‹ La vie et l'œuvre de Theodor StormChapitre 8 sur 49 · CHAPITRE PREMIER Potsdam · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Potsdam

« Puisse le havre vers lequel, à l'aveuglette, je mets la barre, « n'être ni trop étroit, ni trop lointain ! » s'était écrié Storm dès Février 1853 *. Le 10 décembre de cette même année, il était définitivement « installé » comme assesseur au tribunal de Potsdam 2, et, du même coup, il voyait tomber toutes ses illusions sur l'existence qui l'attendait.

A Husum, à première vue, il n'avait été nullement satisfait de ce titre d' « assesseur » qui lui avait été conféré. Puis, à Altona, en y réfléchissant et sans doute en causant avec ses amis de Berlin, il avait reconnu qu'au contraire on lui avait donné des fonctions équivalentes à celles de « quelqu'un qui « a passé les trois examens d'état prussiens et s'est par là « avéré apte à tous les emplois 3 ». Le désenchantement fut immédiat. Cinq jours par semaine à l'audience, comme simple auditeur, et des séances qui durent de neuf heures à deux

(1) A Eggers.

(2) B. H. 11 déc. 53.

(3) B. H. Cf. lettre de Const., d'Altona, le 27 nov. 53.

heures * ! Dans les délibérations, le droit de parole, mais pas de vote ; dès le premier jour, des piles et des piles de dossiers à dépouiller ; et surtout, un code tout nouveau, pour lui habitué aux bonnes vieilles «coutumes» de son pays ! Il fouille, « comme un chien d'arrêt », le fourré inextricable de la procédure civile prussienne ; les articles, les paragraphes dansent devant ses yeux : pour comble, un supérieur « très boutonné », à qui il faut arracher des explications. . . Un moins énergique jetterait le manche après la cognée ; pas lui. « Comment j'arri- « verai à dominer ce tohu-bohu, je ne le sais vraiment pas : « ce que je sais actuellement, c'est que j'y arriverai. 2 » Mais le « Heimweh » le travaille. « Ce qui m'écrase, écrit-il le 11 « décembre 3, c'est avant tout la crainte de l'épuisement « physique, puis la perspective, une fois tous les obstacles « vaincus, d'être condamné à une misérable existence de papece rasserie et aussi. . . le mal du pays ! Maintenant que Cons- « tanze et les enfants sont ici — ce qui est, malgré tout, une « grande consolation, — il m'envahit souvent, plus souvent « que par le passé ; car maintenant, j'ai coupé tous les fils, j'ai « tout emporté. Mais mon cœur se refuse absolument à croire « que je ne reviendrai jamais à la maison ». Avec quelle joie il avait, dès le 5 de ce mois, salué la première lettre arrivée de Husum ! Pour Noël, la « Hohle Gasse » a envoyé aux exilés toute une provision des fameux « Fut j en », les traditionnels gâteaux de là-bas : « je crains presque, avoue-t-il, de les man- « ger dans les larmes 4. »

Bientôt pourtant, il commence à voir un peu plus clair 5 dans les broussailles de la procédure prussienne. Son chef s'ouvre un peu, se révèle esprit clair. Lui-même, il éprouve « une vraie joie » à voir se dérouler devant lui, « très dramatiques », les péripéties d'une affaire. Il se risque à interroger les accusés et les témoins, et il connaît des moments d'angoisse quand

(1) La lettre du poète à G. Keller.du 15 juillet 78, nous édifie sur la capacité d'attention qu'il apportait à ces séances.

(2) B. H. 5 et 11 déc. 53.

(4) B. H. 19 déc. 53.

(5) B. H. ibid.

il s'agit do débrouiller, sous le regard de l'accusé et, devant la plume impatiente du greffier qui attend, une affaire absolument neuve.

Mais, si robuste qu'il soit, il se surmène. Après le premier janvier 54 1, le voici arrêté : maux d'estomac, douleurs dans le dos ; avec cela, Constanze est épuisée par l'emménagement et les trois enfants, dont deux tombent sérieusement malades. Le 15, il a dû prendre un congé : il n'en peut plus, il est incapable de rien lire de sérieux, il faut qu'il se repose. Il y a trois mois à peine qu'ils sont installés, et déjà il caresse le rêve d'aller, à l'été de 1855, passer quelques semaines au bercail, « bien tranquilles ». On parle de Husum à tout instant : « Avec « la meilleure volonté du monde, les gens d'ici ne peuvent « pas nous offrir le moindre semblant de compensation 2. » Et il termine par ce trait : « derrière moi, j'ai la petite bouil- « loire à thé : elle chante comme à Husum ». Une autre fois, s'il remercie ses parents d'un envoi de fruits, c'est surtout parce qu'ils .ont donné, à lui et aux siens, l'occasion bénie d'évoquer le jardin de là-bas 3.

Le jardin, c'est peut-être ce qu'ils regrettent le plus de la chère maison familiale 4. Ils se sont logés Brandenburgerstrasse, 70, tout contre la porte de Brandebourg, à deux pas du parc. La maison existe encore aujourd'hui ; écrasée, avec une porte basse, et enduite de cet affreux badigeon jaune qui sert d'uniforme à toutes les vieilles maisons de Potsdam. Mais surtout, pas de jardin, et, pour dépenser leur ardeur, les garçons en sont réduits à aider la logeuse, Madame Meise, à faire la lessive 5 ! En fait de promenade, le parc : mais, dès le début, Storm a pris en haine ces beautés artificielles6. Authen-

(1) B. H., 15 janv. et 11 févr. 54.

(2) Dans le ms . qu'il numérote 4, Lichtonstein (Prog. 14-15) a trouvé, au-dessous dos poésies, qui forment l'essentiel de celles insérées dans les S. W., une vue de Husum en couleurs, do l'époque 1830, que le poète avait glissée là : « confession éloquente de ces exilés à qui le pays manque sans cesse. »

(3) B. H., 16 mars 54.

(4) B. H. ibid.

(5) B. H., 9 juin 54,

(6) L. Pietsch, Erinn. I, 248;

tique ou non \ le mot de Pietsch, que, dans les allées de Sans- Souci, il demandait à voir « un brave champ de pommes de terre », exprime bien son opinion. Au fond, un seul paysage existe pour lui, celui du Sleswig-Holstein : Husum ou Hohn. Et, tout en narrant à son petit Hans ses souvenirs de Westermûhlen, il revoit en esprit « ces beaux jours d'automne, depuis « si longtemps passés, l'image de la campagne paisible, illu- « minée d'un chaud soleil »; et, devant son imagination cela ressurgit avec une intensité telle que la nostalgie le terrasse 2. C'est aussi que toute cette nature lui apparaît comme « infectée de prussianisme ». Au grand désespoir de Fontane qui s'en est vengé par des mots spirituels, mais durs 3, il déteste en ces plates-bandes, tirées au cordeau, ces pelouses trop peignées, ces allées trop bien râtissées qui ne se trouvent pas « en rapport direct avec la vie et le sort de l'homme4», l'expression du caporalisme prussien, de ce « Hof-Garde-und Lakaien-Geist 5 » qui lui restera toute sa vie odieux. Non pas seulement le parc 6 et le château, mais toute la ville et ses habitants lui sont antipathiques : que n'a-t-il été, soupirerat-il un jour, s'établir en Souabe par exemple, chez les Allemands du Sud qu'il sent beaucoup plus près de lui que ces Prussiens 7 ? Le bureaucratisme, « cette consommation d'hommes que font les rouages de l'Etat prussien », lui donnent le frisson. Triste existence, que celle de ces gens : seul l'espoir d'un ruban à la boutonnière les tient en haleine 8 ! De vie littéraire, pas traces — sauf peut-être la société « Literaria ». — La malchance voulut que, l'année même où Storm arriva, mourussent les deux seuls représentants de la poésie dans « la ville de la valetaille de cour et des officiers de la

(1) Contesté par Eduard Bertz, Th. St. in Potsd., Mitteil, d. Vereins f. Gesch. Preussens, 1910, p. 15.

(2) B. H., 7 mai 54.

(3) V. Zw.... 237 suiv.

(4) Schûtze, 136.

(5) Pietsch, loc. cit.

(6) Cf. cependant la fin de la lettre du 7 mai 54 (B. H.).

(7) A Mxirike, 7 oct. 55.

(8) B. H., 7 mai 54.

garde * : » August Kopisch qui y habitait, et Tieck qui y venait tous les étés 2.

Avec ses quarante mille habitants, étriquée dans les vieux murs fortifiés où elle étouffait, 3 Potsdam n'était et ne sera jamais autre chose pour lui que « das grosse Militàrkasino 4 » . Certes, il a reçu de ses collègues un très aimable accueil, où sa réputation d'écrivain n'était pas étrangère5; certes, ses enfants mettent un rayon de soleil dans sa tristesse par leur tendresse, leurs mots charmants 6; mais il n'en est pas moins mal logé, au milieu de ses garçons bruyants ; il ne trouve qu'à grand'peine un peu de tranquillité en se réfugiant dans une chambre de derrière la maison ; pour se réconforter d'occupations fastidieuses et qui l'accablent sans rien lui rapporter, il n'a ni ses livres (la plus grande partie est restée à Husum), ni son piano. Il lui manque le « confort moral » (et matériel) indispensable à l'artiste 7. Avec cela, il n'a pas d'amis. Il lui faudrait quelqu'un de son âge et de ses goûts 8.

La seule compensation à toute cette misère, c'étaient les voyages à Berlin 9. Chez les Kugler surtout 10, où Storm a introduit dès qu'il l'a pu sa femme11, chez Fontane 12, chez les Merckel 13, la réception a été charmante. Dans le salon

(1) Pietsch, Voss. Zeitg., 8 juillet 88.

(2) Bortz, art cil., 18.

(3) Sur Potsd. à cette époque, v. « Sans-Souci, Potsdam u. Umgegend » par C. T. Hâborlin, Berlin, F. Riegel, 1855.

(4) Erinn. an Môrike VIII, 176. J

(5) B. H., 11 février 54.

