Gôttingue
3. C'est ce qu'Herbart exprimait par la formule bizarre : f( Divide lleracliti vévEc.v o-jaîa Parmenidis : habebis Ideas Platonis. »
LES CRITIQUES MODERNES
Si Platon on dehors et au dessus de ses Idées parle d'un Dieu, s'il construit une sorte d'échelle dialectifjue au faîte de laquelle brille l'idée du bie.i, ce sont lâchez lui autant d'inconséquences fâcheuses auxquelles l'ont conduit des motifs d'ordre religieux et esthétique. Il en est de même de l'explication qu'il a tenté de donner du monde, après avoir attribué à la création une demi-réalité.
Ainsi, longtemps avant Uerm.mn, llerbart avait envisagé les écrits de Platon connue autant de documents irréfutables des transformations subies par sa conception des choses : mais d'une {)art, il s'agissait ici de transformations inl('rieures d'ordre purement logitpie, et de l'autre le point de départ de toutes ces déductions était sinon absolument faux, du moins manifestement incomph't. De quel droit en elfet, dans la genèse de la théorie des l h'rs, substituer l'influence problémati([ue de Parménide et des Kléates à l'inleivention historique et démontrée de Socrate ? Aux yeux ({llerbart le }>latonisme véritable est tout entier dans le Théctète, \q Sophiste et le Philèbe^ auxquels on peut encore associer la République : au reste, comme ses devanciers, il cite le Mi)U)s et Vllippias sans plus de scrupule que le Gorgias ou le Vhédon.
'1. SCliL lUKU^IACîlEU
Avec Schleiermacher \ no'i moins illustre parmi les piiilologues et les théologiens que p-irnii les philosophes, commence la longue série des critiques qui dans notre siècle, en Allemamagne et ailleurs, ont altaché leurs noms à la ([uestion platonicienne, comme WolT, lleyne, Lachmann, Payne Knight et
1. Né à Breslau en 17i»8, no.nmé eu 1805 professeur de théoloprie à HaUe, il passa en 18i0 à l'Université do i)erlin. Eu 1811 rAcadémie d.'S sciences de cette ville lui ouvrait ses portes et th-s l'année suivante elle consacrait sa réputation en le nommant secrétaire perpétuel de la classe de philosopliie. Schleiermacher est mort à Berlin le 1:2 février 1834.
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10 L'ŒUVRE DE PLJLTON
Pierron à la question homériiiue. On avait demandé à Schieicrniacher de collaborer à une réédition de Platon sous la direction de Wolf et de Heindorf ^ Schlegel son ami lui fit presque en même temps une proposition bien autrement séduisante: celle de doter enfin leur patrie, grâce à leurs efforts réunis, d'une traduction de ce philosophe digne de la célébrité de l'original : c'est ce que les deux jeunes écrivains, dans leur enthousiasme, appelaient « la tache divine, la sainte entreprise ». Schlegel, esprit aventureux, avait plus d'ardeur que do persévérance, et bientôt Schleiermacher resta seul; heureusement il trouvait en lui tous les éléments propres à le conduire au succès ^ C'est qu'en effet de tous les philosophes dont il avait subi l'influence, i'iaton était celui avec lequel son propre génie offrait le plus d'affinité. Cousin, qui avait connu et pratiqué Schleiermacher, vante la prodigieuse souplesse de son esprit • « On ne saurait, dit-il, être plus habile et plus délié. » Mais ce n'était pas seulement la précision dialectique et la délicatesse du gOLit que Schleiermacher avait en commun avec son modèle antique; il y ajoutait le don des méditations profondes, une conception idéale de la morale, et une sorte de ferveur religieuse, qui liii fit consumer son existence dans la recherche de l'unité supérieure où la religion se confond avec la science. « Ce pieux panthéiste, a dit Caro, ce disciple de Spinosa a employé une admirable vie d'étude à vouloir réconcilier Y Ethique et le Phédon-' ». Rompant avec les préju-
1. Cette édition en quatre volumes, restée d'ailleurs incoiiiplcte, parut à r. rlin de 1802 à 1809. Elle témoigne d'un vaste savoir plnlologique, mais les questions de doctrine et d'authenticité y sont absolument négligées.
