CHAPITRE ni
HORS DE L'ITALIE
Notre moisson est faite; hors de Fltalie nous ne trouvons plus qu'à glaner.
PREMIÈRE SECTION. — L'Espagne
Le gouvernement espagnol était mécontent de Ferdinand I", qui avait envoyé des subsides à Henri IV, et lui avait donné pour femme sa nièce Marie de Médicis. Philippe III, à son avènement, avait mis une extrême lenteur à renouveler l'investiture de Sienne, que réclamait le grand-duc. Il lui fallut faire sa cour au roi d'Espagne, et surtout à son fameux ministre, le duc de Lerme. Jean Bologne contribua à lui donner les moyens de faire sa paix et de rentrer en grâce.
§ l". LA STATUE ÉQUESTRE DE PHILIPPE IIl'
Ferdinand I" avait fait don à la France de la statue équestre de Henri IV. Il offrit il l'Espagne la statue de Philippe III. Le prince parut iLatté de cet hommage. En 1604, il envoya son portrait à Florence, pour assurer la ressemblance. Jean Bologne se mit à l'œuvre; il était alors octogénaire. Sa mort interrompit le travail, qui fut repris par son élève Pietro Tacca. La statue ne fut transportée en Espagne qu'en 1616'.
La statue équestre colossale en bronze de Philippe III fut placée, par ordre du roi, à sa maison de plaisance, dite Casa del Campo, près de
1. Baldinucci. — Arch. vici. Cart. di Spagna, V numer., filze 42-57, et Cart. universale, filze ^22, 326, 340.
2. On trouve dans la correspondance des ambassadeurs florentids en Espagne des détails curieux sur loutes les démarches qu'il a fallu faire, sur tous les obstacles qu'il a fallu surmonter, avant que la statue fût érigée sur son piédestal. On y verra aussi combien le pauvre Tacca eut de peine à se faire payer la somme que Philippe III lui avait octroyée à titre de gratification.
Madrid. Elle n'y devait être déposée qu'à titre provisoire, jusqu'à ce que la grande place que le roi faisait construire dans la capitale fût en état de la recevoir. Par le fait cette translation n'eut lieu qu'en 1848'.
g II. LE GROUPE DU SAMSON ET DU PillLlSTlN
Pour se rendre le roi favorable, Ferdinand I" comprit qu'il fallait avant tout gagner le ministre. Après avoir acheté sa protection ' , il la conserva en contribuant à orner ses jardins de Valladolid. 11 lui envoya à cet effet la fontaine que Jean Bologne avait exécutée en 1559 pour le cortile des Simplici à Florence, et qui était surmontée par le groupe en marbre du Samson terrassant un Philistin. C'était un des premiers chefs-d'œuvre de l'artiste'. Nous en avons parlé dans la première partie.
Nola. — En 1598, le cardinal de Séville, don Rodrigo de Castro, recevait, comme don de Ferdinand I'% une statue en bronze, œuvre de Jean Bologne, et qui devait être placée sur son tombeau.
Le grand-duc lui avait fait en outre présent d'un crucifix en bronze de notre artiste, semblable au crucifix delà cathédrale de Pise.
i-= SECTION. — France
LA STATUE ÉQUESTRE DE HENRI iV
Ce fut en 1604 que, sur l'ordre du grand-dtic Ferdinand I", Jean Bologne, octogénaire, entreprit la statue équestre de Henri IV. U s'occupa d'abord du cheval.
I. En juin 1875, i'ayiiiitamiento Je Madrid décida que la st.itue équeslrc de Philippe III disparaîtrait, et ferait place à un monument républicain. Q.u"est devenue la statue ?
1. En 1601, Francesco Guicciardioi, ambassadeur du grand-duc en Espagne, fut chargé de faire accepter au duc de Lerme un pot-de-vin de cent mille écus. (La chose étant ignoble, l'expression peut être vulgaire.) Le secrétaire du duc, Franchezza, reçut en outre une somme de dix mille écus. Ni le maître ni le valet ne furent scandalisés... « Maintenant qu'ils ont entendu le son de tant de miliers d'écus, écrit Guicciardini, je crois que le succès est assuré. Le purgatif est dans le corps ; il n'y a plus qu'à !e laisser opérer. » {Arch. med. Cart. di Spagna, I" num., filza 35.)
5, Q.u'eEt devenu ce groupe? Quatre ans après, le grand-duc envoyait au duc de Lerme, avec des armoiries en mosaïque, une seconde fontaine, exécutée par Cristofano Stati di Bracciano.
4. Cicognara, t. VI, p. 400. — Baldinucci, Arch. med. Cart. di Cristina, iiize 6, 15, 27, 44. Cart. di Ferdinand© 1% filze 277, 519. — Cart, di Francia, filze 2' num., filze 4, (3, 21, 30, — Cart. di Andréa Cioli, filze7,8, 10, II, 13, 14, li;, 16, 17, 33, 34, 35' 39> 4°» ■ — La Folie, mim. hist. relatif à l'élévation de la statue d'Henri IV, i vol, in-S", Paris, Lenormant, 1819.
HORS DE L'ITALIE
En 1 606, il recevait l'effigie du roi en cire ; l'œuvre commencée par le maître,
P'IASTATVEE0VESTR.IDEHENRYLEGMND5VRS0NFIE-D£STA1L[M
uiLcuouipuB par ba mort lut termmec, vers lôio, par son élevé fieiro lacca.
