‹ La vie et l'ouvre de Auguste Comte et de Pierre Laffitte [microform]Chapitre 2 sur 9 · GUIZOT · texte numérisé non relu

GUIZOT

(in Lettres à Auguste Comte).

Les sociologues de tous les pays sont les disciples d'Auguste Comte (in Uttre au Dr C. H.).

Louis Gumplowicz,

Professeur à l'Université de Graz (Autriche).

Il ne s'est produit, depuis Hegel, que deux systèmes qui aient embrassé l'ensemble des connaissances humaines: celui de Comte et celui de Spencer. Ces deux systèmes diffèrent essentiellement de tous les systèmes quelconques de philosophie qui les ont précédés. Mais par le but, la méthode, la base, tous deux sont pratiquement semblables. Le but auquel ils tendent est d'amalgamer la science, la philosophie, la religion et d'en former un corps de doctrine cohérent, embrassant dans leur totalité les choses de la pensée et de la vie.' Leur méthode consiste à transformer la science en philosophie, et, par là, à amener toutes les sciences particulières — science physique, science morale - à subir le joug d'une logique uniforme. La base coiisiste en une certaine hiérarchie des sciences, dans laquelle un système d'enchaînement particulier les relie les unes aux autres. Ces points essentiels sont d'une telle importance dans tout système de philosophie que, si deux esprits tombent d'accord pour les accepter, alors même qu'ils diffèrent évidemment par la manière dont ils en tireront les conséquences, le dernier venu des deux sera l'imitateur conscient ou inconscient du premier.

A. COMTE, r. LAFFITTE, LE POSITIVISME

Le grand ouvrage de M. Spencer a pour titre : Philosophie synthétique. Mais plîilosophie synthétique en tant que l'on exprime par là un système harmonique de nos connaissances, établi d'après une méthode scientifique, est précisément un terme et une idée qui appartiennent à Comte. Un des volumes de M. Spencer est intitulé : Statique sociale ; un des volumes de Comte l'est de même. Un autre de M. Spencer a pour titre : Sociologie ; un ouvrage de Comte également. M. Spencer a écrit des volumes sur l'Organisme social, l'Evolution sociale, le Milieu social ; Comte aussi. Mais le mot « sociologie », de même que tous les termes que nous venons de citer, c'est par Comte qu'ils ont été introduits dans le langage philosophique. Ils datent de 1839. Et ces termes ont une importance décisive, puisqu'ils résument complètement certaines manières de penser. La conception que tous les phénomènes sociaux sont soumis à des lois invariables et que les sociétés ont une manière d'être analogue à celle des organisations physiques est certes un des progrès les plus transcendants accomplis par la pensée moderne. Or, Comte est l'auteur incontesté de cette conception. Il l'a émise en 1832, alors que Spencer était âgé de deux ans. Et quand, en 1839, il a voulu faire pénétrer ces conceptions dans l'esprit public, il a forgé, pour les exprimer, des termes qui frappèrent par leur nouveauté. Ces termes, M. Spencer peut à peine écrire une page sans en faire usage, et ce faisant, je soutiens qu'il met à contribution les conceptions de Comte. Témoin le mot d'altruisme en morale, témoin ridée d'une organisation industrielle, succédant à une organisation militaire en sociologie.

Dès le début de son système de philosophie, M. Spencer affiche la prétention « d'aller à la recherche de cette vérité dans laquelle se confondent la religion et la science ». Mais c'est là notoirement l'idée dominante de Comte, idée aussi neuve que féconde. La vérité de M. Spencer diffère évidemment de celle de Comte ; il joue bien un air nouveau, mais il le joue sur l'instrument inventé par Comte. M. Spencer a édifié un vaste système de philosophie, où l'effort principal consiste à coordonner les lois sociales d'après un plan tout semblable à celui des lois physiques. Mais c'est là une conception qui est indiscutablement propre à Comte. Dans cette œuvre de coordination, le fil conducteur de M. Spencer est l'idée d'évolution. Il en est de même chez Comte. La conception maîtresse de M. Spencer, en tant que philosophie, est l'idée d'une évolution identique se poursuivant à travers le domaine entier des phénomènes physiques, sociaux et moraux. C'est là également la marque caractéristique de Comte en tant que philosophe et elle date de l'apparition de sa physique sociale en 1839. La biologie de M. Spencer est fondée sur une conception de la vie

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formulée dans cette définition fameuse : « La vie est raccommodation continue entre des relations intérieures et des relations extérieures ». Mais cette conception, comme l'a si bien montré le D' Bridges, n'est qu'une version nouvelle de celle de Comte qui définit la vie : « Le maintien d'une harmonie continue, à la fois active et passive, entre un organisme quelconque et un milieu convenable ». {Pol. posit., vol. ï*'» p. 439). L'évolution de M. Spencer n'est autre que l'évolution ou le développement de Comte ; son « environnement » est le milieu de Comte. Où Spencer parle de « différenciation croissante », Comte parle de complexité croissante ; où Spencer se sert du mot « intégration », Comte emploie celui de synthèse. Mais partout l'idée originale vient de Comte. De même pour la division méthodique des phénomènes en statiques et dynamiques qu*on rencontre à toutes pages dans Toeuvre de Spencer, comme dans celle de Comte. Ces termes, aujourd'hui familiers, ont été pour la première fois appliqués par Comte aux phénomènes sociaux et moraux en Tannée 1839.

