CHAPITRE VI
A L'HOTEL DE VILLE. LE DOUBLEMENT DU TIERS. THOURET ET LA PROPAGANDE MUNICIPALE (1787-1789)
Si absorbé que fût Thouret par ses fonctions administratves, 1l devait réserver une partie de son temps à des occupations d’une autre nature. Par une coïncidence heureuse, quelques semaines avant sa nomination à l’Assemblée provinciale, la ci de Rouen se l’attachait en qualité d’avocat-pensionnaire'.-Il sut faire de cette place, en apparence subalterne, un excellent poste d'observation et, au moment propice, un poste de combat.
L'hôtel de ville de Rouen était alors un corps oligarchique d’une structure assez compliquée. Il comprenait deux organes essentiels : 1°le bureau d'administration composé du maire ?, de six échevins et du procureur du Roi; 2° une Assemblée générale qui, outre les précédents, comprenait l’avocat général au Parlement, un avocat du Roi au bailliage, un procureur du Roi au bailliage, un lieute- ‘ nant de police, quatre anciens maires, vingt-huit anciens
1.-Les avocats-pensionnaires sont déjà nommés dans la charte de Philippe le Long relative à la commune de Rouen (février 1321). Leur nombre décrut peu à peu, de cinq à un. (Cf. Le Parquier. Contribulion à RUE de Rouen, 1895, p. 13,15.)
2. L'Assemblée générale, renforcée de seize notables élus par les bourgeois des quatre quartiers, désignait trois sujets entre lesquels le Roi choisissait. Le maire était pris par voie de roulement dans le corps de la noblesse, dans les cours souveraines, dans le corps des marchands. En juillet 4785 fut éla Duperré du Veneur, chevalier, seigneur de Saint-Léonard de Beaumont, conseiller du Roi, maître ordinaire en sa Cour des comptes, aides et finances ; en juillet 1788 (installé le 11 octobre), messire Charles-Guillaume-Léonor du Bosc, comte de Radepont; chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien capitaine de cavalerie, seigneur et patron dela Chapelle-Becquet, etc.
échevins sortis d'exercice, l’avocat-conseil et les quatre quarteniers de la ville. Cette assemblée elle-même s’augmentait, pour les « affaires majeures », par adjonction de conseillers au Parlement, de maîtres des comptes, de chanoines-députés du chapitre, de députés des notables. On lappelait alors l’Assemblée de la cité. Thouret est mentionné pour la première fois comme. présent à la séance du 22 juin 1787'. Il ne semble pas d’ailleurs qu'il ait eu à plaider pour la ville depuis sa nomination. Son rôle se borna sans doute à l’assister de ses conseils et à signer au bas des registres. Mais c'était beaucoup pour lui que d’appartenir à un titre quelconque au corps de ville. Ses fonctions, qui le mettaient en rapport avec les principaux personnages de la bourgoisie et indirectement avec les syndics des corporations, lui convenaient merveilleusement, pour surveiller les mouvements de l’opinion publique, en attendant qu'il lui fût donné de la diriger.
L'occasion qu’il souhaitait se présenta bientôt. Au cours de l’an 1788, année d’extrême fermentation, où la lutte du ministère contre les Parlements surexcitait les esprits, à Rouen comme ailleurs, deux questions réveillèrent la vie. politique dans les corps municipaux depuis si longtemps assoupis. La première était d'intérêt régional : les États provinciaux seront-ils rétablis en Normandie? La deuxième était d'intérêt national: quelle sera la représentation du Tiers aux États-généraux ? Sur ces deux points, la municipalité de Rouen ne se borna pas à émettre des vœux; elle s’efforça d'entraîner l’adhésion d’autres villes en prenant l'initiative d’un vaste pétitionnement. Il nous reste à chercher quelle fut, dans cette double propagande, la part prise par Thouret.