Assemblée ue Vizille, 21 juillet 1888. Lb
États dont le pouvoir l’avait privée. On vit avec surprise le gouvernement annoncer la nécessité de rétablir les États provinciaux « dans quelques provinces où ils étaient suspendus !».
Successivement, d’autres arrêts du Conseil donnaient satisfaction au Dauphiné, à la Provence, au Hainaut, à la Franche-Comté. On était donc fondé à croire, par les termes mêmes de l'arrêt du 8 août ? : 1° que la convocation des États provinciaux précéderait celle des États généraux fixée au 1% mai 1789 ; 2° que les députés aux États provinciaux s’occuperaient des élections aux États généraux.
Le Parlement de Rouen était alors en état de « vacances indéfinies ». À peine restauré (novembre 1788), il s’empressait d'écrire au Roi pour lui demander le rétablissement des États de la province de Normandie, demande qu’une députation devait aller porter «aux pieds du trône * ». Plusieurs passages de cette lettre sont significatifs. Après avoir invoqué la fameuse charte normande, il ajoute: « La province cherche en vain ses représentants dans les trois assemblées qui la divisent. Inconstitutionnelles dans leurs principes, elles n’ont point répondu par leurs effets à l’attente publique. Lieur mépris de la législation a excité de toutes parts les plus justes plaintes. Leur organisation trop compliquée présente ‘une foule de règlements difficiles à concilieravec l’état actuel des choses et des personnes, etc ».
En s'exprimant ainsi, le Parlement restait conséquent avec lui-même ; il pensait que l'arrêt qui confirmait ses espérances allait bientôt lui fournir une éclatante revanche ; la
4. Arrél Le Conseil d'État du 8 août, fixant au 1er mai la tenue es Élats généraux. (Bibl. nat., F 3444, Fa 199, in-4°.)
2. « Sa Majesté ne pouvait choisir une époque plus rapprochée puisque, avant et pour cetle convocation, il était nécessaire d’assembler les Etats provinciaux dans les provinces où ils existent, de les rétablir dans quelques provinces où ils étaient suspendus. »
3. Lettre du Parlement de Normandie au Roi pour demander les anciens
Etats de la province. Lb 39/793, et Lettres du parlement à Necker pour demander une audience du-Roi, # décembre. (Archives. nat., Ba 76.)
renaissance des États provinciaux serait la mort de l’Assemblée provinciale.
L'hôtel de ville n’avait pas attendu l’action parlementaire pour entrer en mouvement, Dès le 5 septembre 1788, il prenait un arrêté portant que « MM. Le Vavasseur et Chapais, anciens conseillers échevins, seraient nommés conjointement avec messieurs du bureau et M. Thouret, avocat au conseil de la ville, pour examiner : 1° comment les États provinciaux étaient composés... ; 2% s’il était utile à la province d’en demander le rétablissement sous la même forme où ils existaient anciennement ou sous une autre forme ; 3° enfin, dans le cas où on les jugerait nécessaires, quelles voies il faudrait prendre pour en demander le rétablissement ». |
Le résultat de ces recherches fut la lettre du 30 septembre *, signée de quatre-échevins, lettre où nous trouvons déjà les arguments parlementaires, mais dans un style plus adouci. La Normandie, disent-ils, a le droit de réclamer ses anciens États, en vertu de la Charte de 1315 : « En vain se flatterait-on de nous présenter l’image de ces anciens États dans l'institution nouvelle des Assemblées provinciales. Nous aimons, Sire, à honorer dans tous les membres qui les composent, et le choix de votre Majesté et leur mérite personnel... Mais leur création même les prive des avantages inhérents à la qualité de nos représentants. Il n’appartient, Sire, qu'aux trois ordres de notre province, réunis suivant les anciens usages et les formes accoutumées, de méditer ensemble et de former le vœu général, d'étudier nos besoins, de calculer nos facultés, de déterminer et consentir la nature et l'étendue de nos sacrifices ». La lettre
À. Archives municipales de Rouen. Registre des délibérations : 5 septembre. Il existe aux Archives nationales quatre gros cahiers intitulés : Copie des délibérations prises en l'hôtel de ville de Rouen pour l'élection des députés aux Etats particuliers de la province de Normandie (Be 58, liasse 144).
2. Lettre envoyée le 2 octobre. (Archives municipales, n° 278.) Le texte imprimé est dans Hippeau V, 432.
fut portée à Paris, MM. Le Vavasseur et Chapais virent le gouverneur à Meudon et dînèrent même chez des ministres. C’est au cours d’une de ces visites qu’un personnage influent, M. Desgardes", leur conseilla, pour le succès de leur cause, d'envoyer leur supplique aux villes de la province et de solliciter leur adhésion. On l’écouta : des circulaires furent adressées de Rouen aux villes de la Normandie (21 au 26 octobre). Celles-ci s’empressèrent de joindre leur vœu à celui de Rouen*?. Plusieurs assemblées de départements se prononcèrent dans le même sens. Le 29 octobre, les deux députés dinaientchez Necker ; ils écrivaient à Rouen: « Le rétablissement de nos États nous paraît certain. vos lettres aux différentes villes de la province ont eu l'effet que nous en attendions *. »
On peut donc affirmer qu'il existait en Normandie, vers la fin de 1788, un très fort courant d'opinion en faveur de la résurrection des États provinciaux, mais l'unanimité n’est pas complète. Il est même facile de distinguer deux partis. Les cours de justice et les nobles veulent que les États soient convoqués suivant les anciennes formes, c’est-à-dire avec les trois ordres formant trois chambres séparées : c’est le parti de la tradition, le parti vieux-normand. Les hommes de progrès, au contraire, acceptent les États provinciaux, mais rajeunis, avec une organisation calquée sur celle des Assemblées provinciales (c’est-à-dire avec le doublement du tiers) ou même sur celle du Dauphiné *. Dieppe, Saint-Lô,
1. Premier commis au contrôle général : il s'occupait spécialement des Assemblées provinciales. Il est piquant de constater par ce détail que l’initiative de Rouen était bien vue « en haut lieu».