J'arrive à ce qui constitue la base des deux systèmes. Pratiquement elle est identique dans l'un et dans l'autre. Tous les deux débutent par l'exposé des premiers principes auxquels fiiit suite l'appréciation des sciences inorganiques (dont M. Spencer ne fiiit que marquer la place dans l'échelle de nos connaissances, sans entrer dans d'autres considérations philosophiques) ; puis vient la biologie, immédiatement après la psychologie (qui n'est pour Comte que la théorie des fonctions cérébrales, dont il fait une subdivision de la biologie) ; à celle-ci succède la sociologie, et la morale ou éthique termine la série. L'interpolation de la sociologie entre la psychologie et la morale donne aux deux systèmes un caractère tout particulier ; or, c'est là précisément Tune des conceptions les plus particulières de Comte. Système philosophique, ordre hiérarchique des sciences, manière de les enchaîner les unes aux autres, tout est donc semblable chez Spencer et chez Comte. Quant à la priorité, c'est une question qui ne peut même être soulevée. Comte est mort en 1857 : la Philosophie synthétique de M. Spencer n'a paru qu'en 1860.

M. Spencer fait profession de rejeter la classification des sciences établie par Comte ; mais, comme Tout montré Littré, Mill et Lewes, les motifs qu'il invoque sont tout à fait insuffisants. En pratique, M. Spencer l'adopte, sa Philosophie synthétique respecte exactement l'ordre de la classification de Comte. M. Spencer ne veut pas qu'il puisse y avoir une série linéaire dans l'échelle des sciences, et lui-même use d'une série linéaire (comme nous l'avons établi plus haut) et celle dont il use est précisément celle de Comte. M. Spencer, il est vrai, a mis en avant six propositions principales sur lesquelles il serait en dissenti-

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ment avec Comte. Mais il exagère beaucoup le degré du dissentimem comme l'a fait remarquer M. Lewes, et dans plusieurs cas ce dissentiment est plus verbal que réel. Un des six points sur lesquels il porte a savoir la série des sciences, est, comme je viens de le montrer, une conception que M Spencer adopte en pratique et dont il a fait aujourd'hui la base même de son grand ouvrage. Après cela je me dispenserai de consulter les six points qui constituent la charte de son originalité. ^

Bien que M. Spencer rejette beaucoup des doctrines de Comte, et qu'il professe en rejeter plus encore, bien que M. Spencer soit un penseur profondément original, j'avoue que les points essentiels - cidessus marqués - par lesquels il se rapproche de Comte sont pour moi d'un plus grand poids que les six ou soixante points par lesquels il s'en éloigne et font de lui un « imitateur inconscient » de Comte. On demandera peut-être pourquoi « imitateur inconscient ? » Luimême nous dira qu'il ne connaît Comte que par ouï dire. Cela peut être, mais sa longue amitié et ses relations intellectuelles avec George Lewes et George Eliot, tous deux si imprégnés de Comte (le livre de Lewes sur Comte est de 1853), sont tout à fait suffisants pour expliquer l'imitation inconsciente de M. Spencer et sa foi profonde en sa complète originalité. Pour original, il l'est assurément ; mais l'esprit de la philosophie dont il se croit encore l'unique auteur, il le tient de Comte par « ouï-dire » (1884, in The Standard et The Times).

Frédéric Harrison, M. A. Oxon,

formerly Fellow of Wadham Collège.

On voit par cette simple énumération (celle des hommes publics ayant subi l'influence du Positivisme), assurément très incomplète, que l'influence politique du Positivisme s'est exercée sur des hommes appartenant aux fractions les plus opposées de l'opinion républicaine. Et cette généralité d'influence s'est manifestée d'une façon saisissante, lors de la fondation au Collège de France de la chaire de VHistoire des sciences, pour M. Laffitte. Préparée de longue main par M. Antonin Dubost, hardiment proposée par M. Léon Bourgeois, ministre de l'Instruction publique, acceptée par M. Charles Dupuy, président de la Commission du Budget, la création de la chaire, avec sa destination spéciale, fut votée par la presque unanimité des républicains dans le Parlement, et chaudement appuyée et approuvée par la presque totalité des journaux républicains de Paris et de la province.

Au premier abord, ces accointances du Positivisme avec des hommes animés d'aspirations fort différentes peuvent paraître étranges, mais elles se conçoivent très bien pour peu que l'on réfléchisse.

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Selon Texpression de M. Laffitte, « c'est, en effet, un privilège du caractère réel et relatif du Positivisme, de pouvoir être, en toute conscience, accepté et appliqué, en partie, par des hommes qui n*en acceptent pas l'ensemble ».

On comprend fort bien que les socialistes puisent une partie de leurs inspirations dans le Positivisme, qui a proclamé le caractère social de la richesse et qui se propose, comme but, de socialiser moralevient aussi bien le capital que le travail, l'industrie, la science, l'art et toutes les fonctions quelconques.

Il est non moins facile de comprendre que les radicaux sympathisent avec le Positivisme, puisque celui-ci, tout en rendant hommage aux services provisoires rendus dans le passé à la cause du progrès par la théologie, la guerre et la royauté, vise à les éliminer radicalement de l'organisation moderne de la société, et à leur substituer un régime non seulement républicain, mais scientifique, industriel et pacifique. De plus, tout comme les radicaux, les positivistes se réclament de la Révolution française et considèrent comme parfaitement légitime son œuvre de destruction, y compris l'exécution de l'infâme Louis XVI, coupable de trahison vis-à-vis de l'étranger, et de l'indigne Marie- Antoinette. Seulement les positivistes considèrent l'œuvre de destruction comme terminée et pensent qu'il est désormais urgent de reconstruire, tandis que les radicaux, jugeant l'œuvre de démolition inachevée, poussent à la destruction presque complète de toutes les bases de l'organisation sociale.

Toutefois, il est un parti qui, plus que tout autre, a subi l'imprégnation positiviste, comme on peut s'en rendre compte par l'énumération précédente, c'est le Parti Opportuniste.

On peut vraiment dire de lui qu'il est le fils du Positivisme, sans vouloir prétendre par là qu'il applique toujours les principes positivistes et qu'il mette en pratique les solutions que nous préconisons.

