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fatal aurait navrées 1. Sauf cette réserve, l'accueil reçu par la nouvelle dans la « Storm-Gemeinde » vint démentir les pronostics de l'auteur désabusé. « Ton silence est, malgré tout, de « l'or (lui écrivait plaisamment Paul Heyse2), quand bien « même cet or s'allierait, à la fin, à un métal d'ailleurs non « moins noble». Erich Schmidt, au soir de sa vie, avouait volontiers son goût pour cette fine étude psychologique où Keller, lui aussi 3, trouvait beaucoup de vie et une grande sûreté de touche. D'une seule voix, l'illustre brelan d'amis proteste contre l'accusation de « sénilité » dont Storm continue à se charger, sans raison plausible.
Quoi qu'on puisse en effet penser du sujet, il est, on ne saurait y contredire, traité de maîtresse main. Une description d'appartement, en cinq lignes, dénote, plus rapidement encore que dans « Viola Tricolor », la situation sociale des personnages qui l'habitent4 ; une seule phrase de l'exposition groupe les trois acteurs d'une scène : la mère, le fils, le médecin ; tout est cohérent, concentrique, et calqué, de plus en plus, sur la réalité. Ainsi, pendant que parle le docteur, la mère esquisse déjà en pensée, devant nous, son plan matrimonial, elle évoque l'image d'Anna inconnue jusqu'ici : elle voit, au cours d'une lettre à la mère de la jeune fille, surgir dans son esprit la silhouette delà concurrente qu'elle eût préférée. Les fiançailles, auxquelles a coopéré la personnalité vivifiante du pasteur, pourraient clore cette première nouvelle : ainsi dans « Immensee », dans « Auf der Universitât ». Mais il faut tisser de nouveaux fils autour du motif central : le silence de la mère, renforcé par celui du fils, doit produire bien d'autres orages. De courts tableaux, chacun rehaussé par un détail caractéristique, et où la condition physique du patient joue un rôle, font alterner, comme dans la vie elle-même, les craintes (excursion, à la forêt vierge — lecture du fait-divers 5 — les mouches
(1) G. S., II, 217. Confirmé par témoignages oraux. — Pour E. S., v. Char. 432 ; pour Heyse, v. à E. S., lelt. cil .
(2) Cit. par St. kE.S.Jeit. cit.
(3) A St., 19 mai 83.
(5) Les effets précédant la cause : St. ne donne le texte de l'article qu'après avoir décrit son influence sur Rudolf .
noires) et [les espoirs de Rudolf (la lune de miel, la visite du pasteur, l'orage calmant), les mieux et les rechutes : nonobstant, les symptômes défavorables prédominent. Nulle part, il n'est nommé, ce mal, cette névrose, bien moins grave d'ailleurs que le mal moral, le « silence », comme l'atteste la nouvelle démarche de Rudolf auprès de sa mère? puis du médecin i. Mais la double fatalité, physique et morale, qui, à ce nerveux, préfigure l'avenir en lui montrant l'épouvante de sa femme dans un cas analogue au sien, l'emprisonne dans l'impasse : parallèlement à l'inquiétude, aux veilles sous couleur de travail, à la jalousie contre Bernhard, apparaît une série de menus faits qui, eux, sont prodromes d'un avenir meilleur : l'épisode significatif du corbeau abattu devant l'inscription runique, (Rudolf est fouetté par les dédains du comte), reste trouble à dessein, comme une promesse obscure. Pour ne pas retomber dans l'étalage monotone des angoisses morales du forestier, (nous savons quelles forces se disputent son âme) attendons avec Anna son retour ; il rentre : rien d'autre que les réflexes : un geste (dessiner des têtes de mort) et une proposition : aller chez Bernhard. — Ici, une réédition — inversée — de la promenade du début 2 (pareillement, il y avait deux promenades en rade dans « H. Kirch »). L'entretien avec Bernhard, le mutisme des deux époux au retour de cette excursion, l'arrivée soudaine de la baronne, voilà de quoi préparer et hâter le suicide du malheureux. Ou.'a-t-il mis dans la lettre d'adieu laissée à sa femme ? Un bref résumé nous le dira, au moment voulu. Puis, après la lutte, -toute cornélienne- des deux femmes en générosité, en tendresse, Anna part, seule- Arrivera-t-elle à temps ? Déjà, chacun des précédents chapitres nous laissait sur un point d'interrogation émouvant. L'impression de calme qui émane de ces retraites silvestres et nous détend des émotions précédentes, les ébats de deux rougesgorges et d'une mésange nous la donneront (comme, à la fin, un pinson chantera joyeusement la rupture du charme néfaste) : puis dès lors, l'heureux revirement est annoncé, se
précipite, et successivement tous les fils sont repris, tous les points noirs (le « silence » mortel, obstacle au bonheur du couple, le mal de Rudolf, l'inimitié latente entre bru et bellemère, la folie du bûcheron, la situation peu franche vis-à-vis de Bernhard, le désenchantement du comte) s'effacent d'un ciel redevenu absolument bleu.