i. Un de ses biographes les résume en ces mots : <( Philologische (ienialitîit und philosophiscbe Hongcnialitrit mit Plato : die scliarfste Kritik und die innijjfste Frommigkeit,das grûndlichste Studium und diebewundernde Liebe zu s aine m Gegenstande. >>
3. Sur quoi Cousin fait cette remarque : « Schleiermacher a beau vouloir mêlei- Spinosa et Platon, ils s'excluent. J'en domande bien pardon au savant traducteur de Platon : le dieu de Platon et celui de Spinosa sont essentiellement ditVérents, J'admets bien que dans Platon les mytlies jouent un assez grand rôle : seulement les mythes couronnent la philosophie platonicienne, ils ne la constituent pas, ils la mettent en rapport avec les croyances populaires qu'ils élèvent et ennoblissent : mais sous ces
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gés d'un rationalisme vulgaire aussi bien qu'avec les exigences d'une orthodoxie toute littérale, il chercha à donner pour base à la religion un ^Qwiimawi sui generis, l'intime [jcrsuasion de la dépendance absolue de riiomme vis-à-vis de la divinité ^ N'était-ce pas à beaucoup d'égards la situation prise par Platon en face des Protagoras et des Anytus de son temps? Ces ressemblances allaient si loin qu'on s'est demandé si, toute question de système à part, Platon avait jamais trouvé, même dans l'antiquité, môme [jarmi ses propres disciples, une seconde nature en aussi parfaite harmonie avec la sienne.
Aussi c'était trop peu pour Schleiermacher de traduire Platon, quelque succès que lui promit cette tâche : il voulut pénétrer dans la pensée intime du philosophe, afin de le faire revivre tout entier avec ses desseins, ses ambitions et ses espérances. On n'avait sans doute pas attendu jusque-là jiourlinterroger, mais la réponse dépendait des prc'oceupations du critique : et tandis que ceux-ci déclaraient n'avoir affaire en lui qu'au philosophe, ceux-là réservaient toute leur admiration à l'écrivain. Personne n'avait remarqué le caractère personnel et original de ce beau génie, à savoir l'art inimitable de la composition, associant dans l'union la plus intime la réllexion intérieure et la forme qui la traduit au dehors. On savait que dans tel dialogue Platon avait prodigué tous les trésors de son imagination, dans tel autre donné la mesure de sa subtile et pénétrante dialectique : le talent qui lui avait permis de développer librement dans le cadre vivant d'un entretien les vérités philosopliiques les plus hautes était assez visible pour fraj)per un lecteur môme inattentif. Et cependant parmi ses nombreux commentateurs, qui pouvait se vanter de l'avoir compris ? Pris à part, chacun de ses ouvrages avait
mytlies est une philosophie aussi nette que sublime, et qui n'a rien à voir avec celle du célèbre juif hollandais » {Pvomejiade philosophique en Allemaqrip).
1. « Die Religion der Frômuiigkoil ist das Ijewusste Sichhingcben an das AH, oJer das sicli als Theil des Ganzen wissen, das unmittelbare Seyn des Endlichen in dem Uneudlichen » {Erste Rede).
subi mille iiUorprétalioiis opposées, parfois même coiitradicîoires: à quelle cause attribuer ces sur])re!iantes divergences? Tel fut le problème que se posa Schlpiermacber, avec la ferme déteniiinatiou de no l'abaudonner qu'après en avoir trouvé la solution. Celte solution, nous la trouvons dans le^ arguments qui! a jilacés en tète de chaque dialogue ^ et surtout dan^ la mémorable Litroductio?nim sert de préface à son œuvre entière ^.
