‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 139 sur 343 · TT · texte numérisé non relu

TT

LA VIE DE PLATON

Si nous avions conservé ses dialogues, nous pourrions refaire la genèse de ses idt'cs et voir comment il s'est [leu à peu écarté de l'enseignement [)latonicien pour devenir le penseur systématique et profond ({ue nous connaissons seul. )) Je laisse volontiers à >L Tliiaucourt^ à qui est emprnnti'e cette citation, le soin de s'entendre avec Valentin Rose, qui déclare tout uniment apocryphe l'ensemble des dialogues d'Aristute. Ce dernier critique, célèbre par ses audacieuses athétèses \ attribue également à des disciples du Lycée, plus amoureux d'éru<lition que de dialectique, les extraits ou les résumés des grandes cora|)ositions de Platon, présentés et admis jusiiu'ici comme l'iLUvrc du maître pendant son séjour à l'Académie.

Pour en revenir à notre sujet, Aristote, doué d'une sagacité si perspicace, n'a pas tard(', lui aussi, à se convaincre de la divergence qui existait entre ses vues, ses tendances, ses habitudes d'esprit et celles de Platon. D'un côté, la contemplation, l'enthousiasme des vérités éternelles remplaçant les déductions sévères delà logique : de l'autre, l'expérience sensible, l'observation patiente des faits particuliers, une analyse précise, une application rigoureuse de l'art de raisonner: là une sorte d'indillVMence, presque de dédain, à l'endroit des sciences naturelb s, considérées comme le domaine propre de la vraisemblance, de la conjecture et du hasard : ici une vie presque entière consacrée à l'étude de la nature et tout particulièrementdes êtres vivants. Or, Aristote avait un tempérament trop original, trop indépendant pour se plier malgré lui sans réserve à l'autorité d'autrui -.lia donc du, de bonne heure, manifester son dissentiment, peut-être même entrer en lutte, et en faisant sortir de cette résistance une philosophie nouvelle, il a,

1. Parmi les ouvrages communément considérés comme venant d'Aristute, Rose n'en conserve que dix-neuf d'authentiques, les vingt-sept autres ne sont pour lui que des apocrj'^phes.

2. Dans un passaj^e conservé par Philoponus, Prochis appliquait à l'attitude prise par Aristote en face de la théorie des idées ces paroles tirées, croit-on, d'un des dialogues de ce philosophe lui-même : (7a:p£'7TaTa xsxpayw; (jLY] û'jvaaOa: tÔ) ôoyjxaTt to-jtoj ou|X7iaO£Tv, xàv xt; aùtov o'ir^zix'. ôià çtXovstxîav àvTt-

RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS

liAtons-nous de le dire, bien phis dignement honoré le génie du (iisci[de de Socrate (jue s'il n'eut été qu'un iniitateur froid, inintelligent et stérile, «à la façon (j'un Speusippi^ et à\u\ Xénocrate.

Platon vieilhssant n'a sans doute pas échappé à celte loi commune (jui condamne le génie à se refroidir, si l'on ose ainsi parler, et à s'obscurcir dans l'hiver de la vie liumaine. Ne serait-il pas excusable si, comme Eschyle assistant aux glorieux débuts de Sophocle, ou Corneille à ceux de Racine, il n'avait pas vu sans ({uelque secret di'pit le lever d'un astre nouveau *? Cependant, proclamons-le à son honneur, dans toutes les traditions relatives à la séparation du disciple et du maître, c'est invariablement Aristote qui est désigné comme le coupable : c'est à lui qu'on reproche une ingratitude injustifiable ^ ; nul n'impute à Platon ni jalousie sénile, ni sévérité exag<''rée à son égard.

Mais que penser de ces traditions elh^s-mèmes et quels titres ont-ellos à notre créance ?