Le défiiut d'occasions et les difficultés du transport firent que le navire qui portait la statue ne quitta le port de Livourne qu'à la fin de i6ij. 11 faillit se perdre dans une tempête qui l'assaillit en vue de Savane. Après de nouveaux périls, ii débarquait enfin son précieux fardeau à Rouen, au mois de juin 1614. Le 24 juillet, la statue arrivait à Paris, à la grande joie du peuple.
Le piédestal avait été disposé sur le terre-plein du Pont-Neuf par les soins de Pierre Franqueville, et, le 2 juin, le jeune roi Louis XllI, avant de partir pour Poitiers, en avait posé la première pierre. La cour était donc absente lorsque le monument tant attendu fit son entrée à Paris. La reine-mère avait ordonné d'abord d'attendre son retour ; mais Limpatience des Parisiens était telle, qu'elle consentit à ce que la statue fût inaugurée sans retard. La cérémonie solennelle eut lieu le 2j août 1614, comme l'atteste la longue inscription enfermée dans un tube de plomb, et déposée dans le corps du cheval. Au mois de septembre, le jeune roi et sa mère; revenus à Paris, visitèrent le monument, dont ils furent enchantés, et qui bientôt devint populaire. Tous s'inclinaient avec un respectueux attendrissement devant cette image très ressemblante du bon roi. On l'appelait : j-oî de broni^e \
On sait que la statue fut renversée le ii août 1792, et fondue pendant la tourmente révolutionnaire.
L'œuvre de Jean Bologne et de Tacca excita dans la foule un véritable enthousiasme ; bien qu'elle ne fût pas à l'abri de la critique, elle était digne d'éloges.
L'attitude du roi était naturelle et martiale ; le visage semblait vivant. La tête ceinte de lauriers, vêtu d'un habit de combat, portant l'écharpe et le collier des Ordres, tenant de la main gauche les rênes de son cheval, de la droite le bâton de commandement, le héros, dont la pose était pleine d'aisance, avait un grand air, que tempérait une expression de douceur et de bonté.
Le cheval semblait un peu lourd, un peu massif, quoique l'exécution en
1. Lorsque le modèle en petit de la statue équestre avait été présenté à Henri IV, le poète Théophile avait improvisé ce quatrain :
Petit cheval, joli cheval,
Doux au montoir, doux au descendre,
Bien plus petit que Bucéphal,
Tu porte un plus grand qu'Alexandre.
Parmi les pièces de vers composées à l'occasion de l'inauguration du monument, on distingua ce distique latin d'un Lyonnais :
Cœsar Alexandrum cerneus in imagine flevit; Majorem Henricum fleret uterque videns.
HORS DE L^ITALIE
fût correcte. C eiait ckez Jean Bologne le résultat d'un système arrêté, il ne comprenait pas autrement le cheval monumental.
L'homme et le cheval réunis avaient environ 5 "',70 de hauteur. Le poids total était de 12,416 livres, ce qui suppose une fonte légère.
Franqueville exécuta quatre figures d'esclaves enchaînés aux quatre angles du piédestal.
Dans ce monument, bicri français, le maître vénéré se montre ainsi accompagné de ses deux élèves les plus renommés : Tacca et Franqueville. Les ornements et les bas-reliefs du piédestal ne furent achevés que vingt ans après, gI mis en place sous le ministère du cardinal de Richelieu.
La face de devant qui regardait le Pont-Neuf portait cette inscription :
HENRICO. MAGNO. FRANCISE. ET. NAVARR,E. REGI. C HRI ST I AN ISS. VICTORI. CLEMEM TISS. GALLIARUM. RES T AURATORl. ORBIS. CHRISTIANI. PACATORI. OB. AVITAM. PERPET. QUE. CONJONCTIONEM. UTRIUS QUE. LILIl. FRANCI . ET. TUSCI. SEMPER. FLORENTIS FERDINANDUS. MEDIC^US. III. TUSCIyE, DUX. CŒPIT. COSMUS. EJUS. FILIUS. ABSOLVIT. H. yETERNUM. BELLIC^. VIRTUTIS. IPSIUS. MONUMENTL'M. MARIA. REG. GALLORU.M REGENS. TANTO. CONJUG.E. HEU. PARRICIDIO. SUBLATO. IitUNUS. HIC. RECEPIT. LUDOV. XIII. M. PARENT. MAG. INCREMENTO. PER. MAGISTRAT. URBICOS. CONSTITUIT. POP. UREIQUE. DONO. DEDIT, A. S. CIO !3C XIV.
Le piédestal était orné de cinq bas-relicfs, deux sur chaque face latérale, un sur la face postérieure. Ils représentaient : 1° La bataille d'Arqués; 2° la bataille d'Ivry ; l'entrée de Henri IV à Paris; 4" la prise d'Amiens; Ç la prise de Montmélian.
De ce monument national il ne reste que les quatre esclaves de Franqueville et quelques fragments, savoir : la main gauche qui tenait la bride, Lavant-bras droit et la main tenant le bâton de commandement ; la jambe gauche et un pied du cheval'.
I. La téte de la statue aurait-elle échappé à la destruction ? Elle mesure o™,4o de hauteur. Elle a une expression de bonté et de douceur. La chevelure est traitée avec beaucoup d'art. Cette précieuse relique appartiendrait à un particulier, >L Couvreur (Note de M. Foucques) ? ? Il serait désirable, si en effet elle a été sauvée, qu'elle pût être réunie aux autres débris conservés au musée du Louvre.