Ce que les écrits de Platon offrent de plus original, c'est bien sans contredit la forme qu'y revêt l'enseignement philosophicjue. Le hasard seul en avait-il décidé :> Il est difficile, ou pour mieux dire, impossible de le croire : pour être irrégulier en apparence, ce vaste édifice n'en avait pas moins du s'élever d'après un plan savamment médité. Faute de s'en être rendu compte, si la lumière s'était faite sur quelques points, l'ensemble était resté obscur, ce (pie notre critique rendiit assez spirituellement en rappelant l'expression d'Horace : inveiùes disjecti memhra poetœ. On avait heureusemeijl djviué le but et la portée de tel ou tel dialogue : la philoso{)hie platonicienne n'avait pas livré son secret.
11 y a pour un philosophe, continuait Schleiermacher, deux manières de procéder. L'une (pieTon j)ourrait appeler systématique, consiste à répartir son enseignement en un certain nombre de chapitres ou de traités isolés, portant chacun un titre nettement défini. La construction |)ourra manquer de grâce • la solidité ne lui fera pas défaut. L autre se complaît dans des recherches de détail, s'en remettant à l'avenir du soin de réunir et de cimenter en un faisceau compacte ces fragments épars.
Rien de sembla]>Ic chez Platon. Au premier abord, tout parait insaisissable et mystérieux chez un auteur qui évitant avec soin de se renfermer dans les bornes étroites d"une ques-
1. Ces argiiuii-iits cnil (■lo plus lard traduits en anglais par Dobson.
i. l.a première ùdilion de l'ouvrage de Sdïleicrniacli.'r porte la date de 1804 : mais on conniiit surtout la réiuipressiou faite à Berlin en "> toIumes in-8% de iSlT à 1828.
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tion particulière n'a cependant nulle part marqué les grandes lignes de son système et qui, loin de séparer les diverses parties de la philosophie, ailecte au contraire de les rapprocher au point de les confondre.
Aussi les uns, arrêt;'? par les hésitations et les contrarlictions apparentes du philosophe, ont entièrement renoncé à lui demander un corps de doctrines : ils ont vu en lui un esprit {dus brillant que solide, jaloux de renverser IfS opinions d'autrui, médiocrement préoccupé d'asseoir fortement les siennes. Lui prend-il fantaisie de poser un princi[)e ? il court l'emprunter à quelque théorie antérieure dont ailleurs, sans aucun scrupule, il fait im{>itoyablement le procès. Un tel langage, quand il s'agit d'un des génies philosoj^hiques les [)lus éminents ([ui aient paru dans l'histoire, équivaut, dit très justement Schleiermacher, à un aveu d'ignorance : au lieu d'accuser Platon, res critiques devraient s'accuser eux-mêmes. 11 ne suffit pas en elfet d'admirer chez ce grand g('nie l'élégance soutenue du style, le coloris poéti({ue de la pensée, ou quelques maximes morales d'une élévation incontestable. La postérité, et av(^c raison, a vu dans Platoi autre chose (ju'un modèle admirable d'atticisme, même doublé d'un moraliste supérieur.
D'autres, [)our excuser le peu de succès do leurs eiforts, ont invoqué quelques témoignages douteux attribuant à Platon un% double enseigneinent L A les entendre, le véritable platonisme, loin d'être contenu dans les dialogiies,y est à peine indiqué par quelques allusions plus ou m.oins obscures, sur le vrai sens desquelles règne le plus complet désaccord. Sans doute, ré[)ond Schleiermacher, c'est ainsi qu'avait agi Pythagore : mais sa philosophie était moins grecque fju'orientale, et d'ailleurs ce qu'il voulait dérober aux indiscrétions des profanes, c'étaient bien plutôt des desseins politiques que des spéculations métaphysiques au fond très inotfensives. Pour aflirmer que Platon a suivi cet exemple, ou un aveu formel de sa
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1. C'était le cas, nous l'avons vu, de la plupart des prédécesseurs immédiats de Schleiermacher, dont la réfutation, toute concluante qu'elle fût, n'a pas empêché cette thèse d'être reprise maintes fois après lui.
