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reconnaître de son petit-fils, — « l'amour est trop fort ! » — mais pour s'éclipser immédiatement après 1.
Une pause de quelques années, puis le manuscrit de Maître Bokenfeld reprend avec l'année 1713. Le 24 janvier approche, le jour fatidique, le seul où, auparavant, le vieux veneur demandait à venir coucher à Grieshuus, nous savons pour échapper à quelles ombres. Rolf, lieutenant chez les Suédois, Rolf qui a appris à dompter l'irascibilité atavique, Rolf qui a tué l'oiseau de malheur qui ululait sous les fenêtres de la vieille Matten, Rolf qui, instruit par l'exemple grandpaternel, dédaigne les agaceries de la petite plébéienne Abel 2, Rolf pourra-t-il conjurer la malédiction de la date fatale ? En pleine nuit, hors d'haleine, accourt la jeune Abel : Rolf est en danger, non loin, avec sa troupe qu'un parti de Russes va faire tomber dans un traquenard. Quel cavalier ira l'avertir ? Par une accumulation toute hoffmannesque de contretemps, personne pour porter l'alarme — ; un pas monte l'escalier, tous s'écartent : et paraît. . . le vieux veneur ! courbé, haletant, en sueur, et « comme à la fin de sa vie 3. » Minuit sonne dans le silence : « Il est temps », prononce le vieillard, et sautant sur Falada, le merveilleux destrier du petit junker, il part au galop dans la nuit, comme jadis, cependant que Matten, qui connaît les destins, gémit : « Celui que vous appeliez « le veneur, où est-il ? qu'il ne fasse pas cette chevauchée ! » Et, sa béquille levée vers le ciel, elle tombe à genoux en prophétisant : « Tous deux vont comparaître bientôt devant la « face de Dieu 4 ! »
Les heures sonnent, interminables, dans le silence tragique de l'immense salle où veillent, anxieux, le colonel et le pasteur. Enfin, un roulement de voiture : « nous apportons un mort », balbutie le régisseur ; et ce mort, ce n'est pas le veneur, c'est Rolf, prévenu trop tard et tombé glorieusement, nonobstant les prouesses du bon coursier Falada 5. Peu après, on découvre
l'autre corps : celui de l'aïeul, doucement couché au pied de la pierre fatale1, sa bête chenue illuminée par l'aube2. — C'en est fait. Couchés sur leurs cercueils entourés <lc cierges, les morts se taisent : mais la miséricorde divine pburra-t-elle restituer à Rolf le bonheur que lui eussent donné les yeux et l'amour d'une femme ? — Un pli reste gravé sur le visage impassible de l'infant, un pli qui semble signifier « qu'il en « veut à son Créateur de l'avoir rappelé si tôt 3. » — Devant tous les villageois assemblés, le colonel, en grand uniforme, parle, car sa bouche « est la dernière qui puisse encore parler ici.» Ce vieillard, donc, c'était le junker Hinrich, leur véritable maître jusqu'à sa mort. Certes, il a tué. « Mais non pas comme « Caïn a tué Abel : ce frère lui avait occis son bonheur, sa jeune « femme ; et alors, il l'a forcé au combat, et il l'a couché « roide mort. » Et, le poing sur la poitrine, le colonel s'écrie : « Par le Dieu éternel, moi aussi j'en eusse fait autant !» - — « Et n'ayez crainte, conclut-il, car la paix est sur son a visage 4 ».
Il suffît donc d'un hasard stupide pour que toute une maison s'écroule 5. Et, comme la vie se recommence sans arrêt, les héritiers du junker Hinrich et de son petit-fds contestent au colonel le vieux château et les biens d'hoirie. La mélopée finale reprend l'antienne d' « Aquis submersus » : « Ici-bas, rien ne « demeure, tout passe et s'envole ; arrive la mort, que tu ne « saurais vaincre. Un rien de temps, un quidam sait encore « ce que tu as été, peut-être : puis tout cela est balayé, et le « houssoir s'en va plus loin, en balayer d'autres6.» — Seuls, survivant aux hommes, aux choses, à Grieshuus jeté bas, aux forêts abattues, le pasteur Bokenfeld et sa femme Abel entre-
(1 ) VI, 188 : St. a grand soin de montrer que la mort de Hinrich est due à une cause naturelle (un écart du cheval).
(5) Paroles du régisseur en quittant le pasteur, VI, 188.
tiennent en leur âme le souvenir du « petit roi Enzio » qui n'est plus.
Cette large fresque avait coûté à Storm assez de travail pour qu'il ne s'astreignit pas à pasticher lesvieilles chroniques, ses sources, aussi rigoureusement que dans « Aquis » ou même « Renate ». C'est un simple « jeté »,que la nuance moyenne de la langue dans les deux parties, — un peu plus poussée seulement dans le parchemin de Bokenfeld. Le poète s'en tient dorénavant à la « mezzo-tinte » inaugurée dans « Eekenhof ». — Le soin qu'il avait consacré à la plus longue de ses œuvres, les beautés qui la constellent, n'empêchèrent pas la masse des lecteurs de passer encore à côté, indifférente. » Il y a trois « semaines, écrit Storm le 2 mars 85 à Er. Schmidt, 850 exem- « plaires seulement, sur 2000 de la lre édition étaient vendus... « Je vois bien que je n'aurai jamais un cercle nombreux de « lecteurs, et je m'y résigne. » Les connaisseurs, ses amis et confrères en littérature, Heyse, Jensen, Schmidt, Ernst même, son « plus sévère appréciateur * », applaudissent d'enthousiasme 2 : tous, Fontane qui s'écrie : « Vive Storm ! » et félicite son ami de « la plus belle chose qu'il ait écrite », aussi bien que le père du « Grûner Heinrich», empressé à vanter le « svelte cerf que Storm, avec une force qui ne faiblit point, « a lancé hors des vallons de la lande familière 3. »
Nouvelle ou roman ? — Pour de précédentes œuvres, des amis du poète posaient déjà la question. D'une façon générale Spielhagen la posait, lui, dès 1876, dans son article : « Novelle oder Roman 4 ». II décrit ce cas, si commun, de l'écrivain qui se met à sa table de travail : il a l'intention de se cantonner dans la description d'un événe-
(1) A E. S., 24 août et 28 nov. 84.
'(2) St. mentionne (à E. S., 2 mars 85) un compte-rendu élogieux d'Otto Brahm dans le n° de mars 85 de la « Runsdchau. »
(3) A St., 19 nov. 84. — Mêmes éloges dans lett. de Kell. à Petersen du 4 mars 85 (Bàchtold, G. K. III, 577).
(4) « Beitr. z. Theor. u. Tech. d. Rom. » (Leipz. Staackmann. 1883), p. 245 sqq.
ment sensationnel, avec peu de personnages : il essaie de se 1,m" '■'■ ;>" f«t unique choisi, de l'isoler de ce qui l'accompagne mais il s'aperçoit que cet entourage lui-même fait partie intégrante de l'événement, et dès lors, il s'enfonce dans la genèse des caractères qu'il a voulu d'abord traiter comme de simples unités, sans liaison avec le reste: sa nouvelle, en un tour de main, est devenue roman. - Pareille aventure, semble-t-il est advenue à Storm, avec « Grieshuus ». -Est-ce le seuil d'une' nouvelle que cette double introduction, porte d'entrée monumentale ? Puis le récit lui-même, suite de nouvelles juxtaposées, mais toutes liées entreellescommed.es chapitres de roman Prem.ère nouvelle : l'épisode du valet brutalisé, avec illustrations, comme l'esquisse de la vieille ville en liesse ou le croquis du jeune godelureau, toutes deux peintes de touches empruntées à « Aquis » et <« Renate ». Pu,s, introduite par un dessin rapide de la « grande pitié » du pays où l'on guerroyé une seconde nouvelle, ou plus précisément une série de petites' nouvelles, destinées à faire sortir des brumes la personnalité accusée des deux junkers et aussi l'idylle, à peine devinée d'abord, entre la fille du scribe et l'irascible seigneur Hinnch. En scènes successives, détachées, sans lien apparent entre elles, l'action évolue vers la pastorale qui suit les fiançailles du couple, puis vers la double tragédie qui ferme le premier livre. Au livre II, après une partie de roman (jusqu'au manuscrit de Bokenfeld), les récits, panachés/nuancés, concis d'abord, pU18 élargis graduellement pour aboutir aux deuxgrandes scènes capitales : la reconnaissance de Hinrich et de Rolf, puis leur mort, à l'un et à l'autre. '
S'agit-il, ici, de suivre, de façon fragmentaire, comme ailleurs, un moment découpé dans une existence individuelle * S'agit-d même de jalonner les étapes principales dans la destinée d'un homme ? d'une famille, comme c'était le cas dans « Im Brauerhause » ou « Eekenhof ? » Non plus. — « Le roman, « écrit Spielhagen \ ne se contente pas d'une partie de l'exis- « tence d'un personnage, ni même de cette existence tout
(1) Art. cil., 248.
« entière : il descend souvent à la génération suivante, il « remonte le fleuve de la vie jusqu'à ses sources cachées ; il « narre l'histoire de toute une famille : naissances, morts, « aventures à l'étranger, etc . . . » Paul Heyse 1 voyait pareillement dans le roman l'enchevêtrement de plusieurs existences, tandis que la nouvelle se restreint à un seul « cercle ». — Or « Grieshuus » traverse, successivement, quatre générations 2. Entre le premier livre et le second, le premier déroulant la jeunesse du grand-père, le second celle du petit-fils, baille un intervalle où une génération entière a pu s'engloutir. Le gouffre est si large qu'il a fallu diviser la narration en « livres. :>
Spielhagen écrit encore 3 : Le romancier, qui a le temps, qui se met plus à l'aise que le nouvelliste, peut varier ses tableaux en dimensions comme en tonalités, faire succéder à une fresque peinte à pleine brosse et en grand format, une miniature, un tableau de genre. Il peut également se permettre d'intervertir les plans, d'imiter le musicien transportant l'accompagnement, la « basse » (qui souvent renferme le motif dominant) à la mélodie, au chant, autrement dit établissant un chassécroisé entre la main droite et la main gauche. Cet accompagnement, cette basse confèrent au roman sa sonorité grave et profonde. Si le roman veut atteindre sa fin, c'est-à-dire reproduire le sens exact de la marche de l'univers 4, qu'on y voie, à l' arrière-plan, le monde contemporain, le sol, le paysage où les acteurs tiennent par leurs racines, d'où ils tirent sève et nourriture, sur lequel ils se dressent ou tombent 5. — Ce « Kulturund Gesellschaftsbild im Grossen», ce« Weltbildim Kleinen » que Paul Heyse, lui aussi, assignait comme idéal au roman 6, n'est-ce pas « Grieshuus » même ? (et déjà les « Chroniknovellen » précédentes?) En effet, la « Chronique » a beau
(1) Préf. au « Novellensch. », B. ek. u. Jug., I, 17-18.
(2) Ainsi, à la suite de Wilib. Alexis, Freytag dans « Die Ahnen ».
(3) Ib. 245.
(4) Sp. « Roman oder Novelle » (2e art. à propos de « Serge Panine ? d'Ohnet ), 280-281.
(5) Ib. 253-254.
(6) J. u. B. loc. cit.
