VU
une troupe de gamins L'escorte, un après-midi, jusqu'au « Brautloeh », la marc profonde où, trottinant et légèrement comique 1, il court noyer son désespoir.
Heureusement, « la jeunesse s'est chargée de lui 2». A peine repêché, Basch apprend la rumeur, bientôt confirmée : son Fritz revient, et le bouvreuil aussi, rapporté par Magdalena 3 qui ressuscitera, unie à Fritz, la rose fraîche de jadis 4.
L'idylle plébéienne, « Abseits » et « Ein stiller Musikant » l'avaient dessinée partiellement, « Pôle Poppenspaler » l'avait déroulée tout au long. Storm ne craint pas de s'y réessayer, en décrivant les heurs et malheurs d'un petit artisan avec les même minutie qu'il mettait, tout à l'heure, à ressusciter l'existence orageuse des puissants de la terre au temps du Minrïesang ou à l'époque du « Polackenkrieg ». Il s'agit de prouver que, dans ces « murs étroits », les mêmes drames — vus simplement avec une optique autre — se vivent comme dans les châteaux ; que s'y ressentent des émotions non moins intenses, non moins belles, non moins graves. Petites joies, qui sont souvent de grands bonheurs ; menus ennuis qui sont souvent des chagrins immenses ; rinfiniment petit dans l'infuiiment grand, et l'iu Uniment grand dans l' infiniment petit (cela, très hollandais) : la vie se présente pareille sous les toits, et souvent, chei les grands de la terre aussi, des causes futiles, comme ici la lettre qu'on reçoit ou qu'on attend, une visite, la concurrence d'un voisin, la perte d'un oiseau favori, ou tout simplement le temps qu'il fait 5, peuvent être génératrices de félicités ou déchaîner des catastrophes, qui retentissent dan s ces modestes existences pour le moins aussi profondément que les coups du destin (ou ces mêmes « causes futiles ») dans la vie des paissants du monde.
(1) Note accentuée par l'apparition homérique de Mamsell Terebinthe, le « squelette sautillant », brandissant d'avance le linceul du tonnelier, VII, 52.
(3 St. à E. S., 3 mars 80 : il a amélioré la se. entre Fritz et Magdalena, à partir de : « Am 2. Tage, als der junge Mann seine Kiste ausgepackt. »
(5) VII, 43- H : la chaleur d'août contribue grandement à déprimer Daniel Basch.
Strictement fidèle à l'ordre de succession historique, Storm établit la « chronique » de la tonnellerie Basch, chronique où, comme dans le drame grec, comme dans la vie surtout, alternent l'idylle et l'élégie, le tragique et la comédie. Où plus exactement, devant nous se joue, soigneusement jalonné 1, un drame héroï-comique : l'existence de Maître Basch, patron-tonnelier, existence semblable à tant d'autres ! Summum de la crise : la perte du bouvreuil, dernière relique de bonheur ; l'essai de suicide. Puis, comme dans toute fable dramatique, un revirement, une « péripétie », annoncée déjà par la légère note burlesque qui égale la scène de suicide. Mais non pas, comme si souvent, un brusque renversement de la situation. Pas de coup de tonnerre soudain d'où sortira « ex machina » Fritz Basch, sauveur attendu, prévu ; point de récit, nous claironnant, sur le mode épique (à la troisième personne) : « l'enfant prodigue est de retour ! » Graduellement et non sans peine, 1' « Ich-Erzâhler », le poète (ainsi reconstituait-il Grieshuus) démêlera, sous les propos équivoques d'un voisin, l'heureuse évolution de la destinée : évolution bien incomplète encore, puisque c'est le père, maintenant, qui peut-être va trépasser. Et, même lui guéri 2, et le petit drame 3 réorienté définitivement vers l'idylle par où il avait débuté, il n'est chez Storm, comme dans la vie, de roses sans épines, et celle que le tonnelier avait peinte au fronton de sa porte, de son vivant au moins, n'y refleurira plus jamais.
Par ainsi, Storm pense éviter le larmoyant. N'y tombe-t-il pas quelquefois? 11 y a encore bien du douceâtre dans la scène, jolie par ailleurs, où léchant du bouvreuil ramène Basch à la santé ; et sans doute le bouvreuil sort-il de la même volière que le chardonneret d' « Eekenhof » ; et sans doute aussi le récit mélodramatique de 1' « assassinat » de Fritz Basch rappelle-t-il un peu trop les « aventures américaines » que narraient à l'épo-
(1) « So mochtea wohl etwa 5 Jahre... » — « Allmâhlich war die Zeit vergangen ... » — « So waren ein paar Jahre vergangen ...»
(2) « Dieu lui fera sûrement grâce », avait annoncé le narrateur, VII, 55.
(3) Scène de drame, et toute semblable aux « reconnaissances » de la grande tragédie, que celle où s'éclaircit l'énigme de la lettre (VII, 62-63).
que, les romans à l'usage des écoliers. 11 resl e beaucoup de sentiment alite bourgeoise dans tout cela, il y subsiste beaucoup de déjà vu »> à côté de choses neuves, fines et parfois puissant es. La modes! e idylle, la double idylle, celle du père et celle du ûls — toute traversée du souille de la nature 1f s'enrichit aussi de personnages inédits : à côté des Basch, Kirch déraidis, humanisés, à côté de Salome et Tcrebinthe issues réciproquement de la même veine que Brigitte, sœur de Carsten, et la cantal riee Katharina, amie du « silencieux musicien », voici un groupe original : le « Collaborator » en us, livresque, martyrisé par ses élèves et dérouté par leur calme subit, son fils, (Tiberius, naturellement !) l'enfant sournois aux yeux bigles, et sa fillette Lenchen, à qui l'auteur a prodigué toute la fraîcheur qu'il avait refusée au reste de la famille. — Par là, encore « Bôtjer Basch » représente quelque chose d'autre et quelque chose de plus que, par exemple, « Pôle Poppenspàler » ou « Carsten Curator. »
Le manuscrit avait été envoyé à la « Deutsche Jugend , dans les derniers jours de février 86. De sa vie à ce moment Storm fait, au journaliste Heinrich Kruse 2, un tableau extrêmement vivant. Il esquisse, en passant, la silhouette de ses quatre filles encore non mariées : Lucie « une jeune « fille presque belle », 25 ans, « celle de 23 ans, au vieux nom « démodé d'Elsabe », Gertrud qui a coûté la vie à sa mère, et Dodo, dont les 17 ans sont « la joie de toute la maison, dont « la tête, les mains, et le gosier sont infatigables, et qui ne fait
(1 ) Un vol de cigognes et l'éclosion des groseilles accompagnent la lune de miel du tonnelier VII, 10.-11, la floraison des crocus les obsèques de Salome, 34, un gazouillis de mésange l'entrée de Lenchen, 56, le parfum du réséda la dernière causerie avec Maître Basch.
(2) Lett. du 24 fév. 86. — Né en 1815, Kruse, rédacteur depuis 1854 à la « Kolnische Ztg. » en était devenu le rédacteur en chef et représenta le journal à Berlin jusqu'à sa 70e année (il vécut 16 ans encore à Bùckeburg). C'est de lui que Bismarck aurait dit, en 70 : « Kruse ist mir ein Armeekorps wert ! » Ami de Geibel et de Curtius, il composa une « Sophonisbe » (drame) et des « Teegeschichten » en hexamètres. (Comm. de M. Werner Kruse).
« qu'un corps et qu'une âme avec sa sœur Gertrud ». Puis il ajoute :
« L'hiver se passe pour nous tout à fait gentiment ici; il yasuffisam- « ment de gens à fréquenter, surtout à Hanerau qui n'est qu'à dix mi- « nutes : la famille de l'ancien député Wachs, le grand pensionnat Mann- « hardt (la dame, nièce de Livingstone), trois médecins ; au village de « Hademarschen, le pasteur, la famille d'un frère plus jeune que moi, « marchand de bois, dont une fille est excellente pianiste. Nous avons « tous les quinze jours Club 1 ; presque chez tous, les pièces sont spa- « cieuses et belles : ma fille et ma nièce jouent à 4 mains, en perfection; « on lit pendant une petite demi-heure ; dernièrement, chez nous, (on « allume alors les lustres dans les trois pièces qui communiquent) trois « jeunes personnes ont joué excellement une petite farce : Bei Wasser und « Brod. Au prochain « Club », on inaugurera une superbe « Kartoffel- « komôdie» (c'est ce que je connaisse plus grotesqueetde plus fantastique « en son genre 2 ). A chaque Noël, nous avons comme hôte mon fils de « Varel : cinq kilos de musique à quatre mains, Hàndel, Bach, « Schubert, etc. le précèdent ; quand il s'en va, le 5 janvier, la famille se « disperse pour trois semaines, sauf les deux servantes qui restent là. « Ma femme et moi, avec un ou deux ou trois enfants, allons à Husum, « où nous partageons notre temps entre la famille du Landrat, le comte « Reventlow, et mon plus jeune frère le très occupé Dr. en médecine « Emil Storm. Cette fois-ci, nous n'avions qu'Elsabe avec nous ; les trois « autres étaient chez des parents à Kiel.
« Puis, l'envie de travailler recommence à me prendre, ma maison « aussi, chaude et confortable, m'invite, et, au premier étage, mon cabi. « net de travail rempli de livres, indiciblement agréable avec ses échap- « pées exquises, à des milles et des milles vers le Sud-Est et le Nord-Est « sur des champs coupés de haies, et sur des forêts qui s'allongent der- « rière d'autres forêts. Là, j'ai du travail à ma suffisance : bientôt va me « reprendre, je l'espère, mon grand jardin, lui aussi 3 . . . »
(1) La fondation de ce Club est mentionnée dès le 18 nov. 81, à Karl.
(2) H. Brentano (Th. St. als Familienvater, Niedersachsen, XIV, 94- 96 col. 2) donne la recette de ce divertissement qui, au dire de Mlle G. S., procurait au poète une joie d'enfant : « Devant l'ouverture d'une « porte on tendait un drap blanc: sur ce fond se déroulait, comme dans « un guignol, la comédie terrible de « Jaromir et Casimir ». On enfilait au « bout de l'index la pomme de terre qui figurait la tête de l'acteur, et on « s'entourait la main de chiffons multicolores, où l'on découpait deux « trous pour les bras, constitués par le pouce et le majeur. »
(3) Mêmes détails — moins abondants — dans lett. à E. S. du 28 mars 86.