(6) V. B. H., 16 mars 54.

(7) A Môrike, 54.

(8) B. H., 7 mai 54.

(9) Cf. à Egg., 27 mai, nov. 54, 11 févr. 55.

(10) B. H., 5 et 19 déc. 53, 24 févr. 54.

(11) Dès le séjour de 48 heures que fit Const. entre le 30 nov. et le 3 déc. à l'hôtel. (G. S., II, 10-11).

(12) B. H., 5 déc. 53.

(13) B. H., 24 févr. 54. — V. le portrait enthousiaste que trace Fontane de son excellent camarade, (né en 1808, mort en 1861), pilote fanatique de 1' « Argo », hôte parfait. A sos réceptions, dont les habitués sont Lepel, Eggers, Kugler, Blomberg, Scheronborg.on causo de tout avoc intelligence. (V. Zw. b. Dr., 358 suiv.)

des Kugler, il a eu la grande joie de connaître personnellement Eichendorfï 1. « C'est un homme doux, aimable, vivant une « vie beaucoup trop profonde pour avoir cet air qu'on nomme « communément distingué. Dans ses calmes yeux bleus, il y « a encore tout le romantisme de sa merveilleuse poésie... « C'a été pour moi un singulier sentiment, que de voir en per- « sonne et d'avoir pour interlocuteur un homme, avec les « œuvres de qui j'ai vécu dans le contact le plus intime depuis « 18 ans et qui, à côté de Heine, a exercé sur moi, dès ma jeu- « nesse, la plus grande influence. Je le lui ai dit, et il a été « très cordial et affectueux. » Ce soir-là même, paraît-il 2, l'auteur de << Dichter und ihre Gesellen » raconta une merveilleuse histoire de revenants que, par la suite, Storm annexa à son répertoire. A 1' « ewiger Herd », Storm connut enfin Paul Heyse, devenu le fiancé de Margaretha, la jeune fille de la maison ; il assista à leur mariage 3 et se lia définitivement « avec ces deux êtres beaux et aimables 4 ». Heyse venait de recevoir du roi de Bavière l'offre tentante qui détermina son départ, à l'automne de cette même "année.

Pendant toute cette période d'acclimatation à sa vie nouvelle, Storm ne retourna plus guère au « Tunnel 5 » ; le voyage coûtait toujours quelques thalers, puis l'échec de ses lectures et, récemment, de son « Geschwisterblut », lui donnait peu d'envie de réaffronter ce public. A côté du « Tunnel » s'était fondé, non pas un groupe de dissidents, car tous continuèrent à fréquenter plus ou moins le groupement originel, mais une sorte de- réduction du cénacle, d' «extrait 6» de la sociétémère, où l'on se trouvait à très peu, entre soi et à l'abri des « Philistins ». Le « Rùtli » (prononcez : « Hrhûhihlhi », recom-

(1) B. H., 24 févr. 54, cf. v. Zw. . . 207.

(3) Le 14 mai 1854.

(4) B. H., 16 mars 54. — Cf. lettre de Fontane à St., du 6 oct. 53, où F. dit qu'il ne faut pas mesurer la personnalité de Heyse à Tétiage ordinaire, mais Faccepter en bloc et faire la part de la « Genialitât ».

(6) Font., Zw. b. Dr. 247. — Mention du Rutli dans lettre de St. à Gonst. du 17 sept 53.

mandaient les statuts 1, qui datent du 9 décembre 1852) comprenait : Kugler, Eggers, Heyse, Wilhelm von Merckel, Fontane, Moritz Lazarus 2, Karl Bormann, Adolf Menzel, Bernhard von Lepel et Storm : tous hommes jeunes encore, la plupart autour de la quarantaine. A eux s'adjoignirent par la suite Karl Zôllner 3, Wilhelm Liïbke 4 et Hugo von Blomberg 6. On y avait transplanté le ton humoristique et les noms de guerre du « Tunnel » ; mais les séances avaient lieu tous les mois seulement, et alternativement chez chacun des membres. Storm, dans une lettre à Eggers 6, nous a donné la physionomie de ces réunions tout amicales. Quand son tour venait, elles se tenaient chez lui, à Potsdam. On arrivait raconte Fontane l'après-midi 7, pour ne rentrer que tard dans la nuit à Berlin. L'hôte était affable, plus affable encore l'hôtesse. Moins on était nombreux, plus Storm se livrait : alors il parlait, avec une inépuisable compétence, du labeur poétique en général et du sien en particulier. C'étaient là d'agréables et profitables réunions ; et Fontane reconnaît qu'il n'a, sur ces sujets « entendu personne dire des choses aussi vraies et aussi profondes. 8 » Quand la séance se tenait à Berlin, Storm y allait toutes les deux ou trois fois, en moyenne, pour s'y rafraîchir l'esprit 9. Telles étaient, avec une représentation d' « Hamlet », joué en perfection à Berlin10, les oasis intel-

(1) V. Seidel, Briefw. Egg., 81, détails sur l'existence postérieure du cénacle, jusqu'à sa dissolution, en 1894 seulement.

(2) 1824-1903. Auteur d'ouvrages sur la psychologie des peuples. « Lebenserinnerungen », publiées en 1906.

(3) 1800-1860. Secrétaire de l'Académie des Beaux-Arts à Berlin.

(4) Né e» 1826. Auteur d'un « Handbuch derArchitekturgeschichte » (1855), d'une « Geschichte der Renaissance in Frankreich » (1868) et d'une « Geschichte der Renaissance in Deutschland » (1873).

(5) Peintre et poète, v. le portrait très flatteur de Fontane, v. Zw... 270 suiv.

(6) 20 décembre 1856. .

(7) Cf. St. à Egg., 11 févr. 55.

(8) V. Zw. . ., 247.

(10) 21 avril 54.

lectuelles où pouvaient, au début, s'aller rafraîchir les exilés 1.

L' « Argo » pour 1854, à côté de 1' « Arrabbiata » de Heyse, de ballades anglaises de Fontane, de pièces en « platt » d'Eggers, de vers et proses de Kugler, apportait, de Storm, « Ein grûnes Blatt », redonnait « Im Herbst 1850 », publiait pour la première fois « Abschied », « Trost », « Mai », « Gode Nacht », et «Nachts »; le même numéro donnait encore a A us der Marsch 2» (d'allures légèrement didactiques : le bœuf est bien forcé de manger l'hiver au râtelier l'herbe qu'il a dédaignée l'été sur la prairie).

Dans le « Deutsches Muséum » pour la même année, Storm ne faisait pas seulement voir le jour à l'infortuné « Schlimmes Lieben » (Geschwisterblut), sa « ballada incestuosa» ; dans « Sommermitlag 3 », il reprenait le motif qui lui est familier de la « Mittagsruhe », mais ce paysage s'animait : la fille du meunier va réveiller en tapinois, le gars endormi pour obtenir de lui vite, vite, un baiser. Petite fantaisie analogue aux « meuneries » de Gœthe, rayon de soleil dans la grisaille de l'exil. Enfin, issus soit des derniers jours de Husum, soit des premiers jours de Potsdam, les mâles conseils adressés par le poète à ses fils dans la pièce « Fur meine Sôhne 4. » Paul Heyse, à la lecture de ces strophes, admirait comment Storm avait

(1) B. H., 27 nov. 53 : d'après cette lettre, les St. avaient entendu lors de leur passage à Altona, « Tannhâuser ». St. en avait rapporté un de ses succès de chanteur : la « Romance de l'Etoile ».

(3) Publ. dans Dtes Muséum pour 1854, p. 929. — VIII, 193.Herrmann (187) voit dans la dernière strophe un souvenir de « Schôn Rothraut » de Môrike.

(4) Publ. dans Dtes Muséum pr 54. — VIII, 247. Schutze (139) fait remonter l'éclosion de la pièce à l'époque de Potsdam ; Herrmann (p. 85, remarque 1) la croit née en 53. Née à Husum ou à Potsdam, elle appartient, en tous cas, à la même veine que Y « Abschied » de juillet 53.

su « renfermer dans cette noix tout l'essentiel des préceptes qu'on puisse donner » et rajeunir ces maximes (entre autres celle qui concerne la fille de la maison) par la forme où il les avait enchâssées 1. — Vers bien martelés, en effet, où le père recommande à ses enfants ce qu'il a toujours pratiqué luimême : le culte de la franchise 2 ( — Constanze, au dire de ses fils, les élevait à ne jamais cacher la vérité — ), le respect du vrai et celui de l'individualité d'autrui, mais aussi, quand il le faut, la « goldene Rùcksichts losigkeit », l'indépendance qui n'a égard à aucune considération d'intérêts et qui sait, s'il le faut, être brutale. A la grossièreté, tenir résolument tête ; aux avances mielleuses, opposer le silence. Qui a souci de sa dignité personnelle refuse de fréquenter dans une maison, où il n'oserait pas demander la main de la jeune fille. Du travail, il en faut, pour devenir ce que l'on peut : mais gare à l'ambition excessive, « Carrière-Machen » ! Laissons la plèbe danser autour des veaux d'or, et souvenons-nous que, de la vie, nous n'avons, en fin de compte, que nous-mêmes. — Voilà les hauts préceptes que Storm lègue à ses trois garçons, en une heure critique. Ils sont de tradition dans sa famille. Un commentaire, et, peut-être, une date approximative, leur sont donnés par deux lettres à Fontane. L'éducation, écrit en substance Storm le 23 mars 53, doit tendre à former l'âme et non le goût seulement. Elle doit nous enseigner à sacrifier à notre formation morale toutes les commodités, les biens extérieurs, dont une éducation purement artistique ne saurait nous imposer le sacrifice. Elle doit nous apprendre à estimer la personnalité d'un homme plus que son rang, ses titres et ses décorations, à acquérir cette rude et belle indépendance (ici 3, Storm prononce déjà le mot de « goldene Rùcksichtslosigkeit ») qui seule rend l'homme intérieurement libre et doit être la fin dernière de toute éducation. Au même ami, Storm, le 5 juin

(1) Lettre à St. du 26 nov. 54.

