CHAPITRE III Husum
Voici l'automne de 1842. Storm vient de se débarrasser de son examen final x et rentre à Husum. Que va-t-il faire ? Ce que fait son père : il sera avocat d'affaires, et, dès février 1843, il installe son cabinet dans la « Gross Strasse 2 ». Une vieille fille humble et très douce, Christine Brick, de longue date amie de sa famille, le loge et lui tient son ménage. C'est elle qui sera*cette « Marthe », excellente et résignée, point sotte et sachant lire les poètes, cette isolée dans la vie qui reporte sur ses locataires -son besoin tout féminin d'affection et de dévouement 3. Bien choyé dans son confortable appartement, l'hôte de Christine, chaque soir, à 6 heures, n'avait que quelques pas à faire pour être à la « Hohle Gasse ». Il y trouvait généralement nombreuse chambrée de parents et d'amis : le bailli von Krogh et sa fille Auguste, excellente chanteuse 4, le bourgmestre Lûders et sa femme, le sénateur Peter Jensen avec ses deux filles Friederike et Doris. On pre-
(1) Sur cet examen et sa réelle difficulté, v. Chr. v. Ticdemann, Aus 7 Jahrzehnten, I, 227 (Leipz/ 1905).
(2) V. dans G. S., I, 158, la circulaire où St. se recommande à ses concitoyens.
(3) « Marthe und ihre Uhr », III, 4. Le témoignage de G. S., I, 158 est confirmé par une lettre de St. à E. Schmidt, du 26 juin 80. Dans son journal « Was der Tag giebt » (1880-1883), le poète inscrit à la date du 13-9-1 882 : « Marthe und ihre Uhr. Eben erfahren wir, dass « Tante Christine » im Kloster seit 3. Wochen gestorben und begraben ist. »
(4) A elles'adresse la poésie inédite donnée par G. S., I, 167. — St regrettait encore sa voix à Heiligenstadt ! (B. H., 6 avril 1860).
nait le thé. préparé suivant les recettes ancestralés, on jouait à l'hombre, an whist, an lansquenet ou.au vingt-et-un ; puis, à dix heures, on soupait, pour danser ensuite « comme des fous l « fort loin dans la nuit. Par un cou}) d'état, Storm, intendant des menus plaisirs au foyer familial, abolit bien yite les cartes insipides au profit de passe temps plus intelligents : lectures et récits fantastiques, où il excellait. Elevé dans une ville et dans un logis tout fourmillants de légendes à donner la chair de poule 2. toutes lampes baissées, il détaillait en artiste, de sa voix chantante et voilée qui avait, comme disait Fontane 3, toujours l'air d'être accompagnée en sourdine par un violon, quelqu'une de ces histoires très menues, mais à dessein, fragmentaires, qui laissaient son auditoire suspendu entre le doute et la terreur. Les servantes curieuses, accourues aux portes pour écouter, en perdaient pour toute la nuit le sommeil 4. — En temps de carnayal, c'étaient des mascarades, pour lesquelles Storm dessinait et procurait les costumes. Très souvent, le jeune poète, dont le goût musical fut toujours très fin, très averti, et qui garda jusqu'à l'extrême vieillesse une jolie voix de ténor, claire et expressive 5, chante un lied de Schubert ou de Mendelssohn, que lui accompagne sa sœur Hélène 6. Aux jeunes fdles, il fait apprendre des duos, en professeur un peu despote et qui ne badine point. Dès le printemps de. 43, il a assez d'autorité pour mettre sur pied une société de chant, où, d'emblée, il dirige avec flamme un ensemble de dix dames et huit messieurs. Une de ses parentes, « Tante Stine », en fait partie comme premier soprano et, pour chaque séance, vient à pied « per pedes aposlolorum » du village, presque distant d'une lieue, où son père est pasteur 7. En peu de temps, la petite chorale est à même
(3) « Von Zwanzig bis Dreissig », 246-.
(4) Témoignage d'une parente du poète, à Friedrichstadt.
(5) Pietbch, art. cil. p. 109, col. 2. — Cf. Harzen-Mûller, arl. cil. : 2 ans avant sa mort, St». chante encore du Schumann avec passion
(7) St. à Pietsch, 2 sept. 68. — 11 l'appelle « ein priichtiges Frauenzimmer » et vante sa bonté profonde, son intelligence curieuse de tout 1
de donner des concerts K Les programmes révèlent chez le chef d'orchestre une intelligence musicale très sûre : ' Mendelssohn, que Storm a toujours aimé 2, y figure en premier plan, avec ses lieder et quatuors pour voix masculines, son « Paulus », sa « Erste Walpurgisnacht » ; on monte le « Requiem » de Mozart, des fragments d' « Iphigcnie en Tauride » de Gluck et de la « Preciosa » de Weber ; et le public de la petite ville fête les jeunes amateurs.
Au milieu de cette vie mondaine et des obligations professionnelles, l'activité littéraire de Storm s'éveille peu à peu. C'est d'abord l'épilogue des années de Kiel. Il se rend à Altona, pour débattre avec Th. Mommsen la publication du « Liederbuch 3 ». Puis, de compagnie avec les Mommsen et Karl Miillenhoff, il s'occupe de rassembler les légendes, contes et chants populaires, qui foisonnent dans sa province natale. Th. Mommsen et lui lancent, dans une nouvelle publication locale, le calendrier de Biernatzki pour 1844 4 et (sans doute à ce moment aussi 5) dans les journaux du pays, cet appel renouvelé du « Knaben Wunderhorn 6 » et précédé de la poésie de Th. Mommsen « Unsre Sagen », où les quatre condisciples en appellent à toutes les bonnes volontés pour venir grossir leur gerbe. Dès cette première année (1843) Storm et Th. Mommsen publient, dans le calendrier de Bier-
« elle est, ajoute-t-il, comme faite pour mes vieux parents et pour nous
tous. »
(2) On trouvera un jugement très fin de St. sur les Lieder de Mendelssohn, dans sa lettre (non datée) de novembre 54 à Môrike.
(3) H. L. Moritz, op. cil., 16.
(4) « Volksbuch fur das Jahr 1844, mit bes. Riicksicht auf die Herzogthiimer Schleswig,-Hostein u. Lauenburg, herausg. v. K. Biernatzki».
(5) Le témoignage de Miillenhoff dans l'avant-propos de ses « Sagen » p. III est difficilement utilisable, à cause d'une erreur de date dès le début. — Cf. Schùtzc, 81 et G. S., I, 142. L'appel parut dans tous les journaux du Schl.Holst., dans Y « Europa » de Lcwald et dans les « Hamburger literarische Bluttcr », nous dit Mlle Storm. (Nous ne l'avons pas trouvé dans 1' « Europa ».)
(6) R. Steig, A. v. Arnim Cl. Brentano, 150-151. — L'appel était de décembre 1805.
nalzki l des spécimens dé dictions, adages moraux ou humoristiques, inscriptions funéraires ou expressions pittoresques qu'ils ont pu cueillir dans louis enquêtes 2. Ces courts documents alternent avec des légendes plus longues : le roi Abel, liwar/e (iieth », ou les cloches qu'on entend encore au fond des lleuves ou dos lacs. Dans une sorte d'avant-propos, les deux autours donnent la méthode à suivre pour ce genre de collections : ne pas rassembler ces récits dans un but historique ni poétique, mais comme monuments précieux de la vie populaire, et par là même de la vie provinciale allemande 3. Aussi doit-on les transcrire sous une forme absolument simple ; vouloir les enjoliver des fleurs du style, 4 serait manquer à la piété que nous devons à ce legs de nos ancêtres.
Dans l'été de 1843, un hôte nouveau et charmant faisait son apparition dans les vieux murs de la maison grandpaternelle : Constanze Esmarch. Elle était la cousine de Storm, la fille de cette souriante « Tante Elsabe 5 » qu'il revoyait toujours avec le « myrte vivant de la jeunesse »6, fille aussi de ce droit et probe Ernst Esmarch, l'ami intime et le compagnon d'études de Johann Casimir Storm. Les deux amis avaient épousé les deux sœurs. Esmarch, bourgmestre de Segeberg en Holstein, était lui-même le fils de Christian Hieronymus Esmarch qui avait bourgeoisement fini comme administrateur des douanes à Rendsburg, après
(1) Pp. 57, 58, 121 et 210.'« Sprichwôrter in plattdeutscher Sprache» — « Die Abelssage, die schwarze Greth, das Gluck des Grafen Rantzau, Schack-Sage, Bredstedter Sage, Friesischc Sage, das liebe Brod, die Unterirdischen, Glocken im Sec. »
(2) Cf. Frenssen, Jôrn Util, début.
(3) Appel significatif à la « patrie allemande », à cette époque de rêves unitaires.
(4) Cf. Mûllenhoff, p. VI et Immense, I, 30-31. 5) Sœur il»' la mère du poète.
(6) St. à Esmarch, pour le 14 fôv. 71.
avoir été l'un des « Schwârmer » les plus sentimentaux du « Hainbund » de Gôttingen ; à ce titre, il avait même sa place dans le roman de Voigts intitulé « Hôlty 1 », où il jouait les soupirants malchanceux. Il avait traduit une partie des tragédies de Sénèque et c'est lui qui avait initié- J. H. Voss à la lecture de Pindare. De bonne heure, Storm avait été mêlé à la vie de la famille. Il se rappelait avoir assisté, à quatre ans, aux noces d'Esmarch et de « Tante Elsabe » ; il avait des souvenirs d'enfant, puis de collégien, puis d'étudiant/à Sege- .berg, dans les vastes et clairs appartements du « Rathaus », parmi une joyeuse maisonnée, ou dans le jardin silencieux au bord du lac 2. Sa cousine était maintenant dans toute la fraîcheur de ses 18 ans, et voici qu'elle venait ensoleiller la vétusté demeure de Husum. Pendant tout cet été et au cours de l'hiver qui suivit, ce fut une joyeuse existence de réunions, de soirées, de musique, de lectures et surtout de promenades 3 : qu'on allât à Hockensbùll, pour y prendre le thé chez la vieille Trina, à Schwabstedt 4 pour y déguster le café et les prunes succulentes de Peter Behrens, ou qu'on organisât, la glace venue, des parties de traîneaux à Hattstedt, chez l'ami Ohlhues, les deux jeunes gens, parmi leurs compagnons, se coudoyaient constamment, lui un peu tyrannique et froid, elle à la fois taquine et réservée 5. Rien ne faisait prévoir des fiançailles. Un beau jour, coup de théâtre. « Theo- « dor et elle (mande Friederike Jensen à son amie Doris Loft renzen en janvier 1844 6) ont échangé des déclarations d'ace mour. Nous avons tous été appelés à constater comme quoi « Theodor avait offert le mariage à Constanze, et comme « quoi Constanze avait accepté. De quelle façon cela s'est
(1) Ernst Esmarch, Chronik der Familie E., 44. — Le roman s'intitule : « Hôlty, Roman v. Friedrich Voigts. Hannover, 1844. »
(2) à Esm., pour le 14 févr. 71.
(4) Cf. «Waldu. Wasserfreude », V, 277-278.
(5) G. S., I, 171 et « Unter dem Tannenbaum »», I, 180 suiv. (L'épisode de la bourse brodée, authentique. — G. S.)
(6) Date précise inconnue.
« fait, je n'en pais rien 1 ». Le lendemain, sur la digue, au cours d'une promenade à deux, les promesses décisives étaient échangées 2.
On ne peut pas dire que c'ait été là un mariage "d'amour. Storm, aussi bien, l'a formellement reconnu : « c'est plutôt « par un. sentiment tacite de sympathie, écrira-t-il 3,.que mes « mains et ëelïes de Constanze étaient restées les unes dans « les autres. » — C^e qui a pu attirer Storm vers sa cousine 4, c'est avant tout sa réelle beauté physique. « Elle était be^e. « confiait-il un jour à Paul Schùtze 5 ; quand elle entrait dans « la chambre, il me semblait que la pièce s'éclairait. » Il a dit aussi 6 le caractère « spirituel », immatériel de cette beauté : ceux qui ont approché Constanze ont vanté 7 les reflets de sa chevelure d'or, la lueur silencieuse qui brillait au fond de ses larges yeux gris, puissants, ombrés de larges paupières et de longs cils sombres, la sérénité du grand front haut et pur, la finesse de la bouche, le timbre émouvant de sa voix de contrealto aux belles notes graves, sa taille haute et pleine et sa démarche de reine, si simplement qu'elle fût habillée. Elle avait, dit Pietsch 8, « le charme magique de l'éternelle jeu- « nesse, de la vraie beauté libre, vraiment princière, inacces- « sible aux injures de l'âge et des soucis. »
En même temps, son mari célèbre l'équilibre serein de cette « nature d'élite », où la raison et le«sentiment se complétaient, à doses égales 9. Avec cela, une franchise d'enfant, qui lui fait avouer ses moindres erreurs. De l'enfant elle a
(2) Ibid.
(3) à Brinkmann, 21 avril 66 (cit. p. G. S., I, 172). Confirmé par lettre de.St. à Const. elle-même, le 4 août 1846 (Br. au d. Braut, p. 301.)
(5) Schûtze, 77.
(G) B. H. mars 1862 (quantième inconnu).
(7) Pietsclr surtout, le seul qui ait su la célébrer dignement par le dessin (V. illust. de 1'» Il .;, et qui l'a louée par la plume : dans son art. de Westermann, p. 105 et dans ses « Eriunerungen aus den 50 cr Jahren ». («Wie ich Schriftelftsler geworden bin »), II, 94.
(8) « Wie ich. . », ibid.
(9) St. à Pietsch, 23 sept. 61.
l'insouciance naïve, et Storm1 s'étonne à voir « de quelles « ailes légères le papillon s'envole delà chrysalide, dès que les « fardeaux ne pèsent plus sur ses épaules. » — Ainsi, elle donne, même à ceux qui vivent constamment près d'elle, l'impression « d'une claire et calme journée d'automne 2. » Sans talents artistiques, ne sachant ni dessiner, ni broder, chantant seulement quand il le fallait, elle a néanmoins, par le charme qui rayonnait d'elle, entouré le poète d'un tel nimbe d'idéalisme que « c'est seulement quand sa main le « retenait sur le sol natal, qu'il pouvait sans crainte s'élever « dans la région éthérée des nuages 3. »
La joie et les rires continuèrent de régner dans la maison ancestrale, après les fiançailles de Theodor et de Constanze. « Je t'aime, chantait le jeune fiancé, 4 je m'oublie à des farces « d'enfant ; tu souris seulement, cela te sied si bien ! leroyau- « me féerique qui nous a enveloppés serait-il donc, lui aussi, « un dernier et merveilleux reste^ de notre enfance ?.»*.- — Sauf l'été de 1844 qu'elle passa à Segeberg, Constanze resta à Husum, où l'attirait la Vie de famille combinée avec toutes sortes de réjouissances mondaines. *Son fiancé se multipliait, faisait jouer à ses actrices bénévoles de petites comédies françaises, transposées en allemand, où il insérait les petits travers de son entourage5. Au début de l'été 1845, Storm la ramena à Segeberg et là 6, dans le jardin parfumé au bord du lac, ils vécurent des heures précieuses. Plus de 25 ans après 7, le souvenir en pénétrera encore l'âme du poète : « il me semble « parfois entendre' encore dans les airs les insectes de ce jour « d'été depuis longtemps englouti, où tous deux nous nous « étions campés sur la petite pelouse entourée de buissons,
(1) A Pietsch, 22 nov. 64.