Rien de sénile, donc, dans cet art de plus en plus conscient et maître de soi. Et pourtant, certains symptômes de fatigue apparaissent à ce moment chez le poète. En septembre 82 déjà, une attaque de dyspepsie l'avait beaucoup affaibli : à ce printemps de83, c'est d'abordune sorte de lassitudecérébrale qui se trahit, p. ex. dans la lettre du 10 mai à Er. Schmidt : contre son habitude, Storm y passe beaucoup de mots : la lettre suivante est datée du 20 mai 1833, — simple lapsus 1, mais qui s'ajoute à d'autres. C'est en même temps une immense mélancolie 2 à laquelle, comme toujours chez lui aux heures tristes, se lie le souvenir obsesseur de Constanze. « Anniversaire d'une chère morte », inscrit-il en haut d'une carte postale envoyée à Keller le 5 mai. Le lendemain, il écrit à sa fille Lisbeth, au sujet des « feux de Mai3 » qu'il a vu, tout récemment, allumer aux quatre coins de l'horizon :
« . . .Sans s'en douter, le peuple continuait à servir ses anciennes divi- « nités ; mais moi, j'éprouvais, à plonger ainsi mon regard dans la nuit, « l'illusion de tenir en main le bout de la chaîne, chargée d'électricité, « qui descend jusque là-bas, dans ce passé. — Hier, 58e anniversaire de « votre mère, je suis resté presque toute la matinée au jardin, où pour la « première fois, la plupart des jeunes arbres fruitiers commencent à « fleurir. Alors est venu se poser, sur l'un d'eux, un linot à la rouge poi- « trine, qui m'a rafraîchi le cœur avec sa chanson printanière, tandis que « je me promenais de long en large, tout près de lui ; puis, lui envolé, est
(1) Comme celui de la lett. de « nov. 80 » à E. S., où St. avait mis comme en-tête : « Husum », puis ajouté : « Ecrit en pensant à autre chose ; mais je me sens incapable de le barrer l »
(2) A P., 4 avr. 83 : « Nous n'avons éprouvé jusqu'ici ni véritables » malheurs, ni bonheurs bien extraordinaires ; nous autres -les vieux, « nous devenons vieux comme les rues ; les jeunes, pour la plupart, au- « ront, eux aussi, bientôt avalé leur part de jeunesse. . . »
(3) Analogues à nos feux de la St. -Jean. La lett. reproduit presque textuellement la fin de la carte post. adressée à Kell. le 5 mai*
« venu le grand chanteur, le rossignol en personne : il s'est posé sur ma haie « de hêtres et, pour la première fois, il a chanté la toute la matinée. Et i tout o la maisonnée est arrivée pour l'entendre ; pour moi, il me semblait « que j'allais courir trouver ma mère morte et lui raconter que, pour la « première fois, le rossignol chaulait, dans mou jardin. Quel ravissement, « quel enthousiasme aurait illuminé ses yeux! Mais tous, ils sont poussière, « et au-dessus de notre rossignol plane pareillement la mort, sous l'aspect a des pios rapaces qui, elles aussi, perchent souvent dans nos arbres ; « des l'après-midi, je les ai vues à la place même où, auparavant, lo rossi- « gnol avait chanté. »
A Erich Schmidt, quatre jours plus tard *, non moins émouvait! e variation sur le même thème :
« ...Retourné à l'instant au jardin; cueilli un bouquet printanier,
« que j'ai placé sur ma table. Le 5 mai, cinquante-huitième anniversaire
« de celle a qui s'adressent les « Tiefe Schatten », le rossignol a chanté,
« presque toute la journée dans mon jardin ; et depuis, il n'a pas recom-
« mencé. Au printemps d'avant notre mariage, un soir que nous traver-
« sions tous deux les vertes solitudes (de son pays natal), il a chanté, une
« fois aussi, le rossignol ; tout à côté de nous, son ramage avait surgi des
« bosquets, presque soudainement, et faisant sursauter nos cœurs. Sans
« doute, il est devenu poussière aussi, celui qui chantait ce jour-là. . . »
A l'automne encore, elle va l'accompagner, l'ombre de la bien-aimée évanouie, lorsqu'entre deux épisodesde sa«Chronik von Grieshuus », il ira passer six jours à Segeberg, « aux lieux sacrés d'un bonheur depuis longtemps défunt 2. »
Ce fut, en revanche, une vive et gaie équipée que le voyage à Toftlund, au mois d'août 3. On partit à sept, y compris Lisbeth, venue de Heiligenthafen avec son bébé, « une ravissante fillette aux yeux bruns » appelée, naturellement, Constanze4. « (Je me sens devenir tous les jours davantage grandpère », confie Storm, le 2 juillet à Elsabe, après avoir assisté, avec toute la maison, au bain de l'enfant). On allait marier
(l);Le 10 mai 83.
(2) A E. S., 6 oct.
(3) A Kell., 13 sept. 83.
(4) Lisbeth avait eu d'abord un fils (Hans-Theodor), puis une fille, tous deux morts très peu après leur naissance, (à E. S., 14 sept. 82,et, G. S., II, 200).
Ernst et « sa vaillante petite fiancée. » Keller reçut, peu après 1 un compte-rendu de la cérémonie.
« Comme, avec les dix jolies demoiselles d'honneur, le mariage, célé- « bré dans la vieille église et béni par le pasteur, exquis vieillard de 72 « ans, à l'âme toute juvénile, par surcroît amateur averti de l'histoire de « notre petite patrie, n'était pas dépourvu d'une certaine solennité patriar- « cale, je m'étais, moi, aussi, pour remédier à l'insuffisance de ma personne, « décoré de l'élégant ordre de Maximilien et de mon modeste Aigle- « Rouge, à la grande joie des jeunes personnes. »
En novembre enfin 2, du 13 au 24, la « première » 'du nouveau drame de Paul Heyse, « Das Recht des Stârkeren », l'a attiré à Hambourg, où il a été l'hôte, l'oncle Scherff n'étant plus là, des Speckter et des Schleiden. Il a revu aussi son vieux maître Classen, dont il a fêté le 78e anniversaire, et on l'a présenté à deux « femmes intelligentes » qui n'étaient autres que la veuve et la fille d'Immermann. Quant à Heyse, trop entouré, c'est à peine s'ils ont pu bavarder une heure tranquilles. La pièce, malgré ses verrues que Storm avait par avance signalées à l'auteur, a remporté un beau succès 3.