(2) Cf. G. S., I, 187. — Mêmes motifs, même ton chez Heine (« An meine Mutter» I, 56. — « Fresko-S.onette an Christian S(ethe) » I, II, III, 58 (plus spécialement le n° II). Rime heinéenne de Heue avec Sâue.

(3) Herrmann, 85 (Remarq. 1).

de la même année, écrivait ces lignes ; « un jeune homme devrait avoir l'orgueil de ne pas fréquenter dans une maison, dont il sait pertinemment qu'on ne lui donnerait pas la fille en mariage l, »

Depuis le mois de février, Storm collabore activement au « Literaturblatt » que Friedrich Eggers vient d'ajouter à son « Deutsches Kunstblatt 2 ». Sur la prière instante du rédacteur à court de copie 3, en février Storm envoie un premier article sur les « Lieder der Liebe » de M. Ant. Niendorf 4 ». Dès le début, il y avoue qu'il ne sera pas « d'accord avec la critique traditionnelle » et qu'à ses yeux le progrès en poésie, consistera surtout « dans la tendance à s'émanciper de la « phrase et de l'appareil poétique conventionnel, et à recon- « naître de plus en plus le lien organique qui unit forme et « matière. » Rien n'est plus rare, dans notre littérature allemande, dit-il en passant à l'œuvre poétique de Niendorf, que de vraies poésies d'amour. (Et c'est comme un commentaire posthume à la poésie « Kritik »). La plupart des poèmes qu'on orne de ce nom ne sont, comme les vers de Karl Gœdeke, « pas « plus nés sous l'impulsion puissante de cette belle passion, « que capables d'en faire éprouver le plus léger frisson au « lecteur 5. » Pure « phrase », que les poèmes de Friedrich Halm (parus en 1850), que tous ceux étiquetés comme « lyrisme d'amour » par Karl Gœdeke dans son florilège : « Edelsteine » (1851). Ce n'est pas en effet « das Leben », c'est « das Erlebnis » qui doit être à la base de toute poésie : et aussi bien Niendorf

(1) Herrm., ibid.

(2) St. envoie à Egg., pour son « Kunstblatt » (Literaturblatt) : le 10 févr. 54, l'art, sur Niendorf (1854, n° 4) ; le 27 mai, l'art, sur le « Wun« derhorn » (1854, n° 12) et, entre les deux, peut-être un art. sur Gottschall (n° 6) et certainement un art. sur Rodenberg et Preller (v. F. Bohme, Nachtragbd, 164) ; puis, dans le n° 19, St. parle des poésies haut-allemandes de Kl. Groth, et dans le n° 20, des poésies de Kette (cf. à Egg., 27 mai 54). — Le « Kunstblatt » paraît depuis 1850.

(3) V. à Môrike, Briefw. m. Môr., 34.

(4) Sur Niendorf, (1826-1878), v. Bôhme, Nachtr., 16(L

(5) Bôhme, Nachtr., 36.

que Geibcl en personne dans son « Minnelied x » n'ont su produire autre chose qu'une versification de « spirituelles pensées

sur l'amour ». Ne pas rimer pour rimer, ne pas écrire une pièee pour le seul refrain, attendre te souffle inspirateur, voilà les recommandations par quoi- l'auteur des « Sommergeschichten » et des « Gedichte » termine sa critique.

L'article sur les « Lieder » de Jul. Rodenberg 2 proclame la décadence de la « schône Form », comme l'avait, dès le premier numéro du « Literaturblatt », proclamée Paul Heyse, cette « schône Form » qui, dit-il, est « la mort de toute véritable forme », cette « schône Form » que l'on galvaude, « ni plus ni « moins que si elle était un vase où le poète dût verser son « cœur, comme l'on verse le vin une fois filtré dans les tonte neaux préparés pour lui, mettant en bouteilles des crûs et « des années différents dans des récipients différents, au « hasard de la mode ». On ne cherche, disait Heyse, qu'à emplir les vases, peu importe avec quel liquide. La moindre anecdote, la moindre légende ou chronique est ainsi délayée sans effort et en un rien de temps en une ballade, car la soif bestiale et le palais grossier du public ne sont pas exigeants. Ces idées, Storm les reprend, et, en critiquant Rodenberg, il critique Geibel « qui est, au fond, dans la littérature « allemande, par excellence le poète de la « schône Form. » Les « Lieder » de Rodenberg ont eu du succès, parce que c'est un auteur clair, et il est clair parce que ni profond, ni original. Nulle part chez lui, on ne voit « qu'il ait fait profondément sien son sujet par la lutte et la douleur. » L'amour, dans sa poésie, reste in abstracio, tout comme le sentiment patriotique, qui rarement s'échauffe.

La « phrase » est enc.ore prise à partie dans l'appréciation du lyrisme de K. Heinrich Preller 3. La simplicité de Preller, louable parmi l'afféterie alambiquée contemporaine, ne l'empêche pas de tomber dans le « tout fait », dans la banalité creuse.

(1) Geibel, Gedichte, 331-334.

(2) « Lieder v. Julius Rodenberg, 2. Aufl. Hannover, 1854 ». L'art, de St. parut dans le n° 7 du « Lit. Llatt » (lre année), 6 avril 54, p. 25-2G.

(3) Bôhme, ibid. 46. K. H., Preller « Neunzig Lieder » Lit. Bl. lre année, p. 26-27.

A propos du quatrième volume du « Knaben Wunderhorn », publié par Ludwig Erk en 1854 x, Storm reproche à l'éditeur, comme à ses devanciers Arnim et Brentano, d'avoir insuffisamment respecté la teneur des textes originaux, qu'ils ont souvent abîmés en les modifiant. Il leur fait grief aussi d'avoir admis dans le recueil des poèmes (comme ceux de SchefTel), sous prétexte qu'ils offrent un intérêt poétique de même nature que le reste de la collection. Mais, malgré cette restriction, il ne peut s'empêcher d'être une- fois de plus sensible à cette poésie populaire si savoureuse : « C'est comme une prc- « menade sur la libre lande ; par endroits seulement, certes, « fleurit l'églantine, mais partout de la verdure et des par- « fums ; partout on est à même la nature, et partout en terre « allemande ».

La banalité forcée de tout ce qui provient, non de 1' « Erlebnis », mais de la « Reflexion », de la réminiscence et non du sentiment authentique : ce refrain, Storm le redit encore à propos des poésies haut-allemandes de Klaus Groth2. Exquis dans le « Quickborn », Groth est tombé ici dans la banalité de la littérature à la mode ; pourquoi ? parce que la langue bas-allemande, parlée par un peuple qui puise plus à l'intuition directe qu'à la réflexion, renferme un trésor de mots vraiments vivants, accumulés depuis des siècles. Le hautallemand, au contraire, est encombré de termes et d'expressions usés, décolorés ; de sorte qu'il faut au poète un très grand art pour lui faire produire — en de très rares cas — une impression de nouveauté. Môrike, par exemple, y a réussi quelquefois, en remplaçant l'expression banalisée, pâlie, par quelque autre tirée de son propre fonds. L'auteur du « Quickborn » n'a pas su percer le mystère des-sonorités dans la langue haut-allemande. Et ainsi, il en est arrivé à exalter Platen, beau, mais froid, et il n'a pas compris ce qu'il y a d'immortel dans Heine.

(1) Bôhme, 48. — 21e vol. des S. W., Berlin, 1854. Lit. Bl. ibid. n° 12, p. 46-47. .

(2) Bôhme, 52. — « Hundert Blâtter, Paralipomena zu Quickborn. Hamburg, 1854 ». — Lit. Bl., ib., n° 20, p. 75-76.

Kette *, lui, est, sur la bonne voie. « L'essentiel, ce n'est pas « la grandeur du sujet qu'on se propose, mais la juste propor- « tion entre les forces du poète et son but. Nous continuons « à posséder... des talents qui poursuivent le labeur intré- « pide des Titans, et, dressant leurs constructions jusqu'au « ciel de Dieu, détrônent l'ancien maître de toutes choses et « voudraient s'asseoir à sa place : trop souvent aussi, la force « de Pygmées qu'on manifeste est en tel désaccord avec « ces visées titaniques, qu'on se demande si l'on doit davan- « tage condamner ou railler l'insolence de l'entreprise ». Et ici, c'est Gottschall qui est en cause, Gottschall dont un anonyme, dans le « Literaturblatt », ridiculisait, six mois auparavant 2 à propos du « Carlo Ceno » « cette chasse folle aux « images. . ., cette outrecuidance, qui ne recule, ni devant le « bon sens, ni devant la trivialité, se boursoufïlant elle- « même en des images emphatiques, inouïes, pour mieux « dissimuler le vide de sa pensée et son manque de force plas- « tique ». Plus modeste, Kette s'arrange de ses dons ; il connaît les limites de sa richesse, la fait valoir sans éclat « et non « comme un farceur qui, voulant gagner cent pour cent, finit iv par être lui-même sa dupe et voit fondre entre ses mains « sa mise. »

Le dernier article passe en revue l'œuvre générale de Fontane 3. Si Fontane exprime ce qu'il ressent par l'intermédiaire de la réflexion, si son lyrisme est surtout intellectuel (Gedankenpoesie), s'il y a chez lui plus d'enthousiasme que de profondeur, du moins ne se fait-il aucune illusion sur son talent. Il sait bien que sa nature le conduit à l'allégorie et au didactisme. En revanche, on peu* louer sans réserves ses nouvelles, et tout spécialement ses transcriptions poétiques des anciennes ballades populaires anglaises.

(1) Bôhme, 58. — « Hermarm Kette, Gedichte. Berlin, F. Schneider, 1854 ». — Lit. Bl., ib. n° 20, p. 78-79. Kette était membre du « Tunnel » depuis 1847.

(2) Le 23 mars 54. (Cf. Bôhme, 173-174). — Le « Carlo Ceno » a paru à Breslau en 1854.

