I. — Lubeck
C'était à Husum l'usage1 d'envoyer les jeunes gens frais émoulus du lycée recommencer la classe de « Prima » dans -quelque autre établissement d'une grande ville. Or, depuis l'automne de 1831, il n'était bruit, dans toute la région, que du « Catharineum » de Lubeck, dont Friedrich Jacob avait pris la direction. A en juger par les souvenirs que ce gymnase a laissés à Geibel, à Bartelmann, à Litzmann, et même à Wilhelm Jensen et Rochus v. Liliencron qui y arrivèrent 20 ans plus tard, cette réputation semble n'avoir point menti. Geibel 2 parle avec enthousiasme du souvenir « toujours cher » que lui laisse « cette réunion presque idéale de professeurs qui étaient à la fois de grands savants et des directeurs moraux ». Nous étonnerons-nous dès lors, si Johann-Casimir Storm choisit le « Catharineum » pour que son fils y vînt parfaire ses humanités ?
Comme Wilhem Jensen l'éprouva 3, Storm dut avoir l'illusion d'entrer dans un monde « à part » et « souterrain », quand il pénétra dans le vieux couvent de Franciscains, immense dédale où s'enchevêtraient les couloirs et les escaliers, s'entassaient les étages, mais où les salles étaient autre-
(2) Lettre à F. Reuter, prof, au gymnase d'Altona, 1 1 déc. 74. (Litzm*, 4 et suiv.)
(3) Heimat-Erinn. I, 437.
ment claires et grande? qu'à Husum 1. Ces bâtiments scolaires, pourtant., nulle part Storm, dans ses œuvres ou dans ses lettres publiées jusqu'ici, n'en a évoqué la silhouette, alors qu'il a immortalisé la vieille « Gelehrtcnschule » de sa ville natale. Même la cité hanséatique 2, si poétique encore avec une partie de ses vieux remparts, ses vieilles tours peuplées de choucas, ses rues dépeuplées, ses antiques logis splendides et mélancoliques, ses fantastiques greniers abandonnés au bord de la Trave, semble avoir laissé peu d'impression sur le jeune Storm, à en juger par ses écrits. Hors Husum, rien n'existe pour lui, et il est probable qu'en se promenant dans la Breite Strasse lubeckoise, il pensait à la « Hohle Gasse » ou aux « Twieten » de là-bas.
Lubeck pourtant lui apporta, dans un laps de temps très bref, un double gain, qui profita grandement à sa formation de poète : il rencontra, dans un milieu très littéraire, des maîtres de haute valeur, et, parmi d'autres amitiés, un véritable directeur de conscience* en matière de poésie.
Les maîtres d'abord, chacun avec son individualité tranchée. Friedrich Jacob 3, le directeur, séduisant d'emblée, belle nature, toute appliquée à agir par l'exemple sur ses élèves, à leur inculquer « le sérieux moral et le sentiment du devoir », à leur inspirer l'initiative libre de toute autre contrainte 4. La haute et fière rectitude morale que nous retrouverons plus tard dans « Fur meine Sôhne », — certes l'ambiance de la maison paternelle y a sa part ; mais pourquoi pas aussi les leçons et la personnalité même de Jacob ? Fin psychologue, il réussit à deviner, à comprendre l'individualité de chacun de ses élèves 5. Il est, de plus, philologue
(1) R. v. Liliencron (Frohe Jugendtage, Leipz. 1902) trouve l'impression que faisait le « Catharineum » bien plus plaisante et poétique que depuis les agrandissements effectués par la suite. .
(2) Trace insignifiante dans : John Riew' vin, 79 suiv. (Faut-il parler de : « die Marienkirche zu Lubeck », Volksb. Biernatzki pour 1846 ?)
(3) 1792-1854. — V. Joh. Classen, Fried. Jacob, sein Leben u. Wirken, Iena. 1855.
(4) Litzm., 5.
(5) Classen, op. cil., 52.
éprouve. De l'antiquité, il vise- à faire sentir beaucoup plus l'esprit que la lettre, dont ses contemporains restent prisonniers 1. Quelle différence entre la sécheresse stérile des magisters de Husum et ce système pédagogique fécond et vivant : donner peu de travail à la maison, pour laisser à l'élève le loisir de lire en dehors des classes ! L'hiver, lui-même organise des «' thés », pour lire Théocrite avec ses « Primaner » ; on discute ensuite, en latin, sur les passages expliqués. Au début de chaque trimestre, Jacob confesse ses élèves ; qu'ontils lu pendant les trois mois précédents ? qu'est-ce qui les occupe, les intéresse ? Autant que faire se peut, il relie à son enseignement ces lectures faites à la maison. Dans son « Einladungsschrift zu den Prùfungen, Versetzungen und Redeùbungen der Schiller» (Pâques 1846 2), il fait, du thème, de la traduction de l'allemand en latin, l'exercice essentiel, celui qui apprend à mieux connaître l'esprit et les formes de sa propre langue. — Ses qualités de composition stricte et d'élégance, Storm ne les devrait-ib pas à cette profitable discipline ?
A côté de Jacob, son « pendant » : Glassen 3, tout jeune alors, cordial, ardent, hautement idéaliste, lui aussi. Il a appris à Storm beaucoup moins le grec et l'histoire moderne qu'à pénétrer et apprécier les chefs-d'œuvre littéraires allemands. Non seulement Glassen, ex cathedra, savait donner à ses leçons le charme qui conquiert de jeunes intelligences ; mais lui aussi présidait, l'hiver, des « deutsche Abende » très suivis. Celui dont c'était le tour préparait, sur une œuvre allemande, le plus souvent une pièce de théâtre, un petit exposé, auquel s'amorçait un débat plus ou moins long. Ou bien on déclamait un drame, « Gôtz » par exemple, en se distribuant les rôles. — Des réunions du même genre se donnaient chez Deecke, le professeur d'histoire hanséatique, qui s'échappait volontiers de sa spécialité pour grimper les
(1) F. Krûger, Zeitsch. d: Ver. f. Lub. Gesch. XIII, fasc. 2, Lub., 1911, p. 361-378.
(2) Publ. à Lttbeck.
(3) 1810-1890. Nous verrons St. renouer avec lui, à l'époque de Hade marsehen.
sentiers du Parnasse. Geibel et Lit.zmann avaient passé mainte soirée dans sa chambre, où il groupait quelques élèves; chacun y lisait ses essais poétiques, on chantait quelques lieder populaires, et ces agapes intellectuelles se prolongeaient souvent jusqu'à minuit.
Cette sorte de collaboration, de communion de tous dans le Beau, ce contact très chaud perpétuellement maintenu entre enseignants et disciples, créaient au « Catharineum » cette atmosphère idéaliste dont parle Litzmann ; de beaux sentiments y fleurissaient, d'affection entre professeurs et élèves, d'impérissable reconnaissance d'élèves à professeurs, de solidarité intellectuelle et morale entre tous ceux qui S'étaient, à quelque époque que ce fût, assis sur les bancs vénérés du vieux cloître. Cet esprit de corps, Storm ne semble pas en avoir été animé, si nous en croyons W. Jensen, qui dit, en parlant du poète et de ses anciens condisciples: «il ne se comptait pas dans leur nombre 1. » Pourtant, il fit, à Lubeck, au moins une amitié précieuse, celle qu'on a, pour ses effets, pu comparer 2, toutes distances gardées, à celle de Hamann, de Herder pour Gœthe — nous dirions plutôt à celle de Merck pour le jeune Goethe : il se lia avec Ferdinand Rose.
Rose, à l'automne de 1835, quand Storm arriva à Lubeck, était le dernier « survivant » de tout un cénacle d'élèves du « Catharineum » partis tout fraîchement vers les Universités ; tous également férus de littérature et spécialement de poésie. Le « Poetischer Verein », qu'on désignait ordinairement par les simples initiales P. V., réunissait Geibel, Wilhelm Mantels, Georg et Ernst Curtius, Niebuhr, le fds de l'historien, et Wattenbach 3. En dehors des classiques allemands commentés au lycée, ces affamés de poésie se nourrissaient avidement des romantiques. Les « Serapionsbrùder » d'E. T. A. Hoffmann, « Ahnung und Gegenwart » d'Eichendorff, le « Ponce de Léon » de Brentano, les « Kronenwàchter » et « 'Grâfîn Dolores », d'Arnim, puis Grabbe, Byron et Platen
(1) Art cil., 502.
(2) A. Biese, Lit. Echo (14e année, fasc. 8, 15 janv. 1912).
avaient tour à tour apaisé leurs fringales l. Comme de juste, chacun, pour soi-même, taquinait la Musé. Rose et Geibel (ce dernier sous le pseudonyme de L. Horst) avaient fait jaunir d'envie les camarades, parce que, dès 1834, le « Musenalmanach » avait accepté de leurs poésies ; ils avaient envoyé des dithyrambes au vieux Fouqué et même, les heureux mortels, reçu une réponse 2 ! De quel air ne devait-il pas lever les yeux vers ces grandeurs* le timide Frison aux yeux bleus, qui, jusqu'alors, n'avait même pas soupçonné qu'il vécût encore en Allemagne des poètes véritablement grands 3 ! Geibel était parti à l'Université, dès 1834. Mais Rose se trouvait encore là : « Celui qui restait, dit Storm, m'apparaissait « comme entouré d'un nimbe de mystérieux savoir et pouce voir, dont il daignait, de temps en temps, aux seules heures « consacrées, communiquer une parcelle à quelques privilé- « giés. Ainsi, on chuchotait qu'il avait commencé un grand « drame : « Ahasver » ; mais un long temps s'écoula avant « qu'il ne se décidât à tirer le manuscrit de l'armoire où il « était sous def , pour m'en lire une ou plusieurs scènes 4... » Rose, « Magister Wanst », comme l'appelaient ses familiers n'avait rien, dans son extérieur du moins, qui fût de nature à éblouir, même un petit provincial élevé loin des grandes villes. A son aspect souffreteux, on devinait son enfance chétive, lutte constante contre la maladie. Sa figure, au dire de Storm 5, avait perdu toute expression de jeunesse ; son teint jaune, ses cheveux blond foncé, déjà clairsemés, son corps maigre qui flottait dans une veste râpée, tout cela aurait peu séduit, s'il n'avait eu pour lui ses yeux, « de petits yeux qui « avaient l'air de parler en même temps que lui ». Fils, très gâté par sa mère, d'un armateur aisé de Lubeck, élève brillant du gymnase, malgré un essai de commerce dans la librairie 6, il se croyait, au moment où Storm le connût, une vraie
(1) Litzm. 11.
(2) Lettre de St. à Litzmann (Litzm., 18 et suiv.).
(3) Erinn. an Môr., VIII, 1G9.
(4) Litzm., ibid.
(5) Ibid.