L'hiver finit, et Storm est toujours — il réemploie, ici L'expression heinéenne qu'il aime tant — « gesanglos und beklommen * ». Sa santé est passable. L'antique légende qui se passe derrière les digues et déjà s'est « agitée » en lui 2, persiste à assiéger son imagination, mais c'est un « lourd bloc à rouler », et, dès la mi-novembre 3, il a remis cette besogne à l'année nouvelle. Malgré son désir d'attaquer le sujet, il ne s'en sent pas la force. Il faudrait réussir : la légende est si bien du terroir ! Puis, impossible de se procurer pour l'instant les renseignements dont il a besoin 4.
Plus tyrannique que jamais, l'obsession de la mort, de la décomposition et du néant universels domine sa vie. A Erich Schmidt qui a perdu son père, il écrit 5 :
« Il m'arrive souvent, en ce moment, de me sentir pris de terreur à la « pensée que nous surgissons de la poussière, que, pour la plupart, nous « devenons bons et grands jusqu'à mériter la vénération, ou beaux à ravir, « pour ensuite nous flétrir, pourrir et finalement redisparaître dans la « poussière sans laisser le moindre vestige. Et quand je lis : « Beschattet « von der Pappelweide », ou : « Blûhe, liebes Veilchen, das ich selbst « erzog 6 », ou tout ce qu'ils ont écrit de charmant, et qu'après, je reviens « à la surface et tends l'oreille vers ceux qui jadis ont vécu si tranquilles « ou si bruyants, si béats ou si révoltés, je frissonne devant l'immense « silence qui, maintenant, plane là-bas. »
Pour se distraire, le poète voyage. Le traditionnel pèlerinage à Husum a inauguré l'année : puis il est allé, à deux reprises, à Kiel, voir sa fille Lucie encore en traitement 7. Aux derniers jours de mars, il a dessein de partir, en mai, « quand
(1) AE. S.,30 mars 86.
(2) V. lettr à E. S. du 3 fév. 85.
(3) A E. S., 18 nov. 85.
(4) Au m., 30 mars 86.
(5) 24 janv. 86.
(6) Cf. «V. neuf u. ehedem » III, 160.
(7) A E. S., 5 févr. et 28 mars 86.
la nature sera toute pleine de verdure fraîche », installer à Weimar sa fille Elsabe, qui va y commencer des études de piano au Conservatoire. Il en profitera pour revoir son « cher Erich », pour assister aux séances de la « Gœthe- Gesellschaft » (car il en est membre), et pour tâcher de rencontrer certaines personnalités à qui il voudrait bien être présenté i. — Le 30 mai 2, le rêve a été réalisé, Storm est de retour et, réinstallé à son cher foyer, savoure, mieux encore qu'au moment même, l'arrière-goût « agréable et plaisant » de ses impressions; Ils ont repris, Erich Schmidt et lui, les bonnes causeries de Wùrtzburg, et, si des étrangers souvent les ont séparés, s'ils n'ont pas traité dans leurs entretiens de sujets bien profonds, du moins ont-ils vécu beaucoup ensemble. Le jeune directeur du « Gœthe-Archiv » a conduit le poète à la cour, et, comme celui-ci le raconte à Petersen, peuple et prince l'ont accueilli « comme s'il était quelque chose 3. » Mais, une lettre de Hademarschen lui ayant annoncé que le premier rossignol avait chanté dans son jardin, il n'y tint plus, et reprit le chemin du bercail 4.
Il ne rentra pas directement. Après une halte à Iéna, il s'arrêta trois jours à Gotha, trois à Erfurt au château du comte Gotter, deux à Cassel, d'où il se rendit « par une route splendide, à travers de sombres montagnes boisées », à Heiligenstadt, puis enfin à Hambourg. Le 30 mai au soir, il regagnait son chez-soi, et, en arrivant à sa villa, apercevant Frau Do qui l'attendait dans le jardin, il sauta comme un jeune homme par-dessus le fossé de la route et enjamba sa haie, pour être
(1) Au m., 3 et 28 mars 86.
(2) Au m., 2 juin 86. — Cf. G. S., II, 225.
(3) G. S., II, 224 {sans dale). A 25 ans de distance, E. S., qui avait l'esprit caustique, s'amusait à évoquer le poète s'indignant, de sa voix fluette, devant « Son Altesse Royale » qui attendait évidemment autre chose, de ce qu' « Aquis submersus » n'ait pas encore épuisé sa première édition, alors que tant de médiocres tiraient à des milliers et des milliers d'exemplaires. — De son côté, P. Schlenther (Berl. Tagebl., 14 déc. 1911, n° 636) s'égaye rétrospectivement aux dépens du « Dichterpapa » chaperonnant sa fille,voûté et un peu lamentable.
(4) G. S., ib. 225.
plus vite dans les bras de la femme aimée *. Trois jours plus lard, il écrivait à Er. Schmidt : ■« Aussi beau que mou jardin « en ce moment . le. parc de Weimar ne l'est tout de même pas. « Dieu merci, le rossignol chante encore dans nos sapins : « d'ailleurs, si j'étais rossignol, je chanterais en ce moment. »
De ces étapes de retour, celle qui lui avait laissé le plus plaisant souvenir, c'avait été l'arrêt à Gotha, chez l'avoué Jacob', petit-fils de son ancien maître de Lubeck, Friedrich Jacob. Dans sa maison bâtie à la romaine, confortable et luxueuse, Jacob réunissait la plus aimable des familles, au témoignage du poète qui y apprécie particulièrement la mère, alerte et spirituelle, et cinq filles (la plus âgée avait 16 ans), « toutes brunes, l'une surtout, avec des yeux et des traits incomparables ». On lui ménagea le plus délicat régal qu'il pût souhaiter : lire ses « Spàte Rosen » devant huit jeunes filles, «"pour la plupart jolies à croquer ». Et après les « Rosen », il lui fallut réciter de ses poésies : et il eut la douce joie de constater que plusieurs de ses charmantes auditrices les connaissaient déjà de près. « A les voir écouter, silencieuses, et indice nant vers moi leurs têtes gracieuses, principalement la belle, « chaste, modeste et virginale petite L . . . , avec les plus beaux « yeux, — oui, je le crois vraiment, — que j'aie jamais vus, je « buvais véritablement le nectar de la jeunesse à ces jeunes « lèvres et dans ces regards de contes de fées . . . Mais je ne me « suis pas noyé dans ces yeux dangereux, puisque me voilà « dans la joie du chez moi, assis devant ma fidèle fenêtre du « Nord-Est 2 ! »
Vient l'été, et Storm jouit mieux que jamais de sa villa, au milieu des arbres et des champs, sans un être humain, sans une maison qui s'interpose entre lui et la libre nature 3. Un petitfils lui est enfin né, à Toftlund, et on l'a appelé du nom de Hans-Adolf, qui enchante son grand-père par ce qu'il a de « grand-ducal 4 ». La belle saison a amené son flot habituel de
(1) A E. S., 2 juin : cf. G. S., ibid. (d'après un « Tagebuch » de St.).
(2) A E. S., lett. cil.
(3) Au m., 8 juillet 86.
(4) Ib. On se rappelle que son premier petit-fils n'avait pas vécu.
visiteurs : Lisbeth et sa petite fille, un des cousins Scherff de Hambourg, la tante Lotte, femme d'Emil, « une femme exquise », ajoute le poète, et Karl, « notre délicieux Karl », débarqué avec un ballot de musique et sa pipe haute de 6 pieds. Hândel,Bach, Beethoven, ont été joués et rejoués, et, comme toujours, avec le « stiller Musikant », un souffle nouveau est venu rafraîchir la maison 1.
Si agité que soit son « home » en ce mois de juillet, Storm n'en commence pas moins le « Schimmelreiter » (auquel il donne pour la première fois son titre). Il a dû entreprendre « toutes sortes d'études à cet effet ». Parallèlement, il s'occupe à rassembler les éléments d'un historique concernant la famille de sa femme : il mettra en train cet essai généalogique l'hiver, pas avant : telle est son intention 2.
C'est alors qu'intervient Emil Franzos. Franzos lance, à ce moment, une nouvelle revue (« Deutsche Dichtung ») et, dans une invite « charmante et pressante », supplie le poète de lui accorder « quelque chose de lyrique et de poétique », et — sa photographie 3. Pour une nouveauté en prose, Storm a commencé par se récuser : le 5 juillet, en envoyant à la jeune rédaction, avec son portrait, deux élégies écrites vingt ans auparavant4, il a pris prétexte des délais trop courts qu'on lui laissait. « Chacune de mes nouvelles me coûte, en travail, les matinées, « de 7 heures 1/2 à 1 heure ou 1 heure 1/2, pendant quatre à a cinq, ou cinq à six mois 5 ! » Toutefois, comme il a abattu sa « Konservatoriums-Geschichte 6 » en six semaines environ, peut-être pourra-t-il en user de même avec un sujet qu'il a en tête. — Quelques jours auparavant, Tante Lotte, leur aimable visiteuse, lui a raconté la mort lamentable d'un ouvrier ivrogne de Husum, qu'avait épousé en secondes noces
(1) ib.
(2) Ib.
(3) Ib. et 16 sept. 86.
(4) « Constanze », VIII, 314-315. Parues dans « Dte Dichtg. « vol. 1, 133 et II, 14.
(5) Pour cela et ce qui suit, v. E. Franzos, « Z. Erinn. an Th. St. », Dte Dichtg. vol. 5, p. 27 suiv.
