; — quoiqu'ici aussi, le plus souvent, les « images intermédiaires fussent données avec les autres, mais « à l'état latent. Par la suite, j'ai dépassé cette manière, et je « puis, à juste titre, me compter parmi ceux à qui la nouvelle « moderne est redevable de son développement : je ne crois « pas, en cela, manquer à la modestie. Mais, ma nouvelle, à « moi, a conservé quelque chose de ses origines : c'est, chez « l'auteur, un coup d'œil plus prompt à attraper les points « du sujet susceptibles de former le germe de scènes véritable- « ment poétiques. » Mais Alberti est-il capable d'admettre que, chez un poète de 60 ans, « à côté d'un art accru, la vigueur et la fraîcheur d'autrefois puissent subsister ? »

Ce même printemps, deux éditeurs, les Heinze (père et fils), sollicitent Storm de collaborer à leur « Musenalmanach 5 »,'

(1) L'auteur du « Lexikon Schl. holst. Schriftst. » Aucune trace de 1 art. en question.

( 2) A E. S., 1« mars 82.

(3) St. demandera à E. S., le 15 dée. 82, ,, si Gottsehall n'a pas encore agité son panache contre lui (E. S.) , et si S. est entré en relations «avec 1 Egyptologue » (Ebers). Déjà le 1- mars, St., demandant à E. S d annoncer sa nouvelle éd. des oeuvres eompl., s'en excuse en disant: . Mais, grand Dieu, si je ne le tais pas moi-même, pour mes . entants, ce n'est pas Rudolf Gottschall qui s'en chargera »

(4) A E. S., 1» mars 82.

(5) . Musenalmanach fur 1882. Eine Sammlung v. OriWnalnoesien Herausg .Alfred Heinze u. Pau, Heinze. Dresden°-Striefen° P S Z Verl. (Mit Portrât v. Carm. Sylva). nemzes

où trônent les princes de la « plus jeune Allemagne ». Storm répond, « avec le plus sans-gêne des sans-gênes x », qu'il se refuse à laisser figurer ses vers à côté des élucubrations du « célèbre» Heinrich Hart, «à son frère, à son chant, à son corps, « à l'occasion aussi à ou sur Dieu. » — « On voit (continue-t-il) « le jeune poète roulant des yeux, les cheveux en broussaille, « versifier tout en exécutant, de long en large, de grandes « enjambées à travers sa chambre. » Le « comique involon- « taire de ce prince des poètes » avait valu, à lui et ses amis Tônnies, une soirée de fou rire, en particulier certain passage de la pièce « Fluch diesem Leibe », où l'auteur cherche « ceux qui ne sont pas nés — pour savoir — ce qui « était et ce qui sera ». Mais quelle « meute » de jeunes poètes cette réprobation va déchaîner contre lui 2 !

De compagnie avec ces lyriques d'avant-garde si durement évincés apparaît, sur la table de lecture du poète, G. F. Meyer, chaudement patronné par Ernst 3. Storm se sent simultanément attiré et repoussé par ce singulier talent, et s'étonne « qu'il puisse y avoir chez lui, dans un seul et même homme, à la fois tant et si peu ». Pour un lyrique de race, Meyer n'en est pas un : aussi bien « n'y en a-t-il pas eu dans ce dernier quart de siècle 4. » Puis, comme pour s'excuser de cette appréciation exclusive : «Je laisse, sur ce chapitre, passer bien peu « de chose, c'est vrai : mais je sens que j'ai raison, et puis. . . « je m'y entends mieux que presque tous ceux qui sont en vie. « Et maintenant, injuriez-moi ! » (c'est à Er. Schmidt que s'adresse cette profession de foi). — Et pourtant, Meyer est un poète : en soupesant ses « Gedichte », « on a tout de même, « pour une fois, quelque chose dans la main, et cela ne s'est .« pas produit depuis longtemps pour un recueil de vers 5. »

(1) A Kell., 20 avr. 82. — Cf. la note de Kôster.

(2) Si Julius Hart (Gesch. d. Weltlitt. II, 915-916) reproche à St., tout en lui prodiguant les éloges, d'avoir écrit toujours la même nouvelle, Heinrich Hart s'est montré (Ges. W. III, 267-275) plus tendre pour St. que St. pour lui : son jugement est très respectueux et bienveillant.

(3) A Kell., lett. cit.