(6) Geibel, cit. p. Litzm., 10 suiv.
vocation de poète. En fait, il était bien doué ; mais sa pensée, dont ses intimes assurent « qu'elle était en avance sur celle « de ses contemporains 1 », restait fumeuse, sans qu'il s'occupât de la clarifier ; elle vagabondait, et il n'était pas plus capable de la tenir en bride, qu'il ne sut discipliner sa sensibilité ni mettre en ordre ses affaires. A son être tout entier, on aurait pu appliquer ce qu'il disait de son corps relativement à son esprit : « une boisson forte dans un vase débile 2 », Sa vie fut une perpétuelle course à l'aventure, comme ses œuvres, où des idées profondes et neuves disparaissaient sous un pathos désordonné, où le manque absolu de composition empêchait de jouir de l'idée. De même qu'il gaspillait ses meilleures années en tentatives chimériques, il émiettait son talent en essais de toutes sortes : vers, contes ou dissertations 3. Geibel a caractérisé très finement sa manière de procéder 4 : « le regard sans cesse levé vers le sommet de l'escalier, il ne pouvait prendre sur lui d'aborder les marches d'en bas, qui seules, pourtant, mènent en haut ». Dans son existence intellectuelle comme dans sa gestion financière, il a toujours vécu sur l'avenir.
Nonobstant ces défauts graves, l'influence qu'il a exercée sur Storm fut excellente. D'autres eussent été agacés par l'air de supériorité solennelle qu'il affectait. Storm s'amusa simplement des allures de « grand-maître d'une société secrète 5 » qu'il se donnait et de son sourire de sphynx quand on lui adressait la parole. Un commun amour de leur ville
(1) Geibel, cit. p. Litzm., 16 suiv.
(2) Litzm., 17-18.
(3) « Uber die scenische Darstellung des Gœthe' schen Faust...», 1838; « Gedichte » 1839 ; « Lùbische Sagen », 1839 ; Lûbische Chronik », 1842 ; le conte : « Das Sonnenkind », paru dans le : « Pilger durch die Welt, Volkskalender fr. 1845. Stuttgart »; « Die Ideen von den gôttlichen Dingen und unsere Zeit », 1847. — Il n'arriva pas à publier son « Versuche einer durch historische Entwiçkelung erworbencn Philosophie », qui eût été son œuvre maîtresse.
(4) Lettre à E. Schàrer, auteur d'une biographie — très flattée — de Rose (E. Scharer, J. F. Rose aus Lubeck, Zeitsch. f. Phil. u. Kritik, X. F., 78. Bd'., 1881) : Litzm., ibid.
(5) St. à Litzm., 19.
natale, de son passé surtout, et un vrai culte de la poésie les avaient rapprochés 1. Dans la petite chambre des bords de la Trave, où trônait « Magister Wanst » et où son jeune camarade entrait un peu comme un élève bien sage, un monde nouveau, éblouissant, prestigieux, se révéla, d'un bloc, à l'ex- « Gelehrtenschùler » de Husum. 52 ans plus tard, peu avant sa mort 2, Storm revivait ces heures inoubliables :
« A Lùbeck, où régnaient des courants d'atmosphère plus hauts (qu'à « Husum ), deux événements importants pour moi entrèrent dans ma « vie. Je connus le « Faust » de Gœthe et le « Buch der Lieder » de Heine. « Qu'on dise de ces œuvres ce qu'on voudra ou pourra : un poète ne les « reniera jamais. Il me semblait — de plus jeunes ne sauraient se repré- « senter cette impression — qu'on déchirait, d'un coup, devant moi, une «.Suite de rideaux, et que, pour la première fois, mon regard pénétrait « dans un monde d'où la poésie abaissait vers moi ses yeux étoiles. « Vinrent ensuite Eichendorff aussi, et plus tard s'y ajouta Eduard « Morike. »
Ce mémorable soir où Rose lui révéla Heine, il en garde le souvenir profond :
« Jamais je n'oublierai la soirée de fin d'automne, où il m'initia aux « « Buch der Lieder » de Heine, que je ne connaissais pas encore. D'une « armoire vitrée, fermée à clef, qui constituait la partie supérieure d'un « coffre, il tira le volume imprimé sur de méchant papier ; puis, tandis « que nous étions assis prés du poêle bien chaud et qu'au dehors le vent « soufflait à travers les cordages des navires, il commença de lire à mi- « voix : « A m fernen Horizonte », « Nach Frankreich zogen zwei Grena- « dier' » « Uber die Berge steigt schon die Sonne », et ainsi de suite, une (k pièce après l'autre ; puis en dernier lieu : « Wir sassen am Fischer- « hause..., und schauten nach der See. » J'étais comme ensorcelé par ces « chants pleins de poésies ; le matin se levait, la nuit tombait autour de « moi, et lorsqu enfin Rose rejeta, comme d'un geste furtif, le livre de « côté et termina : « Das Schiff war nicht mehr sichtbar, Es dunkelte gar « zu sehr. .. », il me sembla qu'on avait, d'un élan, enfoncé devant moi « les portes d'un nouvel univers. Dès le lendemain matin, je m'achetais « — c'était encore la première édition — le « Buch der Lieder », voire « même sur papier vélin 3. »
Le « Faust » et les « Lieder » de Heine, Eichendorff et peut- Il) St. à Litzm., 19.
(2) Toast du 14 sept. 87, u.nné par G. S., II, 234.
(3) St. à Litzm., ibid., 20.
être Mfôrike l, — là ne se borna pas cette découverte si riche de conséquences. Par Rose, Storm certainement connut les auteurs qui précédemment avaienl été l<i> favoris du cénacle : Arnim et Brentano a, les coules d'E. T. A. Hoffmann, et, nous dit sa fille 3 probablement sur un témoignage oral, Uhland, dont les « Friihlingslieder » conquirent d'enthousi;i>mo sa prédilection.
Comme tous ses camarades, Storm fait des vers. Ses essais, il les risque, timidement, devant le tribunal inflexible de son ami. Rose ne produit guère, par lui-même, que des "drames morts-nés ou des ébauches informes ; mais, comme il arrive souvent, il se montre pour les autres extrêmement sévère4. En travers des manuscrits que lui remet, tout ému, le débutant . il écrit le mot d'Horace :
Denique sit, quid sit simplex dumtaxat et unum.
Il trouve, — mais l'intéressé avoue douter du bien-fondé de ce reproche, — que Storm est « mort intellectuellement ». En tous cas, Storm reconnaît devoir à cet utile et un peu pédantesque Mentor ces deux avantages inestimables : « pouvoir supporter la critique et l'exercer sur soi-même 5 ». Et lorsque Rose, en 1836, quitta Lubeck pour s'inscrire à l'Université de Berlin, Storm écrivit dans son album trois strophes 6 où il déplore la fuite du temps qui lui arrache, trop vite, un ami en qui il espère retrouver plus tard un 'compagnon des jours heureux 7.
(1 ) Pour Môrike, on peut se demander si St:, à tant d'années de recul ne pense pas plutôt à l'époque de Kiel : Cf. Erin. an Môr., VIII, 170 :* «wâhrend nieiner leizlen Studentenzeit in Kiel».
(2) Confirmé par E. Schmidt (allg. dte Biogr., vol. 36), qui l'a sans doute entendu raconter par St. lui-même.
(4) Tout ce passage d'après lettre de St. à Litzm., ibid.
(5) à Litzm., ibid.
(6) G. S., I, 114 : « In Roses StammbttCh ».
(7) Cf. Liederb. dreier Frcunde, 15G, le joyeux quatrain : « An F. Rose », pour le remercier (dit G. S., I, 117) d'un exemplaire du « Pilger durch die Welt, 1844-1845 ».
Geibel, de Bonn 1 où il faisait ses premiers semestres d'études, venait en vacances à Lubeck ; il connut vite Storm, le reçut ou le rencontra chez Rose. A ce que nous savons" de Geibel et Storm, il est permis de croire qu'au théâtre, aux champs ou devant une coupe de vin 2, dans la chambre d'un des trois camarades, les conversations reprenaient sans cesse le thème toujours captivant, jamais épuisé : la poésie. Geibel, déjà glorieux, au moins dans son petit cercle, et en possession d'une forme déjà belle, n'eut, dit-on, qu'un sourire de dédain pour les tentatives de Storm, qui s-entaient encore le commençant 3. Avec une loyauté qui est bien sienne, Storm sut plus tard reconnaître que son rival avait raison de trouver mauvais ses « essais enfantins 4. » — La même blessure d'amour-propre, Storm l'éprouva, et peut-être plus cruellement encore parce que dans un milieu féminin, dans le salon de Madame Nôlting, femme du consul de Suède, chez qui Rose et Geibel l'avaient présenté. Là, non seulement on faisait et on entendait de bonne musique 5 (et peut-être y avait-il déjà une petite jalousie d'amateurs entre le ténor Storm et le baryton Geibel), mais encore, au milieu d'amis éclairés comme le futur professeur Wilhem Mantels et le peintre Julius Milde, on lisait les vers qu'on avait composés. La maîtresse de maison donnait son impression, sans fard ; et elle couvrait Geibel de fleurs, sans doute aux dépens du malheureux Storm, qui s'éloigna bientôt d'un milieu pourtant agréable et éducatif.
Le bilan poétique de ces deux années à peine, quel est-il ? Il existe, dans les papiers du poète, certain cahier relié en
(1) Litzm., 21.
(2) St. à Litzm., ibid.
(3) G. S., I, 125. Cf. Schùtze, 46-47.
(4) V. lettre (inéd.) de St. à Kuh., cit. p. Bôhme, Nachtr., 165.— On exagérerait donc en voyant là l'unique origine d'une rivalité que le temps aggrava et qui provenait d'une conception radicalement différente du lyrisme.
cuir vert l, où. à la lin de 1836, Storm a recopié au net onze de ses poésies récentes, avec, en première page, cette épigraphe : « A ses parents, comme témoignage de son amour « et de son respect, dédié par H. W. Storm pour la Noël « 1836. » On peut donc croire, que Storm, comme tant d'apprentis es lyrisme, a versifié en ces dix-huit mois avec une imperturbable fécondité, et que ces onze poésies supposent, à côté d'elles, un déchet considérable. Ne vivait-il pas, au « Catharineum », comme sur un second Parnasse ? Aussi bien, outre les pièces du « cahier vert », il en est d'autres, nées à ce moment. La pièce « Wichtelm'ànnchèn 2 », datée en manuscrit d'avril 1836, nous prouve la fidélité de Storm aux goûts folk-loriques des romantiques, ces romantiques qui sont, pour l'instant, sa pâture quotidienne. Mais elle n'a ni les grâces de la pensée, ni celles du rythme, qui boîte encore. — Lubcck fournit au jeune poète une légende : « Der Ban der Kirche St.-Marien zu Lùbeck 3 », datée en manuscrit du 4 novembre 1836. Peu avant Pâques 1837, Storm l'aurait envoyée au « Musenalmanach », de Schwab et Chamisso, qui l'aurait refusée 4. — Le diable aide à la construction de l'église, croyant qu'on va édifier une taverne où il ira pêcher des âmes. Sa méprise constatée, il veut, d'un bloc de rocher, fracasser le nouveau bâtiment ; un maçon l'en empêche en lui promettant qu'on bâtira à côté de l'église une taverne, et c'est le « Ratsweinkeller », construit « pour complaire au diable » et pour lequel « maint bon chrétien, en son for intérieur, le remercie. » — Long développement pour aboutir
(1) Lichtenstein, Prog., 14, le désigne sous le nom de « 2e manuscrit» par opposition au 1er cahier, dit « cahier jaune ». — C'est de Lichtenst. que proviennent les renseignements qui suivent.