Dès août 82, alors qu'il attaquait à peine la rédaction de « Schweigen », Storm était déjà occupé aux travaux d'approche de sa « Chronik von Grieshuus ». A la date du 13 août 82, son carnet porte mention de notes qu'il a prises sur le règne de Frédéric IV duc de Holstein, la régence de sa veuve, et les opérations militaires de Steinbock. « Vielleicht zu der romantischen Geschichte », a-t-il écrit en tête de la page. Le 8 avril 83, avec l'étiquette « zur romantischen Novelle», nouvelles notes sur le combat d'avant-postes livré au pont de Hollingstedt, notes entremêlées d'un premier canevas (qui resservira pour la seconde partie de l'œuvre) : il est curieux de
(1) Lell.cil.
(2) A E. S., 13 déc. 83.
(3) A E. S., 13 déc. A Kell., 22 déc. 83. . '
voir l'imagination du poète broder à même l'étoffe que lui fournit l'histoire 1. Storm se documente encore, à ce moment, sur la question des mariages entre noble et roturière ; il commence aussi à fixer [es dates de certains événements destinés à figurer dans son récit 2. — Le 9 septembre, il esquisse la scène du meurtre (qui termine aujourd'hui la première partie), et prend des notes sur l'anoblissement de certaines familles du Schleswig-Holstein, à l'époque. — Le 12 septembre, d'après ce qu'il en mande le lendemain à Keller, il a « conduit jusqu'à un premier temps d'arrêt » sa nouvelle œuvre : « Zur Chronik von Grieshuus ». — « En sortira-t-il quelque chose ? c'est encore incertain ; je « laisse le faucon boccacien 3 prendre tranquillement son « envol, et je me perds, pittoresquement, parmi les forêts et les bruyères des temps passés 4. » — La composition avance lentement : le 28 du même mois5, un morceau passablement étendu est déjà recopié, mais tout le reste s'étale, «immense et
(1 ) Immédiatement après le résumé de l'enfance du duc Karl Friedrich, St. commence à esquisser son affabulation : « Der junge Graf geht als « Page u.Leibdiener der Herzogin kurz vor deren Ende nach Schweden « -\vo erVerwandte hat, und tritt in die Armée von seines Herzogs [Kriegso- « bersten ?] Oheim, kommt so im Kriege gegen Danem. unter Steenbock « nach Schleswig. Der alte Graf weiss, bei der Gôrtzschen Misswirth- « schaft ihn lieber dort, mahnt ihn, auszutretcn, als Steenbock nach d. « Schlacht bei Gadebusch (1712) am Neujahrstag^bei Lubeck die Holst, « Grenze ùberschreitet. Der Sohn : « Wir kommen ja als Gefreundete, « der Kônig soll es fùhlen. » — fallt beim Gefecht zu Holiingstedt. »
(2) « Der alte Graf Jacob muss 1635 geb. sein, der Todtschlag des Bruders etwa 1662. Eristdann am Schluss (Jan. 1713) etwa 77 Jahre ait. ».
(3) Allusion (signalée par Kôster dans note à lett.à Keller du 13 sept. 83) à la théorie de la nouvelle exposée par Heyse dans sa préf. au « Dter Novellenschatz ». « On doit se demander si la courte histoire qu'il s'agit « de raconter possède une silhouette vigoureuse, précise, dont les grandes « lignes, décrites en peu de mots, fassent déjà une impression caractéris- « tique, comme la matière de cette histoire du faucon, dans le Décameron, « qui, contée en 5 lignes, se grave profondément dans la mémoire. » (V. Jugender. u. Bekenntn. II, 72).
(4) A Kell., 13 sept. 83.
épique », devant l'auteur.— Revenu de Segeberg, le 6 octobre *, il a lu la première partie à Frau Do, qui a fermé le cahier en s'écriant : « Reizend ! » « Et demain, plein de confiance, (ajoute- « t-il, aiguillonné par ce satisfecit) je dirai comment Barbe ne « peut pas tuer le poulet noir2.» Frau Do, par conséquent, n'a eu la primeur, à cette date, que d'un fragment (important il est vrai) delà première partie. En effet: le 18 octobre, «Was der Tag giebt» porte lerésumé, très succinct, de lectures sur les suites juridiques et religieuses d'une « mésalliance » : et en même temps, le poète ébauche l'épisode qu'il tirera de'cette situation3. Le lendemain, quelques bouts de scènes sont crayonnés: un passage du récit du meurtre par la jeune paysanne, quelques paroles de la femme de Hinrich à son mari, et la réponse de celui-ci. — En décembre 4, le poète est encore « en plein milieu» de « Grieshuus » : 70 pages de copie sont prêtes, sur sa table : son but, c'est d'achever la première partie pour Noël. Mais il se compare, dans son labeur, à Wieland qui restait jusqu'à trois jours sur une seule strophe d' « Oberon ». Tout de même, le 26, il annonce à Er. Schmidt que la première partie sera terminée pour le 27. La seconde, plus courte, se passera cinquante ans plus tard ; n'y paraîtra qu'un seul personnage de la première partie, survivant unique 5. Elle sera, si possible, liquidée en janvier.
Une carte postale du 30 décembre (toujours à Er. Schmidt)
(1) A E. S., 6 oct.
(2) Actuellement VI, 108 et sqq.
(3) « Kirchenbann. Der alte Junker oder der Bruder will, dass der Pasce tor denselben wegen Ungehorsam gegen den Vater gegen den Junk. « Hinrich ausspreche. . . Dieser lehnt ab, auch weil er nicht zu seinen « Pfarrkindern gehôrt. » (Cf. VI, 118-121). — En même temps, il ébauche la se. des noces de l'autre junker (VI, 115-116) et jette sur le papier le croquis suivant, qu'il réutilisera VI, 86 : « Oktoberwetter. Die gelben « Blâtter fliegen wie Vogelschwârme uber den Weg, in grauen senk- « rechten Wellen trieben Hagelschauer durch die Luft ; dann Stille und « Sonnens chein, bis jah unter rollendem Donner die Hagel herunterschlagen. »
(4) Le 13, à E. S.