Maintes fois, opportunistes et positivistes se sont trouvés en désaccord, notamment sur la question éonomique et financière, à propos de laquelle les seconds ont reproché aux premiers de pousser à l'instabilité économique, à la consommation, au gaspillage des capitaux, au lieu d'encourager l'épargne et de pratiquer eux-mêmes l'économie dans la gestion des deniers publics.

Il est vrai, qu'à ce point de vue, radicaux et opportunistes se valent et méritent les mêmes critiques.

Les uns et les autres partent de ce principe faux, en l'honneur sous l'Empire, qu'une société s'enrichit en dépensant, principe qui suppose la méconnaissance complète des notions les plus élémentaires de la saine Économie sociale.

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En effet, les capitaux économiques ne tombent pas du ciel, mais résultent de ces deux circonstances : lo que chaque homme peut produire et produit effectivement, dans la généralité des cas, plus que l'équivalent de ce qu'il consomme personnellement ; 20 que les matériaux produits peuvent durer, et durent eff^ectivement dans la généralité des cas, plus de temps qu'il n'est nécessaire pour leur reproduction. — Chaque génération peut ainsi produire plus qu'elle ne consomme ; et l'excédent de la production sur la consommation représente le capital, condition sacrée de loisir matériel et conséquemment de tous les progrès intellectuels.

Il s'ensuit que, si la production est un facteur important de la richesse, la conservation des produits ou l'épargne représente un facteur non moins important, d'autant plus que les ressources de la planète ne sont pas illimitées, comme on peut le constater pour certains produits minéraux comme la houille, ou organiques comme l'édredon, etc., etc..

L'épargne est même un facteur si important de la formation du capital que la nation française doit sa richesse, non pas à la supériorité de sa production, inférieure à celle de beaucoup d'autres pays, mais à ses habitudes d'économie.

Or, c'est malheureusement à détruire cet élément de la prospérité nationale que les opportunistes (suivis en cela par les radicaux) tendent plus ou moins inconsciemment, en s'ingéniant à créer pour la population des occasions de dépenser et de consommer, et en donnant l'exemple du gaspillage par des entreprises insensées de travaux publics qui justifieraient, pour un fils de famille, l'interdiction.

Sous l'influence de ces excitations et de ces exemples, l'opinion publique en est venue à mésestimer le riche économe et à honorer le riche dissipateur, sous prétexte que celui-ci fait aller le commerce et l'industrie comme si l'autre ne les faisait pas forcément prospérer aussi. — Il n'y a plus guère d'avares qui conservent bêtement leur or dans un bas de laine. Les gens économes savent placer leurs économies en actions ou obligations industrielles, et ils fournissent ainsi les moyens de construire des routes, des canaux, des chemins de fer, des usines, etc., qui servent à la société. La seule différence entre le riche dissipateur et le riche économe est donc que le premier fait aller le commerce, et principalement le commerce de luxe, en consommant et en détruisant beaucoup, tandis que le second fait aller le commerce et l'industrie, surtout le commerce et les industries utiles, en se privaut et en consommant peu. En résumé, l'avare ne fait de tort qu'à lui-même, tandis que le noceur porte préjudice à la société en consommant, sans utilité, pour sa satisfaction personnelle, des capitaux

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qui permettraient de vivre à tant de malheureux qui travaillent. Ses charités elles-mêmes sont le plus souvent des crimes, car, s*adressant généralement aux mendiants de profession, elles augmentent le nombre des parasites dont finalement les prolétaires supportent la charge, puisque ce sont eux qui fournissent au reste de la société de quoi manger, se loger, se vêtir, etc. Lorsque le noceur se double d'un oisif et d'un improductif, il devient la dernière des canailles.

Sous le bénéfice de ces réserves qui prouvent que l'École positiviste ne saurait s'encadrer dans aucun parti, nous devons reconnaître cependant que le parti opportuniste est celui qui s'est le plus inspiré de la méthode, de l'esprit de relativité, des points de vue généraux du Positivisme, et surtout de cette conception fondamentale que le Progrès tte peut consister que dans le développement de l'Ordre.

En maintes occasions, ses chefs ont d'ailleurs reconnu leur filiation avec Comte et son École.... (in Positivisme et Opportunisme ^ R. O., 96).

A Gambetta, le héros de la Défense nationale, revient le mérite d'avoir le premier, parmi les hommes politiques, compris la valeur des vues du philosophe qu'il n'hésitait pas à qualifier, dans un discours célèbre, « le plus grand penseur du siècle ».

A lui revient le mérite d'avoir vulgarisé, en la faisant sienne, cette formule capitale d'Auguste Comte : « Le progrès n'est que le développement de l'ordre », formule qui concilie les besoins de conservation et d'amélioration, inhérents à la nature humaine, et qui substitue la notion d'évolution à la notion de révolution.

A Gambetta, enfin, revient encore le mérite d'avoir fait accepter ces idées nouvelles par le plus grand nombre des républicains qui l'entouraient, et d'avoir réussi à transformer la plus importante fraction du parti républicain qui, jusque-là, n'avait été qu'un parti d'opposition, en un parti organique de gouvernement, s'inspirant, sous le nom de parti opportuniste, de cette autre formule de Comte : c tout est relatif, voilà le seul principe absolu.... » (in Discours au Banquet offert à IValdech-Rousseau, le ç jnil. iS(j6, par l' Industrie et le Commerce parisiens).

Dr CONST. HiLLEMPND, Rédacteur en clief de la Rn'ue Occidentale.

J'ai toujours regardé Comte comme l'un des Maîtres de la pensée moderne... (1898, in Lettre au D^ C. H.).

La philosophie de l'éminent penseur français a puissamment contribué à mon développement personnel, et a grandement influé sur ma propre conception^, de la vie humaine, de la science et de l'éthique.

J'estime comme particulièrement salutaire et bienfaisante, l'immense influence qu'il a exercée sur la philosophie européenne, dans la seconde moitié du xix^ siècle (1902).

Harald Hoffding,

Professeur à la Faculté de Philosophie de l'Université de Copenhague.