être, comme les précédent* oeuvres de Storm, éminemment nncenbiçue, le moindre détail y concourant à l'effet d'ensem
leur ïv « f PaS "■ 'mS VFai '""'• ,>,,1S qUe jamais> ,e "'; éta,e'^hête. Le vieux ju*ker est diligemment
' 7'7' - "« '■«'- « -.x roues rouges, les anneaux où l Vale"s "***«* les <*evaux pendant le prêche. Pareillement, avec de forts ressouvenirs d' « Eekenhof », ses deux fils, caractérisés au physique et au moral. Au second livre, - ce second livre qui, au due de Storm i, devait « se comporter vis-à-vis du premier comme un récit vis-à-vis d'une nouvelle », - mêmes enlummures : comme en marge des scènes consécutives, toutes destinées à nous faire sentir prochain le retour du junker Hinneh, ,1 s'agit de disposer - quitte à ce qu'ils accaparent (amsi le veut l'auteur) le premier plan - une suite de « crayons »d histoire, et même géographiques (le sol sablonneux de a ga me produit tout naturellement le préjugé, fauteur de catastrophes), d'étendre le roman à travers le temps et l'espace, comme les forêts qui peu à peu naissent autour de Gries-
la hachT0nnent 6n ha'lierS ineXtricables' P"is ^"bent sous Morcelé en panneaux de taille inégale, le tableau, tout comme les « Ahnen » de Freytag, n'a pas seulement pour fond la description précise d'un lieu donné à une époque donnée, ce heu et cette époque réagissant gravement sur les hommes. Non : « derrière ce voile qui cache à nos faibles organes tant de choses .«portantes, écrit un critique très pénétrant ., « Storm devine et sent un nouveau royaume de la Réalité « bien plus vaste que le monde immédiatement accessible à » nos sens. Derrière les événements extérieurs, par delà les « générations, un travail sourd, latent, se poursuit. . . » Travail des atavismes, travail des fatalités, travail de tous les éléments de destruction qui, sans trêve, se continue au long de la chaîne des âges. Par là, le dyptique prend une ampleur et une unité qui n'ont plus rien de commun avec les proportions de la nouvelle. F
(1) A E. S., 24 févr. 84.
(2) Wedde, op. cit. 18.
Et cependant, Storm persistait à ne pas vouloir prononcer le nom de « roman ». An mépris de son titre, la « Chronique » de Grieshuus est appelée, dès l'origine, dans les esquisses et résumés de « Was der Tag giebt » : « romantische Novelle ». Et, au banquet que lui offrit, au "printemps de 84 le Tout- Berlin littéraire, l'auteur mit une sorte de coquetterie obstinée à défendre, encore et toujours, contre le mot dédaigneux qu'il attribue à Ebers, la « nouvelle », genre de première valeur, exigeant les qualités les plus hautes et le travail le plus soutenu 1, — alors qu'il en avait dépassé les limites depuis beau temps. Danslamême intention et commeuneprotestationtacite, il avait tenu, nous dit sa fille et biographe2, à inscrire sous l'entête de son manuscrit la date : 1883-1884, afin de bien montrer l'effort que lui avait coûté ce soi-disant « délassement. »
Ici comme ailleurs, on aurait beau jeu à relever tous les éléments d'emprunts, depuis la scène de l'église, évocatrice des « Nibelungen3 », en passant par le « 24. Februar»de Zacharias Werner et les souvenirs du « blonder Eckbert » ou du « getreuer Eckart » de Tieck 4, jusqu'au duel nocturne heinéen'5, où le frère égorge le frère. On pourrait encore aisément dénoncer ici un symbolisme vraiment excessif, une fatalité par trop impitoyable, certaine sensiblerie dans la scène de reconnaissance entre Rolf et son aïeul, ou dans les aventures mirifiques du destrier Falada. Une fois déplus, Storm n'a pas cru devoir nous épargner la fiction d'un « manuscrit. » Sans doute s'y résigne-t-il pour maintenir au-dessus de sa « chronique », comme l'en félicitait Wilh Jensen 6, le voile de brume et la tonalité élégiaque indispensables. Aussi bien, le narrateur à la première personne parle-t-il davantage à l'imagination et au
(1) Pietsch, art. de Voss. Zgt, 24 mai 84, n° 223. — Mépris pour la nouvelle et même le roman, chez Gottschall et son école.
(4) Particulièrement dans la scène d'attente, au château, avant l'arrivée des deux cadavres, au livre II.
(5) Junge Leiden, Romanzen, n° 3, p. 36.
(6) A St., 21 nov. 84.
cœur de ceux qui lisent : c'est Spieïhagèn encore qui l'observe, Spielhagen qui, en vantant ce procédé si commode pour anticiper sur l'avenir i ou glisser sur des événements de mince impori ance,songe à un repas,servi par un amphitryon avenant avec d'aimables commentaires. — Par contre, on peut louer sans réserves l'art avec lequel est ramené, graduellement, le vieil Hinrich : gestes, attitudes, racontars villageois, cris prophétiques de Matten, soupçons de Rolf et du magister luimême, tout converge vers la scène de la reconnaissance, scène de silence, comme la veillée sinistre qui est sa complémentaire. Scènes de drame que celles-là ; mais Hinrich n'est-il pas, par excellence, un héros tragique ? Scène tragique encore, le duel fratricide qui clôt le premier livre. Partout pullulent les réminiscences du « Schicksalsdrama ». A s'y méprendre, le récit de la mort des deux héros, au dénouement, rappelle ceux du drame grec ou de notre théâtre classique, et l'analogie de situation est frappante entre le colonel qui harangue les villageois au-dessus des deux cercueils, et, dans « Hamlet 2 », Fortinbras qui parle au-dessus des cadavres qui jonchent le sol. — C'est un grand roman que la « chronique de Grieshuus », mais c'est aussi une vaste tragédie: de plus en plus, la nouvelle stormienne veut être l'une et l'autre.
C'est le 12 mai 84 qu'avait eu lieu cette fête berlinoise, organisée par Hermann Heiberg malgré le poète, peu friand d'apothéoses et en sympathie médiocre avec le Berlin littéraire 3. La longue œuvre qu'il venait de mener à bonne fin lui avait apporté le « ressort d'argent » nécessaire pour ce voyage
(1) Mort de Rolf annoncée d'avance. En sens inverse, retour sur le passé de l'infant.
(2) St. a relu « Hamlet » en avril-mai 83 (à E. S., 10 mai 83) : il a donc pu s'inspirer de cette scène.
(3) AKell.,8(13)juin84.
déjà ajourné en 1880 1. Quatre semaines durant 2, il eut plaisir à reprendre contact, sinon avec la ville qu'il n'aima jamais, du moins avec tant d'amis perdus de vue depuis dix-huit ans et davantage : les Wussow, chez qui il logeait, Pietsch et Fontane, malgré ce qui le séparait d'eux, Zôllner, Delius,Adolf Menzel, et Theodor Mommsen, oublié depuis Kiel et dont les voies avaient tant divergé d'avec les siennes 3 I Tous lui réservèrent cordial accueil. « Il laissa, témoigne Fontane 4, une pure « et belle impression de poète. Dans ce qu'il avait de bon, il « était resté le même, tout en dépouillant les petites faiblesses « d'autrefois. » Au banquet du 12 mai, où participèrent cent convives environ, parmi lesquels PaulLindau, Jul.Rodenberg, Mommsen, Zôllner, Curtius, E. von Wildenbruch, Latzarus, Eggers, E. von Wolzogen, Joh. Trojan, le sculpteur Eberlin,etc, l'écrivain Karl Frenzel avait salué en lui, avec esprit et profondeur, l'introducteur du Schleswig-Holstein dans la littérature allemande, l'explorateur très pénétrant de l'être humain et du Passé, le poète souvent dramatique 5. Storm avouait aussi 6 avoir goûté une satisfaction délicate à voir le collaborateur de ses premières tentatives poétiques, devenu l'historien réputé de la Rome ancienne, rappeler ses jeunes amours avec la Muse, s'il se considérait maintenant comme « échappé à ses griffes», et porter un toast à Frau Do, en même temps qu'à toutes les femmes, si bien traitées par le poète Storm. Au moment de se lever de table, Hermann Heiberg paraphrasait le « Sie haben wunderwoll dinirt » : puis le poète, « légèrement voûté, sa tête blanche encore entourée d'un nimbe de jeunesse », groupait autour de lui toute une guirlande de jolies femmes, et savourait, dans une longue causerie, « ces
(1) V. à E. S., 24 fé.r. 84.
(2) G. S., 11,209 et à Lisb. 7 juin 84. Le voyage avait duré 6 semaines. St. était parti seul et s'était arrêté à Hambourg. Au retour, sa femme et lui avaient fait une seconde halte à Hambourg, après un arrêt à Schwerin. (A Kell., 8 juin 84).
(3) V. lett. de Mommsen à St. (août 84), G. S., II, 210.
(4) V. Zw. b. Dreiss., 273.
(5) H. Heiberg, Lotse, I, 21, 695 et Pietsch, ari. cit.
(6) A Kell., 8 (13) juin 84.
« deux biens si chers aux poètes : le laurier. . . et la faveur « des dames l. »
Les bénéfices de ce déplacement n'avaient pas été seulement d'ordre sentimental. On avait présenté à l'auteur de « Gneshuus » quelques écrivains nouvellement « arrivés » parmi eux Ernst von Wildenbruch. Storm avait vu jouer les « karolinger », et y avait éprouvé, par instants, l'impression « d'entendre le pas de la grande tragédie ». « Il sait opérer avec « les masses, dit-il de l'auteur*, et, sans verser dans la mesquinerie quant au détail, amener un effet tragique considérable 3 >, Le « Harald », malgré quelques fautes de composition, lui a plû peut-être davantage encore. (« Aussi bien conclut-il, je me déclare incompétent en la matière. ») -! Storm ne dissimule pas non plus qu'en se faisant le courtier de sa réputation littéraire, il espérait accélérer un peu la diffusion de ses ouvrages «. Paetel a beau faire : les « Separatausgaben » ne se vendent pas, et, chose curieuse, en particulier celles des dix à douze dernières années ! A la fin de 84 encore, le poète réédite ses doléances* : même dans les œuvres complètes, les plus anciennes nouvelles (soit les 6 premiers tomes «) s'enlèvent moins difficilement que la « seconde manière ». Précisément, Storm s'étant mis, pour se consoler de cette impression de force appauvrie qu'il ressentait en composant « Schweigen », à relire quelques spécimens de sa « première manière » », ne' pouvait se retenir de constater que « c'était quand même de bon aloi », et bien supérieur aux niaiseries prétentieuses portées aux nues par la mode. Et il invitait Er. Schmidt à relire
(1) Pietsch, ib. — Paul Schlenther (Nation, 42, ann. 1888 p 593) raconte que, pendant ce séjour, reçu chez une dame où un « sinnig-innigminniger Dichterling » déclamait un poème long, vide et prétentieux, Storm étouffa un juron, et, à pas de loups, gagna la porte
(2) A Kell., lell. cit.
(3) A E. S.,* 17 sept. 84.
(4) « Vielleicht ist es buchhàndlerisch gut » (à Kell. lell. cit.)
(5) A Kell., 21 déc. 84 : cf. à Kell., 8 juin et à E. S., 28 nôv. 84.
(6) Des « Samtliche Scriften » arrivées, en 1882, à leur lie volume (les 6 premiers sont ceux parus en 68).
(7) A E. S., 10 mai 83.
