SES CONTEMPORAINS
Kiitro les disciples de Sucrate Xéno[(hoii a conquis un rang à part, sinon dans llustoire philoso[)hi({ue, du moins dans Thistoiro litti'raire. L'enthousiasme de Platon pour leur mailre commun a pu être plus élevé et plus profond, son attachement n'a pas été' plus fidèle ni |)lns di'voué : tous deux d'ailleurs, leurs écrits en font foi, avaient recherché et suivi avec trop d'empressement ses entretiens pour ne pas s'y être fréipiemment rencontrés. Or, chose remarquable, le nom et le souvenir de Xéno[)hun sont comj)lètement absents des écrits de Platon, lequel à son tour n'a été nomm(' qu'une fois par l'auteur des Mémorables. L'un et l'autre n'eussent-ils pas trouvé sans peine, s'ils l'eussent voulu, l'occasion de se donner quelque marque d'estime? Les biographes anciens l'ont cru sans hésiter; de là à imaginer entre ces deux hommes une inimitié jalouse, il n'y avait qu'un pas, et ce pas a été promptement franchi.
Mais si pareille conclusion est justifiée en apparence, l'estelle en réalité? .Ne met-elle [)as au compte d'une préméditation blâmable ce qui peut résulter uni(|uement du hasard et des
LA VI K DE PLATON
circonstances /Combien de fois trouvons-nons le nom d'Hérodote dans la prose de Thucydide, et ce dernier nom dans celle de Xéno])lion ? Sans la d.'plorahle affaire du quiétisme, que saurions-nous de Bossuet par Fénelon, et de Fénelon par liossuet? Ajoutons que chez les anciens, et notamment chez les Grecs, les citations rormelles ou indirectes sont très rares, ce qui s'explique sans peine dans un temps où Thistoire littéraire, avec ses ramifications aujf)urd'hiii variées presque jiis(|u'à l'infini, était chose encore inconnue.
D'ailleurs, qu'on veuille bien le remarquer, en dehors d'une admiration aitectueuse pour le sage d'Athènes, dont tous deux s'étaient faits les disciples, quoique' dans des vues l)ien différentes, en vain chercherait-on quelque trait marqué de ressemblance entre Platon et Xénophon : on dirait bien plutôt ces deux frères, Anq)liion et Zéthus, opposés l'un à l'autre avec tantdesprit dans IMy//%;6? d'Euripide ^ D'une part, le philosni)hc épris de l'idéal, passionné pour les ([uestions les plus vastes et les plus hautes, mettant bien au-dessus de toute autre ambition riionneurde travailler parla parole et par la plume à la diffusion et à la défense de ses théories : de l'autre, TAthénien né i)0ur la chasse et pour la guerre, le chef heureux d'une troupe de mercenaires à la solde d'un roi barbare, le publiciste d'abord mêlé aux luttes des partis, plus tard retiré sous les frais ombrages de Scillonte'-. Les événements politiques ont achevé d'isoler l'un de l'autre ces deux hommes déjà séparés autant parla diverg.'nce de leurs vocations que par l'opposition de leurs goùl^. Tandis que les autres socratiques vivaient à Athènes ou aux portes d'Athènes, luttant avec Platon sur le terrain même des doctrines, Xénophon, à peine de retour en Grè(X^ au terme de l'expédition fameuse des Dix
1, Teichninner se fonde sur ce désaccord pour affirmor qu'entre Platon et Xénophon une polémique était non seulement probable, mais encore inévitable. Malgré le talent avec lequel il a sout<;nu cette thèse, il ne nuus parait pas que sa démonstration soit vraiment décisive.
2. On trouvera ce parallèle ingénieusement développé dans la belle thèse de M. Alfred Croiset ; Xenopfw?i, son caractère et son talent, Paris, 187:>.
RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS
Mille, se hâte de rejoindre Agésilas alors en Asie ; plus tard, frappé d'une sentence de l)annissement à cause d"un « laconisme » poussé à(]oronée jusqu'à latrahison, il dit à sa [latrie un éternel adieu. Dès lors (juel rôle Platon, si sobre d'allusions directes à ses contem[)orains, devait-il réserver au milieu des personnages de ses dialogues à ce déserteur d'Athènes et de la philosophie ' ?