(2) Le mot est de Ernst Storm, son second fds. (G. S., I, 188.)
(3) St. à Môrike, 3 juin 65. Mais cela est plus vrai de la période d'après 1853 que des premières années à Husum.
(4) G. S., I, 172 : apparaît d'abord dans la lettre du 22 sept. .45 à Constanze (Br. a. d. Br., p. 113.).
(6) Ibid, 180.
(7) à Esm., Ull. cil. •
« devant, la hutte de roseaux, jusqu'à ce qu'on vînt de la
« maison nons appeler pour le déjeuner».. »
Dans l'Almanach de Biernatzki peur 1S1G, -—par conséquent en 18 lô. SI nriii apporl a encore l out un lot-de légendes et <le « Dôntjés » en « platt » ; mais, comme l'année d'avant Theodor Mommsen en partance pour l'Italie, il laissa à Mùilenholï le soin de trier, d'ordonner et de publier les matériaux glanés pour leur florilège. — En dehors de cette menue monnaie arrachée à l'inépuisable trésor populaire, le calendrier de 1846 apportait des contributions originales du jeune avocat l. (/est même lui qui pourvut de poésies tout l'almanaeh Cette année-là 2. Il a tenu à faire voir enfin le jour à l'infortunée légende de Sainte-Marie de Lùbeck. Mais combien il ;i dépassé ces pâles tentatives de sa jeunesse ! Il annexe, d'un coup de maître, l'hiver à sa poésie, et il glorifie Noël, le cher Noël, avec un charme que sa prose n'atteindra pas avant longtemps ; même les clochettes de son lyrisme n'ont jamais jusqu'ici égalé le timbre délicat et pur de ce « Weihnachtslied », d'une sérénité souriante et mystérieuse, où rayonne la lumière d'une douce étoile et flotte l'odeur fine du sapin 3. Effroi joyeux, charme troublant, remontée subite de tous les rêves d'enfance ; c'est là qu'est, pour Storm, le « miracle » de la nuit sacrée. — A côté de cela, une petite féerie : Storm adapte en une courte saynète « Schneewittchen», le conte des frères Grimm : même début interrogatif dans le ton populaire, mêmes détails (ainsi celui du jeune marcassin 4) ; Storm décrit plus au long la façon dont Schnee-
(1) « Von Himmel in. die tiefsten Klûftc » (= Weihnachtslied, VIII, 193) — « Schnewittchen » (VIII, 280 jusqu'à : Gemach der Kônigin). — « Der Bau der Marienkirche » — <rlm Fruhling» ( = Eine Frûhlingsnacht VIII, 229). « Aus Grosskâhwinkel. Die Beamtentochter » (■= Vom Staatskalender. Die Tochter sprieht, VIII, 221}.
(2) Liehteust., Prog., 19.
(3) Herrmann rapproche de : « Im Herbste » chez Eichendorff, I, 492. — Il croit (174) que e'est d' Eichendorff aussi que St. apprend la strophe à h vers, dont St. se serf magistralement ici ; et il renvoie à Eichend., I, 200, 303, 334, de.
wittchen a trouvé la demeure des nains, et la toile tombe sur un monologue où la nouvelle ménagère des heureux gnomes énumère ses occupations 1. Tout cela frais, naïf, traversé par le thème romantique de la fraternité des êtres dans la nature, et vivifié par une description précise des oiseaux de la forêt 2. « Schneewittchen » fût-elle écrite pour être jouée par les invités aux soirées de la « Hohle Gasse »? C'est possible. — Parmi ces invités figuraient, nous le savons maintenant 3, quelques hauts fonctionnaires de la ville. « De leur splendeur « à cette époque, sous la souveraineté absolue de notre royal « duc, écrit Storm dans ses « Nachgelassene Aufzeichnungen 4 » « quiconque est né plus tard pourra difficilement se faire une « idée. » Mais sans doute y avait-il fonctionnaires et fonctionnaires. Dès maintenant, Storm les prend en haine, eux et leur famille 5 : et sa « fille de fonctionnaire » reproduit à merveille l'orgueil frénétique de caste et de classe, la terreur du qu'en dira-t-on, la passion des ragots, à « Grosskràhwinkel » et chez ces gens, dont la valeur se mesure au rang qu'ils occupent dans l'Annuaire officiel. Par là, il nous laisse déjà pressentir ce que sera le « côté viril » de ea poésie. — Enfin, la mort brusque d'un ami d'université 6 en 1844 provoque, dans le ton de la ballade populaire et avec la strophe de deux vers qu'affectionne le Volkslied 7, le récit dramatique d'une poignante agonie 8. C'est de la mort la plus affreuse que meurt
(1) La 2e moitié (Gemach der Kônigin) ne fut écrite qu'en 1867 (G. S.) et publiée dans la 7e édit. des « Gedichte », en 1885. * (2) VIII, 285.
(4) G. S., I, 166. — Cf. « Auf dem Staatshof »t I, 57-58 et les fonctionnaires chez Fritz Reuter et chez Kl. Groth.
(5) Il a^bien pu hériter cette aversion,. non seulement de son sang frison, mais aussi d'Eichendorff. (Cf. l'audience de Friedrich chez le ministre, Ahnung u. Gegenwart, 145.)
(6) Communicat. de G. S.
(7) A. Biese (Konserv. Monatshefte, vol. 66, 593-94) fait observer que c'est le poème de St. qui se rapproche le plus de la ballade. — Il faudrait ajouter : « Geschwisterblut » et « In Bulemanns Haus ».
(8) Dans le « Volksbuch » pour 1846, la pièce porte la date : « Husum, 1844 ».
l'adolescent, seul, ta montre en main, se demandant « s'il vivra encore quand l'aiguille atteindra le noir chiffre III. » A côté, la garde malade, qui attend « que tout soit fini » ; cependant qu'au dehors, le printemps « grimpe le long des fenêtres », l'amour s'exhale et rit, les cloches de Pentecôte Sonnent les fiançailles* les gars joyeux partent en chantant 1. Et la chambre s'emplit de silence, toujours davantage : le moribond croise les mains sur sa poitrine ; la garde ramène le linceul sur le visage du mort et s'en va. « Et, dans la cham- 1» n\ rien ne vit plus ». Jusqu'à ses dernières œuvres, la mort apparaîtra au poète aussi horrible, aussi navrante 2 ; le même ixlas sinistre y tintera, qui tombe, écrasant et brutal, au cours de ces vers saisissants.
L'année suivante, 1846, vit les doubles fiançailles de la sœur de Storm, Hélène, avec l'architecte Lorenzen, et du frère de Storm, Johannes, avec Friederike Jensen, la fille du sénateur. Pour le 12 février, toute la famille se transporta à Segeberg ; on y fêta les noces d'argent du père et de la mère de Constanze et simultanément les 25 années d'exercice du bourgmestre Esmarch. Pour cette circonstance, Storm avait rimé l'à-propos dont il nous a conservé une partie sous le titre de ; « Zur silbemen Hochzeil 3 » et dont un autre fragment 4 n'a pas été admis dans les œuvres complètes. Une scène avait été dressée dans la salle du « Rathaus ». Un joyeux cortège y défila d'abord, où figuraient tous les enfants de la maison. Le dieu Amour, comme de juste, apparût en premier : « mon « visage, dit-il, reste toujours le même, malgré les ans 5. »
(1) Hermann, 80, voit là un motif eichendorffîen.
(2) Cf. « Gch nient hinein », VIII, 274.
(3) « Zur silbernen Hochzeit », VIII, 294-296. Publ. pour la lre fois lans 2e éd. des « Gedichte », 1856. Cf. description complète de la cére-
lonie dans : Esmarch, Einige Xaehrichten iib. das E. Geschlecht, 40. — Sur la genèse de l'à-propos, v. ] ir. a. d. JJr. pp. 175-176, 183, .85 et 188.
(4) Donné par Schutze,-75 (Cf. Ilerrmann, 152, note 2) : « Musik ist Lies um mien her. ».
(5) Hermann, 81, rapproche de la mascarade du 2 'Fau-l.
Puis deux enfants — le premier figuré par la petite Lolo, le second par la petite Sophie Esmareh — se déclaraient prêts à suivre le petit dieu et l'exemple de leur sœur aînée. Les pauvres, par une pieuse tradition familiale, n'étaient pas oubliés ; et la petite mendiante (un des enfants de la maison qu'on avait tout barbouillé de suie) venue quêter sa part de la fête 1) était accueillie, malgré l'impitoyable « Bettelvogt », rempart de la loi. Le fou, "lai aussi, agitait ses grelot's et venait tirer sa révérence, « comme vieil ami de la maison » où, si sou- Vent on l'avait admis, le sentant indispensable. — A côté de cette courte et pimpante entrée, dont nous n'avons peut-être pas l'intégralité, un dialogue entre « Lui » et « Elle » fut sans doute déclamé par le poète et sa fiancée. Tout est musique autour des deux amants : sons et parfums se combinent mélodieusement, et Storm les harmonise avec un art tout nouveau ; des voix invisibles, discrètes, presque imperceptibles, montent et descendent, passent et repassent, des gouttes de rosée glissent de feuille en feuille ; le Temps suspend sa marche ; toute la Nature frissonne en des rêves d'amour. Jamais Storm n'a encore traduit aussi finement des choses aussi fines : rarement, il a célébré Gonstanze avec autant de chaleur :
Lui : « 0 combien tu es belle ! la rosée de la nuit s'accroche à tes « boucles brunes, ton regard luit comme l'étoile de la nuit ! « combien tu es belle ! à peine osé-je discerner si c'est ton « visage, dont le regard est si doux, ou ton âme : — tous deux « sont si semblables, que l'un n'est que le miroir de l'autre. « Aussi, tu es éternelle !
Elle : « Eternellement je suis tienne ! »
Au cours d'un nouveau séjour à Segeberg 2, naissait le « Ghasele » qui porte la date « 1. Pfingsilag' 1846 3 » et qui, à l'encontre des principes stormiens, disserte sur l'amour, de façon bien peu printanière d'ailleurs. On s'explique qu'il n'ait pas été admis dans les œuvres complètes. La pensée, la phrase
(1) Motif identique dans « Immensee » et dans « Weihnachtsabend », VIII, 244.
(2) Lichtenst. Prog., 15.
(3) Publ. lre édit. des « Gedichte », 1852, p. 38 ; redonné par G. S., I, 186. Non admis dans les S. W.
comme la coupe métrique y sont, malheureuses et lourdes l.
Elles ue sont, d'ailleurs, dans l'ensemble, guère supérieures
dans la vingtaine de piécettes inédites que nous ont révélées
les lettres, récemment publiées 2, du jeune poète à sa fiancée.
Mises à part, deux transpositions : l'une d'un lied écossais de Robert Burns*, l'autre (Tune aubade retrouvée dans le florilège de Miïllenhorï et. transcrite par Storm en bas-allemand 4 ; mise à part une cantate (paroles et musique 5) au roi de Danemark (!) ; mis à part aussi un badinàge à propos des cigognes nichées sur le futur toit conjugal 6, ce sont surtout des appels nostalgiques, assez banals, vers la bien-aimée restée à Segeberg 7. Tour à tour, les cloches de Pentecôte 8, la splendeur <le; lilas et des jasmins en fleur 9 exaspèrent l'attente solitaire du fiancé ; son cœur est bouleversé par l'émouvant silence du monde endormi 10 ; il lui semble que leurs mains, quand enfin elles se joindront pour toujours, seront flétries, desséchées n. Et il prie instamment le Seigneur de ne pas laisser le Souci prendre trop de place dans leur existence commune: et le Seigneur, docilement, répond que toute destinée est tracée d'avance, parsemée de larmes, mais açjoucie par le doux oubli et, plus encore, par l'aurore d'un amour éternel 12. Mais cet amour survivra-t-il, chez Constanze, à la mort de son compagnon 13 ?
(1) Herrmann, 126.
(2) Th. St. Briefe an seine Braut. Westermann, 1915. Nous donnons ici comme titre à ces pièces celui qu'elles ont pris depuis leur annexion aux S. W., ou alors nous les désignons par leur premier vers.
(3) « John Anderson », p. 20.
(4) « Datt du min leéwsten bist », p. 70.
(5) « Heil dir, heil dir, hoher Kônig », p. 82.
(6) «. Ins liebe Stadtlcin unversehrt », p. 4.
(7) « Zum 5, Mai 44 », p. 10, « Auf dem hohen Kûstensande », p. 79, « Liegst wohl noch im Traum befangen », p. 125, « Du heissersehnte, gute Nacht ! », p. 214.
(8) « Die alte Lust ist neu erstanden », p. 24.
(9) « Jasmin und Flieder blûhen », p. 251.
(10) « Da liegt die Welt so marchenvoll », p. 21.
(11) « Doch, du bist so fern », p. 66.
(12) « Du hast sie, Herr... », p. 121.
(13) « Sprich, bist du stark.. », p. 215 (admis dans les « Sommergeschichten », p. 127, mais pas dans les S. W.
Pourtant, dans cette production qui se platfe entre avril 44 et juin 46, il n'est pas que du déchet. La fleur en bouton, bientôt éclose sous la chaleur des lèvres, est gracieusement assimilée à l'enfant qui va, sous l'ardeur des baisers, s'épanouir en femme 1. La fiancée apparaît — et prochainement 2 le motif sera repris avec plus de succès, — comme guérisseuse des blessures et protectrice du poète contre les morsures de la vie 3. Gœthe, très lu à cette époque 4 par l'avocat, peu occupé, donne le ton à ses meilleurs vers.
Mais principalement, il faut mettre hors de j air quelques pièces dont Stoim lui-même a sanctionné la valeur en les admettant, par la suite, dans ses œuvres complètes. Là, l'inspiration cesse d'être artificielle, et ce que dit le poète sonne constamment vrai. — « Lose » retrace, à la manière heinéenne 5, à la troisième personne, comme s'il s'agissait d'un inconnu, l'histoire de « celui » qui, éconduit par « celle » à qui il avait « apporté son amour ensoleillé », s'est vu congédié, puis oublié — (l'allusion à Berta est claire) — puis a fait sa femme cV « une jeune fille silencieuse et charmante : « elle n'a, entre tous les hommes, voulu que lui seul. Et, bien « que son cœur, à lui, n'eût jamais tressailli d'amour, elle a « souffert pour lui, pour lui seul elle a vécu.6. » — Une semaine plus tard 7, apologie du Souvenir, proclamant que quiconque a jamais connu les bras d'une femme aimée est riche pour toute sa vie : « dût-il mourir au loin et seul, qu'il sentirait « encore l'heure bienheureuse vécue aux lèvres de la bien- « aimée ; et, dans la mort encore, elle est sienne. » ■ — Par trois fois, la nuit, propice aux caresses, inspire à l'impatient
(1) «So lang hab'ich.. », p. 3.