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part ou des attestations historiiiues seraient nécessaires. Depuis le néo-platonisme, on a tenté plus d'une fois l'une et l'autre de ces démonstrations : toutes deux ont échoué et il est parfaitement inutile de déplorer, comme on l'a fait tant de fois à la légère, la perte d'un trésor secret de sagesse platonicienne. Aristote. le plus compétent de louslcs témoins, ne considère-t-il pas les dialogues de son maître comme aulant de documents indiscutables des théories professées à l'Académie ? Où a-t-on TU que tous les écrits de Platon ne sont pas arrivés au même litre et de la même façon à la publicité? Au reste quel eut été l'ohjet de cette science occulte, enveloppée d'ombre et de mystère ? Il ne saurait être question de la théosophie orientale que Platon ne connut jamais. Vent on parler de la lutte qu'il engagea contre le polylhé'sme :> Mais pouvait-on frapper la mythologie régnante d^nie condamnation plus sévère qu'en écrivant la République et les Lois ? C'est un des mérites les plus évidents de Schleiermacher d'avoir veng<' ainsi Platon des accusations d'inconséquence qui avaient amené certains critiques à lui attribuer une double doctrine.
xMais comment pénétrer jusqu'au cœur même du platonisme? Contempler successivement et isolément les diverses parties d'une statue ou d un édifice a toujours été un procédé des plus défectueux pour acquérir une notion complète de l'ensemble ; de môme, dit Schleiermacher, c'est une illusion chimérique, ([uoique longtemps répandue, d'espérer dégager d'un grand nombre d'analyses partielles, si exactes fussent-elles, le sentiment profond de l'unité caehée sous une apparente diversité : la ((uestion d'authenticité elle-même ne reçoit de ce procédé aucune lumière. Ce que l'on n'a pas vu, c'est que chez Platon le fond et la forme sont assez étroitement unis pour qu'il soit impossible de saisir le vrai sens des dialogues, quand on ne les lit j»as dans Tordre fixé par leur auteur.
Le premier devoir, la première tâche du critique est donc de retrouver l'enchaînement originel de ces compositions jusqu'alors rapprochées presque au hasard; tel sera le mot d'ordre de Schieiermacher, l'idée maitresse qui inspirera tous ses
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travaux et qu'il développera, avec plus d'habileté, il est vrai, que de succès dans toute la suite de son œuvre. Mais qui peut mieux nous livrer le secret de Platon que Platon lui-même ? Ouvrons donc ses écrits pour savoir s'il ne nous y a pas laissé quelque confidence sur les principes auxquels il a obéi comme écrivain.
Un curieux passage du ?hèdrc (275 A) avait déjà attiré l'attention des critiques, et notamment de Tennemann. Il était réservé à Schleiermacher non seulement d'en creuser le sens, mais encore de le transformer en déclaration solennelle, en programme d'action. Et à qui en témoignerait sa surprise il répond qu'on ne saurait prêter une trop grande attention aux premiers pas d'un homme de génie dans la carrière. Or, à l'entendre, le Phèdre est le premier en date des dialogues.
Dans ce passage Platon discute longuement les avantages comparés de la parole et de l'écriture comme organes et véhicules de la pensée. L'écriture, dit-il, ne laisse d'ordinaire dans Pesprit du lecteur qu'une connaissance apparente : à l'ignorant comme au savant elle parle le même langage, langage que le dernier est seul à comprendre. Dans renseignement oral au contraire l'échange incessant d'idées entre le maître et l'élève prévient les confusions, signale les méprises et redresse les erreurs. Pénétré de cette convittion, Platon n'a pu et du prendre la plume que parce qu'il croyait avoir découvert le moyen de rapprocher ces deux modes de propagande intellectuelle, et d'instruire la postérité par ses ('crits comme il instruisait ses auditeurs par sa parole ^
Son principal but, comme celui de Socrate, semble avoir été de mettre en garde contre la science incomplète et prématurée qui uusl qu'une fausse science. Vous cherchez des conclusions précises qui vous dispensent de suivre pas à pas la marche souvent capricieuse de l'argumentation ? Vous n'en trouverez
1. Si je comprends bien ScJiIeiermacher, Platon aurait pu adopter comme épigraphe de son œuvre entière le vers célèbre :
Indocti discant, et ament meminisse periti.
