CHAPITRE PREMIER
ITALIENS ET FLAMANDS
Sommaire : La Renaissance en Flandre. — Bruxelles et Anvers, — Les tapisseries. — Les carions de Rapliaël. — Les artistes Flamands en Italie. — Michel Coxie ; Bernard van Orley , Jean Schoorel ; Jean Mabuze ; Jean de Straet, dit Stradano, etc. — Rapports multipliés de l'Italie et de la Flandre au xvi° siècle
ous la domination de la maison de Bourgogne, la Flandre, au xv' siècle, avait déjà produit de grands artistes : Jean Memling, qui semble se rattacher au moyen âge, et les frères Van Eyck, ces précurseurs d'un art nouveau. L'opulente cité de Bruges avait vu s'élever dans son sein deux écoles de peinti-es, d'inégale valeur, et qui ne sauraient être confondues.
Au XVI' siècle, sous les princes de la maison d'Autriche, héritière des ducs de Bourgogne, le mouvement ne s'arrêta pas; mais il prit, sous l'influence de la Penaissancc italienne, une direction nouvelle, et les centres d'action se trouvèrent déplaces.
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Marguerite, gouvernante des Pays-Bas au nom de son neveu Charles-Quint, avait fixé sa résidence à Malines ; après elle, la sœur du grand empereur, Marie de Hongrie, transporta à Bruxelles le siège du gouvernement. Cette dernière ville demeura dès lors la capitale politique des Pays-Bas autrichiens.
Pendant ce temps Bruges, par ses continuelles agitations, avait déconcerté !e commerce, qui, pour se développer Hbrement, a besoin de calme et de sécurité. Anvers, beaucoup mieux situéej avait profité des fautes de sa turbulente voisine et hérité de sa prospérité.
C'est à Bruxelles, c'est à Anvers qu'il convient de se placer, si l'on veut apprécier les progrès de l'art flamand au xvi' siècle.
L'une des industries' les plus renommées de la vieille Flandre était l'art de tisser les tapisseries à j-jnaiges. Bruxelles y excellait : « Surtout est admirable, dit Louis Guichardin', et de très grand prouffît le mestier des tapissiers, qui tissent, dressent et ourdissent des pièces de haute lisse de soie, d'or et d'argent, avec grands frais, et avec une industrie tirant les hommes en admiration et en estonncment. » Ces tapisseries portaient le nom générique d'ai-a^'^i'.
Si Bruxelles était l'atelier, Anvers était l'entrepôt de cette précieuse marchandise. Anvers, qui des 1503 était devenue la première pLace de commerce de l'Europe, avait le privilège d'orner tous les palais des souverains et des princes de ces célèbres tapisseries. D.ans cette cité « où toutes marchandises foisonnoient, ains encores surabondoient (Guich., p. 84) »; où plus de mille marchands
1. Descripiion âe tons les Pays-Bas^ autrement nppdci la Germanie inférieure ou Basse-Allemagne, par Mcssire Loys Guicciardin, genliUiommc Florentin, traduit de l'italien en langue françoise par F. de Belleforest. I vol. pet. in-fol. Cartes et plans", Amsterodami, 1625. .Même ouvrage, édition elzévir ; Bclo-lçœ sive infcrioris Germanice deseriptio, auclore Ludovico Giiicciardino, nohili Florcntino, i vol. in-iS, Amsterdam.
2. Cette industrie paraîtrait avoir pris naissance à Arras, et y avoir prospéré dès le xiv" siècle (Voy. les détails donnés par M. Arthur Dinaux. Nouvelle série des Archives historiques et littéraires du Nord de la Iraiicc, juin 1841, t. ///, p. y et suiv.). Aujourd'hui encore, les Italiens donnent le nom d'ara^^^i aux tapisseries à personnages.
Toutefois, M, Foucques fait cette remarque : « Le mot ara{^i s'écrit avec un seul r ; or la prononciation italienne est toujours d'accord avec l'orthographe étrangère; il croit donc que le mot ara^^i vient de rasscs panni qui vulgo rasi dicuntur (d'après Louis Guichardin, édition elzévir, p. 235), nom donné dans les Pays- Bas à ces belles étoffes. Ce qui est certain, c'est que cette industrie avait disparu a Arras à l'époque où Guichardin écrivait, car il n'en fait aucune mention, lui si exact dans l'énumération des branches de commerce de chaque ville.
De plus, vers le milieu du xvi' siècle, Florence, sous ce rapport, avait cessé d'être tributaire de la Flandre. En 1545, Cosme 1" appelait auprès de lui Jean Roos, Flamand, auquel il accordait plusieurs prhilûges. Les cartons de ses tapisseries furent exécutés par les plus célèbres artistes d'alors : le Stradano, qui était de Bruges, le Pontormo, Salviati, Vasari, les Allori. Sous Cosme II, on fit venir des Pays-Bas les ouvriers les plus habiles, qui furent placés sous la direction de Picaër Faver ou Faber. C'est alors sans doute qu'une rue de Florence, rue transversale située entre la via Largn et la via San-Gallo, prit le nom de Stnida degli Ara^iicri.