(5) En réalité, St. en introduisit trois: le veneur, Meta et HansCristoph.
nous introduit dans la chambre pleine de soleil, où Dodo (Friederike) coud assidûment, tandis que son père, lui, iile la trame de « Grieshuus » avec zèle. Sans doute achevait-il la première partie, car le manuscrit complet de celle-ci est envoyé à Er. Schmidt le 3 janvier 84. Pour la seconde, Storm désespère d'en pouvoir venir à bout dans le cours du mois, comme le réclame son correspondant 1. Le 5, en effet, il part pour Husum, et, le 27, il vient seulement de rentrer ! Pourtant, il a héroïquement emporté son travail avec lui, et y a besogné toutes les matinées 2, malgré les invitations, dîners, soupers, etc., car, à Husum, « on n'y va pas de main morte : dinde, geli- « nottes, faisan, punch romain, Château-Yquem, etc., Béné- « dictine, etc., un jour comme l'autre ! le tout de première « qualité 3 ! » Donc, 25 pages de sa seconde moitié sont déjà au net, et l'auteur est impatient de savoir si ce deuxième livre « dira à l'ami Erich ». Il travaille d'arrache-pied, pour que son récit puisse paraître au fascicule d'avril, dans la revue de WestermaKn 4 : puis," il souhaiterait en être débarrassé 5. — Le 23 février 6, il est encore « en pleiu dans le livre II » ; mais il sent qu'à l'inverse du premier, celui-là ne saurait être rédigé d'un seul élan 7. — Le 6 mars enfin, sa fille Gertrud, de passage chez les Reventlow, apprend que « demain sans doute », il en aura fini avec « Grieshuus ». Le 11 8, Storm a fait parvenir son œuvre à Westermann, qui la publiera en octobre et novembre. Ce long délai explique peut-être qu'il se fasse renvoyer son
(1) E. S. se proposait de faire lire l'ouvrage entier en public par un acteur viennois (il pensait à Levinsky). Cf. G. S., II, 218 et St. à E. S., 3 janv. 84. Le 17 févr., la première partie fut déclamée, par Sonnenthal, devant les étudiants viennois. (A Elsabe, 19 févr.).
(2) A E. S., 19 janv. (de Husum).
(3) Au même, 26 janv.
(4) A E. S., 3 janv. — L'œuvre totale parut dans le n° d'oct. 84. — Remaniements pour la « Buchausgabe » indiqués par Kôster, note à la lett. à Kell. du 10 nov. 84.
(5) Déjà 27 janv. à E. S.
(6) A Elsabe.
(7) A E. S., 24 févr. 84.
texte lors de son séjour à Berlin en mai x : il reprend, à peine rentré, le rabot : le 7 juin 2, le début, de nombreux passages de la première partie, et, dans la seconde, la chevauchée du petit junker sur son destrier Falada, sont soumis à nombreuses corrections, en vue de l'édition en librairie3. Le 14, le poète dit 4 avoir achevé la veille le « je crois bien quatrième « remaniement et en partie bouleversement du livre II de « « Grieshuus», qui ne veut pas venir aussi bien que le premier. » Voilà ce que d'aucuns appellent « un petit délassement 5 ! » — Telle est la longue genèse de la chronique dé « Grieshuus. »
« Elle est toute de mon invention », déclare Storni 6 en parlant de la fable : « c'est un petit motif italien de 5 à 6 lignes « qui a, pour moi, fait jouer le déclic. » Personne, jusqu'ici, n'a pu retrouver ce « petit motif italien 7. » En tous cas, infime est l'embryon qu'a fécondé l'imagination créatrice du poète. Aussi s'est-il étayé, plus encore ici que pour «Aquis» ou « Renate », sur une documentation abondante, solide. Des œuvres, tant de première que de seconde main, dont il a tirf parti, son journal «Was der Tag giebt » indique certaines : nous tenterons de retrouver tout au moins une partie des autres.
Parmi les ouvrages anciens, il revient à Lass et, très probablement aussi, à Danckwerth. La chronique de Lass ne lui donne pas seulement le ton pour le manuscrit du précepteur Bokenfeld ; elle lui fournit : probablement des détails sur les ravages des Impériaux dans la région de Husum, sous Tilly, entre 1627 et 1629 — faits transportés par le poète à l'époque du « Polackenkrieg 8 ; indubitablement la date où les Impé-
(1) A Lisbeth, 7 juin 84.
(2) lb.
(3) Détail dans Koster, loc. cit. Elle devait paraître pour le 20 oct. (à E. S., 13 juill.)
(4) A Kell.
(5) Lett. publ. par H. Brentano, Niedersachs. 14e année, n° 6.
(6) A Kell., 10 nov. 84.
(7) V. note de Koster à lett. du 10 nov. 84.