2. Pour toutes ces démarches et la correspondance avec les villes, consulter Archives municipales, 228 (2). Plusieurs villes avaient déjà envoyé des pétitions séparées : Lisieux (7 octobre), Avranches (15 octobre), Granville (17 octobre), Alençon (20 octobre), Caen (22 octobre). Hippeau, V, 435-
3. La Correspondance secrète écrivait, un peu trop tôt, à la date du 31 octobre : « La Normandie a obtenu des Etats et s’en réjouit comme d’un triomphe remporté sur le despotisme. » (IT, 300.)
4. Arrét du Conseil du 22 octobre 1788 portant règlement pour la nou-
Carentan ne cachent même pas leurs sympathies pour ces Assemblées provinciales si décriées par le’ Parlement‘.
. Puisque les États provinciaux sont réclamés par l'opinion publique, c’est aux États généraux que revient le soin de les établir sur un plan uniforme, non pour la Normandie seule, mais pour la France entière.
Cette divergence de vues s’accusera nettement dans les cahiers de 1789. Ceux des privilégiés inscrivent la charte normande en tête de leurs revendications. Dans ceux du tiers état des villes et des bailliages, les États provinciaux sont redemandés, mais très souvent avec le doublement du tiers et le vote par tête. Pour Thouret, indifférent au fondaux fameux droits historiques de la province, puisqu'ils ne profiteraient qu'aux privilégiés, ses préférences vont à un régime d'administration locale uniforme ; mais il doit tenir compte de l’engouement de ses compatriotes pour les États provinciaux : de là, la rédaction assez confuse, voire -même contradictoire, que présente le chapitre des États provinciaux dans le cahier de la ville de Rouen. C’est plus tard seulement qu'il lui sera permis d'exprimer librement sa manière de voir, dans l'Analyse de la déclaration des droits. Quant à la Normandie, elle devait attendre indéfiniment l'exécution de la promesse royale. Les ministres faisaient savoir qu’il failait d’abord attendre la fin de l’Assemblée des notables; puis ce fut la grande affaire des États généraux qui absorba toute leur attention. [Il ne dépendit pas du duc d’'Harcourt que sa province n’eût gain de cause ; car il plaida ses intérêts avec une insistance digne d’un meilleur sort. Mais les États provinciaux n'étaient pas
velle forme des États de la province de Dauphiné : 144 députés, dont 24 du - clergé, 48 de la noblesse, 72 du tiers état. (Arch. nat., AD + 1086.)
4. Archives: municipales de Rouen, 228 (2). Dieppe écrit : « Nous avons pensé qu’en demandant le rétablissement puret simple de ces Etats, c’élait renoncer aux Assemblées provinciales dont on ne peut'se dissimuler que les occupations soient très utiles et ne puissent encore le devenir davantage. » à ;
encore rétablis au moment des élections générales ; ils ne devaient l'être jamais !
IL. Les États généraux. — Bien autrement importante était aux yeux de Thouret la question de savoir dans quelle proportion le tiers état serait représenté aux futurs États généraux. Il s'agissait là, non des intérêts d’une province, mais du salut du pays tout entier. Or, par une démarche extraordinaire, le premier ministre (c'était alors Loménie de Brienne) venait solliciter les avis des assemblées, et même des simples particuliers ?
Il est assez remarquable qu'il se soit adressé tout d’abord aux assemblées de département. De pareilles assemblées, où le tiers état comptait la moitié des voix, devaient évidemment souhaiter que les futurs États généraux fussent composés suivant la même proportion *, Nous possédons précisément le questionnaire très détaillé adressé au bureau de Rouen par la Commission intermédiaire et les réponses de ce dernier :
« 4° Y a-t-il des lois positives qui prescrivent que l’élection des députés soit faite, et que l'assemblée des États généraux soit composée d’une manière tellement précise et fixe qu’elle soit exclusive de toute autre ?
« 2° S'il n’y a pas de lois positives, ni de statuts nationaux convenus sur la forme des États généraux, l’usage… fait-il une loi obligatoire et absolue ? Dans chaque État, ce qu'exige le plus grand bien de la nation entière n'est-il
. Plusieurs lettres, conservées aux Arch. nat. (Ba 76), témoignent du at que déploya le duc et aussi de l'indifférence courtoise du gouvernement qui opposa à ses plans des moyens dilatoires.
2, Arrét du Conseil. d'État concernant la convocation des États généraux du royaume, 5 juillet 1788. (Arch. nat., L 261, transcritdans Isambert, XX VIII. 601.) |
3. D’après Soulavie, Brienne aurait souhaité le doublement du tiers et le vote par tête. Il aurait consulté non les notables, mais les Assemblées provinciales qui auraient donné un avis conforme. Il aurait créé successivement des Etats provinciaux sur le plan des Assemblées provinciales. Ces Etats auraient nommé leurs députés, ce qui eût supprimé les élections par bailliages. (Mémoires historiques et politiques, N1, 236.)