S. W., VIII
(2) Herrm. 37 compare « Morgenwanderung » (Europa, 1841) et « Bettlerliebe » (L. 124, S. W., VIII, 296) au « Morgengruss » de Millier ; « Hûben, drûben » (Europa, 1841) avec Y « Ungeduld » de Muller.
(3) à Môr., 20 nov. 50.
(4) M. (éd. Maync), I, 65.
(5) Ce détail se trouve dans la pièce de M. : « An meinen Vetter », I, 203.
(6) Erinn. an M., VIII, 172.
[ (7) L'expression est de Môrike (September' — Morgen, I, 94). (8) L. 157.
quitter la terre pour le pur éther de la poésie. Eux, les fanatiques de ieur petit e patrie, ils retrouvent chez ce Souabe une vie toute intime, qui s'écoule en pleine sérénité, dans une atmosphère odorante de légende, sur un coin de terre restreint, et éveille en nous l'ardent désir de connaître ces vignes ensoleillées, ces retraites forestières, ces villages silencieux 1. Et il est significatif, l'épisode de Hans Carsten, ce brave camarade, qu'un jour, Storm, rentrant chez lui, trouva à son piano, les larmes aux yeux, en train de déchiffrer à un doigt la musique du lied d'Agnes dans le « Nolten 2 ». De cet Allemand du Sud, qui est si près de leurs sensibilités d'Allemands'du Novd, ce sera moins la forme 3 que la tonalité générale, qui passera dans les chants des « trois amis ». Il leur enseignera, semble-t-il, surtout cet art de dire simplement les choses, que Rose déjà avait su inculquer à^Storm, que Gœthe, Heine et Eichendorff avaient encore confirmé en lui et ses deux compagnons ; l'art aussi de voiler la passion, de la faire deviner plus qu'on ne l'exprime 4. C'est une preuve évidente de goût chez les trois collaborateurs d'avoir, à une époque où elle était encore, volontairement ou non, ignorée, su découvrir la jolie fontaine cachée et aller y boire.
Telle est leur profession de foi, tels sont les devanciers qui pèsent sur leur jeune talent. [Quelle est la part de chacun à l'œuvre commune ? — Elle est inégale en quantité. Tycho produit beaucoup moins que son frère et que Storm 5. Ensuite,
(1) Erinn. an Môr., VIII, 170 suiv.
(2) Ibid., 172.
(3) Certains motifs, pourtant, semblent bien reproduits directement de M. : p. ex. celui du jour naissant comparé aux angoisses du cœur : « Morgengrauen », L. 68 ; Cf. M. « Gesang zu zweien i. d. Nacht », I, 45, In der Frûhé, I, 31, « Lied eines Verliebten », I, 91, « Frûh im Wagen », I, 95. Comparer « Màhrchen », L. 23 (S. W. Tannkonig, VIII, 278) et « die schlimme Grethe », M. I, 27. — Peyn, Diss. 51, retrouve dans « Oberon », L. 144, la mythologie spéciale de Môrike.
(4) Herrmann, 30.
(5) Compléter la nomenclature des contributions de St., donnée chez Herrmann, 154-155, par : « Was fehlt dir, Muller ? » (L. 124) et « Repos d'amour » (L. 128), déjà publiées dans Y « Europa », et pour cela non signalées par Herrmann.
les sujets traités, en général, diffèrent, et la façon de les traiter. Theodor Mommsen, chez qui s'annonce l'historien futur, montre une prédilection avérée pour les poésies qui touchent au folk-lore ou à l'actualité. Son vers sonne encore dur 1, malgré une pensée souvent ferme et fine, malgré aussi quelque virtuosité dans l'art de varier les rythmes et les rimes 2 : car on repère chez lui des quatrains, des pièces à refrain, une ritournelle, des sonnets, de brefs aphorismes, toute une macédoine de mètres et de formes. Tycho, le futur directeur de gymnase, qui (proh pudor !) semble représenter la note joviale et familière, a bien commis quelques poésies d'amour — d'amour très matériel et étudiantesque ; mais Storm tient le luth, quand il s'agit de chanter, en termes mélancoliques et doux, une femme aimée. Et, si Theodor Mommsen^ met par hasard en scène l'amant sur lequel pèse la lourdeur d'un avenir incertain 3, l'amant qui cherche la main de l'aimée comme un appui dans la bourrasque de la vie 4, l'amant heureux, qui, au colin-maillard que sont les jeux de Cupidon 5, finit par attraper celle qu'il s'est élue ; si Tycho rêve qu'au lieu de la main, quelqu'une lui tend ses lèvres 6, aucun des deux frères, on en a l'impression, ne nous dit une peine vraiment vécue.