(2) Dans : « Schliesse mir die Augen beide », VIII, 214.
(3) « Und wieder hat das Leben.. », p. 50.
(4) Br. an die Braut, 12 oct. 45 (poés. à Lili et Frédèrique), 29 oct. 45 (Divan).
(5) Hcrrmann, op. cil., 79, rapproche de « Ein Jiingling liebt ein Madchen », Heine, I, 80. 11 faudrait ajouter : « Heimkehr, n° 33, p. 111 > et, dans les « Neue Gedichte » : « Neuer Fruhling », n° 29, p. 215.
(6) Br. a. d. Br., 28 mai 44. — S. W., VI4I, 200.
' (7) Br. a. d. Br., 7 juin 44. S. W., VIII, 214. So. 125. Même pensée chez Tieck,'« Der Pokal », 394 : « Lieffe macht reich. »
— 93 — ' fiancé des accents neuïs <d. chauds. Avec le soir, tout pénétré de l'odeur plus intense dos giroflées, monte dans son cœur une soif Immense des lèvres plus rouges, d'un rouge qui brûle 1. Avec le soir qui glisse, silencieux, vers nous, se rapproche le royaume des tendres pensers : le crépuscule s'épand, troublant suavement toutes choses, les formes se fondent l'une dans ['autre : « alors la main, alors la bouche errent bien « facilement, et qui ose la moitié obtient d'emblée le tout 2. » Plus tard encore, malgré le sommeil qui peu à peu clôt les cher- yeux de l'aimée, en elle le désir, secrètement, veille, et, dan- le rêve, sa bouche balbutie des mots d'une douce signification3 . — Ainsi, graduellement, la Muse de Storm s'enrichit. son chant se fait plus net, plus ferme. Et elle s'essaie, avec plein succès cette fois, à illustrer mois et saisons : « Mai » dans un quatrain écrit au moment même où, dehors, le poète entendait les enfants acclamer le printemps et le hausser au trône royal 4 ; Pâques, en trois strophes robustes qui, développées, fourniront bientôt- le décor de la poésie politique d' « Ostern 5 » ; l'automne enfin. Mais non plus l'habituelle élégie" sur la nature qui se meurt : la fuite de l'été sera comparée à celle du bonheur et, symboliquement, le brouillard noyant la forêt, témoin des félicités écoulées, le dernier rayon de soleil illuminant la nature laisseront pressentir, sous le manteau d'hiver, un lointain jour de printemps6 .
C'est à Segeberg que Storm et Gonstanze furent pour toujours unis le 15 septembre 1846. Ce fut fort probablement « un silencieux mariage ». Il est singulier que ni les parents
(1) « Abends ». Br. a. d. Br., 23 (ou 24) sept. 45. So. 97.5. W., VIII, 202. Vlamsimsky (Euphorion, 1910, 666) renvoie à Heine, Reisebilder III, 38.
(2) « Lehrsatz », Br. a. d. Br., 15 oct. 45. So. 119, S. W., VIII, 212.
(3) Dans les Br. a. d. Br., la pièce compte une 2e strophe, supprimée depuis la version envoyée à 1' « Argo ».
(4) Br. a. d. Br., 17 avril 45. S. W., VIII, 231.
(5) Ibid. 13 avril 46. Cf. S. W., VIN, 237.
(6) « Herbstlied, l. — « Br. a. d. Br.. 19 oct. 45. — Cf. Uhland « Im Herbste », I, 13.
de Storm, ni sa grand-mère Woldsen, ni plusieurs de ses frères et sœurs n'aient assisté à la cérémonie 1. Dès le lendemain des noces, le jeune couple s'installait dans la maison petite, mais claire, dont Storm avait fait l'acquisition dans la « Neustadt », la rue où l'on arrive en remontant, au nord, la «hoirie Gasse 2 ». Elle est bien du pays, avec son « Vorbau » et son haut pignon pointu daté 1675. Un jardin, par derrière, donnait directement sur la Marsch, tout fleuri de jasmins et de roses, la fleur que préférait Constanze. Le dimanche, suivant le rite, on descendait la rue pour aller déjeuner chez les parents, et l'été, on prenait le café dans le pavillon du jardin, sous le vieil érable 3.
Trois poèmes — pas plus — ■ sont parvenus à nous, de cette lune de miel 4. Il semble bien qu'il faille dater de ce moment l'alerte aubade de « Morgens 5 ». — Vite, que la bien-aimée lui donne le baisser du matin, et qu'elle glisse dans la mule son pied charmant ! Qu'elle secoue sur son front la trace pâle des rêves et vienne jouir, au jardin, du soleil d'or, des roses qui attendent, épanouies, que sa main les vienne cueillir 6. Ainsi prend toute sa valeur le symbole délicat des roses qui figurent l'amour ; et le rythme, rompu à dessein dans la dernière strophe 7, rend plus allègre encore l'appjel final. —
(1) G. S., I, 183. Sur l'aversion de St. pour la « bénédiction nuptiale » v. Br. an die Brant', pp..228, 229 et 310.
(2) V. Br. an die Br., pp. 129, 131, 144, 178, et pour le jardin, ibid pp. 145-146, 151, 190, 191, 198, 200-205, 217.
(5) G. S., I, 180, la date de Segeberg, élè 1845. Mais les raisons que donne Lichtenst. (Prog. 15) pour l'attribuer à Yaulomnc 46 nous paraissent convaincantes. — Publ. dans Bi. pr 1850 (« Morgengruss »): S. W., V11I, 215.
(6) Sur la passion des roses chez Constanze, v. préface aux« Sommer geschichten und Lieder » (1851) et la pièce : « Constanze», n°2, VIII,
.315.— Herrmann, 37, retrouve ici des souvenirs de Wilh. Mûller et, p. 81, du « Friihlingslîed » de C. Klingemann que Storm connaît pour l'avoir chanté sur la musique de Mendelssohn, — La pièce tient surtout, nous semble-t-il, de « AussicM », » dans « Frûhlingund Liebe »d'Eichendorff.
(7) Herrmann, 121. — Sur le symbole des roses, v. Br. an die Br. pp. 41, 214-215 et 262.
Comme dans « Morgens », un geste est le poiiit de départ dans u Nun sei mir livimlicli tari und lieb t ». En posant son pied sur celui du poète, la bieh-aimée lui signifiera sa confiante, qui ne repose que sur lui : et lui, il souhaitera de porter toujours, seul et paisible, l'existence de la bien aimée comme il porte maintenant son pied. Levers glisse, bien lié, s'envole comme le pied léger que soulève celui du poète. — « Fermemoi les deux yeux 2 »! demande-t-il maintenant à la femme chérie. Ses deux mains aimées ne sont elles pas celles qui apaisent boute souffrance? — Peu à peu le cœur se calme, les ondes s'aplanissent, et le rythme dipodique, en même temps, s'aplanit, lui aussi, de plus en plus, et c'est la bienaimée. qui, maintenant, d'un seul coup — marqué par l'isolement du dernier vers qui meurt goutte à goutte en monopodies 8 vient remplir tout son cœur.
Malgré le charme de « Morgens », de « Nun sei mir. . . » et de ce Schliesse mir die Augen beide », on peut s'étonner que Storm. inspiré si souvent par 1' « Erlebnis » avec Berta, n'ait trouvé dans sa félicité conjugale qu'une source aussi mince de vraie poésie. Plus encore : on est surpris, dans les deux derniers poèmes éclos aux rayons mêmes de la lune de miel, d'entendre le poète parler de . « tout ce qu'il souffre », ou désirer la paix et l'isolement. Sont-ce là chagrins imaginaires? Est-ce là simple mise en scène d'une douleur factice ? Storm n'a jamais chanté ce qu'il n'a pas éprouvé. Nous savons, maintenant', la grave « souffrance » qui a assombri sa vie au moment où elle aurait dû être si pleine de soleil • aujourd'hui que le voile a été pieusement levé 4, il faut essa-
(1) Gedichte, L852, l<>. S. W., VIII, 214.
(2) « Schliesse mir die Augen beide ! » : Somriiergesch., 120. — - s W , VIII, 214. (Cf. Repes d'Amour, L. 128.)
(3) Hermann, L22, 121.
(4) G. S., II, 120 suiv.
ycr de reconstituer les péripéties de ce drame de cœur, puisque, de l'aveu même de celui qui l'a traversé, il a provoqué « la moitié de sa poésie1 » .
Parmi les habitués de la maison grand-paternelle autour de 1842, nous avons signalé le sénateur Peter Jensen et ses deux filles, Fricderike, et Doris ou Dorothea. L'ainée, Friederike, aimait dès cette époque Johannes Storm : c'est sa cadette, Dorothea, qui devait être l'héroïne d'une passion qui a inspiré au poète ses accents lyriques les plus ardents. Ecoutons la confession qu'il adressait, le 21 Avril 1866, à son ami Brinkmann 2 :
« Deux femmes se partagent mon existence comme ma poésie : Turc « n'est plus de ce monde, la mère de mes enfants, Constanze, qui fut si « longtemps l'étoile de ma vie ; l'autre vit, après s'être fanée, loin de « moi, seule, et souvent dans un manque de liberté où elle étouffait. « Je les ai aimées toutes deux ; toutes deux, je les aime encore mainte- « nant ; laquelle plus' que l'autre, je ne sais. Naguère, celle qui vit encore « m'a inspiré la plus émouvante passion. Les poèmes passionnés que « vous avez souvent lus sont la guirlande qu'elle porte, maintenant « encore, dans ses cheveux. Toutes deux, elles sont, quoique différant « au reste sur bien des points, les plus douces, les plus suaves âmes « féminines que j'aie jamais rencontrées, et d'un dévouement sans « réserves à l'homme aimé. Tout cela serait très bien, si la passion pour « la survivante ne s'était abattue sur moi, alors que celle qui est morte « était déjà ma femme.
« Voici comment c'est venu. Pendant mes fiançailles 3; ma soeur « Càcilie arriva dans ma chambre avec une jeune fille d'environ treize « ans, une fine et délicate petite blonde. Elles s'étaient déguisées, et elles « restèrent un moment .chez moi. Lorsqu'elles s'en furent, je me dis, « tout saisi : cette enfant m'aime ! Je me souviens encore nettement « que, dès ce moment-là, elle exerça sur moi un attrait particulier. Je
(1) à Pietsch, 12 mai 66..
(2) « Amtssekretar » à Rendsburg, ami et camarade d'étude de Storm. (G. S., I, 191, note 1). La famille du. poète sait très peu de chose sur lui. Lors du mariage de Storm, il était secrétaire au château (de H-usum) et fiancé avec une amie de Constanze, La.ura Setzer. Avant la guerre, il fut nommé à Rendsburg. La correspondance entre St. et lui s'étend entro 1850 et 1868 ; mais, les dernières années, sans doute par manque d'intérêt, elle se ralentit : Briukmann ne semble pas avoir été de taille à répondre au poète de façon utile et stimulante.
(3) Par conséquent, entre janvier 1844 et le 15 septembre 1846.
h me mariai, et la jeune fille, qui alors commençait ;\ s'épanouir, vint
■ souvent dans notre maison. Dans mon jeune hymen, une chose m;m-
• quait : la passion, c'est plutôt par un sentiment tacite de sympathie « que mes mains et celles de Constanze étaient restées les unes dans les « autres 1. L'adoration passionnée* de la lemme, en elle, appartient, « par sa genèse, h une époque ultérieure, l-'.u revanche, chez cette enfant, « il y avait cette atmosphère grisante, à laquelle je ne pouvais résister. » L'éloignemenl 2 vint a mon secours, et, aidé par la nécessité, je domp- « tai ce sentiment, de telle sorte qu'il s'éteignit totalement en moi ou
• du moins dormit du complet sommeil de la mort. . . Fille cependant, « qui maintenant était délaissée, s'accrocha à cet amour absolument
• sans espoir avec une fidélité sans limites ; elle repoussa tous les hom- « mes qui s'approchaient d'elle e1 ne rêva pour elle qu'un seul bonheur : « vivre un jour, quand son cœur se serait suffisamment calmé, auprès « de moi et de Constanze. »
Telle fut, d'après Storm lui-même, l'origine de cette idylle extra-conjugale. Une lettre à Pietsch, écrite à la même époque (12 mai 66), reproduit les mêmes aveux. Elle célèbre l'amour immense, la fidélité sans bornes de celle que, dit le poète, « j'ai naguère si violemment entraînée dans ma vie, « par qui j'ai éprouvé la passion la plus émouvante, et à qui « appartient la moitié de ma poésie. » — « Relis Angelika », ajoute-t-il au cours de sa confidence ; « c'est elle-même, à « cela près qu'elle n'était pas faible comme celle-là ; car son « amour, avec lequel, comme elle dit, elle est née, cet amour « qui m'a jadis tant saisi chez cette enfant de dix ans, elle l'a « fidèlement gardé ; elle a repoussé tous les hommes qui s'ap- « prochaient d'elle, et, parmi ceux-ci, quelqu'une qui rien ne « manquait pour conquérir n'importe quel cœur de femme. »
La moitié des pièces des « Sommergeschichten » et des « Gedichte », la nouvelle intitulée « Angelika » (bien qu'elle
- (1) La publication, en 1915, -des lettres de fiançailles de St. à Cons* tanzo, explique pour une grande part cet adultère platonique. On y sent très bien le manque d'« enthousiasme» (Br. a d. Braut, 280-281) dans l'amour réciproque des deux cousins. Sous l'exagération des reproches de St., on discerne, chez Constanze, une insouciance singulière. Le fiancé, d'autre part, est tyrannique, pédant, insupportable, et Ton ne s'étonne pas que les « scènes » par lettres soient si nombreuses.
(2) C.-à-d. l'exil — à Postdam et puis à Heiligenstadt, entre 1853 et
n'ait paru qu'en 1855 en nous donnant le reflet poétique de cette aventure de cœur, nous permettront peut-être d'en reconstituer quelques épisodes.
