‹ La vie et l'œuvre de Theodor StormChapitre 7 sur 49 · G) II · texte numérisé non relu

G) II

(7) Hermann, 20, a déjà appelél'attention sur ce motif spécifiquement stormien, qu'il signale dès « Tannkônig » et « Die Julisonne fiel auf ihre Locken » (donné par Schûtze, 71).

(8) Cf. St. à Ernst Esmarch, à propos de la mort d'Elasbe Esmarch, née Woldsen («Tante Elsabe »), 28 nov. 73 : « Je la revois tout à fait net « tement, s'asseyant avec une espièglerie si jeune dans une escarpolette « qu'on avait installée pour moi enfant à l'entrée de la charmille de « tilleuls...' »

• — 129 — pes A. Puis, il part, le beau cavalier, en lointains voyages ; mais, huit ans après, le souvenir de ce jour est resté « comme un point lumineux » dans le souvenir de Penfant devenue jeune fille. Comme ('infiniment petit peut enfermer en soi l'infini, de même un jour, une minute peuvent enfermer en eux l'éternité. Un seul souvenir, mais très coloré, très intense : voilà le noyau lumineux autour duquel s'ordonnera toute la nouvelle. Car cet instant décisif a uni pour jamais le grandpère et la grand'mère, et c'est pour leurs noces que le père de Barbara a fait construire cette même salle, où, aujourd'hui, une seule vieille femme forme le trait d'union entre les anciennes générations et les nouvelles. A propos de son mariage en ces mêmes lieux, la grand'mère loue — et c'est •toute une moitié de l'âme du poète qui parle avec elle, — ■ cette « époque silencieuse et modeste », de courtoisie placide, de loyalisme insouciant, de joie innocente. — Descendu dans l'hypogée des âges écoulés, le récit de la bonne aïeule remonte maintenant 2 au présent tapageur et insolent (1848) : au présent qui diffère de l'autrefois, mais qui le répète aussi par tant de traits. Le petit-fils qui, avec sa femme, incarne l'actualité, n'est pas un démolisseur3. Que veut-il ? Réaliser l'union du présent, qui est la vie, et du passé qui a tant de charme : il rebâtira la salle vermoulue, il replantera le jardin, et sa fille, la petite Barbara, qui a le nom et les traits de sa bisaïeule, .remontera sur la balançoire, où peut-être un nouveau r grand-père .» viendra, un après-midi d'été, la cueillir 4.

Avec cette seconde « nouvelle du souvenir », plus vivante déjà que la première parce que la matière en est empruntée à son expérience immédiate, Storm inaugure la série des « Rococonovellen », où la reconstitution d'une époque s'étaye toujours de réminiscences familiales.

(2) II, 310.— Le « Heule nicht, Junge... », II, 311 est authentique: il a été dit à St. lui-même par un oncle (et non par son père). G. S., I, 36-37.

(3) II, 310-311. — Cf. Wedde, Th. St., 24.

Huit pièces lyriques accompagnent « Im, Saal » dans le calendrier pour 1849. Une seule, « Ostern », reflète les préoccupations politiques du moment. La ronde des, mois, des saisons, continue, indifférente. Storm s'essaie en vers dans la poésie de la maison, que « Marthe » a célébrée en prose.

A « Ostern », où l'on hume l'odeur salée des embruns, Storm a accouplé l, — quoiqu'elle soit éclose auparavant, dès juillet 47 2 • — « Morgane », une « marine » aussi, mais bien pâle encore 3. L'antique légende celtique, passée chez les conteurs italiens, ou peut-être tout simplement le phénomène de réfraction que les Italiens appellent « fata morgana » et les Frisons de la côte « Apheew 4 », sert au poète à habiller, d'une façon bien flottante et un peu gauchement encore, un mythe assez vague, où l'on a voulu voir 5 un premier écho de la pensée areligieuse du poète. Le mirage, ce serait alors celui de la croyance à l'immortalité, qui aveugle l'homme aux jours où son âme est assoupie, qui entoure de nuit son esprit, lui injecte son poison mortel, et berne son imagination d'images fantomatiques. Encore ces châteaux illusoires n'ont-ils pas l'enchantement des paradis du Sud : tout ce que Morgane fait miroiter devant nous, c'est une grise et triste « Hauberg », bâtisse ensorcelée qui s'écroule sitôt que la fée perfide, en riant, claque dans ses mains 6.

Parmi les saisons, c'est à nouveau l'automne et le printemps qui, ici, inspirent exclusivement Storm. En trois vers, une vision rapide et puissante nous montre, en trois traits juxtaposés, successivement l'épi tombant sous la faux qui siffle, la campagne désertée par les bêtes effarouchées, tandis que l'homme, de son désir, embrasse l'univers \. Description

(1) Sous le titre commun : « An der Westkûste ».

(2) C'est la date que lui donne l'auteur dans le Volksbuch de Biernatzki. ^

(3) Biernatzki pour 49, p. 1. — S. W., VIII, 235. Une pièce de « Sangerleben », chez Eichendorff, s'intitule : « Fata Morgana ».

(4) Sach, Geogr..., 24 : le phénomène, rare sur la côte O., est plus fréquent sur le littoral E, et dans les parages de Fehmarn.

(5) A. Biese, Litteraturgeschichte, III, 279.

(6) Le geste se retrouve dans : « Die Regentrude », II, 243.

(7) S. W., VIII, 233 (« Herbst », n° 2). — Dans Biernatzki, elle n'a d'autre titre que : « Die Sensé rauscht, die Aehre fâilt. »

d'automne aussi (à l'origine du moins) x que le quatrain : « Im Winde wehn die Lindenzweige 2 ».

Dans les bourgeons roses des tilleuls qu'agite le vent, le printemps dort comme en des berceaux, pour y laisser, dans le rêve, s'écouler le rude hiver. — « Mai », (Die Krânze, die du dir als Kind gebunden 3...) nous ramène au printemps. N'est-il pas bien dur, l'ostracisme qui a exclu ce quatrain de la première édition des « Gedichte » ? En une jolie variation, il reprend une double idée stormienne : la nature survivant à la mort, et les générations renouant la tradition de leurs devancières, tressant à leur tour, de jasmins et de lilas, les guirlandes jadis tressées par leurs aînées.

Plus qu'à la poésie saisonnière, c'est à la poésie de la maison que se rattache « August 4 » : « avis », où le poète supplie les « respectables jeunes gens » qui ont l'intention de lui escamoter ses pommes et ses poires, de vouloir bien au moins ménager les petits pois et autres légumes qui poussent à côté sur les plates-bandes. — Venant de l'auteur de « Marthe », « Von Kalzen 5 », l'historiette en vers des avatars du poète avec sa chatte désespérément prolifique, n'a rien qui nous surprenne. Les petits chats, « tous blancs avec de petites queues noires », qui bientôt courent, le panache en l'air, par toute la maison et, au printemps d'après, essaient leurs voix mélodieuses sous les fenêtres de la cuisinière ; 1-a cuisinière elle-même, le « Hausdrache », (ancêtre de la Caroline du « Vetter Christian ») qui voit « son lit virginal » servir de berceau à quarante-neuf nouveaux petits félins ; l'affolement

(1) 5e strophe de la poésie « Herbst » dans la lre éd. des « Gedichte» en 1852.

(2) C'est son titre dans Biernatzki. Devenu, avec quelques variantes (Ilcrmann, 170, n°90) dans la 2e éd. des « Gedichte » 1856 : « Februar » ; Hermann, p. 01, note, l'ait observer que les bourgeons viennent aux tilleuls dès la fin de l'automne.

(3) Paru (anonyme) sous ce titre dans Biernatzki. G. S. Ta identifié et lui a donné, d'après le mss., le titre : « Mai », (I, 144.)

(4) Biernatzki : « Die verehrlichen Jungens ». — S. W., VIII, 231 : « August ». (Titre depuis 4° éd. des Ged., 1864).

(5) Biernatzki, p. 79. — S. W., VIII, 222.

du poète à son tour, qui, à force d' « humanité » — trois fois 1' « humanité » réapparaît, amusant refrain — se voit à la tête de soixante matous : l'effet comique tiré du mètre iambique à cinq accents, gravement solennel pour ce badinage, — c'est du pur Môrike 1., et l'auteur de la « Vetters Brautfahrt » s'amusait à mystifier ses amis en leur faisant croire que la pièce était de lui. — Voilà de 1' « intimité » pleine d'humour ; avec uSlurmnachl2)),V «intimité» s'assombrit et se nuance légèrement de fantastique. Storm a fixé là le souvenir de certaines nuits angoissées dé son enfance, quand la tempêto d'équinoxe faisait rage et qu'il allait, avec ses frères et sœurs,'chercherun refuge dans le lit de sa grand'mère. Après « Ostern», « Sturmnacht » est le premier poème où s'entende, à la cantonnade, le grondement magnifique des « grandes orgues de la mer 3 ». Les personnages vivants, ce ne sont guère les vieux paisibles 4 qui bavardent malgré la tempête, ni les enfants qui sursautent, . terrorisés, dans leurs couchettes ; ce sont : le vent qui va et vient entre la ville et la forêt ■ — -rapide et capricieux comme le rythme du poème 5, — qui empoigne et secoue les volets, plaque les .chauve-souris contre les fenêtres qui résonnent; le rayon de lune qui se promène sur les meubles de l'arrièresalle, les vieux meubles eux-mêmes 6, dont le bois reprend vie 7, veut redevenir arbre de la forêt, cherche, sous le sifflement moqueur de la bourrasque, à rompre le charme qui l'a cloué en ces lieux. Insensiblement, la poésie stormienne s'en-

(1) Môr. à St., 26 mai 53. — Cf. dans Môr. Hâusl. Szene I, 214 ; Restauration, I, 222 ; Ailes mit Mass, I, 223.

(2) Biernatzki : <rdie alten Môbeln », 128. Titre de «Sturmnacht » dans So. — S. W., VIII, 226. — Toute la poésie est, en prose, dans la lettre du 28 mars 46. (Br. an d. Br., p. 208-209).

(3) « Eine Halligfahrt », IV, 19.

(4) Cf. Im « Saal » et la pièce : « Dâmmerstunde », VIII, 301.

(5) On pense ici, non seulement aux rythmes libres de Môrike (Hermann, 122, mais plus encore à ceux de Heine, dans ses poëmes de la Mer du Nord, dont la langue même semble inspirer Storm.

(6) Personnifiés comme dans « Marthe ».

(7) Cf. même personnification d'objets familiers chez Môrike (Turmhahn, Ach nur einmal noch im Leben).

richit de thèmes et <1<4 ressources nouvelles et distingue ses voies véritables.

Au bilan de cette année 48 si chargée, pour Storm comme pour tant d'autres, en événements de toutes sortes, deux faits s'ajoutent, qui viennent enrichir la chronique familiale : un voyage à Segcberg, en juillet, — le premier depuis leur mariage 1 ; et, — comme par une coïncidence voulue, juste au jour de Noël, — la naissance d'un petit Hans (Hans selon le rite), dont les grands yeux étonnés mirent un rayonnement nouveau dans la maisonnette de la Neustadt. A Constanze, pendant qu'elle tricotait, le soir, pour le bébé, Storm lisait une traduction de l'Odyssée 2 : ou bien, au crépuscule, il s'approchait du petit moïse, et, pour bercer l'enfant, lui contait quelqu'une de ces histoires à la manière d'Andersen, dont « der kleine Hawelmann » nous offre un ravissant exemple.

« Ein Kindermàrchen », tel est le sous-titre du récit 3. Et, en fait, c'est bien un conte enfantin, dans la manière d'Andersen dont l'influence ici est manifeste. L'épigraphe de la première version (celle de Biernatzki 4 ) semblerait accuser chez le poète la préoccupation, cette fois encore, de faire diversion aux laideurs de la politique. Il ne tarde guère, en tous cas, à se lancer, à la suite du petit Hawelmann, vers les cîmes extrêmes du royaume de Fantaisie. En effet, le baby ne veut pas dormir, et, tapi dans son berceau à roulettes, sa jambe tenant lieu de mât et sa chemise servant de voile, il a pris son vol, d'abord tête en bas à travers la chambre, puis, glis-

(2) ibid., 198.

(3) St. le date de 1849 . 11 parut dans Biernatzki pour 1850 ; puis dans les So-, 25; enfin dans « In der Sommermondnacht », Berlin, Schinsdler 1860, avec très légères modifications. — Cf.évl. Groth, S. W. « Hewelmann », I. 10.

(4) v.Weil's doch Zeil isl, Marchai zu erzàhlen.*

sant sur un rayon de lune qui filtre à travers le trou de la serrure, il a parcouru la ville dont les fenêtres noires « regardent bêtement 1 », puis la forêt où seul le chat « illumine 2 », et enfin le vaste ciel. — « JEncore ! encore ! » s'écrie-t-il insatiable : et la lune, une bonne vieille un peu lente, mais débonnaire, s'essouffle à satisfaire tous ses caprices. Voilà le berceau lancé à travers le firmament sombre, et les étoiles, le voyant arriver à toute vitesse, prennent peur et dégringolent sur la terre. Sans respect, l'intrépide petit voyageur bouscule de son char original le nez de « Dame Lune », qui en devient tout brun ; du coup, elle éteint, en éternuant, sa lanterne. Le soleil vient compléter cette cosmographie à l'usage des poupons. Sa grosse figure rouge apparaît, dans la nuit noire comme four, et, les yeux en flamme, il empoigne le bambin et l'expédie dans la mer. — « Et alors 3 ? — Oui, et alors ? Tu ne « sais donc plus ? Si moi et toi nous n'étions pas venus et si « nous n'avions pas pris le petit Hâwelmann dans notre ba- « teau, il aurait bien pu se noyer ! »

Tout cela rappelle non seulement Andersen 4, mais un peu aussi Brentano, que Storm a lu jadis à Lubeck. Rien n'y manque du conte classique : les motifs (par exemple le rôle joué par le chiffre 3, le « Es war einmal... », le ton surtout, qui s'essaie à reproduire les façons de dire des tout-petits 5 : les dialogues, les exclamations. Le récit, dont la brièveté même convient à des oreilles peu patientes, est merveilleusement

(4) Surtout dans : « Billedbog uden Billeder » (1840): la lune amie épie les enfants qui se couchent (Prologue). Analogies d'expressions avec St. v. la trad. ail. de la 33e soirée : « Ich liebe die Kinder, sagte der Mond, namentlich die ganz k leinen sind so possierlich «Ce sont les termes mêmes de St., II, 207.

(5) Der pour dieser ; Fadjectif presque invariablement précédé de recht ; la narration coupée de und auch multipliés ; les pléonasmes (darin in der Slube) ; les répétitions de mots, {leise, leise) ou de phrases {...wenn er miide war ; wenn er aber nichl mùde war..) jusqu'à former une sorte de refrain {aber die Menschen waren nirgends zu sehen. — Junge, hast du noch nichl genug ? — Die schlafen, etc.).

adapté à un tout jeune auditoire, celui-là mémo pouf qui le lit de la maman apparaît immense à côté du sien l, ou qui ne

voit dans les forêts que « les cerfoj les lièvres et les petites

souris 2 ».

On croirait que Storm, dans ses quatre premières tentatives en prose, a voulu successivement faire une épreuve dans chacun des genres de nouvelles qu'il cultivera plus tard. Après 1' « intérieur » à la Gérard Dow, après la nouvelle « dixhuitième », après le conte fantastique et enfantin, il débute, d'éclatante façon, avec « Immensee 3 » dans la grande nouvelle du « souvenir », dont il perfectionnera, par la suite, la technique et où il s'affirmera maître inégalable.

Déjà, dans « Im Saal », la vieille grand'mère s'évadait avec délices du présent pour redescendre dans son passé : l'horloge même de Marthe l'entraînait, au balancement de son tic-tac, vers des Noëls qui n'étaient plus. Pareillement, le hasard d'un rai de lune 4 qui vient tomber sur un portrait de femme, arrache à son logis démodé le vieillard qui, solitaire et mélancolique, y rêve, pour le transporter en imagination aux jardins enchantés de son enfance et de sa jeunesse. Point n'est besoin de plus : car sa maison, son accoutrement, son aspect, tout n'annonce-t-il pas que cet isolé, matériellement comme au moral, est à peine posé dans le présent ?

Les souvenirs ressurgissent, dans leur succession chronologique, en groupes que distinguent des titres différents 5.

(3) Datée par St. de 1849. Paraît dans Biernatzki pour 1850, p. 56 et suiv. — 2e version (identique à celle des S. W., sauf la disposition des alinéas) dans les « Sommergeschichten », p. 45. — En 1852, « Immeasee » paraît en volume séparé, chez Max Duncker, à Berlin.

(5) Cette technique est conforme à ce que nous connaissons de la façon de travailler du poète ; il composait différentes scènes sur des feuillets séparés : quand la série des scènes était achevée, la nouvelle était finie, sans qu'il se préoccupât de combler les trous. (Cf. à Kuh, 24 mai 75.)

Chaque « point lumineux 1 » se détache, séparément, sur les ténèbres qui emplissent le fond du gouffre. — L'enfance d'abord ; et ici reparaissent, à n'en pas douter, quelques détails de l'amourette avec Berta von Buchau 2. Dès ces tendres années, les deux caractères s'accusent dans le petit couple et réagissent l'un sur l'autre : lui, jouant au « grand », un tantinet despote et pédant, elle, réservée, et déjà timorée ; tous deux naïfs et entiers dans leurs affections. Symbolique est cet épisode du voyage aux Indes 3 où Reinhard veut entraîner Elisabeth. Le « du hast keine Courage 4 » est un de ces motifs annonciateurs du dénouement, desquels Storm avait pu trouver le modèle dans le « Kasperl und Annerl » de Brentano. — Un second groupe de souvenirs : « Im Walde 5 », dominé par l'épisode de l'excursion en forêt. Mais il convient d'abord de nous montrer Reinhard, comme Storm à Lubeck quand il « portait la traîne » de Berta, faisant auprès d'Elisabeth office de chevalier servant, lui consacrant et lui dédiant ses premiers vers ®j glanant çà et ;là, pour elle, les contes populaires ; plus tard, une fois séparé d'elle, il lui en envoie, dans ses lettres à la mère de sa petite amie ; il faut qu'elle réponde, qu'elle donne son avis. Quand il est là, c'est un plaisir pour lui d'entendre la fillette « aux yeux bruns » lire le soir ces historiettes à sa mère 7. — 'Puis, nous nous enfoncerons dans la forêt aux broussailles humides et impénétrables, où la petite tête d'Elisabeth émerge avec peine de l'immense océan des fougères géantes 8. Dans la clairière aux fleurs solitaires que survolent des papillons bleus, flotte un fin parfum de bruyère ; certes, Reinhard et Elisabeth n'ont

(2) « In Immensee hat sich Vater von Berta erlôst ». (Communicat". G. S.).

(5) I, 74 3. La première version (Biernatzki) n'avait pas encore le gracieux détail du chapeau d'Elisabeth pris comme corbeille (I, 10). En revanche, un lièvre traversait le chemin, — mauvais présage.

(6) Sur le genre de ces premiers balbutiements, v. I, 21.

(7) I, 7 et 8. — Cf. Zura Weihnachten, L. 87 et G. S., I, 148.

point trouvé de fraises, mais, ni revanche, ils ont trouvé, dans leur regard réciproque et parmi le grand silence forestier de midi, tandis que les piverts travaillent dans les arbres et que volètent en bourdonnant les mouches d'or et d'acier, la conscience naissante de leur amour : « elle n'était plus seule- « ment sa protégée, dit le poète ; elle était aussi, à ses yeux, « l'expression de tout ce qu'il y avait d'aimable et de mer- « veilleux dans l'aurore de sa propre vie \ » — Leurs âmes, sans paroles, se sont comprises. Rentré chez lui, Remhard, dans une poésie qui synthétise toute la scène, décrit l'enfant assise « dans les parfums », parmi le thym et les feuillages a l'enfant aux boucles brunes baignées de soleil, l'enfant qui « a les yeux d'or de la reine forestière 2. »

Noël arrive, non plus dans la ville du début, mais à l'Université où Reinhard, étudiant, promène, comme Storm à Kiel, son ennui et son « mal du pays 3 ». Dans le « Ratskeller 4 »

(2) Insérée sous le titre « Im Walde » dans les S. W., VIII, 195. Biese (clteLitteraturzeitg, 26 août 19.11) la date, d'après les mss., diil8 février 1849. — Les boucles brunes où le soleil se joue, l'expression « das Kind », les yeux d'or, tout cela rappelle indubitablement Berta. — Quant à l'habitude de ces enclaves lyriques, Riemann (Gœthes Romantechnik, 179), après en avoir signalé la fréquence, presque l'excès chez les romantiques, en particulier Tieck, Brentano et Eichendorff, la fait remonter à Gœthe, au « Kennst du das Land » et autres lieder intercalés dans le « Meister ». — Goldstein observe (Diss. 31) que déjà dans le Decameron boccacien, chaque journée se termine par une charson, qui exprime plus ou moi îs clairement les sentiments ou la destinée du chanteur.

(4) Dans la version de Biernatzki, la scène avait une tout autre ampleur, due au souci chez St. de motiver davantage F « infidélité » passagère de Rei.ihard. Dans la « lointaine » ville d'Université où il a émigré, la vie libre d'étudiant réveille chez R. « toute la fougue de sa nature ». Son passé silencieux, les gens qu'il a connus, reculent dans une ombre de plus en plus distante ; ses lettres à sa mère se raréfient. « L'erreur et la passion commencèrent à reclamer leur part dans sa jeunesse. »— Suit la description de 1' « orgie de Noël », beaucoup plus précise que dans le texte expurgé depuis : tout le « Commers » y est détaillé avec une fidélité photographique (voile Rheinweinilaschen, lateinisches Trinklied, blanke Schlâger, Mutzen, Priisides, etc., p. 64). R. clame une chanson à boire, reprise par le chœur (Wein lier ! Es brennt mir im Gehirne !); et

entre condisciples, on fait claquer les bouchons de Champagne ; une jeune tzigane, sœur de celles du Liederbuch, vient chanter une courte chanson où, à l'instar de la précédente, se condense la situation 1. Le thème est celui de la fragilité du bonheur, essentiel dans l'œuvre de Storm et ici motif d'avant-garde, destiné à nous faire entrevoir une issue malheureuse aux amours de Reinhard et d'Elisabeth. « Va- « t'en, a dit la fougueuse Bohémienne quand elle a congédié « l'étudiant ; tu n'es bon à rien 2...» — A cela s'enchaîne une description de Noël • — d'un Noël solitaire comme celui de Marthe ; timide encore, mais plus vivante déjà que celle de « Marthe », peut-être parce qu'étayée de souvenirs de Kiel. Sur sa table, Reinhard trouve une lettre d'Elisabeth, qui nous permet un retour vers l'héroïne, fidèle toujours ; mais la linotte donnée par Reinhard est morte, et déjà poind, adroitement introduit par Storm, le rival Erich, patronné par la mère. Pour l'instant, Reinhard, qui a frôlé la trahison, revient à sa petite camaTade d'enfance, comme il revient au Bien, à la charité envers les malheureux 3.

Nouvelle étape. De Noël, nous sautons à Pâques, et nous revoici « à la maison 4 ».

« Comme tu as grandi ! », dit-il lorsque la belle et svelte jeune fille « vint à sa rencontre. Elle rougit, mais elle ne répondit rien ; elle cher- « chait doucement à lui retirer sa main, qu'en lui souhaitant la bienvenue, « il avait prise dans la sienne. Il la regarda d'un air de doute ; autrefois,

c'est tout un charivari étudiantesque avec cris, jurons, une dispute avec la tzigane, un interrogatoire des « Fùchse » par les anciens. On joue aux cartes : R., à sec, va chez lui chercher, pour jouer, de l'argent réservé pour acheter un cadeau à Elisabeth. C'est alors qu'il trouve sur sa table les envois de Noël. Regrets, évocation des Noëls chez Elisabeth (p. 68- 69) ; puis épisode de la petite mendiante.

(1 ) I, 14. Sur la genèse du lied, v. Schûtze, 105 (dont les dires me sont confirmés, de auditu, p?r M. le pasteur Esmarch). On ne s'explique guère l'assertion de Mielke (d. dt. Roman d. 19 Jahrh., 138) qui ne veut pas que cette chanson « ait la moindre signification pour le sujet de la nouvelle ».

« elle n'agissait pas ainsi ; et ce fut comme si un je ne sais quoi d'étranger glissait entre eux 1 ».

Quelque chose les sépare : dans la chambre d'Elisabeth,

la linotte de Reinhard a été remplacée par le canari d'Erich 2; Erich lui-même, la mère aidant, prend peu à peu pied dans la maison ; l'épisode de l'herbier qu'Elisabeth et Reinhard feuillètent ensemble 3 accuse encore davantage la réserve d'Elisabeth. Reinhard, au moment de repartir, ne sait pas trouver « le mot libérateur 4 » et quitte la bien-aimée sur des allusions beaucoup trop vagues, qui n'engagent ni lui, ni elle. tlvest le premier — et Elisabeth avec lui — de cette longue lignée de « faibles » que nous allons voir se succéder dans l'œuvre de Storm 5 : capables de supporter en stoïques le plus noir malheur, incapables de vouloir les choses les plus simples. Aussi n'est-elle une surprise que pour Reinhard, la lettre qui, d'un coup de foudre, clôt la première partie de la nouvelle : Elisabeth à bout de résistance, a fini par accepter la main d'Erich 6.

Le début du chapitre « Immensee » est un vrai début de nouvelle ou de roman. On dirait qu'à partir d'ici, une seconde nouvelle recommence, rattachée à l'autre par cette seule transition : « de nouveau, -les années avaient passé 7. » Avec le voyageur « aux yeux graves » — Reinhard, bien entendu, — nous nous acheminons, cœur battant, vers Immensee 8, la

(2) I, 19. La passion de Berta pour les oiseaux est confirmée par G. S., I, 156.

(3) I, 20-21. Cf. Cette scène d' « intérieur^» au crépuscule et « Dâmmerstunde » (inspirée par Berta).

(5) Le personnage du « faible », du résigné est très fréquent dans tout le roman de l'époque « élégiaque » de 1848 à 1860. (V. sur cette période Mielke, op. cit., et R. M. Meyer, d. dt. Litt. des 19. Jahrhs).

(6) I, 23. La motivation, ici, est très fine : ainsi la mère de Reinhard a soin d'alléguer, dans sa lettre, l'extrême jeunesse d'Elisabeth comme excuse à sa capitulation.

(8) Lé nom semble avoir été forgé par St., soit d'après le petit village d'Immensledt, à 10 kilom. au N. de Husum, soit d'après certaine terre

métairie qu'habitent Erich et sa femme. Voici, dans une révélation subite, à travers les chênes séculaires, dans un cirque entouré de montagnes bleues, le lac, calme, d'un bel azur sombre, tranchant sur la rive ensoleillée, et serti par une couronne de forêts toute imprégnée de lumière. Au milieu de la neige printanière des arbres fruitiers en fleurs, la métairie s'étale, avec un toit rouge, d'où s'envole une cigogne qui vient tournoyer au-dessus du lac. Sur l'eau, doucement, se balance le reflet de la maison. C'est tout un paysage, et c'est déjà le paysage lyrique de Storm, celui où s'insère, tout naturellement, le drame sentimental dont la nature joue l'accompagnement 1. — Erich d'abord arrive. Il est resté l'homme à la redingote brune, l'homme à la pipe d'écume, excellent, mais lourd et légèrement comique ; bourgeois économe, réaliste, bien assis dans la vie, en face de Reinhard idéaliste, inquiet et nerveux ; il est le calculateur méticuleux et patient, qui mijote à part lui « ses petits coups sans rien dire 2. » — Puis, dans cette paix, dans un «crépuscule de verdure», Elisabeth, toute saisie de ce revoir qu'elle ne soupçonnait pas. Elle est la même, et à sa seule voix, Reinhard éprouve comme un élancement douloureux au cœur. Sous l'amie, qui. essaie de traiter Reinhard comme un frère perdu 3, bien vite l'amante a reparu. L'épisode de la silhouette féminine entr'aperçue par le jeune homme, — indécis comme cette silhouette elle-même où Reinhard croit reconnaître Elisabeth qui l'attend, — nous fait présager une reprise de l'idylle. La lecture, un soir au crépuscule, d'un lied qui reproduit exactement la situation

d'Immenhof, aux portes de Husum (dit Christiansen, Gesch. Hûss. 159- 160), possession du chevalier pillard Hans Frodsen, et ravagée en 1588.

(1 ) Ce n'est plus le paysage artificiel, brossé à coups de comparaisons, qu'on trouve chez Tieck, ni celui d'un Jean-Paul ou d'un Heine, souvent gâté par l'esprit qui ironise (Seidel, Diss., 20) : ce n'est pas non plus le paysage « vu à la loupe », où Stifter enfouit trop souvent ses personnages : encore moins la nature de pacotille dont un Roquette ou un Redwitz saturent l'Allemagne à ce moment.

(3) « Mit schwesterlichen Augen », I, 27.

des deux jeunes irons 1, va déclencher ce retour d'amour. D'abord Reinhard a chaulé, de son répertoire de « Volks-" lieder », quelques joyeuses tyroliennes qui ont fait rire 2 ; puis le célèbre « Ich stand nul' hohen Bergen », qu'Elisabeth a accompagné do sa « voix un peu voilée de contre-alto 3 '», et qu'un petit berger a repris au loin, dans le silence du soir. En dernier lieu, il a lu, Elisabeth à son côté, le « Meine Muttcr liai, es gewollt », si direct et poignant qu'Elisabeth, sous l'emprise de l'émotion, quitte brusquement la salle. Cette complainte de style populaire 4 en qui se concentre toute la « Stimmung » (on a pu ainsi appeler « Immensee » « une suite d'accords lyriques 5 ») fut-elle l'embryon primitif de la nouvelle ? Cela se peut. Le poète, quand il la composa, venait d'entendre le récit d'un cas analogue 6.