(3) Bôhme, 61. — Lit. Bl. 2e année, n° 21, p. 85-87. Politesse rendue à F. pour son art. sur St. en 53, dans la Preussische Zeitg.

« Tu t'étonnes, écrit Storm à son père le 9 juin 54, que je « puisse avoir le mal du pays : je veux te dire pourquoi. . . » et il cite les quelques strophes, vraisemblablement toutes fraîches venues, de la poésie a A m Deich 1 ». Grandiose description, en peu de vers, du « Watt » à marée basse : la nuit tombe, le couchant se mire sur la plage humide, des vols de mouettes et d'oiseaux gris frôlent les flaques laissées par la mer ; « comme des rêves », les îles flottent à l'horizon 2; le poète perçoit lebruif étrange3 de la vase qui fermente, il entend les appels d'oiseaux isolés. « Celi a toujours été ainsi », terrain e-t-il 4, et il ajoute en prose : « Et c'est encore comme cela <>. maintenant, et nulle autre part au monde ; car voila justece ment le mystère du pays natal : ils (les Danois) auront beau « faire toutes les folies, je ne perdrai jamais le sentiment que « cette terre est, malgré tout, mienne ». Plus tard 5, parlant à Môrike de cette « marine » qui complète richement la série inaugurée par « Ostern », « die Stadt » et « Sturmnacht », le poète, dans le même élan nostalgique, s'écriera avec éloquence : « Combien de fois, aux soirs silencieux d'automne, en venant « de la porte de la cour et en entrant dans mon jardin, l'ai-je « entendu dans le lointain, ce bouillonnement de la mer!

- (1) Parue dans la 2e éd. des « Ged. » (1856) sous le titre de « Meeresgtrand »(D°V1II, 194). Dans une lettre à Môrike (oct. 55), St. l'intitulait : « Am Strande bei Husum ». Entre 54 et 56, St. y adjoignait une nouvelle strophe (actuellement la finale). — Pour le dernier vers de cette str., cf. Heine, Neue Ged., Seraphine, n° 7 et 8. — Influence évidente du « Nordsoecyclus » heinéen (V. Peyn, Diss. '38).

(2) Herrmann, 71, donne des exemples de cette image chez Heine, Rûckert et Lenau.

(3) V. Herrmann, 107.

(4) H. Hart. Ges. W. III, 272 : « Ce dernier vers agit comme un éclair qui illumine tout un abîme de pensée et de sentiment » ; de même, la fin de la strophe élargit en une contemplation mystique allant jusqu'à l'infini ce lied si simple.

(5) 7 oct. 55.

« Comme j'aimais cela, dès cette époque ! et combien plus « encore maintenant ! » —

Au premier juillet 54, les Storm durent déménager. Le poète, pensant toujours n'être à Pôtsdam que de passage, avait loué jour quelques mois seulement, et il lui' fallut céder la place à de nouveaux locataires. On alla s'installer, pas très loin de lu. Waisenstrasse 68, dans une maison basse où les garçons, certes eurent plus de large, mais où la chaleur était écrasante 1. Après avoir espéré un poste définitif, fût-ce à la frontière polonaise, ( « puisque je ne peux pas rester au pays, écrit-il, peu m'importe où je vis 2 ») Storm est enfin, en décembre 54, nommé sur place juge d'instruction au criminel. C'est dire qu'à peine initié (après quel travail !) à une partie de la procédure prussienne, il devra l'abandonner pour une autre où il est totalement inexpert 3 ! Heureusement encore qu'une suppléance momentanée élève, pour l'instant, ses appointements à ... 40 thalers par mois ! — peu importe : il veut rester, en dépit de tout et en face de tout, 1' « enfant » qu'il a toujours

été.

« Pour toi, cbère mère, écrit-il dans la lettre où il annonce « sa nomination, j'ai donné à Otto 4 un livre 5, qui, à côté de « deux œuvres déjà anciennes et de toi connues, en renferme « une plus récente : « Im Sonnenschein ». Je l'ai butinée cet été,

(2) A Brinkmann, 20 août 54. (G. S., II, 30).

(3) B. II., 17 déc. 54. — Cf. l'intéressante lettre de St. à ses beauxpnronls, du 22 déc. 54 (G. S., II, 31). — Un peu plus tard, on le transféra à la section des hypothèques.

(4) Troisième frère de St., ne après T0hannes, son cadet, et avant Emil, le plus jeune. (Impression peu avenante qu'il laisse à Pietsch, v. Erinn,

(5) Le titre était: « Im Sonnensehein, 3 Sommergeschichten, v. Th, Storm, Berlin, Duncker, 1854 ». Le recueil comprenait: « Im Sonnens- Dhé.n a , Marthe» et «.ImSaal». Dédicace : « Meiner Mutter am Wcih* nachtsabend 1854». Texte analogue aux S. W. La nouvelle « I. Sonnensch. » était primitivement destinée à la deuxième année de 1' » Argo », qui ne parut jamais. ( St. à Môrike, 54, non datée).

« dans mes promenades de midi \ spécialement^ Sans-Souci, « où, devant la galerie de peinture, les vieux buis de l'époque « rococo luisent et exhalent leur parfum. Tu verras par là « quels sont les lieux où j'aime en pensée m'échapper de la « réalité présente, si pénible. » — Où Storm se réfugie ? non seulement au pays natal, mais — puisque le présent, même là, lui est odieux 2 — dans le passé familial. Sans doute, la mort toute récente de la grand'mère Woldsen 3 a-t-elle encore ravivé sa tendresse pour ces générations qui dorment là-bas, dans la crypte de famille. Il se rappelle qu'aux environs de 1848 4, sa mère et lui se trouvaient un soir dans le vieux salon de la « Hohle Gasse » à prendre le thé. Un maçon entre : en réparant le caveau ancestral il a trouvé, tombé du cercueil décomposé de « Tante Fritzchen », (la sœur de Simon Woldsen 5), un médaillon contenant une mèche de cheveux. Or, au mur du salon même pend une miniature, au pastel, de « Tante Fritzchen » qui porte, sur la poitrine, un médaillon absolument semblable. Profondément ému, le poète questionne sa mère, qui lui conte l'histoire de sa grand'tante, ses amours, et sa mort prématurée. Dans ses promenades quotidiennes parmi les allées de Sans-Souci, où le buis des bordures s'émaillait des mêmes verroteries multicolores qu'au temps du vieux Frédéric 6, Storm aura subitement revécu toute la scène. Il est possible aussi qu'il ait pensé à « cette belle et aristocratique dame » condamnée à payer d'une complète solitude sa passion contraire aux préjugés de sa caste, et dont

(1) « Et ce (ajoute St. à Môrike, lell. cil.), malgré ma santé précaire et le travail qui m'accablait ». — Cf. la fin de la lettre de 7 mai 54 dans les B. H.

(2) B. H. 15 et 28 mars 55.

(3) Le 11 juin 53, dit O.S.; II, 28, d'après une lettre de la mère de St.

(4) « Vor reichlich 30 Jahren », écrira St. à Keller le 27 févr. 1878. Cf. récit identique dans les « Nachgelassene Aufzeichnungen », dte Rschau

(5) Il s'agit du deuxième Simon Woldsen (1794-1820), le mari de la célèbre « Grossmûtterchen ».

(6) Ed. Bertz, art. cit., rappelle que ce détail est passé dans la nouvelle (I, 316).

on lui avait montré le château à son dernier passage à Segeberg 1. En tous cas. la joyeuse et charmante « Rokoko-Fraulein » dont parlait Keller 2. c'est « Tante Fritzchen », sa propre grand'tante qu'il a appelée ici « Frânzchen». Au dire de sa mère 3, il l'a un peu idéalisée et, volontairement ou non, confondue avec une autre grand'tante pour son talent de calculatrice. Et c'est le jardin de la grand'mèrc qu'il a dépeint ici, de préférence au jardin de l'arrière grand'mère où les faits se sont passés réellement — « sans doute (pense sa mère) parce que sa situation et son kiosque sont plus plaisants. »

C'est sur ce jardin que la toile se lève : nous employons à dessein cette expression, car l'art de Storm est, dans cette bluette, tout particulièrement près de la technique théâtrale- La scène est vide. Mais arrive, par l'allée bordée de coquillages, un jeune officier, tricorne en bataille, badine à la main. Scène deux : entrée du jeune frère de l'héroïne : rencontre, sourires, poignée de main — le jeune bourgeois à côté du jeune aristocrate. Entre temps, les détails évocateurs, tous authentiques : la montre d'or, le jeu de tocadille ; c'est « jour de poste ». Nous pénétrons dans le pavillon : voici, penchée sur ses livres — un vrai Lancret ou Watteau 4 — la toute souriante et toute intelligente Frânzchen, en robe amaranthe : au rythme de la plume qui court, sa tête mignonne et poudrée se balance avec grâce. Comme toujours chez Storm, des gestes expressifs et peu de mots entre les deux amants 5. Pourtant, une brève allusion, d'avance, nous fera prévoir un père inflexible 6. Il faudra lutter pour que la fille du gros négociant épouse un de ces soldats que l'on déteste. Et cela est encore très « dix-huitième ». — Scène quatre : en attendant que Frânzchen ait fini ses comptes, Constantin, seul

(1 ) A Fontanc, 23 oct. 53. G. S., II, 8.

(2) A St., 31 déc. 77.

(4) St. est en ce moment à même de voir, dans les galeries royales de Sans-Souci, une belle collection de Watteau, de Lancret et de Fater.

(6) Historique, lui aussi. C'est Friedrich Woldsen, que nous retrouverons dans « Von neuf und ehedem » et dans les « Sonne des Senators ».

dans la charmille qui avoisine la statue de Flore l, poursuit parmi le chèvrefeuille un symbolique insecte 2, et, qu'il ne parvienne pas à l'écraser, cela est gros de signification. Franziska revient :

« Il leva les yeux ; Franziska était devant lui, avec, derrière l'oreille,

« la plume dont les barbelettes blanches tranchaient, comme une

« aile de pigeon, sur la mignonne tête poudrée. Elle rit, un bon moment :

« d'un rire d'abord imperceptible, qu'on voyait sans plus. Il se renversa

« en arrière et la contempla, ravi : elle riait si légèrement, si facilement !