(6) « Es waren 2 Kônigskinder. »
la veuve de l'avocat Beecau. L'homme, sorti un soir pour voler des pommes de terre dans un champ, était tombé au fond d'un puits où, plusieurs jours après, on avait retrouvé son cadavre *. — Il n'en avait pas fallu davantage : le lendemain, à son lever, Storm avait son histoire toute charpentée dans la tête, et, laissant là le « Schimmelreiter », avant môme que Franzos n'eût répondu à sa première lettre, il lui mandait qu'il « avait quelque chose sur le feu pour lui », et dont il espérait un succès ; d'emblée, il lui communiquait un titre provisoire : « Der Brunnen 2 ». Il espérait encore, le 14, être au point à la fin du mois ; mais, dès le 22, il voyait, non sa'ns inquiétude, l'œuvre s'allonger sous ses doigts. Dans les premiers jours d'août, il envoyait à Franzos, faute de mieux, la première partie, sans avoir réussi à trouver un titre convenable. « Le reste, ajoutait-il, n'existe encore que dans mon cerveau : mais j'espère fermement être à même de vous l'expédier dans une quinzaine ». Pour la première fois de sa vie, il mettait à l'impression un travail encore inachevé en manuscrit 3 ! A son corps défendant, d'ailleurs. Il n'en est que plus inquiet sur la valeur de [son envoi : que la rédaction n'hésite pas, en cas d'insuffisance, à le lui retourner. Pendant que la première moitié est sous les presses, il travaille, avec acharnement, à la seconde. Le 16 septembre, pas avant, il peut annoncer à E. Schmidt que «demain, il aura fini». Le 21, la deuxième moitié part à l'adresse d'Emil Franzos 4, avec une profusion d'excuses : l'élaboration s'est prolongée au-delà de ses calculs, parce qu'il tenait à épuiser, autant que possible, les différents motifs d'un sujet riche. Sous le titre hoffmannesque de « Ein Doppelgànger 5» , la nouvelle ouvrait, en place d'honneur, le
(1 ) Comm. G. S. — Cf. A. Biese, Das Metaphorische ... 21 .
(2) Franzos, loc. cil. et St. à E. S., 8 juillet 86. — Franzos admire la conscience littéraire et l'obligeance du vieillard, qui se multipliait pour aider, malgré des honoraires médiocres, une publication qui défendait la bonne poésie.
(3) Mêmes lettres.
(4) A E. S., 22 sept. 86. Dans une lett. à Elsabe, du 23 sept., St. dit : « J'y ai travaillé jusqu'à hier ».
(5) St. à plusieurs reprises, trouve ce titre « un peu guindé ». (A Esm. 19 mai 87, à E. S., 24 mai 87.) — La nouv. parut dans « Dte Dichtg ». I, 1 ,
premier numéro de la « Deutsche Dichtung. »
En justifiant auprès de Franzos le retard apporté à la livraison de l'œuvre promise, Storm insistait aussi sur le mal qu'il avait eu, « avec cette épouvantable façon de travailler », à se défendre contre« le raisonnement »( c.à. d.la dissertation sociologique), auquel, moins que jamais, il voulait accorder droit d'entrée dans la poésie épique (en l'espèce, la nouvelle), et qui ne s'était peut-être que trop insinué déjà dans le « Doppelgânger 1. » — En fait, rien ne ressemble moins à un manifeste ou à un traité que ce drame de la misère sociale entre 1840 et 1850 (pour ne pas dire : en 80). Il est cependant permis d'y voir, avec Wedde 2, une protestation franche et nullement édulcorée contre une société qui laisse rouler à l'abîme des forces populaires nobles et précieuses, contre un christianisme pharisaïque qui condamne à la faim l'homme, le frère resté au bas de la hiérarchie sociale. John que la société repousse, c'est, continue Wedde, le prolétaire d'aujourd'hui, mauvais d'appa- • rence seulement et parce qu'il est exaspéré, victime du dédain des bourgeois et de leur hypocrisie morale. Mais cette protestation n'est pas découragée : au fond s'y affirme et s'y réalise l'espoir en une heureuse transformation des choses. — Franzos 3, combattant cette thèse, dénie au roman — car c'en est bien un encore — toute tendance « sociale ». Si l'action a été reculée jusqu'aux abords de 1840, c'est justement, dit-il, parce que, vers 1880, les conditions d'existence faites au prolétariat allemand s'étaient beaucoup améliorées. — Mais tout le passé du poète : actes, écrits, correspondance, n'est-il pas là pour donner raison à Wedde ? Cette vie de « ceux qu'on appelle
1886). Pour les rectif. apportées par St. à ses premières épreuv'es, avant l'impression, v. Franzos, loc.cil. — Entre cette première version et les S. W., rien que de légères modifie, de mots, puis, V, 194, la question du menuisier mise au style direct, plus l'addition du récit de John, jusqu'à : « Da richtete der elende Mann sich auf », alors que le texte primitif portait simplement :« John verschwieg ihm nichts. »
(1) A Franzos, loc. cil.
(2) Op. cil. 26-27.
(3) Dte Dichtg., 15 déc. 88, « Schriften ûb. Th. St. »
les petit es gens l, » qui a l oujours ému et captivé Storm depuis la vieille Marthe, cel te \ te sur Laquelle les préoccupations de l'époque" ramenaient l'ail cul ion, c'est vers elle qu'il se tourne derechef; après « Bôtjer Basch ». Ici par exemple, la psychologie exact e et bienveillante de ces oœurs simples, impulsifs dans le bien comme dans le mal. de ces humbles naïfs comme l'enfant, comme lui donnant et s»; donnant sans réfléchir, grégaires dans leurs façons d'agir alors que souvent aristocrates d'âme, ne va plus fournir matière à Tin récit paisible, et légèrement humoristique : c'est la tragédie qui va se jouer : après celle des nobles sires d'Eekenhof, Grièshuus, Hadcrslcvhuus et autres lieux, ou des bourgeois de « Carsten », « Renate », « Der Herr Etatsrath », « Schweigen » et tant d'autres, celle des réprouvés, celle des parias, celle des miséreux, qui ne savent jamais si et où ils découvriront, le lendemain, gîte et pâture.
A l'effet de ne pas assombrir le récit dès le seuil, une longue introduction 3, à double étage comme dans « Grieshuus», nous arrête sur l'union sansnuages où a trouvérefugeet bonheur, à l'ombre de la forêt maternelle, parfumée, vibrante de chants d'oiseaux, la fille de l'ancien repris de justice, mariée au fdsdes « bourgeois » qui l'ont élevée. Dès le seuil, les compensations posthumes : ainsi commençait « Im Brauerhause».
(1) V, 163. Cf. le titre donné par St. à Tédit. séparée (avec «B. Basch») : « Bei kleinen Leuten ». Cf. aussi W. Riehl, chez qui apparaissentau premier plan, non plus des princes, mais des humbles, comme représentant la véritable humanité.
(2) Message impérial du 17 nov. 1881 ; promulgation de la loi sur l'assurance contre les accidents (déposée par Bismarck au « Bundesrat » le 15 janv. 81, elle est complétée en 85, 86 et 87, après avoir été promulguée le 6 juillet 84) ; promulgation de la loi sur l'assurance en cas de maladie, le 15 juin 83.
(3) Dans cette scène qui se passe dans la région d'Iéna, St. se sert de ses récents souvenirs, au retour de Weimar. Bracher; 79,.observe que c'est ici la seule occasion où St., à rencontre de Heyse qui abuse de cette « ficelle », imagine une rencontre à l'auberge, pour nous introduire dans le récit (V, 153). (Très adroitement, il se sert de l'hôtelier pour donner juste les premiers détails indispensables). On peut ajouter qu'en passant de la banale auberge au pavillon forestier, nous allons nous rapprocher du
« Comme dans une demi-vision » kleistienne \ maintenant, la vie de John Hansen se déroule, si rude, si poignante, par rapport au calme solennel et doux de cette nuit d'été. Pas plus que pour aucun des récents personnages stormiens, on ne peut prononcer le mot de « culpabilité » au sujet de ce disgracié, victime de mille petites fatalités : tempérament actif, inoccupé 2, rencontre d'un vaurien qui l'entraîne à un mauvais coup 3, absence de tout « motif» susceptible d'écourter sa détention, terreur du bourgeois pour l'individu qui sort de prison ; et ce n'est que le commencement 4. — Funeste également, cette place qu'il finit par obtenir. Du puits mauvais 5 d'où il l'arrache, John attire dans ses bras Hanna, la jeune travailleuse qu'il dévorait du regard : dès lors, sous la caresse du bonheur, son cœur a fondu"; l'homme dangereux est redevenu un enfant 6 ; une palissade interdit désormais l'accès du puits. Répit provisoire : John a beau travailler à corps perdu, le soleil n'entre pas dans son étroite chaumière 7. Que ce soient les amis de son patron ou les ouvriers ses camarades, la voisine du bourgmestre 8 ou simplement la sage-femme 9, tous dédaignent et briment à
drame. Noter l'utilisation habile du lieu de naissance commun, du double nom du père de l'interlocutrice, comme de son double aspect moral, le retour progressif de souvenirs chez les deux « pays », l'insertion de tableaux idylliques venant régulièrement interrompre l'obsession d'un passé horrible.
(1) St. aura bien soin, en terminant, après avoir laissé un instant planer le doute sur l'exactitude de cette « demi-vision », d'en faire confirmer la véracité, après coup, par une lettre du forestier (V, 220-221).
(2) V, 170 (cf. l'épisode de l'attentat contre l'officier).
(3) V, 189. Dialogue des deux hommes : la décision laissée dans l'ombre et connue seulement par la découverte du vol et la rumeur publique.
(4) Cf. lett. à Const. du 11 oct. 63 (en sortant de l'audience) : « un peu de soleil » aurait peut-être fait du coupable « une très noble plante humaine. »
(5) V, 174-175 (cf. 169) et Wedde, 26-27.
(7) V. 179-180 (paroles du bourgmestre).
(8) Cf. Heine, « Intermezzo », n° 50, p. 84-85, et, dans le conte d'Andersen « Elle se conduit mal », le personnage du bourgmestre repu et viveur.
(9) St. réutilise ici ses « Zerstr. Capitel », v. Bôhme,Nachtr. 119 sqq.
l'envi le ménage « déclassé » : « fille de forçat », soupire Hansen quand une fille lui naît l.
Aigri, traqué, acculé à l'insoluble énigme, ayant renoncé même, malgré ses poings vigoureux, à fermer les bouches insolentes, quoi d'étonnant si sa main, un soir mauvais, s'abat sur sa femme ? Hanna se sauve, il la ramène, elle, mais non pas le bonheur 2. Les scènes de violence se répètent : la parole malhabile de ces humbles dépasse leur pensée, recourt, vite au geste brutal, irréparable ; ils vivent au jour le jour, sans comprendre les leçons du passé, sous le regard narquois des badauds égoïstes 3. Toujours davantage, John se dédouble : à John Hansen, père aimant, mari tendre et digne pour quj sa maisonnette est la « forteresse » qui le défend contre la foule cruelle, se superpose John Gluckstadt, l'ex-prisonnier, qui bat sa femme et son enfant 4. — Un jour, Hanna, d'une parole malheureuse, a réveillé tout ce passé lamentable, qu'il faut laisser dormir, comme les hérédités dangereuses de « Carsten » ou de « Grieshuus » : John a vu rouge, a cogné la tête de sa femme contre un angle du poêle : Hanna est morte, en lui criant : « Ce n'est pas ta faute, mais ils vont te mettre en prison ! » Non : ce Jean Valjean du Nord ne retombera plus sous les griffes de la justice des hommes 5 ; même, un rayon du bonheur va revenir sous son toit, dans son cœur de veuf en détresse 6, grâce à la pitié spontanée de quelques voisins, eux
(2) Malgré le refrain : « Et pourtant, dans sa pauvre maison habitait toujours le bonheur. . . » (p. ex. V, 184), repris encore V, 186 : « Et le bonheur recommença à marcher, tout doucement, à son côté ; il ne l'avait pas encore mis en fuite ...»
