‹ La vie et l'œuvre d'un constituantChapitre 221 sur 234 · Réimpression du Moniteur XX · texte numérisé non relu

Réimpression du Moniteur XX

4. Ibid., p. 163. (Compte rendu de la séance du 16 germinal: aux Jaco:

bins.)

des prisons, coûta la vie à Simond et à Dillon. En supposant même qu'il fût véritable, on observera que, d’après la dénonciation même de La Flotte, Thouret est simplement désigné comme Fun-de ceux que Dillon se proposait d’entraîner. Un homme de son caractère ne se serait pas jeté à la légère dans une aventure qui comportait tank de: risques. Le royaliste Beaulieu, qui fut aussi détenu au Luxembourg, prétend: que Dillon était incapable de diriger un mouvement, vu son état d'ébriété habituelle: Quant à Thouret, c'était, selon lui, « un peureux qui mettait tout son espoir en. Robespierre ; 1l soutenait que: bientôt ce tyran nous mettrait en liberté! ». Un: autre détenu, Baïlleul.. reconnaît, ilest vrai, que Thouret, malgré sa prudence bien connue, commit des indiserétions. : « Il se plaisait à indiquer dans la conversation les. institutions qu'il eroyait les plus propres à fonder la République. Ses idées. élaient aussi sages que profondes ; elles sont, em quelque: sorte, réalisées aujourd'hui, [semblait avoir une grande-prédilection pour ce gouvernement ; on voyait que le mot république flattait ses oreilles. » Mais il ne s’en tenait pas là. « I indiquait, mais avec plus de réserve, par quels moyens on pourrait renverser la tyrannie. H croyait Danton moins atroce que Robespierre?. I fit part à un de ses camarades de prison du parti qu'aurait dû prendre, selon lui, Danton, lorsqu'il fut attaqué, par Robespierre *.… «Ge prisonnier S'est assuré qu'il n'était pas le seul à qui Thouret avait fait cette confidence. On peut

À. Essais historiques (an XI, 4803, p. 287-988). Cf. du même auteur l’artiele Thouret dans la Biographie Michaud! (4826) : « On le: fit enférmer dans la prison du Luxembourg, où l'auteur de cet article l'a vu faisant l'éloge de Robespierre et disant aux autres prisonniers: que Maximilien les: ferait mettre en liberté: »

2: Est-il besoin dé faire ressortir là contradiction qui existe entre ce témoignage et’ celui de Beaulieu ?

3. Le moyen imaginé par Thouret : des: coups de: pistolet: tirés là nuit sous: les: fenêtres: de: Danton, dénote chez ce: soi-disant conspirateur une certaine naïveté. |

juger, qu'en pareil cas, il n’en faut pas davantage. Beaucoup de citoyens ont été conduits à Féchafaud qui n’en ont pas tant dit®: »

Done, là eulpabilité de Fhouret se réduit à quelques propos sans conséquence. On se garda bien, d’ailleurs, de le confronter avec Dillon, lorsque ce dernier fut jugé. La Flotte répéta ses dénonciations. Le président posa cette question : « Dillon, n’avez-vous point confié à Thouret vos plans-de contre-révolution et surtout vos intelligences avec lu veuve Capet ?

« Réponse : Je n'ai parlé à Thouret d’aucun genre de conspiration? »

Dillon montasur l’échafaud le 24 germinal (43'avril £79%).

Le tour de Thouret était venu. Le 2 floréal, amené du Luxembourg au Palais, il subit un court interrogatoire de-

* vantMaire l’undes juges, en présencedel’accusateur publie.

« Demande : S'il n’a pas conspiré contre la souveraineté du peuple en entretenant des correspondances avee les ennemis de l’intérieur ou de Fextérieur de la République,

et particulièreinent contre la souveraineté et l’indépendance de la République. |

« Réponse : Qu'il n’a jamais conspiré contre la République, et que son premier désir est que la Révolution démocratique s'achève.

: « Demande : S'il a un défenseur.

« Réponse : Que non. En conséquence, nous lui avons nommé d'office le citoyen Chauveau. Lecture faite à persisté-eta signé avec nous, l’aceusateur publicet le greffier.

« Signé : Mare, Taourer, A.Q. Fououier, Du- -MANGET ?. »

4. Bailleul, Almanach des bizarreries humaines, ou recueil d’anecdotes sur la Révolution, an W (1796), édition Aulard 36-87. 9. Bulletin du Tribunal criminel. n° 30.

3. Arch. nat. W 351 (713). Le citoyen Chauveau est le même que Chauveau- . Lagarde, le défenseur de‘Marie-Antoinette.

Fouquier-Tinville était suffisamment éclairé. Hrédigeait contre Thouret et trois de ses collègues à la Constituante un vigoureux acte d'accusation. Le tribunal, faisant droit à sa requête, ordonnait-d'écrouer les prisonniers à la Conciergerie ‘.

Le 3 floréal, à dix heures du matin, Thouret était amené à la barre du tribunal révolutionnaire, dans cette même salle où il présidait naguère le Tribunal de Cassation, et devenue « salle de la Liberté ». Avec lui comparaissaient Duval d'Éprémesnil, Le Chapelier, François Hell, ex-constituants, Lamoignon de Malesherbes, l'ancien ministre de Louis XVI, âgé .de soixante-douze ans, sa fille, M*° Le Peletier Rosambo. sa petite-ille, la marquise de Châteaubriand et son mari *, la princesse Lubomirska, Polonaise, la duchesse de Gramont, la vicomtesse de Pontville. A cette liste choisie il faut ajouter un receveur de rentes, Pierre Parmentier, transformé à laudience même de témoin en accusé.