(8) VI, 98 sqq. et Lass, première part. 93 et 121 (ce dernier passage se rapportant aux années 1658 et lt359).
riaux cantonnèrent à Husum et aux environs 1 : enfin quelques renseignements sur Antoinette Bourignon, cette singulière figure d'aventurière fanatique qui traverse un instant le récit 2. Voilà pour la première partie des « Husumische Nachrichi en » : dans la deuxième, Storm nous a lui-même indiqué ce qu'il prônait 3. Ce sont : aux pages 37 et suivantes, les allusions à la régence de Gôrtz 4 et aux lourdes contributions imposai Steinbock 5 ; aux pages 37 et 39 (année 1712), 40 et 41, un groupe do laits 6 dont il retiendra : la réédification des trois potences aux trois portes de Husum, la rencontre du pont de Hollingstedt 7, et le séjour du jeune duc Karl Friedrich en Suède jusqu'à sa majorité 8. — Pour Danckwerth, on ne peut hasarder que des conjectures. Mais, comme déjà nous avons surpris Storm feuilletant ce gros in-folio, nous avancerons que Danckwerth a pu lui servir pour l'emplacement du « Gut Arlewatt oder Rotehauss »; ne serait-ce point de là que viendrait au poète le modèle et, à peu de chose près, le nom de son castel 9? La « Landesbeschreibung » a pu encore apporter au poète mainte précision sur les mœurs batailleuses de la noblesse holste au milieu du XVIIe siècle, sur son dédain
(1) Au printemps de 1G99, dit Lass, pour le «Wellingsches Régiment » dont St. parle à sa p. 136.
(2) VI, 151-152. Cf. Lass, ann. 1673, p. 133. (St. emprunte même à Lass son expression : « thôrichte Meinungen. ») Il semble donc avoir consulté L. plutôt que Joh. Môller (Joh. Moll. Flensb. Isagoge ad Historiam Chernonési cimbr. Chorographicam. . ., etc. Hamburgi 1691) qui donne (I, 152-161) une longue notice sur Ant. Bourignon; ou que Krafft, aux p. 193-194.
(3) W. d. T. g., ù la date du 13 août 82 : « Lass II, S. 37 ff. « adminis- « trator in Husum — seuche — Contributionen v. Steenbock — Campirt « auf Arlewatter Heide. Er selbst in Husum auf d. Schloss. »
(4) VI, 159 et 172.
(6) « Die perpetuirende Contagion — Lass anno 1712, S. 37 u. 38 Brandschatzung der Schweden ; Steenbock s. 40 ff., 15 Janv. 1713. » (W. d. T. g.).
(7) VI, 93 cl 171 sqq.
(8) W. d. T. g., 8 avr. 83. Cf. VI, 159.
(9) « Neue Landesbeschreibung. . . », p. 142, col. 2.
des unions avec filles non nobles 1 , peut-être aussi sur les nouvelles méthodes d'assolement introduites en Schleswig 2 . — Comme autres sources anciennes, Heimreich 3 paraît avoir donné quelques traits concernant les déprédations de l'armée suédoise, Olearius 4 également : il est patent, enfin, que la sentence qui revient perpétuellement sur les lèvres de la vieille Matten : « Bei Gott ist Rat und^That 5 », a été glanée chez Krafft.
Mais le «chroniqueur de Grieshuus» s'est surtout documenté de seconde main. Son soutien fidèle, Mùllenhofî, l'a aidé, ici encore. Outre le « Gute Nacht ! » de Matten dont « Was der Tag giebt 6» dénonce l'origine, la pierre fatale vient du « Klaes Steen 7 », le motif des abeilles, y compris le retour des « Polacken » enragés de vengeance, de « Die Polacken in Toftlund 8 ». Peut-être l'un des contes où Mùllenhofî déroule les diverses variations holstes du motif du « Brudermord 9 », entre autres « Die beiden Brùder in Sundewitt10 », a-t-il pu déterminer en partie la couleur spéciale que Storm donne à la lutte fratricide. Le nom de Hinrich, ici, pourrait même venir du « Isern Hinrich11 », célèbre dans toute la contrée — Toutefois, celui à qui est empruntée la suite même des faits, c'est Bremer 12. La
(1) Ib. note de la p. 16.
(2) VI,139:Danckw. 137, col. 1.
(3) Nordfries. Chron., Forts., 248-249. (St. VI, 102-107).
(4) « Kurtzer Begriff... » p. 350 (année 1658) et 383. — St. note dans son carnet, p. 13 : « Olearius Holst. Chron. S. 134, 141, 143. »
(6) On y lit, p. 13 : « Aus Mùllenhoffs Sch. Holst. Sagen : « Huch 1 sa « du dieru un etc. 568 der schwarze Tod. Das Mâdchen auf dem Leichen- « wagen langt nach dem grûnen Ast u. zieht sich heraus. 551 « Gute « Nacht, du steter Jacob (im Vorbeireiten am Kirchhof). 241 d. schwarze « Tod. » — Le deuxième et le dernier emprunt seront utilisés dans « Ein F. auf Haderslevhuus ». Aucune trace du 1er et du 3e dans « Grieshuus »
(7) Mùll. 45.
(8) M. 81. Cf. (St. VI, 100-103).
(10) M. 45-46 ; cf. notre art, Rev. Germ. 527.
(12) J. Bremer, Gesch. Sch. H», bis z. J. 1848, Kiel, Schrôder, 1864. (Un seul vol.).
régence de la duchesse Hedwig-Sophia, et les malversations de Gôrtz *, la courte existence du jeune duc Karl Friedrich 2, les événements politiques et militaires de l'année 1713 3, L'essenl iel de ce que l'auteur butine au jour le jour, de ce qu'il consigne dans son carnet et qui lui procure non seulement l'arrière-plan historique, mais, pour ainsi parler, le tremplin d'où va s'élancer sa fantaisie créatrice, il le doit cà ce commode ouvrage de vulgarisation qu'est la « Geschichte Schleswig- Holsteins bis zum Jahre 1848 ». Car il a puisé là bien plus encore qu'il n'a dit : p. ex. les allusions à la « Klosterschule » de Bordesholm et à la fondation de l'Université de Kiel 4,aux mœurs grossières et rapaces de l'aristocratie locale 5, a l'état lamentable du pays infesté de loups 6. — D'après son journal, Storm aurait consulté un autre historien du Schleswig-Holstein, Waitz, touchant l'anoblissement de certaines familles roturières 7. Waitz a également enrichi son information sur l'aristocratie d'alors 8. — Falck, son ancien professeur de droit, a éclairé à son profit le côté juridique du conflit : le mariage avec une femme d'origine serve entraîne-t-il pour le gentilhomme la déchéance 9 ? quel est le tribunal compétent en l'espèce 10 ? — Pour les conséquences religieuses de l'union contractée par le junker Hinrich, la « Schleswig-Holsteinische Kirchengeschichte » de H. N. A. Jensen (l'auteur des « Bilder » utilisés pour « Renate ») et A. L. J. Michelsen n lui a été un bon guide 12. II en a extrait la mention 13 de cet édit royal du
(1) St. VI, 159 sqq. 172 sqq. Cf. Brem. 310-311, 314 et 319.