(4) A E.S.,5 fév. 83.

(5) A Kell, ib, — Cf. à E. S., 17 oct. 85 : M. produit quelquefois de bonnes choses, jamais de franchement mauvaises.

Mais il est froid, s'échauiïe rarement : peut être bien lui manque-t-il, comme dit Kollar, « la vraie âme x » : dans trop de pièces, on sent le travail 2. Son chef-d'œuvre, c'est « Jurg « Jenatsch » : la fin peut-être un peu apprêtée, mais belle création quand même, riche, majestueuse : par exemple, un pocto ne rotrouve que bien rarement un sujet ainsi taillé à sa mesure 3.

A Tété (juin ou juillet) 82 4, Storm part pour l'extrême Nord du Schleswig : il va voir, à Toftlund, où il débute comme juge, son fils Ernst. Il se met en route avec le secret espoir 5 de vivre là-haut, « à la frontière de la Frise du Nord, comme « l'Ecosse pays du don de seconde vue », quelque splendide histoire de revenants, dans les grandes salles à demi désertes de l'immense maison. « En ce qui regarde les cas individuels, « j'envisage cet ordre de faits avec scepticisme et même incré- « dulité ; dans l'ensemble, au contraire, je suis très tenté d'y « croire. Non que je croie à un extra-ou un surnaturel ; mais « j'ai la ferme conviction qu'en dehors des faits naturels, qui « nous tombent quotidiennement sous les sens, il en existe « une foule d'autres qui ne sont pas encore connus. » En dépit de louables efforts, le poète réintégra sa villa sans autres souvenirs que ceux de causeries très confortables et d'événements agréablement banals 6. »

La visite (préalable) de son frère Emil, à la Pentecôte, l'ex-

(1) A Kell., ib. (pass. supprimé par Kôster et comm. par lui).

(2) A Kell., 13 mars 83.

(3) A Kell., lett. cit.

(4) Et non 83, comme écrit G. S., II, 209. (v. à E. S., G juin 82, à Kell., 4 août 82, à Pietsch, 20 janv. 83).

(5) A Kell., 22 avr. 82.

(6) A Kell., 4 août 82. Dans une lett. du 17 déc. 82, St. demande à E. S. de lui procurer les « Nordische Tausend und eine Nacht » de Lyser et le 1er vol. du « Gespensterbuch » d'Apel et Laun. — Au cours de ce séjour dans l'extrême-Nord de son pays, le poète note sur son carnet journal, à la p. 16, sous la rubrique : « Aus Toftlund » le sujet de nouvelle suivant ; « Jemand, der eine Macht ausûbt ; er liebt, und sic ist dahin, weil er nun fur etwas zu fûrchten hat-Wohl ein altes Thema. »

cursion à Toftlund, tout un « torrent d'ami? » qui venaient pendre la crémaillère: les Schleiden, les Speckter, Glassen 1 — il fallait en mettre à l'auberge 1 — toutes ces allées et venues empêchaient le poète de donner corps a un sujet «assez gentil» qui couvait dans son imagination aux premiers jours de juin 2. A l'en croire même, non pas une seule, mais bien deux idées de nouvelles, avec le contour des principales scènes, auraient germé en lui d'un seul coup 3. Il s'attaqua d'abord au projet le plus mûr des deux, et nous le trouvons, au début d'août, aux prises avec la guérison d'un névropathe, « J'arrive bien à » représenter, au commencement, la guérison d'un cerveau « dérangé, mais les scènes nécessaires pour donner au lec- « teur le sentiment de la cure complète et le laisser sur cette « impression, voilà ce qui m'embarrasse. Après tout, çà me « viendra peut-être une nuit, en dormant. Au reste, on vit « mieux, quand on a quelque toile sur chevalet, et puis, « c'est le moyen de maintenir en mouvement le ressort « d'argent de l'existence 4. »

La naissance de ce qui devait devenir « Schweigen » fut encore retardée par des maux d'estomac, à l'été et à l'automne 5 ; ils enlevaient toute résistance nerveuse au poète et l'avaient tellement amaigri qu'on aurait pu, à l'entendre, « se servir de ses os comme porte-chapeau ». Le 27 octobre, sa fille Lisbeth est informée qu'il travaille à la nouvelle dont il leur a raconté le sujet lors de ton séjour chez eux 6.