En ce jour décisif où, voyant Do Jensen sortir de sa chambre, Storm avait pressenti l'amour de la fillette, il ne s'était rien exagéré. Plus de vingt ans après, Do avouait qu'elle « était née avec cet amour * ». Ecoutons Eberhard remontant la série de ses souvenirs avec Angelika : « plus loin
« encore, aux premiers, tout premiers temps — elle le lui « avait rappelé un jour, en appuyant ses cheveux contre sa « joue — dans une chambre de la maison de ses parents : la « petite fille, pâle dans ses tresses blondes, approchant, pen- « dant qu'il faisait la lecture, son petit tabouret contre les « genoux du lecteur, puis levant vers lui le regard, religieu- « sèment attentive, jusqu'à'ce qu'il eût posé la main sur sa « .petite tête et l'eût prise enfin, comme elle le voulait, sur ses « genoux, sans rien dire 2 »... Et, d'après ce qu' Angelika lui a confié, une fois, dans une heure d'intimité ardente, il évoque .« l'enfant passionnée, qui passe toute la nuit à pleurer, sans « dormir, parce qu'elle sait tout près d'elle, par une coïnci- « dence fortuite, l'homme secrètement aimé, —et elle presse « ses petites mains contre son petit cœur, qui avait déjà si « tôt, reçu le dieu 3... »
En tous cas, Storm sent, en lui, éclater comme une fanfare splendide, « la rose rouge de la passion ». — « Une fois encore, « chante-t-il, choit sur mes genoux la rose rouge de la pas- « sion, une fois encore, je me suis follement pris d'amour pour « des yeux de jeune fille 4 ». L'amour, ainsi devenu réciproque, oscra-t-il se risquer hors des cachettes du cœur ? Le poète
(1) à Brinkmann, loc. cil.
(4) « Noch'einmal », Ged. 52, 13. S. W., VIII, 201. — « Je possède, m'écrit G. S., un petit carnet où mon père, derrière chaque poésie dédiée à « Marna » (Do Storm) a inscrit un « D ». Elle me Fa légué après sa mort, le 4 fév., 1903. » — « Noch einmal » appartient à ce groupe de poèmes marqués d'un D. Sauf indication contraire, nous ne reconstruisons l'idylle qu'avec les poésies identifiées par ce signe.
était marie, avec une femme jeune et belle. Do elle-même, épanouie maintenant, se rendait, compte du danger : et sans doute, ses yeux, rencontrant ceux de l'homme aimé, commençaient, comme ceux d'Angelika, « à se détourner avec « effroi lorsqu'ils se sentaient surpris * ». ^torm, lui aussi, comme Eberhard, discernait toujours mieux qu'il lui faudrait la perdre, et pourquoi. C'est alors que soudain, « bien qu'ils « vissent clair, et contre leur volonté, l'instant avait surgi, « où l'amour avait accompli entre eux son funeste miracle. » Et c'est dans un jardin — ce même jardin que nous retrouvons dans les poésies : « Weisse Rosen 2 » et « Hyazinthen 3 » — que « l'heure a sonné ». Suivons la scène d' « Angelika ». Cachés dans un bosquet feuillu qui les abritait du clair de lune, « ils s'étaient enfin parlé, — quelques mots isolés, à « peine prononcés à demi et pourtant pleinement saisis 4 ». Cette bien-aimée, dont la main tremble dans la sienne 5, il la prend dans ses bras, légère, puis doucement la replace sur le banc où ils sont assis : « ses.yeux reposaient sur ce jeune vi- « sage ; mais déjà, ses pensées, recommençaient à scruter et « à creuser le rude, l'insurmontable présent. 6 » A ce mbment-là, il aurait voulu être courageux, partir : « mais le « contact de ses lèvres lui avait ôté la force de s'en aller, comme pourtant il l'avait si fermement voulu 7 ». Et alors, il lui avait tout dit : « La malchance de son passé, le vide et « la pauvreté de son avenir, qu'il décrivait devant elle en « toute précision et comme si c'était déjà du passé. — Il sentit « le tremblement de ses mains ; mais, loin de s'en faire illu- « sion, il ajouta : « ce qui s'est passé entre nous n'aurait pas « dû se passer ; car c'est sans fruit pour la formation de ton « avenir. Nous ne pourrons jamais avouer que nous sommes « l'un à l'autre : ni actuellement, ni plus tard... Et mainte-
« nant, Angolika, pardonne-moi, si j'ai pu, un instant, oublier « tout cela ! » — Ils s'en reviennent vers la maison. Mais, à la sortie du petit bois, Angelika (et ceci concorderait assez avec le caractère impulsif de Dorothea Jensen) s'est précipitée au cou du bien-aimé, a pressé ses lèvres contre les siennes : « tienne ! dit-elle, et, séchant avec sa main les larmes de « ses joues, elle s'arracha à lui et descendit en courant vers le « jardin... 1 ».
« Et ce moment, continue Storm 2, fut le premier anneau « d'une chaîne dont ils ne se demandaient pas si la force de « leur être suffirait à la porter. » — Ils sont perdus. Et c'est bien la situation de Storm, marié, en face de Do Jensen : « L'heure a sonné 3, et ta main repose tremblante dans la « mienne; tes lèvres déjà ont effleuré d'une pression les mien- « nés... Les lèvres qui se sont ainsi touchées sont prisonnières « sans merci : tôt ou tard, elles doivent se consumer, à en « mourir, d'une nostalgie réciproque. » Fière d'aimer et d'être aimée, Angelika relève la têtt, affermit sa marche. « Mais la « loi de la vie, qui leur interdisait de paraître devant les hom- « mes la main dans la main et de répondre mutuellement l'un « de l'autre, devint insensiblement, entre eux, un abîme ; « par-dessus le gouffre, un moment, ils étendaient les bras « l'un vers l'autre, pleins de nostalgie, mais sans succès, pour, « tout de suite après, se retrouver face à face, désemparés et « pleins de rancune, comme des enfants. Entre temps, il « venait des moments, il jaillissait sous la cendre des étincelles, fugitives et quasiment imperceptibles qui, constam- « ment, les réentraînaient vers ces régions où il n'y a rien que « le jeu sombre et inévitable des forces naturelles. »
Nous connaissons le goût de Storm et des siens pour les piques-niques ; nous avons vu* Storm emmener toute une joyeuse bande canoter sur la Treenen. à Schwabstedt : seraitil étonnant qu'une promenade de ce genre, en société nombreuse, ait réuni, comme par hasard, dans la même barque 4
(3) « Die Stunde schlug » Ged., 14. S. W. VIII, 201.
(4) Notons qu'il y a deux scènes d' « Angelika » dans ce même décor. (Cf. I, 297 suiv.).
le poète el la jeune Pille, comme cela se trouve pour Angelika et Eberhard ? Perdus dans une foule bruyante, ils échangent des regards profonds et laissent, sous les eaux, leurs mains se rencontrer 1. Malheureusement, une femme plus âgée est là, qui les épie ; pour détourner le soupçon, Angelika s'empresse d'entamer avec elle une conversation. Au retour, — veulentils continuer à donner le change ? — les deux amants s'évitent ; mais durant une halte, dans un crépuscule orageux, Angelika, malgré la distance qui les sépare, s'arrache une rose blanche 2 de la chevelure et la lance, clandestinement, au bien-aimé. Puis on rentre à la ville; Un parfum suave, estival monte des prairies. « Eberhard suivait lentement, en arrière « et ce sentiment le rendait rêveur qu'une de ces jeunes filles, « dont le babil là-bas arrivait de l'obscurité jusqu'à [lui, était « sienne, si pleinement et à l'insu de tout le monde. » Rentré, réinstallé à sa table de travail, il croit, sentir la bien-aimée près de lui ; mais c'est simplement l'odeur de la rose qu'elle' lui a donnée 3.
Une autre traversée en barque, court épisode « d' Immense c », rééditera presque cette situation 4. Reinhard, l'amant malheureux, attache des regards ardents sur la main blanche qu'Elisabeth laisse reposer sur le bord du bateau. « Il y vit « ce trait fin de douleur secrète, qui prend si volontiers pos- « session de belles mains féminines qui reposent, la nuit, sur « un cœur malade. » Elisabeth, d'un geste chaste, laisse retomber dans l'eau cette main révélatrice. — N'est-ce là qu'une seule scène sur laquelle le poète a brodé deux variations différentes ? Ou y eut-il plusieurs rencontres du même genre ? — En tous cas, l'idylle se poursuit, de plus en plus ardente, en raison même de la contrainte que sont forcés de s'imposer les deux amants. Les voici tous deux, seul à seule, au crépuscule 5. Elle, assise dans un fauteuil ; lui, à ses pieds,
(1) « Ihrc Lippen waren roth », dit St. 1, 291, et c'est bien un trait caractéristique chez Do Jensen.
(2) La rose blanche, elle aussi, va devenir le signalement symbolique de Do Jensen.
(5) « Dâmmerstunde », Ged. 21, S. W., VIII, 204.
la tçte tournée vers elle. Tandis que les heures coulent plus doucement, que les mots entre eux se font plus rares, ils noient leurs regards l'un dans l'autre, et s'enivrent l'un l'autre à se respirer l'âme. — Avec le soir, monte, dans le cœur du poète, une soif immense des lèvres si chères. L'amante, elle aussi, est dévorée de désir, et elle a bien du mal, pressée contre la poitrine du bien-aimé, ses lèvres sur les siennes, à cacher l'ardeur qui la ronge, à dérober, timide colombe, son corps qui va s'abandonner. Sa bouche ne veut rien dire, rien livrer de son secret charmant, et pourtant elle maîtrise à grand' peine ses paroles : « tu ploies et tu écartes de moi ton corps « svelte, tandis que tes lèvres rouges me baisent ; tu voudrais « bien te garder, et cependant tu es absolument perdue. » Storm, plus tard 2, avouait qu'il avait écrit ces strophes « dans un élan d'impétueuse passion. »
Mais sa situation fausse lui apporte plus de tristesses que de belles heures. « Gela lui faisait mal, d'entendre qu'on parlât « d'elle, devant lui, comme d'une tierce personne qui ne l'in- « téressait pas dé bien près ; de sorte que, souvent, il tressaute tait comme sous l'effet d'une douleur corporelle, pour peu « qu'on prononçât seulement le nom d'Angelika 3. » Bien qu'il n'ait pas le droit de prétendre à elle, Eberhard (nous avons vu Storm assez autoritaire vis-à-vis des femmes) ne souffre pas qu'Angelika soit coquette pour d'autres que pour lui ; il en veut même aux femmes qui ont des attentions pour elle 4. Et un jour qu'Angelika, pressée par sa mère, et « ne « pouvant avouer le motif de son refus », a accepté une invitation à un bal, Eberhard, seul à la maison, endure le martyre 4. De son bureau, il épie par la fenêtre les voitures qui conduisent les invitées 5 ; dans chacune, son regard cherche certaine robe blanche, mais en vain. La musique des premières
(1 ) A Pietsch, 1 1 août 68. Cf. au même, 30 août 68.
(3) Ibid.
(5) Du logis conjugal de la Neustadt, St. pouvait voir les voitures descendre de la haute ville, devant ses fenêtres, vers le Rathaus, situé au bas de la rue, à main gauche.
danses lui arrive par bouffées * : « 11 ne travaillait plus ; il en « était incapable. Sa jeunesse, lui semblait il. è\ ait derrière lui,
« dans un lointain infini ; et, d'un geste douloureux, elle ten- « dait vers lui les mains2. » Il n'y tient plus, il s'en va, en pleine nuit, jusqu'à la porte du bal, pour la voir, au moins à la sortie. Elle descend l'escalier : il sort de l'ombre et lui tend la main pour la mettre en voiture. « Elle regarda avec de grands veux « effrayés : « Eberhard ! » s'écria-t-elle ; et sa main se tendit « convulsivement et comme malgré elle vers la sienne ; mais « elle parut se raviser et retira sa main ; les traits du jeune « visage se transformèrent. Il eut peur et tendit les deux bras « vers elle. Mais elle serra davantage sa mantille de soie « contre ses épaules. — « Non ! non ! cria-t-elle. Que veux- « tu ? » Il resta muet. — » Toi, toi, Angelika ! » cria-il enfin « Il était trop tard ; seul, le vent soufflait à travers le portail ; « la voiture n'était plus la 3. »
Que la vérité ait été ici plus ou moins transposée, c'est probable. Mais, quant à l'essentiel de la scène - — la douleur de voir la bien-aimée danser avec d'autres, sans pouvoir être son cavalier, — il y a bien des présomptions pour qu'il ait été vécu. Qu'on lise, en effet, la pièce « Hyazinthen 4 ». Comme dans la nouvelle, une musique lointaine, par un soir calme ; l'esprit continuellement hanté par une image chère tandis que les plantes répandent des parfums endormeurs 5 le poète souffre :
« Ich môchte schlafen, aber du musst tanzen. »
La bien-aimée danse, il le faut pour le monde, pour les convenances. Le poète voit passer, dans un vol, sa robe blanche 6, sa silhouette légère et délicate, — hélas ! aux bras d'indifférents. Les couples se joignent et se séparent, les
(1) Tout à fait possible, surtout si le vent s'y prête.
(4) Ged., 1$. S. W., VIII, 203.
(5) Même décor et situation analogue dans « Gôtterwink » de Morike. I 82. Mais la situation est surtout heinéenne.
(6) Cf. Angelika, I, 30S.
visages s'empourprent ; seule, elle est pâle 1. Et les parfums ont beau affluer plus exquis, les plantes distiller le rêve dans leurs calices ; il faut qu'elle danse, alors que le poète cherche l'oubli, le sommeil 2 :
« Ich môchte schlafen, aber du musst tanzen. »
Dans « Angelika », la scène du bal a un lendemain. Cette rencontre au bord du lac 3 (ce lac ressemble d'autant plus à la Treene qu'il s'y trouve un bac, comme à Schwabstedt) près d'une auberge aux volets blancs (qui rappellerait celle de Perter Behrens 4), la vie réelle la donna-t-elle comme l'œuvre d'art nous la présente ? Retenons-en purement ce qui est conforme au reste de l'idylle : la musique lointaine, comme à deux reprises déjà antérieurement 5, et qui, cette fois encore grise d'illusion l'amant désespéré : « de la musique ! dit-il : « une extase s'empare de moi ; il me semble que tout va re- « venir encore une fois 6 ! » — l'attitude d'Angelika décidée à rompre 7 et jetant, en un poignant symbole, dans l'eau du lac la fleur qu'elle vient d'accepter d'Eberhard ; puis, comme dans la scène du bosquet, reprise par la passion, et, d'un élan spontané, sautant dans la barque qui emporte son amant ; l'état d'âme d'Eberhard enfin, désemparé, ballotté sans trêve entre l'espoir fou de l'irréalisable et la vision du gouffre qui bée devant lui, « si bien qu'il ne tenait qu'en tremblant dans « ses bras celle qui, maintenant, se précipitait vers lai de « toute l'impétuosité de son cœur débordant 8. »
On ne résiste pas longtemps à de pareils martyres. Do Jensen tomba gravement malade, et c'est pendant cette ma-
(1) Cf. la pâleur des bien-aimées heinéerines. — D°. Eichendorff « Wahl » dans « Frûhling u. Liebe. ».