« Auf der Universitât x ». Sans cloute, c'est le temps où, suivant la préface du « Novellenschatz », il était confiné dans la « poésie de la résignation » : « mais à côté, proteste l'auteur de l'Oktoberlied, jl y avait déjà mon lyrisme vigoureux 2.»
Son lyrisme ! Tout l'y ramenait en ce moment. Il apprend la mort, en avril, de Geibel, son rival victorieux, et sur le champ, griffonne dans son carnet « ce mauvais quatrain 3 » :
Le poète lauré : « La forme fut pour toi le calice d'or, où Ton verse un breuvage d'or. »
Un autre :« La forme n'est rien, que le contour qui enserre un corps harmonieux. »
C'est-à-dire que, trente ans après, Storm reprend, avec la même métaphore, la pensée qu'il exprimait dans son article du « Literaturblatt », en avril 54, à propos des poésies de Jul- Rodenberg :
« Comme on Ta souvent dit, la « belle forme » est un vase 4 — au tant « que possible en or — prêt à recevoir les liquides les plus divers et n'im- « porte lesquels ; la forme poétique, dans le sens où nous la prenons, ce « ne sont que les contours, qui séparent le corps de l'espace vide. »
Toutefois, Storm ne veut pas qu'on s'y méprenne : il insiste, auprès de Keller 5, sur l'estime où il tient, chez Geibel, non seulement l'homme, mais l'écrivain ; il « respecte » toute son œuvre lyrique. Sur cette exclusion, il va s'expliquer à son correspondant Erich Schmidt 6 :
« Avec lui (Geibel) s'en va le dernier représentant d'une époque, d'une « catégorie de gens qui ont vécu, non sans une certaine gravité religieuse, « mais aussi non sans un certain pathos inutile. »
(1) Au même, 17 déc. 84.
(2) Au même, 28 nov. 84.
(3) Inséré dans les S. W. (7e éd. 1885) sous le titre « Lyrische Forai» (VIII, 274). (Variantes, v. Herrm, 180). Geibel était mort le 6 avril 84.
(4) La métaphore du vase paraît remonter à P. Heyse (art. du Literaturbl. sur Môrike, premier numéro, première année. Cf. Môr.-St. Briefw. p. 17), qui la suit en exprimant exactement les mêmes idées que St. : « Und doch wird in der Praxis mit der Form gebahrt, als wâre sie « ein Gefâss, in das der Dichter sein Herz hineinschùtte. . . »
(5) 14 juin 84.
6) 13 juillet 84.
Ce qui, à la fois, a empêché Geibcl d'être un lyrique de première grandeur et lui a valu la faveur des princes,c'est d'abord qu'il était chrétien, — puis :
«... qu'il a chanté une série de choses que tout le monde comprend, « en vers qui dépassaient d'un peu seulement l'ordinaire. Malgré tout, il « faut continuer à dire que c'est aux « Backfische », c'est-à-dire à son « premier recueil 1, qu'il est redevable de sa gloire : personne ne l'a loué « pour les genres où il excellait, entre tous, genres qui ne font point par- « lie du véritable lyrisme. . ., Cela m'irrite, de voir chacun, même Wil. « helm Scherer, battre la grosse caisse autourde lui. . . ; et, si vous me « dites : c'est votre amour-propre qui est piqué, je répondrai : Oui, il y a « de cela aussi. On se lamente sur la mort du dernier lyrique, et l'on ne « sait pas, — on ne veut pas savoir, que quelqu'un vit, qui a été vraiment « le dernier. Car ce que j'ai vu jusqu'ici des lyriques venus après moi ne « saurait me faire revenir sur cette opinion. »
Storm revient à la charge, dans la lettre qui suit celle-là 2 : « Non, je ne suis pas un vieillard morose ; mais il y a vraiment «de quoi vous agacer, quand on se sent considéré comme non « existant, alors qu'on a conscience d'exister. » — Un autre grief de Storm contre Geibel, c'est qu'il a pris fait et cause, « dans son étroitesse fanatique, en faveur de Platen, contre « notre plus grand artiste en fait de forme lyrique, Heine. » Et pourquoi ? Parce que Heine était Juif !! Qu'on cite donc, chez ce Platen, poète pour maîtres d'école 3, dont la « forme » n'est qu' « un vase trop raide où l'on verse le gruau », un vers, un seul, qui égale en beauté profonde :
Die Luft ist kuhl und es dunkelt. . .
Les historiens de la littérature s'entêtent à revenir cons- Lamment sur cette « forme, stupide, sans valeur et sans effet. » Or, si Geibel réalise quelquefois une « forme » supérieure, il lui manque la vie. Heine, lui, possède simultanément rigueur du mètre et beauté vivante. Tout le reste n'est que ficelles de métier. —Mais voici qu'en décembre, Er. Schmidt apprend à Storm que dans l'intimité, Wilh. Scherer l'a déclaré, lui Storm, infiniment supérieur, comme lyrique, à Geibel. — « Oui, s'ex-
(1) Les «Gedichte », parues en 1840.
(2) A E. S., 24 août 84.
(3) A E. S., 17 sept. 84.
« clame le poète 1, mais voilà ! cela, il ne l'a pas écrit, au lieu « que tout le monde a lu et répandu ce que Gottschall a dit « de mon lyrisme dans sa « Littérature » : bibelots d'étagère, « bons à mettre sur la table à ouvrage de ces dames. »
Ces réflexions, Storm a encore une occasion de les ressasser au cours de l'été 84 : Heyse l'a prié d'opérer un tri dans ses 3 volumes de poésie jusque-là parus. L'année d'avant déjà, le « quinteux vieillard », comme il se qualifiait lui-même, a très froidement accueilli les « Gesammelte Gedichte » de G. Keller 2. A plus forte raison celles de Heyse, bien moins difficile que lui-même en ce qui regarde la qualité 3. C'est du « lyrisme mélangé », où, sur 500, on tombe une fois sur une inspiration authentique ; où, presque toujours, l'esprit usurpe la place du cœur 4.
Tout en dissertant à plaisir sur son thème favori, Storm roule dans sa tête un projet de « petite nouvelle » qui doit se passer à Florence 5. Fut-ce impossibilité de sortir des Marches natales? l'idée resta dans les limbes. A la même période, il jette sur le papier quelques notes, bases d'une autobiographie future6. Puis, il s'abandonne tout entier au délice de l'été. — « On ne saurait croire, écrit-il7, « combien le paysage holste est beau en pareille saison.». Il vante 8 la vue qu'il a, de sa fenêtre, sur les champs de blé moissonnés, les bois, l'horizon bleuâtre, — tout cela nageant dans un soleil d'or. Son jardin donne toute une profusion de légumes, de cerises, de fraises, de groseilles. Amis et parents
(1) Au m., 13 déc. 84.
(2) Début de la lett. à Kell. du 22 déc. 83. Dix jours avant, St. écrit à E. S. qu'il estime, d'accord avec Otto Brahm, que chez K., ce n'est pas le sentiment qui est le plus fort, mais l'imagination. — 26 déc. à E. S. : les poésies de K. sont l'œuvre d'une personnalité de valeur, mais peu ont de la valeur par elles-mêmes. Elles sont surtout précieuses pour connaître l'homme chez K. : ce sont des feuillets de mémoires autobiographiques.
(3) A E. S., 13 juil. 84.
(4) A E. S., 13 déc. 84, à Kell., 14 juin 84.
(5) A Kell., lett. cit.
(6) A E. S., 13 juill.
(7) A E. S., 13 août.
(8) Ibid.
se succèdent dans l'accueillante villa :« ma maison ressemble à un hôtel », s'écrie joyeusement l'amphitryon *. Il fait beau : une petite-fille vient de naître, à Toftlund 2. En octobre, Storm se propose d'aller passer quelques jours chez la nièce il<^ ses amis Schleiden, à Hambourg 3. De temps à autre, il « monte » un concert, au profit de la « Warteschule » de Hademarsehen 4. Il figure lui-même au programme, — plutôt comme diseur que comme chanteur, il en convient : et pourtant, il s'étonne de la fraîcheur du filet de voix qu'il a conservé. D'autres artistes, amateurs comme lui, jouent et chantent de leur mieux, devant un auditoire attentif où bourgeois et paysans se coudoient fraternellement : et l'imprésario était singulièrement fier, quand c'est du coin des paysans que partaient les premiers bravos.
Or, cet été-là, par une nuit resplendissante d'étoiles, sur la terrasse où le poète et les siens humaient, avec recueillement, l'odeur des fleurs nocturnes qui, du jardin ensommeillé saturaient l'air tiède, Karl, le « stiller Musikant », venu en congé, avait raconté une aventure vécue pendant ses années de Conservatoire à Stuttgart. Et son récit avait été si attachant que Storm, dès le lendemain, s'était mis au travail pour tenter, sans succès, affirme-t-il, d'en reproduire l'allure et d'en fixer les péripéties 5. En quatre semaines, «Marx» est prête 6 à partir à l'adresse de Spemann, éditeur de la revue « Vom Fels zum Meer », où elle parut 7, avant d'être définitivement rebaptisée : « Es waren Zwei Konigskinder ».
L'auteur a eu parfaitement conscience de la minceur de ce
(1) A E. S., 13 juil. 84.
(2) Ibid.
(3) 14 sept. 84, à Elsabe.
(4) A E. S. ib. — Cf. au m., 1er mars 82. — V. un programme dang G. S., 11,206.
(5) A E. S., 24 août 84.
(6) Le 24 août, St. y travaille encore, écrit-il à E. S. {letl cit.). — Cf. G. S., 11,221.
(7) Au premier vol., ann. 1884-85, p. 256-269. Dans les pass. en dialecte souabe, quelques changements, sans doute suggérés par la veuve de AÎôrike, consultée par St. (G. S., II, 221, et à Karl, 14 sept. 84).
fait-divers, autour duquel il a tramé l'étude d'un cas pathologique : celui de Marx, un demi-Français comme la petite Beauregard, tout en nerfs, surexcité encore par le café, le tabac et la musique à trop haute dose *. C'est le début qui vaut surtout : l'homérique chasse aux cafards dans la chambre de l'étudiant, et l'équipée nocturne qui s'ensuit, à traversles délicieux villages et petites villes de l'Allemagne méridionale, avec mille aventures divertissantes à la «Taugenichts», où le «Gemùt», l'humour et le parler souabes (rendus à merveille par cet Allemand de l'extrême-Nord) mettent une saveur de haut goût. Storm, ici, bénéficie directement des expériences de son fils à Stuttgart 2. Mais « de petites causes produisent de grands effets 3. » Les deux « infants » qui, comme dans la chanson 4, s'aiment, ne vont, pas plus que dans la chanson, se rejoindre. L'amour de Marx, dont son jeu, au piano, module toutes les phases 5, sa passion pour sa jolie voisine Linele, se brise contre double obstacle : le préjugé de caste, même chez la fille de l'artisan, qui croirait déchoir en épousant le fils d'un bourgeois de Metz 6; et surtout une chaîne de concordances fâcheuses : légère ébriété du jeune musicien éconduit, injures à une sentinelle, arrestation prise au tragique par ce sensitif et qui le mène droit au suicide 7. Sur la tombe de l'ami, Linele entretiendra des
(2) V, 230-243. — St. compare ici les Conservatoires de Leipzig et de Stuttgart, et le professeur paternel et excellent est probablement Georg Scherer, le maître de Karl (cf. à Pietsch, 26 déc. 73).