« Au dehors, cependant, le soir s'étendait peu à peu sur le jardin et « sur le lac ; les papillons de nuit passaient, en flèches bourdonnantes, « le long des portes ouvertes par où entrait, toujours plus forte, « l'odeur des fleurs et des buissons ; on entendait monter du lac le coas-

(1) Celle aussi — en changeant les sexes — de St. marié avec Constanze vis-à-vis de Do Jensen. (V. surtout' les vers : « was sonst in Ehren stûnde, Nun ist es worden Sunde ».) I, 31.

(2) Dans la version de Biernatzki, Fépisode est amorcé différemment : R. en arrive au Volkslied par le récit d'un voyage à Venise. C'est à Venise (ici Peyn, Diss. 28 relève un souvenir évident de « Ahnung u. Gegen- Wart », S. W\, II, 313) qu'un « bambino » lui chante un air avec ritournelle, et à ce propos R. remarque : « das Volkslied ist wie das Volk ; es « theilt seine Schônheit wie seine Gebrechen, bald grob, bald zierlich, « lustig und traurig, nârrisch und von seltsamer Tiefe. » (P. 79). II mentionne alors ceux qu'il a copiés lors de son voyage et ceux qu'un ami lui a envoyés, le matin même. Il lit aussi « Zu Strassburg auf der Schanz. » (Ibid.). — Tout le paragraphe des S. W., I, 30 : « Die Mutter sass inzwischen » jusqu'à I, 31 : « Das sind Urtône », n'existait pas encore dans ce premier texte.

(3) C'est là un détail emprunté à Constanze : de même la démarche d'Elisabeth « comme portée par ses vêtements ».

(4) « Elisabeth ». S. W., VIII, 196.

(5) Mielke, d. dt. Roman, 138.

(6) Une jeune fdle, poussée par sa mère, a dû renoncer à l'homme qu'elle aimait et épouser quelqu'un qu'elle n'aimait pas. Schtitze, 103. — A. Biese date la pièce, d'après le ms., du 18 févr. 49.

« sèment des grenouilles ; sous les fenêtres, un rossignol chantait, puis

« un autre, plus bas dans le jardin; la lune regardait par dessus les arbres.

« Les forêts se dressaient, muettes, et allongeaient leur ombre au loin

« sur le lac, dont le milieu était plongé dans un lourd crépuscule lunaire.

« Par instants, un léger frisson susurrait à [travers les arbres, mais ce

« n'était pas le vent, ce n'était que la nuit d'été qui soupirait 1.. ».

Storm couronne la scène par un symbole, emprunté à un souvenir de sa vie d'étudiant 2. Bouleversé par ce qui vient de se passer, Reinhard, au clair de lune, plonge dans les eaux du lac : il brûle d'aller cueillir, à travers les nénuphars et les lianes aquatiques, le lys d'eau qui, là-bas, émerge, si blanc, si pur, de l'eau noirâtre. Mais ses forces trahiront ce nageur que les lianes de la Fatalité arrêteront toujours, et, plein de crainte folle, il reviendra vers la rive, sans avoir pu saisir son bonheur.

L'issue élégiaque est annoncée désormais. Y aura-t-il explication entre les deux amants ? Nullement : on ne s'explique pas dans les premières nouvelles de Storm. Seul à seule, au bord du lac, (Erich et sa belle-mère sont partis en voyage d'affaires 3) cheminent côte à côte ces deux prisonniers de leur passé. Et, comme ce passé, immortel, se répète toujours, Elisabeth s'asseoira comme naguère dans la forêt, et les branches encadreront sa silhouette comme jadis, et/comme jadis, le coucou appellera au loin. En évoquant les fraises d'autrefois, Reinhard mesurera (et la jeune femme avec lui) l'abîme entre hier et aujourd'hui ; et le brin de bruyère .qu'il cueille leur rappellera celui qu'Elisabeth, jeune fille, lui a donné 4. Cette fois, les larmes montent aux yeux d'Elisabeth, et Reinhard ose, dans une allusion brève, mais de résonnance profonde, parler de leur jeunesse disparue. Les voici maintenant en barque, et d'un joli geste de pudeur, elle laisse glisser dans l'eau sa main, sa main blanche qui trahit5 sa peine et ou

(2) Pietsch; Westerm. p. 103, col. 1: dans une île de la Havel, St., étudiant à Berlin, se baigne à la nuit tombée, parmi l'enchevêtrement mystérieux et gênant des plantes aquatiques.

(5) Sur le pathétiquc-du geste chez St., v. Vlasimsky, Euphor., art. cit.

Reinhard déchiffre son secret l. En un véritable calvaire, il remonte, par étapes douloureuses, vers un passé qui ne renaîtra plus. Une pel ite mendiante tend la main à la porte de la ferme : Elisabeth lui donne, d'un élan, sa bourse, et remonte en sanglotant l'escalier qui mène à sa chambre2. Mais cette mendiante 3, qui est-elle d'autre que la jeune tzigane rencontrée jadis à l'Université ; vivant et accablant reproche pour Reinhard que déjà tant de souvenirs torturent 4 ? Le rossignol a beau chanter, Reinhard n'entend que les battements de son propre cœur. Il passe une nuit de fièvre, dans la seule présence de son passé :

« La rosée nocturne ruisselait entre les feuilles, le rossignol avait cessé « de chanter. Peu à peu, lui aussi, le bleu profond du ciel nocturne fut « chassé, du côté de l'Orient, par uue lueur jaune pâle ; un vent frais « se leva 'et vint effleurer le front brûlant de Reinhard ; la première « alouette monta, jubilante, dans l'air... 5 »

Puis, à l'aube, le sort en est jeté. Il fuira, tout de suite, laissant un mot bref d'explication. Mais, comme le passé qui ne dort pas, Elisabeth veille, elle aussi : sur le seuil que l'ami va franchir, tandis qu'au dehors les moineaux chantent l'aurore, elle se dresse :

« Elle posa la main sur son bras, elle remua les lèvres, mais il n'en- « tendit point de paroles.— « Tu ne reviendras plus », dit-elle enfin. Je « le sais, ne mens pas ; tu ne reviendras plus ».

« Jamais, » dit-il. Elle laissa tomber la main et ne dit plus rien '6 ».

Il s'en va, il a un geste pour revenir, étend les bras vers elle, mais il réagit, et, sans se retourner vers la maison silencieuse, il se plonge à même l'immensité du monde qui s'éveille,

(2) lbid.

(4) Cette seconde partie de l'épisode (depuis I, 35 : R. griff in seine Taschc... jusque: 1,36 « Er setzte sich hin...») n'existait pas dans le texte de Biernat ki.

(6) I, 37. Schûtze, G9, a rapproché cette fin, de la 2e strophe de la poésie « Leb'wohl » — avec raison, puisqu'elle s'adresse à Berta.

de la nature toute rafraîchie de jeune lumière, emperlée par les gouttelettes suspendues aux toiles d'araignée.

Le drame est achevé ; mais point le récit 1. Il faut que, comme le doux vieillard qui s'est perdu dans cette rêverie, nous remontions du passé radieux à la grise réalité. Mais sans cahots trop brusques : doucement, par l'extinction du rayon lunaire, à travers le crépuscule où flotte, dans l'immensité du lac noir, le solitaire lys d'eau 2. Maintenant peut surgir, antipode du rêve 3, le présent, subit et crû comme la lueur

(1) Entre la fin du.chap. « Elisabeth » et Fépilogue actuel, le texte de Biernatzki introduisait comme un premier épilogue, celui-là même en marge duquel Tycho M. écrivait (Schiitze, 104) : « Da haben wir des Pudels Kern, eitel Prosa !.» On y voyait, quelques années plus tard, très loin d'Immensee, dans Fextrême Nord, Reinhard seul. Il se réaccoutumait peu à peu au train-train de la vie, sa blessure se cicatrisait (Cf. St. avec Do) : « allmâhlig wam die Gekôhnlichkeit und nutzte die frische Herbigkeit seines Gefûhls ab oder schlàferte sie wenigstens ein, und es « wurde in den Dingen des âusserlichen Lebens mit ihm, wiemit den « meisten Menschen. » Il se marie, sa femme est aimable et bonne ména- « gère. Dennoch [mitunter, wenn uch selten, machte sich der Zwiespalt « zwischen Gegenwart und Erinnerung bei ihm geltend. Dann Konnte « er stundenlang am Fenster stehen und, scheinbar in die Schônheit « der ausgedehnten Gegend verloren, unverwandten Blickes hinaus- « sehen ; aber sein âusseres Auge war dann geblendet, wahrend das « innere in die Perspective der Vergangenheit blickte, wo eine Aussicht « tiefer als die andere sich abwechselnd eroffnete.» Par les lettres d'Erich, de plus en plus espacées, R. apprend qu'Elisab. et lui continuent, sans enfants, leur vie calme dans leur Immensee silencieux. La deuxième année de son mariage, R. est père d'un fils : il exulte, reporte sur lui l'amour qu'il n'a pu donner à Elisabeth, mais Fenfant meurt à quelques mois, et il n'en vient pas d'autres. Au bout de 30 ans, R. perd sa femme, « sanft und still, wie sie gelebt hatte. » 11 démissionne et va se fixer plus au Nord encore, dans la plus vieille maison de la ville. 11 voit peu de monde, il n'entead plus parler d'Elisabeth. Mais, moins il s'attache à sa vie présente, plus il revoit, radieux, le passé « jamais peut-être la bien-aimée de sa jeunesse ne fut plus près de son cœur que maintenant dans sa vieillesse. Il a blanchi, il s'est voûté : mais dans ses yeux luit encore un rayon d'impérissable jeunesse. — Le récit est rattaché à l'épilogue actuel par la phrase : « So haben wir ihn selbst auf sein abgelegcunes « Zimmer u. dann seine Gedanken auf ihrer Wanderung in die alte Zeit < begleitet. » (p. 85).

(3) C'est encore une réédition au : « Doktor ! sind Sie des Teufels ? »' de Heine.

de la lampe qu'apporte, dans ces ténèbres, une vieille servante.

Plus d'un a signalé tout ce que renferme d'éléments emprunt es cette première grande nouvelle de Storm 1. Erich Schmidt 2, le premier, avait noté l'analogie de situation avec u Werther », la tendance similaire à « dorloter le cœur comme un enfant malade », le rôle identique de la nature, dont les orages concordent avec ceux du cœur 3, tandis que son calme divinement frais contraste avec la fièvre des âmes. Il avait très finement dit 4 : « Reinhard est un Werther adouci, Erich peut, être comparé à l'excellent Albert, mais Elisabeth a les joues plus pâles que Lotte. » Nous ajouterons : même indécision chez Werther et chez le héros de Storm, même besoin à la fois de repos et de mouvement, même fétichisme pour les objets qu' « Elle » a portés 5, même façon d'éviter le rival qui est pourtant l'ami ; tous deux, dans le nuage de leur songerie, perdent pareillement la notion du temps, tous deux tentent d'étancher leur soif dans les ondes reposantes de la nature 6, mais n'y entendent que plus nettement encore les battements désordonnés de leur cœur. — A Reinhard, l'idéaliste,Erich s'oppose comme, dans les « Lehrjahre », Meister à Werner 7. De Mignon, la Bohémienne a le physique, les phrases brèves et lourdes de sens, et jusqu'aux bras croisés sur la poitrine 8. La bombance étudiantesque, surtout dans la version primitive, rappelle, en bien falot, la scène : « Auerbachs Keller » du premier Faust. — Les souvenirs romantiques pullulent ; si les forêts « qui se taisent 9 » sont manifes-

(1) En particulier G. Baesecke, Zeitsch. f. dte Philol., vol.XLII, 526 suiv.

(2) Gharakt., I, 405.

(4) Gharakt., ibid.

(7) G. S., I, 178, nous conte les efforts de St. pour faire lire à Contanze, alors sa fiancée, les « Lehrjahre ». — Cf. opinion de St. sur les « Meister », lettre à Eggers, 12 janv. 58.

(8) Baesecke, ibid.

tement un héritage de Claudius 1, par contre la nuit qui respire 2 semble être une réminiscence des « Hymnen an die Nacht » de Novalis, et l'allégorique lys d'eau avoir été cueilli dans les mêmes parages que la « fleur bleue » d' « Heinrich von Ofterdingen3». Il y a du Hoffmann aussi : non seulement dans cette fatalité cruelle, qui, comme dans le « Sandmann », s'acharne après les bons et sépare ceux qui s'adorent, non seulement dans le sentiment subit d'avoir déjà vu ou vécu la situation actuelle 4, mais peut-être encore dans certaines particularités de l'idylle enfantine 5 : dans le « Magnétiseur », Augusta, sous l'effet du magnétisme, revit son enfance avec Theobald ; il lui cueille les plus belles fleurs, ils feuillettent à deux un livre d'images, ils rêvent de se promener et de jouer dans de belles contrées étranges ; Theobald la protège, comme Reinhard sa petite compagne. — En stylisant comme il l'a fait sa propre douleur, Storm a procédé comme Heine, et il semble qu'il se soit souvenu de la « Heimkehr », quand il a replacé Reinhard vis-à-vis de la bien-aimée mariée. La situation se rencontre aussi dans Eichendorff 6. Dans « Frûhling und Liebe », l'amant déçu se console, comme l'étudiant Reinhard, dans le vin et le plaisir matériel 7; et, dans « Dichter und ihre Gesellen », une tzigane un peu effrayante chante un couplet provocateur où se cristallise la situation 8. Un pas-

(1) V. F « Abendlied » de Claudius, que St. admit dans son « Hausbuch deutscher Dichter ». L'analogie a été signalée par E. Schmidt, Allg. dte Biogr., vol. 36 (art. : St.).

(3) Schûtze, 301. Sur la fleur, symbole de la « Sehnsucht » romantique, cf. Spenlé, Novalis, 315. — On trouve déjà chez Môrike aussi cette façon de faire d'une fleur un symbole multivarié : Auf eine Christblume, I, 118. — Cf. St. à Keller, 8 mai 81.

(5) D» chez Môrike : Erinnerung, I, 14. — Chez. Andersen aussi : p. ex. Ib et la petite Christine, dans les « Contes ».

(6) « Frûhling und Liebe » : der letzte Gruss. — « Romanzen » ■ die weinende Braut.

(7) « Verlorne Liebe ».

(8) D° chez Môrike, dans le « Nolten » et dans « Nâchtliche Fahrt », £, 16.

sage du « Marmorbild » sur le chant populaire x nous offrira un avant-goût des paroles de Reiuhard à ce sujet. Mais ce qui esl surtout eichendorffîen ici, c'est, la vision poétique et luxuriante de la nal nie a, les « blaue Berge3 », le chuchotement très doux de l'univers endormi4, et jusqu'aux animaux qui peuplent le paysage; rossignol invisible, alouette très haut dans l'azur, cigogne au-dessus du lac. — La séparation entre deux amis d'enfance, le renoncement silencieux du vieillard qui a passionnément aimé, le « Hagestolz 5 » de Stifter déjà les avait ainsi présentés au public allemand ; Hanna et Viktor se quittent comme Reinha.rd et Elisabeth à leurs premiers adieux^ et, dans son célibat malgré lui, le vieux renonçant vit, comme le vieillard de Storm, tout entier dans son passé 6.

(1) P. 150. Cf. St., I, 30-31. — Dans la « Frau Professorin » d'Auerbach, le « Collaborator » apporte ainsi à Lorle toute une série de Volkslieder.

(2) Wehl, 39.

(3) « Marmorbild », 115 à 119.

(4) Ibid.

(5) Les « Studien » d'A. Stifter paraissent entre 1844 et 1850. E. Schmidt s'est donc trompé (peut-être sur la foi d'un témoignage oral du poète, qui lui-môme faisait erreur) quand il a reporté à 1837 le premier contact de St. avec les nouvelles de début de Stifter, qui n'ont pas été publiées (en feuilleton, dans la « Wiener Zeitschrft » et dans Y « Iris ») avant 1840. (Lichtenst. Prog. 12). En revanche, il est très probable que St. a lu Stifter quelques années après.

(6) Bracher, Rahmenerzâhl. bei Th. St...., etc., p. 71, constate l'analogie de sujet et de technique avec les « Fruhlingswogen » de Turgenjew. St., dans une lettre à Pietsch (ami dé T.) du 15 sept. 63, reconnaît la similitude de sa manière avec celle de l'auteur russe : « chez lui, ce qui cons- « titue proprement le sujet (comme presque toujours chez moi aussi) « c'est l'état d'âme où le narrateur est mis par un événement donné : « en un mot, T. est un lyrique déguisé. » On trouverait chez T. toute la technique stormienne : récit scindé en étapes que sépare un intervalle plus ou moins long ; mêmes débuts de paragraphes; dans les « Fruhlingswogen » en particulier, même tristesse douce du héros qui a vécu une grisante aventure d'amour et qu'obsèdent des souvenirs mélancoliquesmême procédé chez le conteur pour nous dévider, fd par fil, le fuseau de ces souvenirs ; même façon d'intercaler dans la narration une lecture ou une réminiscence littéraire (ici, un conte de Hoffmann, puis Didon et Enée) qui reproduit trait pour trait la situation du récit principal. Mais il ne faut pas oublier que les « Fruhlingswogen » ont paru en 1871, que donc seule l'influence de St. sur Turgenjew serait possible.

Storm, c'est incontestable, doit à ses devanciers une partie importante de ses situations, de ses personnages, de son paysage. On a pu faire remarquer — et l'auteur,- le premier, n'y contredisait pas 1 — ce qu'il y a de maigre, de flou, dans cette élégie ou Môrike souhaitait un peu plus d' « individuelle Bestimmtheit 2 » c'est-à-dire un dessin plus franc. On a dit, qu'excellent dans les passages lyriques, Storm devenait pâle et banal dès qu'il sortait du lyrisme pur 3 .On a relevé l'imprécision du décor ; soit que Storm nous introduise dans la ville et l'appartement de Reinhard vieilli, soit qu'il nous fasse traverser un paysage qui n'est ni du Schleswig (il y a des montagnes et des vignes), ni nettement de l'Allemagne du Sud 4. On a souligné les faiblesses d'une technique encore imparfaite 5. Le titre de la nouvelle ne s'applique en réalité qu'à la seconde moitié, ceux des chapitres, surtout, « dérangent, « avec leur soudaine précision de programmes, la lente émer- « sion des souvenirs 6. » Des transitions encore trop simplistes réunissent les étapes du récit, les événements matériels et les évocations sentimentales 7. Les invraisemblances ne manquent pas : Reinhard 8 garde un silence excessif ; en revanche, quand il écrit à sa mère ou à Elisabeth, il y faut toute une nuit 9 ; l'analogie est trop prévue entre le lied lu par Reinhard et l'état d'âme d'Elisabeth 10. Sans aller jusqu'à dire que,

(1) à Môrik., 12 juillet 53.

(2) à St., 26 mai 53.

(3) Baesecke, arl. cil., 531.

(4) Ibid., 527.

(5) Cf. Fontane, Preuss. Zeitg, 17 juin 53 : « Sauf cette écorce pas très saine qui entoure le noyau du récit, la nouvelle porte vraiment le sceau de la perfection. »

(6) Baesecke, 526, surtout les caractères spéciaux : « Er war in seiner Jugend », chers à Stifter. — Titres analogues chez Auerbach et Stifter.

(7) Baes., 527.

(8) Ibid. 528.

(9) Cf. à propos du mutisme de Reinhard et de l'abandon d'Elisabeth, le mot d'un « Backfisch » : « Geschieht ihm recht ; warum hat er nicht ordentlich geschrieben ? » (Wedde, 14).

(10) Baes., 528.— Cf. K. Berger, Bl. f. liter. Unterhaltung, 593 (1897) et surtout Gottschall, ibid., 1853, p. 179, qui trouve que cette histoire,

« parue dans une mignonne édition en miniature, avec vi- « gnettes et branches dorées, elle répondait au goût d'un u public à qui les musiques menues et douceâtres des Red- « witz, Roquette et autres semblaient plus suaves que le « miel 1 », nous y constaterons encore la faiblesse, par exemple, de la scène étudiantesque (y compris le Noël qui suit), la banalité de certains motifs (les gâteaux offerts à la petite mendiante 2, la fleur cueillie par l'aimée : « sais-tu qui me l'a donnée3? »), la docilité trop grande du rayon de lune qui vient complaisamment tomber sur le portrait d'Elisabeth 4, le départ vraiment trop opportun d'Erich et de sa belle-mère, la réapparition mélodramatique de la petite mendiante, à un moment pathétique. C'est cela que Tycho Mommsen pouvait fustiger sous des rubriques comme celles-ci: « LebendeBilder, tote Kunst », « die Katze, die der Jâger schoss,macht nie der Koch zum Hasen », « Da haben wir des Pudels Kern, eitel Prosa 5 ! »

Cela n'empêcha pas « Immensee » d'être, à son apparition en librairie 6, très favorablement accueillie. Elle bénéficia de la vogue de cette « poésie en miniature », cette « poésie dorée sur tranches » où l'âme allemande, étouffée par l'oppression réactionnaire, où le Schleswig, retombé sous la férule danoise, cherchaient à la fois un aliment à leur fringale de sentimentalisme 7, et un refuge. Bien supérieure en vigueur aux succès du jour, 1' « Amaranth » de Redwitz (1849), la « Waldmeisters Brautfahrt » de Roquette (1851), 1' « aquarelle » de Storm, autant peut-être par sa tonalité un peu pâle, ses grâces un peu molles, que par ce qu'il y a d'éternellement fort en «elle

« à peine suffisante pour remplir une nouvelle... nous est présenté/ sans « motivation ni conclusion, en accords musicaux (reproche, à son sens) (( et en teintes sans couleur. »

(1) K. Berger, art. cit., 593-594.

(5) En marge d'un exemplaire d' « Immensee », encore aux mains de ja famille Storm.

(6) En 1852, chez Duncker.

(7) W. Jensen, Heimat-Erinn, II, 503.

émeut un public sursaturé de politique, désireux d'oublier le présent et tout ce qui lui rappelle le naufrage d'espérances cruellement déçues. On est excédé des trompettes tapageuses et vaines de la poésie politique, et l'on se -jette sur les récits d'aventures de cœur, dûssent-ils verser dans le mignard et dans le fade. Témoin la confession de ce vieillard x qui, de longues années après, racontait l'incroyable émotion qu'il avait ressentie à « cette révélation de pure poésie,en un temps déshabitué de la poésie et privé de ses fruits les plus purs. » Témoin aussi, le jeune Wilhelm Jensen, chez qui, peu après (vers 1855), « Immensee » détrôna les romans d'Alexandre Dumas et même les drames de Shakespeare. « Dès mon en- « fance, écrit-il dans ses «Heimat-Erinnerungen2 »;la nature, « sous l'apparence du soleil et du vent, les vieilles maisons « étranges, mainte chose m'avaient fait frissonner d'un sentik ment que je ne m'expliquais point ; et voici que ce « sentiment, un livre, un récit, me le faisait rencontrer : « j'eus l'impression que c'était là de la poésie, un poème sous « de la prose... » Pour lui, « Immensee » fut une « sorte de Nou- « veau Testament sur lequel il prêta serment de poète 3. »

Aujourd'hui encore, — et pourtant Dieu sait si on l'a refaite et contrefaite, — « Immensee » peut nous ravir, nous apporter la même émotion triste que « Bérénice » ou que « Werther ». Et c'est comme telle qu'elle a toujours été, de beaucoup, puisqu'elle en est à. sa 77e édition 4, la plus lue des nouvelles de -Storm. On l'a traduite en plusieurs langues 5,

(1) A. Biese, Lit. Echo, X, 304.

(3) Cf. les jugements de : Tempeltey (Vortrag, 1867, p. 25), — Schùtze (Kieler Zeitg, 10 fév. 82). — Wedde, op. cit., 14 (1888).— Matthias, Z. f, d. dt. Unterricht, 1899, p. 548).

(4) Janvier 1914. (Communicat. de M. le Dr. Bruno Hake).

(5) Trad. anglaise ; « Th. St. I. Gorvans Internat, library. Glasgow, Gorvan and Gray. 1909. » — Trad. espagnole; par don Antonio Paz y Melia, sous le titre : « El lago de las abejas. » (St. à E. Schmidt, 25 jui.i 77). — Trad. italienne • « Th. St. Immensee, Dal tedesco recato in italiano, da L Ravasini. con la vita dell'autore. Cosenza, Pomarici, 1892 ». — En volapuk : « Biernalok, Th. Sts. Immensee nach der 32. . Aufl. pelwepolôl in volapuk fa E. Borggreve. Berl. 1891. »

et jusqu'en volapuk ! Pour combien d'Allemands, Storm n'est-il que « l'auteur d'Immensee », et combien l'écrasent sous une œuvre qu'incontestablement il a dépassée ! Storm a progressé depuis, c'est certain ; mais il ne se trompait pas, quand, dix ans après avoir écrit sa nouvelle 1, il y reconnaissait, « une perle de la poésie allemande » et qui saisirait, longtemps après lui, les cœurs, vieux ou jeunes, du charme magique de la poésie et de la jeunesse. Il y a du soleil dans cette élégie, un soleil voilé, comme celui qui dore la Marsch ou la lande, et une brume poétique flotte, qui nous donne la sensation douloureuse du bonheur enfui. « Si la plus belle beauté est celle qui est voilée, écrivait Fontane 2 à propos du finale, si dramatique et si passionné, — c'est elle que nous avons ici. » « C'est un-vrai poème d'amour, rempli d'un bout à l'autre du parfum et de l'atmosphère de l'amour et de là doit partir toute appréciation », ainsi pensait Storm 8. — Désormais, il avait trouvé non seulement la forme, mais le thème essentiel de sa nouvelle ; et l'on a pu écrire avec quelque vraisemblance 4, pour la première manière au moins, que chacune de ses œuvres suivantes n'est qu'une variation sur « Immensee ».

Des variations — presque toujours du même timbre — sur le thème « Scheiden une Meiden », les nouvelles de Storm serontelles jamais autre chose ? Déjà, c'est une situation bien peu dissemblable de celle d'Immensee » que traite la courte a tragédie en six pages 5 », dont l'auteur date de la même année la composition : « Posthuma 6 ». — Quel est ce convoi funèbre

(1) B. H., 27 mars 59.

(2) Preuss. Zeitg., arl. cit.

(3) à Brinkm., 11 sept., 52 (G. S. I, 214). — Cf. Schûtze, Kieler Zeitg. 10 fév. 82/

(4) Tempeltey, 24-25 ; Jul. Hart., Gesch. d. Weltliter, 11,915-916.

(5) Tempeltey, 35. (Dans l'édit. de 1898, la nouvelle tient 4 pages à peine).

(6) Elle porte en effet la date de 1849, bien qu'elle n'ait paru que dans les Sommergesch., en 1851. Elle est, en 1860, incorporée à « In der Sommermondnacht », avec d'infimes modifications. — Trad. française de Gh. Potvin, dans la Revue de Belgique, du 15 fév. 1881.

que, dans le silence du cimetière ensoleille, nous voyons arriver, puis se disperser, aussi muet que la tombe qu'on vient d'ouvrir 1 ? L'été passe, puis l'hiver et le printemps ; et, sur le tertre délaissé, c'est une éclosion folle de perce-neiges, de pâquerettes, de pervenches, presque étouffées sous les herbes et les chardons. Puis voici qu'un matin d'été, la place est nettoyée, purgée de la mauvaise herbe de l'oubli, et audessus, une croix se dresse avec un nom de jeune fille. — Deuxième acte : un jeune homme (à quoi bon dire son nom, et même celui de la jeune fille ?) rêve, dans sa chambre où la nuit est entrée. Au dehors, les ténèbres s'agitent et l'on entend « quelque chose qui gémit dans le lointain 2. » A cette tombe qui gît dans l'ombre, il veut apporter le rayon lunaire qui l'illuminera. Il sort avec précautions et va au cimetière accrocher sur la petite croix une couronne de roses blanches. (Ces roses blanches, cette lueur de lune, image d'une tendresse posthume, cet oubli brutal que l'amant a laissé peser sur la bien-aimée disparue, puis qu'il a secoué, le remords au cœur, pour joncher la pierre sépulcrale des roses blanches de la poésie, — ne serait-ce pas là l'épilogue de l'idylle avec Do Jensen ?) — Il se penche sur la tombe, il n'a pas d'oreilles pour ces « fines voix de la nuit lunaire qui s'éveille, le susur- « rement des herbes, l'éclatement des fleurs nocturnes, la « fine musique qui chante dans les airs. 3. « Comme Reinhard blanchi, absorbé dans la contemplation d'un portrait cher, voici qu'il ressuscite, face à la morte, tout un passé d'amour 4. Elle l'a aimé, celle qui dort là. De ces fragiles amours, une scène unique ressurgit, un rendez-vous dans un jardin ; elle 5 (et n'est-ce pas là le frappant portrait de Do ?•) légère, diaphane, désirable et désirée, dévorée par un amour qu'elle sait sans issue — car la Mort est là, -prête à la briser 6 — mais

(4) Remarquer la formule de transition, analogue à celle cT « Immensee » : « Er hôrte es nient, er lebte in einer Stunde, die nicht mehr war.. » II, 163.