(2) Vlasimsky, Euphorion XVII, 666 rappelle les « Reisebilder » de Heine, III, 38.
(3) I, 297 suiv.
(4) V. le début de « Z. Wald-u. Wasserfr. ».
(5) I, 295 et « Hyazinthen », VIII, 203.
(7) Ce sera,. dans les poèmes lyriques aussi, l'attitude constante de Do.
ladie qu'est éclose la pièce « Du schlâfsl 1 ». Elle dort, et le poète, pour ne pas la réveiller, étouffera le bruit de ses propres pas, le son de sa propre voix, se contentant de cette prière : « dors en paix !» — Et sans doute est-ce au moment où la convalescente renaît à la santé qu'il invite la « fraîche source de vie » à jaillir joyeusement « par-dessus « tombeaux et abîmes 2. » — Telle apparaît dans l'œuvre du poète, telle a pu être en quelques-unes de ses étapes cette excursion hors des routes du mariage, du moins entre l'époque des fiançailles de Storm (Janvier 44-Septembre 46) et l'année 1848, qui semble avoir été celle de la rupture 3.
Au milieu de la vie du poète, toute assombrie par ce drame de cœur, on voit luire pourtant quelques taches lumineuses : tel le séjour qu'il fit chez ses parents de Hohn, à la Pentecôte 1847, avec Constanze et tout un groupe de parents et amis. Choyé par tous, le jeune couple n'avait vécu, pendant ces quelques jours, que danses et festins. Près de vingt ans après 4, Storm revoyait encore sa chère « Tante Lene », la femme de l'oncle Ohem, et « l'expression de tendre admira- « tion qu'il y avait dans ses beaux yeux gris, qui suivaient
(1) So, 103. S. W., VIII, 206. La pièce aurait été écrite avant la rupture (Communicat. G. S.).
(2) Rythme analogue chez Morike : « Lebewohl », I, 45.
(3) V. Angelika, I, 306 : « In dem Jahre, welches diesen Vorgângen folgte, (par conséquent l'année de la rupture), war in den ôffentlichen Dingen eine Sturm-und Drangperiode eingetreten, welche jede bisherige Berechnung in den Verhaltnissen der Einzelnen ûber den Hnufen warf » (il s'agit bien ici de 48). En outre, St. écrit la pièce: « Wohl fuhl'ich wie das Leben nnnt », qui annonce la rupture, en travers d'une lettre à Tycho Mommsen, que Kruger attribue avec vraisemblance à la fi.i oct. 48, car c'est celle où il envoie à son ami 1' « Oktoberlied », éclos les 28 et 29 oct. 48. Comme Tycho habite Husum, il est vraisemblable que, quand St. transcrit pour lui : « Wohl fuhl'ich... », elle est de fraîche date.
(4) à Pietsch, 28 mai 66.
« du regard Constanze, jeune alors, dansant avec son fils « aîné Hans, (Hans, naturellement !),aux sons du violon vil- « lageois, dans le vestibule de la maison... ». « C'était dans le « plein soleil de la vie », ajoute-t-il, et, évoquant les soirées sous les grands ifs sombres, il continue : « O, comme il « chantait, le rossignol, sur l'étang du grand jardin derrière « la maison ! Il faisait clair de lune, il me semble que c'est « d'hier ; et elle, si jeune, si belle !... »
Mais ce n'était là qu'un répit. A la grave crise intérieure que Storm traversait à ce moment, un deuil de famille vint s'ajouter. Le 10 novembre 1847, il perdait sa sœur Hélène Lorenzen, morte à la suite de couches. La triste fin de sa meilleure compagne d'enfance et de jeunesse, a inspiré au poète les strophes « Einer Toten 1 » ; adieu émouvant et ému à celle pour qui, comme il le dit, « la vie avait été vraiment trop « dure. » Une première fois, Hélène avait dû rompre des fiançailles déjà avancées 2 ; elle s'était fiancée à nouveau, puis mariée, mais il ne semble pas que cette union ait été très- heureuse. Par surcroît, « un mal vieux de plusieurs années » la minait ; la naissance d'un enfant l'emporta. Dans la première pièce, avec le même réalisme expressif que dans « Eine Frùhlingsnacht », mais exprimées cette fois par le vers à cinq accents, le poète reproduit intégralement les dernières paroles de la mourante et il oppose, en un rapprochement saisissant, le cri du nouveau-né au dernier soupir de la mère. — Nous percevrons dans bien des nouvelles la résonnance du motif de la seconde pièce 3, déjà amorcé dans « Eine Frûhlingsnacht » : l'implacable régularité de la vie, qui continue autour de nous, comme s'il n'y avait pas, au cimetière, une tombe qu'effleurent en jeux fantastiques quelques maigres rayons de lune.
Sont-ce toutes ces épreuves qui inspirèrent Storm ? On
(1) Parues : le n° 2, dans le « Volksbuch » de Biernatzki pour 1850, sous le titre « Einer Toten » ; le n° 1 dans les « Sommergeschichten », p. 108, sous le titre : « Du glaubtest nicht an frohe Tage mehr ». S. W. VIII, 211.
(3) Cf. Eicher dOrff, I, 544.
serait, tenté de le croire, car, s'il n'avait rien donne à Biernafzki pour son almanaeh de 1847, il fut, au contraire, l'un >s plus féconds collaborateurs pour 48. — Et d'abord, il lui apporta sa première nouvelle, « .Mavlhc und iJwe Uhr », composée en 1847 *. Car c'est sur l'invitation de Biernatzki, désireux de sauver son almanaeh du naufrage et d'avoir de Storm « une contribution poétique en prose », que « le poète mit, pour la première fois, le pied sur le terrain épique de la nouvelle 2. »
Malgré la fiction qui change la date et le lieu 3, Christine Brick fut, paraît-îl, fort en colère 4, quand elle se reconnut dans cette vieille fille dévouée, résignée et traditionnalistc dont la simplicité est ici symbolisée par sa prédilection pour les fleurs blanches 5. Marthe a beau abîmer la grammaire en parlant, elle a la vraie culture ; elle possède, cette humble, cette sorte d'humour qui vient de la supériorité du cœur et sait découvrir l'infini dans l'infmiment petit. « Elle prêtait « des parcelles de son âme aux vieux meubles de sa chambre, « et les vieux meubles acquéraient ainsi la faculté de s'entre- « tenir avec elle. Le plus souvent, à vrai dire, cet entretien. « était muet, mais il n'en était que plus intime pour cela, et « exempt de malentendus 6 . »Son rouet, son fauteuil ont leur vie, voire leurs caprices. Ce n'est pas impunément qu'elle a lu, avec intelligence, les poètes et surtout Môrike 7. Mais son
(1) C'est la date qu'indique St. lui-même dans les S. W. — « Marthe » fut publiée en volume, avec de minimes modifications de texte, sous le titre de : « Im Sonnenschein, Drei Sommergeschichten v. Th. St. », chez Schindler en 1854, conjointement avec « Im Saal » et « Im Sonnenschein ». (Sans modifications dans les S. W.).
(2) Cf. G. S., I, 143-144 : lettre à St. du 14 août 1845, et propos de St. à ce sujet.
(3) III, 3 : « Wahrend der letzen Jahre meines Schulbesuches. . . » et III, 9 : « Jane kleine Stadt liegt wcil von meiner Heimat » ,
(5) III, 4. On trouvera le « noyau initial » de la nouvelle dans la lettre du 22 déc. 45 (Br. and Br., p. 164) ; autres détails sur l'héroïne, ibid.
(7) Cf. St. à E. Schmidt, 26 juin 80 : « Elle comprenait très finement le « Nolten », comme d'ailleurs toute poésie. Elle était aussi riche en
horloge principalement, sa vieille horloge d'Amsterdam l, rythme cette vie paisible ; elle est le cœur du logis, le cœur qui bat, et son tic-tac ralenti ou haletant a, pour Marthe, une grave signification. N'esjt-elle pas aussi le cœur de la nouvelle ? Autour d'elle, deux groupes de souvenirs vont s'enrouler comme en volutes. En effet, comme les poids ont fait leur bruit de crécelle, Marthe ne sortira pas et restera, le soir de Noël, à évoquer les Noëls d'autrefois en famille, — pauvres, mais si doux !... La pendule sème toujours son tic-tac menu : une autre veillée de Noël émerge dans le souvenir de Marthe : veillée de deuil, celle-là, où, au coup de minuit, sa mère, seule survivante de tous les siens, s'est assoupie pour l'éternité. Et la vieille horloge, qui a tout vécu, continue à scander de son bruit régulier et pointu l'existence idyllique de la paisible solitaire.
Œuvrette de début 2, bien maigre encore, affadie du motif mélodramatique de la vieille mère qui meurt aux douze coups de la Noël ; où les mots eux-mêmes n'ont pas encore le « Duft » stormien, le halo poétique qui bientôt en élargira mystérieusement le rayonnement. Mais déjà s'y esquisse, à la suite de Claudius et de Voss, la transfiguration, très allemande du nord et pas seulement môrikéenne, des choses du foyer, l'exaltation des humbles, la divinisation du souvenir, - — thèmes essentiels dans la prose de Storm, — qui sont, dès cette date, partie intégrante de son lyrisme.
-Car cette nouvelle, visiblement, n'est pour le poète qu'un accident, une fugue sur d'autres sentiers. Son moyen d'expression reste le vers. Il garde l'anonyme pour « Marthe », alors qu'il signe les sept pièces lyriques qu'il apporte à l'almanach de Biernatzki pour 1848 3. Dans ce lot, la veine de
intelligence qu'en imagination, et suivait très exactement, vers 48 et plus tard, les événements politiques. » — Dans la version de Biernatzki, Storm, au « Nolten », ajoutait le « Miinchhausen » d'Immermann.
(1) Dans la version de l'Almanach, c'est une horloge de Hambourg.
(2) Dans une lettre du 15 décembre 69 à Ernst, StorntWfentionne une traduction hollandaise de « Marthe » par Leellang.
(3) « O wâr im Fcbruar, doch auch... » (non rééditée). « Und aus der Erdc schauet nur (« Mârz », S. W..VIII, 230). — «Die Kinder schreien...»
p Grosskrâhwinkel x » réparait, au long des trois strophes de « Gesegnete Mahlzeit a », où les classes « aisées » : bourgeoisie et clergé, oublient, autour d'une table bien servie, leurs implacables querelles, et, l'estomac bien lesté, embrassent le monde d'un immense amour, — ~ Mais principalement, tout un carillon de grelots charmants sonne l'entrée de la poésie des mois, clés saisons et de la lande dans le lyrisme stormien 3. — Les mois : devant le poète, « les mois qui glissent, dit joliment « Erich Schmidt 4 doivent faire halte, pour se munir de leur « passeport poétique. » Ici, c'est Mars, symbolisé par le perceneige qui« grelotte dans son petit vêtement blanc », puis Mai, par les enfants qui acclament le printemps et le haussent au troue royal 5. Mentionnons simplement pour mémoire le très médiocre « 0 wâf im Febvuar auch...)), à qui le poète n'a donné accès dans aucun recueil. — Les saisons ensuite, avec l'automne 6. Dans ce second tableau 7, même fusion que dans le premier, harmonieuse et robuste (avec peut-être une arrière-pensée politique) de l'élément descriptif avec l'élément inoral : la cueillette des pommes, succédant aux fleurs, est l'image du temps qui n'est plus aux rêveries, du réel, vers qui on a le devoir de se tourner. — ■ De ces croquis d'automne, autant que de « Abseits » publiée dans le même calendrier, est vrai ce que Storm écrivait un jour 8 : « les trois facteurs de la poésie sont : l'intelli- « gence, l'imagination, la sensibilité — auxquelles correspon-
(« Mai r, S. W./VIII, 231 )— « Und sind die Blumen abgeblûht (« Herbst 3. » S. W., VIII, 232 « Schonins Land der Pyramiden » (« Herbst. 1 . ») — « Abseits »» S. W., VI II, 192 — '« Gesegnete Mahlzeit » S. W., VIII, 222.
(1) St. (2 sept. 68) écrit à Pietsch, à propos de cette pièce, qu'on ne peut refuser à sa poésie le caractère humoristique (« der Humor, das Hauptingredienz zu allem Kïinstlerthum »).
(2) Cf. Mag. f. Litt. des In. u. Ausl., 6 mai 97 (ressemblance toute fortuite entre G. M. et 1 pièce de Maikow.)
(3) Rappelons ici la prédilection de St. pour les « Frùhlingslieder » de l 'hland, qu'il connaît depuis Lubeek.
(4) Chararterist., 423.
(6) Cf. Herbst. 1. (S. W. 232).
(7) Herbst (n° 3), S. W., VIII, 233.
(8) à Eggers, 13 mars 53.
« dent : la pensée, l'image, le sentiment, On doit les trouver « toujours réunis, même dans la peinture de genre poétique, « (Abseits, im Walde, etc.)... Je crois que, de ces pièces on « pourrait dire, sans se tromper, ce qu'on a dit des tableaux « da Jacob Becker x : qu'un élément éthique s'y trouve incor- « pore : aussi tous mes paysages poétiques sont-ils, à pro- « prement parler, lyriques ; par exemple, la poésie « Abseits » « est moins une description de la lande que, beaucoup plus, « l'impression poétique que la lande a faite sur moi ; c'est « pourquoi elle forme un ensemble, au lieu que, par exemple « chez Matthisson, tout se morcelé en tableaux isolés que rien « ne relie entre eux. » — En effet, ce n'est pas seulement, au moyen de substantifs et d'adjectifs composés en expressives synthèses, une description extrêmement chaude de la lande, toute rose au plein midi, fourmillante d'insectes bardés d'or, embaumée de bruyère et sonore d'alouettes grisollantes, que cette poésie, la plus célèbre peut-être dans l'œuvre de Storm. Il a beau vivre, ce paysage où flottent des lueurs, des parfums, où court et vole toute une faune et où tombe, finalement, le son d'une cloche lointaine 2 ; tout y concourt à nous saturer de tranquillité : « Abseits », il faut justifier ce titre et déverser sur le lecteur, en un crescendo savant, cette sorte de somnolence où s'engourdit le vieux « Kàthner ». « — Kein Klang der aufgeregten Zeit « Drang noch in dièse Einsamkeit. »
^1) Peintre de l'École de Dûsseldor et qui a surtout reproduit, avec un réalisme sentimental, des scènes de la vie paysanne (1810-187?).
