CHAPITRE III
Le nouveau Conseil supérieur venait de se constituer, non sans difficultés. Comparé à l’ancienne Cour, il manquait de prestige avec ses quatorze conseillers, son premier président qui, exemple curieux de la confusion des pouvoirs, n’était autre que l’intendant lui-même, Thiroux de Crosne. La popularité allait aux magistrats exilés dans leursterres. Quant aux nouveaux venus, l’opinion publique leur était franchement hostile. On les raillait dans des pamphlets plus méchants que spirituels’, et les corps constitués leur prodiguaient les avanies. Le barreau, plutôt que d'entrer en rapports avec eux, se condamnait au silence. Seuls quelques avocats, bravant la réprobation de leur ordre, acceptèrent de plaider devant un tribunal mis à l'index”, On les flétrissait du nom d'avocats « déshonorés ». 9
Or, en février 1772, leur petite troupe s’augmenta d’une nouvelle recrue. C'était Thouret, venu, comme nous l'avons vu *, de Pont-l'Évèque pour plaider la cause d’un. de ses clients. Il réussit très vite. Libre de toute attache
4. Voir par exemple les Étrennes supérieures, Lb 38/1271, et le Supplément aux Étrennes supérieures, Lb 38/1272.
. Voir la Leltre des habilants de Rouen au corps des avocats restés fidèles Pr lois el à la province (Lb 38/1288), suivie du « détail de la conduite tenue depuis la Saint-Martin 1774 par les avocats du Conseil Supérieur et par le corps dont ils se sont détachés.
3. Voir plus haut. C’est le 28 février 1772 que Thouret fut présenté au. serment par Me Jamet. On verra bientôt pourquoi il ne fut inscrit sur la matricule qu’en 1775, après le retour du Parlement. (Registres secrets du Conseil supérieur, Arch. dépärt. Seine-Inférieure.)
avec l’ancien Parlement, indifférent à la jalousie de ses confrères, il se vit d'autant plus recherché que les défenseurs étaient plus rares et il y gagna, outre la réputation, cel accessoire qu'on est convenu d'appeler « le tribut spontané de la reconnaissance des clients ». En même temps, il se conciliait la bienveillance de son président, M. de Crosne, qui, redevenu simple intendant, resta son protecteur ‘. |
On pourrait, à la rigueur, récuser le témoignage de Mouard ? qui prétend que la première plaidoirie de Thouret le mit à la tête du barreau de Rouen. Or, un anonyme, malveillant, nous renseigne ainsi sur ses débuts : « Dans la suite, un avocat de Pont-l'Évêque, le plus occupé de son siège, est venu pêcher avec les autres à l’eau trouble, et c'est celui qui tourne à son gré les dix-sept têtes du Conseil supérieur. Est-ce un orateur, un homme pathétique qui ait de l’âme, du feu, le raisonnement nerveux et profond? Rien moins que tout cela; il a de la méthode et de la facilité : du reste sophiste, peu sûr de ses principes, et mieux pourvu de vanité que de judiciaire *. » Le compliment manque de grâce, mais l’aveu, pour être forcé, n’en est que plus significatif.
Ces heureux et brillants succès faillirent bientôt être arrêtés par un événement imprévu. Louis XVI, à peine monté sur le trône, rétablissait par un acte de faiblesse les Parlements que son aïeul avait détruits par un coup de force. Celui de Rouen, comme réveillé d’un long sommeil, reprit ses fonctions le jour de la Saint-Martin (12 novembre 1774). Sa rentrée fut un triomphe. La foule applau-
1. C'est ce qu’atteste une curieuse lettre de remerciements adressée par Thouret à M. de Crosne, le 14 avril 1779 : « Monsieur, les termes me manquent pour vous exprimer l'étendue de ma reconnaissance pour toutes les bontés dont vous ne cessez de m’honorer, moi et les miens, etc. » Archives Seine-[nférieure, C 1078.
2. Mouard, p. 5. 4 3. Délail de la conduile tenue depuis la Saint-Martin, etc. Lb 38/1288.
dissait les magistrats qui avaient payé de l'exil leur fidélité « aux lois et à la province ». Le duc d'Harcourt, qui avait porté naguère les lettres de cachet, présida l'installation du Parlement, et un somptueux banquet termina cette belle journée. 11 ne manquait à cette fête que le premier : président, Hue de Miromesnil ; il était devenu garde des Sceaux .
Désormais la grève de l’ancien barreau n’avait plus de raison d’être. Mais de quel œil les avocats demeurés fidèles à la bonne cause allaient-ils regarder les confrères qui s'étaient séparés d’eux durant les jours d'épreuves ? Leur défection méritait un châtiment exemplaire : on le leur fit bien voir. Les transfuges, au nombre de 26, furent rayés du tableau. Sur l'intervention du garde des Sceaux, le collège consentit à examiner les requêtes présentées par les coupables. Thouret, l’un des moins compromis, en fut quitte pour une peine légère, comme nous l’apprend ce passage d’une lettre de l'avocat Le Maître à Camus * : « Un sixième, nommé Thouret, avait suivi le Conseil supérieur et montré une grande âpreté au gain ; il avait indécemment parlé des avocats non rentrés. Il a été condamné à une vive mercuriale en plein collège et à l'interdiction d’assemblées pendant six mois. » On l'obligea même, lui qui plaidait à Rouen depuis trois ans, à se faire recevoir avocat par le Parlement*.
Sa tache originelle ainsi effacée, Thouret fut enfin admis. à figurer sur la matricule ou tableau des avocats. Il n’en fut pas de même pour deux de ses confrères, Roger père et fils, qui, « pour avoir absolument manqué aux principes
1. Armand-Thomas Hue de Miromesnil, premier président au Parlement de Normandie en 1757, garde des sceaux en 1774. Sa correspondance, inté-
ressante pour cette période de l’histoire du Parlement, à été publiée par Le Verdier (5 volumes, 1899-1903. Lb38/1797.)
2. Félix. Les avocats de Rouen en 1174, Bulletin de la Société d'histoire de Normandie 1880. Le Maître avait été arrèté avec deux de ses confrères (Floquet, VIT, 36-40).