(6) Ainsi l'amour de Do « portait la mort en soi », rêve irréalisable.

indulgente aux rudesses de son amant, sensible à sa moindre attention, et bravant le qu'en dira-t-on ; lui, indifférent, la désirant sans l'aimer * ; craignant avant tout de compromettre avec elle sa « respectabilité » bourgeoise 2. — Puis elle est morte, et il a fallu que cet amour devienne du passé pour être, aux yeux du survivant, sacré et grand : rien de plus stormien que cette conception. La mort a purifié le désir terrestre et en a fait de l'amour :

« Und noch im Tode ist sie sein 3. »

Ainsi Storm, une fois encore, a utilisé en la transposant sa grande aventure d'amour avec celle dont, bien que séparé, « il porte partout avec soi, depuis des années, la fraîche image 4 ». Heine n'a pas fait autrement avec ses deux cousines Amalie et Thérèse dans 1' « Intermezzo » et dans « Heimkehr ». Mais signalons, dès ici, un procédé qui deviendra fréquent chez Storm : au lieu de retracer une suite de faits dans leur succession chronologique, il entame son récit à un certain moment du temps (en l'espèce : les obsèques de la jeune fille) ; il le conduit jusqu'à un point déterminé (la visite du jeune homme au cimetière) ; puis de là, degré par degré, (il a suffi d'un mot : « in der Stadt », pour changer le décor), réglant l'ordre de sa narration sur la marche du souvenir chez ses personnages, — et par là il serre de plus près la réalité psychologique, — il remonte pas à pas les sentiers si doux du passé, jusqu'à une scène, une seule — pourquoi davantage? — ; et peu à peu, de ces ténèbres, il fait émerger les quelques détails indispensables.

Le roi de Danemark avait, le 21 février 1849, dénoncé l'armistice de MalmôeTet ouvert, dès le 26 mars, une nouvelle

(1) il, 163.

(3) VIII, 214 ; « Wer Je gelebt in Liebesarmen ».

campagne ; après des succès divers *, la victoire danoise de Fridericia, le 6 juillet, amena, quatre jours après (10 juillet), la conclusion de l'armistice de Berlin.

Le Schleswig accueillit par des brocards le singulier gouvernement qu'on avait mis à sa tête, composé de trois commissaires : l'un Prussien, l'autre Danois, le dernier Anglais ! Pour occuper son territoire, même panachage international ; séparés par la ligne Tondern-Flensburg, six mille Prussiens campaient au sud, deux mille Suédo-Norvégiens au nord. On se vengeait de cette « Landesverwaltung » hybride en l'appelant, les uns « Landeszerspaltung », les autres « Landesverwirrung », d'autres, moins respectueux encore, « Zuvielverwaltung ». Malgré les troupes qui l'inondaient, le pays était moins calme que jamais. « La rébellion, écrit le Danois Allen 2, continuait dans le Schleswig méridional sous le couvert des armes prussiennes. » A Tondern, à Schleswig, les fonctionnaires nouveaux installés par les Danois, avaient été expulsés par les populations ameutées 3. Les habitants refusant l'impôt, les caisses restaient vides, et les ventes par saisie ne produisaient rien, parce que personne ne se trouvait pour acheter. Husum était constamment traversée par des troupes hessoises, bavaroises, prussiennes, la plupart sympathisant, comme pour compenser la trahison de leurs gouvernements, avec les gens du pays et chantant à pleins poumons : « Schleswig-Holstein, meerumschlungen 4. » Les Hessois plaisaient beaucoup, les Prussiens moins 5. — Le 22, un certain nombre de pasteurs de la région de Schleswig proclamèrent leur refus de reconnaître le gouvernement de Flensburg : ceux de Husum et de Bredstedt, sauf rares exceptions s'associèrent à leur protestation 6. Le 29, tout un groupe de sénateurs et

(1) Avantage naval des confédérés à Eckernfôrde (2 avril), succès des Danois le lendemain à Wellerup dans le Sundewitt, marche de l'armée allemande vers le Nord et retraite des Danois, qui finalement reprennent l'avantage à Fridericia, le 6 juillet.

(2) II, 342, op. cit.

(3) Th. Lùders, Die Herzogthûmer im Jahr 1850, 16-17.

(4) F. Schmeisser, op. cit., 30-31.

(5) Ibid., 32.

de fonctionnaires de l'arrondissement de Husum ém if, une déclaration analogue 1. La veille, le nouvel « Amtmann » de la ville, von Kaup, avait envoyé au Commissaire prussien von Eulenburg une profession de loi plus radicale encore, qui lui valut des ovations de ia part de ses concitoyens, tandis qu'on conspuait les danophiles 2. Relevé de ses fonctions (ainsi que le bourgmestre Thomsen), von Kaup devait être remplacé le 6 septembre par un renégat, le secrétaire Davids, de Friedrichstadt : mais l'accueil fut tel, que le candidatbourgmestre dut s'en retourner le 8 ; Eulenburg, arrivé sur ces entrefaites, fut reçu aux accents du « Schleswig-Holstein's Lied » et par des hourrahs... à l'adresse des fonctionnaires qu'il avait dépossédés. Enfin, il fallut bien céder à la force, mais Davids ne fut installé que le 17 septembre 3. Semblable accueil fut réservé à Tônning, puis à Husum, Jes 24 et 25 septembre, au chambellan von Holstein, venu « détrôner » un maître de postes ; le gouvernement infligea à la ville une punition, contre laquelle les citoyens rédigèrent une protestation (5 octobre) où nous relevons, parmi les signataires, les noms de Theodor Storm et de Tycho Mommsen 4. Le 6 novembre 1849, une réunion de citoyens du Schleswig (Landesversammlung) décida de renoncer à l'aide prussienne qui se dérobait et de rouvrir, de concert avec le Holstein, les hostilités contre le Danemark 5. On se prépara à cette nouvelle lutte — chose étrange — « avec la plus absolue confiance 6. )> Dès le début de mars 1850, la « Statthalterschaft », à l'insu et contre la volonté de la Prusse, déclara la « Landesverwaltung » de Flensburg déchue de toute autorité légale et proclama qu'elle-même « reprenait en mains le gouvernement du duché 7. » Elle commença, dans le sud du Schleswig, à prélever les impôts, à rétablir en partie les fonctionnaires

(1) Ibid., 33-34.

(2) Ibid., 36-37.

(3) Ibid., 37 et suiv.

(4) Schmeisser, 42 suiv.

(5) Lûders, op. cit., 19-20.

(6) Tiedemana, I, 122.

(7) Lùderi, ibid.

chassés 1. — Le 2 juillet 1850 était signée cette paix de Berlin, désastreuse pour les duchés, et qui y souleva une réelle indignation. La Prusse les abandonnait : les 14 et 15 juillet 2, les troupes évacuaient le pays ; Husum, dès le 14, avait vu partir sa petite garnison d'infanterie et de hussards. Partout, on n'entendait que malédictions contre les princes qui avaient trahi 3 ; Frédéric-Guillaume IV se voyait traité de « falscher Vetter 4 ». Karl Heinrich Keck (plus tard recteur du gymnase de Husum) accusait la cour de Berlin de machinations perfides 5... Et pourtant, malgré cet abandon, malgré des préparatifs très défectueux, malgré le remplacement, par l'incapable Willisen, du général Bonin qu'avaient suivi dans sa retraite 35 des meilleurs officiers prussiens qui encadraient les contingents confédérés, on espérait, on voulait sortir de cette impasse 6. Keck exhortait ses concitoyens à compter sur leur bon droit, sur un Dieu protecteur des justes 7. Déjà, dans plusieurs villes, à Husum notamment, les fonctionnaires danois ou danophiles pliaient bagage 8. A Husum surtout, l'enthousiasme patriotique battait son plein.

D'autant plus douloureuse fut la réaction, lorsqu'arriva dans la petite ville la nouvelle de la grave défaite d'Idstedt (24 et 25 juillet 1850). A peine le désastre connu, la plupart des fonctionnaires indigènes restés en place durent s'exiler

(1) Pourtant, à Husum, la « Landesverwaltung » continuait à remplacer les fonctionnaires du pays par des Danois • témoin la lettre citée par Schmeisser, p. 61-62.

(2) Schmeisser, 67.

(3) Friedr. Lexow, Nordalbingiens Krieger, dans « Zeitgedichte, hersg. v. Julien u. Nagel, Rendsb. 1849 »;, p. 71.

(4) Hugo Staacke, Fridericia (Hamb. Lit. u. Krit. Blàtter, 1849, n° 97, 13 août). Cf. K. Lexow, op. cit., p. 65 (Fredericia).

(5) « Die Kaiserwahl zu Frankfurt »,, « comédie aristophanesque », p. 11, dans ■ « Gedenkbuch eines Sch. Hers aus 5 Jahrzehnten ». (Gotha, 1892).

(6) V. deux lettres de Schleswigeois citées par Schmeisser, 57-59.

(7) « An Sch. H.vor der Schlacht von Idstedt 1850 » (Gedenkbuch, 1, 22).

(8) Schmeisser, 66.

précipitamment. Les trois pasteurs l s'enfuirent en hâte : l'un à Nordstrand, l'autre sur une Hallig, le troisième vers le sud. Une proclamation du général danois von Krogh, lancée deux jours après la bataille, enjoignait- aux habitants le calme, l'obéissance passive aux autorités militaires, et prescrivait, sous menace de prison, les drapeaux et cocardes « dits allemands ou de Schleswig-Holsteiri. » Le 6 août, les dragons danois tirent leur entrée dans la pacifique cité, provoquant une panique folle chez une partie de la population 2. Le lendemain, l'état de siège était proclamé, interdisant, entre autres choses, les rassemblements de plus de cinq personnes et toute sortie sans autorisation spéciale, entre neuf heures du soir et cinq heures du matin 3. A en croire les récits allemands, une époque de tristesses s'ouvre pour la ville, sous la mam :le fer du capitaine Ahlefeldt 4. Pour les quelques fonctionnaires qui restent 5, le plus petit refus d'obéissance est puni par la cassation ou la déportation vers le nord. Le 25 août, ordre est donné, aux femmes de tous les « patriotes » qui ont quitté Husum, d'aller rejoindre leurs maris. Le lendemain matin, dit un « témoin oculaire », 56 femmes furent emmenées à Flensburg dans des voitures non couvertes, par -une pluie battante puis parquées sur une place ( Nordermarkt) où la populace les insulta, puis transportées à Copenhague dans un bateau exposé à tous les vents et, après audience du ministre, ramenées à Lubeck — après quelle odyssée !

On ne trouve personne pour remplacer les fonctionnaires partis. Ceux qu'on met à leur place cumulent : à leur tête, Davids, Harring et leurs satellites. La méfiance règne ; celui qui a manifesté jadis ses opinions allemandes se sait sur les

(1) Communicat. orale d'un témoin de Husum. — Mêmes détails dans Luders, 147 et Schmeisser, 90-91.

(2) Schmeisser, 82 et suiv.

(3) Ibid. 86 suiv. L'ordonnance fut aggravée encore par celle du 30 août 1850, qui interdisait toute sortie en ville après 8 heures du soir. Schmeisser, 92-93 .

(4) V. Schmeisser, 106-107.

(5) A la « Gelehrtenschule », les professeurs étaient partis, sauf deux. (Programme communiqué par M. le Prof. Môller).

listes danoises d'ostracisme, et se garde, même de ses voisins. Car le moindre vaurien, par une dénonciation, peut mener l'honnête homme en prison ou en exil. C'est le triomphe des scélérats ; les uns dénoncent leurs anciens bienfaiteurs, les autres, comme par exemple les policiers Wellendorf et Wrangel, se font les espions et les sbires des « oppresseurs « ; et un moment arrive où, sous des prétextes divers, quarante bourgeois « parfaitement respectables » se trouvent simultanément incarcérés l. En même temps que les consciences s'aveulissent, que les courages fléchissent, le pays s'appauvrit, épuisé par les contributions de guerre : Husum a tous les jours onze bœufs,- 72 tonnes de seigle à livrer à l'armée danoise, qu'elle approvisionne d'orge mondé, de lard, et autres denrées 2.

Les derniers espoirs d'une revanche s'éteignent avec l'automne. Le 12 septembre, l'armée confédérée essuie un échec * devant Missunde; les 19 septembre et 4 octobre, elle tente en vain l'assaut de Friedrichstadt, à dix kilomètres de Husum. « Jusqu'à huit heures du soir, raconte Storm dans ses « Nach- « gelassene Aufzeichnungen 3 » , nous nous tînmes sur la « digue, portant nos regards vers la ville voisine ; nous perce- « vions le bruit de la canonnade, nous voyions voler les « bombes ; puis il fallut rentrer à la maison, car, à Husum, « l'état de siège était déclaré, et nous n'entendions plus dans « nos demeures que le roulement des voitures, passant, char- « gées de blessés, à travers les rues obscures 4. La délivrance « que nous espérions ne se produisit pas. » La transcription poétique de ces jours tragiques, nous l'avons dans la pièce : « Grâber an der Kûste 5 », datée par Storm lui-même de l'automne 1850. On l'a remarqué 6 : à l'instar de Klaus Groth,

(1) Schmeisser, 89. Il est bien entendu que nous ne reproduisons ici que le son de cloche allemand, puisqu'il a son écho dans la poésie de Storm.

(2) Ibid. 90.

(3) Cit. p. G. S., I, 192-193.

(4) Cf. récit tout à fait concordant, chez Schmeisser, 103-104.

(5) Parue seulement dans la 2e éd. des « Gedichte », 1856 (p. 103). — S. W., VIII, 240.

(6) Benôhr, op. cit., 72.

ce ne sont pas les événements militaires qui, directement, inspirent Storm, mais seulement leur contre-coup sur son existence. — Déception profonde, d'abord, du patriote : « déjà, nous avions pour une réception solennelle, quitté la « maison, des couronnes en mains ; nous restâmes debout, « des nuits entières, dans l'attente ; mais seuls les morts défi « laient à travers les rues 1. » Les voici qui sommeillent, enterrés par des mains ennemies, les jeunes héros 2 tombés parmi la fumée de la bataille ; les survivants ont orné leurs tombes des guirlandes 3 qu'ils réservaient aux triomphateurs, et le vent de mer, de la mer natale, vient rafraîchir le front brûlant des heureux endormis. D'une main profanatrice, l'ennemi a arraché des tombes les couronnes tricolores que la piété y avait suspendues ; qu'importe ? les siens aussi sont couchés là, tombés sous les balles des nôtres. Et viendra le jour, affirme le poète « où nos cavaliers sonneront le réveil 4 ». Mais, quand bien même cette aurore ne se lèverait pas, « dans « ces tombeaux gît l'honneur allemand, couché sans tache 5 ». Où vont-ils aller mourir, ceux qui restent 6 ? Heureux ces enfants, qui reposent dans le sein de leur mère ! A eux, du moins, les dernières fleurs qui restent de l'été.

« Le malheur de Friedrichstadt, écrit Lûders'7 qui l'ap- « pelle « le sanglant finale de la guerre de Schleswig-Hols- « tein8 », fut suivi d'un calme de plusieurs semaines, le calme « d'un inconsolable désespoir... Ce fut un silence effrayant, qui « s'appesantit sur tout, sur le pays comme sur l'armée... »

(1) « Graber... », VIII, 5541.

(2) Moins nombreux, assure Schmeisser, 105, que les morts du côte danois.

(3) Onze jeunes filles de Husum, qui avaient jeté des fleurs sur la tombe du lieutenant Schmidt,se virent arrêtées et emprisonnées pendant onze jours, sans qu'on pût intercéder en leur faveur. (Schm., ibid.).

(4) Mêmes espoirs chez Kl. Groth (Bi Idstedt, W., II, 17) et Keck, « Nach der Schlacht v. Idst. » Gedenkb, 1 , 24.

(5) d° Geibel (Klage, de la fin 1850, W., IV, 19G).

(6) d° Heinrich Zeise (Grabschrii't, Hamb. lit. u. krit. Bl., 10 mai 1852).

(7) XI, 229, op. cil.

A Husum en particulier, sous la poigne du capitaine Ahlefeldt, s'il faut en croire la pièce « Im Herbsi 1850 x ». Une seconde fois, le poète veut protester contre l'enlèvement des couronnes et des drapeaux sur les tombes des patriotes morts pour la cause sacrée 2. Pour donner « une expression immédiate à son patriotisme blessé 3 », il affirme, en des strophes d'un métal que l'allitération rend plus robuste encore, son indéfectible confiance, quand même, dans l'avenir. Dût-on, lui et ses compatriotes, les expulser du sol natal, elle luira malgré tout, la fraîche aurore, qui, chez eux aussi, vaincra la nuit ; il luira, « le jour où cette terre allemande sera comprise dans l'anneau du grand Empire. » La seule honte, ce sont les traîtres. Car il s'en trouve dans leurs rangs ; on les reconnaît sans peine 4. Mais le poète taira leur nom, pour ne pas mêler « ces gouttes d'amertume à la coupe enguirlandée, pleine de vin allemand 5. » — Une lettre à Brinkmann, du 14 octobre 1850, accompagnait l'envoi de cette poésie ; elle nous est un précieux commentaire de la seconde moitié :

« De là-bas (Brinkmann habite Rendsburg), vous comprendrez à peine que le manège des apostats allemands qui sont fonctionnaires ici

« soit devenu et soit encore pour moi le spectacle pénible entre tous.

« C'est lui qui a donné naissance à la poésie ci-incluse, que vous voudrez

(1) D'abord publ. dans le « Sch. Hsches Musenalmanach f. 1851 » de H. Staacke et E. Gœders, p. 41, sous le titre : « Vermâchtnis ». (J. H. Eckardt, Zeitsch. f. Bûcherfr. 1909, p. 238, a donc tort en affirmant qu'au moment même, tous les éditeurs refusèrent la pièce comme compromettante). Titre actuel dans « Argo » pour 54. — S. W., VIII, 238. — Hermann la date de septembre, d'après Briefw. Môrike, p. 14.

(2) D'après Schmeisser, 106, la fille de l'aubergiste Liitzen fut punie de prison, pour avoir protesté contre cette mesure « honteuse ».

(3) à Môrike, 12 juillet 53.

(4) Rasch (Vom verlassenen Bruderstamme, Gartenlaube 1862) cite (n° 25) le directeur de la « Gelehrtenschule », Lohse, passé à l'ennemi qui le nomme adjoint à la « Dornschule » deSchleswig ; Schmeisser (41) nomme 1' « Oberkontrolleur » Osten, installé à la place du patriote Wiggers. Il cite (61) une lettre du 22 avril 50, où un Husumois compare la bande d'espions qui infeste la ville à celle du policier Schrader de Flensburg.

(5) Réminiscence de R. Prutz. (Ged. 1843. pi 5) (Hermann, 83).

« bien répandre par copies l. Nous pouvons utiliser la moindre étincelle

« d'enthousiasme, où que nous la trouvions. Que peu à peu des gens

■ \ iennent à moi, qui, par indolence ou par bêtise, veulent en appeler i à la décision des autorités danoises, je n'ai pas, à vrai dire, besoin de i le raconter, ni non plus d'ajouter que je les ai renvoyés chez eux avec « les plus beaux sentions. Il ne m'en est pas moins resté, de ces rencon-

très, un sentiment profondément désagréable, et dont vous pouvez

■ facilement vous représenter les ingrédients 2. »

Foi en une revanche, en la réalisation du rêve unitaire : Storm démontre par son propre exemple l'assertion émise, deux ans plus tôt, dans son « Oktoberlied », qu' « un cœur « bien placé ne saurait être abattu par rien. » Dans cette attitude énergique, son courage naturel lui est une aide, et aussi son incapacité foncière de s'intéresser à la politique, tant que son foyer, à lui, est eneore debout 3. La Muse guerrière et patriotique n'est jamais chez lui qu'un hôte de passage, et, à aucun moment, elle ne couvre de ses roulements de tambour, si fermes soient-ils, la tendre flûte de la Muse idyllique et familière. — En ce tragique mois de septembre 4, traversé par la canonnade, Storm, voulant montrer à des amis que le dialecte bas-allemand 5 s'adapte, aussi bien que le hautallemand, à l'expression des sentiments les plus profonds 6, tente, avec un rare bonheur — et deux ans avant l'apparition du « Quickborn 7 » — de chanter le repos vespéral daus la langue de Klaus Groth. Silence de la ville, silence du cœur qui s'endort et se commet à la garde de Dieu : voilà ce que le clair chant des cloches épand, au soir, sur les rues tranquilles 3. Les sons du « platt », graves et chauds, étoffés

(1) Eckardt, art. cil., dit posséder plusieurs de ces copies, lithographiées ou imprimées.

(3) Benohr, 87.

(4) Date indiquée par le poète lui-même dans les « Sâmtliche Schriften ».

(5) « Si toutefois, écrivait-il à Môrike, le 1er mars 54, on peut appeler ainsi la langue de la- Basse-Allemagne. »

(6) G. S., I, 201. Cf. Kl. Groth, Vorw. zur 1. Aull.S.W., II, 1« Quickborn » et « Min Modersprak », ibid., I, 1.

(7) Paru en 1852.

(8) 1 Gode Nacht », VIII,* 218. Publ. d'abord dans « Argo » pour 1854,

comme une belle basse, tombent dans cette « époque agitée » comme une cantilène de paix.

Le 15 octobre, tout est fini, la prostration est universelle. Gela n'empêche aucunement Storm d'envoyer à l'ami Tycho Mommsen, qui a quitté Husum avec femme et enfant, après la bataille d'Idstedt1 et fait baptiser sa petite fille2 Elisabeth, née le 20 septembre, 1' « avis 3 » de bien réfléchir avant « d'entourer sa chère image du cadre qui lui convient ». Car il croit à l'influence du nom sur la destinée ; maint jouvenceau, dit-il, s'est pris comme à l'hameçon à un nom de jeune fille « parfumé comme l'ambre et sonore » ;• et peut-être songeait-il ici à ce nom de Gonstanze, si musical, dont lui, le jeune cousin, s'était naguère si violemment féru 4. — La lettre même (du 15 octobre 1850) qui débute par une rechute d'orientalisme 5, souvenir des années de Kiel, contient quelques nouvelles politiques ; mais un « doch, lassen wir das ! » significatif y coupe court, et le poète entretient son correspondant de ses lectures de Gervinus, obstinément poursuivies malgré la difficulté qu'on éprouve, par ces temps, à s'adonner à toute occupation intellectuelle. Lui et les siens veulent réagir : une lettre de Tycho reçue la veille les a fait rire comme •ils n'avaient pas ri depuis longtemps. Une alerte conclusion termine, mais, comme point final, cette exclamation : « 0 état de siège ! — air étouffant ! — de l'air, de l'air, liberté ! »

(1) D'après le « Programm nach der Wiedereinrichtung der Schule 1865 », du Gymnase de Husum.

(2) De leur côté, les Storm attendaient un enfant qui,"s'il était une fille, devait s'appeler Lisbeth (Krûger, 371). — La date du 20 septembre est donnée par la lettre de Storm (Ibid.) à Tycho.

(3) « Zur Taufe. Ein Gutachten », VIII, 235. — Publ. d'abord dans Gede, 1852, 79.

(4) Sur l'importance du nom pour St., v. à Brinkm., 30 janv. 51 (G. S., I, 203). Cf. Maync, éd. de Môrike, II, 495 qui retrouve ce motif, non seulement dans le « Nolten », mais dans une lettre de Môrike, chez Sterne, chez Goethe (il aurait pu ajouter : chez O. Ludwig, Heiterethei.)

(5) « Mit diesem iasel, geliebter Tycho-Hafis, habe ich nient: sowohl die Anzahi der Hafise durch meine Wenigkeit vermehren (als... erweeken] wollen... », écrit St., même lettre.

L' « épilogue 1 » que Storm date de cette même année 1850 carillonne les mômes confiances qui s'exprimaient. déjà dans les « Grâber an der Kùste » et « Im Herbst 1850 ». Il y eut, en effet, dans tout le pays, comme un ultime ressaut d'espérance à la fin de cette année de deuil 2 ; surtout lorsque, le 7 décembre, Tincapable Willisen, démissionnaire, fut remplacé par von der Horst, le vainqueur d'Oberstolk. Le nouveau général n'attendait que l'arrivée des gelées pour prendre l'offensive et jamais, en Schleswig, le froid ne fut désiré avec autant d'impatience, que cet hiver-là. Storm, lui, ne doute pas un instant d'une résurrection prochaine. Gomme déjà lorsqu'il célébrait les Pâques nouvelles 3, il garde enracinée en lui la certitude de voir revenir, dit-il « le bruit des orages pr'intaniers devant qui nous nous sommes éveillés frémissants.» Oui, un dernier coup de tonnerre, éclatant, roulera dans le ciel, un vrai renouveau, un jour sublime, et clair comme l'or, resplendiront ; heureux le poète qui pourra être le chantre de ce glorieux relèvement ! — Il croit au salut. Et cela, en dépit des temps « où fleurissent les scélérats. » Les scélérats ? ceux qui apostasient 4 ; et aussi ces réactionnaires, de Prusse et d'ailleurs, « parti féodal » ou fonctionnaires, à qui Storm attribue le malheur présent. — Plus de deux ans après, Fontane et le comité directeur de l'« Argo 5 » trouvaient encore à la pièce « comme un goût de république allemande indivisible qui pourrait leur valoir des ennuis, à eux fonctionnaires », et, l'estimant « trop claire à l'endroit des Geheimrâte, Schulràte, etc. », demandaient à Storm un remaniement, dans le sens nettement « Schleswig-Holstein » : mais jamais Storm ne s'est plié à des concessions de ce genre. La pièce ne parut qu'avec la quatrième édition des « Gedichte », en 1864.

(1) « Ein EpiJog, 1850 », VIII, 241.

(2) Schmeissep, 110-111.

(3) Cf. « Ostern » et les pièces i « Stillfreitag » et «Herbstklage >. chez Adolf Strodtmann (Lieder eines Kriegsgefangenen auf der Dronning- Maria. Hambg., 48).

(4J V. Schmeisser, 112.

(5J Font, à St.. 11 avril 03.

Est-ce là tout l'apport de cette année 1850 qui s'achève ? — A beaucoup près, non. Le calendrier de Biernatzki pour 1851 publie un « fragment » inspiré par les souvenirs si profonds de Westermuhlen : « Waldweg 1 » est peut-être le fruit du séjour que firent là-bas Storm et €onstanze, à l'automne de 1849, avec le petit Hans. La vieille maison que le poète., enfant, avait connue, venait d'être jetée bas, une nouvelle construite à sa place ; les tilleuls aussi avaient été sacrifiés ; mais Gonstanze avait été si fêtée, l'oncle Ohem si plein d'entrain, on s'était tant amusé/ que le poète avait bien vite refoulé ses regrets 2. Puis, il avait eu une précieuse compensation : on avait pieusement laissé intact, quoique hors d'usage, le vieux rucher qui avait enchanté son enfance... — De « Waldweg », il écrivait à Môrike, beaucoup plus tard-3 ; « Ces vers ont pour moi la valeur d'un souvenir. J'ai essayé « d'y capter une parcelle de mon plus chaud soleil de jeuce nesse. » Le chemin ici décrit, c'est, nous dit la même lettre, celui qui mène de la ferme de l'oncle à la forêt ; Storm le faisait plusieurs fois par jour, ayant sous le bras son panier rempli de baies pour piper les oiseaux, ou portant tout autre ustensile ; son oncle l'accompagnait, ou quand l'oncle n'avait pas le temps, son chien de chasse. « De longues années encore, « dit-il, ce chemin était présent à mon imagination. » —Pourquoi ce sous-titre de «Fragment », qui est resté d'ailleurs dans l'édition définitive ? C'est qu'ici, par exception, Storm se contente d'une pure description, que nulle « considération éthique 4 » ne vient élargir ; or, d'après ses théories, un poème ainsi conçu ne mérite pas le nom de « lyrique » ; ce ne peut être pour lui qu'une esquisse, une étude, un croquis, un simple document 5.

Mais la contribution la plus importante à l'almanach pour

(1) B», p. 102. — S. W., VIII, 227.

(2) à Môrike, nov. 54.

(3) à Môrike, Potsdam, nov. 54.

(4) à Eggers, 13 mars 53.

(5) C'est chez St. la seule pièce en mètre iambique à 5 accents qui soit rimée, avec alternance presque régulière de rimes masculines et féminines. (Hermann, 124.)

1851, c'est le conte « Stein und Rose », rebaptisé par la suite sous le nom d' « Hinzelmeier1. » Le petit quatrain inscrit par l'auteur en tête décolle première" version attesté une nouvelle fois le dessein de réagir contré les laideurs de la réalité brutale en dirigeant l'essor de l'âme vers le monde le moins réel qui soit :

« Ein wenig Scherz in die ernste Zeit,

« Ein Lautenklang in den wirren Streit,

« In das politische Versegebell 2

« Ein rundes Màrchenritornell. »

« Ce livre, écrivait l'auteur sur l'exemplaire de l'almanach « qu'il offrit à ses parents 3, porte le nom si cher 4, pour lequel « aujourd'hui nos cœurs tremblent. Peut-être paraît-il pour « la dernière fois ; puissiez-vous donc lui faire bon accueil ! « De moi aussi, il apporte une chose étrange, tissée tout en- « tière d'une trame de rêves ; j'ai imaginé cela à la saison « d'été, aux rayons d'un chaud soleil... »

Et, en effet, « Hinzelmeier » mérite bien ce nom de « poème fantasticoLallégorique » que Storm lui décernera plus tard 5. Rose, avec son « Sonnenkind », lui ayait fait connaître un échantillon de ce genre dès l'Université. Ces sortes de contes gardent la faveur du public 6, et l'orientalisme encore en vogue en Allemagne y laisse sa trace 7. Cette trace, on la retrouve

(1) « Stein und Rose, ein Màrchen », B> pour 51, p. .117 (Signé : Th. SI.) Remanié par St. en 1855 (Cf. à Môrike, 2 déc. 55), puis publ. en 57 : « Hinzelmeier, eine nachdenkliche Gêschichte v. Th. St. » chez Duncker, à Berlin, avec illustrations de Ludwig Richter. (Même texte que dans les S. W.)