(2) Liederb. dreier Freunde, 70. — Se trouve dans le premier « cahier jaune » (dit Licht. 25) sans titre, avec la date : avril 1836.
(3) Publ. pour la lre fois dans : Volksb. de Biernatzki pour 1846, avec la mention : « Lûbeck 1837 ». — Mais Licht. (19) a vu une rédaction antérieure, datée du 4 nov. 1836 : la date de 1837 ne désigne, dit-il, qu'un remaniement, qui abrège la pièce de 2 strophes. Entre les deux versions, le « 2e manuscrit » en donne encore une autre. — Texte redonné par G. S., I, 112.
(4) L. Pietsch, Th. St. (Westerm. Monatsh.) 102, col. 2.
à un trait final — à la Heine — , mais qui porte peu. L'ironie heinéenne au regard des choses religieuses, le rythme et le mètre de Heine ont déteint, mais sans leur donner grande couleur, sur ces vers encore chétifs et de rimes médiocres 1.
Storm était encore élève du « Gatharineum 2 », quand il adressa à son père le « fragment » intitulé « W ester miihlen 3 », très scolaire encore, mais où tout de même, en dépit des banalités d'expression et de rime, poind une émotion sincère, un désir de rendre l'idylle enchanteresse des vacances de jadis ; l'aulne aux branches sombres, le grincement des roues dans le sable humide, le babil des sansonnets dans les hautes "branches et jusqu'à la silhouette béate du meunier, qui, sa pipe à la bouche, regarde, penché à sa porte ; — les touches deviennent plus franches parce que l'émotion est réelle.
Justement, c'est à cette époque, à la Noël 1836, qu'il rencontre 1' « Erlebnis » qui va donner du sang et des os, des nerfs et des muscles à sa Muse blafarde, A Hambourg, dans la maison d'un parent, le négociant Scherff, chez qui il allait passer les fêtes, on lui fit connaître Berta von Buchau. Dès le premier soir, le sentimental « Primaner » s'éprit de cette fillette de dix ans, dont les yeux bleus, les boucles brunes comme la nuit, la bouche petite et espiègle, l'air fûté, prirent place, comme « un poème éternellement charmant 4 », dans son cœur encore inoccupé. Rentré à Lubeck 5, il écrit la pièce qu'il a par la suite intitulée : « Junge Liebe e » . Tout de suite, la description, inspirée par un sentiment profond, prend une vie et une force que Storm n'a jamais encore connues 7. Berta est là, devant lui, juchée sur la table, en balançant une jambe;
(1) Cf. Hermann, Th. Sta Lyrik, 5.
(3) Publ. par G. S., I, 81 . — Cf. Nachg. Aufz. de St., ibid. 76-77.
(4) Repos d'amour, Liederb., 128.
(5) Lettre de St. à M™ Scherff, de 1841 (G. S., I, 149).
(G) « Lockenkùpfchen. Lubeck 1836 », dit G. S. — publ. dans Liederb. 84, sous le titre : « Liebeslaunen » : S. W., VIII, 300 sous le titre : Junge
Liebe.
(7) Cela, même en tenant compte des variantes publ. par G. S., I, 149 pour les 2 premières strophes.
puis soudain, elle bondit et vient s'accrocher, boudeuse, au dossier de la chaise où rêve sou jeune ami. « tch liebe dich ! » lui décoche, à bout portant, le collégien»; mais cela la laisse froide, elle aime mieux une histoire. Et alors, il lui raconte son rêve, son rêve heinéen ; doublement heinéen, parce qu'il esi . comme dans le « Buch der Lieder », une vision divinatrice de l'avenir : il l'a vue dans la rue, au bras d'un autre, les yeux dans les yeux de cet étranger ; et cet autre n'était pas lui ! — « Tu en as menti ! » proteste la fillette, et, comme elle se précipite pour conter cette calomnie à sa mère, il la saisit au vol, pour faire expier à ses lèvres parjures le crime dont il les soupçonne.
Le thème rebattu de la petite mendiante inspire à Storm, le 5 janvier 1837 1, par conséquent immédiatement après « Junge Liebe », le double quatrain : « Das Kind im Belle ». L'enfant, transie de froid, n'arrive pas à faire sa prière du soir ; enfin elle se réchauffe, s'endort, et les « petits anges », silencieusement, prient pour elle. — L'histoire de boucles de cheveux à laquelle fait allusion une lettre de Storm à Madame £cherfï 2 et qui lui a donné le branle pour la poésie - primitivement intitulée « Lockenkôpfchen », semble encore lui avoir inspiré le quatrain : « Nur eine Locke von deinem Haar », qui implore, justement, ce viatique pour l'amant en partance « vers le glacial lointain 3 ». — Le soleil, enfin, fait son entrée dans la poésie du futur auteur des « Sommerge- «schichten» et d' « Im Sonnenschein ». « Dahin 4 » compare le rayon de l'amour suave, mais fugitif qui se glisse dans un cœur silencieux, au clair soleil qui illumine la chambre, mais que viennent si vite couper des ombres intempestives. Et
(1) Date du ms. (Licht. 19). — Publ. dans Biernatzki p. 46, sans nom d'auteur. — Fried. Dûsel (St. Gedenkbuch, 1917, p. 45) la donne comme ayant été retrouvée sans date dans un carnet de 12 pages appartenant à Mlle Emmy Ruchmann, à Hambourg.
(3) Texte intégral dans Schutze, 50.
(4) d° d° Licht. (25) affirme que cette pièce fut d'abord publiée' dans un journal local. Nous n'avons rien retrouvé à ce sujet.
déjà s'esquisse, dans une forme encore tributaire de Heine *, le double thème essentiel de la poésie stormienne : la fragilité du bonheur et la valeur du souvenir 2.
A Pâques 1837, Storm quittait le « Catharineum », avec une dissertation latine où le sujet et la langue visent à pasticher Tacite 3 : « Quibus causis Philippo II régnante dilapsae sint Hispaniœ opes auctoritasque ». Son diplôme de sortie, où nous remarquons un « bien » en latin et en allemand, atteste un résultat moyen, imputable surtout « à des études antérieures insuffisantes 4. » — Mais n'est-ce pas surtout le poète qui a beaucoup acquis dans ces dix-huit mois ? Classiques ou romantiques, les chefs-d'œuvres ne. lui ont-ils pas révélé la vraie poésie ? Une critique, sévère exagérément, ne lui a-t-elle pas démontré comment on conquiert sa forme ? Et une aventure naissante ne l'a-t-elle pas mis en possession de la matière indispensable à son art ?
IL — Les Années d'Université (1837-1842)
« Et alors, elle arriva pour de bon, l'Université, et ce fut « le train joyeux de la vie étudiantesque, la foule des profes- « seurs, et toutes les impressions nouvelles qui souvent m'ap- « parurent assez désagréables ; puis, lorsque j'eus secoué « loin de moi mainte chose déplaisante, au troisième semestre « et aux suivants, mes études, qu'à vrai dire je menais assez « sérieusement. » Ces paroles d'un de ses héros 5 reflètent, à cinquante ans de distance, les sentiments du jeune Storm
(1) Cf. la chute de la 2e strophe et celle de la pièce de Heine : « Mein Kind, wir waren Kinder. »
(2) Schûtze, 50.
(3) F. Kriiger, art. cil., 370.
(4) Ibid.
(5) Le médecin Franz Jebe, dans : « Ein Bekenntnis », VIII, 118-119.
lorsqu'il eut pris contact avec l'Université de sa province. — Etaient-ce les « Pandectes « et les « Institutions 1 » qui refroidissaient son âme ardente? A l'entendre, il avait opté pour le droit, par tradition d'abord, puis « parce que point n'est « besoin pour cola d'une vocation spéciale ; il suffît d'un bon ci sens intact 2. » La médecine, à vrai dire, l'avait tenté 3. Mais la tradition, sans doute aussi les vœux paternels, l'emportèrent. Quoi qu'il en soit, il n'a jamais été positivement rebuté, comme d'autres, par ces études prosaïques ; elles lui ont, au contraire, souvent été « rafraîchissantes », en l'entraînant « du monde de l'imagination dans la sphère pratique de la pure raison 4 ». — La déception principale, celle que nous traduit le fameux « carnet jaune » retrouvé dans ses papiers, celle qui perce aussi çà et là dans ses œuvres 5, lui vient de l'existence même qu'il voit mener autour de lui. Comme le héros de son « Etatsrath », il est arrivé à Kiel le cœur rempli de joyeuses espérances. Il s'est fait de l'étudiant allemand une idée très haute : « un mélange de galanterie « chevaleresque ; de gaîté pleine d'abandon ; d'enthousiasme « pour sa libre situation ; d'esprit, de cœur et de goût pour « tout ce qui est beau 6 ». Qu'a-t-il trouvé ? Le type odieux du « Korpsstudent », tel qu'il a pu le coudoyer aux réunions du corps « Holsatia 7 » et comme il le stigmatisera dans son « Raugraf 8 » : insolent sans bravoure, bretteur, buveur,
*(1) Pietsch (Westerm.), p. 102, col. 2. -- St. suivait les cours de Falck (droit provincial), Burchardi (droit romain) et Délier (droit danois). (G. S., I, 131.)
(2) à Kuh, 21 août 73.
(3) A. Biesc, Lit. Echo, XVI, 7 (1« janv. 1914). — Cf. Dr. Hanssen, Medizinisches bei St., p. 45 (lettre de G. S.).
(4) à Kuh, ibid.
(5) Auf d. Univ. II, 128-129, 140-141, 147 et 149 et Etatsrath, VI, 212-213.
(6) G. S. (d'après un carnet de St.), I, 132.
(7) St. à Pietsch, 2 sept. 68 : P. s'est trompé dans son article (West - Monatsh., 1868) : St. n'a jamais fait partie du corps « Holsatia » ; il y fréquentait en quelque sorte comme « attaché » (habe mich nur dazu gehallen) et venait « de temps en temps » à la « Kneipe ».