De son côté Xénophon, on le comprend, n'est pas plus coupable. I.e seul ^'à%sii<j;{i des Mémo raôic s on il nomme Platon fait l)enser à toute autre chose qu'à d(^. Tanimosité ou du dédain. (( Socrate, nousdil-il, accordait sa bienveillance au jeune Glaucon en considération de Gharmide et de Platon -. » Mais j)our- (|uoi ce silence observé [)artout ailleurs? Xi'nophon, la chose n'est pas douteuse, aurait donnera notre curiosité une satisfaction d'un prix exceptionnel, si les circonstances l'avaient rendu t'unoindes premières conversations entre Socrate et son plus illustredisciple^; seulement il n'est pas homme à substituer en ces matières la liction à la réalité, et [)eut-étre hésitait-il à considérer comme un vi'ritable socratiipie ([uicon({ue ne jurait \)i\s par la parole du maître. N'a-t-il pas d'ailleurs laissé systématiquement de côté ou du moins relégué au second plan la parlie
1. Au moment du procès et de la condamnatii)n de Socrate, Xénophon se trouvait depuis longtemps déjà en Asi(} : ou m; doit donc éprouver aucune surprise en ne rencontrant son nom ni dans le Pliédon ni dans VApoloaie. Athénée (XI, 30 i^ avec sa malignité ordinaire, s'en fait une arme contre Platon, u Plût au (jel, écrit à ce propos un moderne, que toute calomnie fût aussi aisée à réfuter! »
2. Mémorables, III, 6, LGlaucon. on h) sait, était un des frèi'cs de Platon. Cf. Go])et, Prosopographia Xefwphonlea, pp. 4fi et HG. — Teichmiiller (Liferariscfic Fehden, II, 47, i!», O:;) f.iil observer que Glaucon et Channide, tous douK parents de Platon et par suite élevés si haut par le philosophe (voir le Channide, passim, et HéiiiihJifjue, 307 E), sont traités i>ar Xénophon avec infiniment moins d'é<?ards. En S(M-ons-nous surpris, (^t fandra-t-il aiuisi nous étonner de voir Xénophon ici ména.c:er ass<^z peu Oitias, alors que Platon ne néglige aucune occasion de vanter cet adversaire fameux de la démocratie, là citer avec quelqu.> a Imiration les élncubrations morales d'un Prodicus, d*)nt Platon ne fait l'éloge qu'en y mêlant plus d'un grain d'ironie?
3. Un critique moderne est ail' juscju'à féliciter Xénophon de n'avoir ]>as compromis Platon en le confondant au milieu des jeunes gens dont Socrate tantôt !)l'im<' l.i suffisante. t:)nt(d (founnaiid»' l;i timidité.
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LA VIE DE PLATON
spéculative de i'enseignement de Socrate, comme s'il eut craint de s'aventurer à la légère dans une région où il n'était qu'un profane ? xVllèguera-t-on maintenant ses autres écrits, si nombreux, si variés? La philosophie proprement dite en est si complètement absente que Socrate lui-même n'apparaît ([u'une fois dans VAiiabase et dans les ÏJe/lnHfptes, jamais dans la Cf/ropédic : au reste maint socratique, et non des moins célèbres ^ n'a pas obtenu de l'auteur des Mémorables riionneur d'une seule mention.
Mais, ajoutent les anciens, Platon et Xénophon ont composé desouvrages semblables, parfois même sous un titre identique: tous deux nous ont légué un Banquet et une Apologie : tous deux ont écrit leurs Mémoires mr Socrate: si l'un est justement fier d'avoir rédigé ^di République et ses Zo^y, l'autre doit peutêtre la meilleure part de sa réputation au roman à la fois politique et philosophique connu sous le nom de Cyropédie. Comment expli(juer ce singulier [)arallèle, sinon par l'effet d'une animosité envieuse qui à aucun prix ne veut abandonner à un compétiteur, à un rival, un bien dont celui-ci soit seul à jouir- ? — Les prémisses sont exactes: mais le raisonnement n'est rien moins que concluant. Ainsi que de sujets dramatiques ont été un objet de concurrence entre les plus illustres des tragiques athéniens! Sophocle et Euripide ont-ils été pour cela accusés d'une basse jalousie ? Applaudissons au contraire à une émulation qui produit des fruits si merveilleux : la voilà bien, cette estimable rivalité que le vieil Hésiode déjà procla^ mait digne des éloges du sa2:e.