(4) A l'imitation de Môrike (« Ach, nur einmal noch im Leben . . . 1,60)— Maync Ta remarqué dans ses notes — St. insère dans son texte la musique de la première phrase. La chanson se trouve dans les « Volks" lieder » de Uhland, n° 91 : Mûllenhoff la donne en platt, telle qu'elle est chantée en Ditmarsie (allongée des str. 2, 3, 4, 13 et 14) dans les « Sagen », p. 609.
(6) V, 251. St. mitigé adroitement le comique du « Schwâbeln » de Linele.
(7) Bracher, 50 . — Dans la réalité, dit St. (à Karl, 7 août 85), les recherches des deux amis pour retrouver le corps n'aboutirent pas : c'est une vieille femme qui le découvrit. — Sauf ce trait, l'aventure est c»ntée telle quelle.
fleurs, et ses camarades Fritz et Franz continueront, eux, à siffler le leit-motiv de cette histoire, l'air des « Zwei Kônigskinder », mais en mineur dorénavant. . .
Survient l'hiver. Dès la fin de janvier 85, Storm avait achevé l son «travail d'hiver », sa «stille Geschichte» (rebaptisée depuis «John Riew 2») que la « Rundschau » lui réclamait pour le 1er février3.Des coliques et des vomissements, qui maintenant lui revenaient tous les trois ou quatre mois, lui avaient rendu ce travail à étapes forcées particulièrement pénible. A titre de détente, il lisait, avec grand intérêt, le premier volume des « Tagebûcher » de Hebbel 4 ; une nouvelle tentative pour se remettre à Jean-Paul 5 avait eu le même insuccès que les précédentes : du moins s'était-il consolé avec Lessing, dont il commentait le « cristallin Laocoon » à sa fille Gertrud 6. Mais, de tous, c'est Heinrich von Kleist qui fait prime. En 83, Storm a relu le « Zerbrochener Krug 7 » et « Kohlhaas 8 » ; l'année d'après, le livre d'Otto Brahm lui fait grand plaisir 9 et l'induit à relire, vers la fin de l'hiver, devant son auditoire féminin « Die Hermannsschlacht » et « Der Prinz von Homburg 10. » L'influence de Kleist sur les nouvelles de Storm à cette époque ne saurait être contestée.
A deux reprises n, Storm a écrit à Erich Schmidt que l'idée de sa « stille Geschichte » lui était venue au lit, un matin de l'hiver 84-85. Mais le germe sommeillait en lui depuis quelque
(1) A E., 3 févr. 85. — Aucune donnée précise, jusqu'ici, sur le moment où St. a commencé : novembre ou décembre ?
(2) Parue dans « Dte Rundsch. », 42* vol., 321-358. Même texte qu'en librairie, sauf (à E. S., 2 mars 85) quelques traits satiriques ajoutés au caractère du jeune baron.— Dès le 7 août 85, St. faisait observer à Kell. qu'elle devrait bien plutôt s'intituler : « Kapitàn John Riew' ».
(3) A E. S., 3 févr. 85.
(4) Ibid.
(5) 4 févr. au m. — Cf. à Hans, 6 juillet 67.
(6) Au m., 2 mars 85.
(7) Au m., 16 févr. 85.
(8) Au m., 10 mai 85.
(9) Au m., 28 nov. 84 et 2 mars 85 (le livre de Brahm parut en l!
(10) Au m., 2 mars 85.
(11) 22déc. 84 et 3 févr. 85.
temps déjà, puisqu'on peut lire, dans « Was der Tag giebt », daté du 28 mai 83, l'exposé des événements1 qui constituent la charpente de cette nouvelle, enflée peu à peu aux proportions d'un roman, elle aussi. — Bien souvent, dans leurs promenades le long de la route bordée de châtaigniers, le poète et sa femme avaient été intrigués par certaine maisonnette 2 étrange, quasi-morte, au bout du village : un vieillard, une vieille femme et un enfant y logeaient, et l'on ne savait ce que l'un était à l'autre. (Depuis 1880, Storm, plus facilement qu'autrefois, délaisse Husum et sa région pour d'autres parages : « H. Kirch », « Schweigen », les « Kônigskinder » en font foi). La mort de la femme, le caractère intraitable de l'enfant, son mot ; « J'aurai ton argent, vieux Riew' ! » ses cris à l'école et son évasion 3, — tous ces détails authentiques apparaissent progressivement, en une gradation savante qui rappelle Otto Ludwig 4. Mais, plus encore qu'à « Zwischen Himmel und Erde » ou à « Die Heiterethei », c'est au drame antique qu'on pense en voyant le narrateur à la première personne, celui du début au moins, jouer en quelque sorte le rôle de l'acteur qui, au prologue, exposait les préliminaires de la tragédie. Le son d'une voix qui lui paraît connue lui fait monter au cerveau, comme une ivresse, la saveur subite du passé, et les images défilent, défilent 5, — jusqu'à ce qu'une chute brutale sur le sol (« Doctor, sind Sie des Teufels ? ») ramène le rêveur — et le récit — à l'actualité 6.
(1) Reproduit par G. S., II, 222 sqq. où Ton retrouvera tous les éléments des premières pages de la nouv. (VIII, 42 suiv.) — Originairement, ainsi qu'en fait foi le même carnet à la p. 26, St. avait projeté de souder k cette histoire, pour lui donner plus de profondeur, celle «du jardinier A.., à Wesselburen », racontée à la date du 28 mai 83, et qui n'offre aucune ressemblance avec celle de John Riew'.
(2) Aujourd'hui démolie et remplacée par une autre, dont la disposition est, paraît-il, à peu près la même.
(3) Mlle G. S., se souvient parfaitement des cris du gamin et de son escapade.
(4) Déjà le couple fraternel de « Grieshuus » évoquait, dans une certaine mesure, les deux frères Nettenmayer.
(5) VIII, 47 suiv.
Ouverte par un imposant prélude, cette œuvre qui, primitivement, ne devait être qu'une « petite nouvelle », déborde, elle aussi, au-delà des murailles trop étroites du genre et s'étend sur trois générations. — Première génération : le marin hambourgeois Rick Geyers, brave cœur, mais qui, ayant épousé une femme trop vertueuse, finit par se donner au diable, c'est-à-dire à la boisson ; puis son camarade, l'ineffable capitaine John Riew' : bons yeux clairs, joues fleuries, langue plus fleurie encore, toute saturée de sel, de goudron, sentant le large et la marée 1. — Trop de perfection peut donc être un danger, et, sous la cargaison de vertu qu'y a amarrée sa femme, le vaisseau de Rick Geyers coule à pic : c'est-à-dire qu'un soir de bordée, le malheureux — nous avons suivi, à travers le monde entier ses étapes 2 — tombe dans un des « Fleth » de Hambourg et s'y noie.
La petite Anna, sa fille, « son ange », reste chargée d'un atavisme redoutable : une bêtise (déjà la narratrice d' « Im Brauerhause » protestait que la bêtise n'est nullement inoffen~ sive 3) de Riew', qui s'amuse à faire boire à l'enfant, malgré elle d'abord, quelques gorgées de son grog quotidien, « déchaîne le diable » : le diable, l'hérédité terrible, que révèle à l'inconscient marin l'entrefilet d'un journal 4 : « Tout se transmet par
(1) A Kell., 7 août 85 : « der Alte gefâllt mir auch jetzt noch. » — A la p. 32-33 de « W. d. T. g. », sous la rubrique : » Stoff zu J. Riew' », St. avait esquissé quelques traits du physique de Riewe : « etwas breitspurig, schifîermassig, grauer Backenbart abstechend ». (Cf. VIII, 46). Dans le premier projet, le capitaine se refusait catégoriquement à boire du grog- — Pour les détails concernant les choses de la mer et le langage des matelots, St. avait pris conseil de Y « Emil » cité dans « Eine Halligfahrt », IV, 7.
(3) IV, 301. Cf. ici VIII, 64. — Dans le projet delà nouv. (W. d. T. g. 32-33), c'est la mère qui découvrait à l'odeur que sa fille avait bu du grog : elle lui en faisait alors défense, mais sans lui dire pourquoi.
(4) St. paraît ici s'être surtout renseigné auprès de médecins (son frère Emil et son médecin d'Hademarschen. — V. Hanssen, op. cil. 44-45 : cf. «DieAhnen»deFreytag,Ges.W. 1,239 dans l'éd. de 1896). Analogie frappante de cette affabulation avec les « Revenants » d'Ibsen. Une troupe danoise a promené la pièce jusqu'à Hambourg et Kiel en sept.-oct. 83.
« atavisme : la santé et la maladie, la vertu et le vice ; et quelce qu'un qui est fils de voleur et vole à son tour, devrait rester « moitié moins longtemps en prison que d'autres honorables « fripons, qui ne le sont pas du fait de leur père ! » Et plus loin, le docteur confirme :«Savez-vous que rarement un homme « se met à boire, sans que ses pères y soient pour quelque « chose? » A qui songeait Storm en traçant ces lignes? Au même à qui il adressait ces vers inédits 1 :
« Tu ne connais pas la paix, mon pauvre fils, et moi non plus, à cause « de toi, je ne la connais pas. Si nous étions là où est ta mère, nous y goû- « terions le calme, toi et moi. Sans doute, alors, elle passerait autour de « son enfant égaré, — si les morts ne sont pas simplement des ombres, — « son bras maternel, tutélaire et chaud, en prenant ta tête sur ses genoux.»
C'est donc l'acool, le funeste alcool, cause du naufrage de son père, qui livre Anna sans défense à son séducteur, un baron du type « Raugraf 2 » ; mais là encore, une cause seconde, l'incommensurable sottise de la mère, ce « meuble à vertu », favorise l'odieux personnage. En attendant la naissance de l'enfant qui n'a pas de père 3, Anna s'achemine, entraînée par une attirance mystérieuse, vers son père à elle, dont elle ignore le vice, mais dont la voix l'appelle dans sa tombe. Repoussant la dernière chance qui s'offre (épouser Riewe, son tuteur, qui le lui propose), elle court se jeter dans l'eau noire du même « Fleth », juste à la place où s'est noyé Rick Geyers. Du haut du pont, une jeune « Vierlânderin » jette à pleines brassées, sur celle qui a si vite épuisé la vie, les fleurs printanières 4.
Mais St. n'est passé à Hambourg, cette année-là, qu'entre le 13 et le 24 nov. En outre, il en eût entretenu ses correspondants. Mlle G. S. affirme qu'à sa connaissance, jamais son père n'a lu d'Ibsen : elle-même ne l'a « découvert » qu'en 1889.)
(1) Cit. par G. S., II, 155, sans date. Dans ses lettres à E. S., son habituel confident à ce sujet, St., de parti-pris semble-t-il, ne dit plus rien de Hans. Le 23 mars, donc après l'achèvement de « J. Riew' », il donne de mauvaises nouvelles à Karl.
(2) Dans la « Buchausg. », St. adoucit la figure du baron, en le ridiculisant un peu.