(1) Class.en, après son début au v Catharineum », était devenu directeur du Gymnase de Francfort s. M., puis du « Johanneum» de Hambourg.

(2) A E. S., 6 juin 82

(3) A Kell., 8 août 82. L'autre idée de nouv. serait probablement : ou bien celle enregistrée pendant l'excursion à Toftlund ; ou ce projet de traiter un motif du conte des 3 canards (dans les « Hannov. Geschichten u. Sagen » de Th. Weichelt) dont fait mention W. d. T. g. à la date du 2 Juin 82.

(4) A Kell., lell. cil.

(5) A Kell., ib. et 27 nov. 82 ; à E. S., 13 sept. 82.

(6) Aucune mention, jusqu'ici, de ce séjour, dans la corresp. (à moins qu'il ne s'agisse encore du voyage de Sept.-Oct. 81) : St. se rendit-il à Heilig. à l'occasion de la mort de sa petite-fille (annoncée à E. S., le 14 sept. 82) ?

« L'entreprise est, épineuse ; le sujet ne fournira pas Une ossa- « turc aussi robuste que pour H. Kirch ; quelquefois il me «semble que cela ne donnera rien de bon. » - Un mois après » 60 pages seulement sont écrites et recopiées. Puis la santé revent ; mais alors, arrive Noël, et tout cède devant l'Arbre ou^pour le poète, « toujours les flocons neigeux pendent aux « rêves de l'enfance «. » Si la fête précédente avait été légèrement assombrie par l'absence de Ernst et une sorte de crainte superstitieuse qu'au moment où il plantait le premier sapin de joie dans sa nouvelle maison,;., les dieux ne se vengeassent sur « le vieillard mipie qui avait osé bâtir 3 », cell(H!i fut rehaussée par une visite longtemps attendue : celle d'Erich Schmidt « Les « Charakteristiken » nous ont communiqué « le charme de ces causeries tranquilles au crépuscule, « où la lumière intérieure rayonne d'autant plus claire que s'effacent les contours des choses avoisinantes », où l'on parle bas, en évoquant joies et tristesses passées ou en rêvant l'avenir. Elles nous décrivent 1 accueil du poète, drapé dans un immense châle « que sa mère avait tricoté pour son père », les petits soins de Frau Do, maternelle pour son hôte, l'attitude des deux jeunes filles : Dette GertrudJetDodo (Friederike), l'une spontanée et communicat.ve 1 antre écoutant silencieusement, tandis que va et vient

« eS;, rtTTte- " Le plus cxquis parfum ^ '****

« exhaler unechambrefamiliaIealIemande,l'odeur aromatique « du cher sapin de Noël, remplissait les pièces si intimes. » L'arbre, paré avec une minutie religieuse, est encore enguirlandé de pains d ep1Ces, d'oiseaux artificiels, et porte l'indispensable « rameau d'or ». Les gamins du village viennent lancer à leur vénéré « Herr Rat » un vigoureux « Hoch sal er Ieven ! » • puis on va passer la soirée chez Johannes, de l'autre côté 'de la route dans sa maison bâtie par un petit-fils de Claudius et ou revit vraiment l'âme du « Wandsbecker Bote », Au douzième

(1) A Kell., 27 nov. 82.

(2) Au même, 28 nov. 82.

(3) Ibid.

S SES. de Hambourg Ie 31 d6c- au soir- (a Ken- i3 mars 83-)

coup de minuit, toute l'assistance entonne le vieux lied de Voss :

Des Jahres letzte Stunde ertont mit ernstem Schlag.

Le lendemain, après qu'on s'est promené dans la campagne, Storm lit du « Quickborn », du Bûrger, du Hôlderlin, avec, en guise d'intermède, les farces bavaroises de Karl Stieler. — Schmidt ne quitte pas sans regrets ce foyer où revit le « Vetter Christian » ; comme le lui dit son amphitryon, le « nordische Juulschein » a pleinement agi sur lui. Storm et les siens l'ont trouvé « alerte et juvénile comme un estudiant » : « quelle âme modeste c'est, et qui vous remet le cœur en place, que ce jeune ami Erich ! » s'écrie-t-il quand le jeune maître les a quittés 1.