(8) Auf d. Univ., II, 128-129.
voyant la vie comme au temps du « Faustrecht », coureur de filles, plus riche de dettes que d'argent, et faisant sans scrupule servir les faibles à la satisfaction de ses instincts 1. Ou encore, ces « Fùchse » ou ces « Haupthâhne » qui affichent, dans leurs habitudes et leur tenue, le mépris de la femme ; bruyants sans gaîté, par devoir ; qui prennent un air farouche pour demander un verre de bière et se pâment d'admiration devant un être cynique et vil comme le « Raugraf ». Ou alors l'étudiant trop studieux, le rat de bibliothèque, parcheminé, recroquevillé sur lui-même et stupide 2. Dans ce milieu, après le « Gatharineum » de Lubeck, où passait sur tous les fronts le grand souffle idéaliste, Storm eut, comme le narrateur de son « Etatsrath », la sensation de redescendre « de quelques degrés plus bas que le milieu qu'il venait de quitter. »
Malgré l'enchantement de Kiel, « la plus belle ville du beau Holstein 3 », il s'y sent, dans ce premier semestre, très seul. Au fameux carnet de cuir jaune 4 qui récèle ses poésies, il confie sa détresse morale : « comme je ressens douloureuse- « ment le manque d'un ami qui sente comme moi, qui puisse « comprendre l'accent et l'âme de ma poésie, et y répondre5 ! ». Puis, quelle tristesse de déambuler solitaire sur les promenades les plus animées, au milieu des belles Holstes ! Dès ce moment, Storm s'enthousiasme pour l'exquise route de « Dùsternbrook » qui longe le fjord, parsemée de villas « décorées, je dirais presque avec âme et imagination », et se représente dans l'une d'elles, par une tiède nuit d'été toute par1 fumée de fleurs, au chant du rossignol, une jeune fille belle et svelte, aux boucles brunes, aux lèvres suaves, dont le cœur ne bat que pour lui. « 0, rien qu'un baiser par cette fenêtre,
(1) Cf. G. S., I, 132.
(2) G. S., I, 133 (d'après un carnet de St.).
(3) Ibicl. — Souvenirs de Kiel dans : A. d. Univ., Spàte Rosen, et même : Im Nachbarhause links, VIII, 24.
(4) La reliure, dit P. Dùsel qui Ta vue, est en cuir jaune clair : sur la couverture, la date : 1826. (St. Gedenkb., p. 35). Sans doute est-ce le même carnet sur lequel St. inscrivait sa poésie du 17 juillet (août?) 1833. Il a été retrouvé dans lès papiers du peintre Albert Wagner.
« dans la nuit d'été aux parfums qui US ca.'liciil, et mou désir « silencieux et brûlant... 1 » : heureusement, le fragment s'arrête là. mais il est curieux à rapprocher 2 d'une lettre de la mémo époque, qui était adressée au jeune étudiant pa : son ami le peintre Wagner. Il est question d'une certaine « Leila », sans doute imaginaire, où, comme Chateaubriand, jeune homme dans sa « Sylphide », Storm incarnait toutes- ses nostalgies d'adolescent. « Leila, beau nom, je dirais même « presque : nom féerique ! — Je crois, raille doucement Wagner, « qu'à lui seul, ce nom-là suffirait à faire prendre feu et « Jlammes à ton imagination qui hante si volontiers le monde « enchanté. »
Par bonheur, les vacances étaient fréquentes. Avec quelle joie Storm se replongeait dans son cher Husum, retrouvait la vieille maison ancestrale, la bonne grand'mère Woldsen qui lui déroulait une véritable gazette familiale, les récits du père, les lectures en famille ! En même temps, il s'improvisait professeur —professeur un brin pédant : les langues(!) étaient enseignées à sa sœur Hélène, le chant à ses deux amies d'enfance, Dorothea et Friedrike Jensen, et pas toujours avec patience, disaient les victimes 3 ! On répétait des duos, des trios ; il ramenait la joie dans les vieux murs de la « Hohle Gasse ». — Puis venait le départ, pas toujours mélancolique, (à lire le récit de « Der Herr Etatsrath 4 ») ; on regagnait en bandes joyeuses 1' « Aima Mater »
Après ces deux premiers semestres d'essai à Kiel, Storm, à Pâques 1838, émigrait à l'Université de Berlin. Jamais, lui, l'ennemi né des grandes villes n'a aimé la capitale prussienne 5.
(1) G. S., I, 134. — Il paraît douteux que cette vague esquisse de jeune fille puisse s'appliquer à Berta v. Buchau.
(2) Comme le fait G. S., I, 134. — La lettre de Wagner (sur lequel nous n'avons rien pu savoir) est sans date.
(3) G. S., I, 135-136. V. le récit d'une amonn-tl.c ds St. à l'automne 1 <>" • ,|;u^ kit** <!'' SI. ;', <:uiM;ui/.e (fiancée), du 11 juin 44
(5) V. -Psyché, IV, 231 et « Weilmachtsabend », VIII, 214.
A en croire un, de ses confidents 1, il ne sut pas, comme l'avait fait Geibel, bénéficier des relations que lui eût permises ce séjour auprès d'étoiles inscrites très haut dans le firmament littéraire. « Autres hommes, autres cœurs ! Aucun ne me « donne un salut cordial. Envolés, jeux et plaisanteries ! « Envolés, plaisanteries et baisers ! », soupirait un quatrain inscrit dans le fameux « carnet jaune 2 ». Pourtant, au pre- . mier semestre du moins, les amitiés semblent moins lui avoir manqué qu'à ses débuts à Kiel ; il put se lier d'assez près avec Mantels, son ancien condisciple du « Catharineum 3 », et retrouver son fidèle Rose qui, entre temps, avait erré de Lubeck à Berlin, de Berlin à Baie, de Baie à Dresde et enfin de Dresde à Berlin.. Mais la grande ville, leurs études différentes ou quelque autre cause contribuèrent-elles à séparer le Télémaque de Lubeck de son ancien Mentor ? Ou nous manque-t-il simplement la preuve que l'influence de « Magister Wanst » se soit prolongée sur Storm à cette période ? Ces trois semestres, à distance, font l'effet d'avoir été assez ternes. Une représentation de Faust, avec Seidelmann dans Méphisto 4 ; un voyage à Dresde, aux'vacances d'automne de 1838, avec cinq autres compatriotes 5 et où pendant quatre semaines, les jeunes gens arpentèrent la ville, visitant les musées, applaudissant le soir, au théâtre, de remarquables acteurs (entre autres Tichatscheck et Mme Schrôder-Devrient); des promenades à la campagne, dans le Spreewald 6 dont il goûtait le charme frais et reposant, ou à quelque île de la Havel 7 avec Mantels, Delius, Rose et quelques dames, — voilà les seules impressions durables rapportées par Storm de cette deuxième période d'études.
(1) Pietsch, art cit. p. 102. col. 2.
(2) Cit. p. G. S., I, 136, et signé : « H.-W. St. » « 30 Mârz 1839 » . (Dusel, Gedenkb., p. 38).
(4) C'est elle qui donna lieu à la brochure de Rose précédemment citée.
(5) Pietsch, ibid. (ne donne pas leurs noms).
(6) On trouve comme une résonnance de ces impressions du Spreewald dans Psyché, IV, 236-237.
(7) Pietsch croit : Pichelsberg ou Schildhorn. • ■■•■■■■ • . ;> .
Pourtant, il réfléchit, il cherche sa voie. — Le « carnet jaune » nous apporte, daté de « Berlin, lev août 39 », un feuillet 1, fragment i>»iul être d'une lettre à Wagner, sur lequel le poète a consigné une sorte de profession de foi à propos de l'Art. On y retrouve du Schiller plus ou moins digéré. « L'épouse de l'artiste', c'est l'Art (die Kunst) ; épouse plus « fidèle et plus belle que celles des hommes en général. Elle u raccompagne de jour et reposera près de lui, la nuit, en « veillant sur ses rêves. Son regard reflétera la joie de l'arec tiste, qui séchera ses pleurs contre son sein ; elle priera « avec lui. elle le conduira à la connaissance de Dieu. Et, « -lorsqu'il sera mûr pour des contemplations plus hautes, elle « fermera d'une main complaisante ses yeux fatigués. — Puis « elle ira avec lui et elle ne l'abandonnera pas devant le trône « du Dieu justicier. »
« Mais l'artiste doit prendre garde à ne pas vouloir race baisser sa céleste compagne au rang de simple servante de a ses sens ! C'est uniquement dans une étreinte chaste ei:. « immatérielle qu'il engendrera avec elle d'immortels ence fants. »
A la suite, comme ce plaque commémorative de joies goûtées en commun », une description humoristique, où l'on voit tout un personnel théâtral : régisseur, acteurs et machinistes, aller et venir avant la représentation. Parmi eux, Niebuhr, le camarade de Lubeck, costumé en meunier. Les personnages s'interpellent, dans une courte scène ; après quoi, l'un d'eux, Kulm, lit le programme de la séance du 23 février (selon toute vraisemblance, 1839) : deux comédies : « Der Stellvertreter » (1 acte) et ce Der reisende Student «vaudeville en 2 actes. Dans la première, Storm tient un rôle de ' ce soupirant incorrigible » ; dans le vaudeville, il figure comme ce Ingenieurlieutenant », avec la mention : « 1er ténor ». Niebuhr est en meunier, ec comme l'an passé » ; quant à Rose, il joue, en travesti, l'unique rôle de femme dans la seconde pièce, tout en étant chargé, entre temps, sous le titre de ce Heçr Direktor Rose », de ec faire l'orage dans les coulisses. » Wagner
(1) F. Dûsel, op. cit. p. 35.
a brossé les décors ; Storm, en sa qualité de régisseur pour l'opéra, s'avoue l'auteur d'un lied chanté au 1er 'acte. « Dans « ce qui précède, mon cher Wagner, conclut Storm, vous « retrouverez dans une certaine mesure notre joyeuse vie. « d'alors »
Encloses dans le même carnet de cuir jaune, écrites sur des feuilles volantes dont le verso s'adorne souvent de dessins d'Albert Wagner, huit poésies ont été récemment retrouvées 1, datées (affirme l'auteur de la trouvaille) de la période berlinoise de Storm. Outre qu'elles traitent toutes d'un amour malheureux, certains détails, — le titre de « Lockenkôpfchcn » donné pour la seconde fois, des allusions 2 aux contes de fées narrés par l'amant à sa bien-aimée, — permettent de les considérer presqu'à coup sûr comme inspirées par Berta. — Dès cette soirée de Noël 1836 où il- la connut et l'aima, il « avait, dit-il, projeté de s'attacher cette enfant par l'esprit 3. C'est-à-dire que, sitôt rentré au « Gatharineum » et pendant les années qui suivirent, il s'occupa de recueillir et composer des contes, malheureusement perdus, collectionna des Volkslieder, des devinettes ; il joignait à ses envois des lettres. « Il y a quelque chose d'enivrant pour moi, écrit-il en mars » 1838, à Thérèse Rowbhl 4, à savoir lu par des âmes crédules « d'enfant ce que j'ai conçu et rédigé dans mes heures les « plus innocentes. Berta est la seule enfant à qui je puisse « me communiquer de cette façon. » Le 15 mars de cette même année, Berta, pour remercier, envoie sa première lettre à Storm. On se revoit à Pâques 1838 5 et régulièrement aux mêmes dates pendant trois ans 6.