Avec le petit-fils de Rick, la troisième génération se racheté enfin. Mauvaise tête et bon cœur, le gamin dont les cabrioles ont animé le début de l'affabulation, devient le capitaine du brick sur lequel sou grand-père avait- commandé1. El John Riew\ entre son verger modèle et les succès de son enfant d'adoption, connaît, au crépuscule, le bonheur, ou tout au moins u l'espérance qui aide à vivre, et qui est souvent ce que « la vie apporte de meilleur avec elle 2. »
Si le roman, entrepris faute de mieux, « invita Musa 3», rencontra un accueil beaucoup moins chaud que la « Chronik von Grieshuus 4 », Storm se l'explique très bien. Il l'a écrit, dit-il, «de façon tout à fait inconsciente, comme en un rêve», de sorte qu'il est passé à côté d'un conflit intéressant. Eût-il laissé reposer le sujet un peu plus, qu'il en eût tiré bien davantage 5. Les fautes ? Il les discerne clairement : d'abord, cette histoire tragique, presque horrible, contée par un narrateur rondement affable et sur un ton rien moins que violent 6 ; puis — le reproche est de Jensen 7 — la sottise de la femme de Rick trop peu accentuée, ne motivant pas suffisamment la chute du loup de mer dans l'ivrognerie ; le brusque contraste enfin, relevé par Petersen 8, entre le jeune chanepan du début et le parfait capitaine qu'il est devenu. L'origine de toutes ces taches, c'est le sujet, le sujet qui n'a pas su le captiver avec cette force irrésistible qui, en d'autres occasions, le clouait à son travail 9. Cependant, Heyse 10, tout en critiquant la composition, trop lâche à son gré, de cette « stille Geschichte », en
(1) VIII, 103-04. — Dans la réalité, l'enfant avait au contraire tourné, adolescent, à l'ivrognerie et fait le désespoir de son vieux tuteur.
(3) A E. S., 3 févr. 85.
(4) Au m., 10 juillet 85.
(5) Au m., 3 févr. 85.
(6) Ibid. Cf. à Kell , 7 août 85.
(7) O.S., II, 224. Cf. à E. S., Icll. cil. et à Kell. lell. cil.
(8) G. S., II, ib.
(9) Ib.
(10) St. à E. S., 10 juillet 85.
prisait l'art si naturel, comme Erich Schmidt qui, lui, y respirait une saine odeur de « suroît goudronné 1. »
Frappantes, en tous cas, ses analogies avec « Auf der Universitàt 2 » : même thème (« une femme qui tombe»), mêmes personnages, (le père de Lore, demi-comique comme John Riewe; le séducteur ; le narrateur, jeune « Primaner '») — mêmes motifs : la marche à l'abîme apprise par la conversation d'une couturière, manèges du suborneur, genre de suicide choisi par les deux désespérées, tableau final de la morte, « aquis submersa, aquis emersa » ; même décor : un port de mer. Cette fois encore, l'auteur à réussi à se renouveler lui-même. Comment? Surtout par le personnage principal, le savoureux capitaine, qui poussé au premier plan, constitue — comme Hinrich dans «Grieshuus», — le lien entre Iqs trois générations. Etaussi, Storm est coutumier du fait, par les personnages secondaires : le gamin qui n'a peur de rien, et son contraste, la femme odieusement raisonnable, tous deux nouveaux dans son œuvre.
Il y a progrès aussi dans la structure même du roman, toujours plus simple et plus savante à la fois. Quelques ressemblances ont été, chemin faisant, signalées avec les procédés du drame, en particulier du drame grec : peut-être le poète en subissait-il l'influence, à cette époque, par l'intermédiaire d'Heinrich von Kleist. Quoi qu'il en soit, elles rappellent bien l'auteur de « Kâtchen v. Heilbronn » — et non moins l'auteur de « Die Heitheretei » — , ces visions toujours plus fréquentes chez Storm depuis « H.Kirch » et « Schweigen » : vision du passé (les fautes de Riew' défilent devant sa conscience et lui crient son « indignité »), visions d'avenir (Anna, en rêve, voit d'avance sa propre mort et Riew' de son côté, à l'état de veille, discerne l'ascension future du petit garçon 3). Mais la vie elle-même ne nous apporte-t-elle pas, journellement, de telles hallucinations, de telles lueurs ?
On peut le dire : ce fantastique est de moins en moins « fantastique », et par là, cet art se dépouille, de plus en plus,
(1) Char. 431.
(2) Déjà signalées, pour l'ensemble, par Schûtze.
(3) V. « Schw. » VII, 117, «J. R. » VIII, 81-94.
do ce qu'il peut avoir de faotice. Il subsiste bien des « ficelles » encore : un grog évoque, comme par hasard, des grogs antérieurs; il est dégusté par étapes trop habilement calculées ou interrompu au bon moment par un opportun « bonsoir » de l'enfant 1 ; le hasard est trop docile, qui fait manquer au premier narrateur le passage de l'enterrement et ajourne ainsi la satisfaction de ses, de nos curiosités quant aux mystérieux habitants de la chaumière. Mais, à côté, un naturel, une souplesse extrêmes, par exemple dans la façon d'identifier Riewe, reconnu par sa voix d'abord, puis par la vue ; dans le constant rappel au présent, obtenu par un simple « Herr Nachbar » inséré en temps utile ; dans le glissement rapide sur une période connue du premier « Ich-Erzàhler » et déjà contée par lui au lecteur. Annoncée, préparée de longue main, la chute définitive d'Anna, lorsque l'auteur, avec mille délicatesses, nous l'apprend, ne fait que confirmer nos soupçons, et attirer l'indulgence sur la victime de trop nombreuses fatalités. Quelques coupures du récit — des récits successifs — sont artificielles ; pas toutes : quoi de surprenant, si le vieux marin s'interrompt, hésite avant d'en venir, reus confitens, à son « mea culpa »? A la tragédie hainbourgeoise, le voyage en Holstein fait agréablement diversion. Partout on sent une facilité croissante ; le poète dirait-on, se rit de l'obstacle : on songe aux meilleurs exemples d' « ironie romantique », lorsqu'au lieu de répondre à la question du premier « Ich-Erzâhler », — à nos questions sur l'identité du jeune polisson, le vieux marin jette plaisamment : « attendez ! le petit n'est pas encore né2 ! » ; lorsqu'il prévient tout bonnement qu'il va suivre l'ordre chronologique (« aber ich will der Reihe nach erzàhlen. . . ») ; ou quand le poète — alias le narrateur n° 1 — clôt son récit par cette formule désinvolte : « und ich habe nichts Weiteres zu erzàhlen 8. » Cette aisance d'un artiste qui joue, en quelque sorte avec ses propres recettes, c'est ce qu'appréciait Heyse
(1 ) VIII, 57. 11 importe ici, également, de donner une preuve de l'excellent cœur du petit récalcitrant.
lorsqu'il goûtait ici, certaines réserves faites, un « art si naturel ».
Et voilà Storm, à peine délesté de son « John Riew' », occupé à battre les buissons, en quête d'un nouveau sujet l. Mais il en veut un, cette fois, qui lui « dise » tout à fait, qui le contraigne à donner le meilleur de sa vigueur : car, à deux reprises, pour les « Kônigskinder » et pour « John Riew' », il a travaillé sans le feu sacré indispensable. — Dès février, quelque chose tressaillait en lui : une « légende des digues, antique et puissante», souvenir d'une lecture d'enfance2; cela se passera il y a deux ou trois cents ans ; mais, cette fois, il ouvrira l'œil, il laissera son sujet prendre corps, mûrir à loisir. C'est très probablement à cette considération, comme au désir de pousser à fond les recherches documentaires indispensables 3 qu'il faut attribuer l'éclosion différée du « Schimmelreiter. »
Pourtant, l'aventure à laquelle le poète s'arrêta, qui le conquit assez pour qu'il y apportât la flamme nécessaire, va exiger, elle aussi, de minutieuses études 4. « Noch ein Lembeck », devenu plus tard « Ein Fest auf Haderslevhuus 5 », (« un fameux titre, n'est-ce pas ? » lançait Storm, triomphant6, à E. Schmidt)
(1) A E. S., 2 mars 85.
(2) A E. S., 3 févr. 85 et à Lisb., 20 févr. 85.
(3) Cf. à E. S., 30 mars 86.
(4) A Peters., cit. G. S., II, 221. — Commencée au début de mars 85, « Hadersl. » prit à St. toutes ses matinées (sauf quinze jours, — cf. à E. S., 11 juillet 85) jusqu'à la fin de juillet. (A Kell., 7 août 85). St. ajoute (à E. S., 10 juill.) : « C'est une sorte de gageure, qui me met souvent dans « des états de désespoir complet: si bien que j'appelle au secours, en dres- « sant mes bras dans l'air vide. . . Intéressant à ciseler, mais — terrible a travail ! »
f (5) Parue dans West. Mon., oct. et nov. 85, LIX, 80-117. Titre modif. pour l'éd. en librairie (Oktav-et Miniaturausg.), sur l'impulsion d'E. S. (17 oct. 85).
(6) A E. S., 17 oct. 85.
s'enfonce plus avant encore dans les fourrés obscurs de l'Histoire. C'est au milieu du XIVe siècle que se place l'aventure de Rolf Lembeck 1, ce Rolf que les chroniqueurs ont oublié, mais dont lui, leur continuateur, va dire les faits et gestes. Rolf, donc, est un blond aux yeux bleus, créé pour la « Minne » beaucoup plus que pour le harnois, et appartenant « de moitié seulement à cette race de fer des Lembeck ». Il aime les beaux atours, le brocard, la soie; ancien escholier des Universités de Paris et de Prague 2, il est érudit dans les sciences du quadrivium, lecteur des poètes de cour, et « danse comme un Français ». Son père a marié ce fils qui a le sang trop vif à la veuve, blonde et ardente, d'un soudard point dégrossi. Wulfhild, dès le baiser des accordailles, a voué à malédiction « les lèvres qui touchent une autre femme 3 » : et le « Merker » Gaspard, (une manière de Jaspers féodalisé 4) met en garde
(1) Une des sources de St. a peut-être été l'art, de Michelsen (« Nordfricsl. im Mittelalt. ») dans le « Staatsbùrgerl. Magazin » de Falck, VIII, 1, (1828) p. 453 : Ernst St. nous dit que'son père le possédait. St. y aurait puisé : p. 553, et 600-601, l'aventure de Cl. Lembeck ; p. 602 les violences des Lembeck dans leur château de Limwingsburg près Borgsum ; p. 603, le nom deDorning. Michelsen cite également, p. 625, un gouverneur cruel, du nom de Poggwisch. Les Poggwisch sont mentionnés par Danckwerth (p. 18, col. 1 et p. 205, 210, 211). Dans les « Jahresb. f. d. Landeskunde der Herzogt. Sch. H. u. Lauenb. » IX, 1867, St. avait peut-être lu les o Beitr. z. Adelsgesch. », où se trouve un passage très complet sur les Lembeck. — Il ne semble pas qu'il ait eu recours aux ouvr. de première main : Hvitfeld, Petersen (Joh.), Suhm, Ghristiani, Spangenberg, les «Annales Episcop. Slesvicens. », bien que Spangenberg (II, XX, 103) et les annales épiscopales lui apportassent un récit du coup de.main de Hennecke Lembeck, mention du siège du château d'Hadersleben et de celui deDorning. (III, XX, 131). — Le nom de Rolf lui vient peut-être du troisième fds de Claus, appelé Ulf.
(2) E. S. avait critiqué ce détail. St. (lell. cit.) lui répond : à cette époque, les gens en Sch.-Holst.[ voyageaient beaucoup : pourquoi pas Rolf, dont le père est un puissant seigneur? De même, le poète maintient la scène au bal de la cour, utile pour communiquer au lecteur l'idée que lui, auteur, se fait de Rolf.