I/ŒUVRE DE PLATON
pas. Sur 11 foi rie tel ou tel passage, vous vous imaginez avoir saisi la pensée rondameulale d'un dialogue ? Poursuivez votre lecture : ce qui vous paraissait tout à liieure évident deviendra douteux et obscur. Platon veut avant tout que vous pensiez par vous-même, que vous vous imposiez l'obligation de passer par toutes les pliases qu'aurait traversées un entretien réel ^ Tel est à ses yeux le sens, tel est le prix de la forme dialoguée qu'il a adoptée à l'exclusion de toutes les autres : seul un esjtrit préparé et initié par cette gymnastique préalable (*st en mesure de résoudre l'énigme.
En second lieu, la philosophie pour Platon prend son point de départ dans certaines notions supérieures : ce n'est qu'en descendant de ces sommets de la spéculation qu'elle s*appli(jue aux sciences particulières. Or une [)areille méthode su[)pose un fd conducteur qui relie d'une manière visii)le ou cachée les diverses parties de l'ensemble. Ainsi les dialogues ne se laissent pas diviser en deux ou plusieurs séries traitant l'une de la physique, l'autre de la morale, une troisième et une quatrième de la dialectique et du gouvernement des Etats. Ils constituent une série unique où tout est rapproché dans une vaste et vivante synthèse, dételle sorte que les conclusions d'un dialogue marquent le point de départ du dialogue suivant : de la base au faîte,, toutes les pierres ont leur place distincte et ne pourraient être déplacées sans troubler l'économie de l'édifice -. A l'unité du système Platon a substitué l'enchaînement de la méthode. Ainsi, de même que dans un discours chaque phrase reçoit du contexte sa signification précise et complète, au lieu que considérée à part elle serait susceptible d'interprétations fort éloignées de la pensée de l'auteur, de même
l.« Platon betraclret ailes Denken so sehr als SelbsUhati<j:keit. dass bel ihm eineErinnerunj,' an das Erworbenu auch nothwendigeine sein niuss an die erste und iirspriingliclie Art des Erweibes. »
2. (c Denn weiter forlschreiten kann Plato doch niclit in eiiioni anderen Gespriich, wenn er niclit die i.n eineni friiheren beabsichtigle Wirkung als erreicht voraiissetzt, so dass dasselbe, was als Ende des einon ergiinzt \vird auch muss ais Anfan;,' und Gruud eines anderen vorausgcsotzt werden. »
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cha(iue dialogue ne peut être véritablement compris qu'à la lumière des démonstrations qui le précèdent.
Telle est, on peut l'affirmer, la clef de voûte de l'hypothèse de Schlciermacher, hypothèse présentée avec un talent si réel qu'elle rencontra d'abord une adhésion unanime, à peine mêlée de quelques timides objections.
Jusque-là Schlciermacher avait posé plutôt que résolu le problème ; il restait à retrouver l'ordre logique qui unissait ainsi dans une série ascendante les anneaux de cette longue chaîne. Depuis l'antiquité, que d'essais de classification toiî'r à tour proposés et rejetés ! La double tentative d'Aristophane et de Thrasylle montre que la vraie notion de l'ordre à suivre s'était perdue de bonne heure, même dans l'école du maître : quant à la critique alexandrine, elle était incapable d'une semblable découverte. Parmi les modernes, les uns ont emprisonné le génie si libre et si indépendant de Platon dans le formalisme étroit d'un système : les autres ont admis que le philosophe en écrivant ses dialogues n'avait consulté que son caprice ou le désir d'accabler ses rivaux. Schlciermacher qui mentionne à peine en [)assant les travaux de Geddes et d'Eberhard, reconnaît le mérite tout au moins relatif de Tennemann, dont il s'est inspiré jusque dans les endroits où il le combat.