Nous avons vu, au contraire, en suivant le fil d'Ariadne, notre guide à travers cette « suite » (au sens musical du mot), comment le « Primaner » de Lubeck et l'étudiant de Kiel avait versé dans sa poésie • — au second livre surtout — i'émotion dramatique et mélodieuse que lui avait apportée sa première grande aventure sentimentale 7. Malgré leur sin-
(1) Cf. H. L. Moritz, 106.
(2) V. p. ex. « L'amant marchand », fantaisie sur 4 vers dont chacun, alternativement, sert de refrain. L. 106.
(3) « Morgengrauen », L. 68.
(4) « Im August », L. 111.
(5) « Blindekuh », 109.
(6) « Guten Morgen », 100;
(7) G. S. (I, 156 et communications personnelles) donne comme inspirées par Berta les pièces : Rechenstunde — Du bist so jung — Hôrst du? — Wenn einsam du? (Frage)— Zum Weihnachten — Dâmmer-
eérité, Storm n'a jamais été très indulgent l pour ses essais du « Liederbuch », dont il n'a sauvé que 23, sur plus de 40, pour les incorporer à ses œuvres complètes. Et, en fait, on peut relever 2, dans le style, l'obsédante grisaille, la prédominance du « cliché », du poncif, la lourdeur de la diction, empêtréo de subordonnées ; dans la métrique, la sujétion de Heine 3, l'insuffisante variété des rythmes, la surabondance de rimas comme : spriihl et gliihl, Tag et Schlag 4 ; dans l'inspirât ion, l'absence surprenante de la lande, de la Marsch et de la mer, remplacées par un paysage conventionnel et pauvre, l'été décrit à l'exclusion de toute autre saison, la forêt vue à travers le prisme romantique 5. Mais déjà, sous cette écorce de banalité, ne voit-on pas éclater de temps à autre bien des symptômes d'originalité future ? Storm a beau viv^e à l'ombre de Heine, d'Eichendorfï et de Môrike, il sait quelquefois se faire sa place à son soleil. Et il se met à y chanter, avec son accent particulier, le thème qui résonne dans toute son œuvre : celui de la caducité universelle. Le chat-huant qui glapit dans les ormes en face du rossignol, nous a bien dit que l'amour est comme la mort et qu'il n'en subsiste qu'un hymne funèbre 6. Et cette strophe finale, par laquelle Storm 7 a terminé la « Ritornelle » de Th. Mommsen, nous le répète :
Dunkle Cypressen —
Die Welt ist gar zu lustig ;
Es wird doch Ailes vergessen.
stunde — Gesteh's — Und weisst du? (Vierzeilen, VIII, 297). A ces pièces, marquées d'un « B. v. B. »», dit-elle, dans les mss., elle ajoute : le quatrain inédit donné par elle, I, 157 — « die Kleine » (VIII, 213 des S. W. ) et peut-être « Abschied 1 und 2 » (VIII, 303).
(1) G. S., I, 128 (d'après un carnet de St.) et II, 235 (toast du poète à son jubilé). Cf., Pietsch, art. cit., p. 102, col. 2.
(2) Herrmann, 21. «
(4) « Repos d'amour », L. 128.
(5) Herrmann, 18 et suiv.
(6) « Kaûzlein », L. 35, S. W., VIII, 290.