(3) St. s'inspire peut-être ici du conte XXVI de Mûllenh. (« Klaes Lembeke », 29-30).
(4) Avec des réminiscences possibles du fou dans « Die Ilochzeit des Monchs » de C. F. Meyer, lue récemment par St.
la jeune épousée contre le « coq doré » qui n'est pas encore sien et qu'on empêchera difficilement de « caqueter avec sept poules l. »
L'orage, d'où viendra-t-il ? Du manoir d'Haderslevhuus 2, fief et résidence du féal chevalier Hans Ravenstrupp. Pourtant, la peste noire 3 a passé là, mais sur la tige dévastée une fleur subsiste : Dagmar, une enfant encore. Elle a grandi (solitaire à l'instar de tant de ses sœurs stormiennes) entre son père et une vieille cousine un peu romanesque, dans le castel blotti parmi les hêtres, dans le jardin tout bruissant, l'été, d'abeilles et de bourdons, avec sa terrasse surplombée d'un svelte peuplier d'Italie où chantent les oiseaux ; elle s'est grisée des chants d'amour d'Hartmann von Aue et de Gottfried von Strassburg 4, dont les mots tombent sur son âme « comme des gouttelettes de cristal ». Et son indécise nostalgie d'amour qui s'exhale, par ce clair de lune de juin, au chant du rossignol, rencontre celle de Rolf, vite saturé de sa Valkyrie brutalement charnelle 5, assoiffé d'amour chaste et chevaleresque selon le « Minnedienst. »
« Le chevalier leva vers la terrasse un regard fixe, comme s'il eût « attendu un miracle . qui allait se dérouler en ces lieux ; mais, seul, le « soupir de la nuit agitait, de temps à autre, le feuillage des arbres, et, à « de courts intervalles, chantait, en lisière de la forêt, le rossignol. Et voici « que Rolf se sentit traversé comme d'un effroi subit : là-haut, entre les « créneaux, une femme, maintenant, se penchait ; non, pas une femme : « une enfant..., il ne savait lequel des deux. Le bras enveloppé d'un « mantelet blanc, elle se pencha profondément vers le pied de la terrasse;
(2) Le château a existé, sur la colline de Boghôved : toute trace en est disparue.
(3) VI, 263. Nombreux détails empruntés à Mùllenh. CCGXIX, 241 . Descript. du fléau dans les « Annales epics. slesvic. » p. 337.
(4) VI, 270-271 . E. S. avait objecté que les poètes du XI II* siècle, sitôt après leur arrivée en Thuringe, n'étaient plus lus à la cour du landgrave : mais aiors, réplique St. (lelt. cit.) ils n'ont jamais eu leur moment? La cousine avait, non pas une collection de mss., mais simplement quelques mss. C'est là un détail vraisemblable que le poète peut bien se permettre. (ib.).
<5) St. accorde à Petersen (G. S., II, 221) que Wulfhild a été faite un peu trop sensuelle, et Rolf légèrement insuffisant.
car, du gosier de l'oiseau qui anime les nuits, jaliiissaient maintenant « les longues notes tenues : nostalgiques, ne voulant pas finir, comme un
« ardent baiser d'amour.
« Rolf Lembeck restait debout, en bas, dans l'ombre de la foret, immo- « bile, retenant son haleine. « O heure exquise, te voici donc ! » Ses lèvres « ne firent que murmurer ces paroles ; le suave bruissement de vêtements « féminins vint, d'en haut, effleurer sou (treille ; un souffle, un soupir plu- « tôt. parvint jusqu'à lui, et voici qu'un visage se leva, mince et paie, et « vint se poser sur la petite main appuyée là ; et la lueur de la lune
■ étineela sur un cercle d'argent qui enserrait la chevelure sombre.
« Alors, l'homme qui était au bord de la forêt sentit peser sur lui la « lourdeur nostalgique qu'il n'arrivait plus à porter seul ; une force impé- « rieuse l'entraînait vers cette clarté, et il s'écria, tendant les bras à la « rencontre de la jeune fille : « O toute belle, ô divine ! Veuille Dieu don-
■ ner douce vie à si douce créature 1 t »
« Elle eut peur, et, fléchissant le corps, s'écarta du mur ;puis elle se '« ravisa : ces paroles, elles venaient du Tristan de Maître Gottfried, sauf « qu'elles y étaient écrites en langage françois ! Elle les avait lues un jour ; « mais sa cousine, en émoi, lui avait arraché le livre, en lui disant que « pareilles choses ne seyaient point à sa jeunesse t Et maintenant, la ten- « tation lui venait de faire montre de son savoir. « Ce n'est pas un vaga- « bond ; celui-là n'est point à craindre! » disait une voix au fond d'elle- « même ; et, en se relevant, elle aperçut, en bas, le beau jeune sire en son o vêtement resplendissant, et elle vit la lueur de la lune se jouer sur l'or « de ses cheveux blonds ; car il s'était découvert et, tenant dans l'une « de ses mains sa cape ornée d'une plume de héron, il la tendait vers elle « comme en un geste d'adoration. Alors, elle prit courage et lui cria, issue « du même poète, sa réponse : Dé lé bénie ! Et merci, gentil sir ! Mais sa « voix tremblait et ne parvenait en bas que comme un souffle 2. . . »
Ce n'est là qu'un prélude. Désormais, deux châteaux (ainsi déjà dans « Eekenhof » et dans « Grieshuus »), deux femmes en présence 3 : le gîte des bons, Haderslevhuus, le gîte des mau-
(1) E. S. avait vu de la « phrase » dans cette traduction de Tristan. — Non, proteste St., (lelt. cit.) : ces paroles sont non seulement belles, profondes et vraies; mais psychologiquement, il est plus exact de faire recourir Rolf à une citation qu'à ses propres paroles : plus délicat aussi.
(2) VI, 276-277. — Cf. Heine, Neue Ged. Neuer Frûhl. 219, et surtout le n° 37.
(3) Différence, même entre la chambre de Wulfhild, VI, 278 et celle de Dagmar et sa cousine, VI, 282. — Cf. Rolf, et Wcislingcn entre Adelheid et Marie, dans « Gôtz ».
vais, Dorning K Tandis que, de plus en plus, Rolf délaisse le somptueux retrait de la chambre nuptiale et les roses rouges de la fête des sens, il s'éprend toujours plus follement de l'enfant au cœur fragile, au corps diaphane comme une Elfe. Sur la terrasse bleutée de lune, l'idylle se poursuit, secrète ; mais le beau chevalier, nouveau Lohengrin, s'obstine à celer son nom.
« Elle se taisait et il ne lui répondait pas ; mais ils se regardaient dans « les yeux et en bas, du fond, montait le chant du rossignol. « Le prin- « temps ! » dit-il tout-bas, et il ouvrit les bras pour la saisir. Elle était là, « contre sa poitrine, les yeux clos, les mains nouées autour deson cou ; en « place des mots qui leur manquaient, le rossignol chantait, à faire écla- « ter sa poitrine. . . puis, une note mourait tout doucement, sans vou- « loir finir 2. « Elle meurt ! » s'écria Dagmar, et, rejetant la tête en arrière, « elle regarda dans les yeux le bien-aimé. — « O, est-ce qu'on peut aussi « mourir d'amour ? » — Mais lui, dans la folle ivresse de la Minne, il sou- « leva ce corps léger vers la lumière argentée de la lune, et, baisant ses « joues : O mes roses blanches ! O Sainte Vierge, garde-moi mon ineffa- « ble bonheur 3j »
Des deux, qui va l'emporter ? Du « Merker » Gaspard qui a fini par dépister le « gibier » et livré à dame Wulfhild la « Poupée )>, ou du beau Rolf qui, rendu subtil par l'amour, s'est découvert deux raisons pour faire casser en cour de Rome son union avec Wulfhild ? — En cette troisième soirée de « Minnedienst », par une nuit grisâtre, l'immatérielle bienaimée lui apparaît comme une Sylphide passagère, une de ces ombres ailées des légendes, montée vers lui d'entre les lys qui fleurissent sur le lac étincelant de lune. — « O Dagmar, s'écrie le blond cavalier, c'est un feu que la Minne, et il ne faut pas qu'il te brûle ! » Cependant que tonnerre et éclairs scandent de grondements et de flammes menaçants leurs rêves de réunion définitive. — Bientôt, abattue comme le peuplier gracile
(1) Sur Dorning, v. Danckwerth, p. 75, col. 1 et Biernatzki, table du cal. pour 1847, p. 114. — Du château subsistent, aux environs d'Hadersleben, quelques débris de murs sur une éminence.
(2) Féminin {die Nachtigall) intraduisible en français, et destiné à annoncer la mort précoce de Dagmar.
de la terrasse \ Dagmar succombe : le merle, l'oiseau fatal, a chanté 2. Comme l'héroïne du « pauvre Henri », elle s'est arraché le cœur de la poitrine 3 ; mais la « Minne », pins forte que la mort 4. l'éclairera sur le chemin de l'éternité, telle la petite lueur du cierge bénit que sou père a mis entre ses mains frêles d'agonisante.
La ballade 5, la douloureuse complainte compte encore une strophe. Dagmar a fait promettre à son père de convier Rolf à ses obsèques : mais Hans Ravenstnipp veut tirer vengeance de l'homme à qui il impute la mort de son dernier enfant. Il invite donc Rolf « aux noces » de sa fille. De noir vêtu, Rolf, qui tout ignore, est conduit jusqu'à la «chambre nuptiale» où gît, couchée dans son cercueil, celle qui lui a bu l'âme 6. « 0 Dagmar, voilà donc notre fête nuptiale ! » : et, d'un élan, arrachant la morte à sa couche funèbre, il s'enfuit, éperdu! poursuivi par tous, à travers les escaliers, les salles, les couloirs, -jusqu'à la plate-forme de la tour : et là, dégageant le cher visage des bandelettes qui l'emprisonnent : « O Dagmar, « s'écrie-t-iJ , ma douce, ma divine ! Eploie tes ailes maintenant' « et prends-moi avec toi !» Il a enjambé le garde-fou, et Hans Ravenstrupp, survenant, voit les deux amants enlacés s'écraser sur le sol. « Sire Dieu, implore-t-il, accueille-les tous deux en ton royaume » ! » —cependant qu'au-dessus d'eux, des mil-
(2) Cf. a Eekenhof ».
(3) St. prouve à son neveu Esmarch (4 nov. 85) qu'il n'y a pas « faute », au point de vue chrétien, chez Dagmar : 1° parce qu'elle n'apprend qu'iii extremis qu'elle a aimé un homme marié ; 2° parce qu'un amour n'est pas diminué pour survenir « in die Not des Lebens » ; 3<> parce qu'enfin elle ne souhaite posséder Rolf que dans une vie supérieure, où toutes les unions, même chrétiennes, sont dissoutes. — Cf. les passages où St. met en opposition la morale chrétienne et la Minne • VI 310 312-313
(5) Cf. VI, 320 et suiv. où l'on trouve jusqu'aux interrogations et aux propos entrecroisés des ballades de style populaire(« Hôrt ihr die Flôten... Ich hor' die Wetterfahnen. . . Der Hof ist voll Menschen. . . Mein Kind hat viel gelitten. . . etc).
(7) Cf. VI, 322 et 318 (la jeune fille et Gaspard absolvant le couple).
lions d'étoiles, dans le ciel nocturne, continuent de flamber, silencieusement1. — Souffrances où aboutit infailliblement l'amour ; noir oubli où, sauf les deux amants, sont plongés tous les autres personnages : sur ce double point d'orgue s'achève la mélopée tragique 2.