Que le conllit des doctrines ait dégénéré peu à peu du côté du disciple dissident en polémique personnelle, et que cette polémique ait éclaté du vivant même de Platon, c'est un point sur le [uel la concordance des t'moignages ne [)cut guère laisser de doute-. Tous les chefs d'école en savent quelque chose:

1. Parmi les accusations dirigées contre le clief de son école, le péripatéticien Aristoclès n'en reconnaissait que deux comme légitimes. Voici la prr-miére : oTt f,7ap(o"rr,o-£ IlXâTwv. (Eiisébe, Pvép. évang., XV, 793 B.) — Consulter Emraericli, De ingralo Aristolelis erga Vlalonem animo, Meiningen,

2. Citons entre autres Diog'ne Laërce, V, 2 — Thémistius fScol. ad Analyt. post. 228 b) : ^iTTopstTaio'oT'.xal ^wvto; toO IlXaTwvo; xaptEpwTaTa Trôpl TOUTOU ToO oôytxaTo; (il s'agit de la tlîéorie des Idées) âvâo-Tr, o 'Ap'.TTo-éXrjç t(Î> IlÀàTwv'. — Théodoret (IV, p. 83:2, éd. Schulze) : 'O oï 'Ap'.(7roT£Ar,ç sit ^wvti nXdcTwv. Ttpo^avd); àvTErâEaTO, xal tov xatà tr,; 'Axaôr,fj,:a; àvESé^aTO 7iQA£fi.ov — Saint Augustin, Cilc de Dieu, VIII, 12, etc. — Aussi ne saurais-je partager sur ce point l'avis de M. Victor Egger {Revue interyiationale de V enseignement, août 1890, p. 130) : « De 367 à 347, Aristote resta à Atliènes, disciple convaincu de Platon, écrivant à son exemple des dialogues d'un style élégant et soigné, racontant comme lui les merveilles du monde des idées, le néant du monde sensible : pendant de longues années la pensée d'Aristote s'imprégna ainsi de platonisme : elle se moula sur la

Platon, t. î. 2i

LA VIE DE PLATON

leurs plus irréconciliables adversaires sont ceux-là môme qu'ils ont le plus vivement, mais aussi le plus vainement, lente de conquérir à leur système. Le philosophe qui dans ses divers traités a accumulé plus tard tant d'objections de tout genre * contre la lijéorie des Idées n*a pas attendu assurément la mort de son maître pour manifester son opposition. Comment trouver extraordinaire qu'a trente ans Aristote fût en possession des (loctrinoQ dont le développement constituera son système philosophique - ? Est-il étrange qu'à cet âge il ait eu conscience de son génie et que sa forte et vive iiitelliLronre ait été choquée de voir le platonisme osciller entre la poésie mal définie de son début et la sécheresse toute mathématique de son déclin ? La lutte, a-t-on dit, révèle la force parce qu'elle la réclame et l'excite : c'est par la poléiniffue même que les idées s'accentuent, se précisent, se fortifient, s'('tendeiit.

Mais, ne pourrait-ou pas, s"est demandé récemment Teichmidler, découvrir dans les écrits mêmes de Platon des traces irrécusables de cette polémique :' Dans ses discours, dans ses ouvrages le grand [)hil()>ophe a-t-il pu garder le silence alors qu'en public son disciple révolté le disséquait sans pitié^ -? Sans doute Platon iia pas, connne Aristophane et Démosthène, l'habitude de nommer en toutes lettres ses adversaires : mais il excelle à leur opposer à l'occasion une réfutation tantôt sérieuse, tantôt ironique. Consultons donc ses dialogues.

Ici comment ne pas songer tout aussitôt au Parménide, dont la première partie est consacrée précisément à battre en brèche la théorie des Idées à l'aide d'arguments offrant presque tous

RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS

pensée du maître : oUe se disciplina à son '"'cole, et il devint incai»ahle de voir les choses autrement qu'à travers le système platonicien. »

1. Sciiwalbe, dans son étude sur le Parménide, n'en a pas compté moins de cinquante-quatre.

2. Pour emprunter aux temps modernes des exemples parallèles, rappelons que Spinosa a publié à 29 ans son traité De Dco et homine, et Sciiopenhauer à 31 ans son célèbre ouvrage : Die Welt cils Wdlc und Vorstellung.

3. « Plato wird als todt oder still dnidend gedacht, wenn Aristoteles ihn secirt und die Eingeweide nach pathologischer Anatomie priift ».

rfjs

une analogie frappante avec ceux que développe Aristote ? C'est même là une hypothèse fort commode entre les mains de ceux qui, malgré tout, persistent à regarder comme authenti(|ue cette singulière composition : il n'y a plus, en effet, à se demander comment Platon a pu être amené à mettre ainsi au grand j'.ur les côtés faibles de son système: il s'agissait pour lui de reproduire, sans doute pour en étaler à tous les yeux TimpUiSsance, les attaques imaginées par res[nit critique de son subtil disciple. Le malheur est qu'on en cherche en vain la réfutation dans la seconde j)artie du dialogue ; et comme d'ailleurs d'autres considérations non moins décisives nous détournent d'attribuer à Platon le Parménide. nous aurons aarde d'insister sur ce sujet.

