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Perrot, L'éloquence à Athènes, p

2. On l'a dit avec raison : pour qu'Isocrate trouvât dans sa patrie un théâtre digne de lui et en rapport avec ses aptitudes, il eût fallu qu'à cùté d'un Sénat, l'Athènes de Péricles eiU son Institut, mais au milieu de tant de choses brillantes ou utiles celle-là lui faisait défaut.

3. 11 est un fait tout au moins que M. Campbell et d'autres critiques ont mis en lumière : c'est que dans le style de Platon vieillissant se trahit

Platon, t. 1.

LA VIE DE PLATON

D'autres mérites sans doute contribuaient à rendre le rhéteur cher au philosophe.

On sait ce que pense Phxton (hi gouvernement d'Athènes : or Isocrate, rennemi-né des mœurs (h'magogiques, n'est pas tendre même pour cette démocratie pkis modérée ([u'avait tenté' de constitii ^r Pé'riclés; his des caprices et des excès de la multitude, il ne dissimule pas son aversion contre ceux ({ui élèvent au [)Ouvoir nu y laissent élever « les hommes h^s plus pervers, les plus audacieux, les plus inditlVrents à la prospi'rité du pays. » Cet Athénien de la vieille roche na pas de plus ardent désir que de voir sa patrie revenir aux mœurs et aux institutions qui firent autrefois sa grandeur.

Socrate et Platon avaient voulu faire de la philosophie un instrument efticace de régénération sociale : Isocrate s'abandonne au même rêve en ce qui touche la rhétorique, laipndle, dit-il, n'a d'autre objet que de nous disposer et de nous former à toutes les vertus \ Il fait lui-même de visibles efforts pour atteindre à cet idéal et fulmine contre l'avilissement de l'art par les S(jpliistes. A l'entendre, son école est fermée à leurs tromperies, à leur vantardise : on n'y exalte (^ue ce (pii est vraiment digne de tout éloge, la grandeur d'âme, le dé'sintéressement, le culte des anti([ues souvenirs. La r«'alit.' répondait-elle de tout [)oint à de si belles [iromesses ? Je n'ose m'en porter garant; aussi bien n'est-ce pas le sort de maints programmes de souffrir des lacunes dans leur exécution ? Du moins qu'on relise le Poné(/yrîrp/c ; rarement dans r('l()([uence profane de plus nobles pensf'es furent exprimées sous des dehors d'une plus irréprochable perfection. Quel qu'en soit le titre, tous les grands discours d'Isocrate sont une perp('tuelle prédication înorale, à telles enseignes que son dernier traducteur français, le duc de Clermont-Tonnerre, voyait en lui

l'influence visible delà méthode de composition dont Isocrate est le plus saillant, sinon le plus éminent représentant.

1. ((J'ai souhaité surtout l'approbation de ceux qui n'écoutent rien avec plus de plaisir qu'un discours où se trouvent rappelées les gloires des per sonnages célèbres et les mœurs d'une cité bien gouvernée. »

RAPPORTS DE PLATON WKC SKS CONTEMPORAINS 307

« une sorte de chrétien anticipé, à qui avait manqué seulement un rayon fie la lumière évangélique. » Sans aller aussi loin, nous reconnaîtrons volontiers qu'Isocrafe, /^o;?,:>.s// nmliosus, iim\\n(^ le définit très sensément Ouintilien, est du petit nombre des auteurs païens (ju'on peut mettre en entier, sans restriction ni réserve, entre h^ mains de la jeunesse. Dref, pour parler avec un des appréciateurs les plus cnmpétents de la Grèce antique, notre maître regretté Kmile Egger \ « l'œuvre d'Isocrate nous le représente comme un personnage toujours grave et dé'cent, toujours préoccupi'^ des plus sévères intérêts de la vie. fidèle à ses amis, courtois envers ses ennemis jusqu'à les atta([uor en termes si vagues ((u'on a peine aujourd'hui à les recomi.ntre aux traits par où il nous les désigne Justement fier de la nouibrcuse clientèle que ses talents lui avaient assurée parmi la meilleure société d'Athènes et de la Grèce, mais tournant toute sa popularité au bien public par la défense des idées qui font la force <"t l'honneur diine grande nation. »

Voilà certes autant de points de contact, autant d'occasions de rapprochement entre Platon et Isocrate ; mais en cherchant bien, ne trouverait-(jn pas (pndipies ombres au tableau?

lV)ur Isocrate, le premier des arts, c'est la rhétorique qu'i définit à la façon de (iorgias, (( Touvrière de la persuasion ^ » Tout lui est subordonné, même la philosophie, ou ce quil plait à hauteur du Pané(jyriijuc d'appeler de ce nom ; car ses vertueuses déclamations ne prouvent pas qu'H se soit jamais fait de la philosophie une idée bien élevée. Laissons même décote, si l'on veut, d'aussi frivoles jeux d'esprit que V Eloge d Hélène : libre à lauteur de varier son sujet par les digressions les moins justifiées : néanmoins, quand il veut faire honneur à la illle de Lé la des heureuses conséquences d'une, guerre allumée par sa passion adultère, on ne pardonne plus, et Ton regrette une fois encore le tort irréparable fait aux âmes par la soj)histique. Mais jus([ue dans les com])ositions en ap|»a-

1. mtice historique sur le dur de Clermo7it~Tonncrre, 3° édit., p. 40.