Les ouvrages de Comte m'ont fait voir que l'on peut organiser la société sur une nouvelle base purement scientifique. Je lui en serai toujours très reconnaissant, et je lui saurai toujours gré de m'avoir fait comprendre que cette nouvelle organisation était le seul but qu'il fallait tâcher d'atteindre.

HUXLEY (in Les Sciences naturelles, p. 209).

Le Positivisme est un fait à Manchester et en Angleterre. Il faut expliquer sa popularité....

Révérend J. R. Illingworth (Congrès de V Église Anglicane, 1888).

De même que par un chemin détourné, le poète s'approche des Champs-Elysées, l'auteur, en cherchant à donner une esquisse d'une des plus grandes intelligences de sa génération, se trouve obligé de rappeler quelques circonstances insignifiantes de son obscure existence.

En 1836, le monde était encore nouveau pour moi, ou moi pour lui, — algébriquement, sinon autrement, c'est une position identique; — j'étais tourmenté de ce que je trouvais d'insuffisant dans l'enseignement privé d'Angleterre, et j'obtins, à force d'ardentes prières, la permission de venir continuer mes études préparatoires à l'Université de Paris. Là, dans chaque branche de l'éducation, dont le plan m'était tracé par une main libérale, je fus confié aux premiers professeurs de l'époque.

J'appris plus tard avec quelles difiîcultés les leçons d'un d'entre eux avaient été obtenues ; mais, quoique je fusse bien jeune, j'en sentis instinctivement toute la valeur. Ce maître, dont je fus le dernier élève mathématique, était Auguste Comte.

Chaque jour, au moment où l'horloge du Luxembourg sonnait huit heures, quand le frémissement du marteau sur le timbre était encore sensible, la porte de ma chambre s'ouvrait, et alors entrait un homme petit, mais fort, net et propre dans toute la force du terme, frais rasé, sans aucun vestige de barbe ni de moustaches.

Il était invariablement vêtu d'un habit noir irréprochable, comme

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s*il allait dîner en ville, sa cravate blanche, aussi fraîche que si elle sortait des mains de la blanchisseuse, et son chapeau lustré comme le poil d'un cheval de course.

Il s'avançait vers le fauteuil préparé pour lui au milieu de la table à écrire, plaçait son chapeau sur le coin à gauche, sa tabatière à côté, auprès de la main de papier disposée pour son usage, et alors, trempant deux fois sa plume dans Tencrier, il la portait à un pouce de son nez afin d'être sûr qu'elle était convenablement remplie, puis il rompait le silence : « Je vous ai dit que la ligne A B, etc. ».

Pendant trois quarts d'heure il continuait sa démonstration tout en écrivant de courtes notes pour son élève, lorsqu'il répéterait le problème seul. Puis, prenant un autre cahier placé près de lui, il examinait la reproduction écrite de la dernière leçon. Il examinait, corrigeait ou commentait jusqu'à ce que la pendule sonnât neuf heures. Alors, avec le petit doigt de la main droite, il faisait tomber de son habit et de son gilet la pluie de tabac superflu dont il les avait inondés ; il remettait sa tabatière dans sa poche et prenant son chapeau, il faisait, aussi silencieusement qu'il était venu, sa sortie par la porte que je courais lui ouvrir.

Cet homme silencieux (de peu de mots) était l'Aristotc et le Bacon du xixe siècle.

Ainsi, pendant une année je m'assis chaque jour, auditeur peu attentif, et n'ayant certes pas conscience de la valeur de ces leçons dont je ne puis toutefois jamais oublier la haute portée, bien que les lignes et les courbes qu'elles expliquaient soient restées longtemps aussi insignifiantes pour moi que des hiéroglyphes. On pourrait penser qu'un tel professeur, agissant comme un ressort d'horloge, sans aucun échange des plus légères courtoisies de la vie, ne devait inspirer à son élève qu'une crainte répulsive. C'était en vain que j'essayais de rompre la froideur de nos relations et d'établir ces causeries préliminaires auxquelles j'ai trouvé quelques professeurs trop prêts à employer tout le temps de leurs leçons. Il semblait dire qu'il s'était imposé un devoir désagréable et que rien ne pouvait l'en détourner. Deux fois seulement j'obtins la preuve qu'il y avait quelque chose d'humain dans sa nature

De ce jour je commençai à l'aimer. Si froid, si absorbé qu'il parût, le géant intellectuel agissait presque imperceptiblement sur la jeunesse. Je ne pouvais connaître, encore moins mesurer sa grandeur, mais je commençais à m'intéresser à l'aride science qu'il m'enseignait, et si je l'avais continuée sous sa direction je serais peut-être devenu un mathématicien. J'avais appris à craindre mes maîtres, mais non à les révérer. Si j'avais eu de l'inclination pour quelques-uns, cela avait été

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en proportion de leur négligence, et je trouvais à demi injuste et tout à fait extraordinaire de me laisser aller à une sorte d'affection pour le plus inabordable et le plus froid d'eux tous. J'étais à cette époque le garçon le moins raisonnable du monde, je ne puis par conséquent supposer que ces sentiments fussent dus à l'attrait de la pure raison sur mon esprit. Je puis seulement penser qu'ils provenaient de la perception instinctive de l'immense tendresse cachée qui remplissait son âme.