(2) St. VI, 159. Brem. 319. Sa mort précoce inspire à St. celle deRolf.
(3) St. VI. 172-173. Br. 31G-317.
(4) St. VI, 97 et 135. Br. 301.
(5) St. passim. Br. 291.
(6) St. VI, 98, 102, 107, 115, 135 sqq. 139, 172 sqq. — Br. 295-296.
(7) « Sch. H. »che Gesch. (St. inclique la p. 123 : dans l'éd. de 1852, que nous avons eue en mains, le renseignement se trouve p. 667).
(8) Ib. 269 à 673.
(9) Falck, Schl. H. ■«*•■ Privatrecht, 205-206.
(10) Ib. III, 243.
(11) Kiel, Schwer, 1873. . (4 vol.).— Indiqué par W. d. T. g., 8 avr. et 18 oct. 83.
(12) W. d. T. g., 18 oct. 83.
(13) Jens. IV, 37. Cf. St. VI, 118.
27 mars 1629 que le vieux châtelain essaiera de faire jouer contre son fils qui déroge, et les pages 39 et 40 lui détaillaient cette sorte d'excommunication qui frappait les mésalliés impénitents. A la page 52 du même volume, il trouvait le texte de la « Gemeinschaftliche Constitution » du 20 décembre 1632, enjoignant aux parents d'exhéréder leurs fils et filles, majeurs ou non, s'ils ont contracté mariage sans leur assentiment : à la page 53, l'ordonnance de Christian V, du 18 juillet 1681, punissant de mort les séducteurs 1. Enfin, la page 56 lui apprenait « d'après les documents du temps », que la noblesse du terroir avait alors le droit de fêter les épousailles en l'hôtelde-ville de Kiel, voire d'y convier « 30 couples », et qu'au XVe siècle, ces noces se célébraient de préférence pendant 1' « Umschlag 2 », « auquel temps, comme on sait, nos « pères avaient coutume de traiter leurs affaires d'argent et les « membres de la chevalerie se trouvaient réunis en grand « nombre. »
Voilà quelques-unes des pierres qui ont servi à construire le large et fort soubassement historique sur lequel Storm a dressé la masse robuste de son édifice. Il y en eut d'autres, c'est incontestable3. — Une coïncidence curieuse reste à signaler. D'après Danckwerth 4, le château et les dépendances de Grieshuus, c'est-à-dire « das rote Hus », sur la lande près d'Arlewatt, dans la paroisse d'Olderup, furent, au XVIIe siècle, la propriété de la famille Rantzau 5. Or, dans cette
(1) W.d.T.g.,18oct.83.
(2) La grande foire annuelle de Kiel.
(3) Pour le costume (v. surtout VI, 97, 116, 129), il se peut que St. se soit renseigné dans un des ouvrages qu'il avait dans sa bibliothèque : « Jacob Falke, Die dte Trachten-u. Modenwelt, ein Beitr. z. d. Culturgesch., Leipz. Gust. Mayer, 1858 », 2 vol., ou : « B. Scheube, Frauen des 18! Jahrhunderts, Berl. Wedekind, 1876. »
(4) P. 142, col. 2.
(5) Cf. St. VI, 89 : « ausser auf einem. . . Gute hatte kein anderes Adelsgeschlecht in unserer Nachbarschaft gesessen ». St. fait allusion (VI, 90) à une image du vieux Grieshuus qu'il aurait trouvée dans un ouvrage ancien sur les châteaux de la région : or R. Haupt (Die Bau-u. Kunstdenkmâler d. Prov. Sch. H., p. 427) dit que « Hennings donne une reproduction de l'ancienne demeure seigneuriale » (des Rantzau) et il
famille, un drame s'est déroulé, — un peu plus tard, il est vrai, —mais singulièrement pareil à celui qui termine la première partie du récit stormien. Christian Detlev Rantzau, fils aîné du comte Detlev, honni des paysans ses sujets, qui l'avaient déjà expulsé en 1706, détesté de son frère cadet \\ "ilhelm Adolf, avait été, en 1715, retenu prisonnier par le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier. Durant sa captivité, son cadet avait, en toute légitimité, pris en mains la gestion du comté. Elargi en 1720, Christian ne rentra en possession de sa souveraineté que par la violence : mais l'année suivante, après qu'eurent échoué plusieurs attentats de paysans poussés à bout, il fut, le lOnovembrc, fusillé en pleine chasse1. Le bruit se répandit bientôt que c'avait été sur l'ordre de son frère. Accusé à faux ou à raison, Wilhelm Adolf fut arrêté et incarcéré en Norvège jusqu'à sa mort, le 21 mai 1734 2.ï Concordance fortuite ou voulue ? Rien ne permet de le dire.
