CHAPITRE IX
PLATON ET LA POLITIQUE ATHENIENNE
Une bio<i:ranhie de Platon olfrirait une réelle et ii^rave lacune, si l'on y {tassait sous'silence l'attitude })rise par le philosophe en face de sa patri(^ et de ses libres institutions. De quelle manière' les a-t-il appréciées? Dans (pnd sens a-t-il exercé une action sur les destinées d'Athènes au iv*^ siècle '? a-t-il même songé un seul instant à faire servir pratiquement au bien public h^s qualit*'s éminentes ({u'il avait reçues? Sur tous ces points, il faut l'avouer, sa mémoire n'est j)as restée à l'abri de tout reproche.
On se rappelle avec quel soin jaloux le Grec des guerres médiques se distinguait du barbare : il semblait que l'humanité cessât où Onissait le monde helh'nique, et quo dans l'amour de la patrie il entrât moins encore de symi)atlne pour des concitoyens (jue de haine contre r('tranger. Kntre les cités grecques elles-mêmes comme les guerres étaient fréquentes, les alliances peu sincères et peu durables ! Peu à peu ce|)endant d'autres sentiments se font jour, à mesure ([ue s'abaissent les barrières entre la rirèCi3 et les nations voisines, à mesure que s'étendent et se multipli(4it les relations |)acifiques du commerce et de l'industrie. D'ailleurs si riiorizon politi([ue, déterminé par les circonstances, se termine rigoureusement aux frontières de la cité, le philosoj)he interprète, si l'on en croit Platon, des vérités
^^■- ÎA VIE DE PLATON
immuables, s'adresse, quil le vemlle ou non, aux hommes de tous les temps et de tous les pays. Le métapliysicien est par excellence cet écrivain sans cité, à^oXt;, tel que Lucien rêvait l'historien. Aussi Plutar.jue ' loue-t-il Socrate de s'être fait l'apùtre de l'idée cosmopolite de la fraternilê universelle, en déclarant qu'il n'était ni Grec ni Athénien, maiscilovei, du monde. Démocrite, Arislippe, Diogêne répéteront à l'envi la même parôle -, et le Portique en fera un siècle plus tard, de même que le positivisme mo.leriie, Tuu des article,, de son code de morale La poésie elle-mêm,. pa:' lu bouche d'Euripide, aidait à cette transformation do l'esprit public: après avoir fait dire àlphigénie mourante : " Libératrice de la Grèce, ma gloire sera digne d'envie. l)ois-je après tout, tenir tant à l'existence ' 0 ma mère, c'est dans l'intérêt commun des Grecs (pic lu me l'as donnée, et non pour toi seule... Il est dans l'ordre que les Grecs commirndent aux barbares, et non les barbares aux Grecs : ceux-là sont nés pour l'esclavage, ceux-ci pour la liberté „ Je même auteur écriTait ailleurs : .. Comme toute région de l'air est ouverte au vol de l'aigle, toute terre est une patrie pour l'homme de bien ■. »
On l'a dit avec raison, en promulguant ce qu'on pourrait appeler sa déclaration des droits de l'homme, h philosophie dans un pays partagé entre tant d'états divers portait un coup mortel à la cité. Sans nous demander ici dans quelle mesure la civilisation devait prolltcr ou soulfrir de la brèche ainsi pratiquée par le cosmopolitisme dans l'étroite enceinte du patriotisme helléni(iue, constatons du moins que Platon fut avant
-xo-T(i;o; £■.■/»; ;r,Ta;. - (^f. Kpietéte. Diss., I, !), 2.
2. Gf.Cicéron, Tusc. V, 37; /*. F,„,7,„.s-, IV, 4 ; Sonoque, De Imno- ammi.3; De 01,0 sap.enhs. 31; Leil.'es à LuciUus. 6S; Lucien, Vil. a„c/.,S; Dio-ènè Laeree, VI, 6:!. iJiUoBue
3 Stobée. Senn., XXXVIII ; 'A.â.a oï ,6,;>v i.oo. ,svva(.> .a.pi;. Rappelons a cette occasion trois vers bien connus de notre première tragédie nationale. Le siège de Calais, de Belloy :
Je hais ces cc.'urs glacés et morts pour leur pays, Qui voyant ses malheurs dans une paix profonde. S'honorent du grand nom de citoyens du monde. '
PLATON ET LA POLITIQUE ATHÉNIENNE
tout un Grec, plein d'amour pour sa terre natale rpi'i] savait glorieuse malgré ses fautes. S'il reconnaît hautement (pie certaines lumières n'ont pas été refusées aux barbares K s'il a frayé les voies à la fusion ([iii s'est faite plus tard entre le rationalisme grec et le mysticisme oriental, il dcclare que des liens d'amitié doivent unir entre eux tous les enfants de la grande famille grecque pour lesquels le barbare ne sera jamais ([u'un étranger -.