Je retournai en Angleterre pour faire mon stage (keep halls) tx me consacrer à un autre ordre d'études, taxé par mes maîtres et mes inspecteurs de véritable paresseux, parce que je ne travaillais pas dans leurs livres ; et cela fut vrai pendant deux ans avant que je ne retournasse à Paris. Pendant ce temps je m'étais familiarisé avec ce qui avait paru de la Philosophie positive. J'avais appris par ces pages que mon ancien professeur était un grand homme, quoique diflicilement encore reconnu comme tel. J'avais senti le contraste de son initiative avec le laissei-faire des autres, et le revoir était un des premiers plaisirs que je me promisse dans cette capitale si fertile en plaisirs pour les jeunes visiteurs. Le souvenir rempli des nombreuses prises de tabac qui avaient si souvent attaqué mes muscles sternutatoires, je lui apportais une tabatière de Cumnock avec un caillou de Ayrshire dans le couvercle, et je me réjouissais de la voir gracieusement acceptée. Il la prit et la plaça dans un tiroir de sa table à écrire en me disant qu'il avait entièrement renoncé à l'usage du tabac, que désireux de se vouer sans distraction à l'élaboration de sa Politique positive, il ne lisait plus les journaux et se privait de toute superfluité.

Je ne le revis plus qu'en 185 1. Il était alors le chef reconnu d'une école philosophique, et généralement respecté, si non admiré, par tous les penseurs. J'étais troublé en arrivant à sa demeure, et ce ne fut pas sans un battement de cœur que je tirai le cordon de sonnette. Un vieux gentleman, en robe de chambre, avec une cravate noire autour du cou, ouvrit la porte. Je crus de suite avoir mal compris l'indication du portier.

« — M. Comte ? demandai-je.

— C'est moi, Monsieur, répondit-il ».

Le changement de son aspect m'intimida, et ce fut en hésitant que je me nommai ; cette fois il me tendit la main et me conduisit dans son cabinet. Là, il me fut facile de remarquer le profond changement qui s'était opéré dans sa physionomie depuis que je ne l'avais vu. Il me rappelait maintenant une de ces peintures du moyen-âge qui représentent saint François uni à la pauvreté. Il y avait dans ses traits adoucis une tendresse qu'on aurait pu appeler idéale plutôt qu'humaine. A

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travers ses yeux à demi fermés éclatait une telle beauté d'âme qu'on étaii tenté de se demander si elle ne surpassait pas encore son intelligence. « Je ne vous avais pas reconnu, dit-il, en oi^vrant un tiroir, mais e pense à vous presque chaque jour. Voyez, j'ai encore votre boîte et jj'y mets mes cachets (timbres-poste), ainsi je me souviens souvent de vous ». Il me parla sans embarras de l'honorable pauvreté à laquelle la dernière révolution l'avait réduit en le privant de son modeste et dernier emploi, et il m'apprit comment le généreux sacrifice de quelques-uns de ses disciples l'avait dispensé de pourvoir à son existence matérielle. 11 m'honora d'une longue conservation dont chaque mot me remplissait d'une nouvelle admiration. Ce n'était plus ce rigide penseur, régulier et sans passions, comme une mécanique. Il semblait avoir retrouvé sa jeunesse et ajouté quelque chose à son être primitif. Mais ce que c'était et comment ce changement s'était produit, c'est ce que je ne pouvais alors m'imaginer. Il fit allusion aux relations qui avaient donné cette impulsion à ses sentiments. Il parla avec enthousiasme des poètes italiens, de Shakespeare, de Milton, dont il avait appris à lire les ouvrages dans les originaux. Et, ô surprise ! prenant sur sa cheminée un petit exemplaire bien usé de Ylmitation, il me dit : « Je lis quelques pages de ce livre chaque matin ».

J'avais toujours pensé que sous le masque de froideur dont il se servait les années passées, se cachait une nature expansive et de chaudes affections. Je vis cette fois qu'un petit keepsake que je lui avais apporté lui plaisait tant, qu'en m'en parlant quelques jours après, ses yeux se mouillèrent. Je compris qu'au dedans de lui était l'âme la plus aimante, et j'appris, dans un livre qu'il me donna, comment il avait trouvé et perdu l'affection, l'intimité qu'il avait si longtemps cherchée. L'histoire du pur amour auquel il dut le dernier développement de ses sentiments affectifs est une histoire étrange, et celle de son héroïne une des plus mélancoliques.

Mme Clotilde de Vaux était la femme d'un homme dont la mauvaise conduite avait amené une condamnation aux travaux forcés à perpétuité. S'il ne fut pas l'original du Maître d'école des Mystères de PariSf sa carrière ne fut que trop semblable à celle si hideusement peinte par le romancier. Cette dame unissait à la jeunesse et à une réputation sans tache des dispositions poétiques et des talents littéraires de r«rdre le plus élevé. Elle vivait dans une mélancolique solitude, ni épouse ni veuve, dans une situation dépourvue d'espérance et incapable d'oubli, quand elle rencontra Auguste Comte, l'homme à la morale austère et aux manières glaciales, au travers desquelles elle sut bien distinguer cette secrète attraction dont j'ai parlé plus haut. Leur connaissance se changea bientôt en une amitié qui devint prompte-

ment une passion absorbante, quoique pure. Elle lui ouvrit les trésors de la poésie ; elle fut la Béatrice qui, développant en lui des trésors d'affection, le guida dans le monde idéal de Shakespeare et de Dante :

Les plus grandes et les plus glorieuses choses, sur terre, Sont souvent Tœuvre d'une faible main.

Ce fut une affection trouvée bien tard et bientôt perdue, car cette dame mourut au printemps de sa vie. Mais son influence ne devait pas s'éteindre ainsi ; son image resta à Auguste Comte comme une vision céleste qui devait éclairer le reste de ses jours. Dans elle, il s'imagina avoir entrevu l'Humanité portée à cette haute perfection qu'il croyait réservée à notre état final ; il Tunit dans ses prières à sa mère et à une servante qui veilla sur lui jusqu'à la fin.

Pour tous ceux qui ont connu Auguste Comte dans ses derniers jours, rien ne peut être plus touchant que tout ce qu'il dit dans la préface de sa Politique positive. Les demi-reproches qu'il s'adresse pour son manque de tendresse (jamais il ne manqua au devoir) envers sa mère, sa vénération pour sa sainte Clotilde, et son respect pour l'ignorance sans lumière de sa servante illettrée, offrent une étude psychologique aussi curieuse que touchante.