L'enfance du poète, avec les souvenirs qui lui font cortège ; une promenade, entre autres, à travers la lande, par un aprèsmidi d'octobre, « avec son atmosphère de légende du Nord 3 » : touche par touche, le peintre se rapproche de la nuance cherchée. Quelques pierres aperçues au crépuscule suffisent pour reconstruire la grosse tour de Grieshuus, — comme naguère celle d'Eekenhof. Une vision du narrateur, dans son sommeil cette fois, recrée tout le manoir aux murs gris; l'évocation de quelques légendes lugubres qui courent encore sur ces lieux
réimprime la vignette (saisissante) de Hennings. Ne serait-ce pas dans cet ouvrage (dont nous n'avons pu avoir la référence) que St. aurait rencontré cette vue du manoir, avec son haut pignon en escalier, sa façade allongée, percée d'une double rangée de fenêtres basses, avec, au milieu, sous un nouveau pignon pointu .et en escalier, le perron de pierre descendant jusqu'à la cour ?
(1) Chez St., le junker querelleur et assassine s'appelle aussi Detlev.
(2) Cajus Môllcr, Gesch. Sch. Hs., Hannover, Rumpler, 1865. P. 268-
(3) VI, 86. La descript. du petit village où l'église disparaît dans les arbres s'applique avec beaucoup de vraisemblance à Olderup.
de mort, et voici le lecteur au diapason pour ouïr la sombre chronique 1.
Du vieux junker, qui a la tête proche du bonnet et se ferait plutôt hacher menu que de forligner, ses deux fils jumeaux ont hérité 2, l'un, Hinrich, le sang chaud, le goût de la vénerie et des échaufïourées, l'autre, Detlev, l'irréductible superbe. Cependant que Detlev, paré, musqué comme un gandin de France, va contracter en grand arroi, à Kiel, alliance avec une damoiselle de haut lignage, et grassement dotée, Hinrich offre mariage à la fille du vieux scribe, qu'il a tirée des griffes des soudards suédois 3. Union née parmi la violence, et tachée même d'une goutte de sang 4. Point ne suffit d'avoir défendu Barbe contre les dogues, puis contre les « Polacken » : Hinrich la devra prendre en tutelle envers et contre son père, à lui, envers et contre l'édit récent du roi 5, envers et contre le tes-
(1) Ce début (que Goldstein, 109, appelle « faux cadre » et Bracher, 72, plus exactement, « cadre incomplet ou ouvert »), E. S. l'avait attaqué comme trop long : St. le défend (26 mai 84) en proclamant très dangereuse la moindre suppressio dans cette introduction, où tout le charme réside dans le « ruhiges Nacheinander ».
(2) Dès 1880 (sans autre date) St. écrivait, dans W. d. T. g. : « La véri- « table Falalilè consiste dans la transmission par hérédité. Il y a là un « grand sujet à découvrir. Le héros apprend le fait. . . par une vieille « servante aux yeux éteints, comme Lena Koch chez Grand'Mère Fedder- « sen. Il court ensuite le danger de provoquer, par un brusque accès de « colère, un malheur irréparable : par chance, il évite ce malheur. Mais « tout à coup, il s'aperçoit que les sombres histoires qu'il a apprises sur sa « famille ont pour cause la même passion qu'il a reçue en héritage. Depuis « lors, il cherche à fuir tout prétexte susceptible de rallumer cette passion; « mais justement par là, il y tombe et en devient la victime. »
(3) Souvenirs d' « Aquis » : dans le tableau des bourgeois en liesse, VI, 94-96, la descript. du junker à la mode, VI, 97 : tles deux molosses de Hinrich, VI, 102 sqq.
(4) Le 24 févr. 84, St. demande à E. S. de lui indiquer les rectifications qu'il propose, « surtout pour la scène du poulet saigné » : il ressent comme une «délivrance » à songer qu'elle n'a plû nia E. S., ni à l'acteur Sonnenthal. Quatre fois il l'a récrite, et même la dernière rédaction ne l'a pas satisfait. Il Ta pourtant laissée telle quelle. « L'aveuglement de la vieillesse pesait sur mes yeux », dit-il. Peut-être qu'après les propositions d'E. S. (la carte du 4 mars fait allusion à ces suggestions, adoptées par le poète), il arrivera à élaborer un nouveau texte, qu'il enverra à E. S.
tament spoliateur, brandi eommo une masse d'armes par Detlev, lequel n'entend point que la demeure aneestralc s'aille galvauder aux mains d'une fille qui n'est point « née 1 ». D'un élan, Hinrich court occuper, avec sa femme, la stalle du défunt seigneur à l'église. Trouvant la pie au nid, Detlev et sa fiancée mènent grand tapage 2 ; peu après, un 24 janvier (date mémorable), ils font mander au frère qui a « dérogé » qu'il est, de par la loi, déchu de tous droits et son mariage tenu pour non avenu. Barbe, lisant l'écrit, tombe comme du haut mal et accouche, avant terme, d'une fillette. Mais l'ire du junker Hinrich est allumée...
Nec pueros coram populo Medea trucidet 3.
De loin, les yeux de la petite paysanne venue cueillir de la bruyère pour faire des balais entrevoient ce qui se passe au bord de la route, par une nuit silencieuse où de gros nuages, par intermittences, roulent devant la lune : et l'on croirait entendre quelque ballade romantique :
. . .« Et de nouveau le bruit des sabots d'un cheval parvint à ses « oreilles, puis un cavalier lancé à folle allure arriva vers elle à travers la « lande. Mais il était passé sans qu'elle le reconnût, car un nuage se trou- « vait juste devant la lune à cet instant. Elle hocha la tête, en regar- « dant du côté où l'homme avait disparu. Pourtant, une troisième fois, « comme allant à la rencontre de l'autre — qu'était-ce donc ? à peine a avait-elle jamais vu des cavaliers en ces parages — un autre cheval « approchait ; mais plus lentement, presque comme si on l'avait retenu.