Toutefois en même temps que cliez Platon le Grec se souvient de ce qu'il doit à sa terre natale, le citoyen, l'Athénien a-t-il droit aux mêmes ('loges ? A nous placer au point de vue anti<{uo, il serait difticile de répondre à cette (juestion par rafTirmative. Niebulir a porté contre lui une sentence Iden dure et bien sévère ^ n'pétt'e depuis lors [)ar plus d'un criti([ue \ Sans doute des accusations analogues avaient di'jà retenti dans rantiijuité, car la cinquième des letti^es attribuées à Platon est selon toute apparence l'oaivre de disciples jaloux de réhabiliter sur ce point la mémoire de leur maître.
Mais combi(m sont-ils, les spi'culatifs et les penseur? du mé-
1. 11 a fallu la fausse subtilité de certains platoniciens du i*^^ siècle de notre ère pour tirer de passages tels que Phédoii, 78 A, Banquet, 209 E, la démonstration d'une prétendue supériorité de la barbarie sur l'hellénisme. On peut même soutenir que Platon est plus foncièrement grec que son disciple de Stagire, à qui la chute de la (Jréce a pour ainsi dire ouvert le nionde.
2. République, V, 470 G : <I>r|U,\ yàp to [ih 'E>,/r,vixbv yévo; a-jto a-ltfi) otxstov clvai -/.où ^•jyvEvÈç, ■:(',) oï {iaç>[ioLptv.o) ôOvsîov -i xal àz-Aorptov. On peut rappruchor de cette phrase l'exclamation prêtée à Platon par Plutarque {Vie de Muions, 40) et raillée par Lactance (De falsa sap., 19).
3. Rheinisches Muséum, 18:27, p. lOii : « Plato war aucli kein guter Biïrger, Atheii's werth war or nicht, unl)egreilliche Schritte hat er gethan : er steht wie ein Siinder gegen die heiligen, Thukydidos und Deinosthenes. »
4. C'est ainsi que dans son Histoire des théories morales et politiques dans Vantiquitc (Tome I, p. 171), M. Denis résume comme il suit le rôle de Platon : « Le résultat le plus clair de ses efTorts et de ses idées politiques a été d'entretenir le mécontentement de toutes les âmes orgueilleuses et chagrines contre la démocratie. » — L'historien allemand (Jiirtius, lequel admire volontiers Platon, n'en fait pas moins la remarque suivante : (( 11 faut convenir qu'il était impossible de tirer de l'Académie des principes solides pour résoudre les questions politiques de l'époque... La politique idéaliste des Platoniciens était sans doute capable d'enilammer les esprits, mais impuissante à prendre une forte situation au milieu des luttes du temps et encore moins à guérir les maux do l'Etat )\
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rite (le Platon, à qui il a été donné tout à la fois de creuser dans le silence de la retraite les bases immuables de leur système et de descendre dans l'arène changeante des intérêts et des partis avec le lourl fardeau du pouvoir? D'abjrd, la biographie du philosophe a pu nous l'apprendre, les circonstances ont plus contribué encore (jue son caractère à le détourner de prétendre à la gloire d'un Solon et d'un Thrasybule. Ses écrits nousattestent sans détours son peu de sympathie pour les institutions politi(pies et sociales d'Athènes : je parle de l'Athènes de son temps ; car à ses yeux sa patrie, comme riiumanité elle-même, a eu dans le passé son âge d'or. Avec quelle fierté ne rappollet-il pas ces glorieux souvenirs ', non sans protester avec éloquence contre les procédés despotiques des Lacédémoniens vainqueurs - ! il remontera, s'il le tant, jusqu'aux temps héroïques pour y saluer la cité de ses rêves : <c La ville (|ui est aujourd'hui Athènes était renommée par la [)erfection de ses lois, et ses actions et sou gouvernement relevaient au-dessus de tous les autres Etats que nous ayons connus sous le ciel \ » Depuis, (juel changement î Ceux même qui passent pour avoir le mieux m.'iité de la démocratie athénienne ont travaillé à sa ruine*. Plus d'amour de la patrie, plus de respect des lois : l'é-
goïsmedugrand nombre, les prétentionMlequehiues ambitieux, les brigues des partis opposent leur redoutable coalition à toute tentative sérieuse de réforme, et quant aux mœurs privées, les plaidoyers de Démosthène nous é.lifient sur r.'tcndue de la corruption \ En religion, en morale, en politique, le progrès
PLATON ET LA POLITIQUE ATHÉNIENNE