(2) Cf., outre tous les poètes qu'a inspirés la guerre de Schleswig- Holstein : Geibel, Juniuslieder (1848) et Strachwitz, Neue Gedichte, même année; Scherenberg : Waterloo, 1849, et 1849-50: Freiligrath, Neue politische und sociale Gedichte.

(4) Celui du Schleswig-Holstein.

(5) à Kuli, 22 déc. 72.

(6) Cf. le Stuttgarter Hiitzelmânnlein », publ., par Môrike à la Noël52.

(7) Cf. la lettre précédemment citée (à Tycho, 15 oct.). En cette année même paraissent les « Tausend und eine Tage im Orient », de Bodenstedt.

dès ce mythe des roses, entrevu d'abord par le petit Hinzelmeier, puis conté par -la jolie bouche de Frau Abel, sa mère7. Ainsi donc, au séculaire jardin qui date, à ce qu'on affirme, du sixième jour de la création, chaque garçon a, en naissant, fait éclore une rose : cette rose a pour gardienne une jeune fille, qui sera — ou ne sera pas — libérée par l'adolescent, contemporain de la fleur, empressé à la cueillir, ou au contraire oublieux d'elle 1.

Mais, pour nous élever jusqu'aux nuages parfumés de cette roseraie paradisiaque, Storm, lecteur et zélateur d'E. T. A, Hoffmann, a dû peu à peu insérer, dans la réalité plate et sordide des buveuses de café, des commères intriguées par la sempiternelle jeunesse des parents d'Hinzelmeier, bien des détails surnaturels : talismans, incantations 2, brouillards odorants 3, visions analogues à celles du « Goldener Topf 4 ».

Poésie et trivialité : ainsi est la vie, en effet, et tout spécialement la vie d'Hinzelmeier. Celle-ci va se dérouler — chronologiquement, cette fois, — en tableaux constamment renouvelés, en « films » rapides et divers. Voici, dans un décor faustien5, le jeune pédant en extase devant son vieux maître

(7) Chap. « Die Rose », III, 18-20. (Entrée du père, III, 19, avancée dans 2e version).

(1) Dans la « Reine des Neiges » d'Andersen, avec laquelle ce conte offre beaucoup de ressemblances (v. Wedde, op. cit.), les roses sont aussi le symbole de l'amour heureux et innocent. Dans le jardin de la magicienne qui a enlevé Gerda, il n'y a pas de roses.

(2) La formule rappelle celle du « Goldener Topf » hoffmanesque; d° les serpents et lézards sculptés sur l'armoire et qui prennent vie : le nom d'Hinzelm. rappelle celui de Drosselmeier dans « Nussknacker », et la description du jardin des Roses le « Puppenreich », royaume enchanté auquel croit Marie (Griesebach, 225-226). Hoffmannesque également, le mélange de détails réalistes avec l'irréel et le passage incessant d'un monde à l'autre.

(3) Chap. « Der Zipfel », III, 15-18. (Même texte dans les 2 versions).

(4) Chapitre : «.Die weisse Wand », III, 13-15. (Analogue dans les deux versions, sauf un léger détail supprimé dans la seconde, v. S. W. 13, ligne 15).

(5) St. n'a pas oublié la représentation de « Faust », jadis, à Berlin : et c'est non seulement le décor du début de la lre partie, mais les caractères et la situation qu'il copie ici, avec cette différence que, dans « Hin-

occupé à fourgonner parmi ses creusets et ses cornues. Tout de même, il part, dans Tin clair de lune romantique, à l'appel de la nature en fête. Atteindra-t-il la roseraie enchantée?

Ici, la première version, « Stein und Rose », bien davantage tributaire du romantisme, nous promenait, neuf ans, par monts et par vaux ; et c'étaient de mystérieuses rencontres, comme en un récit de Tieck, de Brentano ou d'Eichendorff l, et dans le jardin2, comme dans un jardin d'E. T. A. Hoffmann, chaque feuille d'arbre prenait vie et devenait un mélodieux rossignol. Des voix de jeunes filles chantaient...

Le remaniement de 1855 a élagué ce maquis romantique. -Le « tableautin à la Menzel 3 », qui ouvre le chapitre refondu semble annoncer un retour à la joie chez le jeune alchimiste évadé de ses in-folios, et la chanson qui, d'emblée, lui remonte aux lèvres 4, dit, avec l'épanouissement des roses, la grâce pensive de la jeune fille qui s'ouvre à l'amour, au chant du

rossignol :

« Das macht, es hat die Nachtigall,

« Die ganze Nacht gesungen... 5 »

zelmeier », c'est le vieux maître qui est le Wagner, éternel apprenti, et l'élèveau contraire qui, comme Faust, tressaille au réveil de la Nature, à l'appel des cloches et soupçonne la fragilité du savoir livresque. — Comparer cette scène et Faust, I, 501 ; la formule magique chez St. et le chœur des esprits chez Gœthe, I, 1606 ; le dicton :

Wanderspruch und Wanderbuch

Hast du nun ; und nun genug !

et Faust, I, 420 :

Und dies geheimnissvolle Buch

Von Nostradamus eigner Hand, j

Ist es dir nicht Geleit genug ?

(1) Peyn, Diss. 31 rapproche le joueur de cor de chasse des « Zwei Gesellen » d'Eichendorff ; strophes 3 et 4. (I, 30). — M. le Pasteur Esmarch croit, ici, à des allusions littéraires. Tel n'est pas notre avis.

(2) Dans le « Getreuer Eckart », de Tieck, il y a également un « Zaubergarten », peuplé de jeunes fdles, terre promise pour le héros.

(3) St. à Eggers, 20 déc. 56. Souvenir de Westermùhlen, où -la vieille MÔddely Marieken, par son adresse à retourner les crêpes, comblait d'admiration Storm enfant — Nachg. Aufz., cit. G. S., I, 78-79.

(4) Hermann, 125 suiv., note l'heureux effet de cette strophe de 5 vers, bien sonnante, avec une pause bien placée après le 2e vers, et l'alternance agréable des vers à 3 et 4 accents.

(5) La poésie (nous communique Mlle Storm) ne fut composée qu'en 1857, et insérée dans le remaniement qui parut cette année-là, — Sur les analogies avec Heine, 1, 66 et II, 422-423, cf. Peyn, Diss. 40.

Mais Hinzelmcier ne cueillera nul baiser à la jolie blondine, ni la rose qui ne demande qu'à être sienne. Le corbeau Krahirius, l'oiseau fatal des « Puppenspicle » du docteur Faust1 et des conte#s romantiques, au bon moment, chaussera de lunettes vertes 2 le nez de l'entreprenant... — Changement à vue ! Au fond d'une gorge rocheuse 3, le diable, un Méphisto gœthéen prodigue de courbettes, se dispose à introduire dans son canon 4 le monde, pour le faire sauter; intervention d'Hinzelmeier qui, en faisant éclater le diable, s'imagine avoir enlevé du monde la « pierre d'achoppement » ; comment la pierre philosophale lui échapperait-elle ? Mais le mal ne s'extirpe pas d'un coup de canon.

Neuf ans plus tard 5, Hinzelmeier, vieilli par l'abstraction à tel point qu'on le prend pour son propre grand-père (alors que son père demeure invinciblement jeune), est abordé et sollicité par une petite marchande de fleurs, sa « Rosenjungfrau » qui lui offre, une fois encore, l'amour, le bonheur immédiat et ingénu. A nouveau, les besicles de Krahirius lui retombent sur le nez ; les forces mauvaises ont l'avantage. Face à face avec un augure de sa trempe 6, il laisse faner

(1) Cf. le « Puppenspiel » de K. Simrock, II, 1, 29. (scène du Pacte). — Dans la « Liebesgeschichte der schônen Magelone », un corbeau enlève les 3 anneaux, et sépare ainsi Peter de sa chère Magelone. — Il y a également chez Andersen (Snedronningen) une corneille bavarde, qui questionne et renseigne la petite Gerda.

(2) Accessoire romantique : le Wurzelmânnlein d' « Isabella v. Aegypten », chez Arnim, s'en met, qui lui font voir le monde laid et dur. D° chez Andersen où les morceaux du miroir fatal que le diable a laissé tomber sur la terre, si Ton s'en sert comme de lunettes, dessèchent le cœur et font voir les roses difformes.

(3) Ein Meisterschuss, III, 28-30. (Légère abréviation à la fin, III, 30).

(4) Cf. Môrike, Der Kanonier, I, 113J dont St. peut s'être souvenu ici.

(5) Cf. « Die Rosenjungfrau », III, 30-34. — ('Quelques modifications dans la scène III, 32 et une addition à la p. 33.)

(6) Chap. « Nachbars Kasperle», III, 34-37. Identique'dans les deux versions. — Cf. dans « Nussknacker » de Hoffmann, l'astronome et Drosselmeier en quête de la noix Krakatuk, (Griesetb., 225-226) (Ellinger, E- T. A. Hoffm., 189); les deux naturalistes de « Meister Floh » avec leur microscope magique (Grieseb. 68 suiv.), et le papillon merveilleux que poursuit J. Menzies dans «die Heimatochare » (Griesb., 10) (H. Todsen, Diss., 116).

son existence, il s*obs1 in<v dans la recherche de sa «pierre1».

Décrépit, parcheminé *, arrêté par le corbeau maudit dès que luit un espoir d'émancipation, il s'effondre dans le désert blanc, il expire dans la neige 8, auprès d'un roc qu'il a. pris pour la pierre philosophais A ce moment, la jeune fille gardienne de sa rose vient lui caresser le visage, de ses cheveux et de ses fleurs, puis, le corbeau chassé, planter près du tombeau la rose rouge qu'Hinzelmeier a dédaignée 4.

Storm, qui juge avec une implacable clairvoyance les enfants de sa Muse, n'a jamais beaucoup aimé ce poème trop symbolique, où le conteur dit son histoire sans y croire absolument, et risque, de temps à autre, une réflexion personnelle 5. Sans doute, écrit-il à Eggers le 16 janvier 56, est-il bon, même dans un conte comme celui-là, d'agréger tous les détails autour d'une idée centrale, qui soit d'une portée plus générale que le cas particulier représenté, et le dépasse. Mais c'est une erreur d'exécution, et qui diminue la valeur poétique de l'œuvre, que de figurer par un objet (ici, la rose, les lunettes, le corbeau) ce qui aurait dû être simplement mis en action. Chacun, en effet, se sent naturellement tenté de chercher derrière ces objets, autre chose que leur- signification réelle ; il prend ainsi moins d'intérêt au récit lui-même, et l'impression poétique ressentie est moins forte. Ces réserves faites, Storm croit avoir donné « pas mal de chair » à son sujet et infusé du sang et de la vie à certaines scènes, « par exemple celle du grenier, celle de la cuisine, celle entre Kaspar

(1) III, 37. Réminiscence du chevalier fou d' « Ahnung und Gegenwart » qui, lui aussi, cherche la pierre philosophale ? (A. u. G.,

(2) Chap. «Der Stein der Weisen"», III, 37-41 . — Identique dans les deux textes.

(3) Dans le même décor meurt Knud, dans le conte d'Andersen intitulé : « Under det garnie Piletrae. »

(4) Todsen note la ressemblance (évidente) entre ce conte et le mythe de Rosenblûthchen chez Novalis — avec cette différence que Hyacinth, dans sa recherche, a trouvé le chemin de la Vie. — D'au lie part, Pietsch (Voss. Zeitg, 10 juill. 88) rapproche la donnée de celle des « Mahrchen im Spessart », d'Immermann — un attardé du romantisme.

(5) à Kuh, 22 déc. 72.

et Hinzelmeier, le dernier sommeil du héros. » S'il abandonne à la critique tout le sixième chapitre (celui du coup de canon *■), il croit en revanche avoir réussi « jusqu'à en donner la sensation directe 2 » la description du printemps naissant, particulièrement au chapitre « Krahirius ».

Un critique 3 a appelé « Hinzelmeier » « ein hochklass isches Stiick deutscher Litteratur ». N'est-ce pas aller bien haut pour une œuvre encore toute prisonnière du romantisme ? Par contre, il a très justement loué cette psychologie du « faible », qui se retrouvera dans toutes les premières nouvelles de Storm. Celui qui a dédaigne de goûter les roses de la vie 4, n'est-ce pas aussi le solitaire de « Posthuma », ne sera-ce pas presque dix ans plus tard, le héros de « Spâte Rosen ?» — Cette morale d'adaptation aux choses, de jouissance tranquille et naïve, en face du pédantisme qui se creuse la tête pour mettre le bonheur en formules ou extirper par le raisonnement le mal d'ici-bas, cette apologie de la sérénité souriante au milieu des orages — même politiques, — c'est une nouvelle fois, celles de l'«Oktoberlied»; et nous avons vu Storm illuminer d'un vin doré la grisaille des jours, comme les parents d'Hinzelmeier aspiraient avec ivresse les roses qui rajeunissent.

C'est encore une tentative d'évasion, par le rêve, hors de la réalité belliqueuse, que « Ein grùnes Blatl 5 ». — Brusque-

(1) à Egg.', 20 déc. 56. — Cf. art. d'Egg. dans le Kunstbl. 4 janv. 57 (anonyme, mais paternité d'E. prouvée par lettre de St. à E., 21 mars 57) où E. avoue ne pas comprendre ce chapitre.

(2) L'expression est de Môrike, v. lettre à St. d'avril 54, à propos de « Ein gr. Blatt ».

(3) Wedde, op. cit., 28.

(4) Y a-t-il là, déjà, un « mea culpa » du poète? Peut-être une interprétation est-elle possible, qui ferait de ce conte une sorte de nouvelle d'expiation, une amende honorable à Constanze, dont les « roses » ont été dédaignées ? En tous cas, c'est Constanze qui est glorifiée dans ces symbole de l'amour éternellement jeune.

(5) Ecrite en 1850, la nouvelle ne parut que dans 1' « Argo » pour 1854. Sur les conseils de Môrike (v. St. à M. 27 août 55), St. la remanie en 1855 et la publie, avec « Angelika », sous le titre : * Ein gr. Bl. 2 Sommerge-

mont., presque brutalement, le début nous jette à même les camps, sous la tente où un jeune franc-tireur feuillette l'album poétique de son ami. Une feuille de hêtre trouvée dans cet album l est accompagnée dune courte poésie qui en souligne la valeur comme souvenir ; au verso de la page est racontée l'aventure, dont la « feuille verte » est la relique. — Rien de plus menu que cet incident de route 2, qui dure un peu plus de temps qu'il n'en faut pour traverser un bois, et dont le. sujet tient en une phrase : un jeune volontaire, égaré sur la lande, rencontre une toute jeune fille, elle l'amène chez son grand-père, puis, au clair de lune, à travers la forêt, elle le guide jusqu'au bateau qui doit le conduire à son but.

« Ce pouvait être un étudiant, peut-être un jeune docteur, qui, sur ■ l'étroit sentier, traversait la lande. La cartouchière, qu'il por- « tait attachée à une courroie de cuir, par-dessus l'épaule, semblait « commencer à lui peser... »

Dès le seuil, Storm enveloppe d'une buée indécise son récit et son personnage 3. Puis, une merveilleuse description de la lande 4, un admirable pendant à la poésie : « Abseits », ouvre

schichten v. Th. St. Berlin, H. Schindler, 1855», précédée d'un -quatrain dédicatoire à Hartmuth et Laura Brinkmann. — Pas de différences importantes entre la version de 55 et la version des S. W.

(1) Cf. (lettre de St. à Tycho Mommsen, attribuée par Krùger à fin oct. 48) , les derniers vers de la pièce : « Ich hab auf deine Stirn gegossen » i

« Und sieh, an deiner Schlâfe dâmmert Der Schatten eines Epheublatts. »

(2) Tempeltey, op. cit., 34. — Pas de titres, ni de scission en chapitres

(3) Bœsecke, Z. f. dte Phil., XLII, 523-24.

(4) Sans doute, Annette v. Droste avait, dans ses « Haidebilder » parus en 1844, fait entrer la lande (westphalienne) dans la poésie allemande. Mais, si elle en aperçoit très finement les détails : plantes, étangs (der Weiher, der Schilf), les « Hûnengrâber » (der Hunenstein), les papillons (die Vogelhûtte) et les mille animaux qui la peuplent (das Hirtcnteuer, der Haidemann), les chaumières et leurs jardinets (das Haus in der Haide) ; si, la première, elle sait décrire ses colorations, très riches par la pluie (die Vogelhûtte), le silence de son atmosphère bleue (die Krâhen), les brouillards du soir (der Haidemann, der Knabe imMoor), — en revanche, elle mêle toujours à son tableau des accessoires, soit mythologiques (die Lerchc), soit fantastiques (der Hunenstein, die

la narration proprement dite. Gomme dans « Abseits », le poète essaie de rendre, sans les réminiscences littéraires d' « Immensee », l'impression d'infini laissée par la steppe si vide, si calme x, sur le jeune voyageur :

« Le soleil de l'après-midi embrasait sa chevelure, Autour de lui s'agi- « taient tous les êtres vivants que fait éclore, sur la lande, la chaleur « lourde de juin ; cela courait à ses pieds, se frayait passage à travers « les broussailles, cela l'éblouissait, lui dansait devant les yeux, et ac « 'compagnait chacun de ses pas. La bruyère était en fleurs, Fair était « tonifié de senteurs exquises.

« Le voyageur s'arrêta et, du regard, embrassa la steppe qui s'allon- « geait devant lui, immense, dans tous les sens : figée, monotone, toute <c recouverte d'une lueur rosée. La seule chose qu'il apercevait, à faible « distance devant lui. c'était une ligne d'arbres, au bout de laquelle un « filet de fumée blanche montait dans l'air limpide. Et rien de plus.

« Auprès de lui, sur le côté du sentier, il y avait un tertre de faible « hauteur, plein de ronces qui s'enchevêtraient et d'églantiers en buisce sons ; tombeau de quelque peuplade inconnue, comme il s'en trouve « beaucoup dans nos régions. 11 monta jusqu'au sommet, et de ce poste « plus élevé, ses yeux parcoururent une fois encore la plaine immense . « mais il ne découvrit rien, sauf, à la lisière de la forêt, une chaumière « isolée ; de son toit jaillissait la fumée qu'il avait vu. monter to^it à « l'heure. 11 arracha du sol durci une touffe de bruyère et plongea son « regard, dans le fin calice étoile de la fleur ; puis il se défit de son fusil "« et s'allongea dans la bruyère chaude, la tête appuyée sur la main, le « regard perdu devant lui, jusqu'à ce que ses pensées se fussent comme « fondues dans l'air torride qui tremblait.

« Tout s'était tu, même le bruit de son pas qui précédemment l'ac- « compagnait. Il n'erftendait rien, si ce n'est le long de la lande, le grésil- « lement des cigales, le bourdonnement des abeilles suspendues aux ca- « lices, et, de temps à autre, à une hauteur vertigineuse au-dessus de « lui, le chant de l'alouette ; et- alors, il se sentait envahi de l'irrésistible « lassitude que l'été apporte avec soi. Les papillons, les argus bleus « voletaient, montaient et descendaient ; dans l'intervalle, des traînées « roses de lumière, du ciel glissaient vers lui ; le parfum des bruyères, « comme un nuage délicat, venait se poser sur ses yeux.

« Le vent d'été passa sur la lande. Il éveilla une couleuvre qu.i, non

Kràhen, der Knabe im Moor), ou encore une pensée religieuse (das Haus in der Haide) ; elle introduit du comique, (die Lerche), des comparaisons (die Steppe) ou des métaphores (die Lerche) qui sont autre chose que la pure impression poétique que la lande a faite sur elle.

(1) Andersen dépeint cette impression dans , son « Billedbog uden Billeder » (7e soirée).

.< ioiu de là. se chauffait dans la poussière. Elle déroula ses spirales et « glissa sur le sol résistant ; Ja bruyère frissonna, en laissant passage à « ce corps enduit d'écaillés. Le dormeur tourna la lète, et, s'ôveillant à • demi, plongea son regard dans l'œil minuscule du reptile qui rampait à

i son chevet. Il voulut lever la main, niais il en fut incapable : l'œil du i serpent, ne le quittait [tas. C'est ainsi qu'il gisait là, entre le rêve et i l'état dt1 veille... ! »

« Zwischen Traum und Wachen », voilà bien cet état trouble, hofïmannesque, qui nous hausse du monde réel au inonde fantastique ; et ce serpent, échappé évidemment de la ménagerie romantique 2, fascine Gabriel comme le fasciné la jeune fille, l'enfant blonde qui s'asseoit à côtA de lui, au moment même où il s'endort. Dans son rêve, il se voit déjà délivrant la princesse qu'un charme mauvais retient dans la caverne fourmillante de reptiles. Et la princesse a, naturellement, les nattes blondes et le corselet de la petite paysanne qu'il vient d'entrevoir. A son réveil, il reste à mi-échelle, entre sa vision de conte de fées et celles de la réalité, l'une pénétrant les autres. — Ils partent :

« Les regards du jeune homme suivaient involontairement les pieds

« de la jeune fille qui glissaient, agiles et assurés, par dessus les dures

« broussailles, tandis qu'à chaque pas, les grillons s'envolaient devant

« elle. Ils allaient ainsi à travers l'éclat du soleil, qui, tel un réseau d'or,

« se suspendait à la pointe des bruyères ; par instants, un souffle chaud

« passait, comme une rosée, au-dessus de la steppe, en éveillant autour

« d'eux le parfum des fleurs. Déjà ils entendaient, par moments, l'appel

« des chardonnerets dans les bois et, dans les cîmes des grands hêtres,

« le timide volètement des tourterelles 3. »

Dans ce présent d'idylle, Gabriel a un retour vers l'avenir. Sa chanson 4, alerte comme un « Wanderlied » d'Eich< ndorfï b; et qui sonne comme le « guter Kamerad » de Uhland, se souvient tout à coup du terme de son voyage, évoque cette gusrre,

(2) Cf. p. ex. Eichendorff, Dichter u. i. Gesellen, Hoffmann, Goldener Topf, etc.

(5) Elle en a même certaines rimes (Herzensgrunde — Stunde).

subie et nullement désirée, le berceau natal, le berceau « allemand 1. »

Mais avec lui, le poète nous introduit en pleine ambiance romantique, chez le grand-père de Régine 2, « d'âge inimaginable 3 », familier avec ses abeilles 4, comme les anachorètes de Tieck. Avec Gabriel encore, écoutons-le narrer sa vie, (comme la grand'mère Woldsen dans le jardin de Husum 5). en des discours qui coulent, « comme un filet d'eau » susurrante 6.

Maintenant, à la nuit close, Gabriel et Régine cueillent des petits pois, et leurs mains enfantines se rencontrent dans l'ombre. Mais la voix du canon les rappelle à la réalité. Il faut gagner la forêt 7 :

« Un sentier, à peine reconnaissable maintenant dans le crépuscule, « les conduisit obliquement, en longeant de plus près la lisière de la forêt, « de sorte qu'entre les arbres et les buissons ils pouvaient voir, au de- « hors, les prairies qui s'étalaient, là-bas, au clair de lune. Régine mar- « chait-devant. La lumière de la lune filtrait en se jouant à travers les « branches et, comme des gouttes, se suspendait aux feuilles sombres : « parfois, un plein rayon effleurait la tête blonde de la jeune fdle qui, « un moment, émergeait, lumineuse, de l'obscurité pour, l'instant « d'après, y disparaître à nouveau. Gabriel marchait silencieusement « derrière elle ; il n'entendait rien, que le bruissement des pieds de la « jeune fdle dans le feuillage mort depuis des années, et le travail des « scarabées dans l'écorce des arbres ; pas un souffle d'air ; seul, une sorte

(1) Cf. « Auf dem Segeberg », VIII, 248.

(2) Cf. le vieux à la fin de la pièce : « Abseits ». Pia, dans la « Narrenburg » de Stifter, vit ainsi dans un désert avec un aïeul (demi-fou).

(3) Comme les innombrables ermites des contes romantiques, et chez Tieck : les vieillards des premiers romans, la vieille du « blonder Eckbert » dont les discours donnent l'illusion d'un rêve ^Phantasus, 153), les personnages qui conversent avec la Nature (Christian, du « Runenberg », Phant. 218, Tannhâuser, l'Etranger, Peter dans la « Liebesgeschichte d. schônen Magelone, Phant. 349-351.

(4) Cf. à Môrike, de Potsdam, nov. 54.

(5) Cf. V. neuf u. ehedem, III, 182.

(7) W. Dreesen (Diss. 79) rapproche de la pièce ; « Um Mitternacht » chez Môrike ( — avec raison, si l'on s'en tient au détail de la « chanson des sources »), I, 100.

de grésillement électrique courait, à peine perceptible, à travers les feuilles 1. »

elle s<

Un chevreuil, familier de Régine, a traversé le chemin ; se met à courir, l'animal bondissant derrière elle 2. Gabriel s'arrête, et s'appuie contre un arbre :

« .... il entendit quelque chose bruire parmi les buissons, il entendit la « jeune fille claquer dans ses mains, puis tout s'éteindre dans le lointain. « Le silence tomba autour de lui ; seule, la musique mystérieuse de la « nuit d'été redevint distincte à son oreille, il retenait sa respiration ; « il écoutait, aux aguets, les mille petites voix qui surgissaient, puis « redisparaissaient, tantôt dans un insaisissable lointain, tantôt tout « près, à donner peur. Imperceptiblement légères, elles mouraient, « puis elles se réveillaient à nouveau ; il ne savait pas si c'étaient les « sources, qui, à travers la forêt, descendaient en courant vers la prairie, « ou si c'était la nuit elle-même qui coulait aussi mélodieuse. La matinée « où il avait quitté la maison, les adieux à sa mère, tout cela gisait « derrière lui comme une époque depuis longtemps passée 3. »

Mais, de loin, on entend un clapotis d'eau, un bruit de rames : c'est le bac, la sortie de la forêt, le moment des adieux. L'idylle muette, où la nature traduit ce que les cœurs ressentent, en voici le terme. Gabriel ne peut détacher ses yeux de cette anémone silvestre, fîère et virginale. Et elle, elle ne peut retenir une question : pourquoi part-il ? Pourquoi cette guerre 4 ?

« C'est pour cette terre, dit-il, pour toi, pour cette forêt... afin que t rien d'étranger ne déambule ici, afin que nul soi ne t'offusque d'une « langue que tu ne comprennes pas : pour que tout reste ici comme « c'est, comme ce doit être, si nous devons vivre, — l'air vierge, l'air si « doux, l'air incomparable de la patrie 5 i „

Et il est parti vers les combats. Mais, comme dans « Immensee », l'épilogue ramène au lieu .et à l'époque du début, de sorte que la réalité implacable vienne enserrer, comme en un étau, le rêve de jadis. Une « feuille verte », pieusement conservée, symbolisera pour Gabriel ces instants inou-

(2) I, 110. Scène analogue dans « Ahnung und Gegenwart » 141

bliables, ce rêve qui ne prendra jamais corps. Régine, son aïeul, cette forêt l, qu'est-ce d'autre quu la terre natale, la Nature, rajeunissante et indestructible 2, et aussi la Poésie, tous les asiles de l'artiste et du poète contre la réalité vile et brutale, spécialement la réalité politique ? Et ce n'est qu'au moment où ces refuges eux-ïnêmes, sont menacés, que l'artiste, le poète, descendra dans l'arène, fusil en main, pour les défendre. Par là, « Ein grûnes Blatt », elle aussi, exprime bien l'attitude de Storm à la fin de cette année d'épreuves pour les patriotes du Schleswig-Holstein 3.

Lorsque Storm envoya à Môrike la première rédaction de sa nouvelle, l'auteur du « Nolten » en admira profondément la tonalité estivale, la description de la lande, rendue « jusqu'à en donner la sensation directe au lecteur » ; et il trouvait incomparables la scène du serpent, le vieux aux abeilles et sa chaumière 4. En revanche, il reprochait à l'ensemble quelque « maniérisme », au caractère de Régine d'être un peu effacé, trop sommairement esquissé ; il proposait de lui faire raconter quelque avetunre qui la mettrait plus en lumière- et il espérait voir Storm revenir un jour à ce tableau « à qui il manque si peu pour être parfait. » — Storm, dans sa réponse, ne regimbe nullement contre ces critiques. Il se rendait compte que son récit avait été décrit trop dans la « dépendance des circonstances 5 », et qu'il eût été meilleur « écrit à plein jet 6 ». « Régine est, che-

(1) « C'est-à-dire, écrit le poète lui-même à Ernst Esmarch que cette « fin déconcertait, que c'est un réveil, un retour d'une rêverie poétique « à la réalité, et un appel à tout ce qui est nécessaire pour donner o vie à ce beau rêve d'amour.aussi. Par mon : dann, j'ai voulu dire que « je reconnaissais cela comme possible, qu'il fallait que, de cette avenc ture poétique, une belle vie prît son essor. » (1er mai 85— Monatsbl. f. dt. Litt., VII, 69).

(2) I. Frapan, Mag. f. Litt. 83 et Matthias, Z. f. d..dt. Unterr. 1899.

(3) La pièce finale (1, 113) (S. W. Régine, VIII, 193. Cf. Gedichte 1852 s Silvia, p. 77) fait pendant à celle du début. (W. Seidel, Diss. 32).

(4) à St., avril 54.

(5) A M., milieu d'octobre 54.

(6) d° Potsdam, nov. 54.