« son rire courait sur elle comme une brise sur le lac : non, personne ne

« riait comme cela 3 » . . . .

Qu'il laisse l'insecte : elle ne veut pas qu'il s'attarde à ces « escarmouches avec les ombres » :

« Devant eux, de l'autre coté, dans le poirier, le pinson voletait, allait « et venait, et ils entendaient, au plus proi'ond du feuillage, le piaillc- « ment des oisillons ; puis, les sanglots de l'eau qui descendait au-dessus « d'eux arrivaient de nouveau — à peine s'en rendaient-ils compte —, « à leur oreille ; parfois, une fleur de chèvrefeuille venait choir à leurs « pieds : de quart d'heure en quart d'heure, la pendule à carillon d'Ams- « terdam sonnait/là-bas, dans la maison. Il se fit entre eux un complet << silence 4. . . »

Etre ensemble et écouter sonner les heures, sans autre parole que le nom aimé, sans cesse murmuré comme un délicieux refrain, quelle félicité ! mais le passé est là aussi, sur les lèvres de l'amante ; et, comme la petite Barbara dans « Im Saal 5 », elle va raconter ses ruses, de petite fille pour se faire remarquer du beau cavalier qui ne la prenait pas au sérieux. Car il a fallu le mot méchant d'une commère sur la démarche de Frânzchen pour allumer en lui l'étincelle. Le rideau tombe sur un baiser extasié.

Mais déjà nous regagnons le présent, — à quelques années près. Après un entr'acte de plus de soixante ans, c'est la mise en scène par Storm de cet épisode, du médaillon qui a été le point de départ de la nouvelle. Il a remplacé sa mère par la

(1) Celle du jardin de la a Hohle Gasse ».

(2) St. lui-même loue (à Keller, 8 m'ai 81) le naturel de ce symbole.

(5) Cf. Angelika I, 309-310.

grand 'mère Woldsen, très heureusement décrite1, avec son mouchoir sur ses genoux el s a l asi e de i afé à la main : en face (relie, il B'esl peint lui même, comme nous pouvons Pimaginer promenant ses regards sur les petits portraits des aïeux, el. avec insistance sur L'exquise miniature au joli cadre argenté 2.

isl le portrait de Taule Frahzchen où les couleurs semblaient « avoir le moins pâli, quoiqu'elle fût morte avant ses parents et longi temps avant -ou frère. La rose rouge piquée dans la perruque poudrée i avait encore l'air fraîche cueillie ; sur la robe amaranthe se dessinait « nettement un médaillon bled qui, retenu au cou par un ruban jaune,

descendait sur la poitrine: Le petit-fils no pouvait détacher ses yeux

de et'- parcimonieux vestiges d'une existence si tôt fauchée; il fixait ■ presque avec ardeur le lin petit visago pâle. Le jardin, tel qu'il l'avait

vu encore enfant, surgissait devant son imagination ; il la voyait s'y « promener entre les étranges bordures de buis ; il entendait le grésille- « ment de son soulier sur les coquillages semés à travers les allées, i

entendait le frou-frou de sa robe 3 »...

Mais comment reconstituer l'épilogue de ce roman d'amour, dont « les vestiges sont si maigres ? » Jaloux de ses secrets le passé ne se les laisse arracher que bribe à bribe. Des témoins, isolés et muets, chacun retenant en soi un peu de l'âme des ancêtres, y jetteront une lueur fugitive ; d'abord, un éventail sera pour l'aïeule une "occasion d'évoquer sa belle-sœur aux noces de son frère et leur affection réciproque 4; puis, ses talents de comptable, la finesse de sa taille et de ses mains, sa passion tenace pour le jeune officier, leur mariage empêché par les préjugés de caste, leur mort Solitaire dans la fidélité au souvenir. Si elle a consumé dans le travail résigné la fin de sa vie (nous voyons la jeune fille endormie sur ses livres et

(1) Au témoignage de la mère même de St. (G. S., II, 54, lell. cil.)

(2) V. la reproduction photographique de ces petits et très délicats médaillons, encore conservés dans la famille, G. S., I, 48-49. — Cf. Th. Gautier (« Pastel », dans Poés. compl. 5, 207). :

J'aime à vous voir en vos cadres ovales, Portraits jaunis des belles du vieux temps, Tenant en main des roses un peu pâles, < lomme il convient à des fleurs de cent ans, etc. . .

son frère qui la contemple avec un sourire triste x), la faute en est à son père, ce rude et sec autoritaire, si redouté que ses enfants baissaient la voix dans leurs jeux rien qu'à entendre le bruit de sa canne sur les dalles 2. Son portrait est là, au mur, autre témoin, comme aussi l'image de son fds, le grand-père Woldsen. Enfin, avec le médaillon trouvé dans le caveau, avec la mèche de cheveux du jeune officier, afflue tout un passé, étouffant pour la grand'mère. Mais ce passé doit rester dans l'ombre, ce passé sacré ; tout à l'heure, la fiancée du petit-fils n'avait pas le droit d'accaparer l'éventail de Frànzchen 3 ; maintenant la grand'mère fait fermer les fenêtres et rapporter le médaillon là où on l'a trouvé: il ne faut pas que cela revoie la lumière 4. Et, en une vive réaction, elle se retourne vers le présent, vers le bonheur de son petit-fils.

Telle est cette nouvelle, qui se meut dans l'ambiance du « Père de Famille » de Diderot, du « Philosophe sans le savoir » de Sedainè,. plus encore du « Sonst » d'Eichendorff 5, et sur laquelle flotte, a-t-on dit 6, le fin nuage de poudre que Storm a étendu au-dessus de ses deux amants au moment où leurs têtes se rapprochent dans un baiser 7. A l'inverse de ce qui avait eu lieu pour les précédentes, le public, semble-t-il, lui fit meilleur accueil que les amis du poète. Heyse, toujours difficile, même avec ses intimes, regrette qu'après nous avoir mis l'eau à la bouche par un titre prometteur, Storm nous retire brusquement le plat attendu et le remplace par quelques viandes froides, assez fines, certes, mais qui ne constituent point un repas. « Un premier et un dernier chapitre, « tous deux charmants au possible et reliés par des fils pleins

(2) I, 324. — Idées opposées sur l'éducation chez Storm. — Détail de la canne, cf. Im Schloss, I, 126.

(5) « Romanzen », 692.

(6) Tempeltey, Th. Sf. Dichtungen, 18.

« de mystère; mais où diable est le roman? » Que Storm l^crive, ce roman M - ■ Prul /. dans un ail Lçïe de son « Deutsches Muséum 2 », vante L'éclat estival d' « Im Sonnenschein » et L'apparente (en même temps que « Marthe » et « Im Saal ») aux nouvelles de Heyse, qu'elle dépasse même à son avis, parce qu'on y sent un cœur qui bat. Môrike, à qui Storm avait recommandé de lire son œuvrette à sa femme et à sa sœur a un soir de novembre silencieux et confortable », en faisait à Storm. de vive voix, celte fine critique 3 : « Quand j'ai lu « cela, je me suis dit tout de suite : voilà qui est peint avec « un pinceau joliment fin ; il faut que je lise ça phrase par « phrase. Savez-vous? {« Wisse Sie was » continuait-il), — « Il y a trois passages là-dedans que je voudrais avoir, peints « sur porcelaine! »(Keller n'enveloppait-il pas le même reproche dans une phrase aimable, quand il disait de cette « Rokokonovelle » qu'elle était « un exemple beau, mais rare d'élé- « ments artificiels transformés en poésie avec harmonie et « aisance 4 ? »') L'auteur lui-même trouvait que, comme pour c Ein grûnes Blatt », on la sentait écrite sous la dépendance des événements extérieurs. « Quand on ne peut pas, « en toute commodité, se donner à son sujet, cela devient un « pensum, et les personnages ne veulent pas s'éveiller à une « véritable vie propre 5. » — Et pourtant « Im Sonnenschein » fut (et est encore actuellement) l'une des nouvelles préférées

(1) Lettre-du 26 nov. 54, cit. par G. S., II, 25-26. De'même, Tempeltey, p. 19, op. cit., fait observer que tout le conflit se passe entre les deux tableanjx qui constituent la nouvelle : « nous ne voyons que deux choses : l'espérance et le bonheur ».

(2) N° 1, 1er janvier 55.

(3) Au cours du voyage de St. en Wurtemberg (août 55). Rapporté par St. dans « Erinner. au Môrike » VIII, 180-181.

(4) A St., 25 juin 78.

(5) A Môrike, 54 (« Mitte Oktober »). — Elle fut, d'ailleurs, très remaniée, semble-t-il, avant l'impression. Dans une lettre du 24 sept. 54 à Alex. Duncker (publ. « Ziim Delegiertenlag des Verbandes dter Journalisten u. Schriftstellervereine a m 19 bis 22. Juni 1905 zu Darmstadt, in Druck gegeben v. einem Bibliophileh », Ludw. Saag junior) St. envoie à son éditeur « encore quelques additions, et aussi modifications, à la pre- « mière moitié. Vous ne refuserez pas, j'espère, votre suffrage à la scène

du public, puisque, quatre mois après la première édition, un second tirage était nécessaire^.

