LE XVni® SIÈCLE, BHUCKER, AIEINEUS, TIEDEMAXN
TENNEMANX, HERBART
Au milieu du xviii^ siècle, alors qu'au dire de Voltaire uul ne lisait Platon, « hors sept ou huit songe-creux cachés dans quelques galetas de PEuro[)e, » un érudit allemand écrivait non sans tristesse : « Non habemus auctorem ullum, qui 14atoni? Platonicorumque oniniuni historiam, vitas, scripta justo ordine congesserit ac digesserit, (pii lamen vehemi^nter facerct ad philosophice ejus illustialionem. » Quelques années plus tard, un»' première satisfaction allait lui (Mre donnée par Brucker^ dont Xllistoria crU.ica philosophiœ ^ est restée longtemps classique, (l'est un ouvrage volumineux où se trouvent entassées, niaîlieureusement sans beaucoup de critique, des connaissances peu cominuiies à cette époque : l'auteur s'inspire des commentaires bi(Mi plus que des sources elles-mêmes, et la solidité du jugement est loin d'égaler chez lui l'étendue du savoir. En ce qui toaclie Platon, ou ne pouvait espérer une appréciation vraiment sérieuse de la part d'un esprit encore engagé dans les subtilités de la scolastique et peu propre à goûter les inspirations d'une ame religieuse. Brucker consacre à ce philosophe plus de cent pages dans le premier volume de son édition de 1741 : c'est dire qu'il a recueilli indistinctement tout ce que la tradition pouvait lui oiTrir. A l'entendre, la doctrine platonicienne est l'œuvre d'un homme avide de se créer à tout prix une célébrité, un enseignement mystérieux enveloppé dans une diction pleine de recherche et dissimulé autant qiie possible par son fondateur, afin d'échapper à la persécution qui avait frappé son maître : la forme dialoguée n'a d'autre raison d'être que de lui permettre de mieux voiler sa véritable pensée. Que n'est-il resté le fidèle disciple de Socrate? mais à Pexem-
1. l--' édition, Leip/ig 1711. '6 volumes in-i" -.1^ édition en 1707, augmentée d'un sixième volume.
LES CRITIQUES MODERNES 5
pie de Pythagore, il a voulu s'occuper d'abstractions géométriques et de rêveries cosmologiques, et tout cela pour aboutir à un système qui manque et de cohérence et de vérité. Dispensé ainsi de chercher le lien qui forme de ces éléments divers un ensemble, Brucker ne nous a laissé en somme sur Platon qu'une mosaïque laborieuse de textes [)lus ou moins logiquement rapprochés.
Plus i)rillante, plus variée, l'érudition de Meiners ne laisse pas d'être très souvent superficielle. Littérateur plus encore que philosophe, professeur distingué de la célèbre université de (îuttingue, penseur écL ctique et esprit indépendant, il a rempli ses nombreux ouvrages ^ d'une prodigieuse variété de citations, fruit d'une immense lecture. Dans les pages qu'il a consacrées à Platon et à son ceuvre -, la sagacité habituelle de son jugement lie l'a pas enqjcché de s'égarer en d'étranges hypothèses : il accuse Platon de déraison aussitôt qu'il cesse de le comprendre et lui reproche ici des longueurs inexcusables, là une fatigante obscurité.
Les deux auteurs qui précèdent s'étaient contentés de réserver à Platon la place d'honneur qui lui revient dans le vaste développement de la civilisation antique : voici un critique qui n'iK'site pas à faire de l'illustre philosophe et de chacun de ses écrits l'objet d'une étude spéciale. Les Arguments de Tiedemann ^ donnèrent le signal de ce grand mouvement qui se développant d'année en année, devait faire dire à Le Clerc dès 1820 que l'Allemagne était devenue u toute platonique. )> ïiedemann avait très heureusement soupçonné la part consi-
4, Citons en particulier son Histoire des sciences en Grèce et à Home, publiée en 1782.
2. Les deux chapitres les plus importants sont intitulés : Considérations sur le siècle de Platon — Sur le Timec de ce philosophe et son hypothèse d'une âme du monde.
3. Dialogoriun Platonis argumenta ejposita et illustrata, Biponti, 17SG. Une partie considérable de son Esprit de la philosophie spéculative concerne Platon (II« vol., p. 63-198).
'fti
L'ŒUYRE DE PLATON
dérable qui revenait aux disciples et aux commentateurs de Platon dans l'idée que l'on concevait alors de sa doctrine, et s'il est loin d'avoir résolu tous les problèmes que soulève la philosophie platonicienne, si sous lintluencc de Tempirisme de Locke il n'a môme pas su l'apprécier à sa juste valeur \ du moins il a le mérite d'en avoir marqué et signalé les principales difficultés. En matière d'autheriticité la tradition règne encore de son temps en souveraine : des dialogues tels que le Théaijès, YHipparquCy les Rivaux y VEpinomis^ sorit à ses yeux des monuments aussi indiscutables dufplatonisme que le Phédon et le Tlmée.
Publié quelques années plus tard, l'ouvrage de ïennemann devait avoir un tout autre retentissement. Son Histoire de ta philosophie -, supérieure à celle de Brucker au double point de vue dellnleHigence de l'antiquité et de la sûreté de la critique, contient sur Platon un chapitre plein d'intérêt. Mais quelle que soit l'étendue de son érudition, cette publication, fruit de toute une vie de travail, présente un grave défaut : en effet tous les systèmes tant anciens que modernes y sont exposés et appréciés à la lumière des théories de Kant, dont ïennemann était devenu un des adeptes les plus fervents. La même remarque s'applique à celle de ses œuvres dont nous avons particulièrement à nous occuper ici : je veux parler de son Système de la philosophie platonicienne, qui [)arut en quatre volumes à Leipzig, de 1792 à 1795. L'auteur dans sa Préface ne manque pas de faire remarquer qu'aucun moderne avant lui n'avait conçu semblable entreprise. Néanmoins c'est à peine si dans son Introduction ^ il hasarde quelques brèves réflexions sur 1 utilité que pourrait offrir la discussion de l'authenticité et de la succession chronologique des divers dialogues. Pareille re-
1. «Les arguments qu'il amis aux dialogues de Platon sont de perpétuels contresens, et on ne peut s'empêcher de sourire en le voyant appliquer à de pareils monuments la petite mesure de la philosophie de Locke ^> (Cousin).