Le greffier lut l'acte d'accusation. Thouret et ses coaccusés étaient prévenus « d’avoir conspiré contre le peuple français, et de complots avec le dernier tyran pour massacrer les citoyens et provoquer la guerre civile en les armant les uns contre les autres. » L’accusateur détermi-

nait ensuite la culpabilité de chacun : « Le Chapelier ne

parut à l’Assemblée constituante avec Thouret embrasser la cause du peuple contre le despotisme que pour ensuite le trahir lâchement et vendre ses intérêts au despote et à ses infâmes ministres. » Tous deux avaient voulu détruire, après le retour du parjure Capet, la société des Jacobins pour fonder celle des Feuillants « composée de tous les partisans de la tyrannie, de tous les ennemis du peuple ». Autre grief. « C’est Le Chapelier qui avec Thouret et les autres traîtres soudoyés par la liste civile, est un des

A. Ibid.

2, C'était le frère aîné de Chateaubriand.

gen de à der Sr din dm on es fie à

principaux réviseurs de cette constitution prétendue qui devait rendre le despotisme plus puissant que jamais et remettre le peuple dans des fers qu'il n'aurait jamais pu briser. Enfin, cette constitution acceptée, Le Chapelier et Thouret avec le conspirateur Dandré deviennent les ministres secrets, les conseillers intimes du tyran et de son comité autrichien... » — « lis avaient encore dirigé cette intrigue diplomatique concertée avec les tyrans de Vienne et de Berlin pour anéantir la souveraineté du peuple, la liberté et l'égalité. Enfin Thouret, en : particulier « qui ne fut continué président de l’Assemblée constituante Jusqu'à sa clôture que pour récompenser les services qu'il avait rendus au despote lors du travail de la revision’, qui ne s'est montré que comme l’esclave de la tyrannie et du despotisme, paraît encore avoir conspiré contre la République jusque dans la maison d'arrêt où il était détenu, et devient le complice de Dillon et de Simond, ex-député à la Convention, déjà frappés du glaive de la loi. »

On demanda à chacun des accusés s'ils avaient quelque chose à répondre. « Thouret interpellé sur la manière dont il s’était comporté dans l’Assemblée constituante a prétendu n’avoir rien à se reprocher ?. » Le président du tribunal lui aurait adressé cette étrange question : « N’estce pas toi qui remuais la semelle à côté de Louis Capet, lorsque ce dernier-vint accepter la Constitution de 1791 sous

A. Le jugement du 3 floréal (W, 351, 713) reproduit par le Bulletin du Tribunal révolutionnaire (nos 46 et 47), intercale ici ces mots : « Thouret qui lors du jugement de ce despote demanda à le défendre. » Nous n'avons pas trouvé le nom de Thouret dans la liste des personnes qui demandèrent à défendre Louis XVI (Arch. nat. C 243). Ilse serait opposé à l'envoi d’une députation à la Convention pour la féliciter de la condamnation de Louis XVI. Mouard lui prête ce dilemme : ou l’action est bonne. ou elle est mauvaise. Si elle est bonne, elle porte avec elle sa récompense, et .elle n’a pas besoin d’être publiée, elle est assez connue ; si elle est mauvaise, il ne faut pas nous charger du blâme de la postérité. (Eloge historique de Thourel, p- 21.) « 2

2, Bullelin du Un révolutionnaire, n° 47.

ta présidence ?‘ » Voici, d’après Mouard, quelle fut son attitude. « On lui fait quelques interrogats ; il les pulvérise, il y répond, non seulement de manière à ne pas laisser de réplique, mais de manière à faire rougir linterrogant ; aussi lui en fit-on peu. Il mettait une telle dignité dans ses réponses, dans sa contenance ; il paraissait tellement supérieur à tout ce qui composait le tribunal qu'il avait plutôt l’air, je le tiens de son défenseur, le célèbre Chauveau-Lagarde, qui m’a autorisé à le publier, il avait plutôt l'air de présider l'Assemblée que d’être l'accusé *, »

Le substitut prit ensuite la parole et la donna aux défenseurs. Chauveau-Lagarde parla pendant plus de trois quarts d'heure pour son client. Le président * fit un résumé de l'affaire, puis rédigea une série de questions de fait qu'il remit aux jurés. Ceux-ci se retirèrent ; leur verdict était affirmatif sur tous les points. A leur rentrée, le substitut de l’'accusateur public‘ prit ses conclusions et demanda aux accusés s’ils avaient à redire sur lapplication de la loi. Personne ne répondit : le tribunal opina à haute voix. Le président prononça le jugement. Thouret et les autres accusés étaient convaincus d’être les auteurs ou complices des complots qui ont existé depuis 1789 contre la sûreté ou la souveraineté du peuple. En conséquence, ils étaient condamnés à la peine de mort et à la confiscation de leurs biens.

Il ne restait plus qu’à exécuter la sentence. Remis à lexécuteur des jugements criminels et à la gendarmerie, Thouret, à cinq heures du soir, monta sur l’échafaud. Le

1, Biographie nouvelle des Contemporains, art. Thouret. 2. Mouard, p. 21-22.

3. René-François Dumas, vice-président. Il était assisté de Ch. Hamy et de François-Joseph Denizot, juges.

Page 1