(3) Cf. V, 169. St. renoue ici les fils du début.
(4) V, 163-164. Cf. le « double » qui poursuit Medardus chez E. T. A Hoffmann.
(5) V, 190-195. Ottokar Fischer (Lit. Echo, 1911-12, p. 171-22) s'étonne qu'un juge de profession veuille nous persuader qu'un crime comme celui-là puisse rester caché, que l'enterrement ait pu se faire sans enquête préalable, sans autopsie. De môme, malgré son habileté, comment St. peut-il décrire, par le canal de son narrateur, des faits dont John a été le seul témoin (V, 189) ?
(6) V. l'épisode saisissant du corsage d'Hanna retrouvé, V, 165, exemple de pathétique simple comme la scène des pincettes dans « Basch ».
aussi terrasses par la vie 1, — grâce à sa petite Christine, grâce à une trêve dans les dédains bourgeois, qui paraissent désarmer.
Mais quand même, ce déshérité ne promène son enfant que la nuit, là où veille la mort 2. Puis surgit un autre ennemi : l'hiver, qui gèle à la fois les sources de travail et la commisération des riches 3. Pour chauffer sa fillette transie, la veille de Noël, le réprouvé, après une lutte de conscience, court démolir la palissade qui ferme l'orifice du puits... Désormais, le gouffre est béant. . . Une mauvaise rencontre encore, les 'dénonciations d'un odieux sbire, type accompli du gendarme prussien, la sottise publique, lui coupent toute issue, le poussent vers le puits 4. Glùckstadt enverra-t-il son enfant mendier ? Glùckstadt volera-t-il ces pommes de terre à portée de sa main ? Ou Hansen laissera-t-il mourir sa petite Christine ? Lutte poignante ! John sort, pénètre dans le champ :
« Il continua à y avancer, car il lui semblait qu'on devait le voir de « partout : de temps à autre, il se baissait, cherchait sous les fanes ; par- « fois, pris de peur, il reculait en sursaut. . . Le petit sac qu'il avait « emporté était à moitié plein. John s'arrêta, et le soupesa dans sa main ; il « était suffisamment rempli, — mais déjà il avait retourné le sac pour tout « renverser dans le champ ; sa main ne tenait plus la toile que par le bas. Il « lui semblait sentir, dan s sa tête, une balance monter et descendre ; puis il « prononça lentement: «Je ne peux pas, mon Die'ul Mon enfant! Elle va « être crucifiée, laissez-moi la sauver; je ne suis après tout qu'un homme!»
« Il fit une pause et prêta l'oreille, comme si une voix d'en haut devait « sortir des ténèbres et descendre jusqu'à lui ; puis, sa main serra convul- « sivement le sac ; il courut, courut sans relâche. . . aucune étoile ne lui
(4) V, 207-211. — Si déjà la technique de tout le « Doppelgânger » rappelle celle d'Otto Ludwig, à plus forte raison la misère de Hansen celle de la Heiterethei, abandonnée par les bourgeois, la foule lâche et hypocrite. — ■ Remarquer l'enchaînement adroit, par un « Natureingang », de deux épisodes, V, 207 (« Und allmàhlich schmolz der Schnee... ») et la transition ingénieuse avec la réapparition de Wenzel (« Vôgel und allerlei Wandergâste kamen ; darunter auch, die nicht willkommen waren. »)
« montrait le chemin ; il allait de côté et d'autre, sans parvenir à aucune sue 1 . . . »
Brusquemenl . une chute, un cri dans la nuit lourde d'orage : John Hansen-Glùckstadt est tombé dans le puits fatal.
El sans doute, après une fin atroee, le pauvre hère a bien vit e été enfoui dans l'oubli de ses « chers semblables, les hommes qui l'ont harcelé jusqu'à ce qu'il en meure 2 ». Mais, qu'impqrte, s'il revit — et, cette fois, non plus en tant que « double », intégral au contraire, avec toutes ses fautes comme avec ses vertus 3, dans le cœur de sa fille, dont la piété s'affirme non seulement en suspendant des guirlandes d'immortelles routes 4 au bas de son portrait vénéré, mais en distribuant autour d'elle un peu de sa félicité, comme les miettes qu'elle jette, sans répit, aux pigeons et aux oiseaux du ciel 5?
Alors qu'en ces années, et jusqu'à la mort de Storm, le commerce épistolaire avec Er. Schmidt reste intense, vivant, — activé encore par la récente entrevue de Weimar, la correspondance avec Keller s'endort peu à peu. A trois lettres de Hademarschen : 21 décembre 84, puis 7 août 85, et enfin carte postale du 3 décembre 85, pas une ligne de réponse 6. Le 16
(1) V, 214. Symbolisme transparent ici.
t (2) V, 216. — ^Utilisation constante, ici, de la description par les réflexes : effet de la mort de John sur sa fillette (V, 215, deux courts tableaux) sur l'opinion publique (V, 215-216) ; le récit, direct, de sa mort ayant été laissé inachevé, se trouve terminé et précisé par divers témoignages (cris entendus, faucon vu au-dessus du puits, V, 216-217).
(3) V, 221. Cf. 166.
(4) 218. Cf. 164.
(5) V, 221. Cf. 159. — L'analogie avec le « Kohlhaas » (relu en famille au printemps de 83 — à E. S., 10 mai 83) est à signaler. Même morale que celle de Kleist : il n'y a qu'une justice, celle du cœur pur, dont le triomphe n'est pas de ce monde. — « Ein Doppelgânger » plaisait « extraordinaire ment » à Heyse (à E. S., 22 sept. 86) et à Keck (Litteraturbl. 10e année, 99-100). (Cf. St. à E. S., 29 sept. 87).
(6) St. en fut réduit, le ,5 mai 83, à envoyer à K. une carte postale a avec réponse. »
septembre 86,Storm confie ses craintes à «l'ami Erich»: rien n'a paru depuis les trois premiers fascicules du « Salander » (qui, d'ailleurs, les a fort interloqués, lui et son entourage1) et il est à redouter « que ce n'en soit fini avec ce qui nous a tant charmés. » Peu après, Storm tombant malade, Keller persistera dans son mutisme, jusqu'au 26 décembre, où il écrira la dernière lettre que Storm lira de lui. Pourquoi cette attitude ? Faut-il l'imputer uniquement à l'incurable paresse dont s'accuse ce digne émule de Môrike ? Chez Storm, jusqu'au bout, le ton demeure cordial comme au début. Storm, heureux en famille, a pitié du vieux garçon solitaire, parqué dans un mauvais logis sous la férule d'une sœur autoritaire, vivant isolé de tout et de tous, et réduit en fait de distractions, aux séances à la « Meise 2 ». A la dernière ligne de sa dernière lettre 3, il émettra encore le vœu de voir « Maître Gottfried » franchir le seuil de sa villa, et, en post-script um, l'avertira qu'à la veillée de Noël, on portera sa santé sous l'Arbre. Peut-être sont-ce précisément ces descriptions annuelles du sapin magique et de ses joies, comme aussi, dans chaque lettre, de copieux extraits de la chronique familiale de Hademarschen, qui agaçaient le célibataire impénitent et un peu misanthrope ? Un témoin sûr 4 en a parlé. Sa conception de l'existence diffère d'avec celle de son correspondant, c'est certain 5. Sans doute aussi, ces considérations théoriques sur la nouvelle, ces « recettes de cuisine » qu'il n'aimait pas à voir étalées sur la table où l'on sert les mets6, ont-elles souvent exaspéré Keller. Mais avant tout, il est
(1) A Kcll. 3-12 janv.87.
(2) A E. S., le 17 avr. 81, St. disait sa tristesse à constater que « Keller « n'avait pas le courage de donner à ses plus chers personnages. . . plus « de bonheur qu'il n'en avait lui-même. Et c'est peut-être bien pour « s'égayer et s'alléger qu'il secoue son bonnet à grelots. Pauvre Gottfried 1 « C'est un être si cordial ! »
(3) 9 déc. 87.
(4) E. S., AUg. Dte Biogr., art. Storm. i
(5) Il ne faut cependant pas exagérer, comme le fait Heilborn, Nation, no 37, Berl. 1904.
(6) V. sa lett. à St. du 16 août 81.
orfèvre, et son interlocuteur aussi. Quand celui-ci, le 22 décembre 83, distinguait dans tout le recueil des « Gediehte » kellériennes, juste cinq pièces qui lui aient plu, et « peutêtre a encore une autre (!), quand ses compliments, négligeant le poète, n'allaient qu'à L'homme, ou alors se réduisaient à des félicitations pour avoir réuni en volume des vers jusque-là épars, on conçoit mieux que Zurich ait tenu rancune à Husum, et pris ombrage de cet « assassinat » par prétention1. Moins ouvert qu'Emil Kuh (décidément, le lyrisme portait malheur à Storm!), Keller ne rechercha pas une explication franche, et préféra s'obstiner à jouer, au naturel, « Pankraz der Schmoller 2. »
Le poète avait joui tout l'été d'un bien-être physique relatif, quand, le 2 octobre, une pleurésie grave le mit au lit. Le 16, il commence à dicter à Frau Do une lettre pour Erich Schmidt, mais il n'a pas la force de la « parler » jusqu'au bout, et c'est sa femme qui termine. Elle dit les jours d'angoisse qu'ils ont traversés : l'alerte est dissipée maintenant, mais il en reste une grande faiblesse et beaucoup d'ennui. Le 23, l'état général s'est amélioré et le malade peut dicter un court billet 3. Le 4 décembre, on lui permet d'aller et venir dans sa chambre ; bien qu'encore faible, il crayonne deux pages à Erich Schmidt, y juge le « Zerbrochener Krug » de Kleist, et affirme vigoureusement que, malgré l'avis de son cher correspondant, 1' « Oktoberlied » peut bien se mesurer avec le « Turmhahn » de Môrike. Mais, à la fin de la lettre, ses forces l'ont trahi, et sa fille Gertrud a dû tenir la plume. Il est en pleine convalescence quand survient une terrible nouvelle :
il Koster, note à la lett. de Kell. du 29 déc. 86 (d'après Ad. Frey) et H. Maync. Lit. Echo VII, 548.