(2) Cette cloche n'est pas en réalité celle de l'horloge du village : Schwesing n'en possédait pas à cette époque ; en revanche, ce pourrait bien être celle do l'église (Betglocke), dont le timbre particulièrement beau aura pu frapper le poète. (Communicat. de M. le pasteur Brandt, de Schwesing). — Le vieux « Kàthner », tout comme sa chaumière, a réellement existé : il s'appelait Heidbur, habitait la lande aux alentours de Schwesing, et son fds Carste/i se souvenait fort bien de l'après-midi (un peu avant 1848) où « un quidam de la ville » (Stadtminsch), venu par la lande, avait longuement contemplé son père, lui et leur hutte, sans piper mot. Plus tard, en 1850, jeune ambulancier pendant le siège de Friedrichstadt, il avait, à Husum, revu dans une maison de la Neus tadt le promeneur d'autrefois, et entendu dire que c'était l'avocat Th, Storm. (Félix Schmeisser, Meerumschlungen, 195.)
La description particulière s'élargit par là Jusqu'à des lointains immenses, et la pièce, si courte soît-elle, prend une profondeur d'horizon incalculable l.
« Nul bruit de l'épdqtie agitée ne pénétrait encore dans cette solitude. » Ces deux vers sont les premiers chez Storm où retentissent ; — bien discrètement — la grande rumeur et le fracas d'armes qui commencent à gronder à travers la péninsule.
« Jusqu'en 1830, Schleswigeois et Danois, dit Tiedemann a, « avaient vécu en paix côte à côte, comme un vieux couple « où les époux, malgré la différence des caractères et des tem- « péraments, se sont peu à peu habitués l'un à l'autre. » Engourdie dans son bien-être, confinée dans ses petites villes où régnaient des fonctionnaires dans le genre de V « Amtshauptmann »~Wewer de « Ut de Franzosentid », peu commerçante, encore moins industrielle, la masse de la population allemande, contente d'avoir conservé le droit de parler sa langue (sauf à l'église et à l'école) et de servir dans des régiments régionaux avec un drapeau spécial, restait indifférente à la lutte séculaire qui se prolongeait, en dehors d'elle, entre deux races et deux langues. Depuis des centaines d'années, en effet, le duel était engagé ; mais, dès la Réforme, la langue et l'élément allemands, malgré des ripostes vigoureuses, refoulaient la langue et l'élément danois vers le nord 3. Au XVIIIe et au début du XIXe siècles, malgré quelques reculs partiels et temporaires, l'élément allemand, sans cesse, avait progressé 4.
(1) Heinr. Hart, Ges. W., III, 272.
(2) Aus 7 Jahrzchnten, I, 1-4. — Cf. G. F. Schumacher, op. cit. passim.
(3) V. C. F. Allen, Hist. du Danemark, tome II (trad. franc. 1878, Ilo-t, Copenhague).
(4) Au XVII Ie siècle, le Schleswig avait eu pour ducs des rois danois mais d'éducation et de sympathies allemandes : Christian VI (1730-46 avait une femme et un ministre (Schulin) allemands ; Christian Vil
Survint le flot libéral de 1830. La lutte que, jusqu'alors, du côté allemand, avait soutenue seule la chevalerie du Holstein, appuyée depuis 1-815 par l'Université de Kiel, allait peu à peu devenir populaire. Avec Uwe Jens Lornsen, Landvogt de Sylt, la thèse séparatiste prend corps : son rempart, c'est la « Magna Charta », la Grande Charte de 1460. Dans son ouvrage « Uber das Verfassungswerk in Schleswig-Holstein * » Lornsen revenait, partiellement au moins, au document de 1460 en réclamant une administration et une justice distinctes de celles du royaume. Mais surtout, c'est la Diète qu'il présentait comme son desideratum principal 2 : une représentation commune aux deux duchés, qui contrôlera les finances, votera les impôts et les lois. Cette Diète, elle avait existé de par 4a Charte de 1460 ; mais, depuis 1675, les rois danois avaient cessé de la convoquer. Lornsen ne demandait donc, somme toute, que le retour à l'état de choses d'avant
(1766-1808) était ouvertement germanophile; les chancelleries de Copenhague étaient encombrées de fonctionnaires allemands omnipotents La réaction la plus marquée contre cet envahissement fut celle de Frédéric VI (1808-1839) : v. lettre du 15 déc. 1810, cit., p. Allen, op. cit.
(1) Kiel, 1830. — Par la grande Charte de 1460, les habitarts des 2 duchés avaient reconnu Christian Ier, roi de Danemark, comme leur duc « et non comme roi de Danemark », sous condition : 1° que les 2 duchés resteraient indivis (« op ewig ungedeelt ») ; 2° qu'on respecterait leurs croyances et leurs privilèges ; 3° qu'il réunirait au moins une fois l'a a les Etats de chacun des duchés, que nul impôt ne serait levé, nulle guerre engagée, sans un vote de ces Etats ; 4° qu'en cas de mort du souverain, le duc pourrait être choisi parmi ses fils, mais seulement s'il prêtait serment à la Constitution locale ; 5° que nul habitant ne saurait être astreint au service militaire hors du pays ; 7° qu'enfin nulle monnaie ne serait frappée, qui n'ait son cours à Hambourg et à Lubeck. — Une partie de ces revendications avait été reprise par la « députation permanente » des duchés (autorisée depuis 1775 — Allen, II, 283) en 1815. Elle réclama, sans succès, d'ailleurs, une Diète pour le Holstein, membre de la Confédération Germanique (l'art. 13 du Congrès de Vienne donnait une diète à tout état appartenant à la Confédération) et, par extension, pour le Schleswig. Elle demanda aussi, sans plus de succès, le droit de déléguer des députés spéciaux pour rédiger la future Constitution.
(2) V. la note précédente.
1675 ; et il maintenait intacte l' « union personnelle » entre le Schleswig et le Dahemark, en posant, sous la forme négative, que « seuls le roi et l'ennemi1 » seraient communs aux deux parties. n
Ses idées, d'ailleurs, tant que vécut Frédéric VI, duc très aimé en Schleswig (1808 à 1839), se heurtèrent chez ses concitoyens à une telle indifférence que ce précurseur, tant fêté depuis, alla, après des années de prison, noyer son désespoir clans le lac de Genève en 1838. Ce qu'il avait semé, pourtant, devait lever peu à peu. Déjà, les ordonnances du 15 mai 1834, concédaient . aux duchés certaines institutions communes 2. Promise le 28 mai 1831, la première assemblée d'Etats s'ouvrit, avec l'assentiment royal, pour le Holstein en 1835, pour le Schleswig le 11 avril 1836 3.
Ces premiers Etats avaient éveillé un peu l'intérêt de la nation, sans avoir encore pénétré les masses 4. Inlassables, ils continuèrent sous Christian VIII, qui avait succédé en 1839 à Frédéric VI, la lutte contre le parti des « Eiderdânen 5 » ,les radicaux danois, qui, sentant les duchés échapper à la couronne, visaient l'extension du royaume jusqu'à l'Eider. Les efforts du nouveau roi pour créer un contrepoids aux tendances séparatistes ne faisaient qu'encourager en Schleswig la formation d'une conscience particulariste ; le rapport des Etats de Schleswig en 1842 affirmait que le duché n'avait,
(1) Lornsen, op. cit., 11.
(2) Gouvernement commun, avec résidence à Gottorp ; co.ur suprême d'appel, siégeant à Kiel ; commission unique d'examen pour les candidat- aux fonctions théologiques et judiciaires.
(3) En vain, la chevalerie et les professeurs de l'Université de Kiel avaient, jusqu'au dernier moment (7 avril 1831) réclamé une assemblée unique pour les 2 provinces : le roi n'avait accordé que 2 assemblées distinctes.
(4) Tiedemann, op. cit., I, 9.
(5) Orla Lehmann, Monrad, Tscherning, Plong. La « Ligue pour la liberté de la presse » avait été ^premier noyau du parti, son journal, le « Danevirke », publié à Hadersleben. Une carte du Danemark, Holstein et Lauenburg avait été dressée, dans un but de propagande, par Olsen. Une société s'était fondée pour répandre en Schleswig les livres danois. (Droysen et Samwer, Die Herzogtumer p. 93 et 102).
avec le Danemark, pas plus de rapports que la Hongrie, par exemple, avec les Etats héréditaires de la irfaison d'Autriche 1. Ces tendances commencent à se refléter dans la poésie : il paraît, dans 1' « Itzehoer Wocheublatt 2 », un « Schleswig- Holsteinisches Nationallicd », bientôt suivi d'une profusion d'hymnes, anonymes ou non 3, qui inaugurent une phase nouvelle dans la résistance. Le peuple commence à se souvenir de « ses droits et de ses origines 4 », et à se retourner vers le sud*, c'est-à-dire vers l'Allemagne, dont on attend la « délivrance du joug étranger. » On paraphrase le « Rheinlied » de Becker 5. L'édit du 14 mai 1840, qui substitue le danois à l'allemand, dans la justice et l'administration, pour tous les districts où le danois est en usage 6, est interprété comme une tentative des « Eiderdânen » pour lier d'une chaîne nouvelle le duché à la couronne, et l'opposition du parti séparatiste en entrave l'exécution : le duc d'Augustenburg et le prince Frédéric de Noer, les grands propriétaires terriens, les avocats allemsnds, très nombreux dans le duché, et les fonctionnaires de la justice élevés à l'allemande, mènent la résistance. En 1842, les Etats de Schleswig, dans une adresse, qualifient le Schleswig de « duché allemand », et plusieurs membres lancent une proposition tendant à incorporer le Schleswig à la Confédération Germanique, au Zollverein, à y supprimer le Danebrog comme drapeau, à y instituer des finances spéciales, une académie militaire : en même, temps, l'usage du danois est interdit dans les délibérations et dans les procès-verbaux des séances, et le député P. Hjort Lorenzen se voit expulsé pour
(1) Allen, II, 300.
(2) 1840, 7 févr. — n° 6, p. 174.
(3) V. la poésie de Th. Mommsen « Anne- 1841 », L. 8-9 et toutes celles que cite F. Benôhr, « Die polit. Dichtung ~aus u. fur Schl. H., 1840-64 » Diss. Schleswig 19U, que nous utiliserons dans tout ce paragraphe.
(1) Poésie de Claussen (Itzeh. Wochenbl., 30 déc. 42) cit. p. Benôhr, 12.
(5) Neuber, M. Reichenbach, H. Biernatzki, etc. (V. Benôhr, p. 11, note).
(6) Proposée par Nis Lorenzen aux Etats d'avril 1836, reprise à la session de 1838 où elle est adoptée à une majorité de 3 voix, cette mesure est sanctionnée le 14 mai 40 par Frédéric VIII.
avoir prononcé un discours en danois. Si. deux ans plus tôt,
les fêtes de Kiel avaient grandement attisé parmi le peuple la haine contre le Danemark, les Allemands de la ville de Schleswig fêtèrent par des réjouissances populaires, le 10 décembre 1842, l'expulsion de Lorenzen. Kiel, en 1843, célèbre le millénaire de l'Empire Allemand' Peu à peu, dr^ personnalités danophobes, comme celle de l'avocat Heiberg, du Landinspeklor Tiedemann, se créent une popularité l. Les sociétés de chant (depuis la fondation de la « Liedertafel » d'Altona en 1841) devenaient des foyers de propagande antidanoise. Un recueil, à elles dédit'1, parut en 1844 à Hambourg 2, avec l'épigraphe suivante : « Ce que Pépée ne peut réaliser, le cha ni l'accomplit. Ce que l'on refuse à la parole, le lied l'enlève de haute lutte. » Et l'on y célébrait 3 Christian VIII, non comme roi, mais comme duc seulement. Rien n'a plus contribué à la diffusion, dans les masses, de l'idée sépara- I isl c que le célèbre : « Schleswig-Holstein, meerumschlungen » de M. F. Chemnitz, qui, pour la première fois, fut chanté aux fêles de Schleswig, du 23 au 25 juillet 1844 4. Un an après, les quatre, cinq et six août 1845, la délégation des duchés olit enait un triomphe aux fêtes pangermanistes de Wûrtzbourg, et le chant patriotique : « Schleswig-Holstein an Deutschland 5 », avec le refrain :
« Nord und Sùden, Hand in Hand »
enflammait les cœurs.
Pendant ce temps, en une foule de libelles anonymes, d'articles de journaux, Augustenburg revendiquait la succession du roi de Danemark dans les duchés, au cas où, la branche
(1) Benohr, 21.
(2) « Sch. Hische Lieder, den Liedcitafeln Sch. H8, zugeeignet, v. einem Sch. Ilolst21. »
(3) Dans la pièce : « Krônungs-und Goburtstagslied. »
(4) Reproduit dans 1' « Itzehoer Wochçnblatt *-du 3 août (28e année, n°31).
(5) Zur Gesch. des Rnid.-burger Wochenblattes, p. 8. — Cf. W. C. Christiani, Reisc der Sch. II. Siinger zum Gesangfeste in Wiirz-
burg, Ha-mburg IS43.
agnatique de la dynastie venant à s'éteindre 1, les duchés reprendraient leur liberté vis-à-vis du royaume suzerain. Les Etats de Schleswig, de leur côté, émettaient, en 1844, des vœux pour la création d'un état slesvigo-holste indépendant, à quoi la diète de Viborg, puis celle de Roeskilde, sur la motion d'Algreen Ussing, avaient répondu. en suppliant le roi de déclarer solennellement toutes les parties de la monarchie transmissibles en bloc seulement. Mais, avant même que cette proposition ne fût accordée, les Etats de Holstein, assemblés à Itzehoe, avaient posé dans une adresse au roi, les trois thèses suivantes, qui seront dorénavant la forteresse du séparatisme:
1° Les duchés sont des états indépendants ;
2° La ligne agnatique peut seule les gouverner ;
3° Ils sont inséparables l'un de l'autre.
A l'appui de ces affirmations, les poètes apportent le secours de leur lyre 2. Les « lettres ouvertes » du 8 juillet 1-846, qui maintiennent en Schleswig le même ordre de succession que dans le reste du royaume et affirment que le roi et son successeur feront tout pour maintenir le lien qui rattache le Schleswig au Danemark 3, suscitèrent un toile dans toute la population allemande du duché 4. Les Etats de ' Holstein ripostent par une adresse menaçante au roi : le commissaire royal en ayant refusé la transmission, c'est devant la Diète germanique qu'ils l'apportèrent. Augustenburg, Charles de Glûcksburg, puis le grand-duc d'Oldenburg protestèrent contre les lettres patentes : le roi a beau essayer des mesures de
(1) La succession féminine, d'après le « Kongeloven » du 14 nov. 1665, n'était valable qu'en Danemark, et non dans les duchés.
(2) Jul. Thomsen : 6 Lieder an Sch. H., v. einem Sch. H. Sânger, Hamburg, 1846. — Leop. Alberti, « .Unser Deutschthum » (Hamb. lit. u krit. Blâtter, 1845 n° 54, 5 mai). — Cf. les Sch. H. Lieder édiles (sans date) par la Sch. H. Buchhandlung.