« Elle laissa sur place la bruyère qu'elle avait coupée et s'approcha, a en rampant sur les mains et les pieds. Mais on était trop loin : elle gravit t le talus du côté de l'Est, puis se mit à longer la crête, en courant « sous les arbres; à ce moment, elle entendit les chevaux faire halte, des « paroles de colère échangées à voix haute sans qu'elle pût les compren o dre ; puis il sembla que les cavaliers missent pied à terre.
« Cela devait se passer vis-à-vis d'elle; elle sortit des arbres etre- « garda en dessous ; mais la lune était masquée par des nuages ; en bas, « une scène confuse, où elle ne pouvait rien reconnaître. « Ma vie 1 ma « vie 1 » cria une voix. — « Elle meurt : je veux la tienne en échange I »
« La fillette allongea le cou : «C'est la voix du junker Hinrich !» A ce b moment, les nuages qui masquaient la lune s'envolèrent : en bas, une
(3) Horace, Ad Pisones, 206.
« clarté bleue régnait, et elle reconnut distinctement la pierre runique
« grise au bord de la mare. Deux chevaux sellés, sans cavalier, se trou-
« vaient, non loin de là, dans la bruyère : un bai et un noir qui appe-
« laient, en hennissant dans la nuit. A côté, elle vit deux frères engagés
« dans une lutte féroce. Elle s'arrêta, comme pétrifiée ; puis, il sembla
« qu'on vît jaillir Féclair d'une lame. L'épouvante la chassa de ces lieux, « mais trop tard : un cri strident retentit à travers la lande et vint rat-
« traper la fugitive. Un instant encore, elle resta arrêtée entre les arbres,
o les deux mains pressées contre les oreilles ! puis, tout d'une traite, elle
« courut ver.> Je village 1.
Le junker Detlev couché raide mort, auprès de la pierre fatale, un 24 janvier ; son frère disparu ; au manoir, une belle jeune femme qui vient d'expirer ; à côté d'elle, au berceau, une enfant née avant terme : voilà tout ce qui subsiste de l'antique souche de Grieshuus 2.
Quand le rideau se lève sur la seconde partie, le XVIIe siècle est révolu. Longtemps abandonné, comme les châteaux d' « Im Schloss » ou d' « Eekenhof », Grieshuus va reprendre vie. Y habite maintenant la troisième et la quatrième génération : le colonel suédois qui a épousé la fille de Hinrich, défunte à son tour, et leur fils, le petit Rolf, seul lien entre le passé et le présent ; lui, le vénérable castel et le personnage de « Schicksalsdrama », Matten, celle dont les yeux, désormais éteints, ont entrevu le drame, jadis 3. — -Une brusque remontée vers le présent et le début permet bientôt à Storm de céder la parole au « document jauni » (car il faut que « le temps passé se mette à parler de lui-même ») composé, à partir de l'an 1702, par le magister Caspar Bokenfeld, précepteur du petit Rolf 4. D'avance, tout l'avenir est préformé dans le présent : cette poursuite de l'enfant (vrai motif de ballade), la nuit de Noël,
(2) Cf. les van der Oven dans « Auf d. Staatshof ».
(3) Y ajouter le valet Hans Christoph, dont le rôle est minime.
(4) VI, 141. — La vogue des précepteurs à l'époque est attestée par Lass (2e part. p. 23) qui cite une ordonnance municipale de Husum, en date du 5 sept. 1710, et enjoignant aux parents d'envoyer instruire leurs enfants aux écoles de la ville : pour avoir un précepteur chez soi, une demande dûment motivée et une autorisation spéciale étaient nécessaires.
par les fauves *, révocation, par une bouche naïve, du petit roi Enzio, dernier des Hohenstaufen, la prédiction de Matten — car enfants et vieillards voient ((avec les yeux de l'esprit» — annonçant au magister qu'il survivra à toute la maisonnée2: autant de prodromes d'une fin tragique inévitable pour l'unique petit-fils du junker Hinrich.
Toutefois, avant que ne s'abatte la catastrophe finale, le lien rompu va se renouer entre le présent et le passé. On aura vite reconnu l'étrange veneur, toujours suivi de ses deux molosses, qui entoure l'infant d'une inconcevable tendresse et lui a dit, le jour où il a voulu frapper un chien d'une fourche : « Ne tue pas ton chien ! Tu pourrais, quelque jour, en faire autant à un homme 3 ! » Maître de lui, il l'est maintenant, jusqu'au jour où, excédé par les abus du régent Gôrtz,le colonel a parlé de vendre la résidence familiale :
« Monsieur le Colonel, dit le veneur, vous n'allez tout de même pas « vouloir vendre Grieshuus ? » Et, en le regardant, je vis* comme une « angoisse sur son visage.
« Le colonel était resté debout. « Et pourquoi pas ? » dcmanda-t-il
« sèchement.
« Et le veneur répondit avec calme : « Parce que c'est l'héritage de « votre iils. »
« Oui-da, mais je suis le tuteur de mon fils.
« Mais, dit le vieillard, et un tremblement secret passait dans sa voix, « vous êtes un étranger ici ; au lieu que les ancêtres de votre fils, depuis « des siècles, dorment là-bas, dans la crypte de la chapelle. »
« Tu as raison, veneur, répartit l'autre, contrarié: heureusement même « que l'aïeul ne repose point parmi eux ! »
« Monsieur le Colonel ! » s'écria le vieillard de sa voix forte, en se dres- « sant devant lui de toute sa taille ; il était devenu pâle comme un mort « et dardait sur le colonel un regard dominateur, menaçant, comme s'il « eût voulu l'expulser de ses domaines.
« Un moment, tous deux se regardèrent. « Çà, qui es-tu donc, dit le « maître de céans, pour me parler ainsi 5? »
Au cours d'une dernière chasse au loup, l'aïeul s'est fait
(4) C'est le magister qui parlo.