(2) Maync, ib.
(3) Toujours à E. S.
Hans, son fils le plus aimé 1, est mort, le 6 décembre, à l'hôpital d'Aschafïenburg, sans personne des siens autour de lui. Déjà, au printemps, étaient apparus d'inquiétants crachements de sang 2. A l'automne, il était considéré comme perdu, et le poète, ardemment, souhaitait un retour qui eût permis à l'enfant prodigue de mourir auprès des siens. Mais Hans s'y refusait : dans une suprême folie, il s'était engagé vis-à-vis d'une jeune fille, qu'il espérait encore pouvoir épouser. « C'est une misère », écrivait Storm 3. Enfin, il avait annoncé son arrivée 4, mais le mal l'avait vaincu avant le départ. D'un lit à l'autre, les deux malades échangeaient de nostalgiques bonjours, — qui devaient être des adieux.
Bien qu'attendu, le coup fut tel pour le poète qu'une rechute s'ensuivit, plus grave encore que la première atteinte... « Pendant des jours, écrit l'une de ses plus dévouées garde- « malades 5, il fut en proie au plus extravagant délire, nerecon- « naissant personne et n'ayant aucune conscience del'afïection « -fidèle quil'entourait. Atravers ses propos incohérents perçait « cette plainte: ma Muse m'a abandonné, sans espoir de retour. » On avait presque renoncé à le sauver. Ces deux maladies consécutives l'avaient conduit, à plusieurs reprises, « tout près des sombres lacs 6 » : trois médecins restaient à son chevet, parmi eux son frère Emil. Enfin, lentement, le mieux revint, accusé surtout par le désir du réchappé qu'on lui fasse la lecture 7. Pour Noël, on put le transporter devant le sapin illuminé : mais il demeura tristement assis devant l'arbre tant aimé, tant fêté, et. le lendemain, il lui fallut reprendre le lit. Bien des ménagements étaient encore nécessaires : tout au plus pouvait-il dicter ses lettres 8. On évitait de lui parler de celui qui,
( 1 ) Un mois avant la mort de Hans, le 6 nov. 86, St. écrivait à Lisbeth i « Quelle joie a été la nôtre quand il est né I Quel gentil bébé il était 1 »
(2) A E. S., 28 mars 86.
(3) Au m., 16 sept. 86.
(4) Au m., 22 sept. 86.
(6) A Kell., 12 janv. 87.
(8) A Kell., ibid. ; à E. S., 20 févr. 87.
suivant son expression, « avait tout pour enrichir sa vie et la nôtre l » et sur la tombe de qui les gens de là-bas auraient voulu graver : « Er war ein Freund der Armen 2 ». — « Ce sont là des dossiers, disait-il 8, que je n'ai plus le droit de feuilleter, si mon faible corps veut guérir. »
Peu à peu pourtant, bien qu'ayant « toujours les yeux rivés sur le trépas » — ( « il me semble presque que je vous ai perdu », confie-t-il à Er. Schmidt), il sentait revenir, avec un ennui de bon augure (la lecture même 4 lui devenait insupportable) ce qu'il appelait son élasticité d'esprit. «Vous ne sauriez croire, écrivait-il à E. Schmidt 5, quel besoin j'éprouve de créer. » Abstraction faite des quatre versiculets où, « in schwerer Krankheil 8 », il invitait son cœur et son imagination, la comédie jouée, à s'endormir pour jamais, sa fantaisie, dès le 20 février 7 « roulait une nouvelle chose », et, rédigée entre le 15 mars et le 24 mai, « Ein Bekenniniss 8 » prenait le chemin de la librairie Westermann, le 24 mai, avant que Storm ne fût complètement remis.
Depuis deux ans, déjà, il tenait le sujet en réserve. Lors de son séjour à Hambourg, à l'automne 85, il avait pris note de ce thème possible de nouvelle et reçu, le lendemain, même, une lettre de Heyse lui parlant de son « Auf Tod und Leben 9 »,
(1) A Pietsch, 31 août 87. Cf. lett. de Frau Do à E. S., 20 févr. 87.
(2) A Pietsch, ib.
(3) AKell.,ift.
(4) Lecture du « getreucr Eckart » et d'autres nouvelles de Tieck, puis de la « Luise » de Voss. (à E. S., 20 fév. 87).
(5) Lett. cit., cf. G. S., II, 227.
(6) S. W. VIII, 315, Nachlese : datée par St. « 1886-87». Cf. la fin de Kasperl dans « P. Poppenspâler » (IV, 96). Herrmann (79) rapproche de Heine, Lamentationen, n°18, 428-429, où les deux images de ce quatrain se retrouvent.
(7) A E. S., lett. cit.— Cf. la lett. à Elsabe, où St. signale, le 1er mars, que, quoique ne pouvant encore travailler, il a la cervelle hantée par mille idées.
(8) La nouv. devait être achevée pour la fin de mai : le 4 mai, 72 pages du ms. étaient prêtes (St. à Els.). Les renseignements sur la genèse d' « Ein B. « proviennent de la lett. à E. S. du 24 mai.
(9) Parue dans West. Mon. vol. LIX (188 p. 145-146. n° d'oct. 87).
d'affabulation, dans l'ensemble, analogue. Storm lui signala, dès ce moment, la similitude de leurs conceptions, quoique, dans son projet, à lui, les événements dussent prendre un autre cours que chez Heyse. — Et cependant, lorsque, deux ans après, ce dernier connut « Ein Bekenntniss », il se montra, il semble bien, assez mauvais joueur K Il affecta de regarder l'œuvre concurrente comme ne tirant pas à conséquence. Là où Storm estimait avoir donné plus de profondeur au sujet 2, il ne voulut voir, lui, qu'un motif surajouté inutilement, et prétendit avoir posé et dénoué le problème « plus purement » que son rival. Attendons, concluait-il, le jugement en dernière instance de la postérité, et il se demandait s'il n'allait pas reprendre le tout sous forme de drame. « Nous verrons », ajoute Storm, en français, pour tout commentaire 3.
La question, chez Heyse, se pose ainsi : est il permis d'aider à mourir un malade qu'on a reconnu incurable ? Chez Storm4, elle est formulée de la façon suivante : comment un homme en vient-il à tuer celle qu'il aime le plus au monde ? et, le meurtre accompli, que devient-il 5 ? L'élément « médical », c'est-à-dire pathologique, n'intervient, ici comme dans « Schweigen », que dans ses conséquences morales. — Thème hardi, traité par des moyens peu nouveaux. L'introduction sacrifie aux exigences de la mode littéraire contemporaine, et rappelle maint début de nouvelle chez Heyse. Puis, une « vision » encore, une vision d'enfance de Franz Jebe 6, le médecin à l'imagination exci-
(1) A E. S., 29 sept. 87. St. y dit que Heyse ne sait pas supporter la critique.
(2) Dans la découverte par Jebe, après la mort de sa femme seulement, que sa maladie était guérissable, et en faisant surgir pour lui la tentation d un second mariage.
(3) A E. S., lett. cit. A Kell., 9 déc. 87.
(4) V. Kôster, note à lett. du 9 déc. 87 : le motif essentiel de la nouv. de St. n'intervient que comme secondaire chez Heyse : (comment la jeune fille, à force de coquetteries, arrivera-t-elle à se faire épouser par le veuf qui, six ans auparavant, a abrégé par la morphine les souffrances de sa femme?) — Cf. Eichentopf, Diss. 20.
(5) A Kell., lelt. cil.
(6) St. reproduit ici (à E. S., 29 sept. 87) un « rêve visionnaire » qu'il a vraiment eu dans sa jeunesse. (Dans la description des bâtiments, VIII, 113-114, on reconnaît aisément ceux qui se trouvaient derrière la maison
table, qui a lu Pcrty ci Daumer 1 et toujours cru à la part très grande du mystère dans noire \ ie : et ce rêve, effectivement, va se répercuter de façon décisive sur toute l'existence du personnage principal. La fragile et pale fillette blonde aux yeux gris no si algiques,au vêtement de couleur cendrée, qui lui apparut enfant. Franz, saisi d'un effroi mystérieux, la retrouve, un soir, chez des amis 2. Attiré par un charme inexplicable, cet homme de science « épouse sa vision », comme le Huldebrand de Fouqué son Ondine. Et, ni plus ni moins qu'une Ondine ou
de la « Hohle Gasse »). St. a regretté, après coup, d'avoir introduit cette vision dans sa fable (à E. S., lell. cil ; à Kell., 9 déc. 87). Il lui a semblé d'abord qu'elle servirait à caractériser la jeune femme ; mais « elle éveille chez le lecteur des espérances qui ne sont pas réalisées. Là est la faute. » Et il demande à E. S. s'il est indispensable pour la valeur de l'œuvre d'extirper (herausoperieren) cette vision de l'œuvre. Il n'avait rien négligé cependant, pour la justifier (jeunesse du « visionnaire », son goût du mystérieux, épidémie de scarlatine qui enlève plusieurs enfants et terrorise son imagination, tempête qui sévit cette nuit-là) ni pour expliquer sa persistance (« s'il doit y avoir dans notre vie un élément éternel, ce sont, certes, les ébranlements que nous avons reçus dans notre jeunesse » VIII, 122 ; et il nous fait prévoir qu'elle apparaîtra une dernière fois à Jebe à l'heure de sa mort, VIII, 117).