L'année 55 ne s'ouvrit pas sous les meilleurs auspices. La suppléance-.que Storm avait assumée touchait à sa fin h premier avril, et, avec cette nouvelle baisse daus ses émoluments il retomberait à charge à ses parents. Avec cela, un quatrième enfant s'annonçait, et la pensée d'accoucher en exil, parmi des étrangers, terrorisait Constanze 2. Chose étrange, lorsque Storm demanda à ses parents d'accueillir sa femme pour ses couches, son père refusa net 3. Vaillant et soumis, Storm s'inclina : on s'arrangera à Potsdam ; « nous n'appartenons pas aux découragés 4 ». Malgré sa nostalgie intense du pays natal et sa répugnance profonde pour sa vie actuelle et future, il croit qu'il a pris le bon parti en s'en allant : « être à Husum « et voir le manège des étrangers, la bassesse des gens du pays, « sans pouvoir réagir de toutes ses forces, je ne le pourrais « certes pas, et j'-y sombrerais bien vite, de corps ou d'âme. » Par bonheur, la suppléance d'un collège lui vaut, jusqu'au premier septembre, des mensualités de quarante thalers 5. Mais les vivres sont hors lie prix, leur logement est étouffant 6. Ce juge malgré lui est toujours candidat à des postes qui ne se présentent pas. Ses seules satisfactions7 lui viennent de ce qu'il

& si courte, mais tellement significative » (il s'agit sans doute de celle où Constantin se trouve seul dans la tonnelle). Dans cette lettre, St. parle aussi des longues heures qu'il a passé à écrire a avec soin et amour » cette œuvrette.

(1) P>. IL, 1.5 mars 55.

(2) B; II., 15 mars 55.

(3) B. H. 28 mars 55.

(5), B. H., 4 juin 55.

. (G) B. H., 4 et 11 juin 55.

(7) V. cependant le quatrain « A m Actentisch » VIII, 226, (publ. d'abord dans 2e éd. des « Ged. »,'1856), où St. avoue avoir éprouvé devant

écrit : de « Schneewittchén » (Tabord,qu'il a vu jouer à Berlin

et qui lui a procuré la joie de voir « pôui la première cl, pro- « bablement au^>i la dernière lois son nom imprimé engrosses u loi 1res aux quatre coins «le Berlin1. » D'autre part, son a grûnes Blatt » lui vaut quelque argent, et il espère trouver dans sa production artistique une source de revenus, à moins que son talent « ne se tarisse2 au service de la Prusse, ce qui « ne manquera pas -d'arrivé* ». 11 craint aussi, éloigné de sa patrie, de perdre son cercle habituel de lecteurs 3.

Pourtant . son talent ne « tarit » guère. « Entre temps, mande- « t-il à Eggers le 11 février 55, j'écris par dessus le marché « une très ronde histoire d'été. Vous voyez que je ne suis pas u encore positivement mort ». Il s'agit d' «Angelika 4. » Storm l'envoie dès le 27 août 55 à Môrike, mais en regrettant presque de lavoir fait imprimer ; il aurait dû la laisser dans son tiroir, comme une étude, sans plus. Il a peur de l'accueil du public. Le 2 décembre, il rapporte à son confrère en poésie l'avis d'un critique de la « SpenCrsche Zeitung » qui la trouve écrite avec une affectation, une recherche constante de l'effet extérieur, qui accusent encore davantage son manque d'originalité. Au même, le 3 juin 56, il louera la perspicacité de Kugler, qui a vu le danger dont Storm est menacé : « se perdre dans le sub7 jectif », traiter avec minutie, ériger en œuvres d'art des sujets qui n'ont aucune valeur objective 5. Et cependant, « Angelika »

ses dossiers « le petit plaisir bête qu'on ressent à liquider, a achever « quelque chose a. (Herrmann, 80, rapproche d'une phrase de « Dichter u. ihre Gesellen », II, 359).

(1) B. H., 23 avril 55. A Berlin, il a vu Davison dans « Othello ». {Ibid. 26 juin 55).

(2) Il a pourtant, en lévrier 55 (à Egg., 11 févr. 55) envoyé au Literat. Blatt (n° 21) un article sur Fontanc.

(3) B. II., 2G juin 55.

(4) Publiée la même année, en « Buchausgabe », conjointement avec n gr. Blatt » (Schindler, édit.). Comme texte, aucune différence entre

celui de 1855 et la version actuelle des S. W., sauf que la lre édit. porte des nos ; I ; II correspond1 à p. 299> III corresp1 à p. 300 des S. W. — Quatre in -dédicace à Hartmuth et Laura Brwkmann : St. y évoque le jardin, abandonné maintenant, qui les vit si souvent réunis.

Reproche analogue à celui que Fontane adressait à St. (fétichisme des bibelot- de famille, v. Zw. 1». Dr. 249) ou W. .leusen (Heim-Erinn. II, pour son exclusivisme quand il s'agissait des siens.

fut tirée, dès l'année d'après son apparition (56), à une seconde édition : beaucoup y goûtèrent, à en croire l'auteur, la finesse d'analyse psychologique. N'empêche ; il est résolu « à s'arran- « ger pour n'avoir pas à redire, de soi-même, de pareilles « choses 1. »

Nous avons, en son temps, suivi l'idylle passionnée et sans espoir qui constitue l'armature de cette nouvelle par où, comme dans « Immensee », comme dans son lyrisme, Storm se « libère », à la Gœthe. Mais justemenc, n'apporte-t-il pas au récit quelque gaucherie et quelque froideur, ce souci de déguiser un passé récent sous une affabulation qui donne le change ? Eberhard, héros, par trop « faiblej), nous passionne difficilement. Toute la nouvelle se réduit à un jeu de bascule entre deux fatalités : fatalité matérielle, qui, disjoint à plusieurs reprises le couple près de s'unir ; fatalité de la passion, qui rejette sans cesse aux bras l'un de l'autre les deux amants, malgré leur volonté de réagir. A ces alternatives correspond l'alternance voulue des tableaux. — D'abord, l'exposé objectif, implacable, d'une situation 2 : puis, sans transition, un paysage, une scène, lunaires comme le passé qu'ils évoquent. A nouveau, une analyse psychologique, suivie immédiatement d'une idylle (la promenade en barque). L'orage 3 survenu au cours de cette excursion offre l'image de cette passion qui, après quelques éclairs, retombe bien vite dans l'obscurité. Il symbolise aussi la catastrophe, que l'on sent de plus en plus imminente. Car, si chaque scène est, pouf ainsi dire, « à renversement », aboutit à une recrudescence d'amour alors qu'elle semblait conduire à la rupture, les prodromes de la séparation se multiplient, et l'épisode du bal 4, malgré son lendemain triomphal, sonne le glas : « Meine Mutter hat's gewollt » ; comme dans « Immensee », un rival a surgi, patronné par la mère 5. Trois scènes, à dessein, finiront sur une note

(1) 13. H., 24 janvier 56.

(2) Ed.Tompeltey, op. cil., 21.— Cf. la pièce « Lose », et « Posthùma »•

(3) I, 290 suiv. — Cf. les orages d'Eichondorff (p. ex. Ahnung u. Gegenwart, 209). . ,

(5) I, 300 suiv..

désespérée. Nonobstant, la bascule continue son va-et-vient : des chances subsistent encore pour Eberhard jusqu'à la dernière, la moins espérée : la mort de « l'autre », de celui qui lui a ravi Angelika. Mais dorénavant le « renversement » s'effectue dans l'autre sens : c'est-à dire que toute rencontre, commencée dans l'espoir, s'achève sur ce mot : impossible ! Très finement, les mobiles qui amènent l'émiettement, la dispersion du cœur d'Angelika sont exposés, analysés ; les fatalités, psychologiques ou matérielles, entrent en jeu : la porte, fermée par la jeune fille, ne se rouvrira plus. On ne recrée pas le passé, ce passé qui « n'existait plus au monde que dans le cœur d'Eberhard 1, » et qui remonte, en une dernière bouffée de souvenirs, à l'âme de ce nouveau Reinhard, redevenu viril et clairvoyant dans la paix des feuillages humides de pluie.

Aux ennuis de toute sorte : chaleur torride, cherté de la vie, charges nouvelles avec la naissance de la petite Lisbeth 2, une agréable contre-partie survint en août (55) : le voyage en Wurtemberg et aux pays rhénans. Arrivés en juillet à Potsdam pour y séjourner deux semaines, les parents de Storm 3 donnèrent à leur fils rendez-vous à Erfurt ; on vit la Wartburg, la Rudelsburg, on traversa le « Thïiringerwald 4, » puis on gagna Heidelberg où le vieux Storm voulait revivre ses enthousiasmes d'étudiant. Laissant son père « accompagné de son « seul jonc, aller à la recherche des lieux sacrés de sa jeunesse 5 » le poète se rendit à Stuttgart pour un autre pèlerinage, depuis longtemps projeté. « C'est un des rêves de ma vie, confiait-il « à Môrike un an auparavant 6, de passer un jour, une soirée

(1)1, 303. Angelika : « Du Rannst nichts fur mich thun ; — du darfst « es nient von mir vorlangen ».

(2) Née lo 10 juin 55, v. B. H., 11 juin 55. Prénomméo ainsi en souvenir do la Li>bolh du « Miïnchhausen » d' Immermann. (A Egg., 11 janv. 58).

(3) La sœur de St., Cacilie, les accompagnait. (A Morik., 3 févr. 59).

(4) Lettre de St. à Const. ; G. S., II, 39-41.

(5) Erinn. au Morike, VIII, 178-179.

(6) Lettre datée : 1854.

« au moins avec vous, et, si chacun de notre côté nous vivons « encore quelque temps, j'espère y parvenir ».

Depuis Potsdam, l'échange d'idées entre le poète souabe et lui connaît sa plus belle période. A vrai dire, Storm écrit deux fois pour une, et, suivant son habitude, se livre beaucoup plus que son correspondant. Il adresse à l'auteur du « Turmhahn » son portrait et celui des siens 1 ; il le tient au courant de sa production littéraire. A son tour, Môrike envoie 2 trois silhouettes le représentant, lui, sa femme et sa sœur, deux poésies nouvelles et les œuvres de son ami Ludwig Bauer. De longues pages 3 aont consacrées par Storm à dissuader son maître de remanier le « Nolten » qui, même avec ses faiblesses, reste pour l'ancien étudiant de Kicl « eine liebe Tatsache ». Il a entrepris d'initier le public littéraire de Potsdam au « Turmhahn », qu'il a lu -à la Société « Literaria 4, » après un dîner, en faisant précéder sa lecture de « quelques mots venus du cœur5.» « Largement rassasiés et pourvus de cigares, ils étaient tous « encore à table, quand^j'ai lu le « Turmhahn », après une « courte introduction sur l'auteur. Il régnait, dans la grande « salle, même aux passages piano-pianissimo, un silence « absolu ; quand j'ai eu fini, on se pressait autour de moi pour «m' exprimer son intérêt, son contentement, et se renseigner a sur le poète, que seul un petit nombre connaissaient par les « anthologies. »

On comprend que Môrike ait fait bon accueil à Storm et, peu de jours avant sa visite, lui ait écrit : «N'importe quelle « date, qu'il fasse jour ou nuit, sera bonne, si elle vous amène « ici 6. » Storm a raconté dans ses « Erinnerungen 7 » (rédigées

(1) Lettre datée: 1854.