(3) V. les arguments de la thèse danoise, -dans Goos et Hansen, Das Staatsrecht d. Kônigr. Danem., Mohr, Freiburg, 1889, p. 26-27.
(4) V. dans les : 6 Lieder an Sch. H.v. einem Sch. 11er, Hambg. 1846 (anonymes), p. 8 : « Der 8. Juli 1846 » ; dans les « Gcdichte » de Sophie Detleff (Heide, 1851), sa réplique aux lettres ouvertes, -p. 59 ; dans les Sch. H. Lieder anonymes (Hambg. 1846), la pièce : « An Sch. H. »
rigueur, rien n'y fait, et c'est vers la « grand»1 patrie allemande » qu'on se retourne ouvertement, Geibel,o;ui, dès 1S 1 1, avait appelé l'Allemagne au secours contre « les bravades de
notre ennemi 1 ». rugit son « Protestlied », avec le refrain :
a Wir Wollen keine Dânen sein,
« Wir wollen Deutsche bleiben ! »
Et, dans sos douze sonnets « Fur Schleswig-Holstein 2 », il se raille des Danois, pygmées dressés contre le colosse allemand, et montre, dans « 1 )eutschlands Antwort3 », l'Allemagne yolanl au secours de ses enfants en danger.
Les Etats de Schleswig, qui se tinrent à l'automne 46, firent entendre le même langage que précédemment ceux de Holstein, et, comme eux, se séparèrent après avoir protesté. La poésie continue à revendiquer les droits intangibles des opprimés et à gourmander les « tièdes », ceux qui refusaient encore, de s'indigner 4. — L'année 1848 arrive, amenant presque tout de suite (20 janvier), la mort de Christian VIII. Son successeur, Frédéric VII, sentant bien qu'une administration commune aux deux duchés ne faisait qu'isoler encore davantage le Schleswig du Danemark, résolut d'englober les duchés dans son royaume en ne créant, pour toute la monarchie, qu'une Chambre unique. Une moitié des députés seraitélus par les duchés, l'autre par le royaume : ils délibéreraient sur les affaires du royaume tout entier, finances comprises : le Schleswig garderait ses Etats provinciaux. Tel fut le rescrit du 28 Janvier 48, qui souleva un égal mécontentement chez les deux adversaires. — Pendant ce temps, la Révolution parisienne de 48 souffle par toute l'Europe son vent de
(1) Pièce : « Lûbecks Bëdrângnis » Ges. W. (8 vol.), 3e éd., I, 223. — Cf. Eine Septembernacht, II, 86.
(2) Ges. W., I, 237 suiv.
(3) publ. dans : Der offene Brief des Kôn. v. Dânem. u. d. dten Vo!kes Antwort », « Authentische Aktenstûcke ». Leipz. 1846.
(4) Buntc Gedichte der Zeit aus Schl. H. », par le Dr K orner, Itzehoe 1846 (p. 73 : « An die Lauen »). Ces « tièdes», ce sont surtout ceux qui essayent de louvoyer entre les Danois et le parti séparatiste. — V. « Holst. Volksstimmen, ges. v. G. C. Hellmund, Ilamburg. Gedr. bei Joli. Bernhard Appel » (sans date).
tempête. Le ministère Monrad, anti-allemand, prend le pouvoir à Copenhague. Tandis que clubs et meetings s'agitent et s'organisent en Danemark, les séparatistes, assemblés à Rendsburg, le 18 mars, décident l'envoi de deux députations : l'une au roi, pour demander une constitution commune aux deux duchés et l'incorporation du Schleswig à la Confédération Germanique ; l'autre à Francfort, pour obtenir l'incorporation du duché à la Confédération. Avant même que la réponse royale ne leur parvienne, les Kielois se révoltent, le 23 mars : un groupement provisoire x est constitué, lance une proclamation aux duchés, et le lendemain, la forteresse de Rendsburg est enlevée par surprise. La chevalerie holste prête son aide au mouvement 2. L'Allemagne a promis des soldats 3 ; l'enthousiasme est général 4. Tous les âges, tous les rangs courent à l'armée ; les officiers prussiens prennent du service, les étudiants, les poètes s'engagent dans les corps francs 5. Des fanatiques, comme Tiedemann 6, trouvent que la proclamation du 24 Mars a trop ménagé le roi, et parcourent les « Marschen » de Frise et d'Anglie, haranguant les foules, les armant, leur payant des instructeurs. Quand enfin on apprend que l'armée confédérée, si attendue, arrive, tous les coeurs battent plus fort ; « car désormais la cause des duchés paraissait sauvée 7. » La patience des « opprimés » est à bout : maintenant, la liberté ou la mort 8 !
(1) Membres : Beseler, Reventlow, Augustenburg, Bremer, M. T. Schmidt.
(2) Tiedemann, 1, 181: Les distances sociales étaient oubliées ; « tout tournait autour de l'antagonisme entre Danois et Allemands. »
(3) Lettre de Fréd. -Guillaume IV (24 mars 48).
(4) V.le sonnet de Kl. Groth : « Erhebung, Marz 1848 », S. W., II, 11, Chemhitz « 24 Mars 48 » (ltzeh. Wochenbl. 27 mai 48. — Cf. ibid. 6 avril et 17 juin 48).
(5) Kl. Groth « Frûhling 1848 », S. W., II, 11 et- M. Reichenbach, « Sch. H. Marseillaise. » Sch. H. Kampflieder. St. Pauli. Verl. d. Hamb.- Altonear BuchhandL, 1848).
(6) Lettre du 28 mars 48, cit. par son fils, op. cil., L, 90.
(7) Tiedem I, 184.
(8) « Gruss der Sch. Her. an die deutschen Waffenbrûder » (anon. dans ltzeh. Wochenbl., 15 avril 48). — Cf. Ghristern, Sch. H. Kampflieder Hambg. 1848.
\ Husum, dû la proclamation <lu gouvernement provisoire fut lue, des marches de PHôtel de ville, le 26 mars au matin, l'enthousiasme est grand. Le soir même, la ville se couvre de drapeaux, les citoyens de cocardes noir-rouge-or ou bleU-blanc-rouge, et des voitures partent, emmenant les premiers volontaires à Rendsburg K On appril d'abord que les insurgés, sous le général Krohn, avaient essuyé, le 9 avril, un rehec à Bau, près de Flensburg, où Hedeman les avait battus. Bien plus lard2, Storm évoquait encore avec emo- I ion le sombre soir où les jeunes volontaires, brisés, mais pleins d'entrain quand même et de foi en l'avenir, arrivèrent à Husum. On se disputait la faveur de les héberger ; les Storm, eux, en logèrent quelques-uns. Puis, le 20 avril, Husum était « prise » par quelques troupes danoises, sans même un simulacre de défense de la garde civique 3. En revanche, ce fut une victoire allemande que le combat de Schleswig, livré le jour même de Pâques, le 23 avril 1848. Hedeman, battu par YVrangel,se retira et Wrangel commença à pénétrer en Jiïtland. Sous l'impression de cette victoire, Storm achève sa poésie : « Oslern 4 », commencée le 13 Avril 46.
Storm, par nature, a horreur de la politique 5. Il est de ceux,
(1) Félix Schmeisser, Eine westschlesw. Stadt i. d. Jahren 1848-51, Husum, Delff, 1914.
(2) à Pietsch, lettre du 4 janv. 1862, à propos d'un tableau de Bleibtreu.
(3) F. Schmeisser, op. cit., 9 donne le détail de ces journées héroï comiques.
(4) Parue dans le Volksbuch de Biernatzki pour 49 sous le titre : « Auf dem Deiche », p. 1. — S. W., VIII, 237.
(5) Son fils Ernst nous disait de lui : « Politik lag ihm fern. Er war keine politische Xatur ». — Cf. lettre à Fontane du 5 juin 53 ; au Dr. Horn, du 11 mars 73 ; à Kuh, du 13 août 73, et le témoignage de. Wilh. Jensen sur la froideur parfaite de St. en apprenant la mort atroce de Maximilieu au Mexique («esgingihm auch menschlich garnichtsan. Die Sache lag vôllig ausserhalb der Kreise seines Denkens und Empfindens ; fur das an sich geschichtlich Bcdeut ungsvolle fehlte ihm der Si un, wenn sich keine poetisch-psychologische Verkniipfung damit verband ».) Ilcimat. Erim. II, 502. col. 1. — St. ne votait jamais (à Tycho M., lettre de 1856 publ. Kruger, p. 376) à cette époque.
nombreux dans sa province 1, qui prennent pour refrain : « Poiitisch Lied, ein garstig Lied. » Mais ici, il croit, son pays menacé, son foyer, la terre où dorment ses pères. En se promenant sur la digue, il a perçu l'appel, riche de promesses, des cloches pascales ; il. a vu la mer resplendir comme l'argent, les îles flotter à l'horizon, les mouettes éblouissantes foncer dans les vagues ; il a senti le printemps passer, prophétique, par-dessus le pays 2, tandis que jubilent les alouettes et que les boutons de fleurs éclatent. La joie et l'espérance du patriote — « l'élément éthique » — se voilent sous de vigoureux symboles : les sèves de la Nature, éternelles et puissantes la jeune vie qui frémit, l'odeur du sel qui monte de la mer, les torrents d'or que verse le soleil. Un souffle printanicr, libérateur, réveille le pays, fait éclore les fleurs, vivifie tout. Vaillamment, la terre maternelle repoussera l'assaut, comme en novembre elle résiste aux vagues furieuses de la mer qui use ses dents contre les digues inébranlables. « Le pays est à nous : à nous il doit rester ! »
Si le poète s'est risqué dans l'arène politique, il en remontera bien vite. La politique devient bientôt, à son gré, trop envahissante. Lutte du parti séparatiste contre le nouveau gouvernement instauré en Schleswig après l'armistice de Malmôe (2 juillet 48) ; retrait des troupes prusso-hanovriennes, après le 26 août, qui montre, aux duchés qu'il n'ont plus à compter, pour se libérer, que sur eux-mêmes ; la politique accapare toutes les pensées- Déjà, le poète a dû suspendre les séances de sa chère chorale, les préoccupations étant ailleurs 3. Avec Tycho Mommsen,qui vient' d'être nommé, à son retour d'Italie, « Collaborator » à la « Gelehrtenschule » de Husum, il lit les poètes, et, plus tard, il rappellera à son ami, avec un serrement de cœur nostalgique, cette époque « où, dit -il, nous lisions Dante et, à la fin, en étions^chassés par l'ai-
(1) Et dans son pays. Cf. plaintes récentes de l' ex-chancelier Bûlow (Dte Politik unter Kais. Wilh, II, Einl., Reinmar Hobbing, Berlin, 1914).
(2) Môme image chez R. Prutz (Hermann, 83). — Cf. Uhland, I, 29 (Briefw- Môrike, p. 30) et Herwegh,Ged. eines Lebendigen : «4m Friihjahr », p. 162.
mable vacarme que venaient nous faire nos jeûnes et jolies épouses * », C'est comme protestation contre Le souci patriotique et contre l'état de prostration où il voit ses concitoyens, désemparés après la « forfaitaire» prussienne2 qu'il lance, les 28 cl 29 octobre 18, les strophes énergiques de « YOkloberlicd 3». Plus, d'une fois, par la suite, nous le verrons encore chercher une diversion dans la poésie, dans l'idéal. L'antidote, ici, c'est le via. dont l'or figure la jouissance des biens de la Icnc *. de celle terre qui est si helle et qu'une secousse politique ne saurait détruire. Nous y puiserons le courage qui imposera silence aux plaintes de notre cœur qui « geint » :
« Wir wissen's doch, ein redites Herz Ist gar nicht umzubringen. »
Le rythme est allègre, nerveux 5, et Storm, optimiste comme il l'était tout à l'heure à l'aspect de la mer printanière, fête le pi intemps et le monde à nouveau vêtu de violettes, puis convie l'ami à jouir pour l'instant de ces divins « jours bleus 6 ».
Mouvement inverse, mais semblable leçon d'énergie dans la pièce « Nach Reisegesprâchen », née au mois de novembre 7.
(1) à T. Mommsen, 11 avril 69.
(2) Cf. Otto Kallsen : « Das verra tene Schl. H. » St. Pauli, 1848. — M. Reichenbach ; « Hilf dir selbst, mein Vaterland ! » ibid. — Christern : « Kiel, steh'auf ! » ibid. — Hebbel : « An Deutschland, ûber den Schl. Hschen Waffenstillstand » (dans rEuropa de G. Kûhne, 1848).
(3) Paru dansVolksb. de Biernatzki pour 1850, p. 125. — S. W., VIII, 191. Dans la lettre où il l'envoie à T. Mommsen, St. l'initiale « Herbstlied ...
(4) A. Biese, Pâd. u. Poésie, 1er vol., 325 rapproche de î Horace, Epod. XIII. — Mais l'optimisme de St. n'est-il pas surtout eichendorffien ? (Herrmann, 79 suiv.).
(5) Il rappelle celui des « Wanderlieder » d'Eichendorff. — D'Eichendorff également, l'expression : « die blauen Tage » : St. la donne comme un « plagiat » dans la lettre où il envoie l'Oktoberlied à Tycho.
(6) Herrmann, 124 souligne l'effet obtenu par la disposition des 2 périodes dans la dernière strophe (lre période : vers 1 ; 2e, vers 2, 3 et. 4) au lieu de l'ordre binaire habituel (1 et 2 + 3 et 4).
(7) Paraît dans Biernatzki pour 1850 avec la mention : « Novembcr 1848 ». S. W, VIII, 238.
Storm vient d'écouter Tycho Mommsen lui raconter ses souvenirs d'Italie1 : foin des « vieux rêves » et des récits de Rome ! Il s'agit ici, non plus de s'évader du présent pour se retourner vers l'avenir, comme dans 1' « Oktobcrlied », mais du passé, pour regarder bien en face et le présent, et l'avenir. Il faut « marcher de l'avant », il faut « percer les brouillards allemands », forcer, par l'action, l'Allemagne indécise, ignorante, apeurée par l'étranger 2, à une attitude plus nette ; avant tout, il faut sortir de l'état d'inaction angoissant 3 où l'on est depuis l'armistice. Et, en quelques traits d'une vision robuste, le poète crayonne l'aspect de la bataille où, « enfin », les deux adversaires ont repris le corps à corps ; 'certes, des frères y succombent, mais, si les tombes sont profondes, ce sera du moins une « haute journée ».