« min faisant, dit-il dans la même lettre, devenue une sorte « d'allégorie, de Génie de la patrie : d'où quelque chose d'hyu bride dans la conception de l'ensemble et à quoi il est difficile « de remédier.» Il défend encore sa conclusion, qu'ont attaquée Kugler et Fontane x ; pourtant, l'ayant relue peu de temps après 2, il reconnaît que, cette fois, elle lui a paru — du moins la scène de séparation — très sujette à caution. Mais pourrat-il reprendre tout cela ? — Le 27 août 1855, c'est fait, du moins pour l'essentiel 3, malheureusement un peu « invita Minerva » : les conseils de Môrike ont été suivis et la nouvelle a, du moins, gagné en consistance. A la version de 1' «Argo 4 », l'auteur avait ajouté la scène de la cueillette des pois 5, pour faire dialoguer un peu Régine avec son compagnon. Môrike avait eu, partiellement, satisfaction ; par contre, deux ans auparavant, Storm avait contesté l'objection de Fontane et du comité rédacteur de 1' « Argo 6, » qui trouvaient qu'il régnait sur l'œuvre « un silence par trop monotone 7 ». Lui aussi, Storm, avait eu d'abord cette impression8 : mais, à la réflexion, il discerne « que justement cette monotonie silen- « cieuse correspond exactement à l'état de son âme au mo- « ment où il a écrit cette nouvelle ».

Il avait eu, un instant, l'idée assez singulière chez un auteur qui n'use pas des mètres antiques 9, de versifier cette idylle en hexamètres 10. C'est dans la lettre à Eggers du 13

(1) d° Potsdam, nov. 54.

(2) A M., 3 dée. 5 1.

(3) Au mémo.

(4) « Argo, belletrist. Jahrb. f. 1854 », 294.

(5) S. W., I, 107, de : « stand er auf » (ligne 20) jusqu'à : « Als aber diesen... » I, 108 (avant dernière ligne).

(6) F. Kugler, Bormann, Lepel, Merekel, Eggers, Mcnzel et Heyse.

(7) St. à Fontane, 5 juin 53.

(8) d° Lundi de Pâques 53.

(9) Sauf, comme le rappelle Scidel (Br. Eggers, p. 77) dans « Constanze », VIII, 314-315 : ajouter les distiques « Zur Frziehurng », publ. dans une lettre à Mommsen (Tycho) de 185G, F. Kriiger, loc. cit. 376.

(10) L'idée lui vint-elle. sous l'influence de la « Luise » de Voss ? ou de poèmes comme « An eine Lieblingsbuche meines Gartens » (Môrike, 1, 77) ou « die schûne Bûche » que M. appelait (Br., II, 49, à Cari Mayer, 27 nov. 42) a ein Naturbild in Distichen vom verflossenen Sommer» ?

mars 53 que, pour la première fois, nous le voyons attelé à ce travail qui doit être « dans son caractère et sa manière, assez « différent des précédents et slormien, si Fontane le veut, « dans le bon et le mauvais sens. » Le poème devait compter « environ six cents hexamètres K » Le temps lui manqua-t-il ? Son instinct le mit-il en garde ? Storm a, huit jours après 2, abandonné la partie. — On se demande si la cadence des hexamètres eût apporté beaucoup de poésie à la prose musicale de cette page, que Fontane appelait « un petit chefd'œuvre », en ajoutant : « il en est d'elle comme des états « normaux et des familles modèles : on n'en dit rien, et cela « implique en soi la louange la plus haute 3. »

Comme sa devancière immédiate, cette année 1850, avec le stimulant des luttes politiques, avait été pour Storm une année de belle fécondité. Non content de l'éclosion d'une belle gerbe lyrique et de l'achèvement de deux nouvelles assez longues, il avait, au printemps, rédigé la préface d'un recueil qui devait grouper l'essentiel de son œuvre jusqu'à cette date : les « Sommer geschichten und Lieder », publiés, antidatés 4, chez Duncker en 1851 5. « Lieder », c'est-à-dire toute une guirlande de poésies lyriques, les unes déjà parues dans le « Liederbuch dreier Freunde » ou dans le calendrier de Biernatzki, les autres au contraire révélées ici pour la première fois au public 6 ; par « Sommergeschichten », Storm désigne les cinq nouvelles suivantes : « Marthe », « Im Saal », « Der kleine Hâwelmann », « Immensee » et « Posthuma ».

(1) A Font., lundi de Pâques 53.

(2) d° 23 mars 53.

(3) F. à St., 11 avril 53 (N. D* Rschau, 1468).

(4) En effet. St. en envoie un exemplaire à Môrike le 20 novembre 1850. Hermann, 154).

(5) « Sommergeschichten und Lieder », Berlin. A. Duncker, 1851.

(6) Hermann, op. cil., p. 157, en donne la liste 3 7 avaient déjà figuré dans le Liederbuch, 11 dans le calendrier de Biernatzki ; 21 étaient nouvelles.

« Histoires d'été, ai -je inscrit sur le titre, dit Storm clans sa dédicace

• à Constan/e, datée du 5 niai 1850 ; pour caractériser le genre de ces « histoires, j'aurais dû êorire « situations ». Mais, plutôt que de Les classer, « j'ai voulu leur donner un nom ; et comme c'est à toi qu'elles sont dé-

• (liées, elles s'appellent « Histoires d'été », d'après cette époque « de l'année si belle et trop brève sur notre côte, cette saison que « tu appelles do tant de vœux quand elle est loin de nous, et dont tu « sais, quand elle est là, si pleinement jouir; cette saison qui t'appor- « tera, cette année aussi (<>l puisse-t-elle en apporter toujours aux hom- » mes, et à toi, Dieu le veuille ! beaucoup d'années encore) tes roses « aimées. »

En employant ce mot de « situations », Storm pensait x 5 un passage de rjùstoire de la littérature de Gervinus (volume 5, p. 697, préeise-t-il). La nouvelle y est donnée comme s'attachant essentiellement à peindre une situation, et, par suite, plus apte que le roman, qui embrasse l'immense complexité de la vie sociale moderne, à isoler de toute existence quotidienne, même la plus pauvre, quelques motifs d'un réel intérêt poétique. En ce sens, Storm croit que ses essais en prose sont bien des nouvelles, « car, dit-il c'est justement au « besoin de représenter uniquement des choses vraiment « poétiques qu'ils doivent leur forme concise. »

Parmi les contributions en vers, les poèmes d'amour tiennent la plus grande place. Les autres thèmes, ou bien ne sont en général que l'accompagnement de la mélodie amoureuse à laquelle ils se subordonnent comme l'orchestre au soliste, ou bien ne donnent lieu qu'à des pièces peu nombreuses ou courtes. — Du lyrisme d'amour, la grande inspiratrice, c'a été Do Jensen. Elle porte dans sa chevelure blonde, Storm l'a dit lui-même 2, « la fraîche guirlande de ses chants les plus beaux ». Ces chants, nous en avons, avec le drame, écouté la montée harmonieuse. A l'état de souvenir,, l'idylle avec Berta, résumée en deux vers frappants :

« Aus eignem Herzen geboren,

« Nie besessen, dennoch verloren 3 »,

(1) A Brinkmann, 22 novembre 51. (G. S., I, 159.) (2") A Brinkmann, 21 avri: G6.

(3) Sommergesch., 96. Devenue l'épigraphe de « Junge Liebe », Vlll

jette un dernier reflet dans la sérénade1 romantique et heinéenne 2, avec refrains et allitérations, qu'un téméraire chanteur lance à la bien-aimée. Pareillement dans le numéro un d' « Abschied 3 », qui définit par allusion un amour avec des roses et des larmes, un bonheur qui fut trop beau pour vivre, trop timide pour s'exprimer, trop fragile pour durer.

Sûrement écrite pour la petite amie hambourgeoise 4, la piécette rétrospective « Die Kleine 5 » nous montre l'enfant « à demi ouverte seulement à la vie » et babillant, sous l'éclairage vert crépusculaire des tilleuls, au bras du poète, jeune encore. Elle le contemple d'un regard illuminé de joie, — «sans savoir que ce regard peut incendier», car elle n'a ni le soupçon, ni la moindre notion des sentiments « qui donnent la tentation de franchir le fossé, même le plus profond. »

Constanze reste encore au second plan. Mais, à la suite des quelques pièces que nous avons goûtées au fur et à mesure de leur genèse, d'autres poésies, inspirées par elle et non datées encore, nous aideront à définir l'amour qu'elle inspire maintenant à son mari, revenu complètement à elle après la grande aventurc avec Do. Le voyage à Segebergde juillet 48 pourrait bien avoir été l'occasion de ce délicieux far- niente, « aux côtés de la bien-aimée, sur la coupole ensoleillée de la montagne » que vante, avec tant de charme enthousiaste, le poème : « 0 susses Nichîsthun 6 ». Des maisons de la petite ville, blotties au pied de la colline, laisser son regard errer jusqu'aux horizons printaniers ; aspirer les parfums exquis que le renouveau a délivrés, s'abandonner aux brises rajeunies ; redescendre dans la campagne toute resplendissante et, après un voyage aux loin-

(1) « Stimdchen >», So. 120 ; VIII, 293.

(2) Cf., pour la lre strophe, Heine, Heimkehr, n° 85, p. 133. V. aussi les innombrables aubades d'Eichendorff. Schûtze, p. 93, rapproche de Brentano : « Hor', es klagt die Flôte wieder... » ; cf. Peyn, Diss, p 26.

(3) C'est l'hypothèse de Mlle Gertr. Storm. Le titre du n° 1 : « Jugendliebe mit Liedern », appuierait cette supposition.— N° 2 dans Gedichte : « Du weisst es, aile, die da sterben », p. 150.

(4) Renseignement donné par Mlle Gertrud Storm.

(5) So., 122; S. W.,213.

(6) So. 124; VIII, 213.

tains merveilleux, revenir dans les yeux de la bien-aimée, étoiles familières : ainsi Storm savoure, en une même ivresse et associés dans les mêmes images, la renaissance de la nature et le retour aux douces habitudes de son cœur.

Gonstanze ! elle est pour lui "celle qui apaise, la douce consolatrice 1. A côté de l'amour de plein soleil dont l'enflammaient les lèvres rouges et la jeune blondeur de Do Jensen, elle va être, pour lui, la tendre lueur lunaire, qui epand la paix. Le vent se tait à cette suave lumière, il susurre, puis il s'endort. « Et, ce qui aux ardeurs du jour ne s'était pas éveillé ni épanoui, ouvre maintenant son calice et répand son parfum dans la nuit 2. » — La nuit 3 ? n'est-elle pas le refuge bienheureux et sacré qui isole les amants du monde insolent ? Qu'ayant de s'anéantir dans le rêve, les yeux de la bien-aimée s'enflamment, une fois encore, sans réserves, d'un rayon d'amour ; que sa voix fasse, une fois encore, entendre sa musique si chère! L'Amour, silencieux enfant, les appelle, séducteur, à ses rivages vers qui, tandis que monte et s'abaisse le sein de la bien-aimée, la vague du sommeil les emporte doucement.

Ainsi, peu à peu Storm retourne tout entier à celle qu'il n'a jamais positivement délaissée sans doute, mais à côté de qui, dans son cœur il a laissé s'installer un autre amour plus fougueux, plus grisant ; « et, si les poésies plus ardentes de « sa jeunesse s'adressent à d'autres, les vers émus et suaves « qui chantent le bonheur conjugal, celui qu'on tient dans « les mains, vont à celle qu'il a aimée avec peut-être moins « de passion, mais avec fidélité : Constanze 4 ».

(1) « Mondlicht », So. 104 ; VIII, 209.

(2) Hermann, 81, rapproche du « Jâgers Abendlied » et de V « Abendlied » de Gœthe (Jub., 1, 65, 66), Peyn, Diss. 31, d'une strophe de la « Mondnacht » d'Eichendorfî (1, 604). Mais n'est-ce pas surtout heinéen encore ? v. la pièce nc 86 de Heimkehr, p. 134, où la lune verse le calme au cœur malade. Cl. aussi le » Repos d'Amour » de St. lui-même (L,iederb., 128).

(3) « Zur Nacht », So. 129 ; VIII, 216.

(4) Extrait d'une lettre'que m'a adressée M. le Pasteur Ernst Esmarch, d'Altona.

Rare exception parmi ces chansons d'amour, la pièce « Eine Fremde x », isolée comme la jeune créole qu'elle met en scène, a sans doute été inspirée par quelqu'une de ces nombreuses étrangères que l'ancien Husum, en relations avec toutes les parties du monde, retenait sous son ciel gris, et dont les yeux nostalgiques songeaient toujours au soleil de leur pays. Môrike 2 avait pareillement dit l'attrait piquant d'une brune exotique, aux joues qui ont la pâleur des clairs de lune de Grenade ; aux lèvres rouges qui balbutient avec une gaucherie charmante un langage nouveau pour elles. Et maintes fois, nous verrons scintiller, dans les nouvelles, ces « étoiles » ardentes et fugitives.

Le public allemand, égaré sur de fausses pistes et dévoyé par les savantes réclames faites à des médiocres 3 (nous avons vu lesquels à propos d' « Immensee »), laissa passer inaperçue l'apparition "d'un volume qui, outre « Immensee », enfermait en soi d'authentique lyrisme, détonnant, de façon flatteuse, avec le fatras contemporain. La critique ellemême semble avoir ignoré le petit livre, quand elle ne l'a pas écrasé par le genre d'éloges qu'elle lui décernait. Mieux certes eût valu pour Storm se voir déchirer à belles dents, que s'entendre nommer « un gentil petit talent » qui, s'il sait être bien. sage et se cantonner dans les petits genres, pourra devenir un Andersen allemand, et réussir dans « les nouvelles légères et gracieusement esquissées. » On l'accuse d'avoir laissé « parmi ses épis poétiques fleurir encore beaucoup de mauvaises herbes et souvent très laides ; » et l'on ne se fait pas faute de relever chez lui « une foule de poésies boiteuses et d'inspirations fâcheuses », en lui laissant espérer qu'il en viendra à bout « avec du sérieux, de l'étude et du travail 4 » (!)

(1) So. 110 ; VIII, 212,

(2) « Maschinka », I, 81 ; cf. la tzigane du « Nolten ».

(3) A Eggers, 13 mars 53.

(4) Récension parue dans les « Hamburger Jahreszeiten » et envoyée à St. par son éditeur Duncker, en avril 52"(cit. par G. S., I, 200) : nous l'avons retrouvée au 1er vol. de la 11e année (1852), "p. 218.

— Un autre article l, il est vrai, rapproche deiStiftôr « le style pénél ré de musique » des a Sommergeechichl en ». -*Tous,niêtne 1' s Europa » cpii veut lui ôtre favorable) passent vfte sur son lyrisme, ses vers s pleins de sérénité et de sentiment » et répètent à lYuvi. pour la partie nouvellistique, le mot d' «aquarellei », de croquis qui arrivent à peine à atteindre la « Novelette ».

C'est d'un petit groupe de connaisseurs que lui vinrent l'approbation et les éloges éclairés. Un suffrage entre tous dut lui aller au cœur : celui de son ancien censeur de Lubeck, Ferdinand Rose, qui se réveillait d'un silence de douze années pour saluer les « Sommergeschichten » ; il en louait, dans One lettre à Geibel a(non suspecte puisqu'elle ne s'adressait pas à l'auteur en personne), le sentiment à la fois clair et profond, la vivante simplicité, la langue saine, très harmonieuse et « comme portée par un rythme intérieur. » D'autre part, sans connaître le poète, Paul Heyse, que Fontane 8 trouva un jour plongé avec ravissement dans îe petit livre que Duncker lui avait donné à lire en manuscrit, engagea son éditeur à le publier 4, en lui disant : «je ne puis que vous féliciter d'avoir fait la connaissance de ce poète ignoré 5». Il traduisit son admiration par un compte-rendu dans le « Litteraturblat des deutschen Kunstblattes » de Friedrich Eggers 8. — A côté, dit-il, des poètes à tendances, des « W alter-Scottistes », des poètes piétistes,des « lyriques en gros », Storm, laissant de côté les questions du jour, nous révèle sa vie la plus intime, à mi-voix, dans un chuchotement de confessionnal, si discret « qu'il n'est intelligible qu'à une oreille très finement attentive. » Il y a, dans ces « histoires d'été «, « peu d'histoires et beaucoup d'été, peu de personnes et beaucoup d'orage. »

(1) Cit. sans autre indication par G. S., Ibid.

(2) De mai 53, cit. par Litzmann, 89.

(3) Fontane lui-même, sans connaître l'auteur, avait inséré quelques pièces des Sommerg. dans son « Dichter-Album » (1851).

(4) Fontane, Von Zwanzig bis Dreissig, 304.

(5) Lettre de Heyse à Mlle Gertr. St. (juin 1909).

(6) I. Jahrg. (54) Nr. 26, 103-104. Anonyme, mais inséré dans les R Jugenderinnerungen » de Heyse 2e vol., 132.

L'action y est chose secondaire ; ce à quoi Storm excelle, c'est à donner « l'impression d'une certaine atmosphère, d'un, paysage, la tonalité d'une saison ou d'un cœur. » Peut-être même règne-t-il chez lui un crépuscule trop uniforme, qui fatigue à la longue : on souhaiterait, de temps en temps, quelques haltes en pleine lumière. Parfois aussi, les détails écrasent l'essentiel ; les personnages sont trop passifs, pas beaucoup phis actifs que les arbres qui les ombragent ; ce sont des « virtuoses dans l'art de renoncer. » Non que l'auteur manque de vigueur. A côté de ses nouvelles, « mosaïques de situations immobiles », de cette file de « lacs calmes et profonds, reliés entre eux par des canaux souterrains qui les alimentent », il y a ses poèmes, qui sont comme les jolies femmes : on n'en saurait rien dire, ni détailler les jouissances qu'ils nous procurent. « Presque toujours, le chemin du cœur aux lèvres n'y est long que d'une seconde. » Ces lieder sortis du cœur, sans conventions, sans cuisine technique « révèlent une âme divine, ardente, qui pense et qui sent, et entretient avec la nature et la vie comme avec elle-même le commerce le plus intime. » .">

Mais surtout, les « Sommergeschiohten» ont mis en rapports Theodor Storm et Eduard Môrike. — Déjà les affinités de nature, renforcées par la lecture des « Gedichte » et du « Nolten », sont considérables. Nous avom , au cours de notre route, relevé plus d'une d'entre elles : humour dans la description de menus événements familiaux, dans les scènes d'intérieur, dans la description des objets de la maison ; même religion du Passé, irremplaçable et vers qui l'on se retourne avec nostalgie :

« Vorbei ist nun Ailes, und kehret nimmer so ! » ou encore :

« Doch besser dùnkt ja allen, was vergangen ist 1 ».

Même goût, chez ces deux mélancoliques, de la poésie autumnale 2, même façon d'imiter le Volkslied en l'agrémentant

(1) « Ach, nur einmal... » I, 161, vers 46 et 49. Cit. par St., B. H., 19 dôc. 58.

(2) Chez Môrike : « Septembermorgen », I, 94.

d'une note particulière1; même art de donner d'une idylle une description rétrospective, en remontant jusqu'à l'enfance2; même passion du fantastique3. Tout cela les rapproche, et, dès le 20 novembre 1850, Storm a envoyé au poète souabe, comme « un message d'attachement déjà ancien », ses « histoires d'été » à peine parues. Il lui a dit l'admiration que, depuis Kiel; il lui voue. Avec Constanze, après la Noël de 1847, ils l'ont lu « l'Idylle am Bodensee ». Sans doute, Constanze eut le temps 4 de mettre.au jour deux nouveaux enfants avant que Môrike n'eût répondu, presque trois ans après 5 ; en revanche, Storm avouait (bien après la mort de l'auteur du « Nolten ») que ce jour de printemps où il reçut la première lettre de Stuttgart, « fut l'un des plus beaux de sa vie 6 ». Aussi bien, cette réponse contenait, pour la poésie- et la prose de Storm, les plus précieuses louanges : dans les nouvelles, Môrike trouvait une atmosphère de pure poésie, les plus petites choses décrites avec amour et finesse, un goût des scènes d'intérieur contrastant avec les fadeurs à la mode. Les poésies lui avaient beaucoup plu, « Von Katzen » surtout, dont il laissait croire qu'elle était de lui. Bref, en cet Allemand du Nord, Môrike le Wurtembergeois avait reconnu « tout de suite un ami qui lui était proche parent de pensée et d'âme.» A quoi Storm réplique: « n'oubliez pas qu'Eduard Môrike appartient tout spécialement aux poètes qui ont agi sur la formation de mon petit talent 7 ». A partir du 5 mai 1851, Constanze aura sur sa table de travail le portrait du poète de 1' « Idylle am Bodensee8». — Ne fût-ce que parl'ami-

(1 ) Hermann, 77. — Cf. « Meine Mutter hat es gewoïlt » — « Im Volks? tone. 2 » (VIII, 196 et 198) et Môrike : « Das verlassene Mâgdlein » et « Agnes » (tous deux : I, 52).

(2) Cf. « Die Kleine » VIII, 213 et M. « Erinnerung » I, 14.'

(3) V. A. Biese, Ed. Môrike und Th. St., dans : Pàdagogik und Poésie, Berl. Weidmann, 2. Aufl. 1908.

(4) Ecrit St. le 12 juillet 53.

(5) M. répondit le 26 Mai 53.

(6) Erinn. an Môrik. VIII, 175.

(7) A M., 12 juillet 53.

(8) Le 25 juillet 53, Storm approuve Fontanc d'avoir « fait venir sa Muse du presbytère de Môrike » et se reconnaît, en commun avec lui, une prédilection pour les scènes d'intérieur et pour l'humour comme

tié précieuse qu'il s'était acquise, Storm se trouvait amplement dédommagé de ce que ses « Sommergeschichten >: L'avaient pas pénétré jusqu'au grand public.

Le 7 février 1851 seulement, l'état de siège fut levé à Husum. Tant qu'avaient duré les opérations militaires, Storm, désireux de n'avoir aucun rapport, même officiel, avec les fonctionnaires danois1, avait fermé son cabinet d'affaires. Il le rouvrit lorsque la petite ville put reprendre son existence normale.

« Jusqu'au 7 février (c'est le 1er que la lieutenance 2 a cessé ses fonc- < lions), je me suis complètement abstenu d'exercer mon métier, « écrit-il à Brinkmann le 6 avril de cette même année; depuis,cj'ai été assez - occupé. Peu de temps auparavant, la haute commission judiciaire « m'avait sommé de déclarer « pourquoi je n'exerçais pas ma profession ». « J'avais dit aussi, paraît-il, que je reconnaissais la situation établie « en « fait », mais non en « droit. » J'ai déclaré que, si je n'avais pas pris une « part active à l'agitation politique, mes sentiments et ma conviction a n'en étaient pas moins du côté de mon pays et que, maintenant surtout « où sa cause est à bout et perdue, je tenais à ne pas en faire mystère. »

« J'ai bataillé avec les autorités civiles et militaires, et j'ai avalé, ce « faisant, pas mal de colère et de honte. Ce que nous, qui restions, nous

pour la simplicité de l'expression. Môrike, suivant lui, est le premier à avoir donné à l'idylle ( « Situation », met Storm entre parenthèses) une matière vraiment poétique. Nul, même Gœthe, n'a eu comme lui, à côté de la profondeur de la pensée, celle du verbe.

(2) Après avoir humilié la Prusse à Olmùtz en novembre 1850, l'Autriche, sur le désir du roi de Danemark, était, au début de janvier 1851 , intervenue en Holstein. L'assemblée insurrectionnelle avait été dissoute le 17 janvier, les troupes confédérées licenciées. Une armée autrichienne, avec réserve prussienne, occupait le duché rebelle. La lieutenance «Statthalterschaft » (Reventlow-Preetz et Beseler d'abord, puis Reventlow seul), démissionna le 1er février, à la demande des deux commissaires, l'un autrichien, l'autre prussien, qui désormais devaient administrer le Holstein, conjointement avec Reventlow-Criminil, nommé par le roi de Danemark. (Allen, op. cit. Il, 353 suiv.)

i avons souffert, vous autres, vous n'en avez, j'en suis sûr, aucun o

a idée. »

Le jour mémo du premier janvier, les vainqueurs- avaient inauguré en grande pompe, au cimetière, un monument, « aux « derniers Danois tombés lors de la défense héroïque de a Friedrichstadt, à l'automne de 1850. — Offert par les habi- « tants de Husum x». Le « Husumer Wochenblatt », dans son numéro de la veille, invitait les citoyens à participer tous à l'inauguration. L'appel était signé exclusivement de fonctionnaires danois 2, assure-t-on du côté allemand, et un seul habitant de la ville, s'il faut en croire notre poète, se joignit au cortège organisé pour la circonstance 3. Le soir de cette cérémonie, Storm écrivait les cinq vers indignés qu'il a intitulés « 1. Januar 1851 4. » Ils ont-beau, dit-il, parader en cortège de fête, ils s'imaginent enterrer le Schleswig-Holstein. Folie ! l'espoir, comme précédemment, reste enraciné au cœur du patriote : « nous avons des enfants encore, nous avons des « garçons, nous aussi nous-mêmes, nous vivons, grâces à Dieu ! 5 »

On a imposé, comme locataire, aux parents de Storm une « Postmeisterin S... », danophile fougueuse. Avec elle, Storm discute violemment, sans faire mystère de ses opinions. Ses propos sont répétés aux autorités, et il est coté, en haut lieu, comme « patriote jusqu'à la folie B. » « Les gendarmes 7; ra- « conte-t-il dans cette même lettre du 7 avril 51, sévissent

(1) F. Schmeisser (Eine westschlesw. Stast in den Jahrcn 1848-1851, Husum, 1914) estime (p. 113) que les « 89 bourgeois de Husum » qui souscrirent étaient probablement des Danois ou des espions à leur solde.

(2) Schmeisser, ibid. 112-113.

(3) St. donne ce détail dans son « 1. Januar 1851 ». \

(4) Paru dans Ged. 4* éd. (1864) p. 1 10 — S. W. VIII, 242.

(5) Sentiments identiques dans une lettre de Tiedemann à sa ïeinrae. du 10 lévrier 51 (ïiedem. 1, 128-19) : la situation a beau être « écrasante» démoralisante, avachissante... l'homme peut supporter tout cela a\, plus de maux encore, les combattront aussi lesTaincre. s'il le veut sérieusement ».

(7) La gendarmerie avait été organisée dans les duchés par un édit du 18 lévrier 51, (Jansen-Samwcr, p. 37) : elle leur coûta très cher.

« ici comme de petits Gessler. A Ostenfeld, ils ont, à quelques « jours de distance, rompu les os à deux paysans considérés « dans le pays. Les habitants d'Ostenfeld sont venus me « trouver, et j'entre en lice énergiquement pour eux ; me voilà, « pour une fois, à ma Vraie place/. Quelques jours après \b « remise des dénonciations concernant l'affaire, le lieutenant « de gendarmerie, rencontrant le paysan sur la route, l'a

« menacé de l'étriller pour cette c ie 2. »

Des faits analogues sont signalés par les historiens allemands 3 : toutes assertions impossibles à contrôler. Aussi bien, ces « brutalités » ont-elles été de loin dépassées par les excès prussiens en Schleswig danois après 1866. A en croire Storm, incessantes sont les violations de domicile, du secret de la correspondance, et lui-même en est réduit à faire porter ses lettres à son ami Brinkmann par un ancien cocher de ses parents 4. — A l'envi, Jansen-Samwer et Gustav Rasch poussent le tableau au noir : nous le donnons sans commentaires. A Schleswig, des listes sont dressées des citoyens dont les opinions sont suspectes ou franchement anti-danoises 5. La police surveille ceux qui sont sujets à caution. Pour un oui ou un non, le droit de vote leur est enlevé. Toute pétition, également est interdite. Et quels sont les fonctionnaires qu'on a intronisés dans toutes ces villes et ces villages si habitués à leurs paisibles administrateurs ? Des immigrés tarés ou des traîtres au pays. A Husum, c'est un « renégat », l'ancien comptable Hakon Grimer, qui cumule les fonctions de bourgmestre, de secrétaire municipal et de chef de la police. Aux foires ou aux autres fêtes, on le voit, dans la pire société masculine ou féminine, boire, jouer toute la nuit, s'ébaudir à des farces grossières. Contre les violences et les exploitations de ces tyranneaux, toute réclamation est stérile. On ne s'est pas

(1) « Protéger sans avoir égard à aucune considération (mit voiler Rùcksichtslosigkeit) » ses concitoyens contre l'arbitraire, telle est la tâche que St. s'est fixée (à Môrike, 12 juillet 53).

(2) « «Schweinerei » dans le texte.

(3) Jansen-Samwer, op. cit. 39 et 42.

(5) Jans.-Samw., 39.

contenté de « danifier » les noms allemands dé pays ou de, villages, voire même les noms des personnes ; on veut embrigader les esprits, faire pression sur les intelligence?. Pour cela, deux auxiliaires sont précieux : le maîl re d'école et le pasteur. l)a*s cinq villes et quarante-huit paroisses villageoises 1, on a implanté, en 1850 et 51, des instituteurs et des prédicants qui, quand ils ne sont pas par surcroît joueurs, ivrognes ou débauchés, sont hors d'état, quand ils parlent, de se faire comprendre de leurs élèves ou de leurs ouailles 2. Ils écorchent l'allemand, et assaisonnent de propagande politique 3 leurs sermons ou leurs leçons. Aussi, églises et écoles sont désertées à qui mieux mieux. La «Gelehrtenschule»d'Hadersleben et celle de Flensburg sont complètement danifiées ; celle de Husum, rabaissée au rang de « Progymnasium » et pourvue de professeurs danois, voit rapidement sa population d'élèves tomber à un nombre ridicule 4. Les tentatives pour attirer la jeunesse universitaire à Copenhague demeurent également peu fructueuses.

Pour dégermaniser des duchés, on comptait beaucoup,, écrivent lés mêmes auteurs, sur les médecins et les pharmaciens. Un certain Dr. Schleisner se distinguait dans ce genre d'apostolat. Le pharmacien Pauls, à Husum, s'étant vu supprimer l'autorisation d'exercer et ayant réclamé, Schleisner fit, exprès, évaluer par des experts la pharmacie à un prix ridiculement bas et s'arrangea pour qu'elle fût revendue à

(1) Gustav Rasch : « Vom verlassenen Bruderstammc », Gartenlaube 1861, n° 42, p.664 suiv. (série d'articles tendancieux, destinés à attiser les sentiments anti-danois de la petite bourgeoisie allemande).