Si nous ouvrons la Morale à Nicomaque, nous y trouvons Aristote en contradiction formelle avec son maître sur plus d'un point d'extrême importance. Platon, à la suite de Socrate, avait déclaré involontaire toute injustice, confondant la vertu avec la science, le vice avec l'ignorance du bien. Aristote, loin d'accepter cette théorie (|ue dénient la pratique quotidienne de l'humanité, non seulement montre que les actions commises sous l'empire de la joie ou de la crainte demeurent volontaires, mais encore analyse avec une précision inattendue les divers éléments (jui préparent et constituent en nous l'acte libre ^ Or, que lit-on au l.\'^^ livre des Lois-, au cours d'une longue discussion sur la légitimité et l'étendue du droit de punir? « Je soutiens que tous ceux qui sont injustes le sont volontairement: ([uoiipie quel([nes-uns par esprit de dispite ou pour se distinguer prétendent que si l'injustice en soi est involontaire, la plupart des actions injustes sont volontaires. Telle est leur pensée, mais ce n'est pas la mieime. » Ce passage, di- TeichmiiUer, ne trahit-il pas une réponse faite indirecte-

1. C'est là du moins la tlièse (\\\e M. Franck a entrepris de démontrer contre M. Nourrisson (voir le Junnial des savants. 180i>). — La célèbre maxime : ojoôI; sxfov y.ay.ô: ne se trouve nulle part réfutée avec plus de force que dans le HJc livre de la Morale à Sicomaque il, 1-8).

La vie de PLATON

meiil à un rival ? Un [leu [Ans loin > l^alon n'a-t-il pas eu vue rarirumnnt que les philosophes, et Aristote à leur tète, tirent des lois et de leurs diverses sanctions en faveur du libre arbitre? Etcette phrase : « Ce n'est pas ici !•■ lieu de discuter sur les mots - », ne ^sap[)lique-t-elle pas de tout [)oiiit à ceux qui, comme l'auteur de la Morale à Nicomaquc et de la Rhétorique, se plaisent à invoquer la lexicographie et IVtymologie à Tappui de h^urs subtiles distinctions ?

Passant à une autre ([uestioii. nous nous souvenons que idalon considérait le bien conmie la (iii véritable et universelle de tous les actes humains. Aristote admet cette thèse ^ Mais frappé delà multiplii^itédes biens particuliers ([ui peuvent être ensemble/ou tour à tour l'objet de nos efforts, il rejette toute définition générale du bien % entendu au sen» que lui donne lo VI« livre de la llvpublhpie. Vax quoi, demande-t-d avec une pointe visible d'iionie, en quoi sera-t-on meilleur tisserand, médecin plus avis('. pil(jt<' plus hal)ile riour avoir, avec les veux de l'âme, contt'm[»lé l'idée du bien ? Or dans ce même tiaité' des Loh, Platon riposte aux railleries de si/u rival, au point de sembler le prendre pcTSCnnellement à partie: « Nous avons expliqué quel est 1«' bnt où doit tendre l'art d.u pilote, du médecin et du général; reste à d. 'terminer celui de Thomme d'Etat. Supposons pour un instant que nous parlons à un de ces politicpies, et demandons-lui : u Et toi, mon cher, ([ui te piques de l'emporter en sag»'sse sur tons les autres, quel est ton objet :' Ouel est le but précis au({uel tu tends :' A la supériorité intellectuelle ?... Or est-il {)<»ur Tt-ducafion de l'esprit, une méthode plus exacte que celle qui nous rend capables d'end)rasser sous une seule idée plusieurs cho.-es (pii difu-rent entre elles ' 1 » Ainsi ce qui importe aux gardiens de l'Etat, c'est de savoir

2. 864 A. On peut nié nie remarquer une frapprinte analogie entre le maitre et le disciple: ainsi 8G0 E et Kili. Mr., V, UO, £ et 113:ib6, etc.

Page 1