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étrangers avaient fixé leur résidence, s'éuilaient pour l;i vente aux yeux des acheteurs les tapisseries confectionnées à Bruxelles. Là existait un vaste local, Le Pand, halle aux tapisseries, « avec tant de belles inventions et merveilleux ouvrages, que l'on y étale et qu'on y vend (Guich., p. 84). » Un nombre considérable de ces marchandises s'expédiait en Italie, à Rome, à Venise, à Gênes, à Milan, à Mantoue, à Florence, à Bologne, à Ancône ; Naplcs et la Sicile en recevaient annuellement pour plus d'un miUion d'écus d"or (id., p. ^22).
Toutefois, les Itahens reprochaient aux Flamands de manquer dans leur composition d'élégance et de dignité ; de donner à leurs personnages une raideur disgracieuse, de ne pas observer Fart des proportions ; d'être enfin des dessinateurs médiocres. Aussi, lorsque Léon X résolut de décorer de tapisseries le palais du Vatican, il envoya en Flandre des modèles dune correction irréprochable; ils étaient de Raphaël'. C'est d'après ces immortels cartons, dont on connaît la destinée', que furent exécutés, à Bruxelles, vers i)io, ces chefs-d'œuvre qu'on admire à Rome et qui coûtèrent 70,000 écus romains.
L'envoi des cartons de Raphaël en Flandre fut pour les artistes de ce pays, admis à les contempler, à les étudier, une sorte de révélation. Ils eurent le sentiment de leur infériorité, et, sans se laisser décourager, ils s'affermirent dans le dessein d'aller puiser à la source même de ce grand art qui s'imposait à eux. Le courant qui déjà les entraînait vers l'Italie fut désormais irrésistible
Michel Coxie de Malines et Bernard van Orley avaient pris les devants. Attachés, pour la partie du dessin, aux manufactures de tapisseries de Flandre, ils avaient été des premiers à passer les Alpes. Tous deux eurent l'honneur d'être admis dans l'ateher de Raphaël, et d'être comptés parmi ses élèves. Après avoir surveillé à Bruxelles l'exécution des cartons du maître, devenus des maîtres à leur tour, ils com-
I. Déjà un carton représentant Adam et Eve avait été commandé à Léonard de Vinci pour être exécuté par nos Flamands : .4 Lioiiardo da Vinci fu allogato d'oro..., pcr uiia porlicra, chc si avi'va a J\in: in Fiandra di scia tissula, pcr fimiidiire ni re di Portogallo, un carlonc d'Adaino c d'Eva, qiiaiido ne! parudiso pcccano. {Vasari, t. III, p. 17. V ila di Lionardo da Vinci.) Florence, Audin, 1833.
1. Ces cartons étaient au nombre de treize ; les sept qui ont été sauvés se trouvent à Londres dans la galerie de Hamptoncourt. Dessinés par Raphaël dans les deux dernières années de sa vie, entièrement de sa main — tuili di sua mano — '( ce sont, dit Delécluse, les plus belles choses qu'il ait faites, même si on les compare aux fresques des salles du Vatican. Il s'y est élevé au-dessus de lui-même ; il est grave et simple comme LEvangile. »
3. Malgré les guerres du temps, malgré les frais, les lenteurs, les difficultés du voyage, il y 3 eu peutêtre au xvi' siècle des relations plus fréquentes entre la Flandre et l'Italie qu'il n'en existe de nos jours. Les nonces, les cvêques, les ambassadeurs qui se rendaient à Rome, à Venise, à Gênes, à Florence, emmenaient avec eux une suite nombreuse, lina coric, disent les Italiens, toute une cour de protégés, d'hommes de lettres, d'artistes. C'est ainsi que notre Rabelais, à la suite du cardinal du Bellay, visita l'Italie. Parmi les prélats qui facilitèrent le voyage d'Italie aux artistes Flamands, on doit citer Antoine Perrenot de Granvelle, évêque d'Arras, et l'évéque de Tournay de la famille de Croy,
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posèrent des cartons estimés pour des tapisseries destinées aux princes de la maison d'Autriche, à la duchesse de Parme, au prince d'Orange, à la cour de Madrid'.
Jean Schoorel (Scorie) d'Aikmaer se rendit à Rome en 1520. II se hvra tout entier à l'étude des ouvrages de Raphaël et de Michel-Ange, ainsi qu'à l'étude de l'art antique. Le pape Adrien 'VI, qui était Flamand, lui confia, en bon compatriote, la direction des travaux du Belvédère. Après la mort de ce pontife, Schoorel « rapporta dans son pays plusieurs telles et nouvelles inventions de par deçà (Guich., p. 98) ».