(2) A St., lettre datée « April 54 ».

(3) « Mitte Oktobor 54. — 14 Nov. 54 » (à M.). Après sa visite, St. reprondra la discussion dans sa lettre du 27 août 55.

(4) 14 nov. 54, à Môr. — St. lut le « Turmhahn » et « H-ausliche Szene » (21 avril 54).

(5) « Mitte Oktober 54 » (à M.).

(G) « August 55 ».

(7) VIII, 178 suiv. (1876). — Cf. lettro à Brinkmann du 28 sept. 55

d'après des notes qu'il avait eu soin de prendre, aussitôt après l*entrevue, en redescendant le Neckar) les moindres incidents de cette rencontre, qui resl a « tout e sa vie, dit-il, un de ses plus chers souvenirs. » L'intérieur simple et hospitalier du poète, son accent souabte si « gemïitlich », la primeur d'une lecture de « Mozart auf der Reise naeh Prag », des conversations sur Heine, Justinus Kerner 1 et le « royaume des esprits », sur le « Nolten », sur la poésie patriotique ; une promenade à travers la bibliothèque et la collection d'autographes de Môrike, et ensuite dans les rues de Stuttgart avec les parents de Storm qui l'y avaient rejoint : Storm retrouva bien, sauf peut-être sous l'aspect religieux 2, l'auteur de 1' « Idylle am Bodcnsce » tel qu!il se L'était figuré. « Vos écrits m'apparaissent comme l'émanation toute naturelle et nécessaire de votre personne » lui écrivait-il immédiatement après cette visite 3.

Revenus à Heidelberg, les trois voyageurs rentrèrent à Potsdam dans les derniers jours d'août non sans avoir goûté, de Mayence à Cologne, la classique descente du Rhin. « Le « lendemain matin, écrit Storm, je vis le vénérable fleuve « dans une buée verte où, tout à coup, sa poésie prit corps « pour moi ; j'entendais les chansons de Lurlei, et les contes « de Bretano descendaient, en chantant, le fleuve. Par mal- « heur notre voyage ne fut trop qu'un simple coup d'œil 4 >/. Malgré tout, il avait découvert en quelques semaines plus de pays qu'il n'en avait parcouru jusque là dans toute sa vie5.

Pendant ce temps, on continuait à le berner au ministère. Il est « question de lui », on a « l'intention de le placer 6 » :

(1) St. no lo trouva pas chez lui, à Ileilbronn, lors do son voyage do rotour (à Môr., 27 août 55).

(2) jErinn. VIII, 181-182.

(3) A Môr., 27 août 55.

(4) îbid.

(5) B. H., 25 août 55.

(G) 13. H;, 22 sept. 55.

mais il attend toujours. Et pourtant il ira n'importe où dans la monarchie, pourvu qu'il y ait un gymnase pour ses fils. « Le soleil luit partout, certes, et, tant que je resterai fidèle à « moi-même, avec Constanze et mes enfants, je serai content « partout *. » A titre de détente, il se donne le plaisir de lancer quelques pointes contre le gouvernement qui vient d'exercer une honteuse pression sur les fonctionnaires pour leur signifier de « bien voter ». (Je ne vote pas, dit-il de lui-même). Pour la circonstance, il revient aux mètres antiques, et il envoie ces distiques à son ami Tycho Mommsen 2 ; « Education », tel est leur titre :

« Allons, prends, prune ou pêche ! je te laisse pleinemont le choix, « mais si tu prends la pêche, gare à ce qui t'arrivera, sur le midi ! »

« Bion entendu, selon ta seule conscience, et tout à fait à ta con- « viction ! Si je te donnais un conseil, ce serait, en vérité, malséant. Mais, « songes-y ; je suis ici d'un avis très, très différent du tien ; et, — que tu •« as besoin de moi, tu le sais tout de même, j'espère ! »

« Or ça, laissez-nous donc élever les enfants et les jeunes gons; nous en ferons pour sûr des hommes bons à toutes besognes. »

Rien d'étonnant, si le leitmotiv du mal du pays, avivé par les récentes illustrations de Speckter pour le « Quickborn 3», retentit sans arrêt dans les lettres adressées à la « Hohle Gasse». La situation financière du poète est déplorable 4, et il accepte comme une aubaine le sac de pommes de terre qu'en voyage, un brave pasteur lui a offert 5. En hiver, ils sont tous parqués dans une seule chambre, pour ménager le chauffage 6. Aussi, les flâneries dans le petit jardin de Husum, les promenades sur la digue, le long du « Porrenkoog 7», tout cela revient en

(1) B. H., 17 oct. 55.

(2) Publ. par Friedrich Krûger, Neue Rdschau, Mars 1914, 376-377.

(3) Cette édit. a paru en 1855. (Critique d'Eggers dans le « Kunstblatt » 1856, n° 2. — Sur l'enthousiasme de St., v. ses lettres à Egg., 20 nov. 55 et à Speckter, 20 nov. 59 (cit. G. S., I, 201). — V. au contraire le peu d'éloges de Fontahe dans ses « Briefe » II, 1, 170).

(4) B. H., 22 sept. 55.

(5) B. H., 17 oct. 55.

(6) B. H. 13 déc. 55.

(7) Vaste prairio en bordure de la mer, aux portes de Husum.

visions paradisiaques x qui le brisent : « si j'étais resté dans « mon jardin, près de vous, parmi les hommes au milieu dcs- « quels j'ai grandi, dans l'atmosphère où vivent les souvenirs « de notre famille, j'aurais écrit plus d'une œuvre. Dans les « conditions présentes où les commodités les plus élémen- « t aires de l'existence me font défaut, mon petit fleuve valence tôt tarir 2 ».

Pourtant, s'il devait quitter Potsdam, il y regretterait des amis excellents : à Berlin, Zôllner, Merckel, Kugler, Eggers ; à Potsdam même, le « Kreisgerichtsrat » Schnec 3. On se voit tant qu'on le peut, on se reçoit mutuellement. A Berlin, Storm a rencontré un critique influent, von Sternberg, sur qui ses écrits ont, croit-il, fait impression 4. Au printemps qui suit, (1856), il entre en relations définitives avec Ludwig Pietsch. Incité par Lucae 5, Pietsch avait lu « Immensee » et les « Sommergeschichten », et s'en était enthousiasmé : il avait rencontré l'auteur au printemps de 55 dans une exposition d'art à Berlin ; mais un an avait passé avant que l'amitié ne se nouât. Pietsch, proposé par Duncker 6, avait été agréé par Storm comme illustrateur pour « ïmmensee ». Dès le premier dimanche de mai, le jeune artiste avait débarqué à Potsdam, muni de ses esquisses et un peu inquiet : l'enthousiasme si spontané du poète 7, son accueil l'avaient vite rassuré. De Storm en ces années, Pietsch crayonne 8, dans ses souvenirs, un portrait intéressant à connaître : le visage est légèrement coloré, entouré d'une mince barbe blonde, et orné d'une moustache rien moins que coquette et soignée ; deux yeux bleus l'animent d'un éclat étrange, et une flamme s'y allume tandis qu'il cause avec telle ou telle aimable interlocutrice. — Entre l'écrivain et son illustrateur, une correspondance va

(1) B. H., 17 oct. 55 ; 24 janv. 56.

(2) B. H., 24 janv. 56.

(3) Pour ce dernier, v. B. H., 26 juin, 55 ot 22 sopt. 55.

(4) A Brinkmann, 28 oct. 55 (cit. G. S., II, 46).

(5) V. le récit de Pietsch dans sos Eiïnnor. I, 162 ot 246 suiv.

(6) B. H., 21 avril 54.

(7) A Pietsch, 15 -mai 56.

(8) Erinn. I, 266.

s'engager, dès le 15 mai, abondante, et de plus en plus cordiale, jusqu'aux environs de 1870 ; les questions d'art y occuperont toujours une grosse place.

Au début de 56 paraît, chez l'éditeur Schindler, une deuxième édition « augmentée », des « Gedichte * ». Le 2 décembre déjà, l'auteur l'envoyait a Môrike 2 avec cette remarque i « Elle ne contiendra pas grand'chose de nouveau pour vous 3 ; seulement, tout se trouve désormais gentiment réuni. » Pour nous non plus, rien n'y est nouveau, sauf un groupe au titre môrikéen : « Vor Tag 4 ». — Le poète — est-ce parce qu'il -se sent vieillir? — • se pose, pour la première fois, le problème de l'au-delà. Fini des « contes bleus » dont on nous a bercés, proclame-t-il 5 : « quel sera le développement du livre, nous le « savons pertinemment désormais. » Les mains de l'homme ont tout osé, et, à la dernière page, elles ont trouvé le terrible petit mot : fin. « Nil amplius » : il est un point où il faut faire halte. Avant comme après, la vie," c'est le néant, même pour les êtres les plus beaux. Il n'y a qu'une vie 6, et, puisque les yeux les plus chers s'en vont en poussière, on se demande, en vérité, où l'on se reverra 7. — Obsédé jusqu'à sa dernière heure par l'angoissante question, le poète, chaque fois, y répondra comme il y répondait aux heures livides qui précèdent l'aurore, « avant le jour ».