(2) Le règlement de 1850 (juillet) imposait, pour chaque district parlant allemand : le haut-allemand à l'église, au tribunal, à l'école et dans l'administration; pour les districts parlant danois, le danois dans ces mêmes cas. Dans les districts mixtes, on enseignait en danois, mais l'allemand figurait aussi dans les programmes; on prêchait alternativement un dimanche dans une langue, un dimanche dans l'autre.

(3) Rasch, art. cit.

(4) Rasch, Gartenl. de 1862, n° 25. Cf. brochure anonyme : « Das Verfahren der danischen Regierung bezugl. d. deutschen Sprache in Sch. H. nach einer olïîz. Denkschrift » Hamburg 1801, M. Rudolphi.

un Danois 1. Le 20 novembre 1851, un anonyme écrivait à propos du Schleswig, dans les « Hamburger Nachrichten » : « la situation ici est si effrayante, que c'est à désespérer de « la justice divine. »

Que ces misères aient été réelles ou grossies, elles n'atteignent guère Storm, installé dans son double refuge : son foyer et sa poésie. Le calme est revenu dans le cœur du poète. Le 30 janvier, Constanze lui a donné un second fils 2, et il se promet d'aimer ce second enfant aussi tendrement que le premier. « Ce que je sais, c'est que je les aimerai tous deux, « eux et leur mère, chaque jour davantage. Pour un nom, le « petit n'en a pas encore, bien entendu. Oui pourrait faire « accomplir un acte sacré par des hommes qui foulent au pied « notre pays 3 ? »— « Hans est resté longtemps sur mes genoux, « écrit Storm le 23 mai 4, et nous avons eu ensemble les en- « tretiens les plus intimes et les plus profonds. C'est le soir, « quand il a fatigué ses petits membres à jouer, que sa sensi- « bilité et son imagination sont le plus mobiles, et je dois me « faire violence pour résister à la tentation de faire sortir « encore davantage d'elle-même cette petite âme qui ne « demande que cela. » — Les enfants couchés, on lisait, avec un fidèle ami de la famille, le pasteur Feddersen 5 et sa fille, la « Frithjofssage », 1' « Englische Révolution » de Dahlmann 6,- ou les « Appelmànner » d'Arnim 7. Ou encore, Storm, qui travaillait alors très activement le chant et le piano, chantait quelques duos avec sa femme ou accompagnait au piano la clarinette du Dr. Kuhlmann 8.

(1) JanscT.-Samw. 35. CL le « martyre » de 2 pharmaciens, conté p. Rasch, p. 712 suiv.

(2) Ernst.

(3) G. S. 1.203. M,le St. attribue aux environs d'avril 51 cette lettre, a Brinkmann.

(4) A Brinkmann, G. S. I, 202.

(5) Friedrich Feddersen, auteur de la « Beschreibung der Landschaft Eiderstedt », parue à Altona en 1853, et dont St. se servira.

(7) Ibid. 205.

(8) Cf. III, 129 et la nouvelle « Drùben am Markt. >

Sa poésie ensuite lui apporte une délivrance. Certes il faut mettra hors de cause l'étrange pièee intitulée « Lehie Jun-

hchr », éelose le 1 1 décembre de celle année 1. Une triste résignation, sinon du découragement, s'y marquent, Le voyageur, qui n'a plus longtemps à aller sur la route de la'vie et qu'attend le sinistre nocher, s'arrête à une dernière auberge. A la porte, une Monde enfant l'accueille, puis, l'hôte lui verse le vin délectable qu'il a bu « jadis, il y a des années, à pleins traits ». Tandis que, rêveur, le vieillard vide sa coupe, la lune et les étoiles l' éclairent de leur lueur pâle ; il songe aux étés lointains, en écoutant discrètement « si quelqu'un frappe et demande après lui ». Exception faite pour cette pièce, écrite en une « mauvaise heure » où le passé obsédant s'obstine à jeter son ombre sur le présent qui apparaît désespérément morne, le vers permet à Storm de se « libérer » : chanter le souci patriotique, c'est le surmonter. — Au lendemain d'un Noël célébré suivant tous les rites et dont il avait joui avec une étonnante tranquillité d'esprit, il se lève, au chant des coqs, il sort, et, dans le silence profond de la nature qui sommeille encore, il lance l'appel matinal : « In der Frûhe 2 » : « Encore un peu de vent politique dans mes vers ! écrit-il 3 à « Brinkmann ; qui donc saurait rester paisible à l'heure qu'il « est ?» — Or, tous les autres poètes se taisaient 4 ; et, dans ce silence lugubre qui pesait sur- les duchés, Storm était à peu près seul, qui continuait à élever la voix : « Sie schlafen immer, immer noch... »

Et pourtant, des gerbes d'or fusent au-dessus des toits et les coqs, se répondant l'un l'autre, chantent partout le réveil. Mais leur alerte fanfare meurt sans écho dans le lointain. Qu'ils crient, les courageux veilleurs, pour réveiller ceux qui dorment 5 ! Plongé dans un effroyable silence, le pays est en

(1) Datée en ms. (communicat. de M)le St.)

(2) Ged. (52) p. 62 — VIII, 225. Tïtr3 analogue chez Môrike I, 31 — Cf. G. S. I, 206-207.

(3) Le 3 décembre 52.

(4) V. Benôhr, op. cit.

(5) Réminiscence évidente de Ilerwegh, Ged. eines Lebend. Xenien, p. 239 n° XLIII.

torpeur x ; les Danois poursuivent leur besogne de démolition ; seuls, quelques traîtres se font entendre. Mais, dans la mort, l'homme vraiment homme puise un nouveau courage à vivre. Cette pensée, elle a soutenu le poète dans les crises sentimentales, elle le soutient aussi dans ses luttes patriotiques. Elle est le triomphal motif qu'inlassable, il lance à coups de trompette dans sa poésie politique, et tout particulièrement dans une pièce de longue haleine issue en ces jours de deuil : « Im Zeichen des Todes 2 ».

C'est comme un second « Oktoberlied », mais qui plane beaucoup plus haut, et où la réaction joyeuse, presque épicurienne, a fait place à une régénération stoïque. « Ces vers, « écrivait Storm 3, sont avant tout « une défense tacite contre « la brutalité et la bassesse, qui, après des circonstances « comme celles que nous avons traversées ici, s'étalent par- « tout ; ils ont été* écrits d'un cœur débordant. » — Un jour, la mort est passée : elle a regardé en face le poète, alors dans toute la fleur de sa jeunesse ; mais elle a reculé, le voyant sauvegardé par l'amour. Aujourd'hui, nouvel assaut : l'amour ne suffît plus pour éloigner l'apparition sinistre et le poète a même perdu de vue ses deux enfants, là, tout près, dont il surveille le sommeil. Transi d'horreur, il a de la peine à se reprendre ; il y parvient cependant. Comment ? En regardant l'ennemi dans les yeux ; le droit et courageux regard, à lui seul, l'élève bien au-dessus des contingences .terrestres. Le monde à ses pieds, il voit les hommes s'agiter, il se voit luimême parmi eux. La mort est là, toujours à ses côtés ; qu'at-il donc à redouter ? Il vaincra la vie ; il se conquerra luimême sur la vie, sauvera du moins l'intégrité de sa personne, « ein ganzes Herz ». — Et dès lors, quelle métamorphose ! Il se réveille en plein soleil ; il réentend le rire de ses enfants,

(1) Lùdcrs, op. cit. XI, 229. Cf. Schmeisscr, 116.

(2) VIII, 242. Envoyée, dans Tété 1S52, à l'éditeur des « Gedichte » encore sous presse, elle y paraît sous le titre : « Als Epilog. In hoc signo vinces ». (Cf. G. S. I, 213). — Le titre actuel ligure pour la lre fois dans la 2e édit. des « Gedichte », 1856. ( Cf. lettres à Morike, p. 14).

(3) 12 juillet 53, à Morike.

retrouve leur regard frais et bleu. Désormais, une complète vieillesse ne salirait l'atteindre*. Pour avoir soutenu le spectacle de la mort, cette mort que l'homme envisage seulement lorsqu'il va tomber dans ses bras, il assistera, inébranlable et inéhranlé, à l'œuvre de destruction menée par ceux qui ne soupçonnent point « la silencieuse majesté » du trépas. — Telle es! la haute page qui fut envoyée, tcut à fait in extremis, à l'éditeur des « Gedichte », dont elle foimait primitivement l'épilogue sous ce titre qui sonrfe comme une victoire : « in hoc signo vinces 1 ! »

Cette énergique sérénité qui, à mesure qu'augmente le malheur, monte toujours plus haut, était plus que jamais nécessaire au poète. En effet, tout au début de 1£52 2 (c'était depuis longtemps à prévoir), il se vit, comme avocat, « cassé» par le régime danois. Dès février, son parti est pris de chercher ailleurs. Il postule, infructueusement, dans le duché de Gotha ; il se retourne alors vers la Prusse, où l'appui de son ancien camarade, le fils de l'historien Niebuhr, comme celui du Geheimrat Friedlânder, peuvent l'aider à réussir. Pour accélérer la marche de son affaire, il fait en février le voyage de Berlin3. Il est fort probable qu'il en revint armé seulement de très vagues promesses, car, en ce même mois 4, il brigue un poste de bourgmestre vacant à Buxtehude. Il n'obtient que 4 voix sur 10; il en fallait au moins 6. Il se résignera donc, et il attendra la réponse prussienne.

Qu'importe d'ailleurs ? il a sa Muse. Dans la voiture qui le ramenait de Buxtehude à travers la lande de Luneburg, il faisait, nous a-t-il raconté 5, des vers. Le mois d'avant, le 2 janvier 6, il moule dans la forme poétique, sous le titre :

(1) Gcd. II, 155. — On retrouve dans toute la pièce, quelque chose de Taccent, des images, du ton général de la « Zueignung g gœthéenne.

(2) Cf. G. S. I, 207 et Br. St8 a. s. Frau, Einf. I.

(3) à Keller, 7 août 1885.

(4) à Keller, ibid. et Br. St8 a. s. Fr. ibid.

(5) à Keller, ibid.

(6) D'après Biese (Dte Litteraturzeitung, 26 août 1911) qui a vu les mss.

« Krilik 1 » une idée qu'il reprendra bien souvent en prose 2 : On dit qu'il y a surabondance de poèmes d'amour : erreur ! il en existe, dit-il à la bien-aimée, « à peine de quoi remplir & décemment ta trousse à épingles. Des poèmes qui riment sur « l'amour, il en revient à la journée ; mais nous, les deux « amants, nous déclarons : ce ne sont point poèmes d'amour.»

L'été vient. Nous n'avons pas, jusqu'ici, trace d'un voyage des Storm en Holstein à cette époque. Quoi qu'il en soit, deux pièces sont nées à la belle saison, dont l'une a pour décor cette même cime du Segeberg où Storm naguère avait goûté un si doux far-niente 3. L'une et l'autre soulignent encore l'entier retour de son cœur vers la mère de ses enfants. — Sur le sommet du mont 4, le poète est assis ; auprès de lui, la femme aimée, la « femme allemande » ; tendrement, elle le. fixe de son regard bleu, puis, d'un élan soudain, presse le bien-aimé contre son cœur. Alors seulement il prend conscience de son bonheur, alors le monde, étalé en toute beauté à ses pieds, lui apparaît impérissable, et les soucis qui oppressaient son âme se taisent. Chant des alouettes ! chants des mcuc hérons dans l'air ! deux forts garçonnets, l'un grand, mince, l'autre tout petit, montent à travers les broussailles : « et ils sont nôtres, à moi et à toi. » Ils rivalisent de cris et de cabrioles, ils folâtrent, les joues en feu : « le monde, le monde, ô comme il « rit ! » Les deux petits jettent leurs bras autour du père chéri jusqu'à le faire choir parmi le thym. Les dernières ombres qui troublaient son regard, une bouche d'enfant les dissipe de son souffle ; et dans leurs yeux aimés, c'est l'avenir de la patrie qu'il aperçoit.

Au mois d'août de ce "même été 5, alors que sans doute

(1) Gcd. 42 — VIII, 215.

;" (2) Surtout dans son art. sur les « Liedcr der Licbc » de Niendorf (1854) et sa préface aifx « Dte Liebesliedcr ».

(3) « Auf dem Segeberg », Ged. 85 — VIII, 248. (Cf. « O susses Nichtsthun ! » VIII, 213).

(4) Colline calcaire de 85m de hauteur, à cîme de gypse, et dominant la petite ville. (V. Hambruch ouv. cit., Tafel 3 6).

(5) Biese (art. cit.) donne comme date ; 13 août.

s'accusaient le» premiers symptômes de P arrière-saison l et

que volaient les premières feuilles mortes, Storm célèbre l'automne délicieux de la femme épanouie, qui serre de plus près le bras de son mari et frissonne légèrement à sentir l'hiver tout proche. Une lueur mélancolique brille dans ses yeux si doux, qui interrogent ceux de l'homme ( hoisi entre tous. Il répond — et deux fois la phrase revient, avec la pensée dominante de la pièce : — ce n'est que l'été qui s'en va ; que nous importe l'été ? A l'été d'amour pourquoi un automne aussi doux, aussi tendre ne ferait-il pas suite ? Déjà l'on sent ici, prêtes à éclore un jour, les « Spàte Rosen. »

Plus l'envahisseur les maltraite, plus sont chers au poète les lieux sacrés de son enfance. A-t-il pressenti qu'il allait s'en arracher, lorsqu'il a évoqué sa ville natale en trois strophes * magiques 2 qui ont immortalisé « la ville grise au bord des flots » ? Quelques touches nettes : le brouillard qui écrase les toits, le cri d'une oie sauvage qui passe, l'herbe qui frissonne sur la grève — suffisent à la faire surgir devant nous, drapée de brume, un peu en retrait sur la mer grise ; pour l'oreille, le grondement monotone de la mer, et aussi l'insondable silence 3. C'est une « marine », qu'on dirait extraite de la « Nordsee » heinéenne 4. « Am grauen Strand, am grauen Meer », « Und seitab liegt die Stadt », « Eintônig um die Stadt », « Du graue Stadt am Meer »,— ces refrains vont et viennent, monotones comme les vagues qui viennent battre le rivage, et les rimes savamment croisées retombent avec le bruit sourd du flot qui se brise. Puis, dans un élan nostalgique, le poète pare de toutes lés grâces souriantes de sa jeunesse « la ville grise au bord des flots. »

(1) Nous verrons encore plus d'une fois St. anticiper sur les saisons.

(2) Date de 1852 communiquée par Mllc Storm. Publ. dans Ged., 129 VIII, 194. A l'été de 1912, la Biblioth. royale de Berlin en possédait 7 transcriptions musicales ; la plus connue est celle d'Ad. Môller, de Husum .

: (3) Cf. Heinr. Hart, Ces. W. III, 270.

(4) Schûtze, G. Peyn, Diss. 38. . . . <

Voici encore Husum 1. Storm y a cueilli, quelque part, un refrain enfantin 2 :

« In Bulemanns Haus (bis) « Da scheinen die Mâuse « Zum Fenster hinaus. »

Et, en passant au clair de lune devant quelqu'une des vieilles maisons du Marché, il a imaginé la ronde et le banquet nocturne des souris, et les voltes fantastiques de la petite fille, dans les salles délabrées, devant sa propre image que reflète le miroir encadré d'or. La danse se déroule, en un mouvement qui rappelle le « Totentanz » gœthéen, minutieuse et presque maniérée, jusqu'à ce que l'enfant tombe épuisée, parmi les fleurs, au soleil matinal.

A l'automne de cette année 52 3 parurent, habillées d'une élégante couverture 4 que traversait le vol d'une mouette, les « Gedichie », pour la première fois en volume distinct 5. Dans

(1) « In Bulemanns Hans », Ged. 90— VIII, 276 (datée par St. luimême).

(2) A Er. Schmidt, 26 juin-80.

(4) St. (à Môrike, 12 juillet 53) la trouve un peu féminine ; mais sans doute s'agit-il d'une autre couverture, par Bùrkner, représentant la petite fdle d' « In Bulemanns Haus. » (Même lettre, Anmerkung 1).

(5) Kiel, Schwersche Buchhandlung. — Lichtenstein (Prog., 14) qui a vu le ms., en donne cette description : « Lui aussi, une sorte d'album, « avec des feuillets de papier grossier et jaune. (début d'« Ein gr. Blatt »), « mais non pas long et étroit ; au contraire, d'un large format in-quario, « relié en cuir brun et orné de maigres dorures... Si, au dos, ne se trouvait « pas, en petites lettres dorées, le joyeux titre de : « Neues Liederbuch », « on le prendrait pour une chronique familiale, pour le sermonnaire ou le « livre de prières d'un ecclésiastique. Mais en l'ouvrant, on aperçoit « des illustrations inattendues. Sur les pages de verso, on a collé de « miroitantes gravures en couleurs. Deux dames rococo couchées dans « l'herbe à la lisière d'une forêt, le regard plongeant vers la vallée, —

un livre Ier, elle redonnaient les pièces, des « Sommergeschichten » auxquelles venaient s'ajouter 26 poésies nouvelles1; un livre II, outre quatre poésies inédites, glanait dans le « Liederbueh dreier Freunde » le meilleur2 pour le réoffrir au public. Storm s'en excuse auprès d'Eggers, le 13 mars 1853 : « Vous ne manquerez pas de vous apercevoir que mon « deuxième livre de poésies forme, à vrai dire, un appendice « et, comme la dénomination d' « Aeltere Gedichte » est des- « tinée à l'indiquer, qu'il contient, pour la plus forte part « encore, de ces vers d'écolier dont j'eusse certes mieux agi « en ne faisant pas imprimer le plus grand nombre. »

Parmi les pièces du recueil non#encore publiées, Berta a très vraisemblablement inspirée le numéro 2 de l'ac-

'tuel « Abschied 3 » ; l'amant (lmalheureux, [en confessant toutes les émotions par lui traversées, déposera une ultime gerbe sur le tombeau de la bien-aimée, avant d'aller mourir lui-même. — Est-ce à Berta ou à Do que fait allusion « Hinter den Tannen 4 » ? Une vision, très impressionniste : du soleil sur une pelouse verte ; dans l'herbe, des crocus bleus et pâles ; deux mains de fillette qui y plongent pour cueillir les fleurs. A côté, agenouillé aussi, un jeune gamin qui n'a pas peur ; ils se regardent et ils se sourient : et le poète les connaît bien !

.il était si beau, le temps du soleil et des bouquets ! — En tous cas, c'est Do, dans ce volume encore, qui règne en souveraine, et nous connaissons les perles lyriques dont le poète a ceint ses cheveux blonds. Peut-être encore figure-t-elle (rappelons-nous « Posthuma ») parmi ces chers morts envers qui Storm, se souvenant, sans l'égaler, de Freiligrath, recommande

« sur Tune ; sur l'autre, les maisons d'un village au bord d'une rivière « et un moulin ... les deux gravures sans la moindre valeur artistique. « Mais peut-être que, dans son culte pour la maison de la bisaïeule ou « ses souvenirs de l'idyllique Westermuhlen, ... ces feuillets prenaient « pour lui une beauté particulière. » *

(1) Nomenclature dans Hcrmann, op. cit. 157.

(2) 21 pièces seulement.

(3) « Du weisst es, aile, die da sterben. » Gcd. 150 — VIII, 303.

(4) Ged. 76 — VIII, 233. — M11* G. St. croit que la pelouse serait celle du « Schlossgarten », à Ilusum.

la fidélité. « 0 bleibe ireu den Todten1 !» N'ensevelissons pas deux fois ceux qui nous ont aimés et que nous avons blessés ; ils vivent encore, nous entourent des effluves de leur tendresse, cherchent à nous murmurer des mots d'amour et de pardon, sans y parvenir, pauvres ombres !

« Dans une mauvaise heure » de sa vie conjugale, Storm se persuade 2 que l'homme a beau, de toute son âme, chercher l'union la plus intime, il reste seul, en fin de compte, et livré à ses seules ressources* — Issu au contraire dans une «bonne heure », un duo 3 entre ténor et contre-alto évoque ceux que chantaient le poète et sa femme, le soir, dans leur maison de la Neustadt. Dans la musiqtfe, leurs âmes se fondent davantage; des vagues de mélodie les bercent , les soulèvent ; à l'appel mélo dieux de son compagnon, l'amante rêveuse s'envole, sur des' ailes éblouissantes de blancheur : un souffle divin l'enlève bien au-dessus de la vie, la fait planer, extasiée, dans la lumière. Puis ils redescendent, doucement, tandis que court entre eux, de bouche à bouche, un harmonieux murmure.... « Au loin bouillonnent les vagues; protège mon cœur qui bat! « Déjà la nuit s'en vient ; — sens-tu la suave douleur ? » La nuit discrète, ici encore, offrira au couple l'abri qui l'isole du « monde insolent 4. »

Les joies de la paternité, doubles pour Storm maintenant, lui inspirent, dans « Die Kinder5 », la pièce « Abends », où Hans gazouille dans l'ombre sur les genoux paternels 6 et un quatrain où les yeux du petit « Hâwelmann » sont chantés comme le rayon de soleil qui illumine la maison. — La même veine de satire humoristique d'où sont tirées des pièces comme « Gesegnete Mahlzeit » et « Vom Staatskalender » fournit ici

(1) Ged. 49 — VIII, 218.

(2) « In bôser Stunde », Ged. 51 — VIII, 291. (Cit. à Const. dans lettre du 7 août 58).

(3) « Duett. Ténor und Alt. » Ged. II, 123. Non admis dans les S. W-

(4) Cf. « Zur Nacht » VIII, 216.

(5) Ged. 46 — VIII, 216.

(6) Cf. d. kl. Hâwelmann, et la lettre de St. à Brinkmann du 23 Mai 1851 : l'identité des termes pourrait faire attribuer les quatrains à cette même époque.

« Zwischenreich », « Ein Golem », et t&Stostseiifzer». Une jeune donzelle aux yeux trop noirs, aux lèvres de feu, coquette et rieuse, s'est brusquement muée en une bigote sèche qui n'a

plus commerce qu'avec les tantes et lès pasteurs ; « par dessus la Vénus du Titien on a peint une effigie de sainte » — et en voilà plus qu'il n'en faut pour que Storm exerce sa verve l. — A la collection de fantoches descendus de l'annuaire, « vom Staatskalender », il a adjoint ce « Golem » vigoureusement pétri : un chambellan, tête creuse à qui, si l'on efface le numéro d'ordre qu'il arbore, il ne reste plus rien que son insondable bêtise. — Enfin un fâcheux, survenu un dimanche — et, l'outrecuidant, un dimanche-de Noël encore ! — arrache au poète un « profond soupir » ; cet individu qui sent la bière et, pendant deux heures d'horloge, ne parle qu'intérêts et capital, il ne connaît donc jamais de fêtes 2 ?

Quant au petit quatrain : « Es rauschen die Baume so winterlich schôn 3 », il est une preuve amusante de l'impeccable mémoire et des abondantes lectures romantiques de Storm, pour qui toute poésie lue se transforme en « Erlebnis » personnel. Il avait inconsciemment pris pour sa propre création et transcrit mot pour mot ces quelques vers, qui appartiennent en réalité à Tieck4!

Bien probablement, la masse des lecteurs laissa inaperçues les « Gedichte » comme elle l'avait fait pour les « Sommergeschichten ». Car, le 13 mars 53, l'auteur demande à Eggers de lui consacrer un article, qui s'étende au besoin sur plusieurs numéros, «pour que le recueil ne s'enlise pas 5».

(1) « Zwischenreich », Ged. 53 — VIII, 220. — « Ein Golem ». Ged. 57 — VIII, 222 (n° 2 de : « Vom Staatskalender »).

(2) « Stoszseufzer », Ged. 61 — VIII, 225. — Même motif dans M ôrike (Die Visite » I, 219). — Cf. Br. a. d. Br. p. .266.

(3) Ged. 75 — (inséré comme n° 4 de la suite : « Hcrbst ».)

(4) Dans le « Blaubart » (Phantasus) : retrouvé par Peyn. Diss. 24.

(5) Dans cette lettre, St. raconte que, passant cette même année (53) à Altona,il apprenait d'un libraire que pas un seul exemplaire n'avait été vendu. — YVilh. Jensen (Gegenwart XI, 8, 24 fév. 77, ayant, vers 1868, demandé à un des grands libraires de Kiel les « Gedichte » de St., il lui fut répondu que « jamais Th. St. n'avait publié de poésies »•

Un juge anonyme, dans le « Hamburger Correspondent » du 7 janvier 53 1 loue très chaudement chez Storm l'expression originale qui traduit une vision personnelle sous une forme accessible à tous ; il prise la richesse de vie intérieure qui s'y révèle, la variété de tons qui font de ce petit recueil comme une « borne-frontière » de la culture allemande vers le nord, une sentinelle avancée dans l'extrême Marche septentrionale. Et, songeant à la décadence du goût contemporain, il proclame : « ces chants d'amour ne sont pas pour vous,ô vous « qui tenez les sottes bigoteries d'Oscar von Redwitz pour du « sentiment profond, son plat badinagc pour la poésie de « l'amour ; mais pour vous, qui comprenez Juliette, Isolde « et le Cantique des Cantiques. La plupart des lyriques, et « parmi eux trop souvent Geibel lui-même, appellent à leur « secours, quand la révélation ne leur vient pas, la banalité « et la phrase. » Storm, jamais; mais/pour cette raison même, il ne sera apprécié que d'un petit cénacle, tout comme Môrike.

Un autre article, du très influent Wolfgang Menzel dans son « Literaturblatt 2 », constate le remarquable talent de paysagiste et peintre de genre chez l'auteur du volume, ainsi que l'émotion touchante dégagée par toute cette poésie. Dans ses vers politiques, le poète, dédaignant 1' « héroïsme braillard » des Tyrtées contemporains, exhale avec discrétion, mais profondeur, une douleur patriotique sincère. — Storm cependant, si flatté qu'il soit par ces éloges, s'inscrit en faux contre l'assertion de Menzel, que chez lui « l'imagination surpasse le sentiment 3 ». Il émet à ce propos sa théorie des

Jensen insistant, le commerçant finit par en trouver mention dans un catalogue, mais ajouta que « çà ne devait pas valoir grand'chose, puisque l'auteur n'en avait pas tiré de 2e édition » ! Or, la 2e éd. avait paru en 56, la 3e en 59, la 4e en 64 ! Mais St. avouait à Horn (11 mars 73), quo pour les 3 premières (tirées à 200 exempl. seulement), il avait dû chaque fois en racheter la moitié, afin d'obtenir un nouveau tirage 1

(1) V. Biese, Konserv. Monatschr. 66, p. 593.

(2) W. Menzels Literaturbl. 1853. Nr. 6. (Cit. par St. à Eggers, 13 mars 53).

(3) A Eggers, 13 mars 53.

u trois facteurs de la poésie n que nous avons reproduite à propos d' « Abseits ». Et, à propos du mot d1 « image » qu'il a employéj-il ajoute : « j'entends par là, non pas la langue dite « imagée qui peut, j'y consens, provenir d'une véritable « poussée poétique, mais affaiblit la description poétique « parce que la recherche du tertii comparalionis, si discrète « soit-elle, reste toujours une opération intellectuelle ; « mais, en désignant sous le nom d'image le produit de l'acte tivité imaginative en poésie, j'entends par là la mise en « scène de la pensée. Naturellement, je ne dédaigne en aucune « façon l'allégorie, surtout là où elle porte ; mais, dans l'en- « semble, je n'en veux pas ; car, en plus, elle mène directe- « ment à la phrase x ».

« D'ailleurs, continue Storm 2, il semble que Menzel ait « vieilli, car les poèmes d'amour ne sont pas une fois men- « tionnés, eux que je tiens pour les plus originales de mes « œuvres. Ils ne ressemblent pas, en effet, à la plupart des « lieder printaniers d'amour qui chantent les liens entre un « jeune homme et une jeune fille, tous deux inconscients. Ce « sont des roses d'amour pleinement épanouies, et la même « tonalité estivale qui règne dans mes paysages vibre, « parallèlement, dans les poèmes d'amour. » Mais il y a un écueil à célébrer ainsi des amours toutes grandes écloses, et Storm avoue n'avoir pas su l'éviter dans des vers de jeunesse qu'il a gardés dans ses tiroirs ; il faut savoir « détacher de la terre l'élément sensuel et le pénétrer, comme il convient, de spiritualité 3 ».

Dans la « Preussische Zeitung o> du 17 juin 53, Fontane qui, dès 1852 avait admis dans son « Deutsches Dichter-

(1) Cf. l'anecdote que St. (lettre à Eggers du 16 janvier 56) raconte du petit Hans, et sa conclusion : « So empôrt sien, schon der Kindersinn gegen die Allégorie. »

(2) A Egg., 13 mars 53.

(3) Cf. les paroles de St. à Kugler, rapportées par Fontane (dt. Rdschau vol. 87, 1896, p. 221), à propos de la poésie d'amour : « 11 faut « que tout y soit passion latente, simplement suggéré, bien que puissant : «tout repose dans les ténèbres^ puis brusquement un éclair nous éblo it « et selon le cas, nous terrorise ou nous enchante. ».