A la fin de ce mois de janvier 83, Heyse ayant « tiré les ficelles », Storm a reçu du roi de Bavière l'ordre de Maximilien, en remplacement de Dingelstedt. « Si indifférente que » soit une décoration comme l'Aigle-Rouge, qu'on accroche « à la boutonnière de n'importe quel fonctionnaire au moment « où il prend sa ietraite, — pour peu qu'il n'ait pas volé de « cuillers d'argent ou mis l'Etat en danger, cette distinctionce là, décernée sur l'avis d'hommes compétents, doit être consi- « dérée comme une preuve réjouissante qu'on me rend jusce tice. » Ainsi parle 2 l'auteur de « Der Beamte ». Il se félicite donc 3 de compter parmi les « cent », « au nombre desquels, « dit-il, figurent, surtout parmi les morts, quelques grands « noms, à côté d'autres dont je me passerais bien. »

Du 5 au 22 janvier, suivant une tradition inaugurée dès la première année de séjour à Hademarschen, toute la famille s'est transportée à Husum et partagée entre les Emii et les Reventlow 4. Le 22, Storm revient « sans blessures » de cette périlleuse série de thés, déjeuners, dîners, soirées et autres

(1) A Kell., 13 mars 83.

(2) A Elsabe, 7 fév. 83.

(3) A E. S., 5 fév., 83. — Cf. à Horn, 11 déc. 82.

(4) A E. S., ib. et à P., 20 janv. 83 (de Husum). La femme de Reventlow (« notre belle et chère comtesse») rendit peu après aux St. leur visite (5 fév. à E. S).

son « Schweigen ? Ta ? lmag'"»t,o„ ». » Réatteié à

^ « ^S devant uVri^ ?"— «— 1 une heure, pendant u,e, ' i ^ COntemPIé Pendant

»ong en lar/e e^naT „' £ ^ ' "S" " ^ * — -oir accouché d'une i> L ^ 1^^ ^ « Ce matin enfin, une tête blond a pli S ? * '^ 2 : « tête par la porte entre-baîllée et iS d°~nt sa

« veux d'un bleu profond F ' eCOMU ma Muso aUX

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Monde n'a toujours pas d pâté p h ^ ' " ~ Le 9' Ia Mu- 'l"'entre le 9 et le il ! embr^ure 3. 1, faut admet

cabinet « vert réséda n ' T""*6 à d8meUre da- *> Schmidt qui v"n d0 lui qU6' 16' St°™ répond a E- Kieist* : «Pou vous K! -T "" artiC'e S"r H" von « *» », dont le fi a ;e;;é:|a^t:n !*» « « P^holouous lisons dans le carnet « ^gfà£%»- » E°«-

doléances 7 à Karl • « m« „ écoutons ses

■ >». ,u, ,. „ h.'ll' , *"" f ""'"»»* ™' ™>»,

(0 A E.S.,leU.cit

(2) Au même.

(3) Do.

(4) Charakt. 333 sqq

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ments dos dernières seènes remn £ T Préparatoires et *■ «manie- M H me sembIe quête" XZ t^T Pi'e "' 'eUi"etS in"4° ct

(7) 14 févr. 83.

« au feu. . . Je conçois désormais tout à fait que les peuples « primitifs, à l'instar des Germains qui habitaient l'Islande, « aient occis les vieillards, quand la nourriture commençait « à manquer. Il est vrai que ceux-ci ne touchaient pas de « retraite... » Bref, il a conscience de n'avoir pu dominer son sujet 1. Ses plaintes se résument dans ces quatre vers inédits inscrits dans son carnet en date du 1er Avril 83 2 :

« Il est encore le maître de jadis ; peut-être plus tout à fait : mais quand « même, ce dont il a été capable, ce qu'il a été, cette lecture peut vous « en donner idée. »

Voilà l'avertissement qu'il eût voulu graver au fronton de l'œuvre, dont le titre même lui déplaît 3, car il a été choisi contrairement à son principe, « qui est de ne jamais prendre de « titre qui puisse renseigner d'avance le lecteur sur le sujet « de la nouvelle et, par là, lui être une gêne. » Il n'ose même pas communiquer les épreuves d'imprimerie à « l'ami Krich » : tous les siens, Ernst, ses filles, ses nièces, ne lui ont-ils pas dit : « On ne croirait jamais que c'est toi qui as écrit cela 4 ? » Le 13 décembre, — pas avant, — il se résout à faire lire à Schmidt, son juvénile Mentor, « Schweigen », amendé çà et là : quelques corrections, — il n'a pu faire davantage, et il n'y touchera plus.