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LA vu: DK l'LATON

RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS

rerice les plus sérieuses d'Isocrate, que trouvons-nous? Sontce de sérieuses et profondes méditations sur la nature de Tâme et sur ses hautes destinées? Non, mais bien plutôt des lieux communs élégamment développés. 11 y a plus : tout ce (jui déjjasse ce niveau, en somme assez modeste, est traité par lui jusqu'à sa dernière heure de rêveries de sophistes, de vains discours, d'éristique embarrassante et stérile, sans aucun profit pour les nécessités de la vie. Tout à l'heure il nous semblait assister aux entretiens de Socrate; maintenant nous croyons entendre Calliclès ou l'un de nos utilitaires modernes, fiers de proclamer que « les hommes qui se laissent guider par Topinion sont plus d'accord entre eux et plus heureux dans leurs entreprises que les fanfarons de doctrine K »

Considère-t-on maintenant le caractère? Mêmes divergences à côté de certaines analogies. Platon est avant tout un esprit religieux pénétré de sérieux moral et d'ardeur scientifique, et si peu soucieux de paraître que, dans ses nombreux écrits, il n'y a pas une seule page où il nous parle en son propre nom. Isocrate au contraire est une nature orgueilleuse, vivant d'applaudissements, constamment tourmentée de Tappréhension qu'on ne rende pas une justice suffisante à la noblesse de sa diction et à la cadence de ses périodes. Inconnu au premier, le « moi haïssable » de Pascal s'étale triomphalement chez le second.

Enfin il n'est pas jusqu'à ce culte exagéré de la forme que Platon n'ait du condamner. Sans s'approprier entièrement ces réflexions d'un moderne : « l'abus d'aussi perpétuelles séductions de langage nous fatigue ; on s'impatiente de tant d'elForts pour nous «Hre agréable, et l'on irait ]»his volontiers au but qu'il nous désigne, s'il nous y menait par des voies plus cour-

1. Contre les suphisles, 4 : [xàXXov àiiovoo'jvva; xat tiXecco xaTopOoOvraç toÙc Ta:; ô6;a'.; 7pto(j.£vo'j; r, to'jç Tr,v È7rt(7-:r,(xr,v h/Z'.v È7iayyeA)>ou.£vo'w;. Or qui a plus fréquemment, plu.s éloqiiemment insisté que Platon sur l'infériorité de l'opinion (ûô5a) comparée à la lumière éclatante de la science (iTriaxriiJLT,)? — Ce qii'Isocrate traite avec dédain de TzpaToÀoyîa dans son Discours sur l'An- Hdo'^is, ne sont-ce pas les spéculations cosmogoniques de Pvthagore et de Platon?

tes et moins fieuries )>, l'auteur du Phèdre et du Gorgias a une manière dilb'rente et plus i)hilosopîii([ue à coup sur de produire la persuasion, et d'atteindre à l'éloquence. Les plus brillants élèves d'Isocrate dans le genre historique, Théopompe et Kphore, loin d'égaler la profondeur et la pénétration de Thucydide, n'ont guère cherché dans le récit des événements qu'un ])rétexte à de brillantes amplifications et à des harangues pompeuses : comme à leur maître, res})rit philosophique leur a entièrement manqué. On l'a dit avec raison, tout se ressent chez Isocrate du rôle mal (b'fini d'un rhéteur qui avait emprunté aux sophistes leur talent et leurs finesses, tout en réprouvant leur sce])ticisme et leur dédain pour tout principe.

Ainsi par la complexité de sa nature, portée d'elle-même au bien et à la vertu, mais en même temps dupe de son faible pour les périodes aussi vagues i\m sonores, l'auteur du Panégyrique avait, selon les circonstances, de quoi provoquer et l'admiration et le blâme de la part d'un juge tel que Platon. C'est l'histoire môme de ces sentiments divers, presque opposés, qu'a essayé^tout récemment de reconstruire un érudit très ingénieux en même temps que très hardi dans ses conjectures, Teichmûller.

Si nous l'en croyons, Isocrate, alors simple logographe, se serait senti visé au moins indirectement dans les dialogues où Platon nous trace un |)ortrait si vivant d'Iïippias et de Protagoras; aussitôt il aurait riposté par la composition de son Discour.^ contre les sophistes K « Je voudrais, s'écrie-t-il, pouvoir imposer silence à ces impertinents discoureurs - : car je vois que les injures n'atteignent pas seulement les coupables, mais tous ceux (}ui consacrent leur vie à l'étude de la philosophie. » Plus loin, il ajoute : « Et (jue personne ne suppose qu'à mes

1. Isocrate, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même [Antidosis, 195), le rédigea v£WT£poç xa\ àxaarwv, vers l'an 39H.

2. Dans un autre passage, il les qualifie de « sophistes nouvellement eclos » (o^ apti T(7)v ao^iTTwv àvaçuopLEvot). — On sait ce que sera Vidée pour Platon : Isocrate ne voit dans loiyi rpi'nne forme de langage, un tvpc déterminé de co»nposifion ou dt'doquence.

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