Sans Erich Schmidt, Storm eût peut-être encore réédité ici la fiction vraiment un peu usée d'une chronique trouvée par l'auteur. Incité par ce fin conseiller à une invention plus originale, et un peu de son propre mouvement aussi 3, il se décide à entrer directement dans son sujet, à nous jeter d'emblée à même ce XIVe siècle, aussi querelleur que sentimental. Reléguant Charles IV4, les armoiries, les cassettes, les archaïsmes broussailleux et les citations latines dans le grenier aux accessoires, il présentait dorénavant sa fable comme vérité d'histoire et l'introduisait par une discussion, d'allure scientifique, sur la généalogie des Lembeck, en simulant une rectification d'erreur. Tant au début que partout ailleurs, le récit coule naturellement : « mais moi, je sais quelque chose sur ce personnage»,—il n'en faut pas plus pour déclencher la narration ; d'un manoir à l'autre, nous allons et venons sans plus d'effort que Rolf lui-même : un épisode 6 est abandonné avec une élégante nonchalance, sitôt qu'il a cessé d'être utile.
Où réside l'originalité de cette sombre et splendide nouvelle ? — Peut-être, d'abord, dans l'absence de cette sentimentalité trop fade qui gâte si souvent les œuvres de Storm. A peine pourrait-on reprocher à Dagmar un peu de mièvrerie : le surplus reste vigoureux, implacable. — Puis, cette fable, théâtrale entre toutes (un bal à la cour de Prague, les accordailles, la joyeuse entrée des nouveaux épousés à Dorning, les
(1) Cf. Ludwig, « Zw. H. u. Erde » : indifférence des nuages passant au-dessus du toit de l'église après la chute de Fritz Nettenmaier sur le pavé et Heine, Romanzero, Nachtl. Fahrt, 371 et note d'Elster, p. 493, citant une lett. de Heine à Mich. Schloss, du 12 mars 51.
(2) VI, 324. Cf. la fin d' «Aquis submersus».
(3) A E.S.,9 et 17oct. 85.
(4) Cf. la version des « Westerm. Monatsh. » où les transformations ne sont pas encore réalisées.
(5) Celui du premier canon, v. VI, 293.
dialogues méphistophéliques de Gaspard avec DameWulfhild, les épisodes d'enfance et les duos d'amour à Haderslevhuns, l'arrivée du messager burlesque1, le prodigieux finale, tout cela se découpe en scènes bien délimitées) est illustrée de vignettes historiques finement dessinées ; et surtout, la nature est là, qui de ses voix multiformes, tantôt suaves, tantôt terribles, accompagne, en sourdine, mais constamment perceptible, l'idylle chevaleresque. Et sans doute, cela n'est point neuf chez Storm, pas plus que ne l'est le thème werthérien de l'homme entre deux femmes, ni le dialogue, renouvelé de 1' « Erlkônig » gœthée^, entre Dagmar et sa cousine2, ni le vieux motif de Volkslied des noces posthumes, repris par Heine et par Uhland3, pas plus que ne le sont les caractères, même celui du « M erker », du fou raisonnable. Mais la synthèse de tous ces éléments, retrempés à la bonne source populaire, donne l'impression d'originalité et de fraîcheur : peu de nouvelles sont aussi « juvéniles » que celle-là , et , tandis que l'auteur s'inquiétait (« la vieillesse gémissait-il, est un cancer qui vous ronge le cerveau^)), la louange laplus vibrante lui venaitplustard d'un poètede race,deLiliencron dans ses «KàmpfeundZiele5»: « Vit-on jamais quelqu'un sur qui pèsent soixante-dix hivers, écrire « pareille « Fête nuptiale ? » Dirait-on point quelque jouvenceau, faisan1 « avec l'ardeur de ses dix-sept ans, résonner son luth devant la porte de «\sa mie, aux trilles nostalgiques du rossignol? »
«Haderslevhuus » semble bien avoir eu aussi, dès l'abord, le suffrage d'Er. Schmidt et de Paul Heyse. Petersen, par contre, avait cherché au poète toutes sortes de chicanes 6 : entre autres, la langue lui paraissait « encore plus archaïque que précédemment. » — « Vous vous trompez, ré- « pond Storm. Le style que j'ai employé n'est pas même
(1) Souvenir de Shakespeare dans le vieux varlet au cerveau timbré, émissaire envoyé par Ravenstrupp à Dorning.
(3) Il y passe aussi ce parfum ardent et funèbre, où l'amour se mêle à la mort, que R. Wagner a si bien dégagé du « Tristan » ancien.
(4) A E. S., 17 oct. 85.
(5) « Th. St.», P. 9.
(6) Réponse de St. dans G. S., II, 221 {sans date).
« archaïque, et il ne s'y trouve pas un mot qui ne se com- « prenne de lui-même. » En fait, le vernis ancien, plus léger encore que dans « Grieshuus », n'apparaît guère que dans les discours des personnages, avec de discrets emprunts au parler du « Minnesang ».
L'été 85 : Storm est toujours tout à l'enchantement de sa villa, de son jardin, de la saison ; il ne se lasse pas de cette vie en plein air, de soins jardiniers : arrosages à surveiller, bouquets à cueillir et à composer. Les fruits donnent avec une généreuse exubérance : cent cinquante-quatre fraises sur un seul pied, mentionne un bulletin de victoire à Erich Schmidt 1! Non moins vibrante, la description qui succède à ce cri de triomphe : la lueur magique du soir dore les arbres de son petit parc « vraiment enchanteur », puis s'épand, plus loin, sur les champs de céréales, ensuite sur un bois, tandis qu'à l'horizon une autre forêt, noyée dans une vapeur gris-bleu, se fond avec le ciel. «Où serai-je jamais plus splendidement logé?» conclut l'heureux poète. Comme à l'ordinaire, « un fleuve d'amis et de parents » traverse sa maison, et cette irruption n'a pas été sans nuire quelquefois à « Haderslevhuus 2 ». Une crise d'estomac, assez grave, accentuée, à la fin de l'automne au point de lui interdire toute occupation sérieuse, a été aussi, une cause de retard 3.
N'importe : « Haderslevhuus » l'accaparait encore, qu'il achevait de corriger les épreuves pour la 7e édition des « Gedichte 4». — « Rien de nouveau, hélas ! et qui ait de la « valeur ne vient s'y ajouter, conf esse-t-il. Ma production nou- « vellistique a totalement englouti mon lyrisme ». Il a raison : il sonne de plus en plus grêle, le tintement de ces dernières
(1) 10 juillet 85.
(2) Ib. et à Kell., 7 août.
(3) A E. S., 11 juillet et 18 nov. 85.
(4) « Ged. 7. vermehrte Aufl. Paetel. Berl. 1885». — Pièces nouvelles : p. 91, « Komm, lass uns spielen », p. 178, « Lyrische Form », p. 256, « Mit einer Handlaterne ».
clochettes1. Le souffle du poète, sur le tard de son âge, se raccourcit, et sou lyrisme s'amenuise jusqu'à se concentrer en de courtes dédicaces, comme celle «les « Zwei Novellen »
(u Schweigen » et « H. Kirch ») où se voile, avec une sorte de pudeur, l'amour qui unit le poète des « Weisse Rosen » à sa ►nde femme 2. Ou bien encore, c'est un souvenir de Husum, avant l'exode8: une procession nocturne de la famille entre la u Wasserreihe » et le château (où habitent les Reventlow), par une nuit noire comme poix ; avec humour, le poète rend grâces à la lanterne qui a servi aux siens de soleil et d'étoile K
(1) Y ajouter, comme publ. postérieurement ou encore inédites i
(a) Deux vers (Zerflatternde Rosen...) insérés dans lett. à H. v. Pr.
du 30 juin 80, publ. dans Dte Revue 1899, tome 24. (6) Un quatrain (inédit) à E. S. à propos de son mariage (lett. du
4 sept. 80).
(c) 4 versiculets insérés dans lett. àH . v. Pr.'du 21 sept. 81 comme «envoyés récemment à une jeune fiancée» (Die Liebe.;.), Dte Revue, 1899,tome 24.
(d) Les deux vers :
Nur die Strebenden Sind die Lcbcnden inscrits dansW.d. T. g. le 19 mars 82 (réminiscence du «Faust»?)
(e) Deux pièces inspirées par le mariage d'Emma Mannhardt et fîgu rant dans W. d. T. g. les 29 et 30 juin 82 : « Zu E. Mannhardls Pollerabend » et « Fur Marna, zu demselben Polterabend ».
(/) Le quatrain « Inschrifl », précédant la première éd. de : « Vor
Zeiten» en 1886, S. W. VIII, 316.
(g) Lespoés. suiv., non datées encore et parues dans les Ges. Schrift-
en (17e voi.) en 1889 : « Im Volkslon » VIII, 315 — « Es romml das
Leid » VIII, 316 — « Zu Mutlers Geburistag », ibid. (/i)La« Widmung » à E. S., VIII, 317, probablement envoyée avec
« Haderslevhuus » dédié à E. S. (lett. du 18 nov. 85). (i) La réponse à W. Jensen, parue dans les « Heimat-Erinn. » de Jen-
sen, p. 508, repr. p. Herrm. 118 (Es ist der Wincl, der alte
Heimatslaut.)
(2) VIII, 317. Dans sa lett. du 22 déc. 83, St. donne à Kell. le texte d'un premier quatrain dédicatoire, plus cha,ud, mais qu'il n'a pas rendu public, « parce que trop intime ». (Publ. en 1903 seulement, avec la corresp. à Kell. Dte Rundsch. p. 117). La pièce « Zu Mutters Geburtstag » n'a paru qu'en 1889, pour la même cause.
(3) « Mit einer Handlaterne », S. W. VIII, 303. L'origine est le dicton populaire :
Laterne, Latcrne !
Sonne, Mond und Sterne 1 Brennc auf, mein Licht (bis) Abcr nur meinc liebe Laterne nicht.
Ainsi tombent du flacon d'or, toujours plus rares et minuscules, les dernières gouttelettes parfumées. Storm, depuis beau temps, s'intitule volontiers « poète au rancart ». Mais, s'il ne prêche plus d'exemple, de ses positions sur la théorie du lyrisme il n'abandonne rien. On en aurait la preuve dans deux nouvelles « condamnations » qui corroborent ses verdicts antérieurs sur Heyse et CF. Meyer. Les vers de P. Heyse, répètet— il le 7 août 851,sont travaillés, trop travaillés : il leur manque « das Satte », cette qualité qui donne le sentiment de la pleine satisfaction, du définitif. A propos de C. F. Meyer, il réédite « peut-être pour la centième fois », avoue-t-il 2, son grand principe : nécessité d'un mariage harmonieux entre la sonorité des mots et la pensée qu'ils expriment, insuffisance de la forme seule, si belle soit-elle. Gomme exemple, Storm cite le « Das Schiff war nicht mehr sichtbar» de Heine. «Quand bien même « on ne comprendrait pas ces mots, on saurait, rien que parleur « son, que le soir tombe. Voilà la seule forme lyrique. L'art « consiste à donner une forme, mais encore faut-il que cette « forme ait elle-même des racines profondes. » — Cette fois, le poète étend ces vues à la nouvelle : « Le talent de laisser « pressentir une richesse dont tout n'a pas été dépensé, conti- « nue-t-il, fait, depuis beau jeu, partie de mes secrets de métier, « et, par suite, également de l'art épique. Car, là où manque « ce talent, le poète épique apparaîtra, c'est fatal, comme ré- « citant tout bonnement une leçon apprise, et il aura du mal, « ensuite, à transporter son auditoire dans le monde de l'ima- « gination. Même pour le chant, j'ai toujours répété : Il faut « qu'on ait l'impression qu'il y a encore derrière, en réserve, « une tonne de musique. Et c'est probablement vrai de tous « les arts, quels qu'ils soient ».
