CHAPITRE II
LE ClU I ElUl M EXTK UNE OU LES TEMOIGNAGES
IllSTOlUUUES
\. RARETI-: DES TK M () ï d N A 0 ES CONTEMPORAINS
Comme nous l'avons dit au début de ce travail, l'histoire littéraire et philosophique repose essentiellement sur une tradition qui, une fois établie, s'est fait accepter d'autant plus docilement que le contrôle en devenait plus difficile. Malgré Téloignement des temps la tache du critique serait assez simple, si dans chaque cas donné il pouvait remonter jusqu'à l'origine la chaîne des témoignages, sans que celle-ci se trouvât jamais interrompue. Mais<iuand il s'agit de l'antiquité, cette satisfaction lui est bien rarement accordée.
Certes, si les anciens avaient pressenti d'un côté les prétentions et les exigences, de l'autre les hésitations etles doutesdela science moderne, s'ils avaient prévu avec quelle curiosité impatiente et inipiiètenous commenterions leurs moindres textes, ils n'eussent point refusé de donner une solution précise et définitive à tantdeproblèmes historiques (juinoustiennenten suspens. Seuls capables sur bien des points d'éclairer notre religion, ils ne l'ont pas fait. Les documents qu'ils nousont légués sont
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peu nombreux, incomplets, parfois équivoques ou même contradictoires : lantAt assez values pour laisser dans l'embarras, tantôt assez peu vraisemblables pour })rovoquer une légitime défiance.
En matière de goiil, la race hellénique a toujours été citée comme un modèle, et cliez ce peuple privib'i^^iéla critique littéraire a suivi de près les chefs-d'œuvre coiiOés, si je puis ainsi parler, à son intelligente administration'. A la fm duv^ siècle, elle se montre avec éclat et dans le débat à la fois si plaisant et si ('levé qui occupe la seconde partie des Grenouilles dAristophane, et dans les pages ingénieuses consacrées par IMaton lui-même àanalyseravec une retnarquable linesse le tab'ut des plus grands orateurs de répo([ue. Mais cette autre branche de la critique était encore à naître, (pii [fonde l'histoire littéraire en discutant et en justifiant les titres de propriété de cba(pie écrivain. Les rhapsodes avaient un commentaire pour tous les vers d'Homère, longtemps avant que la fameuse ipiestion homérique surgit au milieu des poh'miques érudites du Musée d'Alexandrie.
La chose ne doit pas surprendre, (in sait l'explication ingénieuse que >L Janet donne de notre foi au témoi^Miai^e. Aussi longtemps que nous n'avons pas été trompés, une induction bien naturelle nous fait prendre la paroled'autrui pour ce (pi'elle doit être, c'est-à-dire pour rex[)ression franche et sincère de la pensée. De même, si les anciens n'ont pas suspecté la tradition, c'est qu'ils n'avaient pas conscience de ses erreurs; s'ils sont si mal sur leurs gardes contre les manœuvres des faussaires, c'est qu'ils n'avaient eu que de très rares occasions de les surprendre en flagrant délit d'imposture.
L'histoire de la philosophie, chose digne de remarque, parait avoir précédé celle de la poésie et de l'éloquence - : seulement
1. (/est ce qu'a très bien mis en lumièi'o E. Epjger dans son bel ouvrn^cïe, Essai sur l'Iiistoire de la rnt\((uc citez les Grecs, dont une seconde édition a été publiée en lS8ô après la mort chi l'auteur.
2. « Ueberhaupt ist die Cieschichte keincr Wissenschaft so fruii und se eifrig nacb aUen llichtunoren hin Gegenstand der Forschung geworden. wie die der rhilosophie » (Bergck).
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Li:s TÉMOIGNAGES JUSTORIOUES
à ses débuts qu'elle est vague et iiiciTtaiiio ' Platon et Arislote s'intéressent l'un et l'autre à leurs devanciers : mais la filiation authentique des écoles et des doctrines semble leur être à peu près inditrérente, sans doute faute de documents suffisamment i)récis pour la constater. Théopliraste cherche à combler au moins en [)arti(' cette lacune lâcheuse V; toutefois les premiers auteurs de « successions de philosophes » (^ix^o/xi) sont Miiésistrate de Thasos - et Sotion ■, tous deux du commencement du second siècle avant notre ère; or ([uand ces esprits curieux, «juand ces laborieux compilateurs prirent la plume puur raconter la vie et énumérer les écrits des anciens philosoplies, l)ien des confusions, bien des erreurs avaient eu déjà le loisir de s'accréditer.