(7) Dans un exemplaire qui appartenait à E. Schmidt et que le savant avait bien voulu nous communiquer, St. lui-même, au crayon, avait inscrit, en marge de cette strophe ; « Th. St. ».
Cette strophe, Th. Mommsen lui-même eût pu, d'ailleurs, la signer, puisque lui aussi s'arrête par deux fois à cette pensée x, qui semble bien avoir été prépondérante dans la « Weltanschauung » des trois amis. — La vie s'enfuit ; tout passe, même le souvenir. Un instant encore, la mémoire d'une morte 2 peut nous environner ; mais les mois, les années coulent, la vie réclame son dû ; on se laisse glisser à l'oubli, et notre cœur se soumet, tout en sentant qu'il est plus pauvre 3. Heureusement, qu'il y a des minutes qui sont « éternelles.» Puis, il y a le délice d'évoquer le passé ; à l'envi les deux frères Mommsen chantent le souvenir 4 ; davantage encore, Storm aime ces rappels d'un passé qui ressemble, pour lui, au pays natal, d'où il est exilé 5, d'un passé qui ne meurt jamais. Et comme tant de ses futurs héros, il garde en lui, comme en un sanctuaire, l'image, si fugitive soit-elle, des bien-aimées disparues.
Dès maintenant, — et cela est un trait essentiellement frison, — Storm ignore les pleins-soleils du bonheur ; il affectionne par nature le demi-jour, l'état d'âme gris, crépusculaire. C'est un besoin pour lui, même parfaitement heureux, d'estomper sa joie de la crainte de perdre cette joie. Et cela en amour surtout, d'autant plus que la vie s'est chargée de le décevoir et de le condamner à la résignation. Dès lors, quoi de surprenant, si, dans le paysage, il préfère ■ — et ses amis avec lui 6 — les heures de demi-lumière ? Il trouvera, le « Liederbuch » le fait prévoir., une note spéciale dans la poésie du crépuscule et du silence. Dans le clair obscur, luisent seuls les yeux de la bien-aimée ; on n'entend rien, sinon les mots qu'elle chuchote et le battement de son cœur 7.
(1) « Aus dem Tagebuch, 25. Mai 1842 », L. 60 et « Im August », 111.
(2) « Verloren und Vergessen », de Th. M., 137.
(3) Cf. le retentissement de ce motif dans l'œuvre de St., particulièrement dans «Einer Toten » n° 2, VIII, 211 et « Spruch des Alters», VIII, 270.
(4) Theodor dans : «And thou are dead », 113. et Tycho dans : « Zettelkâstlein », 51.
(5) « Liegt eine Zeit zuruck », 89.
(6) Cf. « Dàmmerung » de Tycho M., 67.
(7) « Dâmmerstunde », 89 et « Repos d'amour », 128.
Cette «Stimmung» deviendra dominante chez Storm, et sa poésie scia, pendant toute sa première manière au moins, une poésie du silence, mais du silence interrompu, de temps en temps, par un rien, uri murmure, un brait léger, qui cesse bientôt 1 ; et les paroles elles-mêmes auront comme honte de leur sonorité trop éclatante.
D'autres motifs encore s'annoncent dès le « Liederbuch » • thème de Noël, qui apparaît dans « Weihnachlsabend 2 » ; thèmes fantastiques, d'un genre spécial, purement local, fantastique qui doute en quelque sorte de lui-même, comme dans la poésie humoristique « Wichtelmânnchen 3 ». Enfin, une variation spéciale du type de la Bohémienne, souvenir d'une pauvre petite artiste embrassée naguère dans un jardin de Husum 4. Importée du romantisme et deMôrike5, mais «vécue » aussi, cette silhouette de jeune étrangère survivra dans l'œuvre de Storm comme dans sa mémoire. Jeune Juive de « Das hohe Lied 6 », ou fille aux boucles noires de « Weihnachlsabend 7 », remarquons ce goût de l'exotisme qui se manifestera non seulement dans le lyrisme, mais dans les nouvelles, par « Immensee » et « von Jenseit des Meeres », jusqu'à « Hans Kirch » et à « John Riew' ».