Dans le commencement de septembre dernier j'allai encore à Paris ; aussitôt que je me fus assuré un logement dans ce même quartier studieux où je l'avais connu, je me dirigeai vers la demeure de mon vieux maître.

Ce fut par un soir d'automne que j'entrai sous la sombre porte cochère de la maison. Le portier était assis sur le seuil de sa loge, raccommodant de mauvaises chaussures dans la demi-lumière :

« — C'est ici que M. Comte demeure?

— Oui, monsieur, répondit cet homme sans lever les yeux de son ouvrage.

— Il est à la maison ?

— Il a été enterré cet après-midi ».

Je n'ai jamais reçu un coup plus fort et plus inattendu ; son tempérament et ses habitudes de santé semblaient promettre une longue carrière, et la dernière fois que j'avais causé avec lui, il m'avait parlé de l'emploi qu'il réservait à sa vieillesse, quand il ne serait plus capable de travail philosophique ; car il avait rigoureusement déterminé l'époque à laquelle il cesserait ce qu'il considérait comme son apostolat.

Souvenirs personnels d'un Inconnu sur A. Comte (in Tbe Chamber's Journal de Dublin).

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De cet état d'oscillation qui a donné à notre siècle son aspect équivoque et transitionnel, la seule issue possible était la fondation d'une doctrine sociale scientifique qui formât la base d'une convergence graduelle de l'opinion sur les questions humaines. La fondation d'une telle doctrine, voilà l'immortel service que le monde doit à A. Comte...

En 1853 parut l'ouvrage de Karl Knies, intitulé Die Poliiiscfje Œkonomievom Standpunkte der geschichtlichen Méthode.... La seconde édition parut en 1883, Knies y fait cette singulière confession : quand, en 1852, il rédigeait son livre, La Philosophie Positive y dont les 6 volumes avaient paru de 1830 à 1841, était entièrement inconnue de lui.... Et quand Knies examine ultérieurement l'ouvrage de Comte, il fut, nous dit-il, surpris de s'y trouver très devancé en ses conclusions et d'y voir de nombreux « parallélismes ». Comme il avait raison ! tout ce qui a quelque valeur dans sa méthodologie se trouve chez Comte, avec plus d'ampleur, et y est frappé de cette puissante et grave empreinte qui distingue les dii majores de la philosophie...

L'ampleur intellectuelle et philosophique avec laquelle Mill traita des sujets sociaux est, sans contredit, attribuable, dans une large mesure, à l'influence de Comte. Mill lui doit, suivant la juste remarque de M. Bain, de bien plus grandes obligations qu'il n'était, en luimême, disposé à le reconnaître....

Schâffle, qui tant subit l'influence de Comte et d'Herbert Spencer, entreprend, à l'heure actuelle, de rattacher l'Economie à la science sociale.... (in History of Political Economy).

John Kells Ingram, L. L. D.

formcrly Fellow of Trinity Collège, Dublin.

Le Positivisme a pour but de systématiser nos sentiments, nos pensées et finalement nos actes, en vue du bonheur humain ; c'est-àdire qu'il nous apprend à mieux aimer, à mieux penser, pour mieux agir. — II a pour principe l'amour de la Famille, de la Patrie et de l'Humanité ; enfin, rejetant toute idée ou tout principe surnaturel, il a pour base intellectuelle la connaissance de l'ordre universel, c'est-àdire l'ensemble des notions réelles fournies par l'observation et l'expérience appliquées aux sociétés. En un mot, il a pour dogme la science coordonnée. — Son immortel fondateur, A. Comte, n'a pas seulement coordonnée la science en établissant la hiérarchie des notions élémentaires abstraites, allant du simple au composé ; mathématique, mécanique, physique, chimie, biologie, mais encore il l'a complétée en instituant les deux termes de la série encyclopédique ; la sociologie et la morale, c'est-à-dire qu'il a fait pour ces deux sciences suprêmes ce

que Lavoisier a fait pour la chimie ; ce que Bichat et Gall ont fait

pour la biologie, qu'il en a déterminé les méthodes et les lois statiques

et dynamiques.

Dr Albert Jabely,

ancien Membre du Comité positif Occidental.

L'esprit organique qui a présidé à l'installation de notre république

(brésilienne), par la prépondérance de Benjamin Constant, est le secret

de son avènement pacifique. Benjamin Constant a été le premier

homme d'État qui ait appliqué au gouvernement les principes de la

sociologie positive.

SiLVA Jardim,

(l'un des promoteurs de l'avènement de la République au Brésil).

En 1848, Comte écrivit le Discours sur V Ensemble du Positivisme qu'il appréciait à un tel point, qu'il disait après son achèvement : « maintenant je puis mourir; l'essentiel est fait... »

L'état synthétique s'obtient en rapportant toutes les sciences particulières à l'Humanité, au persistant eflfort de qui elles sont dues et qui les a créées pour son utilité. Cette communauté d'origine et de destination permet d'établir entre elles l'unité, autrement impossible à obtenir ; il n'y a plus dès lors qu'une seule science, la science de l'Humanité, et c'est la méthode subjective qui sert à en coordonner les diverses parties ... La méthode subjective, en vertu de sk constante destination sociale, devient spontanément la régulatrice du travail intellectuel, qu'elle dirige, stimule, et, au besoin, réprime, au nom de l'intérêt public qui demande qu'il soit fait le meilleur emploi possible de la plus précieuse de nos forces, la force mentale....

Ch. Jeannolle, ancien Directeur du Positivisme.

Le Positivisme, qui est la doctrine fondée par A. Comte, considère l'incorporation du prolétariat à la société moderne comme la chose la plus fondamentale. Les positivistes pensent que la réforme sociale ne pourra se faire d'une manière sérieuse et définitive que par une rénovation morale et intellectuelle, sans Dieu, ni roi, en développant chez tous les individus la notion du devoir par la culture des sentiments altruistes contre Tégoïsme, au moyen d'une éducation scientifique donnée à toutes les classes et aux deux sexes. J'avoue que je suis un disciple très convaincu de la doctrine positiviste qui proclame la nécessité d'une transformation sociale qui doit viser l'ensemble de la société et non une portion quelconque.