Quelle fut la nature de ces relations, les huit pièces du
(1) F. Dûsel, op. cil. p. 38-44.
(2) G. S., I, 149-151. Cf. la pièce « Ihr sind meine Liedcr gewidmet » Dûsel, p. 44). •
(3) St. à Mme Scherff (1841). G. S., I, 149.
• (4) Mère adoptive de Berta, orpheline de mère et ayant son père à l'étranger. La lettre est une copie, non datée (G. S., I, 148).
(6) G. S. (Communication orale).
itnct jaune » vonl nous le dire. — « Auf Wiedertehen1 » la première, est datée par l'auteur lui-même, de KieJ. Elle inaugure, chez lui, le motif eulminant de son ceuvre ultérieure : cehu de l'universelle caducité. « Au revoir », mot trompeur, mot douloureux ! Il n'est de vrai revoir qu'avec la mort. — Les adieux de « Mein 'Talisman 2 » se l'ont (sans doute après les vacances de Pâques) par une tempête où spectre- et sorcières dansent leur ronde sabbatique sur le mode, mal imité, d' « Erlkônig » ; mais comment le juvénile cavalier craindrait-il les suppôts du diable, lui qui a un ange dans le cœur ? — Revenu dans sa résidence d'exil (déjà, nous avons cité une strophe de cet « In der Fremde», écrit en arrivant à Berlin, sur le thème étudiantesque « André Stâdtchen, andre Madchen »), il éprouve, dans la nature immuable et impassible 3, une cuisante mélancolie que seule, la nuit apaise en ramenant vers son eœur les douces images. Souvenirs : une promenade nocturne sous la charmille* parfumée : pour remercier son poète des vers qu'il lui susurre à mi-voix, les « vers légers » composés pour elle, la fillette aux boucles nouées d'un ruban blanc le couronne d'une guirlande de fleurs de tilleul. Fugitive illusion; ivresse comparable à celle du buveur ! La suave apparition, au moment où les lèvres de l'amant veulent l'atteindre, se dérobe, s'évanouit... — Autre « Vision » : tandis que tout dort4, elle songe à l'absent, et lui, de son côté, veille, perdu dans le même rêve. — Le rythme, le vocabulaire gœthéens dont n'a pu se dégager encore l'auteur de toutes ces piécettes, on les retrouve plus encore dans ce deuxième « Lockenkopféhen 5 », tableau du poète tenant la fillette sur ses genoux et lui chantant une de
(1) Dûsel, p. 38. Parue dans 1' « Album des Boudoirs », pr. 1840, 2e vol., p. 102. Datées également en manuscrit de Kicl, et même de 1837, les « Kranzwinden », publ. par le Volkskalender de Biernalzki pour 1846, p. 11. (Deux enfants, en tressant des guirlandes, ont entrelacé leurs cœurs ; les guirlandes fanent, mais les cœurs restent joints).
(2) Dûsel, p. 38. La pièce est datée : 31 mars.
(3) Motif qui persistera chez Storm. Cf. la fin d' « Ein Fest auf Iladerslevhuus ».
(4) Dûsel, 10.
(5) Jbid., 41.
ces légendes qu'elle affectionne. Fond et forme, tout évoque, en cette histoire d'enfant étouffé par une nixe, « Erlkônig » et « Der Fischer ». Et, aux boucles brunes qui s'effraient de ces horreurs, le soupirant" explique : C'est toi la nixe, et moi, je suis le pauvre enfant pâle, et tu m'as quasiment broyé le cœur. — Veine gœthéenne encore, style poétique et attirail cabalistique du « Faust » et des ballades, dans la ronde infernale menée, en cette nuit de Walpurgis, (Walpurgisnacht 1 ») par la gent sorcière autour de la bien-aimée qu'à l'aube, le diable a prise pour femme. — Cette guirlande de nouvelles fleurettes, assemblée, c'est probable, pour une insensible, Storm la termine par une manière d'épître dédicatoire, en quatrains 2. Y reparaissent les allusions à ces récits d'un symbolisme transparent, où le jeune étudiant se donnait comme le chevalier libérateur de l'infante royale, enchaînée sous la garde d'un dragon. Si peu qu'ils vaillent, qu'ils s'envolent, ces contes, ces rimes, vers la princesse délivrée à qui ils appartiennent à jamais !
A côté de ces vols d'essai tentés par une Muse encore novice et alourdie par des souvenirs trop précis et des conventions désuètes, il faudrait mentionner, comme datée du printemps 1839 3, une assez plate imitation de Uhland, *dont Storm vient, à Lubeck, de découvrir les « Frûhlingslieder » : le titre ? — « Friihlingsankunfi 4 ». Mais passons sur ces premiers coup d'aile encore maladroits. Comment le débutant ne progresserait-il pas, dévoré de cette passion pour la poésie qui lui faisait alors, (il le raconte 5 près de 30 ans plus tard) darder, des regards d'envie vers les maisons habitées par tel ou tel prince du Parnasse contemporain !
Le troisième et dernier stade, à Kiel, le plus long, il est
(1) Dûsel, 43. •
(2) « Ihr sind meine Lieder gewidmet », Dûsel, 44.
(3) Lichtenstein. Prog. cit., 20.
(4) Texte donné par Herrmann, W., Th. St. Lyrik, 1911, p. 4041
(5) à Hans, 17 janv. 68.
vrai : quatre années pleines, de la St-Michel 1839 à la St-Michel 1842, a déterminé bien autrement sa destinée de poètes Et avant tout, Storm a eu la fortune de rencontrer sur sa
roule deux compatriotes, deux amis, qui l'ont empêché de se consumer dans les stériles ardeurs, les imprécises aspirations de son premier séjour : les frères Theodor et Tycho Mommsen l. Et, .de cette rencontre, un livre est issu, où, bien qu'il ait été publié après leur sortie de l'Université2, ils ont cristallisé le principal de leur existence commune.
De leur vie d'étudiant) d'abord. Du « Korpsleben », ils ne prirent que ce qui leur plût . Les deux Mommsen étaient affiliés au corps « Albertina », dont les membres étaient les ennemis jurés de 1' « Holsatia'» où fréquentait Storm 3 ? Ils s'en moquaient bien ! Ferrailler, boire pour boire, obéir militairement à des camarades qu'ils sentaient inférieurs, ce n'est point là leur fait. Ce qu'ils adoptent de la mentalité étudiantesque, c'est la joie surtout, joie de se sentir libre, joie d'être jeune et de n'avoir à mettre chapeau bas devant rien ni personne. « Nous sommes les chanceliers de l'époque qui vient », s'écrient-ils avec une charmante impertinence, quand on leur prône, par exemple, le respect de la vieillesse 4. La famille ne trouve pas toujours grâce devant leur rire, et un vieil oncle, qui n'a pas de ventre et dont les jambes sont
(1) Nés tous deux à Garding (Eiderstedt), Theodor le 30 nov. 1817, Tycho le 23 mai 1819. Sur les autres amitiés nouées par Storm à ce moment, v. Br. an die Br., p. 67.
(2) « Das Liederbuch dreier Freunde. Theodor Mommsen. Theodor Storm. Tycho Mommsen. Kiel 1843. Sehwersche Buchhandlung. » C'est en juillet 43 (H. Ludo Moritz, Th. Mommsen, p. 16) que Te plan du recueil fut fixé, la publication décidée, à l'occasion d'une, visite de St. à Altona. Schwers était alors le libraire d'avant-garde de la région, et n'avait consenti à imprimer le livre qu'aux frais des auteurs et sous la condition qu'ils ne resteraient pas anonymes. Le « Liederbuch », qui se vendit très peu, fut passé au pilon vers 1880, sur le désir exprès de Tycho Mommsen, qui T'estimait compromettant. Il est devenu presque introuvable. Cf. Eckardt, Zeitsch. f. Biicherfr. N; F., I, 2, 1909, et H. L. Moritz, 16, op. cit.
(4) Liederb. Die Jungen, 74.
longues comme des fuseaux, est caricaturé d'importance 1. Ils se raillent des Philistins 2, « les pieux bourgeois », qui ne connaissent que Je jour et ignorent la nuit, la nuit où rôdent les êtres fantastiques, la nuit lunaire où l'on va, guitare en main, donner des aubades à quelque belie endormie3. Leurs amours sont joyeuses, aussi joyeuses* qu'éphémères : qu'on courtise quelque exotique aux yeux de feu, aux boucles noires, perle orientale échouée dans le grand port baltique 4, ou quelque blonde Holste de terroir, les trois amis courent de l'une à l'autre, grappillant les baisers là où ils se trouvent, n'épargnant même pas de leurs plaisajiteries un peu rudes leurs bien-aimées d'un jour 5. Celles-ci, il est vrai sont si peu fidèles 6 ! On s'en console d'ailleurs assez facilement, avec un vin généreux, dégusté dans quelque vieille cave qui fait regretter le vieux Kiel, si pittoresque, qui disparaît ; et l'on trinque joyeusement, aux cris de : « vivat Kiel 1 »
— « Solide oder nicht, wie es eben fiel 7 ». Car on est trois en une seule âme et l'amitié console de tout 8, et toujours le troisième compagnon met les deux autres dans la confidence de ses amours 9.
Storm habite, vers la fin du séjour du moins 10,îavec Theodor Monimsen. Dans leur chambre, il y a un piano11, et il ne chôme guère. On fait beaucoup de musique, vocale surtout. Par prédilection, on chante des « Volkslieder ». En plus des causes qui ont rapproché Storm et ses deux « pays » : attachement profond à leur commune petite patrie, passion
[ (1) Liederb. Zum 9. September, 140.
(2) Mâhrchen, L. 52.
(3) Fiedellieder, L. 47.
(4) Lasst sie mir im Frieden, L. 104. — Weihnachtsabend, L. 14. — das Hohelied, L. 29.— das Harfenmâdchen, L. 130 (S. W., VIII, 297).
(5) «Pater, peccavi », L. 138.