Album » dix pièces de Storm et avait déjà 1 consacré à ce « poète poétique » quelques pages pleines d'éloges, rend compte simultanément des « Sommergeschichten », d' « Immensee » publié en édition séparée, et des « Gedichte .» Il loue en Storm, à côté d'une finesse de sensibilité qui confine parfois au sentimentalisme légèrement morbide, une fraîcheur de sentiments, une vigueur dans l'expression qu'ont atteintes seuls Arndt et Kôrner, mais sans obtenir ce charme, ce velouté poétique si rare. « L' « Oktoberlied », par exemple, est un lied « comme, Uhland excepté, nous n'en possédons guère. » Mais, plus encore, il félicite l'auteur de ne produire que lorsque l'inspiration l'y pousse d' un élan irrésistible. La poésie actuelle n'est plus la jeune fille aux yeux bleus qui cherche des fraisss dans la forêt, s'y égare, et traverse toutes sortes de merveilleuses aventures ; c'est un chauffeur ruisselant de sueur, qui n'a qu'une idée : marcher à toute vapeur. Storm n'est pas non plus de ces poètes sans cesse préoccupés de cultiver dans leurs labours la céréale la plus haut cotée en Bourse. La surproduction, dit Fontane, est la tare de la littérature contemporaine. On produit trop, et trop vite. Storm fait peu de vers, et à loisir. Sa poésie est un jardin tout en fleurs, où des mains jamais inactives ont tout taillé, tout émondé avec mesure et avec amour, mais, où jamais on ne voit surgir la perruque, l'artificiel. La place de Storm est entre Heine et Môrike ; c'est un Môrike du Nord, avec en plus, la clarté, le souci minutieux de la forme, et en moins, une certaine tendance à disséquer les « cas » psychologiques intéressants. Storm a vraiment la « belle forme », non pas la virtuosité d'acrobate d'un Rùckert ou l'impeccable froideur d'un Platen, mais la pure simplicité qui évite également le trivial et l'affectation. Dans un choix très restreint de thèmes et de motifs, il a su ciseler une demi-douzaine d'ariettes d'amour « dont nous « prétendons qu'elles ont remis en honneur le genre tout « entier. La convention, la phrase, dont même un Wilhelm « Mûller et un Uhland ne sont pas exempts, n'ont point pied

(1) « Unsere lyrische und^epische Poésie' scit 1848 » (Karl Biedermann, Deutsche Annalen, Leipz. 1853, 353-377.

« chez lui. Storm ne se pose pas une situation : il Va devant « lui... »

Produire pour produire, voilà bien, en effet, ce que Storm condamne de toute sa sévérité. « Depuis l'époque du premier « livre de mes « Gedichte » (écrit-il a Eggers le 3 juillet 1853, « en commentant l'article résumé ci-dessus), j'ai strictement « tenu la main à ne rien écrire dont je ne puisse répondre de « toute ma personne, rien qui ne soit jailli de moi comme par « l'effet d'une invincible nécessité l. » 11 rappelle que Redwitz et Roquette ont été condamnés par Gutzkow 2 pour avoir contrevenu à cette règle, et il ajoute : « en fait, cette fabri- « cation de yers, rien que pour apporter quelque chose sur k le marché, est chose si indigne d'un homme, qu'on ne sau- « rait trop souvent et trop rudement la répudier 3. »

Par là, par l'inspiration sincère et directe, on obtient cette poésie concrète, vivante, chaude, qui agit sans intermédiaires, et tout de suite, d'instinct, est comprise par le lecteur 4. Une lettre à Gœdeke de novembre 52 5 nous dira par quels' procé'dés artistiques on peut, dans une poésie, capter, pour y plonger tout droit le lecteur, la « Stimmung », « l'atmosphère intellectuelle ou sentimentale où cette poésie a a pris naissance. » D'une part, il faut « que chaque mot ait « ses racines dans le cœur et l'imagination mêmes du poète, « que l'on évite la phrase, le cliché. » D'autre part, on atteint « l'effet voulu bien moins par ce que les mots expriment pour

(1) C'est en somme, la théorie gœthéenne du « Gelegenheitsgedicht » (Gesp. m. Eckermann, 18 sept. 1823 et Brielw. mit Zelter, 14 oct. 21).

(2) Au n° 38 des « Unterhaltungen », à propos du « Buch deutscher Lyrik », de Bôttiger.

(3) Dans la même lettre, St. annonce qu'il va envoyer à Kugler quelques vers pour sa revue, mais qu'il restera, quoi qu'il arrive, d'une fidélité indéfectible aux principes qu'il vient d'énoncer.

(4) A Môrike, 20 nov. 50 et Potsdam 1854.

(5) Lichtenstein rappelle (Prog. G) que, dans une préface à une anthologie allemande publ. par Gh. Colshorn (« Des Mâgdleins Wunderhorn»), Gœdeke, en sept. 51, avait loué les « Sommergesch. », « ces chants jaillis du plus profond d'une âme paisible. » La lettre est donnée par Biese, Lit. Echo VIII, 539.

« l'intelligence que par leur sonorité S -par la façon dont on « construit la phrase, par l'alternance proportionnée de mots « mono ou polysyllabiques, à syllabes égales ou iné- « gales, par les consonnes ou les voyelles que renferment « les différentes syllabes ou rimes, par leur rapidité ou leur « poids et par d'autres ressources qui échappent au calcul « et à la conscience 2: l'assonance et l'allitération en font, « elles aussi, partie. C'est à peu près ce que Herder, dans la « préface de ses « Vôlkerstimmen » appelle « die Weise », « mais pas tout à fait : car ce n'est pas seulement de la mélo- « die ; d'après l'effet produit, on l'appelle ordinairement « l'âme », « la profondeur » ; par soi même, cela fait partie « de la forme, parce qu'agissant. exclusivement par des moyens « extérieurs, par le son. Et l'on devrait, à mon sens, quand « on apprécie des œuvres poétiques et surtout lyriques, dis- « tinguer de la forme métrique et prosaïque, cette autre « forme qui, plus que celle-ci, est affaire de talent, par ce « qu'elle est en corrélation plus étroite avec la personnalité « du poète. »

; Ainsi, peu à peu Storm établit la théorie de son lyrisme. Mais, à l'inverse de tant d'autres, il a commencé par prêcher d'exemple ; il a donné le plus fort de son œuvre lyrique, et chez lui, la théorie, au fur et à mesure qu'elle se dessinera, ne sera jamais qu'un compte-rendu, qu'une prise de conscience, pour ainsi dire, de la pratique. — Cette probité artistique qu'on retrouve 3, par exemple, chez les Goncourt, Storm, au dire de Fontane qui a tant de fois recueilli ses confidences, est un des rares écrivains allemands qui l'aient eue, et entre ceux-là, il est le premier. Chaque mot était mis par lui, en quelque sorte, au pied du mur. « Ce qu'il avait « d'abord jeté rapidement sur le papier, il le laissait reposer,

(1) C'est vraisemblablement aux romantiques que St. doit cette théorie (Cf. Spenlé, Novalis, 356).

(2) Cf. dans le Littoraturblatt n° 19 (1854) l'art, où St. reproche à Kl. Groth de n'avoir pas su découvrir le secret du timbre des mots en hautallemand.

(3) « Von Zwanzig bis Dreissig », 247.

« pendant des semaines. Après seulement commençait — le

« plus souvent au cours de ses promenades sur sa chère

« digue, à Husum - la correction à la lime, le polissage ;

u puis venait le repassage à -la grosse lime, comme l'a dit

« un jour 1res spirituellement Paul Lindau, pour rendre le

i na1 urel et la vigueur à ce qui avait été trop limé. . . ; parmi

« Bes courtes poésies, il en est beaucoup qu'il a travaillées

« six mois et plus : de là vient qu'elle donnent au connais-

« seur une satisfaction si entière *, »

lh\e lettre, envoyée avec les « Gedichte » à Brinkmann le il septembre 1852, est comme une réplique de l'épilogue : « Im Zeichen des Todes » et nous prouve combien est profondément « vécue » la poésie stormienne. Elle nous montre un Storm nullement entamé par les misères de la politique, mais au contraire « plein de confiance en la vie et en lui- « même, et rajeuni par la lueur crépusculaire de l'avenir 2.» Mais le ministère prussien ne lui donne toujours pas signe de vie. Pour la Noël, il se décide à prendre une deuxième fois le chemin de Berlin. Conçoit-on, pour l'auteur du « Weihnachtslied » un Noël hors du Salon Louis XVI de la « Hohle Gasse» ! Celui-là ne fut point gai, et quelques strophes navrées3 nous en ont fixé le souvenir. Le poète, perdu dans le flot des passants, parcourt, soucieux, la ville étrangère, et il songe aux enfants laissés à la maison. Au milieu du brouhaha de

(1) Cf. Wilh. Jcnson, Heimat-Erinn. II, 507 : En poésie, il fallait surtout, d'après St., s'attacher à trouvor « das erlosende Wort », le seul qui convienne là où il est et qui exprime pleinoment l'intention du poète. — Hermann, op. cit. 111, cite tels cas où St. n'a découvert qu'au bout do 30 ou 40 ans co mot définitif.

(3) « Woihnachtsabendl852». S. W. VIII, 244. Publ. pr la 1™ fois dans 2e éd. des « Gedichte », 185G, p. 111. — Dans une lettre à Fontane du25 juillet 53, St. signale l'hiatus du second vers (die ich) — Gonèso do cette pièce : Br. a. d. Frau des 24, 25 ot 26 Dec. 52.

fête qui l'entoure, une petite voix l'implore, une main maigre se tend, suppliante. Il passe outre, mais, quand il se retrouve seul, une vision angoissante l'obsède : celle de son propre enfant assis sur cette même pierre, et criant pour demander du pain tandis que le père s'enfuit.

Ses démarches, au moins, aboutissent-elles ? — Le 30 décembre, il est toujours là, ignorant ce qui va advenir de lui. « Peut-être mon esquif, écrit-il à Brinkmann l, est-il « prêt à appareiller, mais le havre qui m'attend éventuelle- « ment est misérable : 500, dans un cas qu'on peut à peine « espérer 600 thaler, si tout va bien, et de cette somme « encore, Dieu sait combien à défalquer ! Dans l'extrême « vieillesse, je pourrai arriver à 1000 thaler à peu près ; de « plus, les postes auxquels quelqu'un comme moi peut aspi- « rer sont presque tous en Poméranie citérieure (Neuvor- « pommern), où le « gemeines Recht » fait loi. » C'est avec ces promesses qu'on le renvoya.

Du moins s'en revint-il avec d'autres bénéfices. Est-ce à ce voyage de la Noël ou dès février qu'il fit la connaissance d'Eggers, de Fontane et de Kugler et fut introduit à 1' « Ewi- « ger Herd » et au « Tunnel ? » A en croire Mlle Storm 2, son père entra, dès février, en contact avec ces milieux et ces écrivains. Les détails manquent jusqu'ici sur ce premier séjour : mais il est bien surprenant que Storm, dans ses lettres, n'y fasse aucune allusion. En tous cas, peu après son second retour, Storm écrit à Eggers le 6 février 53, pour le remercier d'une hospitalité très cordiale et toute récente qui prouve que, cette deuxième fois au moins, l'auteur d' « Immensee » fut très fêté.

A distance, Fontane 3 évoquait (s'agit-il du premier ou du second voyage ?) « la joie non dissimulée et douce à obser-

(2) G. S. I, 208. Elle s'appuie (nous écrit-elle) sur ce qu'elle a entendu raconter par son père et sur les lettres du poète à ses parents et à Brinkmann. — Fontane, au contraire (V. Zw. bis Dr., 229) place la réception de St. par le Berlin littéraire à la Noël 52. Son affirmation semble corroborée par une lettre do St. à Constanze du 14 sept. 53.

(3) Art. do la « Preussischo Zoitung », 1853, n° 138, p. G94-95 (17 juin).

« ver du poète, qui 6'attendail à pénétrer inconnu dans un u cénacle d'étrangers, et se voyait toui à coup environné « de gens qui le saluaient avec des citations de ses propres « poésies. » El non seulement son lyrisme, mais « Immensee *> surtout . qui venait de paraîl re en volume, lui valurent d'cm blée, dans la famille Kugler et au « Tunnel iiber die Spree » un accueil qualifié par Btorm lui même d' « inattendu » et qui lui laissait une « toute charmante impression 1. » On avait à cœur 2 d'honorer en lui non seulement le poète, l'homme à la fois tendre et énergique, mais plus encore le patriote, car chaque Prussien se sentait, alors, des remords vis-à-vis des «frères » de Schleswig-Holstein abandonnés. Sont-ce les Kugler qui lui fi "ent connaître Eggers, ou Eggers qui le présenta chez les Kugler 3 ? Sur ce point encore, les témoignages précis font. jusqu'à présent défaut.

Fontanc appelle Friedrich Eggers « ein Gesellschafts- Genie 4 », « une sorte de Carnoc du pied de paix », qui possédait Part d'organiser, de fonder et d'étendre des associations ou des revues : mais il dépensait aussi son ingéniosité d'imprésario et d'administrateur à aider les autres, et son hospitalité riait, parmi ses amis, légendaire5. La sensibilité, chez lui. ('lait délicate, l'esprit vif, original, ouvert à l'humour et seulement un peu trop porté au dilettantisme-. Sa belle prestance, son maintien noble lui avaient valu le surnom, parmi ses inl imes, de « der Fùrst » et l'honneur de poser pour la figure de -Pénclès dans un tableau de Kaulbach, « die Blute Gi iechenlands 6. » En 1845 7, il s'était mis à l'école

(1) A Eggers, 6 févr. 53.

(2) Fontano, v. Zw. bis Dr., 229.

(3) Sur la possibilité de rolations entre St. ot Kugler pendant los années d'études de si. à Berlin (1838-39), v. F. Bôhme, Nachtragbd. 157.

(4) Ibid., 212. — Cf. 215 où Fontano renvoie aux portraits d'Eggors dans les Erinnerungen » do Li'ibke, H. Scidel dans « Von Perlin nach Berlin « ot Wildbrandl dans « Fridolins heimlicho Elie ».

(5) V. II. Seidel, Eine Sperlingsgoschichto » (1880). (G) H. Wollg Seidel, Briefwechsel, 104.

(7) E. était né le 27 no v. 1819 à Ro stock. Après avoir été petit commis dans un magasin de 1er, il axait enfin pu étudior, de 1841 à 1848 : doctour

de Kugler pour étudier l'histoire de l'art, et» depuis 1850 1, il publiait une revue d'art, le « Deutsches Kunstblatt ».

Kugler lui-même avait, à cette époque (depuis 1849), le titre de « vortragender Rat » au ministère des cultes2. C'est à une personnalité de son genre que peut s'appliquer l'épithète de « brillant ». Son gendre, P. Heyse, Vante3 les dons extrêmement divers et riches de cet esprit curieux, de cet homme vraiment complet qui, à côté des piles de dossiers qu'il compulsait, trouvait encore le temps de s'occuper de poésie avec Geibel, dessinait, gravait, chantait, composait dans le genre populaire des lieder dont il avait fait les vers, jouait même du cor de chasse ! Il possédait un énorme volume où il avait réuni les « Volkslieder » les plus caractéristiques de tous les peuples : et déjà ce commun amour de la poésie populaire l'aurait, à lui seul, rapproché de Storm, l'ancien collaborateur de Mùllenhoff.

en 1849, il devint, en 1863, professeur à la Kunstakademie de Berlin (Fontane le plaisante comme « Damenrcdner ») et finalement directeur des beaux arts en Prusse, on 1872. Il mourut cetto année-là.

(1) Depuis 1850 et jusqu'à décembre 1858. A partir de 54, il y adjoignit un « Littoraturblatt » dont il fut lo rédacteur en chef jusqu'en juillet 57, où Paul Heyse lo remplaça, en séparant la partie purement littéraire du reste. Dès le début, la revue soutint contre le public Môrike, Hebbel, Gottfr. Keller, Kl. Groth, Fontane et St. lui-même.

(2) Né à Stettin en 1808, mort le 18 mars 1858 à Berlin, Kugler, prof, en 1835 à la Kunstakademie de Berlin, entre en 1843 au Ministère des Cultes et devient « Goh. Oberregierungsrat » en 1857. — Publications : en 1830, un « Skizzenbuch » illustré de gravures et de chants dont il est l'auteur ; « Handbuch der Gesch. der Malerci » en 2 vol. (1837), rééd. en 1847 et 1867) ; uno nouvelle historique « Der lotzte Wendenfûrst », en 2 vol. (1837) sous le pseudonyme de Th. Erwin ; une « Beschreibung der Kiinstschàtzo v. Berlin u. Potsdam », 2 vol. (1838); uno « Gesch. Friedrichs des Grosson », illustr. par Monzol (1840) ; un « Handb. der Kunstgcsch. » (1842) ; ses « Bellotristische Schriften » (1851-52, drames, augmontés en 1859 des nouvelles) ; cinq « Liederhefte » (1852). Il allait réunir en 3 vol. ses « Kl. Schriften u. Studicn znr Kunstgosch. » (1853-54) et commoncer en 1856, la publication de sa « Gesch. der Baukunst », continuée par Jak. Burkhardt et W. Lïibke. — Au printemps de 1833, il avait fondé une revue, lo « Muséum, Blûtt. f. bildende Kunst ». — Notice biogr. dans : « F. Kuglers Gesch. der Malerei » (3. Aufl. Bd. I) par Fi*. Eggers.

T (3) Jugondorinnerungon u. Bokenntnisse, 77 et suiv.

Son mariage reliail encore Franz Kugler à la littérature. Il a\ait épousé en 1833 la fille de Hitzig, l'ami de E.T. A. Hoffmann, l'un des « Serapionsbrùder ». Le vieux Hitzig habitait encore, à cetteépoque, le rez-denchaussée de la maison qu'occupaient ses enfants,, au numéro 242 de la Friedrichstrasse 1 : malheureusement, la maladie le clouait dans son fauteuil. Il ne pouvait donc prendre part aux soirées de 1' « Ewiger Herd » : c'est le nom que donnaient à la maison Kugler ses nombreux amis « parce que dit quelque part Storm 2, il y « brûlait constamment une flamme hospitalière. » Hospitalière aux poètes principalement, et Fontane cite ce mot d'un mauvais plaisant « qu'on y jugeait les gens sur ce seul critérium, s'ils avaient publié un volume de vers, ou non3. » Le maître de céans n'avait-il pas fait paraître* personnellement, en 1830, un « Skizzenbuch », qu'il avait lui-même illustré ? Et non seulement il continuait à « taquiner la Muse », mais il s'était essayé en prose, dans la nouvelle, voire même au théâtre, dans le drame. A la scène comme dans son lyrisme et dans ses récits, il n'avait jamais dépassé, dit Fontane4, le succès d'estime : ce qu'il écrivait « ne portait pas ; ni le sujet, « ni la forme, trop noble, n'agissaient sur le public, et ses « productions froides à l'excès incitaient à la critique, au lieu « d'emporter les suffrages. » Est-ce le Geheimrat à tête socratique, auquel Fontane reprochait quelque chose d' « altfrankisches Gœthisches5 », qui montrait l'oreille? On comprend dès lors les sarcasmes de L. Pietsch 6 qui, sans doute parce qu'il nty fut jamais admis, parle avec une certaine ironie de ce cercle d'artistes et poètes si rangés, si impeccables et corrects, si peu « bohèmes », proies tout indiquées pour les mères bourgeoises en quête de gendres, et symbolisés par leur boisson habituelle, le café !! Heureusement, le témoi-

(1) L'immoublc, voisin do la Belle-Alliance-Platz, est aujourd'hui démoli.

(2) B. H. 28 mars 58.

(3) V. Zw. bis Dr., 251.

(4) Ibid. 201-205.

(5) Ibid., 200.

(6) Erinn. I, 255.

gnage de Fontane, d'Eggers, de Storm est là pour dire le charme réel de ces réunions en petit comité qui groupaient, à l'époque où Storm y fut introduit , des artistes ou des savants comme Lucae, Wilhelm Lùbke, Roquette, Félix Dahn, Otto Gildemeister, Jakob Burkhardt (qui était l'élève de Kugler), le professeur Strack, le « Generalsuperintendent » Ritschel, Karl Zôllner, le professeur Drake, — sans compter Fontane lui-même, Eggers et Paul Heyse 1. C'était encore le vieux Berlin2 où l'on vivait à la bonne franquette. Invité ou non, on pénétrait dans le grand salon mansardé, d'ameublement modeste, mais accueillant et original, avec ses rideaux de lierre naturel qui le divisaient en une sériede petits cabinets de verdure, où l'on pouvait causer isolément, sans pourtant brûler la*politesse aux autres 3. On s'asseyait autour de la table qu'éclairait une haute lampe, garnie d'un écran pour tamiser la lumière. On trouvait là, causant, la maîtresse du lieu, « Frau Clara » comme on l'appelait, encore belle, imposante, — sachant, au besoin, insister sur la « Geheimrâtin 4 », — sa fille, comme elle intelligente, et dont la beauté s'annonçait ; puis, l'idole de la maison, Jeannette Baeyer, fille du général, un charmant « Backfisch », et presque toujours Eggers, très libre, accroupi près du poêle ou en train de faire des acrobaties sur le. tapis. L'heure du thé arrivait :. Kugler entrait, — non plus le « Geheimrat » olympien, un peu gourmé qu'il était pour les indifférents, — mais « un autre Kugler 5 », un Kugler intime, déroidi, déboutonné, cordial et charmant. Sans façons, il s'asseyait au piano et il entonnait quelque lied allemand, danois ou italien. De la rue, encore si calme en ce temps là, nul bruit ne montait. Les heures passaient, intimes et précieuses... •

On conçoit que Storm ait gardé de 1' « Ewiger Herd » un .

(1) C'est seulement plus tard que St. l'y rencontra (v. Fontane à St., 6 oct. 53, où F. se demande « ce que St. pensera de Heyse quand il aura fait sa connaissance »).

(2) Heyse, op. cit. 77 suiv.

(3) Fontane, op. cit. 206.

(4) Fontane, op. cit. 244.— Cf. lettre de St. à Constanze du 14 sept. 53.

(5) d° 205 suiv. — Cf. St. à Const., 14 et 18 sopt. 53.

souvenir éf ineelant l. 11 y fut particulièrement choyé, noua raconte rauleur de «Von Zwanzig bis Dreissig ». On alla jusqu'à organiser, en son honneur, des « Storm-Abcnde » : il essaya d'y lire de ses poèmes d'amour ; mais il s'aperçut vile, que, même dans ce salon, le public était déjà trop nombreux pour des piécettes aussi délicates 2; elles y manquaient leur effet. Il se rattrapa sur les poésies ou histoires fantastiques, racontées avec un art minutieux et une mise en scèno raffinée. Il faut lire, dans «Von Zwanzigbis Dreissig » la page où boni a ne raconte une de ces lectures 3: Fontane d'ailleurs, tout en s'amusant des petits ridicules du poète, ne peut s'empêcher de reconnaître l'impression profonde de ses récitations. Une chose est certaine : Storm rencontra là un milieu pleinement capable de l'apprécier.

Storm et Kugler se retrouvèrent dans un cercle littéraire beaucoup moins restreint : pour Fontane 4, c'est là qu'ils se seraient connus. On appelait « Tunnel ùber die Spree 5 » une réunion d'amateurs de poésie, dont les instigateurs, en 1827, avaient été le poète M. G. Saphir et l'acteur Lemm, sur le modèle de la « Ludlamshôhle » de Vienne. A l'époque où Storm y pénétra, les amateurs y constituaient la majorité encore ; mais à eux s'était adjoint tout un lot' de poètes, professionnels ou simples dilettantes. Une commune passion de la poésie groupait 6 des écrivains comme Geibel, Scherenberg, Heyse, G. Hesekiel, Strachwitz, Hugo von Blomberg, Félix Dahn, Goldammer, des artistes comme Menzel, Lucae, Taubert, Hosemann, W. Wolff, Ewald, des acteurs comme Louis Schneider, des personnages officiels comme les fucurs ministres Heinrich von Mùhler et H. Friedberg ; W. von Merckel, plus tard « Kammergerichtsrat 7 », Kugler lui-même ;

(1) A Eggérs, G févr. 53.— Cf. B. II. 28 mars 58.

(2) Font., ibid. 21 1.

(4) Ibid. 244. Mlle G. St. au contraire (I, 208-209) somblo diro que c'est Kugler qui, avec Eggors, a introduit St. au Tunel.

(5) V. Fontano, op. cit. 175 et suiv., et Soidol, v. Porlin ... 1G4 et suiv (G) Liste dos membres dans « v. Zw. bis Dr. », 17G et suiv.

(7) On trouva dans sos papiors, à sa mort, doux épîtres en vers, inachevées, adresséos à St. (B. II. 10 avril 62).

des journalistes, comme Rudolf Lôwenstein, voire même des officiers : ie major Blesson, le lieutenant Bernhard von Lepel, le lieutenant Fritz von Gaudy, demi-frère du poète, d'autres encore ; et tout un clan d'assesseurs et de professeurs plus ou moins titrés. Du patronage primitif de Saphir, le « Tunnel » avpit gardé une certaine nuance humoristique, qui s'était conservée, moins dans le ton même des réunions — sérieuses, souvent même ennuyeuses — que dans certains rites et statuts . Le président, « das angcbetete Haupt », brandissait en guise de sceptre un long bâton surmonté d'un hibou doré. On honorait d'une vénération particulière certain tire-bottes dont l'une des dents représentait le « Weltschmerz », l'autre, paraît-il, « die unendliche Ironie ». Les poésies qu'on venait lire s'appelaient « des copeaux » (Spâne), les invités qu'on mtroduisait, des « runes », sous prétexte qu'ils étaient inconnus et encore mal déchiffrés. . . Au banquet annuel du 3'décembre, les « Makulaturen », c'est-à-dire les poètes, et les « Klassiker », c'est-à-dire ceux qui ne faisaient pas de vers, portaient tous la médaille d'étain accrochée à un ruban écossais.

Parmi ces folies, deux traditions très sages : le « nom de guerre » que chacun, en entrant, était obligé d'adopter et qui permettait, en dépit de toute hiérarchie prussienne, la liberté d'allures, entre gens très différents de rang et de situation; puis l'interdiction formelle de discuter politique ou religion. Le président, la « tête révérée », ouvrait les assises en lisant le procès verbal de la précédente séance, amusant, en jargon du « Tunnel » ; puis il lançait la question : « Spâne da » ? Et alors se risquait sur la sellette quelque infortuné désireux de faire connaître son dernier-né. Tous ceux qui ont parlé du « Tunnel » sont d'accord pour reconnaître que ses membres ne péchaient pas par une excessive indulgence. Rarissime était 1' « acclamation », qui consistait. . . à gratter le sol avec le pied. Généralement, après la lecture, pesait un silence polaire. Prié de dire son avis, un premier membre s'exécutait, et, presque toujours... exécutait: les autres, le plus souvent, emboîtaient le pas, en moutons de Panurge. Sauf pour quelques pièces de valeur où la discussion s'attardait, on passait d'ordinaire tout de suite au vote : « très bien »,

«bien», «mauvais »j «manqué » (cette dernière notation, nous dit Fontane, très employée). Malgré ]<%s airs d'indépendance qu'à certaines heures affichaient ses membres, le cénacle était très conservateur, très « vieux-prussien » et, dans l'ensemble, peu capable d'apprécier autre ebose que les poésies historico-militaires sur Hohenfriedberg, le vieux Zietcn ou la 'bataille de Waterloo 1. 11 est cependant juste de le reconnaître : au « Tunnel » furent lues pour la première fois des œuvres comme « L'Arrabbiata », « Marion », « die Brùder », de Heyse; « der Page und die Kônigstochtcr » de Geibel, T « Archibald Douglas » et les meilleures ballades anglaises et prussiennes de Fontane, et l'on sut les applaudir.

Storm, lui, y fit un fiasco complet. Plus encore que chez les Kugler, le local, le public étaient beaucoup trop vastes pour son talent si fin. « Le Tunnel, écrit Fontane 2, n'était à « beaucoup de dimanches qu'une salle où l'on fumait, un « café où, tandis que les garçons allaient et venaient, on lisait « une chose quelconque. Passe encore, quand c'était une « ballade à donner le frisson, où Darnley sautait en l'air, où « Marie Stuart était décapitée, mais quand un poète d'amour « venait s'asseoir pour lire, d'une voix toute grêle et légère- « ment pleurnicharde, deux pauvres petites strophes, sa « lecture, assez souvent, était déjà terminée avant que le « garçon eût le temps de rendre deux groschen sur les quatre « qu'on lui avait donnés ». Aussi, « Tannhâuser » — tel était le nom de guerre dont Storm s'était pourvu — n'y fera-t-il jamais que de rares apparitions.

Un des soirs où, au cours d'un de ses deux premiers séjours berlinois, Storm s'y était aventuré, Kugler avait lu une poésie dont il était l'auteur (intitulée, dit Mlle Storm 3 « Stanislas

(1) Geibel, qui n'aime pas le Tunnel, l'appelait « eine Kleindichterbewahranstalt. » En revanche, Heyse (op. cit. 90 suiv.) reconnaît l'in fluence « bienfaisante » sur son évolution de ces lectures qui permettaient aux auteurs de connaître l'avis du nombre sur leurs œuvres.

(2) V. Zw.. 240.

(3) G. S. I, 209. < lette pièce no figure pas dans les « Gedichtc » do Kugler, puisque celles-ci avaient paru on 1840. Pout-êtro ost-ello restée dans les archives du Tunnel, dont la Biblioth. Royale do Borlin a commencé en 1914 le dépouillement.