Comme les communistes sincères, le Positivisme proclame le carac-

APERÇUS DIVERS

A. COMTE, P. LAFFITTE, LE POSITIVISME

tère social de toutes les fonctions, celle du modeste et actif prolétaire aussi bien que celle du chef industriel. Tous, ouvriers, entrepreneurs, savants, artistes, philosophes, représentants du pouvoir, tous doivent agir sous l'influence du sentiment social, persuadés qu'ils remplissent une fonction utile : du moins tous ont l'obligation rigoureuse de ne dépenser inutilement ni leurs forces, ni leur intelligence. Les savants, ceux que l'on se plait à appeler les intellectuels, ont le devoir de donner à leurs travaux une destination sociale. Il faut énergiquement blâmer ceux qui, sans responsabilité, sans souci des conséquences, gaspillent leurs facultés, les connaissances que la société leur a permis d'acquérir, en de malsaines productions, dévoyant les opinions de la masse ou corrompant ses sentiments, prétendant ainsi acquérir une réputation d'originalité, alors qu'ils pervertissent les consciences et pervertissent le bon sens populaire....

Malgré tous les obstacles, M. Laffitte a voué, avec une admirable persévérance, son existence entière à l'élévation sociale et morale du prolétariat, organisant avec ses maigres ressources l'enseignement populaire supérieur, affirmant ainsi l'importance qu'attachent les positivistes à une éducation générale mise au service de ceux qui seront appelés à prendre une part toujours plus grande à la direction des affaires humaines.... — Il a consacré toute sa vie à poursuivre, par l'enseignement théorique et par ses conseils pratiques, l'incorporation du prolétariat à la société... Mais au lieu de réaliser cette mesure sociale si décisive par l'abaissement ou la suppression violente de ceux qui se sont élevés à une situation sociale supérieure, le Positivisme entend élever le prolétariat au rang des autres classes par une éducation commune, faisant alors partie intégrante de la société, ou toutes les fonctions, depuis les plus modestes jusqu'aux plus éminentes, auront un même caractère d'utilité sociale (i i janv. 1903).

Auguste Keufer,

Ouvrier typographe, Secrétaire de la Fédération française des Travailleurs du Livre, Vice-Président du Conseil supérieur du Travail.

Le système positiviste, du moins en tant que tendance générale, est actuellement bien plus vivace qu'il n'a jamais été, et il a marqué de sa signature la pensée moderne. Les idées du Positivisme ont pétri et jeté dans un moule nouveau la manière de penser des contemporains, et elles régnent en maîtresses, pour ainsi dire, en dehors du camp catholique, tant de ce côté de l'océan que de l'autre ; elles ont pénétré dans l'enceinte de toutes les sciences ; les belles-lettres même n'ont pu se soustraire entièrement à ce tourbillon.... Quoique catho-

lique, nous apprécions à sa juste valeur les hautes capacités de Comte et nous ne contestons même pas le mérite de son œuvre ; la philosophie tirée des 6 sciences fondamentales..., ainsi que la méthode positive méritent l'attention de tous les penseurs ; nous reconnaissons la profondeur de sa philosophie des sciences et la justesse de sa critique méthodique (in Korunk bôlosekté 1892).

Jules Kozary,

Curé de Nemet-Boly, Hongrie.

En 1868, parut en Pologne, la première exposition du système positiviste, faite par Krupinski. Elle éveilla l'attention et inaugura toute une série d'études, qui se suivirent rapidement, ainsi que les articles polémiques combattant les doctrines religieuses surannées, au nom du Positivisme. Ce dernier devint bientôt un mot d'ordre de tous les éléments progressifs dans leur lutte avec le conservatisme et la routine (1902).

Profr W. M. KozLOWSKi, Directeur de la Revue polonaise Poglad na Siviat.

Il fallait surtout un esprit synthétique, la logique et la science d'A. Comte pour débrouiller à travers l'histoire, l;i loi (ïèvolution des sociétés. La sociologie existe comme science : A. Comte en a posé les bases....

La théorie positive des limites générales de variation propres à Tordre humain a été exposée dès 1857, par A. Comte dans sa Politique. C'est d'après lui que nous avons cherché à apprécier cette question à travers l'histoire, pour prouver que les applications sociales étaient sous la dépendance des lois du progrès et non des mouvements incohérents de l'humanité (in Hygiène privée et sociale).

D"" A. Lacassagne, Professeur à la Faculté de Médecine de Lyon.

Permettez, Messieurs, au Secrétaire du Comité (du monument de P. Laffitte) de terminer par un acte de reconnaissance personnelle. De tous les maîtres qui ont cherché à lui transmettre le patrimoine intellectuel accumulé par les générations, de tous ceux qui ont influé sur sa mentalité, c'est certainement Pierre Laffitte qui a eu l'action prépondérante ! Grâce à P. Laffitte, à l'âge ou l'esprit et le cœur inquiets cherchent leur voie, il a pu s'initier à la doctrine positiviste et y trouver l'équilibre mental, un bien aussi rare que précieux dans notre époque de transition (30 juill. 1905).

Fernand Lataste

ancien Professeur de Zoologie à l'École de Médecine de Santiago du Chili.