(6) Préf. du Livre II, L. 96.
(7) Hâusliche Angelegenheiten, L. 161.
(8) An die Freundc, L. 39. (S. W., VIII, 291.)
(9) Préf. du Livre II, L. 96.
(10) L. Pietsch, arl. cil. p. 104: col. 1.
(11) A. v. Hagen-Mûller, dle Militair-Musikerzeitung, 19 sept 97. Cf. Erinn. an M or., VIII, 172.
fervente « l * - la poésie; rayonnement déjà réel de la personnalité de îhèodor Mommsen * qui est dès ce moment, «un enthousiaste connaissent de Gœthe2 » et, humainement parlant, une valeur, il faut aussi compter celle-<ji : un goût semblable des poésies, musiques et légendes populaires *, Il est
fort probable que. dès ce moment, le culte dévotieilx du terroir natal, et principalement de son passé, de son histoire, les poussent à collectionner tous les contes et récits locaux qu'ils peuvent rassembler. Pendant leur dernière année d'études, ils ont lié partie avec un autre Ditmarse, Karl MûllcnhoiT, philologue 4, et, sans doute*, dès Kiel, les quatre étudiants ont projeté de grouper en un recueil leur moisson de dictons et anecdotes populaires 5.
Insensibles, comme on l'a remarqué6, à la formidable marée philosophique qui envahit l'Allemagne au moment même de leur rencontre 7, les trois jeunes gens se réfugient avec délices sur les rades paisibles de La poésie. Les « Gedichte » d'Eichendorff viennent de paraître (1837) ; celles de Môrike les ont suivies à un an de distance (1838) ; Heine, dont Storm a eu la révélation à Lubeck, donne en 1840-41 ses « Zeitgediehte ». Theodor Mommsen fait profiter Storm de sa connaissance profonde, de Gœthe. Tous ces grands lyriques sont lus, dégustés avec amour ; d'autres aussi, de moindre valeur : ceux-là, les trois amis renforcés par Klander, Meisterlin, Liibker, Koopmann, les abîment impitoyablement : « impertinente petite troupe, écrira Storm 8, qui aimait à disséquer et était portée à ne laisser debout que-le moins possible. » Entre
(1) Cf. St. à Keller, 18 mai 81.
(2) St. à Pietsch, 2 sept. G8.
-• (3) « Unsre Sagen » (Th. M.), L. 13. — « Unsre Mahrchen » (d°), L. 13.
(4) Né le 8 nov. 1818 à Marne (Ditmarsie du Sud).
(5) G. S., I, 142, place dans la « dernière année d'études » l'appel lancé aux amis des Légendes locales : nous discuterons plus loin ce témoignage. En tous cas, la recherche commence dès Kiel, scmble-t-il.
(6) Er. Schmidt, allg. dte Biogr., vol. 3G.
(7) 1841 est sous ce rapport une date capitale, puisque c'est l'année où paraît : « Das Wesen des Christenthums », de L. Feuerbach.
(8) Erinn. an M or., VIII, 170.
soi, d'ailleurs, on n'est pas plus tendre 1; et, ici comme pour Rose, Storm avouait plus tard 2 qu'il devait aux Mommsen d'avoir appris à supporter la critique, même très acerbe.
Rose lui-même est quelquefois des leurs. L'inconstant et chimérique « Magister Antonius Wanst » a commencé sa vie de nomade : à Berlin, il a fait un voyage à Paris, puis s'est fixé, pour peu de temps, comme étudiant à Bâle, où, sans argent, il a grandement souffert. A l'automne 1839, en même temps que Storm arrivait à Kiel, il s'en est allé devenir, à Munich, le centre d'un cénacle de jeunes artistes et de savants. (Il a toujours* eu un talent naturel pour grouper les intelligences autour de lui.) Mais, là encore, la question d'argent l'a obligé à réintégrer Lubeck 3. C'est là que Storm va le voir ; Rose lui rend sa visite, et arrive, bien entendu avec un manuscrit sous le bras. Dans une auberge, parmi les hêtraies qui surplombent le fjord bleu, Rose lit à Storm et aux Mommsen son conte « Das Sonnenkind », où l'humour sert de gangue à des symboles philosophiques. C'est pour, ce conte que l'auteur, bien qu'ayant publié à Pâques 1839 un volume de poésies, demande à Geibel et à Storm de vouloir bien lui écrire quelques lieder indispensables à son récit. Et c'est ainsi que Storm composa ses premiers « Fiedellieder 4 ».
. . . Dans les papiers de Storm, un « troisième » cahier a été retrouvé 5, de trente pages, au début duquel on lit entre autres cette indication : « Ces vers datent de l'époque où j'étais étudiant, après mon retour de Berlin à Kiel. Husum, 18/1 1870. Th. St. » Au dire d'un témoin qui les a vues 6, ces pièces sont, pour la plupart, des ariettes d'une,, au plus deux stro-
(1) Cf. les impitoyables critiques que Tycho inscrira, plus tard, en marge d' « Immensee ».
(3) Litzmann, 55-56. Cf. E. Schârer, arl. cit., 34-70.
(4) Préf. des « Neue Fiedellieder », S. W., VIII, 305 -306. Sur un lied (mélodie et peut-être paroles) composé par St. pour un conte de Rose paru en 1844, v. art. de L. Hirschberg dans Dûsel, Gedenkb., p. 148-151.
(5) Lichtenstein, Prog. 14, rappelle le « troisième manuscrit ».
(6) Licht., ibid.
pheéi qui traitent, en variations diverses, le thème de la passien non payée de retour. Figuraient peut-être dans ee recueil les quelques pièces publiées par V « Europa 1 » entre 1840 et 18 12, <vt qu'il l'a ni placer ici.
C'est bien Berta, celle fois encore, qui paraît les avoir inspirées. La « Heimat » vers laquelle;, comme la mouette, le cœur du poète s'envole à tire-d'aile, n'est-elle pas plutôt Hambourg que Husum 2 ? Quoi qu'il en soit, ce «nom de bienaimée qui a supplanté, sur l'anneau d'or que porte le poète et dans son cœur, les neuf autres qui y étaient graves, ce nom qui, dorénavant, est imprimé en lui à jamais, c'est bien, si-nible-t-il .celui de la jeune fille rencontrée chez les Scherfï. « Goldricpel 3 » transpose, à la Heine, l'idylle dans le décor romantique et médiéval: l'amant porte le harnois du féal chevalier, court sus au nain affreux, délivre au prix de son sang la dame de ses pensées, et, blessé, se réveille dans les bras et sous le sourire de la gente damoiselle. — Si « Auf Wiedersehen » disait, par la voix de la jeune fille qui supplie son ami de rester, le déchirement des séparations, « Morgenivanderung », au contraire, célèbre l'enthousiasme des départs matinaux vers la bien-aimée, quand tout dort encore, y compris la bien-aimée qui rêve l'arrivée de son ami et le trouve en effet devant elle en ouvrant les yeux. « Hùben driïben », sous un titre môrikéen 4, et avec la forme impersonnelle (In seinem Garten wandelt er allein..., etc.) chère à Heine, anticipe, à la Heine, sur l'avenir et présente en un diptyque, d'une part l'amant délaissé, soupirant, malgré les roses et le ciel bleu, après le passé qui a défleuri, et, d'autre
(1) « Europa, « Chronik der Gebildeten Welt, herausg. v. A. Lewald » : 1840 « Album des Boudoirs », au 2e vol. : « Gedichte. v. Th. Storm : Im Goldo, im Ilcrzen. Die Môwe und mein Herz.» Au 3e:' « Auf Wiedersehen ». — En 1841 (« Lyrischcs Album») : au 1er vol. « Goldricpel » ; au 3e, « Morgenwanderung », « Hûben, druben ». — - En 1842 («Lyr. Alb.»), : 1er vol. « Repos d'amour ». — St. a signé, de tout son nom, chacune de ces poésies, et daté les 4 dernières de « Kiel ». La dernière (avec variantes), L. 128, la seconde moitié de « Hûben » (Was fehlt dir, Muttcr ?) L. 124.
(2) Cf. « Liegt eine Zeit zuruck. » L. 89.
(3 ) Composé, dit Licht. (Prog. 25) avant octobre 1840. (4) V. Mûr, I, 133 : « Zwei Liebchen », refrain.
part — dans une première version * la jeune femme jouissant, insouciante, du présent et se défendant contre les retours offensifs du passé, — dans un second texte, au contraire, cette même jeune femme à qui des larmes montent aux yeux tandis que le passé monte à son cœur, — « Repos d'amour » revient au présent. Dans la pièce précédente transparaissaient déjà d'essentiels motifs stormiens; ici se dessine la haine du jour mauvais-, d'où l'on se réfugie dans "le crépuscule endormeur. Ardemment, le poète demande l'ivresse consolatrice aux yeux, aux lèvres de la bien-aimée : qu'elle lui donne toute son âme, toute sa joie et toutes ses larmes !
Nous croyons devoir mentionner ici, comme vraisemblablement inspirées par Berta, deux pièces conservées, avec d'autres, dans un carnet manuscrit, par Mlle Emmy Ruchmann, de Hambourg 2. « Nach frohen Stunden », c'est encore le souvenir d'un bonheur défunt qui, néanmoins, s'épanouira toujours en son âme comme une rose éternelle et restera, dans le doute comme dans le danger, une précieuse certitude. La pièce est intéressante, parce qu'elle nous montre le poète, malgré ses assertions, très peu sûr de L'avenir ; mal fixé quant aux sentiments de celle qu'il aime, et tout entier tourné vers le passé, le passé qui, « lui seul », reste éternellement fidèle ! — «Abends» laisse déjà pressentir le quatrain qui, plus tard portera ce même titre 3 ; par le décor : jardin lunaire où chante la grive, où rêve. la rose inclinée sur sa tige, — ; par le désir aussi des lèvres de la bien-aimée* qui, dans un demi-rêve comme la fleur, se berce dans ses bras. Le poète, lui, s'identifie, sans grande originalité, au papillon : malgré la nuit, il s'approche doucement de la rose-mousse endormie et, oublieux de soi et de ses ailes étincelantes, puise à même le calice humide de rosée, l'exquis, le reposant amour 4.
Ouelques vers contemporains des précédents ont été ex--
(1) Herrmann, 42. La lre version est de 1841, la 2e. de 43.
(2) Exhumées par Duscl, Gedenkbuch, 45-46.
(4) Noter la fermeté plus grande du style et du rythme dans cette dernière pièce, l'art déjà plus souple déjouer avec un double refrain.
humés d«6 papiers de Btortti l. Ils sont, éelos dans la ville môme de Berta, à Hambourg,* le 28 octobre 1840 au matin 2. Etait-ce nu jour de désespérance, où le poète voulait jeter au feu les Lieder écrits pour Berta, « Heurs desséchées qui ne portent pas de fruits ? » Ou ces lieder s'adressaient-ils à d'autres bien-aimées (celles-là dont parle « ïm Golde, im Herzcn ») et qui doivent céder la place à la reine nouvelle? .