Une autre explication se présente, plus simple et plus vraisemblable. Platon et X('nophon n'avaient-ils pas la même haine contre les sophistes, le même enthousiasme pour leur maître ? Quoi de plus naturel chez ces deux témoins de son enseignement que le dessein de venger sa mémoire en retraçant
1. Il suffit de citer ici, entre beaucoup d'autres, Esoliine, Euclide, Theététe, Ménexéne, Terpsion.
i>. Diogène Laërce, TU, :3i : "licrTicp yoOv ôca^tXov^cxoOvic; là oixo'.a y^Ypa-
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RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS
une image vive et animée de ce qu'on pourrait appeler sa prédication (juotidienne ^ ? I^a postérité a eu d'autant plus à se louer de cette conspiration tacite, que les deux élèves nous ont laissé des portraits différents de Socrate -, à peu près, dit à ce propos un critique du dernier siècle, comme les mêmes plantes ont })lus ou moins de force et de beauté selon le terrain où elles sont cultivées. — Tous deux ont écrit un Banquet: mais i\m ignore ({ue chez les « honnêtes gens » d'Athènes, discussions savantes, succès dramatiques, intrigues politiques, tout était prétexte à des réunions de ce genre, où une gaieté bruyante avait sa part à cêti' d'un piquant étalage d'esprit et parfois d'érudition ? La philosophie elle-même, dans la personne de Platon, plus tard d'Aristoteetd'l^^icure, devait prendre officiellement sous sa protection une coutume en aussi parfaite harmonie avec les idées et les mœurs grecques. IVi Platon ni Xénophon ne pouvaient imaginer un cadre plus heureux pour mettre en scène sous tous ses aspects la personnalité si complexe et si originale de Socrate l — Enfin ces deux grands Athéniens ne professaient-ils pas la même admiration pour Sparte, la même défiance envers les institutions démocratiques ? et dans un temps où les vieilles mœurs étaient ébranlées, où l'idée monarchique entrait peu à peu dans tous les esprits, pourquoi s'étonner de voir l'un et l'autre également
1. La littérature philosophique du iv siècle parait avoir été très riche en à~o[xvr,[i.ov£-IiaaTa toO }i]o)xpàTO-j: et en aôvo-. c-o)xpaT',xo' (Aristote, Poétique, 1447 h 11).
2. Ayant à étudier ici le caractère comparé de deux liommes, non de deux doctrines, nous n'insisterons pas sur ce point, mais on lira avec intérêt dans la traduction de M. Belot le i)aralléle aursi juste qu'ingénieux établi par iNl. E. Zeller entre ces deux liistoriens de l'enseignement socratique. Ajoutons que Xénophon ne se dè'partit jamais de son r()le d'apologiste, tan lis que, selon la remarque de 'M. Croisât, Platon a écrit ses dialogues dans le cours d'une très longue vie, lorsque les préjugés qui avaient assailli Socrate vivant disparaissaient de jour en jour avec ses" contemporains.
3. Est-il nécessaire de rappeler ici lo double exemple du Banquet des sept scKjes de Plutarque et des Sop/us/es à table. d'Athénée? — Pour plus de détails sur ce curieux ctHédes nid'urs grecques, consulter nos Etudes su/- le Banquet de Platon (Paris, 1879) et le compte-rendu qu'en a fait M. Lévéque en présentant cet ouvrage à l'Académie des sciences morales.
préoccupés de tracer à leur génération le plan d'an gouvernement idéal '/ En vérité, pour conclure de pareils rapprochements à des dispositions pleines de malveillance, il faut être visiblement sous l'empire de quel(|ue prévention.