APERÇUS DIVERS

A. COMTE, P. LAFFITTE, LE POSITIVISME

En ce qui me concerne, .... c*est une action de ce genre que j'essaierai d'exercer. Essentiellement, elle se ramène à faire connaître quelques-unes des vérités qu'a mises au jour une philosophie (la philosophie positive) au milieu de laquelle nous avons vécu 60 ans sans la regarder : ce qui, pour le confesser tout de suite, me place en hostilité décidée vis-à-vis de presque tous les lettrés de ma génération. Je suis de 1827. Il s'agit, bien entendu, de ceux ayant affiché quelques prétentions à la science, à la capacité théorique, à la philosophie, à l'histoire. Je ne querellerai certes pas V. Hugo de son ignorance des écrits dont je

parle, ni Lamartine, ni Musset Mais ceux qui, principalement

dans la seconde moitié du siècle, se posaient en savants, en théoriciens, en philosophes, en historiens, c'est-à-dire en éducateurs, et qui, par suite, avaient l'obligation d'étudier et d'apprécier toutes les productions intellectuelles de quelque importance; à ceux-là, oui, j'en veux très fortement de leur paresse, de leur dédain, et de leur silence. Ayant reçu, la plupart, dans les écoles de l'État, une suffisante préparation encyclopédique, jouissant des revenants bons du mandarinat, j'ai le droit de leur reprocher, moi qui n'étais pas mandarin, d'avoir trahi envers les humbles... le devoir qui leur incombait. Ils étaient tenus de nous renseigner. Rien ne les obligeait d'adopter cette philosophie ; ils étaient libres de la condamner, mais ils devaient la connaître. En se taisant sur elle ou en n'en parlant qu'en termes qui décèlent une absolue ignorance, c'est un acte de félonie intellectuelle qu'ils ont commis (in Bellerophon, Vaitiqneur de la Chimère de mai 1900).

André Lavertujon, ancien Sénateur, Ancien Secrétaire du Gouvernement de la Défense nationale.

Le style de Comte protège son œuvre contre la vogue. On hésite à renvoyer les gens au texte du grand philosophe. Ce n'est pas qu'il écrive aussi mal qu'on l'a dit. — Sa phrase est, en somme, la grande phrare « organique » d'avant les Provinciales^ celle qui n'exprime jamais une idée sans exprimer en même temps, par des propositions subordonnées, tout ce qui la conditionne, la précise, la restreint, ou l'étend. C'est la période de Descartes ; mais le vocabulaire de Comte est moins bon que celui de l'auteur du Discours de la Méthode. N'importe ! Comte est peut-être V écrivain qui a su mettre habituellement le plus de pensée dans une page... — Comte est un des très rares écrivains qu'il est absolument impossible de résumer sans leur faire tort... ;(in Annal, polit, et littt'r. du 8 sept. 1907).

Jules Lemaitre,

de TAcadéniie française.

On accuse la doctrine positiviste de n'être autre chose qu'une reli-

/' ii>

gion. Oui, elle est une religion dans le sens étymologique du mot, elle

est une religion en tant que cette appellation signifie lien, union, de

religare, relier. Elle substitue à la morale religieuse, la morale humaine.

Elle a pour base l'admirable formule d'A. Comte : « réorganiser sans

Dieu, ni roi » (in Compte-rendu de la séance du 28 déc. 188) du Conseil

municipal de Paris).

Léonce Levraud,

ancien Conseiller Municipal de Paris, Députe.

Par sa philosophie, Comte est un « homme représentatif» de son siècle tout entier. Est-il nécessaire de le prouver ? L'Histoire intellectuelle de ce siècle en témoigne à chaque pas. De tous les systèmes nés en France au xix* siècle, celui-là est le seul qui ait franchi les frontières, et qui ait fortement marqué de son empreinte des penseurs étrangers. La philosophie de Comte fut accueillie d'abord, en Angleterre et en Hollande, avec plus de sympathie qu'en France même. Stuart Mill, Herbert Spencer, George Lewes, George Eliot, nombre de philosophes et d'écrivains anglais s'en sont plus ou moins inspirés.... Aucun philosophe allemand, il est vrai, n'a eu avec Comte les mêmes relations personnelles que Stuart Mill ; mais, en fait, depuis 30 ans, l'esprit positif a gagné de proche en proche dans les universités allemandes.. . . Dans les pays latins des deux hémisphères, l'influence de Comte s'est exercée avec plus de force encore, en Espagne, au Portugal, dans l'Amérique du Sud. Enfin l'Amérique du Nord a aussi ses sociétés positivistes.

En France, la philosophie positive a eu pour « véhicule » principal les oeuvres des deux écrivains qui furent en leur temps les plus aimés du public (Taine et Renan). . . . C'est de Comte que Taine procède, à travers eux (Spinoza, Hegel, Condillac, Stuart Mill, Spencer). Là se trouve l'origine de la plupart de ses idées directrices. Sa conception de l'histoire littéraire, de la critique, de la philosophie de l'art... tout cela dérive principalement d'A. Comte. L'Histoire de la Littérature anglaise est, en un sens, une application de la théorie positive selon laquelle l'évolution des arts et des littératures est régie par des lois nécessaires, qui la font solidaire de celle des mœurs, des institutions et des croyances. — N'est-ce pas de Comte, autant que de Hegel, que Renan a appris à regarder l'histoire comme « la science sacrée de l'Humanité », à attendre d'elle ce que l'on demandait jadis à la théologie, à transformer les anciens dogmes de la Providence et de l'optimisme en la croyance à l'idée positive du progrès, et à concevoir enfin que la vérité et le bien ne sont pas des réalités immuables et immobiles, mais se réalisent peu à peu par l'effort des générations successives ?

APERÇUS DIVERS

Ces deux exemples suffiront peut-être pour montrer le point de diffusion extrême qu'a atteint l'esprit positif.

Cet esprit s'est si intimement mêlé à la pensée générale de notre temps qu'on ne l'y remarque presque plus, comme on ne fait pas attention à l'air qu'on respire. L'histoire, le roman, la poésie même en ont reflété l'influence, et, après l'avoir reçue, ont contribué à la répandre. La sociologie contemporaine est née de Comte ; la psychologie scientifique, dans une certaine mesure, procède aussi de lui, etc . . .

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