Avant tout, pour procéder avec ordre, il s'agissait de déterminer quels sont les dialogues vraiment sortis de la main de Platon et, selon les propres paroles de notre critique, de séparer l'ivraie du bon grain ; car on ne peut songer à s'en rapporter sur ce point à l'autorité depuis longtemps discréditée de la tradition '. Trancher la question d'après une règle tirée des ouvrages eux-mêmes, c'est s'enfermer manifestement dans un cercle vicieux : sans méconnaître rinq)ortance du témoi-
\. « Vielmebr werden die meisten die ganzc Frage nicht erwarten liber die Echtheit der platonischen Scliriften, sondern sie fiir langst entschieden ansehen bis auf unbedoutende Zweifel, welche nur ein Paar Kleinigkeiten betrciren von denen sehr gleicligiUtig sein kann, ob sie Jemand annimmt Oder verwirft. So namlich werdon aile diejenigen urtheilon, die sicli in der langst verjahrten Auctoritiit der Ausgaben beruhigen ».
Platox, t. II. "^ 2
L'ŒL'VRE DE PLATON
gnage d'Aristole, Schleierniacher a cru devoir consulter de préférence l'idée qu'il s'était faite Jui-nicnie de la philosophie de Platon ou, plus exactement, de Platon philosophe.
C'est ainsi que dans la colle.Hion platonicienne il distingue une première série (pi'il appelle rlcmcntaire ou fondmncnîale, composée des écrits suivants : Phèdre, Protagora^i, Parmcnide, supposés par beaucoup d'autres dialogues et qui eux-mêmes n'en supposent aucun. On y trouve définies et décrites les diverses faces de la dialectique, et la théorie et la pratique y sont plus nettement séparées qu'ailleurs.
Une seconde série comprend T/iéétêtc, Sophiste, Po/itirjiw, Phédon, Philèhe : elle apprend à diMinguer la connaissance philosophique de la connaissance vulgaire, en même temps qu'elle renferme une explication raisonnée, profonde et subtile parfois jusqu'à l'obscurité, des principes de la connaissance et de l'action.
Enfin les écrits de la troisième et dernière série, dont chacun forme un tout savamment construit, ont pour objet l'exposé et la démonstration du système indirectement préparé par les dialogues précédents : ce sont la République, le Timée et le Critias.
Sur la succession de ces trois périodes, dans chacune desquelles l'ordre dos dialogues est déterminé par le développenaent naturel des idées, Schleiermacher n'admet pas de discussion. Est-il raisonnable, écrit-il, de penser qu'après avoir élevé son édifice, Plj^on l'a renversé ou repris en sous-œuvre pour le rebâtir \ ou qu'il en a construit la coupole avant d'en avoir assuré les fondements ?
Nous n'avons nommé jusqu'ici qu'un certain nombre de dialogues : tous les autres, semblables cà des gardes d'honneur disposés aux cotés de quoique grand personnage, trouveront place à l'endroit où ils seront le mieux éclairés et où ils jette-
1. Schleiermacher insiste particulièrement sur ce point et va jusqu'à dire
(I, p. 48) que pour ruiner entièrement
son système, il suftirait d'èlablir par
des preuves solides que l'un quelconque des dialogues du premier -roup. est postérieur à la République. ""
r.ES ClUrinUKS MODERNES jg
rnnt nix-inrmcs le plus de lumière. Srhieiormnclicr va jus- (|irà proposer île mesurer leur de-ré daulliculicilé à la Cac'ilité avec laiinellc ils se laissent insérer dans eette suite logique ' : les exeeplions rùclieuscs qui contrarieraient ou Iroulilcraient ce bol ordre doivent être autant d'apocryphes.