Mais qu'étaient ces cahots politiques à côté des tempêtes qui ravageaient le cœur du poète ? C'est en effet en 1848, et vraisemblablement, d'après sa date d'envoi, en même temps que F « Oktoberlied » — que Stormjécrivit les trois pièces : « Wohl fiïhV ich wie das Leben rinnï* », « Frauenhand 5 », et « Ich hab auf deine Slim gegossen 6 », qui, toutes trois, annoncent la rupture avec Do Jensen. Storm sent bien qu'il faut une issue à cette tragique impasse, et que l'issue, c'est la séparation. Mais, tout en ne voyant que trop bien le terme fatal, il implore un répit, un dernier baiser, un dernier frisson 7. Après, ce sera la nuit noire, et il voudrait retarder le moment de s'y ensevelir. Do Jensen, au contraire, semble avoir
(1) Fried. Krûger, art. cit., 370.
(2) C'est sous la pression diplomatique de la Russie, de la Suède et de la France, que la Prusse, après quelques atermoiements, s'était décidée à retirer, le 26 août, ses troupes des duchés.
(3) L'armistice de Malmoe, signé le 2 juillet pour trois mois, avait été reconnu, le 26 août, par la Prusse, pour sept mois.
(4) Sommergesch., 98. S. W., VIII, 202. — Cf. Heine, Intermezzo, p. 90 n° 63.
(5) Ged., 22. — S. W., VIII, 205.
(6) Inéd. — Publ. p. Kruger, art. cit., dans lettre à Tycho, que Kr. date de fin octobre 48 ; les 3 poèmes sont envoyés (avec l'Oktoberlied) dans la même lettre.
(7) « Wohl fûhl'ich. . .»
été beaucoup plus forte ; tout au moins, le poète lui a donne ce rôle. Kll<i aussi a conscience qu'il est uéc essaire de désunir leurs existences : mais elle veut taire sa plainte. Seule, sa main pale la trahit, -cette main (nous la reverrons dans « [mmensee ») dont oîi devine qu'elle a reposé, en une nuit. Bans sommeil, sur un cœur malade l.. — Simula-t-elle, comme Angelika 2, des encouragements aux soupirants qui l'entouraient, pour détacher d'elle le poète en piquant sa jalousie? C'est chose possible, et nous savons, d'autre part 3, qu'elle n'en accepta aucun. « Elle se rapprochait de celui-ci et de « celui-là, non point'que son cœur fût devenu infidèle à « l'amour d'Eberhard ou que ses sens eussent trahi son a propre cœur, mais parce qu'elle le voulait ainsi, parce que, « croyait-elle, c'était la route que lui montrait la vie 4 ». De toutes les façons, son amant cherche à la retenir ; il emploie tous les arguments :
« J 'ai versé sur ton front le souffle suave de la poésie, et tes plus chères « pensées, je les ai baignées de mélodie... Que cherches-tu, sur la vaste « terre, ce que seul mon cœur peut te donner ? Comment saurais-tu « jamais oublier que tu as aimé, jadis, le poète ?
« O, ne t'égare pas dans l'infini ; c'est mon cœur qui recèle le trésor, « et voici qu'à ta tempe, je vois poindre l'ombre vague d'une feuille de « lierre5. »
Mais la jeune fille, virilement, résistait au charme de ces appels. Par tous les moyens possibles, elle s'efforçait, piétinant son propre amour , à décourager celui qu'il fallait oublier. « Angelika » et la trilogie des « Weisse Rosen 6 » nous décrivent ce suicide de cœur. Les plus petits moyens, héroïquement, elle les employait : elle s'habillait exprès de couleurs et d'étoffes qu'elle savait lui déplaire 7 ; ses mains, ses
(1) Sur l'inïl. possible des « Reisebildcr » de Heine (III, 294), v. Vlasimsky, Euphor,, XVII, 359-00.
(3) A Pietsch, 12 mai 66. — Cf. à Brinkm., 21 avril 66.
(5) « Ich hab auf deine Stirn gegossen », Neue dte Rundsch., Igc. cil. (art. Kriiger). Cf. la feuille de lierre d' « Ein gr. Blatt ».
(6) Weisse Rosen S. Y\\, VIII, 199. — Sommerg., 38.
mains blanches qu'il se vantait « d'avoir introduites dans la poésie 1 », elle lés négligeait ; pis encore, elle les laissait se crevasser à la flamme du foyer 2. Elle mordait jusqu'au sang ses lèvres rouges parce qu'il les avait scellées de ses baisers3, et laissait se décolorer au soleil et à la pluie ses cheveux blonds parce qu'il avait tant aimé à les caresser4. « Elle le « voyait souffrir, souffrir la pire souffrance qui puisse dé- « chirer un cœur d'homme ; mais elle ne changeait rien 5... » Elle ne voulait pas voir que, « sur le visage de l'homme aimé « et tout à elle, les plus mortels tourments commençaient à « se livrer combat. » Devant elle, il teste muet des soirées entières, abîmé dans son désespoir 6 ; puis, brusquement, il se soulage par un torrent de mots violents ; mais à quoi bon ? Ils se consument tous deux à la pensée que, plus jamais, ils ne retrouveront le bonheur divin qu'ils ont, par instants, goûté. — Deux femmes apparaissent maintenant à Eberhard dans la bien-aimée : « toutes deux, elles avaient l'apparence « menue et délicate, les cheveux blonds comme le soleil, ces « cheveux qu'il aimait par-dessus tout, mais l'une était susce pendue à ses yeux, à ses lèvres, et n'avait rien qui n'ap- « partînt à lui aussi ; l'autre ignorait tout de son cœur, elle « se détournait de lui avec mauvaise humeur, comme d'un « insolent, quand il touchait son bras, sa nuque ; et lui, « étouffant un cri de douleur dans sa poitrine, discernait une « étrangère dans la femme aimée 7 ».
Maintenant, c'est fini. « Le temps n'est plus 8 » ; la bienaimée se détache, insensiblement, détourne de lui son cœur, et il a beau, « d'une douce pression », tenter de la retenir, il sent bien qu'il faut la laisser partir. Mais, du moins, qu'elle soit remerciée du bonheur donné, et puisse-t-elle dans ses
(1) A Pietsch., 12 mai 66.
(2) I, 304 et W. Rosen, VIII, 199, n° 1.
(3) I, 303 et W. R, n° 1.
(4) W. R., no 1.
(8) « Die Zeit ist hin ». So, 102. — S. W., VIII, 205.
nuits d'insomnie, ne jamais rien regretter! Pour lui, son regard angoissé ne voit plus que l'Jieure qui s'envole", la dernière qu'ils vivent ensemble. - A peindre cette situation désespérée, le poète semble se complaire, douloureusement. i\<\ une lois encore 1, d'appeler à son cœur la disparue, mais ses bras tendus restent vides ; à sa voix, naguère irrésistible, elle ne répond plus. « Ce qui désormais va remplir a ta vie, où lu vas, où tu t'égares, je ne le sais ; ce que je sais, s •'est que, plus jamais, tu ne me souriras. » Mais viendra le temps, où seule dans la vie, elle n'aura plus auprès d'elle que l'amour de sa jeunesse, le ressouvenir de leur bonheur ; et le jour ensoleillé de leur premier baiser, illuminera, comme une lueur de couchant, l'oreiller sur lequel elle exhalera son dernier soupir 2. Les « Weisse Rosen 3» émanèrent, de saisissante façon, tous les petits supplices de la rupture ; la femme tant aimée passe à ses côtés sans faire attention à lui, sans la moindre parole d'affection. Cette main blanche, ce doux visage lui sont douloureux à regarder : « Mes blessures sei- « gnent toujours, cachées ; toi non plus, tu nvas point de « repos. » Cette bouche, ces yeux, il les a pourtant possédés I et il sort par les rues sombres 4, que balaye le vent d'automne. « Adieu ma rose blanche ! mon cœur, ma femme, mon en- « fant ! » Muet et sépulcral, il est là, le jardin qui les a vus s'aimer 5 ; et, dans sa route solitaire, l'amant n'a pour compagnons que les nuages qui roulent au ciel. Las à en mourir, avec quelle joie il dormirait, pour oublier la vie, "et tout bonheur, et toute peine ! — Ainsi Eberhard, qui a dû rompre avec
(1) « Wohl rief ich sanft... « Gel. 24. — S. W., VIII, 20G.
(2) Hermann, 121, note l'effet obtenu par le doublement des temps faible au dernier vers (« Kùsste zum ersten Mal. »).
(3) VIII, 199, n08 2 et 3. Rcssouvcnirs évidents de l'Intermezzo, heinéen, n° 38, p. 80 au n° 3 (déjà, le n° 1 rappelait l'Intermezzo, nos 18 et 19) : cf. Eichendorff, I, 604. (Peyn, Diss. 31).
(4) VIII, 199, n° 3. — Cf. Angel., I, 30G : « Il sortit dans la ville obscure, allant avec une hâte fébrile d'une rue dans l'autre, tout en cherchant à refouler la multitude de pensées et d'images qui l'assaillaient. »
(ô) Même jardin : chez Storm, dans « Angelika » ; chez Eichendorff, dan-> : « der alte Garten » et « die weinende.Braut ».
Angclika, lui jette, en descendant pour la dernière fois l'escalier, accompagné par elle, ce cri suppliant : « Et surtout « Angelika, ne ferme pas trop fort la porte derrière toi 1 ! »
... « Le temps passait. Il vaqdait à sa tâche, un jour comme « l'autre, et tous les jours se ressemblaient ; car, dans' le cœur « de cet homme, il y avait un point mort, qui transmuait « tout ce qui pouvait lui arriver et tout ce que les autres « appellent joie, en une monotone grisaille 2. » Eberhard, pardessus l'irréparable, se perd en hypothèses rétrospectives: et si, le jour des aveux, il était parti ? et si, au contraire, il avait eu sans vergogne le courage de la garder dans ses bras, au mépris du monde ? «Il mesurait, avec une impi- « toyable précision, la faiblesse de sa nature et le poids de « sa culpabilité 3. »
Faute ? il n'y a pas faute pour Storm, quand on agit sous la contrainte d'un amour inéluctable 4. Il proclame, à la face des hommes, son : « Je le ferais encor, si j'avais à le faire. »
« Et quand bien même c'a été une grande douleur, et quand « bien même peut-être ce serait aussi péché, si cela se représen- « tait devant toi, tu le referais encore, ô mon cœur 5 ».
La table des matières de l'almanach de Biernatzki pour 1849 nous fournit, une fois de plus, la preuve du stimulant qu'apporte à Storm, pour sa production, l'assaut des soucis — politiques ou d'ordre intime. — Une deuxième nouvelle, d'abord, est envoyée cette année-là à Biernatzki, et paraît encore anonyme, avec la simple mention : « Mitgetheilt 6 »,
(3) Jbid.
(4) C'est ainsi que, dans toutes les nouvelles, Storm va envisager le problème moral.
(5) S. W., VIII, 220. — Ged. 52.
(6) « Im Saal », datée par St. de 48, parue dans Biernatzki pour 1849, et incorporée, sans changements, à : « Im Sonnenschein, 3 Sommergcschichten », Duncker 1854, puis aux S. W.
alors que les poésies son! signées-d'initiales, (rancunes môme l du nom intégral de l'auteur 2.
Plus que dans a Marthe », Storm va faire appel ici à son expérience directe ; et, dans la salle qui donne son titre à la nouvelle. (« Im Sciai*), nous retrouvons sans peine les ornements de stuc et les roses de plâtre <h\ salon où l'on prenait le café, le dimanche, dans la maison des arrière-grands-parents Feddersen 3. Comme l'horloge autour de laquelle s'engrenait l'existence de Marthe, la salle, centre de l'affabulation est un symbole. C'est la Tradition familiale qu'elle enferme jalousement dans ses murs : déjà toute une légion d'aïeux et de bisaïeux y a vécu ; aujourd'hui, l'aïeule (la grand'mère Woldsen) entourée d'un cercle de parents, jeunes ou âgés, y ïète le baptême de son arrière-petite-fille, premier et frêle rameau de la quatrième génération. « Ils se connaissaient « tous, les vieux avaient vu grandir les jeunes, les plus vieux « avaient vu grisonner les vieux ; de l'enfance de tous, on « racontait les traits les plus gracieux et les plus drôles ; ceux « que personne ne savait plus, c'est la grand'mère qui les « narrait 4. » Et non pas seulement les anecdotes de famille qui, comme les prénoms, se transmettent suivant la chaîne des générations 5 ; les récits qu'on écoute en cette patriarcale soirée, eux aussi, sont consacrés ; ce sont toujours les mêmes, que sans fatigue on réentend6. Et la mer, toujours identique elle aussi, accompagne de son mugissement sempiternel ces solennités familiales 7. Si vermoulue soit-elle, la salle rassemble ces générations, réunit le présent et le passé,
(1) Les deux poésies: « An cler Westkûste » (Ostern et Morgane), p. 1 et « die alten Mobeln » (Sturmnacht), p. 128.
(2) Cf. ce que St. écrira à Môrike, le 2 déc. 55 : « dès que je suis vraiment ému, j'ai besoin de la forme du vers... Dans la prose, j'ai cherené une verte et silencieuse solitude d'été. »
(3) II, 300. — Cf., VII, 284.
Nous avons vu qu'il en était ainsi dans les familles Woldsen et Feddersen, de mente dans la liguée paysanne des Storm.
(6) II, ibid.
relie entre elles les diverses parties du récit. A propos d'elle, la grand-mère, dont les pensées aiment à revenir « auprès des « ombres de ce qui est mort depuis longtemps1» conte l'idylle enfantine 2 qui rapprocha, dans ces mêmes lieux, la petite fille qu'elle était et le beau jeune homme aux yeux doux et aimables qui allait être le grand-père Woldsen. Un simple détail a déclenché son récit, et, en quelques touches, elle évoque l'ancien jardin, les allées encadrées de buis et semées de coquillages, la charmille de tilleuls, les espaliers où mûrissent les abricots ; décor que nous retrouverons dans « Die Sôhne des Senators3,». D'un parterre à l'autre, l'arrièrcgrand-père (Jochim Christian Feddersen 4) fait les cent pas, « tout en nettoyant les oreilles-d'âne et les tulipes hollan- « daises de ses plate-bandes, ou en les attachant à de blancs « bâtonnets avec du raffîa 5. » Devant la fillette, plongée dans le livre qu'elle tient sur les genoux, surgit le galant messager ; et ils engagent conversation, et il s'éprend « tout à fait déraisonnablement 6 » de cette blondirïe de huit ans dont les boucles claires « fondent au soleil 7. » Bientôt, poussée par lui, elle va et vient avec le mouvement de la balançoire qui la grise 8, tandis que ses mèches dorées s'envolent de ses tem-
(1) II, ibicl.
(2) L'idylle enfantine va reparaître tant de fois dans l'œuvre nouvellistique de St. qu'il n'est pas inutile de rappeler celles dont St., dans sa famille même, avait eu l'exemple sous les yeux : indépendamment du couple grand-paternel, les amours précoces de son frère Johannes et de Rike Jensen, de Laura Otto et d'Ernst Frîedlieb.t
(4) Cf. « Von hcut'und eheclem », III, 157 suiv.