(1) Dans ce qui reste de la biblioth. de St. figurent : « Die Geheimnisse des christl. Alterthums », 1847. 2 vol., et du même : « Das Geisterreich, v- G. Fr. Daumer, Dresden,Tûrk, 1867 » 2 vol. Le livre de M. Perty a pour titre : « Die Natur im Lichte philosophischer Anschauung » (Winter, Leipz. et Heidelb. 18G9). A ces auteurs, St. emprunte les deux idées suivantes : rôle important des éléments occultes dans notre existence (cf ici VIII, 122) et caractère divin de la vie, chose universelle, admirablement complexe et sans cesse en évolution. Mais c'est surtout à son médecin habituel, le Dr. Brinken que St. a recouru comme informateur (lett. de G. S. à Hanssen, Hanss. op. cil. 20). Ce qu'il apprenait de source orale ou par des ouvrages empruntés à la bibl. universit. de Kiel, (Hanss. 44- 45), son frère Emil pouvait le compléter. Du vivant de Hans, St. s'entretenait souvent avec son fils aîné de questions de médecine, verbalement ou par lettres.
(2) VIII, 121 . St. rajeunit ici l'ancien motif romantique : chez E. T. A- Hoffmann, le protagoniste des « Automate » comme celui des « Doppelganger » rencontrent ainsi des femmes dont l'image a obsédé leur enfance et leur jeunesse. A dessein, St. fait d'Elsi une parente de Fussli, dont le « Nachtmahr » figurait en effet parmi les tableaux accrochés dans la maison de la bisaïeule (v. III, 164).
qu'une Elfe 1, Elsi a un point faible, par où pèse sur son existence terrestre une menace permanente : et c'est l'horreur de la souffrance — une horreur qu'elle ne vaincra pas :
Naturam expellas furca, tamen usque recurret 2.
Le rêve d'antan devient réalité : l'Elfe diaphane, aux pieds ailés, est frappée à mort — un cancer ; la douleur lacère son pauvre corps, dont l'âme cherche à s'exhaler3. Un soir enfin, son mari, vaincu par trois « démons terribles 4 » : l'amour, la pitié,la miséricorde, lui verse, ardemment implorées, les gouttelettes du poison qui foudroie 5.
« Merci », a soupiré Elsi dans un dernier souffle. — Mais, le drame à peine consommé 6, Jebe découvre, dans une revue de médecine reçue quinze jours auparavant et non ouverte, un procédé nouveau et presque infaillible pour guérir, par ablation, le cancer qui a martyrisé, qui l'a forcé à tuer sa femme. Quelques années plus tard, il opère avec succès, du même cancer, une de ses clientes 7. — Broyé entre le remords
(1) St. vient de se faire relire plusieurs nouvelles de Tieck. — Peynf Diss. 39 compare le passage VIII, 133, aux « Florentinische Nâchte » de Heine (Salon III, Elster IV, 331 sqq).
(3) St., ici encore, s'arrange pour côtoyer la croyance populaire.
(4) C'est la formule même d' « Aquis subm. » III, 247.
(5) Le geste de Franz longuement et diligemment motivé : supplications d'Elsi, VIII, 140-141; désespoir à la voir ainsi torturée; intervention fantastique (rappel de la vision d'enfance, VIII, 144). L'horreur du récit est atténuée par des interruptions constantes du narrateur lui-même (VIII, 119, 122, 132-133, 139» 144-145), ou de son partenaire (VIII, 141, 142, 144).
(6) VIII, 139-144. Les détails concernant l'attitude de Franz après la mort de sa femme sont faits de souvenirs personnels (VIII, 145-146. — Comm. Ernst. St.).
(7) Hanssen, 21 , constate l'exactitude avec laquelle St. décrit les symptômes du mal. C'est, dit-il, W. A. Freund qui, le 30 janv. 78, réussit le premier l'ablation du cancer de la matrice par incision abdominale : dans le courant de 78, il put encore réussir trois opérations sur cinq qu'il tenta (c'est exactement le chiffre donné par St.) Depuis, Czerny inaugura, à Heidelberg. une méthode moins périlleuse et plus sûre. — Remarquer ici une habitude de plus en plus fréquente chez Storm : il ne coupe plus son
et la tentation qui s'offre à lui de reconstruire son bonheur en épousant la fille de celle qu'il a sauvée, courageusement il se dégage : — et du remords, car il ne se seul en rien coupable
de la mort d'Elsi 1 et son seul crime fut de détruire la vie (la vie est sacrée : « elle est la flamme qui illumine tout, où naît et disparaît le monde » ; elle esjt un mystère sur lequel personne, môme le savant, ne doit porter la main 2) — et de la tentation : rabaisser cette belle jeune fdle saine à servir à sa guérison, il s'y refuse. Et il s'embarque pour l'Afrique, mettre, en boute humilité, son savoir au service de la vie et sauver ceux qui ne savent pas. N'est-ce pas faute de savoir qu'il a perdu Elsi ? — Presque trente ans après, bien qu'on puisse se demander u si pareille réparation était nécessaire, si c'était celle qui « convenait 3 », le docteur Jebe meurt, « dans un isolement effroyable », en plein Est africain, tandis qu'il soigne une épidémie 4.
Revenu de son excursion « aux rives de la mort », le poète se reprenait à vivre et goûtait doublement l'exubérance magnifique, en ce printemps de 87, de ses arbres et de ses fleurs. Son verger n'était qu'un bouquet 5, et, à son biographe Paul Schûtze, il rappelait le mot d'une vieille femme hospitalisée à St: Jùrgen : « Je ne veux pas encore m'en aller de mon petit
récit en tranches absolument nettes et fait, à l'occasion, chevaucher un épisode sur l'autre (Cf. les séparations étanches de la première et de la seconde manière).
(1) La question de savoir si on a le droit d'abréger ainsi la souffrance, est reprise et résolue par l'affirmative par Ad. Jost, dans son opuscule « Das Recht auf den Tod », Gôttingen, Dietrich, 1895.
(4) VIII, 162-165. Remarquer, dans cet épilogue, comment l'auteur tient à donner la lettre annonçant la mort du docteur avant celle qui, signée de lui, contient ses dernières paroles. — Les 4 dernières lignes destinées à écarter toute question de « culpabilité morale » et à proclamer la haute valeur humaine du héros.
(5) A E. S., 24 mai 87. Cf. G. S., II, 227 (lett. à Heinr. Seidel).
« Paradis 1 ! » — C'est pourtant en mai de cette année-là qu'il eut, de la bouche de son médecin, le Dr. Brinken, la révélation de son mal, — celui-là même dont il venait de décrire, de si poignante manière, un des aspects ; celui-là même que, nous dit son fils 2, il avait toujours redouté plus qu'un autre : un cancer, à l'estomac. Courageux, Storm l'avait été comme à son ordinaire, en exigeant de son médecin la vérité brute. Il l'était encore, quand il écrivait, le 10, à son fils Karl : « Que ce vilain « mot ne t'effraie pas : beaucoup de gens vivent avec ce mal « pendant de longues années et finissent par mourir d'une « autre maladie. Le mieux, c'est que ma Muse me soit restée « fidèle, et aussi que, le matin, mes forces suffisent à mon trace vail : elles y suffiront, espérons-le, longtemps encore. »
Mais le vieillard se leurrait sur la trempe de son âme. Une inguérissable mélancolie l'étreignait aux approches de la mort; son entourage se désolait. Il fallait lui donner le change, lui rendre l'espérance, sans laquelle — ne l'avait-il pas dit souvent ? — la vie ne se peut tolérer. Alors, sa femme et ses filles imaginèrent, pour la Pentecôte, une consultation, à laquelle se prêtèrent son frère Emil et le gendre de celui-ci, le Prof. Glaeveke, de Kiel. De connivence avec le Dr. Brinken, ils simulèrent un nouvel examen et diagnostiquèrent un élargissement de l'aorte 3. « Pieux mensonge », auquel le poète dut un dernier été calme, et auquel nous devons, nous, le magnifique « Schimmelreiter. »
Il y travaillait, à sa « légende des digues », au mois de juin, dans le silence campagnard du joli presbytère de Grube, où il séjourna du 2 au 25 4. A la fin de l'été, ne sentant pas encore renaître son ancienne confiance dans la vie, foi qui jusque-là, dit-il, lui semblait indéracinable 5, il se rendait, avec son jeune ami Ferdinand Tônnies à Westerland, une des plages de l'île
(1 ) Schùtze, 234. Déjà en déc. 84 et en sept. 86, Schûtze, Privat-Docent à Kiel, était venu en visite à Hademarschen.
(2) Ernst St., lett. au Dr. Hanssen, Hanss. 42.
(3) G. S., II, 228. — Cf. à E. S., 16 févr. 88.
(4) G. S., ib. — A E. S., 24 mai 87 ; à Karl, 5 juin 87.
(5) A Pietsch, 31 août 87.
de Sylt. Là, raconte-t-il à Jensen 1, au fronton d'une antique u Landvogteî » abandonnée, il relevait, sur un cadran solaire, l'inscription : « una ex hisce morieris. »
« Oui. morieris, pensai-je, car il est temps d'y songer 2. Depuis ma « maladie, — mes maladies serait plus exact, — la vieillesse a commencé
chez moi, et j'éprouve un léger frisson à envisager cet âge qui dévore 0 en nous la force créatrice. Pourtant, j'ai travaillé sans grande peine du « 15 mars au 20 mai, mais j'étais comme un arbre transplanté, que la « terre natale, ou la vigueur qu'il lui a empruntée, nourrit allègrement « quelque temps encore, jusqu'à ce que, transporté dans un sol nouveau « et moins riche, il dépérisse progressivement. Maintenant, cela ne va a plus, mais je n'ai pas le droit de me plaindre. »
Le 14 septembre, Storm parvenait à ses soixante-dix ans. A cette occasion, il devait connaître une nouvelle fois, depuis le banquet berlinois du printemps 84, les joies du triomphe. Une première fête eut lieu à Kiel, le 13, mais sans le poète, que sa santé retenait à Hademarschen. Copieux programme que celui de cette première journée d'apothéose : « Beauté « féminine, musique et poésie, écrit un ami 3 s'étaient coalisées « pour rendre hommage au génie du poète. » Des vers de W. Jensen, composés pour la cérémonie 4, un discours de Paul Schùtze que dut lire, l'auteur étant gravement malade, Alfred Biese ; des lieder stormiens, chantés, sur la musique de Jenner, Grâdner, Volkmann, par de belles voix féminines, et, précédant le morceau final, (l'« Oktoberlied » exécuté par un chœur masculin), un à-propos de Heinrich Brandt, avoué à Kiel. Drapée dans sa robe fleurie, la petite patrie (« Heimat ») réconciliait Apollon et Thémis qui, l'un et l'autre, prétendaient avoir
(1) W. Jensen, Heim-Erinn. 510.