C'est ainsi qu'à la première si'rie il rattache Lysk, Lâchés, Clwrmidc et Eutlnjphvon, tandis quil ne voit d'autre issue pour sauver \'Ap<jlo,jk et Crkon que de les considérer assez dédaigneusement comme des écrits de circonslancc. Le Cm- Ij/le. le ISanijucl Ini-mèniu tombent au rang do compositions accessoires : le Gorgia., le Ménon et VEuthydcmc n'ont d'autre (lestination que de préparer le Politique, pendant ciue les Lois sont un complément manifeste de la trilogie formée par la Répuh/ifjtte, Timée et Cri lias.
Gomme on peut s'en convaincre, plusieurs dialogues, rebelles sans doute au groupement imaginé par Schleiermacher, n'ont i.ns trouvé grâce devant sa criliquc: mais l'habileté avec laquelle était proposée plutôt que prononcée leur expulsion n'éveilla aucune protestation. D'ailleurs n'était-ce pas la deslinée commune de; grands écrivains de l'antiquité d'abriter sous leur nom une suite plus ou moins nombreuse d'apocryphes?
Quoi qu'il en soit, voilà par quelle voie Schleiermacher se nattait de réussir où avaient échoué ses devanciers, et de faire pénétrer ses lecteurs dans l'intimité même du philosophe athénien. Admirateur aussi convaincu mais plus éclairé de Platon que Fiein, il fut pour les platoniciens du xix» siècle ce que ce dernier avait été pour les platonisants de la Renaissance. Non content de redonner au disciple de Socrate une popularité nouvelle, il l'a pris lui-même pour maître ^ et lui a emprunté la meilleure p.irt de sa propre pliilosophie. Platon était à ses yeux une sorte do médiateur entre la pensée antique et la
1. « D,e Prafi.ns ,Ier AcclUheit und die AufsuchnnR des reclit,.n Orte« fiir oinjCfles(iespnicliunlei-stritzennn.tbewiihrenoin,andergeg,.nseifi^.„(p 4») -. (.e sujet a ete particulièrement approfondi par M. ton Steiii (III, 3C3-
pensée moderne, et un jour qu'on lui demandait quels auteurs anciens il voudrait sauver de préférence du naufrage total de la littérature classique, il répondit: Homère, Hérodote et Platon K Au reste à cette même époque un soufile platonicien passait sur Jacobi, Fichte et Schelling comme sur les coryphées de l'école romantique tant en deçà qu'au delà du Rliin.
Les applaudissements ne firent pas défaut à l'initiative tour à tour heureuse et téméraire de Schleiermacher. Bœckh, luimême interprète érudit et sympathique de la science platonicienne ■", n'avait pas assez d'éloges pour ce qu'il appelait une découverte de génie, et Bekker ^ décernait solennellement au critique de Berlin le titre, raillé par Grote,de Plalonis rcstitutor. Heindorf disait de lui : « Gui plus aliquando Plato debcbit quam omnibus quotquot et sunt et erunt. » Parmi les philosophes Ritter, Brandis, Trendelenburg et Susemibl lui ont donné leur complète adhésion. Deux causes ont contril)ué à ce succès : d'une part la chaleur communicative avec laquelle Schleiermacher exposait ses sentiments, de Tautre la parfaite harmonie de cette tentative avec le goût littéraire et l'esprit esthétique de l'époque. On goûta surtout cette importance restituée à la forme extérieure de la philosophie platonicienne, à cet art merveilleux dont on se montrait d'autant plus épris que jusque-là il avait été plus sacrifié.
Mais, tout ingénieux qu'il soit en apparence, ce système ne soulève-t-il pas de très légitimes objections? Si avant Schleiermacher il n'y avait que désordre dans l'interprétation des dialoirues, l'ordre qu'il a voulu v introduire n'est-il pas trop