Oswiccim »). Elle mettait en scène 1 l'amour criminel et réciproque d'un frère et d'une sœur. La sœur succombait à la passion, mais elle mourait à la fin du poème, l'auteur voulant prouver que, quand bien même les hommes autoriseraient une pareille passion, Dieu ne la permet point. Parmi les critiques nombreuses qui accueillirent l'œuvre de Kugler, celle de Storm fut, semble-t-il, une des plus ardentes. Il lui reprochait, d'abord, de ne pas entourer une donnée aussi ardue de « l'atmosphère lourde » (die schwùle Stimmung) qui lui convient2. Ensuite, toute la seconde partie de la thèse : Dieu ne tolère pas l'inceste, avait été simplement énoncée, mais point représentée de façon plastique 3. Eggers, qui se trouvait parmi les auditeurs, lança cette boutade : « Eh bien, « Tannhâuser, refaites-la donc 4! » Storm accepta : « à la légère », ' avouait-il plus tard 5. Fontane croit que, reçu très froidement par le public du « Tunnel » et voulant à tout prix se mettre en vedette, il était décidé, en envoyant une « critique positive », à frapper un grand coup. Sans avoir le loisir ni la disposition d'esprit qu'il y eût fallu, il rima, revenu de Berlin, en quinze jours6 cette «ballade incestueuse» isolée dans son œuvre, et l'expédia « toute chaude, à peine sortie du four », à l'ami Eggers, le 6 février 1853. >

Assis face à face, les fraternels amants, ivres d'un amour qui les accable, se contemplent : lui, consumé par la passion,

(1) St. à Egg., G févr. 53. — Cf. St. à Kollor, 7 août 55.

(2) Fontane, v. Zw., 241.

(3) A Egg., 6 févr. 53.

(4) Font. « v. Zw. bis Dr. », ibid.

(5) A Egg., même lettre.

(6) Ici, témoignages contradictoires : 1° G. S. I, 208-209 donne comme dato : février 52, après le 1er voyage — (confirmé par lettre à Keller du 8 août' 85) — 2° La lettre à Egg. du 6 févr. 53 et plus oncoro celle du 11 mars 53, renforcées par Fontane (Zw. bis Dr., ibid.), la placent dans les toutes premières semaines de 1853. — St. ne parlerait pas, semble-t-il do « pou do loisir » s'il avait ou un an et même au-delà pour composer sa ballade. Le témoignage qui se trouve dans la lettre à Keller du 8 août 85 est d'autant plus suspect (à 33 ans de distance) qu'il renferme une orreur manifeste : c'ost Eggers (v. son propre récit, 10 mars 53 dans G. S. I, 209) qui lut la ballado au « Tunnel », et non Fontane.

elle, par In passion h le remords. La v <>> ant ainsi, il pari pour Rome: l»1 Pape1 lèvera l'interdit, permettra leur union.

Durant son absence, elle se perd en désirs et on regrets, en prières et en terreurs. L'été passe, personne ne revient. Un

soir, un cavalier arrive, la mort dans le regard. C'est le frère: le Pape n'a pas consenti. Alors, elle se jette dans les bras fraternels : elle sait bien que l'heure sonne où la passion va vaincre", la perdit ion se consommer. — Là s'arrêtait la version primitive, celle que lut Eggers au «Tunnel2 ». Par la suite 3 Storm remania légèrement la strophe qui est actuellement ravanl-dernière et en ajouta une dernière, où la sœur semble inviter son frère à un commun suicide : « allons retrouver « notre père et notre mère, alors notre souffrance aura une « fin ». C'est Fontane ou Eggers, peut-être les deux 4, qui avaient suggéré au poète cette refonte.

Avec sa conclusion primitive, moins « morale » encore que celle rajoutée depuis, la ballade, comme bien on pense, provoqua, parmi les honnêtes habitués du « Tunnel » une véritable révolution. Non pas que. tous fussent scandalisés : il se trouva des enthousiastes, mais on batailla avec fureur, et, s'il faut en croire Fontane moins suspect ici qu'Eggers 5, Storm eut nettement le dessous. On lui reprochait d'avoir mis, dans son œuvre, tant de cette « schwïile Stimmung », dont il regrettait l'absence chez Kugler, qu'on s'y sentait étreint d'une « affreuse angoisse 6 ». Eggers 7 reprochait à la Muse stormienne de gaspiller ses belles ressources en décri-

(1) Réminiscences du « Tannhâuser » heinéen signalées ici par Peyn, 40-41 ot Ilermann, 79.

(2) V. lettres du 6 févr. et 10 mars 53, G. S. I, 209 suiv.

(3) Cette douxième version, annoncée (à Eggers ?) le 29 mars 53 (G. S. I, 212), était donnée par lo < Muséum » dès 1854.

(4) Fontano afïirmo que c'est lui (V. Zw. b. Dr., 242), mais les lettres de'St. à Kgg. etd'Egg. à St. (G. S. 1,21 lot 212) montrent bien commont St. édulcora sa pièce dans le sens indiqué par Eggers.

(5) Egg., on effet, dans sa lettre du 10 mars, s'adresse à St. lui-mêmo et tient à ménagor son amour-propro.

(6) Fontane, op. cit. 241.

(7) A St., 10 mars.

vant un cas lamentable et inesthétique. Il réclamait une solution dans le sens chrétien,puisqu'on. avait affaire à des personnages chrétiens. Déniant au poète le droit de représenter ce qu'il représentait, il suggérait déjà une conclusion par le suicide, pour rétablir le triomphe de la moralité. Cette conclusion, Storm s'y rangea, mais sous certaines réserves. A plusieurs reprises 1, il a défendu sa façon de voir" : comme cette question touche à sa poétique en général, ses plaidoyers valent qu'on s'y arrête.

Tout d'abord, l'inceste peut-il être matière à poésie ? — Storm en est persuadé 2. Une fois le sujet admis, qu'on n'aille pas affaiblir, en la subordonnant à des considérations morales, la description d'une passion impétueuse qui doit primer tout et renverser toutes les barrières. La morale n'a rien à voir ici, et « n'y a d'importance qu'en ce qu'elle est vaincue 3. » Aussi bien, sur quoi s'appuie la morale pour interdire l'amour entre frère et sœur4? Sur la nature, qui, en général, n'a, fait naître entre frère et sœur aucune attirance réciproque. Mais que cette attirance vienne à se produire : le soubassement même de la loi morale s'écroule. Et dès lors, pourquoi un individu, après avoir inutilement tenté de mettre sa passion, son « droit naturel » d'accord avec la morale (ou la religion) courante 5, ne se mettrait-il pas délibérément hors la loi et n'endosserait-il pas de gaîté de cœur toutes les conséquences de sa rupture avec les règles admises ? Voilà quel a été « le centre de gravité » de la ballade « Geschwisierblui ». Qu'à la fin la femme — avant l'homme — consente à l'inceste (comme dans la première Version), c'est logique, puisqu'elle est plus passionnée ; plus décent aussi : « elle peut laisser faire, l'homme ne peut demander ». Ainsi justifiée sa manière

(1) A Egg., 13 mars 53 (Cf. Fontano, v. Zw., 241 suiv.) — A Môrike, 2 déc. 55. — A Kollor, 7 août 85.

(2) A Egg., 6 févr. 53.

(3) A Egg., 13 mars 53.

(4) Fontane, v. Zw. 241. — Cf. G. S. I, 211.

(5) Cf. Gellcrt, Sâmtl. Schriften 1867 (Berlin, Leipzig) IV, 238 : l'amour outre Carlson et sa sœur, condamné par la morale des hommes, est au contraire approuvé par Dieu.

3e concevoir le sujet. Storm, pour le détail, abandonne la

ballade à ses amis : oui, c'est un « embryon », un « veau à deux têtes », cela n'a pas été mûri ni travaillé. L'état d'âme de la sœur a été trop longuement disséqué, la progression pas assez indiquée. Pourtant, elle a sa beauté, cette représent al ion si chaude de la passion1. — Curieux revirement : plus tard, c'est l'altitude inverse qu'adopte Storm : il défend la toi nie de sa poésie, et capitule pour le sujet. Le sujet, il le concède à Môrike 2, est « à peine justifiable » ; « notre morale se cabre là-contre » et il est à peu près impossible de rendre le personnage de la sœur intéressant. Il a hésité à admettre dans la deuxième édition de ses poésies (parue en 56) ce poème, à qui cependant personne ne peut refuser l'ardeur et la profondeur de sentiments. — Au fond, toute sa vie, malgré tout, il a gardé pour sa ballade comme une tendresse de père pour un enfant pas très bien venu 3.

Un des plus enthousiastes à accueillir Storm à Berlin, avait été, à ce que lui-même nous raconte, Theodor Fontane, alors « lecteur au cabinet littéraire » du ministère prussien 4, et très occupé à lancer, avec Kugler, une nouvelle revue annuelle 1' « Argo l ». Le premier numéro devait paraître à l'automne de 53, et la rédaction cherchait à recruter, comme collaborations, ce qu il y avait de mieux sur le marché littéraire. Fontane réussit à obtenir du poète la primeur de son

(1) A Egg., 13 mars 53.

(2) 2 déc. 55, à Môr. — Dès 53, tout on so défendant, il écrivait à Fontane : « N'ayez crainte que j'y revienne ! » (V. Zw. ibid.).

(3) Ainsi, il est très sensible aux éloges que lui adresse à ce propos Koller, le 15 nov. 84 (V. la réponse de St., 7 août 85).

(4) A cette époque, F. a publié 3 vol. de poésies : Mânner und Helden » 1850 ; « Von dor schonon Rosamunde », 1850 ; « Gedichte » (très inspirées de Strachwitz et do Geibol) 1851. Il fait partio du Tunnel depuis 1844. (Y. Zw., 358).

(5) « Argo, oin bollotristischos Jahrbuch », d'abord paru (antidaté : fur 1854) choz los frères Katz, à Dossau (rédacteurs : Kuglor et Fontane). N'ayant été vendu qu'à 500 oxomplairos, 1' « Argo » ne reparut qu'en 1856, sous la rubrique : « Argo, Album fur Kunst u. Dichtung, hersg. v- Fr. Eggors, Th. Hosomann, Fr. Kugler. Bre-:lau, Verl. v. Trewendt u Granier, 1857 » (antidaté), puis annuellement jusqu'on 1860 (on réalité

« grimes Blatt 1 » qui, dès le premier fascicule, y figure en digne place, à côté de 1' « Arrabbiata » et des « Lieder aus Sorrent » de Paul Heyse, et du « Monmouth » et autres ballades « anglaises » de Fontane. Dans Pavant-propos qu'il avait versifié et qui servait comme de porche au premier numéro, W. von Merckel annonçait les croisières futures : préférant aux courses sur des Pégases et des hippogriffes une frégate joyeusement armée, les nouveaux Argonautes (Kugler, Bormann V Lepcl 3, Merckel, Eggers, Menzel, Heyse et Fontane) espéraient, eux, naviguer plus de deux ans 4, côte à côte avec leurs .lecteurs et lectrices. Mais, si grand que fût leur amour de la paix, ils ne~craignaient pas, si jamais dans leurs périples ils tombaient sur l'île des Stymphalides, de guerroyer avec la plume.

Jusqu'aux approches du second départ de Fontane pour Londres (1855), Storm engagea et entretint avec l'auteur

donc : 1859). — L' « Argo » a publié. en inédit : N° dô 54 : « 1/ Arrabbiata et les « Lieder aus Sorrent » de P. Heyse, une série de ballades d'après Percy, par Fontane, plusieurs contributions, prose et vers de Kugler, des poésies d'Eggers, dont 2 en bas-allemand, de St. « Ein grûnes Blatt » et plusieurs poésies, v. Hermann, 158. ■ — N° de 57 : « Kônig u. Magier » de Heyse, « Archibald Douglas » de Fontane, « Wenn die Aepfel reif sind », de St., des illustrations de Menzel (surtout : « Tempi passati »)-. — N° de

58 : « Der letzte York » et « Tagebuchblâtter », de Fontane ; « Die Einsamen » de Heyse ; des illustr. de Menzel (« Aus der Thierbude »). — N° de

59 : « Auf dem Staatshof » de St., ; « Salomon de Caus » de. . . Gottschall (!) ; ? Im Garten » ( = « Garten-Spuk ») do St. ; « Zweiflers Nachtgedanken », « Verlassen u. Verloren » do H. Lingg ; « Altschottische Balladen » transcrites par Fontane. — N°de60 : « Das Gewitter » d'E.Goibel « Prinz Louis Ferdinand », par Fontane ; « Im Mârz », « Ergebung » de Gottschall ; les « Spate Rosen » de St.; des poésies populaires italiennes (Ritornelle, Rispetti) traduites par P. Heyse.

(1) Envoyé vraisemblablement au début d'avril 53. (V. Fontane à St., 11 avril 53, après réception du manuscrit).

(2) Doyen du « Rutli ». Provinzialschulrat, 1802-1882.

(3) Bernhard v. Lepol (1815-1885), Officier démissionnaire, avait publié on 1846 les « Lieder aus Sorrent », qui se ressentent de ses séjours do jeunesse et d'âge mûr en Italie et plus encore de l'influence de Platen. En 1850, il avait fait paraître un poème : «Die Zauberin Kirke. «Plus tard, il évolua vers le drame.

(4) Les Argonautes étaient restés 2 3ns en route.

d' u Aivhibald Douglas » une correspondance assidue1. Dès le début, les fossés s'accusent, qui séparent ces deux uatures si différentes: Fontane s'affirme Prussien chauvin; Storm es! de Husum, obstinément. Dès les premières lettres, le Frison, indépendant jusqu'à la rudesse, ne cèle rien à sou nouvel ami de l'impression nettement défavorable que, ses hôtes exceptés, il a rapportée de Berlin et des Berlinois à ce nouveau séjour 8, 11 est choqué d'y voir les hommes jugés, non sur leur personnalité, mais sur leur rang, leurs titres, leurs décorai ions, cl, autres babioles. Comment celui qui avait bafoué les « fonctionnaires de l'Annuaire» eût-il caché son aversion pour le fonctionnaire-type, le fonctionnaire prussien? Il lui a paru aussi qu'on soignait plus, à Berlin, l'éducation du goût ({lie la formation morale. Fontane s'éycriue à défendre1 contre l'irfcompréhension de son correspondant non seulement Berlin et les Berlinois, mais la Prusse et les qualités prussiennes 3. A son tour, Storm essaie de lui démontrer la supériorité du Frison ou du Bas-Saxon sur le Brandebourgeois et il lui envoie, espérant l'enthousiasmer, quatre années du calendrier de Biernatzki. Mais Fontane n'est pas le moins du inonde admiratif et traite, sans révérence, de « pure idiotie 4 » tel épisode qui fait pâmer Storm. Même pour Th. Mommsen, ce « Redaktionsgenie » qui ne vaut pas l'auteur d' « Immensee » et son cœur profond de poète, Fontane se refuse à prendre feu 5. En revanche, il a une intelligence très juste du talent de Storm, et ne ménage ses éloges ni à « Ein grùnes Blatt », ni aux « Gedichte 6 ».

Cette divergence de caractères et ce patriotisme suraigu

(1) Quolques lettres de St. à F. sont données dans «V. Zw. », au chap.: « Th. Storm ». — O. Pniower a publié des lottres de Fontane à St., Neue Rundschau, 1909, IV, 1467-1480 ; le reste est aux mains de Mllc Gortr. Storm, qui no los a pas encore divulguées.

(2) A Fontane, 23 mars 53.

(3) F. à» St. : 19 mars ot 2 mai 53 ; St. à F. 23 mars 53.

(4) F. à St., 6 octobre 53.

(5) 11 octobre 53.

(6) 3 mars 53 [cit. G. S. I, 213 ; manque dans Pniowor) ; 11 avril 53 ; 13 août 53 ; 6 ot 11 octobre 53.

de part et d'autre — car, si Storm peut être accusé de « Husumerei », Fontane n'est pas exempt, lui non plus, de « Stockpreussentum » • — nous expliquent que, suivant l'expression môme de Fontane « une amitié cordiale, comme celle de Storm « avec Eggers ou Zôllncr, par exemple, n'ait jamais pu s'éta- « blir entre eux, malgré une bonne volonté réciproque h » Sauf en matière de lyrisme, ils ne concordent en rien, pas même dans leurs opinions sur la morale, sur Y « Anstand », le « baiser chaste » et « le baiser impur » ! ils s'accusent réciproquement d'être des patriotes de clocher et Fontane retrouve de la « Husumerei » jusque dans les plus belles poésies politiques de Storm. Puis Storm, au dire de Fontane, est « province », inutilement bizarre ; il vit trop loin du monde, et trop enfoncé dans sa littérature. Quand on le sort des conversations sur le lyrisme ou l'art en général, il s'ennuie. Quiconque n'a pas publié un volume de vers est coté par lui comme un Philistin, un non-artiste. — Il n'y eut cependant jamais brouille entre eux, mais simplement refroidissement rapide des relations, qui restèrent amicales, mais sans chaleur. Pour l'instant, elles sont encore telles que Fontane, par exemple, écrira plusieurs articles sur Storm et lui enverra, pour le 14 septembre 53, anniversaire de sa naissance, une parodie amusante de 1' « Oktoberlied » :

\ Der Herbst ist'da, und Storm ist da. . . 2 »

Porté par son optimiste énergie, le poète, à Husum, continue à patienter : le 7 juin, un troisième garçon, le petit Karl venait ajouter une nouvelle charge à celles qu'il supportait déjà. Mais il ne récriminait pas, et, le 18 du mois, faisant part de l'événement à Brinkmann 3, il joignait à sa

f (1) V. Zwanz. b. Dr., 251. Mais Fontane, s'il a parfois égratigné St.,

non sans esprit d'ailleurs, n'en compte pas moins leurs relations « malgré

ce qui les séparait, parmi les houreuses conjonctures de sa vie ». (v. Zw.

! (2) Font., Ges. W. 2. Sérié, Bd. IX. («Gedicht-Nachlese », 146 : « An

Thood. Storm (Zum 14 sept. 1853).» Cf. lettre de St. à Constanze du

15 sopt. 53.

le1 1 re quelques vers éclos en mai, ei qui, parus dans 1' « Argo a pour 185 1 l sous le i itre de « Mai », figurent depuis 1864 dans les « Çredichte » sous Le titre d1 « April-2 ». On se refuserait presque à croire qu'au moment le plus critique de sa carrière, Storm ait pu vivre avec cette belle joie la renaissance de la nature et exulter en elle, en quelque sorte, des ivresses printanières :

i C'est la grive qui chanto là-bas, Le printemps qui émeut mon cœur ; « je sens votre présence charmante, esprits qui montez do la torre ' La ■ vie coule comme un.rêvo. . .

Mir istwie Blume, Blall und Baum.

Ce printemps encore, il avait l'esprit assez libre pour rimer à Maria Feddersen, fiancée à un frère de Gonstanze 3, quatre alertes strophes dans le style populaire.

En juin 4, le ministre prussien de la justice, Friedberg, fit demander au poète s'il était prêt, afin d'acquérir les connaissances pratiques indispensables pour le service prussien, à faire un stage d'environ six mois dans un tribunal d'arrondissement (Kreisgericht) — sans traitement. Storm répondit par l'affirmative et se prépara à refaire, en juillet 5, le voyage de Berlin pour se présenter au ministre. Déjà le Bon Génie de l'hospitalité, Eggers, lui offrait la moitié de sa chambre, un lit, une vue idyllique en plein Berlin, du café délectable avec même, le soir, un concert de grenouilles sous ses fenêtres 6 ! Il ne vint pas. Gomme les bureaux l'invitaient à attendre, il répliqua en demandant à être immédiatement placé, si c'était à titre gratuit 7. « Puisque j'ai cessé ici toute occupa- « tion et coupé court à tout ce qui s'y rapporte, chaque

(3) Ernst Esmarch. — La dédicace porto : 24 mai 53 (Communicat. do M. le pasteur Esmarch). Titre primitif : « Ein Brief », puis ( à partir des Sâmtl. Schriften 1868, I, 15) : « Im Volkstone. 2t » — Comparer les 2 versions, dans « Briefw. St8 mit Eggers », 79.

(5) G. S., ibid. — Cf. à Eggers (« otwa Juni 53 », date Seidol, p. 21 ).

(6) Egg. à St., 22 juillet 53 [cit. G. S. I, 216).

(7) A Egg., 3 juillot 53.

« jour qui passe, naturellement, représente une perte pour « moi ; d'autant plus que, bien entendu, il ne manque pas de « gens qui cherchent à me persuader d'effectuer, pour con- « quérir une situation agréable et avantageuse, certaines « démarches que — ■ les autres ont beau multiplier en ce « moment, semblables compromissions, - — je ne puis concilier « avec mes convictions et mes devoirs envers mon pays. » Le 12 juillet 1, Storm soupçonne déjà que son stage aux tribunaux prussiens durera plus de six mois. « L'avenir immé- « diatest donc un peu gris, surtout que je m'en vais d'ici avec « le sentiment de laisser ma place aux étrangers ou aux mau- « vais ; mais, puisqu'il n'y a rien à y changer, la gaîté de « notre maison, jusqu'ici, n'en a pas encore été troublée un « seul jour ». Le 25 juillet pourtant 2 il commence à être las de cet « état intermédiaire » (Mittelzustand), si peu favorable à la production littéraire. C'est le jour anniversaire d'Idstedt. La musique du régiment danois avec les « tapperen Landsoldaten 3 » défile dans les rues, escortée par les enfants et les voyous. On a forcé tous les hôteliers à faire danser ; sinon, interdiction de vendre à boire après six heures. Si quelquesuns s'y refusent, d'autres craignent de perdre la pratique des fonctionnaires danois, qui" sont bons clients ; d'autres ont simplement peur, d'autres enfin ne veulent pas laisser en plan l'hôtelier qui est leur ami. « Et enfin, il faut bien « l'avouer, il n'est pas de population qui, dans l'ensemble, « éprouve de façon durable l'envie de souffrir le martyre pour « ses convictions. Alors, on fait sa courbette, en grinçant des « dents à part soi. Tout reconnaissant qu'on doive être au gou~ « vernement danois de graver à la pierre infernale, dans les « cœurs de la meilleure partie de la population allemande, « par cet acte de violence, le souvenir de ces jours d'infortune, « on étouffe cependant à la pensée qu'il faut assister k impuissant et muet à tout cela, à cette démoralisation sys- « tématique de la population 4. » L? poète se console en regar-

(1) A Môriko.

(2) Font., v. Zw. b. Dr., 234-235.

(9) Allusion à l'hymno national danois « Don tappere Landsoldat ». (4) Font., ibid. et G. S. I, 218.

dant, dans son jardia, les fleurs rouges des framboisiers, et

ses enfants sur la pelouse pleine de soleil l. Le 18 encore, il écrii à Brinckmânn et à la sœur <!»' celui-ci : « ne croyez pas que je sois découragé le moins du monde. L'atmosphère

la plus gaie et la plus bleue règne dans notre maison : ce « (pii ue veut pas dire que, quand viendra le moment de la « séparation, la douleur fera défaut ».

A l'automne de 53 2, il lit un troisième et dernier voyage à Berlin. Comme sur le premier, nous sommes peu renseignés sur ce nouveau séjour 3. Eggers étant à Nuremberg, c'est chez les Kugler que le poète logea 4. Il rapporta bientôt à Husum la promesse formelle d'une place, loua sa maison, lit ses paquets et partit avec tout son monde à Segeberg, pour y attendre son affectation définitive. Quitter la ville, bientôt la terre natale, quand on est Storm, qu'on n'a pas vécu un jour sans se sentir plus intimement son fils, qu'on n'a jamais rien souhaité ni aimé hors du sol de ses pères ! La Muse de Storm est là, qui lui allégera cette séparation et lui dictera les strophes d' « Abschied 5, dont chaque ligne est pleine de vigueur et de nerf 6. Par avance, il voit et dit la scène dramatique du départ. La voiture est là ; on va tourner le dos à la Patrie bien-aimée. Mais du moins, le poète, lui, n'achètera pas son pain au prix de vilenies ; il ne peut renier les tombes silencieuses, si enfouies soient-elles dans les mauvaises herbes où elles se dégradent. Puis, il n'est pas seul :

(1) A Egg., 27 juillet 53 (G. S., 214-215 : cotte lettre no figure pas dans le recueil d<> Soidel).

(2) Scidel dit ( sans donner ses références) : on septombre. La première lettro que St.' écrit de Berlin à sa femme est datée du 14 septembre, la dernière du 25.

(3) La publication des lettres de St. à sa femme a apporté quelques clartés nouvelles : tentative do visite à Eichcndorlï, pèlerinage aux tom* bos d'L. I . A. Hoffmann et de Mendelssohn, représentation du Roi Loar ; on outre, St. a, dès ce' moment, la certitude d'obtenir un poste à Potsdam.

(5) VIII, 245. Publ. d'abord dans l' « Argo », p. 308. M11* G. S. dato a Abschied » de juillet 53. Fontano fait .l'éloge do la pièce dans sa lottro à St. du 13 août 53.

(G) V. Z\v. b. Dr., 23G.

« 0 toi, dont les yeux si tendres m'interrogent ; — que béni « soit le jour qui t'a donnée à moi ! » — et il sent le cœur d'une femme aimée battre au rythme du* sien. Au moment de partir, le pays tout entier se rappelle à eux : un cri de mouette, la mer qui monte en grondant ; la plaine immense, la terre sur laquelle se dresse la maison paternelle. D'un geste, il montre tout cela à ses trois enfants, il leur explique cet exil d'un pays natal où désormais « il n'y a plus de place que pour « l'étranger et ceux qui servent l'étranger. » De toutes ses prières, la plus ardente est celle-ci : puissent un jour sinon lui, au moins ses enfants « d'un pied ferme marcher sur cette « glèbe ! » Et, se retournant vers le dernier de ses fils, âgé de quelques semaines à peine, il s'écrie : « Et toi, mon enfant, « mon dernier-né, dont le berceau, lui aussi, a encore pu « reposer sur ce sol chéri, entends-moi, — car tout le reste « est mensonge : — un homme ne saurait prospérer sans « patrie ! et si tu ne peux pas comprendre, en ton âme si « jeune, le sens que renferment ces paroles, elles t'effleureront, « quand même, comme un frisson, et, comme une suite de « pulsations, elles feront palpiter ta vie ! » — « Poésie sincère et « qui vient du cœur et va au cœur », écrit Fontane 1> à qui « la lecture de cette poésie a fait du bien, par ce temps de « poésie fabriquée ». On sent, dit-il, que dans le cœur et les veines de Storm coule un sang vigoureux et sain, « un sang « allemand. » Les détails, même ceux qui entrent le plus avant dans l'intimité du poète, ont tous leur prix, et donnent l'originalité à cette variation sur un thème qui peut passer pour rebattu : mais n'est-ce pas, ajoute Fontane, le cas de répéter le mot de Scherenberg qu'être poète, c'est rendre au trivial sa forme primitive ?

Une fois encore, donc, avant de quitter la lande de bruyère, la Marsch verdoyante, la mer grise, Storm se serrait plus tendrement contre &a compagne toujours plus chère. Mais « Trost » 2 manifeste, bien plus directement encore, la fermeté

(1) 13 août 53, à St. (N.R.schau). F. engage St. à ne pas supprimer, comme il l'avait voulu, sa troisième strophe, soi-disant trop intime : « on n'écrit pas, observe F., que pour des initiés ».

(2) VIII, 249. (Parue dans l'Argo pour 1854, 311). St. écrit à Egg., 3 juillet 53 : « Kugler m'a réclamé aujourd'hui encoro quelque chose de

du lien que rien désormais ne viendra disjoindre. La consolation, c'est elle, et elle seule. Advienne que pourra : tant qu'elle vivra, il fera grand jour. Où qu'on aille par le monde, on sera chez soi, si elle est présente, la bicn-aimée dont le cher visage masque au poète les ombres de l'avenir.

A Sogeborg, où Storm, avec les siens, avait orienté sa course, (« comme si, dit Fontane,il n'avait pu s'arracher au sol mater- « nel * »), ils arrivèrent au moment même où les parents de Constanze venaient de s'installer dans une maison plus petite, d'où l'on avait vue sur le Kalkberg entouré d'arbres verts et de toits rouges 2. Car, là aussi, 1' « oppression danoise» avait sévi. Pour une affaire d'officiers à loger, Esmarch, après trente-trois ans de service, s'était vu casser aux gages 3. Il avait fallu quitter et vendre la chère maison familiale et le beau jardin fleuri de roses, au bord du lac. Les quelques jours d'attente que Storm eut à y passer s'écoulèrent en promenades parmi la campagne autumnale, avec Esmarch qui avait conservé la gestion de plusieurs propriétés dans les environs 4. Le 14 octobre, enfin 5, arriva 1' « ordre » royal, qui laissait au stagiaire le choix de sa résidence. Storm choisit Potsdam, sans doute à cause de la proximité de Berlin, et commença incontinent ses préparatifs pour s'y installer. Après une halte de trois semaines chez ses aimables parents d'Altona, les Scherfï 6, et diverses

lyrique pour Y « Argo », et je crois, à vrai dire, pouvoir lui apporter une nouvelle contribution, si la rédaction me laisse jusqu'à la fin du mois 2 ou 3 pagos disponibles. Quoi que ce soit, vous y sentirez que je reste invariablement fidèle à moi-même, dans les principes que je viens d'exposer (ne rien écrire que do vécu). » — Une pièco de Môrike (I, 101) porte le mémo titre. — Le premier vers de « Trost » reproduit exactement le vers 4 do la strophe 3 d' « Archibald Douglas ».

(1) V. Zw. . .,236-237.

(3) Esmarch, Chronik, p. 79-80.

(4) G. S., ibld.

(5) lî. H., 15 octobre 53.

(6) J. H. Scherff, négociant, né en 1798, avait épousé Henriette Alsen, petite-fillo, par sa mère (Lucia Alson), de Simon Woldsen, grand-père do St. (Wernor Deetjeu, YVesterm. Monatsh. 110, 660, n° d'août 1911).

allées et venues entre cette ville, Potsdam et Berlin *, les Storm s'établissaient définitivement à Potsdam, le 3 décembre 1853.

(1) A Berlin, St. logeait chez les Kuglor (v. B. H., p. 13-14). — Gf, Fontane à Witte, 3 oct. 53, où F. évoque les boaux jours, si « anregond ». passés avec St.

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