Pierre Coeck d'Alost, « bon peintre et subtil inventeur, et traceur de patrons pour faire tapisserie (id., ibid.) », fît en Italie un assez long séjour \
L'exemple donné par ces artistes fut suivi par Martin Hemskerke, Hollandais; par Antoine Moro d'Utrecht, qui reproduisait à s'y méprendre les portraits de Titien; par Charles d'Ypres, fidèle imitateur de Tintoret ; par Lambert Lombard de Liège, qui introduisit en Flandre le goût de La belle architecture romaine; par Jean de Maubeuge, dit Jean de Mabuse, qui excellait dans l'art de traiter le nu et de bien ordonner une composition ; enfin par Jean de Straet, dit Giovanni Strada ou Stradano, de Bruges, qui, venu à Rome à l'occasion du Jubilé, travailla au Belvédère avec Daniel de Voltcrre, et peignit à Florence des tableaux remarqués dans les églises de Santo-Spirito, de Santa-Croce et de la Nunziata. « Tous lesquels paintres et architectes', et graveurs et tailleurs, dit Guichardin (p. loi), avoient été en Italie, tant pour y apprendre que pour voir les antiquités et y cognoistre les hommes les plus renommés et excellents en leur profession; d'autres y sont passés pour chercher leur advantiire et s'y faire cognoistre, si bien que, ayans satisfait à leur désir, ils s'en reviennent le plus souvent en leur pays, avec expérience et réputation honorable. »
En résumé, on est en droit d'affirmer que, de 1518 à 1^40, il n'est presque pas d'artistes Flamands de qtielque mérite qui n'aient été chercher en Italie une sorte de consécration*'.
I. Bernaril van Orley composa, entre autres, seize cartons pour les tapisseries du château du prince d'Orange, à Bréda ; et des sujets de chasse pour Tempereur.
Michel Coxie composa pour l'Escurial les cartons de la fable de Cadmus.
3, De retour à Bruxelles, Pierre Coeck composa des cartons pour une compagnie de marchands qui avait établi ii Conslantinople une manufacture de tapisserie.
3. Parmi les architectes et sculpteurs Flamands de cette époque, on doit citer Sébastien d'Oia d'Utrecht, que Charles-Q.uint employa dans des travaux de fortifications, Guillaume d'Anvers, Jean de Dale et Jacques Dubrceucq, le maître de Jean Bologne. (Vasari, t. V, p. 29.J. Di divcrsi artifici Fiainininghi.)
4. Le courant établi entre la Flandre et l'Italie ne s'arrêta pas en 1140. Parmi les artistes Flamands, les uns, comme Henwick d'Audenarde et Terbruggen, passaient presque toute leur vie au delà des Alpes ; d'autres y faisaient de longs séjours, tels que Ernest Thoman, qui y resta de quinze à vingt ans; Vauthier
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Ainsi se préparait Talliance qui devait rapprocher, sans jamais les confondre, Lécole flamande et l'école italienne. « Ces deux écoles, disait naguère dans une circonstance solennelle M. Alvin', ces deux écoles, émules et non rivales, ont voué réciproquement une sincère admiration aux chefs-d'œuvre de l'art, qu'ils aient pour berceau le Nord ou le Midi. Si nos musées réservent une place d'honneur aux toiles et aux marbres de vos artistes immortels, nos peintres et nos sculpteurs flamands ont laissé dans l'Italie d'impérissables souvenirs, et Lillustre cité de Florence, qui nous fait en ce jour un si splendide accueil, est plus riche qu'aucune autre en témoignages de ces glorieux échanges. «
En prononçant ces dernières paroles, M. Alvin n'évoquait-il pas le souvenir de noti-e Jean Bologne?
Crabeth, treize ans; Otto Venius, le maître de Rubens, sept ans. Les Backerel d'Anvers formaient une famille devenue presque romaine. Martin de Vos d'Anvers était en Italie vers 175^. Henri Van Balen, le premier maître de Van Djck, parcourait l'Italie en 1580, Rubens en 1600.
M. Foucques remarque que, après Van Dyck, c'cit-à-dire à l'époque où les Flamands cessent de visiter l'Italie, le grand art commence à décliner chez eux. La peinture d'histoire est presque abandonnée. « Les Ha- '{. mands, dit Descamps (Préf. du t. 111), ne franchissaient plus les Alpes, pour atteindre au degré de mérite « de leurs devanciers, -u
Je sais que certains critiques apprécient tout autrement l'influence de l'Italie sur les destinées de l'art flamand.
I. Discours de M. Alvin, conservateur en chef de la Bibliothèque royale de Belgique, au centenaire de Michel-Ange. (12 septembre 157^.)