(2) Jamais St., qui « y a toujours songé », n'y songe davantage. Il en était, nous dit une voisine témoin de ses dernières années, positivement obsédé. Cf. « Ein Bekenntn. » VIII, 147 : « ce processus effroyable que la nature vient un jour appliquer à tout ce qu'elle a autrefois produit ellemême », et « Ein Doppelgânger », V, 203 : « Elle est toujours près de nous : allonge seulement le doigt, elle viendra tout de suite. »
(3) Alfred Biese (aujourd'hui Directeur du Gymnase de Francfort-s- Mein), Dtes Wochenbl. X, 36, 431.
(4) Texte dans G. S., II, 233, suiv.
occupé la plus grande place dans le cœur du poète. « Le jubilaire nous appartient à tous », prononçait, comme de juste, la conciliante « Heimat », et les trois personnifications, ainsi qu'il est d'usage, couronnaient de feuilles de chêne et de bruyère rose le buste de Storm K
Les réjouissances du lendemain, à Hademarschen, furent contrariées par le temps. Mais, ni le ciel noir, ni la pluie continuelle ne découragèrent les hôtes nombreux accourus des quatre coins de l'Allemagne. « On m'a presque enterré sous « les fleurs et les fruits, ». narrait Storm, par la suite 2, à Er. Schmidt. Huit arcs de triomphe, pas moins, avaient été érigés par les gens du village, dont un devant la maison même de « uns' oie Herr Ralh », avec cette touchante inscription : « Dem Guten3^). A toutes les fenêtres, des drapeaux : plusieurs façades portaient des devises ou des souhaits de bienvenue. Dès 6 heures 1/2 du matin, la musique des pompiers, levée avant l'aurore, venait donner une aubade qui réveillait les habitants de la villa. A 10 heures arriva, avec les premiers télégrammes, le flot des visiteurs, déferlant sans répit et charriant un monceau de félicitations auxquelles le poète dut tenir tête héroïquement, de 10 heures à 1 heure! En même temps que les dépêches, les cadeaux s'accumulaient : non seulement ceux de la famille, mais Heyse, ne pouvant venir, avait envoyé son portrait, le « Hamburger Correspondent » une lyre en fleurs naturelles, les dames de Kiel une table de travail, décorée d'après des motifs anciens, avec fauteuil de même style ; Paul Schûtze — qui devait mourir deux jours après, — avait encore songé à faire remettre à « son auteur », sur une gerbe fleurie, le livre, à peine achevé, où il retraçait la vie et Pœuvre du jubilaire 4. Enfin, Husum, le toujours cher Husum, lui décer-
(1) Biese, ib., G. S. II, 229-230.
(2) 29 sept. 87. A cette lettre est joint un art. de journal 5 nous l'utilisons ici sans avoir réussi à en repérer l'origine.
(4) En juin, Schûtze avait déjà soumis son ouvrage à St. — « J'ai lu tout à fond, lui écrit le poète le 30 juin, et noté çà et là quelques riens. « Vous êtes un bon interprète : à peine ai-je découvert un passage où
nait. en ce jour le titre de bourgeois d'honneur, dont le seul bénéficiaire, jusqu'ici, avait été... le feu général von Manteuffel ■ !
V 3 heures, un banquet (Mail, servi, dans la patriarcale auberge tenue par « Mut. ter Thiessen » : soixante quatre convives avaient pris place dans la salle décorée de branches de sapin et de fleurs. Bien qu'ayant lu, le malin déjà, une épître en vers, le fidèle ami et compatriote de Storm, Wilhem Jensen 8, venu tout exprès de Fribourg-en-Brisgau, porta, impromptu, un toast vibrant et cordial. Un peu gêné par son habit solennel et ses décorations, le poète se leva pour répondre. La première partie de son allocution nous a été conservée au brouillon 3 : il s'y félicitait d'être né dans un pays qu'on dit pauvre de beautés naturelles, « où, pour celui-là seul qui sait « manier la baguette magique, la poésie jaillit des landes et « des tourbières, des rivages de la mer et des pâturages solen- « nellement silencieux qui s'étendent derrière les digues. » Car peut-être, observait-il, les poètes sont-ils comme les jeunes chevaux, à qui il faut maigre pitance pour qu'ils profitent. Puis il retraçait les étapes de sa formation poétique, jusqu'au moment où il s'était senti « en puissance de ce rare, pur et profond lyrisme » qu'il avait conscience, intimement conscience d'avoir atteint, « quoique le monde, aujourd'hui, le sache à peine, même ceux qui auraient dû le savoir. » Et ce lui fut pré-
« vous ne me compreniez pas complètement, ou du moins presque com- « plètement. » En juillet (sans indication de jour), il ajoute : « Vous avez « parfaitement réussi certaines reproductions (de nouvelles). Cela m'a « intéressé, de voir défiler, dans votre manuscrit, la foule compacte de « mes personnages et de mes situations. » (Comm. du Dir. Schmidt).
(1) St. s'en amuse dans la lett. cit. à E. S.
(2) Jens. Heim.-Er. 512. St. suivait de près la production de J. : son lyrisme, «pas assez achevé ». mais quand même le plus pur et le plus profond qui soit à l'époque, comme pensée, comme vision, et comme couleur. (28 sept. 83, à E. S.), son « Kampf ums Reich », où il trouvait (au m. 27 janv. 84) des qualités de dramaturge ; son « Leuchtturm » qu'il estimait « océanique » et terrifiant (ib., 5 fév. 83). Tout en condamnant le c Ileiliger », il engageait E. S. (1(5 sept. 86) à lire le « Skizzenbuch ».
(3) Donné par G. S., II, 233 sqq.
texte pour se plaindre, une fois de plus, du public injuste, qui fêtait Geihel, et qui ne lisait pas ses poèmes, à lui. — L'impression fut pénible, et, quand il cessa de parler, un silence gêné pesait sur l'assistance 1.
La fin de la journée, heureusement, compensa cette fausse note. Le banquet terminé, on alla, en corps, boire de la bière et du punch chez le héros de la fête. Le ciel s'était rasséréné, la nuit venait, une nuit douce et belle d'été finissant. Comme par enchantement, toutes les fenêtres du village s'étaient illuminées de lampions encadrés de feuillage. Avec des lanternes, des falots, les enfants des deux localités (ceux d'Hanerau comme ceux de Hademarschen) défilaient devant la villa, chantaient, de leurs voix claires, une cantate et poussaient nombre de hourras en l'honneur de celui qu'ils aimaient tous. A son tour, la « Liedertafel » entonnait un choral et le lied « Ailes schweige », si approprié à la circonstance. Très entouré, chacun réclamant de lui un mot aimable, Storm avait remercié en quelques paroles chaleureuses. Puis, sur la terrasse, sous le ciel étoile, quelques intimes seulement autour de lui, il avait causé, s'épanchant librement, joyeux, ému, dit Jensen 2, et « tout autre que l'après-midi ». L'entretien s'était prolongé jusqu'à minuit, pendant que la brise nocturne susurrait dans les arbres du jardin.
Telle fut cette glorification « in extremis », à laquelle on avait su garder, puisqu'elle s'adressait à un ennemi-né de tout apparat officiel, un certain cachet d'intimité, et de simplicité villageoise 3. Somme toute, celui qui en était l'objet en remportait une excellente impression. « Combien il est heureux, « mandait-il à son ami Biese4, que je n'aie pas été enlevé l'année « dernière ! j'ai enfin entendu dire par d'autres ce dont j'ai « eu conscience en moi-même depuis quarante ans ! » Même son de cloche à Esmarch, le 19 septembre : « Ma fête a été aussi
(1) Schûtze, 320 et Jensen, loc. cil.
(2) Ibid.
(3) Biese, art. cil.
belle que possible 1 ; mais elle m'a un peu fatigué. » En effet, les souffrances d'estomac, l'anémie qui en résultait, lui laissaienl . chaque matin, à peine deux ou trois heures de tranquillité pour son travail. Encore avait-il été obligé de se mettre à une besogne facile : il avait commencé les « Àufzeichnungen nus meiner Jugend 2 », dont il voulait livrer une partie à la « Rundschau » pour janvier. Pour la première fois depuis 1880, il se plaignait 3, le tourbillon de la fête passé, de se sentir un peu isolé, « etwas in der Ecke ». Mais, ragaillardi par une conciliation médicale que les siens s'arrangèrent pour rendre favorable, il se remettait à son « Schimmelreiter » : arrivé à quatre-vingt douze pages le 29 octobre 4, le manuscrit atteignait ceUt-vingt-six pages in-octavo, prêtes à imprimer, le 1er novembre5. Les lettres des 2 et 5 novembre, celle du 12 décembre 6, attestent la continuité dans le labeur de création. Triste Noël que ce Noël de 1887, qui devait être son dernier. On eut beau, pieusement, ne négliger aucun des rites habituels: le vieillard ne voulait se laisser dérider par rien. Et lorsque, accompagnée au piano par Karl, la première strophe du traditionnel « Stille, heilige Nacht », chantée par tous les assistants, se termina sur les paroles : « Schlaf in seliger Ruh' », « Storm, nous dit sa fille 7, étendit les bras, et de ses yeux « jaillirent des larmes. — Ne chantez pas plus avant ! implora- « t-il : là-bas, en Bavière, il est une tombe solitaire sur laquelle « le vent passe et la neige tombe à gros flocons. — Alors, « tous sentirent monter en eux le pressentiment angoissé que « c'était probablement la dernière fois où ils se trouvaient, « avec le père, sous l'arbre de Noël. »
(1) « Kôstlich », écrit-il à E. S., le 29 sept. 87.
(2) A E. S., lell. cil. ; cf. à Pietsch, 31 août 87. — Elles parurent, dans l'essentiel, après sa mort, sous le titre de « Nachgelassene Blàtter », au 57e vol. de la Dte Rundsch., p. 341-346.
(3) A E. S., leit. cil.
(4) A Elsabe.
(5) ALisbeth.
(6) La première à Dodo, les deux autres à Elsabe.