Les études de « psycho-physiologie » font fureur en Allemagne à cette époque. Wilhem Wundt, succédant à Fechner, vient de fonder (en 1879) le premier en date des Instituts de psychologie expérimentale. Mais Storm n'entend pas entreprendre ici une étude de psychiatrie, ni même de psychologie scientifique. Ne demandait-il pas à Keller qui, entraîné par le courant, avait représenté sous forme lyrique 5 l'assassinat d'un enfant par un vaurien qui voulait lui dérober un jouet, si « le fait n'aurait pas plutôt sa place dans une histoire des maladies

(1) A Lisb., 6 mai 83.

(2) P. 22, sous le titre : Schweigen.

(3) A Kell., 13 mars et 5 mai 83.

(4) AE. S., 10 mai 83.

(5) Dans la pièce î « Ein Schwurgericht », S. W. X, 148. — Cf. à Kell., 20 sept. 79.

mentales ? » Deux ans auparavant l, déjà, il admonestait Hermione von Preuschen : « Ce n'est pas dans les asiles d'alié- « nos que nous avons à faire les études nécessaires à noire art : « ces régions, nous les abandonnerons de préférence aux « médecins ». — ■ Si donc il a, lui-môme, agrégé sa nouvelle autour d'un cas de neurasthénie aiguë, où un réchappé de la névrose se débat pour ne pas retomber dans les ténèbres, la maladie mentale donne simplement prétexte à la crise morale, cellule cenl raie autour de laquelle tout le reste gravite2. Le poète d'à Ein Schwurgericht » sera, d'ailleurs, le premier à approuver son confrère 3 de s'en être tenu à la description poétique, purement poétique, d'un (Mat d'âme, puisque sa prose n'est pas destinée à une revue de médecine.

Où ont en effet leur origine, toutes les crises ici retracées ? Non dans les troubles cérébraux dont le jeune forestier Rudolf von der Schlitz est à peine remis ; mais bien et uniquement dans le « silence » gardé par la mère et le fils sur cette atteinte mentale. Conséquence : un malaise — remords ou dépit — pèse sur la conscience de la baronne qui, après avoir couvé trop longtemps ce fils unique 4, a escompté, pour achever sa guérison 5, ce mariage avec la fraîche et forte fille de pasteur, mi-Lotte, mi-Dorothea, qu'elle a été lui chercher dans un presbytère campagnard 6. Un malaise pèse pareillement (et c'est

(1) 5 nov. 77.

(2) A Kell., 27 nov. 82.

(3) A St. 19 mai 83.

(4) VII, 82 (paroles du pasteur).

(5) Le Dr. Hanssen {op. cit. 13) confirme qu'en certains cas, les médecins psychiatres préconisent le mariage comme susceptible d'apporter une amélioration à l'état mental. Sans doute St. s'était-il informé auprès de son médecin de Hadem. ou de son frère Emil à Husum.

(6) VII, 83, Peyn, 60 rapproche l'idyllique description du presbytère, VII, 74 suiv. de celle du presbytère de Sesenheim par Gœthe. Avec d'autant plus de raison, ajouterons-nous, que St. vient'de lire l'art. d'E. S. sur Friederique dans la « Rundsch. » Peut-être aussi quelques traits, dans cette peinture de pasteurs très sympathiques, lui ont-ils été inspirés par le pasteur S . de Hadem. (« unsere nette, frische Pastorsleute », à E. S., 13 sept. 82), ou par son gendre Haase.

toujours le Passé qui se venge) sur le jeune bonheur de Rudolf * et, par contre-coup, sur celui d'Anna, sa femme. A peine Rudolf, bon pianiste à ses heures, a-t-il délaissé le morbide Chopin 2 pour Haydn au teint de roses, que les mouches noires, buveuses de sang, recommencent à bourdonner autour de sa faible tête. Va-t-il, comme ce malheureux enragé dont le journal raconte la rechute 3, être repris, lui aussi ?