Pour en revenir à Platon, accordons à M. Waddington qu'il est absurde de traiter le célèbre philosophe comme quelqu'un dont nous ne savons absolument rien, comme un homme ayant vécu dans un monde (jui nous serait totalement incoimu : reconnaissons que c'est avec raison encore qu'il exige de certains érudits ({u'ils acceptent le Platon de l'histoire, au lieu de s'en créer un dans leurs rêves ; reste à déterminer si l'écrivain et le chef décole nous sont assez connus pour couper court à tous les doutes, et rendre inutiles et vaines les conjectures même les [)lus ingénieuses et les mieux fondées des modernes.
On a vu que de tous les auteurs du iv" siècle le plus muet sur Platon, c'était, ou peu s'en faut, Platon lui-même '* : nous n'avons pas à rechercher ici les causes de ce fait, dont le plan
1. Dans un grand ouvrage en 18 livres sous ce titre : <ï>-^ar/.al cô^at.
2. Cité par Diogène Laérce (FIT, 17) dans un passage dont le sens n'a pas été compris par son traducteur Zévort. — Ilcrmippe, disciple de Calliniaque, avait essayé un classement chronologique des divers philosophes.
3. Cet auteur, né à Alexandrie, parait avoir écrit de 200 à 175 avant Jésus-Giirist. Autant que nous pouvons en juger, il s'était consacré particulièrement à l'étude des premiers siècles de la littérature grecque.
4. Son nom n'apparaît ({ue dans YApoloyie et le Phédon, où il se trouve amené par des considérations toutes personnelles, et c'est une singulière assertion que celle d'un moderne, affirmant que Platon a voulu ainsi conférer une sorte d'.nilhcnticité privilégiée à ces deux ouvrages.
L'ŒUVRK DE TL \TON
général d'^s dialoguos no donne (ju'une ex[)lication nianife.^lGment insuffisante K Mais ce (jui doit encore pins surprendre, et ce qui serait tout à fait étonnant et vraiment inexplicable si Ton supposait les ouvrages de Platon [)id)liés et répandus dès son vivant à plusieurs éditions, c'est le silence que gardent à leur endroit tous les conteuiporains. Ou'on y rétléchisse en effet. Telle qu'elle apparait dans les dialogues platoniciens, la philosophie est bien encore la science universelle: elle ne comprend pas seulement une psychologie, uiic cosmologie et une théodicée. elle ne se limite {)as aux jtroblèmes fondamentaux de la dialectique, de l'esthétique et de la morale. Nous la voyons entreprendre des incursions prolongées dans 1} domaine de la politique, élaborer des codes et des constitution'^, pronudguer les règles d'une rh('tori({ue nouvelle, toucher successivement à tous les problèmes de l'organisation sociale, à tous les ressorts delà vie morale, pénétriM' ilans les profondeurs de la terre, s'élever dans les régions du firmament.
En un mot les écrits de Platon, comme plus tard les traités d'Aristote, mais avec une su[)ériorité indiscutable dans la forme, offrent à tout esprit cultivé, de (juehpie coté (jue le j)ortent ses goùls et ses pr«'l'erences, une lecture intt'ressante et mstructive à la fois. Ajoutons (jue dans le monde philosophi([ue pendant la première moitié du iV-' siècle avant notre ère la ré{)utati()n de Platon ne pouviiit guère avoir de rivale. Dès lors n'rst-il |>as naturel de se persuader (|uo ses écrits supposés connus et très connus ont été transcrits, cités et discutés autour de lui comme ils le seront à Home au tem))s de Cict'ron et de S<'nè({ue? Or c'est le contraire ([ui a lieu, à ce point (ju'on dirait (pie personne en dehors dt^ son ♦'cole n'tMi sait nu n'en S()U[M()iine ICxislrnce.
Pareille inditférence s'expliijue, si Ton veut, chez l^sehine et Dèunosthèuf ('trangL'rs à la phil()So[)hie {'roprement dite, et d'ailleursabsorbi's l'un et l'autre dans ddpres ([uerelles person-
{. 11 est i'orîMin on elVet (lue san-> niuvîntT aux lois de la vraisemblance, Sonate . n {.lus d un dialoguo eùi pu îaiie uiiusion ù Platon, son élève, et iii'Mu. [iMïi> > ■^«}Ul>-> r à l'avancp à l'aiie de ce que \e^ anciens appelaient lat'rt/i/uni rx ereiifn son l'olo i>hilo>ui)hi'}ue vraiment exceptionnel.