Dans le « Liederbuch » (où « Repos d'amour »*et une moitié de « Hùben, drùben » ont été admises, nous suivrons plus facilement encore, comme le poète nous y invite, le « fil rouge » qui court à travers la traîne 3 des pièces stormiennes, en grande majorité poésies d'amour. Le caractère de l'idylle, tel qu'il nous apparaissait dans « Goldriepel » se confirme dans les trois strophes de « Damendienst ». Storm voulait être le page de cette petite princesse, le seul et le premier qui portât sa traine 4. Il est très fier d'elle, mais pas mal jaloux aussi : fier d'avoir été le seul qu'elle ait distingué dans la tourbe des prétendants 5, fier de la voir porter à son corsage les œillets qu'il a cueillis pour elle le matin 6, mais jaloux aussi, très jaloux. « Tu m'as embrassé sans amour, Dieu te le pardonne 7 ! » Berta dit avoir pensé à lui pendant la nuit ; l'a-t-elle fait de jour aussi8? Qu'elle l'avoue: elle a déjà embrassé un autre homme 9 I Mais sait-elle seulement ce que c'est qu'un baiser 10 ? Et c'est toute une savante arithmé-
(1) «Ail moine Lieder will ich», publiés par K. Franzos, dte Dichtg., vol. V, 1er oct. 88, p. 28.
(2) C'est St lui-même qui précise ainsi
(3) « Vierzeilen », n° 8. L., 91.
(4) L. 129, S. W., VIU, 293. Cf. lettre de St. de 1841, cit. p. G. S., I,
(5) >< Das Mâdchen mit den hellen Augen », L. 81. S. W., VIII, 290, (Titre du L. : « Wundorbar ! » ) dcp. 1852.
(G) « Ieh wand ein Slraussleiir ». L. 108 (actuellement S. W., VIII , 108 : « Nelkcn » depuis les « Gedichte » de 1852.).
(7) « Und weisst du », L. 120, S. W., VIII, 297 (Vierzeilen).
(8) « Wena einsam du », L. 8G. (S. W., VIII, 301 : « Frage », dcp. 1852).
(9) « Gesteh's ! » L. 127.
(10) « Du weisst doch...». L. 72. S. W. « Vierzeilen », 297.
tique de l'amour ; on évalue, on pèse les baisers : ceux qu'on donne aux parents sont aux baisers d'amour comme un verre d'eau à un verre de Tokay x ; on additionne : 2 yeux + 2 yeux = des regards, et 2 lèvres + 2 lèvres = des baisers 2 ! Tantôt, de son exil, il envoie vers elle une berceuse nostalgique3; tantôt, tout à l'ivresse de la sentir présente 4, il se grise, dans le silence du crépuscule, aux regards de ses yeux de fée.
A s'en rapporter à la poésie « Zum Weichnachten 5 », Storm continuait, à cette époque, ses envois de contes 6 ; ainsi Berta reçut le conte de Schneewittchen (pour lequel Storm a une particulière dilection), de Hans Bârlein qui tue le chevalier géant et épouse la fille du roi, du brave garçon qui s'accroche en guise de col pastoral une meule autour du cou 7.
Storm, de plus en plus, s'enflamme. En 1841,, il engage une correspondance avec la mère adoptive de Berta, pour causer sérieusement et préparer un mariage 8. Th. Rowohl, qui connaissait sa pupille, ne se montre pas encourageante ; l'attitude même de Berta, qui semble s'amuser de cette situation plus qu'elle ne la prend au sérieux, ne fait guère illusion à Storm. De bonne heure, il entrevoit qu'il perdra ce cœur qui ne se donne pas. « Tu es si jeune ! lui dit-il 9 ; on t'appelle « une enfant : si tu m'aimes, à peine le sais-tu toi-même. Tu « m'oublieras, moi et ces heures-ci, et quand tu lèveras les « yeux et que je serai disparu, cela te fera l'effet d'un rêve « d'une nuit... » Un rêve, tout amour est-il autre chose ? lui a-t-elle jamais été fidèle? Et combien cela durera-t-il 10 ? Parfois, il s'humilie, il implore, tombe aux pieds de 1' « exquise enfant virginale » : « Absous-moi ! je suis gravement cou-
(1 ) « Was ist ein Kuss ? » L. 120.
(2) « Rechenstunde ». L. 83, S. W., VIII, 301.
(3) « Horst du ? » L. 86.
(4) « Dâmmerstunde », L. 89, S. W., 301.
(7) G. S., I, 151. — Cf. Matth., XVIII, 6; Marc, IX, 41 ; Luc, XVII, 1.
(9) « Du bist so jung », L. 83. G. S., I, 156.
(10) « Traumliebchen ». L. 125.
« pable, et toi, tu es pure comme sont les anges ; je m'ef- « fondre à 1 es pieds, ô charmante et virginale enfant.1! » Mais vite reviennent les spectres d'amour et de mort, en face du rossignol le chai huant, qui ulule dans la nuit sa plainte funèbre 2.
Cet état indécis, cette situation fausse exaspèrent le jeune étudiant. 11 veut brusquer les choses. Il débarque à Hambourg 3, voit Berta à l'église, et, là même, s'imaginant qu'elle n'a d'yeux que pour lui, lui écrit pour obtenir d'elle un verdict. Il joint à sa lettre, comme preuve de ses sentiments, les poésies que Berta lui a inspirées 4 et, parmi celles-ci, les deux pièces : « Leb'wohl 5 » et « Und blieVdein Auge... 6 ». D'un sûr instinct, son cœur pressent le refus ; oui, c'était bien un rêve ! Qu'elle aille son chemin, heureuse avec un autre 7. Mais, en dépit de tout, comme elle a grandi en quelque sorte dans sa tendresse, elle est et reste « son enfant », celle que Dieu lui a donnée et qui sera éternellement sienne 8. — En effet, Berta ne l'a pas compris ; elle le repousse. « Des nuages là-haut dans « le ciel, dans mon cœur un profond chagrin ! le soleil s'en i est allé avant même que le soir n'arrive 9. » Il est un mendiant, qui cherche à toutes les portes son paradis perdu 10 et il voudrait qu'elle fût, elle, l'enfant abandonnée, et lui, le fils du roi qui la recueillerait n. En vain;il a essayé d'ironiser 12, dérailler, cette fois, l'absence de prétendants autour de celle
(l)w« Vierzeilen », n° 5, L. 90-91.
(2) « Kâuzlein », L. 35, S. W., VIII, 290.
(7) Comparer la poésie et les termes de la lettre cit. p. G. S. au bas de I, 155. — Sur la triste fin de Berta, v. G. S., I, 155-156. Cf. le quatrain inédiUcit. p. G. S., I, 157,
(8) Même motif dans « Vierzeilen », L. 90 (n° 2\
(9) « Vierzeilen », L. 90-91, n° 7.
(10) « Vierzeilen », n° 6.
(11) « Bettlerliebe », L. 124, S. W., VIII, 296.
(12) « Sie brach ein Reis », L. 108 (S. W. « Myrthen », VIII, 292 depuis 1852.)
qui l'a dédaigné : « l'amour, conclut-il 1, est une berceuse ; « il t'endort suavement, mais à peine sommeilles-tu, que la « chanson se tait, et tu te réveilles, tout seul. » — Jamais, malgré les instances de Thérèse Rowohl, Storm ne consentit à repasser le seuil de cette maison où il avait connu des heures si douces et si amères 2.
Le « Liederbuch dreier Freunde » a eu beau ne voir le jour qu'une fois ses auteurs partis de Kiel : il n'en est pas moins, à tous égards, comme une sorte de journal de ces quatre années 8 ; c'est donc ici qu'il faut en rendre compte.
Ce qui a décidé les trois amis à lancer leurs vers dans le public ? C'est qu'ils estiment urgent de réagir contre la décomposition de la poésie allemande, à une époque qui est pourtant une époque vivante et demande des vers 4. Môrike est muet, Chamisso est mort. Le genre Eichendorff pâlit, qui peint « bleu* sur bleu » et mêle « dans son kaléidoscope les ros- « signols et les paons. » Les « Hafis », les « Ghaselen » pieuvent, car tout le monde versifie, et à l'orientale : « Arabe devient la poésie, arabe ou tropicale 5 ». Il éclôt des œuvres superflues, comme le « Faust » de Lenau 6 ; ou alors, c'est ui> déluge de poésies politiques 7 :
« Das heisst man Liederthaten8. »
Nos trois auteurs s'adressent au jeune public, non pas aux gens du métier ni aux grincheux. Et, délibérément, ils veu-
(1) « Vrerzeilen », n° 4. — D° S. W., VIII, 297.
(2) G. S., I, 155. Cf. les confidences de St. à sa fiancée, le 21 mai 1844 (Br. an d. Braut, p. 16-17).
(3) St. parle (an die Braut, p. 28). d'un Tagebuch (malheureusement perdu) qu'il aurait tenu régulièrement, du 5 août 1837 au 26 septembre 1839.
(4) « Exodus »>, I, 165 et II, 167.
(5) Rûckert a publié sa « Weisheit des Brahmanen », de 1836 à 1839, Freiligrath ses « Gedichte », en 1838.
(6) Paru en 1835.
(7) Pour ne citer que les œuvres de premier' plan : 1840-41, Heine « Zeitgedichte » ; 1841 : H. v. Fallersleben « Unpolitische Lieder », Herwegh « Gedichte eines Lebendigen » ; 1842 : Dingelstedt « Lieder eines KosmopQl. Nachtwâchters », Strachwitz « Lieder eines Erwachendendeu », 1843 : Kinkel « Gedichte », Jul. Mosen « Gedichte ».