Le symbolisme, ce symbolisme qui atteindra sa perfection dans un poème comme « Juli », s'essaie déjà ici, par exemple dans l'assimilation des feuillages frais et luisants, des rameaux lourds qui ploient sous l'abondance, à la belle et luxuriante maturité d'une jeune femme 8. Le geste commence à résumer
(1) V. p. ex. ici le début de « Herbstnachmittag », 132.
(4) Er. Schmidt écrit, dans des notes inédites sur ses entretiens avec St. à Wûrzburg : « Il me raconte qu'un soir, sur le tard, étant étudiant, « il a embrassé une brune petite Juive. » Le poète d'ailleurs, évoquait parfois, devant les siens, cet épisode. (Communicat. de M. le pasteur Esmarch, d'Altona).
(5) Morike : « Maschinka », I, 81. — « Nâchtliche Fahrt », I, 16 — « Erzengel Michaels Feder », n° II ; I, 182.
(7) L. 14. — Cf. la « Persermàdchen » de Tycho, L. 104.
(8) « Was fehlt dir, M ut ter ? », 124.
les individualités ; n'est-ce pas Berta toute entière, ce petit pied qu'elle balance, de la table- où elle est juchée * ?
Le symbole est une façon de dire brièvement beaucoup : et déjà Storm réussit parfois dans la pièce courte ?, où il connaîtra des triomphes. Les meilleures pièces du Liederbuch sont aussi ténues que les trois brins d'œillets de « Nelken 3 » ou le tableautin d'intérieur de « Dammersiunde » ; art alexandrin ou néerlandais si l'on veut, mais qui bientôt, sans quitter ces dimensions réduites, s'approfondira jusqu'à l'infini.'
Dans la forme, n'y a-t-il que platitude et convention ? « Zum Weihnachlen 4 » débute par un pimpant « allegretto » dont se souviendra l'auteur de « Morgens ». Mises en dehors quelques taches légères, on est pris par le rythme -élégamment berceur de « Kâuzlein 5 ». Un art du mouvement, harmonieux ou alerte, qui sera une des grâces du vers stormien, se dégage peu à peu des gaucheries initiales et se manifeste en quelques prémices. Storm lui-même a été sensible à ces qualités quand, groupant son lyrisme dans ses œuvres complètes, il a prononcé le « Dignus est intrare » pour des pièces comme « Junge Liebe », « Frage », « Dammersiunde », « Es ist die Lieb" ein Wiegenlied ». « Nelken », ou « Beiilerliebe ».
En 1843, lorsque Ludolf Wienbarg, le critique connu 6, rendait compte du « Liederbuch » dans un journal hambourgeois, il saluait au passage, sans déplaisir d'ailleurs, mainte réminiscence dans ce livre juvénile, car il sentait, à travers cette imitation, un souffle de vie sincère. — Pour Storm, on peut déjà dire que si, sa poésie sent encore l'école, ■ — l'école où il apprend de Heine et de Eichendorff l'art de la « Stimmung » et du phrasé, elle a déjà, en ses meilleures œuvres, dépassé le stade où elle n'était qu' « un premier envol où il essayait ses ailes », qu'une tentative sans originalité propre, issue uniquement du désir de donner une forme artistique à
(1) « Liebeslaunen », 84. (VIII, 300.)
(2) Schûtzë, 70.
(3) VIII, 292 (L. : « Ich wand ein Stràusslein », 108. \
(6) Arl. ciil,
son rêve et d'idéaliser sa vie, et non du besoin inéluctable d'imprimer le sceau définitif à une émotion précise et véuue 1. Certes, il en conviendra lui-même, c'est de retour seulement dans sa ville natale, une fois sa personnalité épanouie et sa vie solidement assise, qu'il verra son lyrisme réaliser son achèvement, sa pleine vigueur ; mais déjà, la lyre est montée, sur laquelle, sans labeur apparent et avec une souple virtuosité d'artiste, il frappera ses plus beaux accords.
(1) G S., I, 128 et II, 235.