iMais on insiste et l'on dit : ce ne fut pas assez pour Platon et Xénophon de traiter les mômes sujets, ils y ont apporté un es|)rit tout diiïérent. Veut-on donner à entendre par là (pie le l)remier y a mis autant d'aimable et noble gravité (pie le second de (ine et graciense élégance ? Rien de plus exact ; mais aussi quoi de plus spontam', quoi de plus éloigné de toute préméditation et de tout calcul/ — Détronqiez-vous, ajoute-t-on : de même (pie la critique a surpris dans tel vers di V Electre d'Kuripide une satire détournée des Choéphores d'Escliyle, de même une lecture attentive fait découvrir ici des traces assez peu équivoques do ressentimont et de malveillance.
Examinons en détail oe ({ne vaut une paieille assertion. Sur V Apologie nous serons brefs : aussi bien celle de Xénophon, de l'aveu à peu prés unanime, est regardée aujourd'hui comme une œuvre apocryplie '. Ee Banquet de Platon a-t-il précédé ou suivi celui de Xénophon :> Les opinions sont contradictoires, et dos données chronologiques j)ré(^ises font défaut pour trancher ce problème -. 11 est vrai (jui^ sur certains points sans importance les deux auteurs ont adopté des dispositions dilférentes : ainsi les convives, chez Xénophon, ne consentent pas à se {);isser des joueuses de llùte, tandis que ch(«z Platon, à l'arrivée deSocrate, ils les renvoient, afin de se livrer plus librement et plus complètement aux cliarmes de la discussion. Sous peine de se contredire. Fauteur an Protago^ ras ne pouvait agir autrement : n'avait-il pas écrit en ell'et : u Lorsque les ignorants et les gens du(^ommun s'invitent à un
l.Cf. Pohlo, Dk angehlirh Xenophoniehc/œ Apolorjie i?i ihrcm VerhuUniss zum letzten Capitel dcr Memorabi/len, Altenburf?, 1874.
2. II parait néanmoins probable que la i.riorité appartenait à Xénophun C'est du moins l'avis de CmiHin (Tradiœfinn <lr Platnn.W, \\:\), ,)o nucr {Uber das gef,enseit>ç)e Verlulllniss der Sf/mpoiiici des X. and /'.) et de Jlai'tmann.
RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS
festin, comme ils ne sont pas capables de parler entre eux de belles choses et de fournir à la conversation, ils gardent le silence et empruntent des voix [)Our caus(3r : ils louent à grands frais des chanteuses et des joueuses de llùte, qui suppb'ent à leur ignorance et à leur grossièreté. Mais les honnêtes ireiis, (pii ont reru une véritable <'ducation, quand ils mangent ensend)le, ne font venir ni chanteuses, ni danseuses, ni joueuses de llùte : ils ne sont pas endjarrassés de s'entretenir eux-mêmes sans toutes ces niaiseries et ces puérils amusements '. » Est-il besoin de rappeler (pie ces lignes étaient écrites bien longtemps avant que parût le Banquet de Xénophon 1 D'ailleurs le fond des deux dialogues n'est pas absolument le même : on Iecomj)reijd: Platon, constamment préoccupé do nous montrer dans Socrate le créateur et le modèle de la véritable philosophie, le représente ici toujours maître de lui au milieu des gaietés de Tivresse ', et s'élevant aux considi'rations les plus hautes sur la nature de la beauté et la métaphysi(iue de l'amour. Xénophon n'a jamais rêvé de cette sphère supérieure: il n'a d'autre ambition, ses premiers mots en témoi'ment '\ (pie de nous révéler le C(jté plaisant et spirituel du caractère de Socrate, invité à un festin par quelques joyeux compagnons.
Je passe à la Ctjropédie. i)\\ sait combion l'auteur y ;i llatté le portrait de son héros : or, voici ce ({u'on lit au IIP livre des Lois : « Je conjecture que Gyrus, ([ui était d'ailleurs un grand général et un ami de sa patrio, n'avait [)as reçu les principes de la vraio éducation, et qu'il ne s'aj)i)liqua jamais à Tadministration de ses alfaires domi stiques, souffrant (Uie des femmes et des eunuques élevassent ses enfants à la manière des