(8) « Exodus », III, 168.
lent rompre avec le romantisme, ses clairs de lune « à sortir de sa peau » :
« Wie seid ihr, Dichtêr und Cesell'n, verblichen mit den
« Jahren ' ! >> Leurs poésies, constamment, partiront d'un fait biographique certain : poésies sur commande, jamais *, mais toujours « poésies de circonstance ? » (au sens de Gœthe et de Heine). Elles seront très simples, et non pas à double entente : foin des « pirouettes poétiques « ! » Dilettantes, ils ne sont aux gages de personne ; sont-ils pour cela des bousilleurs ? Certes, on ne trouve point leur nom dans 1' « Almanach des Muses » et ee n'est pas Cotta qui les imprime. En revanche, ils ne fabriquent pas les vers à la grosse, et, derrière eux, ils ne traînent nulle clique «. Ce qu'ils souhaitent, c'est ouvrir au public une fenêtre par où on puisse les voir, en famille boire ou pleurer ; s'ils pouvaient initier Je lecteur à leurs Jolies audaces qui voudraient chanter à la fois le grand et •e petit, le tout et le rien, le trivial.et le sacré, le sérieux et la farce, et marcher la tête en bas ! - Mais hélas ! jamais les mots, les mots pâlis, ne donneront l'idée de leurs joviales plaisanteries, en compagnie des jeunes filles occupées à tresser les guirlandes multicolores qu'ils garnissaient de leurs vers Les festons ont fané : les chants seuls subsistent «
Juvénile et fringant programme : jusqu'à quel point les dogmes en seront-ils observés? Au seuil du livre ' le trio d'auteurs, par réaction contre le formidable courant contemporain, proclamait son ferme propos de tenir la politique au ban de ses préoccupations. Ils se gaussaient de Freiligrath ■ ils le représentaient s'injuriant avec Herwegh avant le com-
() Ibid.
, (2) « Wie man's anfangt », 105.
(3) Avant-propos du Livre III, L. 135.
(4) « Exodus », II, 167.
(5) « Exodus », I, 165.
(6) Avant-propos, L. 153.
^ (7) Cf. le sonnot-préface do Th. Mommsen, et avanfpropos au Livre
bat 1, et allaient même jusqu'à déclarer irréalisable une poésie guerrière :
« Wenn Schwerter klirren, sind es nicht Gedichte 2. » Mais le tourbillon les entraînait malgré eux. Dans ce Anno 1841 3 », la politique laisse pointer l'oreille, et Th. Mommsen déclame, à propos d'une visite au Kyffhâuser, les espoirs unitaires de l'Allemagne. Herwegh, qui incarne cette poésie d'actualité, est, malgré la pièce « F. F. u. G. H. 4 », loué pour avoir su adapter ses opinions à sa poésie5 et donné, nouveau Tyrtée, nouvel Orphée, une voix claironnante à la misère du peuple, sans avoir craint le fracas de l'incendie : qu'il reprenne sa courageuse croisade 6 !
Tout ainsi, ils Sont, quoi qu'ils en aient, romantiques. A part la légende frisonne sur le thème du meurtre fratricide et l'éloge des légendes et contes holstes dans deux poésies qui se suivent (« Unsere Sagen, unsere Mahrchen1 '»), toute la mythologie populaire du recueil, les « Alraune8 », les Elfes 9, les Ondines, les Kobolds 10, est encore traitée suivant les procédés romantiques n. Cette mythologie « géologique » qui chante les entrailles mêmes de la terre 12, n'est-ce pas la même qu'ont instaurée Tieck dans son « Runenberg » et Novalis, l'élève de la « Bergakademie » de Freiberg ? — Disposer une poésie sur une double page, au long d'un dessin représentant une ogive, n'est-ce point, cela aussi, du romantisme tout pur 13 ? — Theodor Mommsen aura beau nous confier que les
(1) « F. F. und G. H. », 143.
(2) Ibid.
(5) « Exodus », III, 168.
(6) « Georg Herwegh », 158.
(8) « Johannisabend », 5.
(9) « Oberon 1 u 2 », 143-144. Cf. Thronwechsel, Wisst ihr noch, 37. Tannkônig, 28 (S. W., VIII, 278).
(10) « Am 18. Mai 1842, p. 146, 149, 152.
(11) Comme d'ailleurs « Goldriepel », précédemment cité.]
(12) Herrmann, op. cil., 26-27.
(13) « Die Kapelle und die Hôhle », 72-73.
trois premiers volumes d'Eichendorff sont un « livre mort », qui l'a désenchanté1: le décor, le paysage, les motifs, la langue même de ce « livre mort » passent tout entier chez lui, et plus encore chez Storm 2. Les bohémiennes que nous voyons défiler xhez eux, sont les sœurs de celles qui peuplent les « Gedichte » et « Dichter und ihre Gesellen. » Les joyeux comparses qui voyagent à l'aventure sans savoir où ils gîteront 1" soir et, sur les places, font chanter leurs violons devant les belles silencieuses et émues, ces musiciens, qui, lestés d'un verre de bon vin, et quelques écus en poche, repartent dans l'inconnu à la recherche de nouvelles chansons, cette alouette qui seule tire-lire encore dans le silence de la nuit lunaire, ce sont aussi bien les « Fiedelliedcr » de Storm que les «Wanderlieder » eichendorffiens 3, ou le « Taugenichts » ou, dans les « Dichter und ihre Gesellen », Fortunat donneur d'aubades. Les amants déçus et oubliés se consolent dans le vin 4. Il n'est pas jusqu'à l'expression et au rythme qui ne rappellent, à tout instant, ceux d'Eichendorfï. Eux-mêmes, les romantiques étrangers laissent une trace chez Theodor Mommsen. Byron, dans trois pièces 5, lui a fourni l'inspiration. Il y a dans l'âme des jeunes étudiants la même dualité qui se retrouve chez tant de leurs contemporains. Comme Heine, comme Georg Buchner, comme Freiligrath, comme Immermann 6, ils cherchent à secouer le harnois romantique. Mais ce qu'ils brûlent, ils ne cessent, malgré tout, de l'adorer ; et leurs thèmes, leurs accents, leurs mots, sont ceux-là mêmes des prédécesseurs dont ils se sentent les prisonniers.
(1) « Eichendorff Bd. 1-4 », 160.
(2) V. dans Herrmann, 32-33 l'indication de quelques-uns de ces emprunts. — Cf. encore la 2e moitié de « Tannkônig » et la fin de la « Lorelei »d' Eichendorff : cf. le silence interrompu par un léger bruissement, chez les deux poètes.
(3) L. 47 — Y ajouter : « Gutc Nacht », L. 46 (Cf S. W. VIII, 307, 310 et 311).
(4) Cf. Eichend. « Verlorne Liebe » et L. « Im Keller », 40.
(5) « My boat is on the shore », 45 ; « And thou are dead as young and fair », 1 1 3 ; « Fare thee well und if for ever ». 1 1 7.
(6) Herrmann, 24-25.
Pis encore avec Heine. Wienbarg *, rendant compte du « Liederbuch dreierFreunde», dira de Th. Mommsen «qu'il « lui arrive dans une strophe toute heinéenne de se déclarer « contre Heine et de herwéghiser dans une poésie à Georg « Herwegh. » Les deux frères haussent sur le pavois non seulement le poète du « Buch der Lieder », — • ils ne l'approchent que tremblants, — -mais Vhomme encore 2. Toute l'époque a jeté des pierres sur son blason ; n'empêche qu'elle le copie. Et Th. Mommsen, quoiqu'il demande que Dieu 3 veuille le préserver de celui dont il a porté naguère le baudrier et dont il fut l'ami, reste, lui et ses deux collaborateurs, son satellite. C'est, chez Storm surtout, l'amour amer et sans espoir qui se console par le persifflage 4 : c'est aussi le motif courant de la bien-aimée vue au bras d'un autre 5 ; c'est la jalousie qui mord au cœur le poète violemment épris d'une amante trop jeune pour le comprendre5;, c'est l'amante qui apparaît en rêve pour couvrir de baisers le chanteur et disparaître au réveil 7. L'ironie heinéenne saupoudre tout cela. Les brocards réapparaissent ici, dont on crible le Philistin 8, le prêtre 9, les prétendants malheureux 10. De Heine aussi le décor : le chevalier et sa dame u, le page et sa reine ia, le dia-
(1) Lit. u, Krit. Blâtter der Bôrsenhalle. Hamburg. 1843. N° 148, p. 1164-67.
(2) « Exodus », I, 165. St. lui-même, dans l'exemplaire que possédait Er. Schmidt, avait inscrit à ce passage une note au crayon, renvoyant aux vers admiratifs du quatrain «H. H. » (p. 164).
(4) « Vierzeilen », 90 ; « Gesteh's », 127 ; « Du weisst doch, 72 » ; « Herbstnachmittag, » 132.
(5) « Liebeslaunen », 84 (Junge Liebe, S. W., VIII, 300). « Und blieb'dein Auge, » 94.
(6) « Was weisst du », 120. ; « Vierzeilen », 90-91, etc., etc..
(7) «Traumliebchen», 125. (Cf. Heine, Traumbilder, n0» 6 et 9 d'Elster).
(8) « Mâhrchen », 125. — « Wunderbar ! », 81 .
(9) « Ghasele », 156.
(10) « Wunderbar! », 81.
(11) « Ritter und Dame », 121 — « Damendienst », 129 (Peyn, Diss. 40, signale dans cette dernière une réminiscence de Atta Troll, II, 401).
(12) « Damendienst ».
ble *, les causeries avec des jeunes filles, le soir au crépuscule 2, ou l'entretien d'amour au clair de lune3. Souvent aussi, une relation établie entre l'ouvrage que lit un personnage et la situa! ion présente 4. La forme elle-même 5. exempte de pathos, le ton de « Volkslied », presque de la conversation, les effets comiques tirés d'expressions familières, de mots français germanisés 6, ou dans le genre : « Doktor ! sind Sie des Teufels ? », l'abondance-des épithètes composées 7, tout cela indique des mémoires imprégnées du « Buch der Liedor », dont le titre même semble avoir fourni le leur aux trois jeunes poètes. Gomme chez Heine, leur vers est simple, à enjambements fréquents ; souvent, le temps faible final est fortement marqué ou même, porte l'accent 8. Enfin la rime (Ile-même, non seulement par son alternance, mais sa qualité propre 9, sonne souvent comme la rime heinéenne.
Le recueil porte encore la trace d'autres lectures 10. — Lectures de Goethe : ainsi la pièce : « die Herrgoilskinder u » porte, fond et forme 12, l'empreinte très nette du monologue par où débute le « Satyros » ; et on a pu rapprocher 13 « Weihnachtsabend » de la « Ballade vom Vertriebenen Grafen » gœthéenne. La pièce : « Die Jungen 14» et le refrain de « Kàuz-
(1) « Die Kapello und die Hôhle », 72.
(2) « Herbstnachmittag », 132.
(3) «Ritter und Dame », >° 2, 121 (Cf . Don Ramiro, Heimkehr, 141 — cit. par F. Krûger, art. cit. 379).
(4) « Das Hohelied », 29, et dernière strophe de « Zum Weihnachten »,
(5) Herrmann, 28 suiv.
(6) « Die Kapelle und die Hôhle », 72.
(7) Herrm., 30. (V. p. ex. : « Gesteh's », 127).
(8) Ibid.
(9) « Traumliebchen », 125, « Vierzeilen », 90-91.
(10) L'influence antique se trouve chez le seul Th. Mommsen (« Aeneas und die Penaten », 162 ; « Hellenika », 162 Cf. « Die Alten », 74).