La première rédaction de son « Haderslevhuus » n'était pas terminée, que Storm et sa famille étaient appelés, au début de juillet, à Husum pour les noces d'argent de leurs amis Reventlow. De là, laissant Elsabe et Friederike dans sa ville natale, le poète, avec Lucie, poursuivait vers le Nord, et savourait
(1) A Kell. (Passage suppr. dans l\d. d'Alb. Kôster et comm. par lui).
(2) A.E.S., 17oct. 85.
quelques jours do repos champêtre à Toftlund1,chez sonEm>l , cet Ernst de qui il disait, retrouvant peut-être en son fils sa propre nature : « Le voici à l'époque de son plus haut et certai- « nement plus parfait bonheur ; il a une femme intelligente et « gaie, et une fil lotie d'un an vraiment ravissante 2 ; mais « son hypocondrie lui fait souhaiter que ce temps soit du « passe et qu'il en ait lui-même la nostalgie. » — Puis, à Hademarsehen, la vie estivale avait repris son cours, ensoleillée et bonne. « Quel dommage, soupirait Storm, que tout cela aille au tombeau 3 ! »
A l'automne, du 31 Septembre au 29 octobre, il allait, accompagné par Dodo, devenue « ein flottes Mâdchen », voir Lisbeth à Giube, dans le Holstein occidental. Son gendre Haase, avait obtenu là « un gras pastorat, avec un très vieux « presbytère et un grand jardin pittoresque au bord du lac » $}ui le dédommageait de Heiligenhafen4. — De Grube,les"deux voyageurs avaient gagné Eutin, et pour finir, Hambourg. Après pareille promenade, « cela semblait bon de rentrer chez soi 5. »
Le premier, Paul Heyse avait signalé à Storm, dans son « Haderslevhuus », une faute, une récidive plutôt : le texte paru dans les cahiers de Westermann et la seconde version, rédigée pour l'édition in-octavo en librairie, étaient, l'un et l'autre, surtout dans les parties dialoguées, presque tout écrits en iambes 6 ! Bien que déjà absorbé par une autre nouvelle, Storm, de plus en plus difficile pour le rythme de sa phrase, reprend courageusement sa deuxième rédaction, déjà prête pour l'édition en miniature, et la purge de tous les iambes involontaires : dans deux ou trois passages, il les laisse avec intention.
(1) Au m., 11 juillet 85.
(2) On l'appelle, dit le grand-père avec orgueil, « die kleine Schônheit von Toftlund ». (11 juillet à E. S.).
(3) A. E. S., lett. cit.
(4) A Kell., 7 août, à Karl, 24 sept., à E. S., 17 oct. 85.
(5) A. E. S., 18 nov. 85.
(6) A E. S., lelt. cit.
La «bagatelle1» qu'il menait de pair avec cette rectification parut d'abord sous l'étiquette : « Au s engen Wânden », plus tard seulement sous celle qui lui est restée : « Bôtjer Basch 2. » Pourquoi cette production hâtive, alors que des souffrances d'estomac le tenaillent chaque après-midi3? C'est d'abord que la « Deutsche Jugend » le persécute depuis longtemps pour obtenir une nouvelle 4. Puis, il a sa fille Lucie en traitement à Kiel pour ses nerfs, et cette cure va creuser dans le budget familial un trou de 1000 à 1200 mark 5 ! — Désireux d'éviter le surmenage, Storm a voulu se faire, de sa nouvelle tâche, « un travail commode » : mais, on a beau s'imposer, dans la conception, des limites, strictes ou larges, quand on passe à l'exécution, les meilleures résolutions s'envolent en fumée 6. Quoi qu'il en ait été, « Aus engen Wânden » était vraisemblablement achevée à la mi-février 7, et les bonnes feuilles partaient à l'adresse d'Eiich Schmidt le 3 mars. Dèscette date, le poète pouvait annoncer combien l'œuvrette fraîche-née plaisait à « ses femmes » : Dodo, en particulier, ne tarissait pas d'éloges sur certaines scènes.
Daniel Basch est tout simplement un petit maître-tonnelier de la Sùderstrasse, à Husum 8. Délicieuse idylle que celle qui s'épanouit dans la maisonnette au pignon pointu, d'abord, éclairée, à l'ombre des stores, entre les pots de géraniums et de réséda, par le bon visage ridé de la sœur du célibataire, tandis que résonnent le roulement des voitures sur le pavé et les coups de marteau qui, montant du « Pesel », font retentir à
(1) Au m. 18 nov. 85. Cf. Kôster, note à lett. à Kell. du 7 août 85. — « Hadersl. « parut en 85, avec «J. Riew'» et séparément, chez Paetel (inoctavo) ; en 86, éd. miniature, ibid. (8e vol. de la collection).
(2) Paru dans « Dte Jugend ». — Titre définitif dans l'éd. de 87, où « B. B. » paraît avec « Ein Doppelgânger », sous le titre : « Bei klein^n Leuten » (Paetel, miniat.).
(3) A H. Kruse, 24 fév. 86.
(4) A E. S., lell. cil.
(5) Au m. 24 janv. 86.
(6) A E. S., 3 mars 86.
(7) « Je vais terminer ces jours prochains » : St. à E. S., le 5 févr. 86.
(8) Tous les détails concernant la maison sont pris sur le vif: elle se trouve face à la ruelle qui conduit à la Norderstrasse et au cloître Skt. Jùrgen.
intervalles répétés, les bonnes vides 1 : puis dans la demeure du vieux Peters, boute pleine de soleil, de Heurs, et du ramage des canaris. C'est là que maître Basch a été chercher Line, sa jeune femme a. Sur le bympan du fronton qui surplombe sa porte, il a fait masquer l'ancienne sculpture : un homme dans un esquif, environné de tempête et de mort, et peindre à la place une belle rose accompagnée d'un frais bouton. Mais la rose— Line — se trouve trop tôt entraînée « dans la vaste et sombre éternités » Et quand Fritz — le bouton de la rose effeuillée — est à l'école, Basch et le compagnon, assis l'un en face de l'autre, sur leurs futailles, se taisent, accablés par le chagrin :
« Ils avaient l'air, tous les deux, d'épier le silence qui régnait là-bas,
■ devant la maison morte. Quand, par hasard, un petit morceau de plâtre « tombait des murs avec un bruit léger, une lueur passait, fugitive, sur « le visage du maître, qui croyait entendre le pas leste de sa Line ; mais, « d'un revers de sa main rude, il avait vite fait de chasser cette illusion. « Un jour, le chat du voisin s'était glissé dans la cuisine à demi-obscure, qui « donnait sur un étroit couloir : si clandestinement qu'il se fût introduit,
■ un bruit parvint, île là, jusqu'à l'atelier ; les pincettes étaient tombées « du fourneau. Maître Daniel laissa reposer son marteau : combien de « fuis n'avaient-elles pas échappé des mains promptes de dame Line ! « Que de fois, en la taquinant, il les lui avait ramassées, quitte à bondir, « pour cela, huis de l'atelier! Ce jour-là encore, il courut à la cuisine : « c'était pour lui comme je ne sais quoi de sacré qui revenait. Mais lors- « ([lie, le long de la porte ouverte, le chat l'eût effleuré dans sa fuite et « qu'il eût remis, sans bruit, les pincettes à leur place, il s'assit sur la « chaise de cuisine vide ; il regarda tour à tour, fixement, le fourneau et « l'armoire entre lesquels jadis, elle allait et venait, affairée : mais tout « restait silencieux ; seul, \\]\ couple de moineaux, qui se pourchassaient « au dehors, piquaient en filant devant les vitres minuscules, et pour- « suivaient, en piaillant, leur vol.
« Au bout d'une demi-heure, comme Maître Daniel n'était toujours i pas revenu à l'atelier, le compagnon se rendit à la cuisine et lui posa dou- « cernent la main sur l'épaule : « Maître ! »
(1) VII, 3-4 Noter la rapidité allègre delà description dans ce début.
(2) VII, 5-6. Wedde écrivait, en 1888 : Basch est un des derniers représentants (puisque l'histoire se passe vers 1830) de cette classe de maîtresartisans, dont la disparition irrévocable a contribué pour une part à dessécher l'âme populaire. Comme la suivante (« Ein Doppelgànger »), cette nouvelle tend à nous montrer la valeur des « petites gens », et sur quelles
ses devra reposer la société future.
« Oui, oui, Marten. » — Ils s'en allèrent tous deux à l'atelier ; Maître « Daniel reprit ses outils et se remit sans rien dire au travail l. »
Les murs endeuillés se réveillent quand y rentre Fritz : Fritz, attiré par le bruit et le danger comme l'oiseau par la graine de sorbier 2, Fritz, tête près du bonnet, mais cœur sur la main comme le gamin de « John Riew' », et si différent de son bonhomme de père, plutôt timide et enclin à « chercher la petite bête 3 », Gros événement dans la famille que l'acquisition de ce bouvreuil savant, qui siffle la romance « Ub'immer Treu' und Redlichkeit 4 » et va devenir, comme la pendule de « Marthe », le baromètre moral de la maison.
Fritz, ce Heinz Kirch plus gai, apprenti à Hambourg, s'est embarqué pour la Californie. Il écrit d'abord, puis, comme Heinz Kirch, un beau jour, silence complet. (A vrai dire, la lettre s'est perdue 5). Un garnement débite au pauvre tonnelier une sinistre histoire de guet-apens chez les chercheurs d'or : Basch se désole, perd le sens. Pourquoi fait-il réapparaître, à coups de marteau, l'image funèbre qui surmontait son seuil, puisque le bouvreuil chante toujours 6? — Mais voici qu'un soir d'orage, Maître Daniel trouve la cage vide 7 ! Dès lors, les joies de ce monde sont finies pour lui :
(1) vil, 13.
(2) VII, 21 . Les dictons en bas-allemand ressemblent beaucoup à ceux de Mûllenh. Cf. « Tinkeltut » et « Sommervagel >> VI 1,8 et Mull. 509 ; celui de la p. 9 : « Fabian. . . » est intégralement dans Mull. 510 ; les deux premiers vers de : « Adebare Esther » p. 11, se trouvent dans Mull. 477. — L'attitude ironique de Fritz vis-à-vis du « Collaborator » livresque est celle de St. en toute occasion : on la retrouve, discrètement exprimée, dans les recommandations qu'il adresse à E. S. : 12 janv. 79, qu'il se consacre plus aux siens et moins à l'étude ; 8 juill. 86, qu'il n'aille pas se laisser étouffer par la « poussière gœthéennc » ; 29 sept. 87, dans l'admiration manifestée pour les nerfs et la patience nécessaire aux travaux de pure érudition.
(3) VII, 4 et 10.
(4) La même que R. Wagner enfant s'amusait à tapoter au piano (H. Lichtenberger, 28).
(5) Cf. VIL 62-63.