Le premier avril 56, pour la troisième fois, les proscrits déménagent. Cette fois, ils élisent domicile dans une des vieilles maisons en briques, de style hollandais, qui avoisinent la Place du Bassin, Kreuzstrasse N° 15 : le voisinage de la place 8,

(1) Gedichte. Zweite vermehrte Auftage. Berlin, Schindler, 1856.

(2) Mentionnée égaloment dans lettre à Eggers, 9 déc. 55.

(3) V. la nomenclature dans Herrmann, 158. — Plusieurs pièces, déjà anciennes, ont été retouchées (liste dans Herrmann, 88, note 1).

(4) God. 56, p. 88. — VIII, 234.

(5) N° 1 et-2.

(8) V. Belani, op. cit., 64. Le « Bassinplatz » tirait son nom d'une peitte pièce d'eau, avoc, au milieu, un petit pavillon de style chinois, dit « Tabackskollegium ». On avait dès ce moment Gommencé à combler le bassin.

un logement plus vaste, pour le poète un cabinet de travail agréable avec vue sur un petit vignoble 1 (?) y auraient rendu meilleur le court séjour qu'ils y firent, si les soucis de santé et d'argent n'étaient intervenus 2. Le 27 mai seulement, au moment où, rompu de fatigue et perclus de rhumatismes, il avait dû se faire mettre en congé 3, Storm voyait se dessiner l'espoir d'obtenir enfin une situation stable et rétribuée.

Mais auparavant, un rêve plus cher encore va prendre réalité : peu après la mi-mai 4, Constanze et les enfants s'embarquent pour Segeberg, et Storm se prépare à aller les rejoindre. Il s'arrêtera d'abord à Berlin 5, pour se reposer chez ses amis Biernatzki 6, tout en surveillant sa candidature. Mais, avant cela, il trouve encore le temps 7, malgré la fatigue qui l'accable, d'achever pour 1' « Argo » une petite fantaisie accorte et badine : « Wenn die Aepfel reif sind ».

« Quand les pommes sont mûres»... La nuit de lune qui a favorisé le nageur éperdu d' « Imménsee », les idylles sans espoir d' « Angelika » et de « Posthuma », pourquoi n'éclairerait-elle pas une pantomime amusante? Au milieu du silence, — un silence entrecoupé, bien entendu, de mille bruissements infimes — un rideau semble s'agiter, une silhouette- féminine s'esquisse, fugitive, un gamin trapu dégringole dans le verger. Balancement, en un mystérieux crescendo, d'une branche de pommier ; chute de pommes dans le sac du petit pillard : l'une d'elles - — sœur de celles du « GoldenerTopf » hoffman-

(1) B. H. 7 avril 56. — Cf. G. S., II, 50.

(2) B. H., 7 avril, 4 ot 27 mai, 2 juin 56. — Cf. à Pietsch, lett. du 15 mai 56.'

(3) B. H., 27 mai 56.

(4) A Piotsch, 15 mai 56.

(5) B. H., 27 mai et 2 juin 56.

(6) L'ancien éditeur du « Volkskalendcr ». — V. lettres de St. à Const des 26 mai, 31 mai et 2 juin 56 (quatrain inédit de St., à la fin de la lettre

'du 26 mai, p. 31).

(7) G. S., II, 52. — « Wenn dio Aepfel.,. » parut dans Y « Argo » pour 57, p. 17 et suiv. — Quolquos modifications do mots entre la vorsion de 1' « Argo » ot les S. W. (II, 167, ligno 9 jusqu'à la fin du paragraphe).

nesque — s'égare et vient heurter les tibias d'un adolescent qui attend là. Bond de celui-ci vers le pommier, pour cueillir, d'une main discrète, mais inexorable, la jambe qui pend, sans défense, le long du tronc. Le gamin tire, le jeune homme rattrape : va-et-vient, latte muette, divertissante comme était tragique, dans d'autres affabulations, le jeu de bascule des forces antagonistes. Enfin, un dialogue s'engage, en sourdine, à l'étouffée, laconique comme tant de dialogues stormiens. En vain, le petit maraudeur plaide non-coupable, invoquant l'attirance fatale des pommes, tout l'été, par dessus la haie ; en vain, il essaie de négocier une transaction : si l'on cueillait les pommes à deux ? Eloquence perdue : son destin se précipite ; le froid d'une lame court le long de sa chair et un rond d'étoffe, découpé à même le fond de son pantalon (qui se trouve être, comme par hasard la culotte de son patron) stigmatisera éternellement son méfait. . .

Mais, d'un abîme de marasme peut surgir le plus inattendu bonheur, et l'ombre féminine qui, juste à ce moment, sort, écoute, cherche, va renverser opportunément l'équilibre des forces. Perché dans son pommier, l'amateur de fruits, témoin gênant pour le jeune couple, va dominer la situation et s'offrir une revanche entière. A l'avalanche des hasards malencontreux va succéder celle des hasards favorables. Sans succès, l'amoureux lancera à l'indésirable, pour qu'il déguerpisse, un thaler, son seul thaler ! La bien-aimée approche, s'exclame, se jette au cou du jeune homme. . . force est au galant d'accepter l'ultimatum, de ramasser et rendre au vaurien son sac. Mais son triomphe, le chenapan le voudra complet. Sur le point de décamper, n'actrape-t-il pas une branche, qu'il secoue en hurlant à tue-tête, le cynique ! « Au voleur ! ».Bruits de fuite brusque, cris de femme, porte qu'on claque, fenêtre qui se ferme, bas blanc qui se sauve. . . ; à califourchon sur le mur du verger, le petit gars s'en donne de rire et savoure la victoire de l'humble sur celui qui paraît le plus fort, l'harmonie rétablie après une série de malchances initiales, tout comme dans maint conte d'E. T. A. Hoffmann. . . pu mainte historiette dramatique de Theodor Storm.

Quand le poète vient d'achever une nouvelle, il est rare

qu'elle le contente tout de suite ; il n'en voit, provisoirement, que les défauts. Immédiatement avanl le départ pour Segeberg l, comme Eggers lui annonçait que le « Hiïlli » avait trouvé « bonne » son historiette, il se demande pourquoi elle n'est pas « très bonne ? » Le ton du début est trop tendre, fait espérer des choses plus tendres par la suite : il devrait avoir la rudesse humoristique, du reste de l'histoire. Cela devrait commencer plus cavalièrement, par exemple : « es war warm Wetter,.die Frôsche hatten geschrieen, etc... »; il faudra remanier ce prélude 2. Pour le reste, il espère n'avoir jamais versé dans le burlesque pur, dans la caricature ; la mesure, dit-il, était difficile à garder. Le 13 juillet 3, malgré Lazarus qui lui assure qu'elles sont excellentes, il voudrait retirer ses « pommes » à la rédaction de 1' « Argo ». Elles ne sont pas bonnes : on s'aperçoit que cela a été écrit sans enthousiasme, « on « y sent, en un mot, le métier. » Le 6 août 4, il s'est résigné : il abandonne à leur sort ses « malheureuses pommes », se sentant incapable d'y rien changer.

A la mi-juin, le poète foule à nouveau le sol natal 5. Il est en congé jusqu'à la fin d'août : le médecin lui a interdit de travailler et il se livre en toute liberté à la joie de retrouver à Segeberg ce beau paysage de bois et de prairies qu'il a perdu de. vue depuis deux ans, de s'y promener avec Constanze et ses petits tout bronzés de soleil. — Vers la fin du mois probablement 6, comme si le pays natal lui portait chance, après une visite aux cousins Friedlieb à Kiel 7 et à Geibel à Lubeck, il reçut sa nomination comme « Kreisrichter » à Heiligenstadt, dans l'Eichsfeld « à 3 milles 3/4 de Gôttingen 8. » Le 12 juillet,

(1) Daté par Seidol (Mai 56) d'après l'allusion finale (« in 4 Tagen . . .»)

(2) Le romaniement n'eut jamais lieu.

(3) Au même.

(4) Ibid. -

(5) B. IL, 17 juin 56.

(6) V. B. IL, du 3 juillet : lo père du poète a déjà eu lo temps do répondre à l'annonce do sa nomination.

(7) A Egg., 13 juillet 56.

(8) Ibid.

il est réinstallé à Husum « pour s'y refaire un peu, dans la mai- « son paternelle, le corps et l'âme ». — « Enfin me voici dans « mon excellente patrie, écrit-il à Eggers 1, dans les salles « claires et familières de la maison de mes pères ! Tout cela « est encore debout, malgré tout, malgré les turpitudes qui se « passent ici ; et j'en jouis, comme de notre mer, à longs « traits ». Le lendemain, il mande à Eggers : « les Danois n'ont « pas réussi, du moins, à gâter l'air exquis de mon pays. »

L'un des derniers jours qu'il passa dans sa ville natale, Storm, revenant de la promenade qu'il faisait tous les aprèsmidi, passa devant son ancienne demeure de la Neustadt et conçut le désir de jeter encore une fois un regard dans ce jardin du passé. De là serait sortie — nous ignorons encore à quel moment exact — la poésie : « Garten-Spuk 2 ». — Le 15 août 3, Storm, après une visite avec Gonstanze à son frère Johannes, pour lors à Bockhorst près de Hanerau 4, quitte Husum avec son père qui a absolument tenu à venir l'installer dans sa nouvelle résidence ; il se rend à Berlin, où ses amis lui offrent un banquet d'adieu 5, puis à Potsdam, pour y prendre quelques meubles ; le plus gros lui était expédié de Husum. — Enfin, le 30 septembre, après « une période agitée et assommante », c'est de Heiligenstadt qu'il écrit à son ami Ludwig Pietsch.

(1) A Egg., 13 juillet 56.

(2) Publ. dans Y « Argo » pour 59, p. 24, sous le titre » Im Garten ». VIII, 251.

(3) A Pietsch, 12 juillet 56. (Cf. B. H., 3 juillet).

(4) A Eggers, 6 août 56 (écrite de Bockhorst même).

(5) Ibid.

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