Parlera-t-il, ainsi que l'y engage son médecin ? mais alors, quelles transes pour sa femme, sans cesse hantée par un retour possible du mal ? Une suite de coïncidences, « ce que d'ordi- « naire nous appelons hasard, la chose que le vent jette devant « nos pieds, dans la rue, ou par la fenêtre dans l'intérieur de « notre maison 4 », lui clôt la bouche. Il devient, de plus en plus, le prisonnier de son silence. Peu à peu, les « mouches noires », malgré la blondeur de sa compagne, rayonnante incarnation de l'Annette du « Freyschûtz », malgré l'estime encourageante du comte son chef, épuisent le meilleur de luimême. « Il joue du Chopin », dira le comte 5 : qu'est-ce que ce forestier qui perd son temps à dessiner des têtes de mort 6 ? Dans le secret, il confie Anna à son rival de jadis en amour 7,

(1) VII, 92. — Une première ébauche de la description VII, 92, se trouve dans « W. d. T. g. », p. 17 : « Hadem. Aug. 82. Im Dunst der Hoch- « sommergluth verschwand der Kranz der fernen Wâlder ; um unsherdas « Summen der Insekten klang fast zornig, als wolltensie den Menschen « die Augenblicke ihrer kurzen Sommerherrschaft f ûhlen lassen ... » D° lett. à Elsab., G. S., II, 196-197.

(2) St. écrit à E. S. (nov. 80) que Chopin l'émeut toujours et lui rappelle ses propres vers :

Wâr'ich hier nur nicht gegangen in Mai i Leben und Liebe, wie flog es vorbei 1

(6) VII, 118. Parla suite (à Kell., 13 sept. 83), St. se reprochait d'avoir poussé trop loin cette scène (malgré quelques légères modif. dans la Buchausg.) et, par là, insuffisamment préparé l'évolution vers la guérison.

(7) VII, 123-127. St. éprouvait un franc regret d'avoir été contraint de reléguer au second plan ce personnage (à Kell., 13 sept. 83).

et il part pour le plus profond de la partie vierge de la forêt 1 afin d'exécuter sa résolution sinistre.

« Jusque-là, et pas plus loin 2 » : la formule runique gravée sur la pierre solitaire ne signifiait pas le terme de sa montée dans la vie, comme il se l'était imaginé, mais bien le terme de l'oppression. La rupture du silence entraîne celle du charme mauvais3, et la lettre d'adieu à sa femme, où, enfin, le désespéré « parlait », a suffi à le libérer. Son fusil, au lieu de se tourner contre lui-même, abat le noir corbeau 4. Là-bas, dans les torrents de lumière qui maintenant percent les brumes, la petite cloche du village sonne la résurrection 5 : le Passé réconcilié avec le Présent, la belle-fille avec sa belle-mère, le mari avec sa femme : ainsi se terminait « Viola Tricolor ».

Ce qui d'amour seul est péché

Certes point ne sera compté

Et pour nous oneques n'est péché 6.

Tout finit donc très bien, ■ — trop bien, au gré de l'auteur lui-même, qui, à l'exemple d'Erich Schmidt et de Heyse, aurait souhaité une issue tragique, plus convaincante, et avait concédé ce dénouement heureux à ses filles, qu'un dénouement

(1) A Varel( Oldenbourg) où il a été voir Karl en 80, St. a certainement entendu parler, s'il n'y a été lui-même, des quelques hectares de forêt laissés, aujourd'hui encore, en friche par les grands-ducs. (Cf. VII, 90).

(3) VII, 139-142. E. S., avait protesté contre ce revirement peu vraisemblable. St. s'en disculpe, devant lui, le 28 sept. 83 : pourquoi Rudolf n'aurait-il pas mal compris le rapport du bûcheron ?

(4) Cf. VII. 112-113 : L'épisode mélodramatique de la « Rundsch. » (Rud. blessant légèrement Anna en tirant la balle qu'il s'était destinée) ne figure que sous forme d'un « on-dit » dans l'éd. en librairie (VII, 141). St. avait d'abord eu l'intention de faire sauver Rud. par sa femme, mais il avait craint de le diminuer ainsi aux yeux du lecteur. Il s'était donc résigné à cette conclusion qu'il appelle « bâtarde », car, dit-il, si c'est de Rud. seul que provient la réaction qui le délivre, déclenchée par la cloche lointaine, à quoi bon l'action d'Anna, sa lutte avec la baronne, etc. En plus, ce sauvetage du jeune forestier par lui-même n'est pas suffisamment motivé (à E. S., 20 mai 83) .

(5) Réminiscence possible du « stiller Freier » d' Eichendorff.

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