Cependant il poursuivait, vaillamment, la mise sur pied du « Schimmelreiter ». Alors qu'en décembre encore, il se demandait s'il aurait jamais la force d'aboutir 1, il pouvait annoncerai Er. Schmidt le 16 février, à Elsabe le 17, que, depuis le 9, il avait mené à bonne fin « l'histoire la plus longue qu'il eût écrite jusque-là. » Fidèle jusqu'au bout à ses habitudes de sévérité pour lui-même, Storm n'était pas absolument satisfait de son travail et répétait à tous ses correspondants ce refrain : « J'aurais dû l'écrire dix plus tôt 2. » Tel ne fut pas l'avis de sa famille, qui eut, avant que le manuscrit ne partît chez Paetel, le privilège d'une émouvante lecture avant la lettre. « Le poète, nous rapporte sa fille, était renversé tout « au fond de son fauteuil ; il lisait d'une voix basse, toute « pénétrée d'émotion. Lorsqu'il eût achevé, il demanda tout « bas : N'est-ce pas ennuyeux ? et sa main passait, comme pour « les caresser, sur les feuillets, tandis qu'il ajoutait : Alors,
« cela aussi est une belle fin 3 ! »
Ce roman historique se déroule « n'importe où, derrière les digues, dans la Marsch de la Frise septentrionale 4 », avant et après 1750 5. Storm a lu l'histoire, aux alentours de 1840, dans la maison de son arrière-grand'mère, il ne sait plus très bien dans quelle publication 6. 1840 : donc, le premier récit va se placer aux environs de 1830. De conserve avec le narrateur à la première personne, chevauchons, par cette nuit tombante
(1) A Kell., 9 déc. 87.
(2) A E. S., 16 févr. à Elsab., 17 févr., à Karl., 24 févr., à Lisb., 10 mars, à Zeise, 25 mars {cit. Wehl, Th. St. 94). Cf. Jensen, H. Er. 510. '
(3) G. S., II, 241. Le « Schimmelreiter parut dans la « Rundsch. », n° d'avril et mai 88.
(4) A Kell., 9 déc. 87. Le paysage semble bien être ici la Marsch entre Bredstedt et Husum (le cavalier va à Husum, à deux heures de là ; il a à sa droite la mer, à sa gauche la Marsch : VII, 148).
(5) VII, 152. Le raz-de-marée de la fin est celui de 1756 (v. récit dans Lass, 2. Forts. 1756, p. 301 sqq.)
(6) Dans les « Pappes Lesefrûchte », mentionnés par St., nous avons retrouvé (1830-1845) à Tannée 1841, deux petites « Marschgeschichten », extraites du roman de la baronne de B.. . . (M. von Bissing) paru en 1841 et intitulé : « Die Familie von Steinfels ». On y lit simplement la description d'un raz-de-marée et des désastres qu'il entraîne.
d'automne brumeux, sur la digue que viennent éclabousser rageusement 1rs embruns jaunâtres. Rafale et houle augmentent, redoublent ; les « grandes orgues » mugissent en un crescendo inquiétant : soudain, à la lueur cendrée d'une lune livide, une ombre passe et repasse, un cavalier, monté sur un cheval gris, maigre, haut sur jambes. Derrière lui vole un manbeau sombre. Une face blême, deux yeux brûlants1... Voilà ce que, devant le punch qui fume, décrit à la « Deichkommission» assemblée là, le voyageur encore paralysé d'effroi, La légende demi-historique du « Schimmelreiter 2» — car tel est le nom du cavalier rencontré — , le maître d'école qui, pas plus que le « Holbauer » de « Renate », ne croit aux apparitions, va la il ire : et nous voici descendus, sans heurts, au milieu du XVIII* siècle.
Tout comme, dans « Haderslevhuus », il laissait tomber, tranquillement, un épisode dont il n'avait plus que faire ; ainsi Storm abandonwe ici, pour toujours, sa première fiction : nous ne reverrons plus le jeune lecteur du magazine 3. Par contre, le voyageur, devenu unique « Ich-Erzâhler », redonnera constamment signe d'existence au cours du récit et, aux dernières lignes, le trot de son cheval qui s'éloigne sera comme le scherzo final de la grande symphonie. Le troisième et définitif narrateur, le maître d'école, nous est présenté, malgré ses protestations rationalistes, sous des dehors mystérieux, parfaitement adaptés à la fantastique histoire qu'il raconte 4.
Le roman suivra, du berceau jusqu'à la mort, la destinée dramatique du « Deichgraf » Hauke Haien. 11 convient de montrer, échelon par échelon, l'ascension de cet autodidacte 5,
(2) Eugen Mogk (Paul, Grundr. d. germ. Phil. III, 307) donne cette légende du Schimmelreiter comme haut-allemande : Wotan, dieu de la tempête, est précédé d'un cavalier, monté sur un cheval blanc (ou noir) ; ils sont les avant-coureurs de la tourmente : souvent, l'homme ou la monture n'ont plus de tête. (Ibid. 333).
(3) Bracher, op. cil. 76-77.
(4) Ibi'd. 85. Cf. VII, 151.
(5) VII, 153-154. Sur les aptitudes mathématiques des Frisons, v. Kl. Groth, I, 80-81. On cite entre autres : Johann Meier, originaire de Husum, mort en 1670, Arfst Hansen, Okke Tukkis, Rond Jensen, tous trois de
fils d'un paysan sans instruction, qui acquerra de haute lutte le savoir qui fait sa force. Ce volontaire, qui, sur rien, n'entend professer qu'une opinion personnelle, a, tout enfant, entamé le combat contre la mer, insolente et mauvaise, comme avec les superstitions et la routine des foules :
« La glace, maintenant, était fendue ; on eût dit que des nuages de « fumée montaient des crevasses, et, au-dessus de tout le « Watt », était « tendu un réseau de vapeur et de brume, qui se confondait étrangement « avec le crépuscule du soir. Hauke se mit à regarder fixement de ce côté ; « car dans le brouillard, allaient et venaient des formes sombres, qui lui « semblaient aussi grandes que des hommes. Majestueuses, mais faisant « des gestes singuliers et terrifiants ; avec leurs longs nez et leurs longs « cous, il les voyait dans le lointain déambuler le long des crevasses fuman- « tes ; soudain, elles se mirent à gambader de côté et d'autres, comme des « folles sinistres, les grandes passant par dessus les petites et les petites « heurtant les grandes ; puis elles s'élargirent jusqu'à perdre toute con- « sistance.
« Que me veulent-elles, celles-là ? Sont-ce les âmes des noyés ? » pen- « sait Hauke. « Ho ! Ho ! » lança-t-il à pleine voix d£ns la nuit ; mais les « visions de là -bas, sans avoir cure de son appel, continuaient leur manège « bizarre.
« Alors, il se remémora les terribles fantômes des mers norvégiennes, « dont un vieux capitaine lui avait jadis parlé, et qui portent sur leurs « épaules, en place de visage, une touffe ronde de varech; mais il ne prit
l'ilede Fôhr, Carsten Hansen, Jacob Jakobsen et Japp Peter Hansen, de Sylt. C. P. Hansen (« Der Sylter Friese », Kiel 1860, p. 154) vante leur enseignement élevé et profond, leurs connaissances en géographie, en astronomie, en science de la navigation, leur habileté comme cartographes, leur vie morale exemplaire aussi. Mais c'est au récit de l'enfance de Hans Mommsen, né à Fahretost en 1735, par Hansen (ibid, 20), que Storm emprunte textuellement les détails suivants : VII, 153, «warum denn das, was er eben hingeschrieben hatte, gerade so sein musse und nicht anders sein kônne », le père incapable de répondre, et son conseil : « suche morgen aus der Kiste, « diea uf unserem Boden steht, ein Buch », la découverte d'un Euclide en hollandais, qu'il finit par déchiffrer (Mommsen à l'aide d'un livre de lecture et d'une Bible en hollandais) et par emporter partout avec lui, si bien que le père l'envoie (dans l'été de 52) « à la digue (cf. St. VII, 154) « où, de Pâques à la St Martin, il lui fallait charrier de la terre », ce qui ne l'empêche pas de continuer ses études. (Cf. « Die Dte. Kirchen-u. Schulsprache, v. einem Friesen », anonyme, Weimar, Bôhlau, 1862 ,p. 20, où l'auteur résume une notice extraite d'un livre de lecture de Cl. Harms et intitulé « Gnomon », peut-être consulté par St.).
« pas la fuite : il enfonça les talons de ses bottes & même l'argile de la ■ digue, et contempla Qxemeni la grotesque sarabande qui s'agitait tou- « jours, sous ses regards, dans le crépuscule qui tombait". — « Ou vous « trouve donc aussi chez nous ? » dit-il d'une voix rude : « ce n'est pus i vous qui me ferez déguerpir i »
« Lorsque* tout fut enveloppé de ténèbres, alors seulement, il s'en fut « d'un pas ferme, sans halo, u la maison. Derrière lui arrivait comme i un bruissement d'ailes et une clameur retentissante. Il ne se retourna « point; il n'accéléra pas davantage sa marche, et il ne revint chez « lui que sur le tard. Pourtant, ni à son père, ni à personne d'autre, il « ne raconta rien de tout eela 1 ».
Haiika* « n'étant, comme dit l'instituteur, ni un fou, ni un imbécile 2 ». explique d'une façon rationnelle tous ces phénomènes. Et le maître d'école, sans se laisser troubler par le tintamarre de la tempête, où les assistants, malgré la tabagie, ont cru voir repasser l'homme au cheval gris, (moyen de ramener sur le récit le souffle de terreur qui doit y régner), le maître d'école suit, dans ses diverses étapes, la montée du jeune paysan 3. Mais d'abord, en contraste avec la vision d'épouvante qui a interrompu lemagister (ainsi, des refrains viennent entrecouper, de temps en temps, l'œuvre lyrique), un « intérieur » à la Pieter de Hooch 4 : l'habitation d'un roturier aisé, en Schleswig, au XVIIIe siècle. Comme Arnold s'assure l'entrée dans le château de l'inabordable « Excellence », Hauke finira par conquérir l'accès dans cette maison du surintendant. Sous la cotte du valet d'abord, peu à peu, clarifiant et aiguisant sa vision des choses et disciplinant toutes ses énergies, en dépit des obstacles : pauvreté, rancune de valets, hostilité grossissante du populaire, il « met au trot » le Deichgraf obtus et vautré dans son bien-être, pantin dont bien vite il manœuvre les ficelles. Tout naturel apparaît, dès lors, dans cet « Entwickelungsroman » si analogue à « ImSchloss », le rapprochement avec la fine et fière, un peu froide Elke, fille raisonnable de ce fantoche. A la porte d'un bal rustique —