‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 226 sur 343 · HERMAXN · texte numérisé non relu

HERMAXN

Xous avons vu qu'au début du siècle le génie allemand, alors dans toute sa ferveur philosophique, ne croyait qu'aux

l. Paris, 1841, t volumes.

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idées et dédaignait volontiers l'histoire : peu à peu l'érudition devait reprendre le pas sur la métaphysique et on put légitimement appliquer à l'esprit nouveau qui soufflait dan^ la patrie de Kant et de llégel ce mot de Sénèque : Qux philosophia erat, fada philologia est. »

Dans le domaine spécial qui nous occupe, la théorie de Schleiermacher, d'abord accueillie avec une sorte d'enthousiasme, perdait graduellement de son prestige,lorsqu'un érudit déjà comiu par d'autres travaux entreprit de la saper par la base pour lui substituer un système tout o[q)osé. Schleiermacher était parti du principe même du platonisme pour en apprécier et en ordonner, si Pou peut ainsi parler, les manifestations littéraires : llermann ' partira des données histoririues et extérieures pour pénétrer dans le fond même de la doctrine et en ressaisir les transformations successives. Avant lui on avait envisagé Platon presque comme une sorte de penseur idéal : avec lui nous retrouvons l'Athénien qui a vécu à telle date, dans tel milieu, et dont la figure se détache sur l'ensemble et la suite de ses dialogues, à peu près comme celle d'Ulysse sur les multiples aventures que célèbre V Odyssée.

Mais pour procéder avec méthode, commençons par une rapide analyse de l'ouvrage d'Ilermann -.

Le premier livre (p. 1-128) est intitulé : Vie de Platon : ses rapports avec la société de son temps. On y voit appliqué le même genre de critique que Villemain avant Sainte-Beuve faisait en ce temps-là même prévaloir avec tant d'éclat dans l'histoire littéraire. Après une courte introduction, l'auteur passe en revue l'état d'Athènes au début de la guerre du Péloponnèse, la famille de Platon, sa jeunesse, ses rapports avec les hommes politiques les plus maniuants de l'époque, les

1. K. Fr. riermaiiii fut successivement professeur à Heidelberg à Marburg et à Gottingue où il succéda en 1851 à Otf. Mûller. Il est mort le 31 décembre 1855, laissant une réputation d'infatigable activité.

2. Cet ouvrage a pour titre : GeschiclUe und System der Platonischen Philosophie. T. I, fhe historiscli-hriiische Grundlequng enthaltend, Heidelberg 4839 (le tome II n'a jamais paru). Le travail était dédié au célèbre Greuzer

connaissances qu'il put acquérir à xMbènes, ses voyages à Mégare et en Egypte d'abord, plus tard en Italie et en Sicile, les visées politiques qui le ramenèrent deux fois à Syracuse, enfin sa longue et féconde carrière comnie olief d'école à l'xVcadémie.

Le second livre (p. 129-342) est consacré à l'étude des rapports qui relient Platon à ses devanciers et à ses contemporains. Ce n'est rien moins qu une histoire complète de la philosophie grecque jusqu'à la fin du v® siècle, destinée à mettre en pleine lumière l'élatdes esprits au moment oii le platonisme apparaît sur la scène K A l'école naturaliste d'Ionie, à l'école atomistique à laquelle lier manu rattache, on ne sait pourquoi, Anaxagore, s^opposent les Pythagoriciens et les Eléates. Il s'arrête avec une insistance peut-être excessive sur les causes qui ont préparé l'avènement et le succès de la sophistique : enfin il en vient à Socrate, à son œuvre capitale de réforme intellectuelle, à Xénophon qui s'en est fait l'annaliste, et aux socratiques imparfaits qui ne pouvaient aboutir qu'à la compromettre tout en se flattant de la continuer.

Le troisième et dernier livre (p. 343-712) est de beaucoup le plus important : c'est la partie vraiment originale de l'ouvrage : il s'agit de tirer des écrits de Platon l'histoire exacte et authentique de sa pensée-. Mais comment procéder? Sommes-nous en présence d'une exposition systématique, d'une œuvre conçue et fondue en quelque sorte d'un seul jet? C'est ce qu'affirme Schleiermacher : mais une découverte aussi tardive est justement suspecte, et les efforts qui ont été nécessaires pour faire entrer tous les écrits de Platon dans ce lit de Procuste suffisent à la décréditer. Ces écrits offrent l'image d'un développement organique et vivant, soit : en résulte-t-il que Platon, dès ses premiers pas en possession de tout son système, ait

1. Michelis a reproché à Ilermann, et avec quelque raison, d'avoir jugé les premiers philosophes de la Grèce trop exclusivement à travers les analyses d'Aristote.

2. Voici le titre allemand: Plato's schriftstellerischer Nachlass als Quelle seines Systems gesichtet und geordnet. Les 150 dernières pages de l'ouvrage sont occupées par des notes dont quelques-unes tout au moins sont extrêmement intéressantes.

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voulu conduire ses lecteurs comme par la main du seuil du temple jusqu'aux parties les plus reculées du sanctuaire? Xon c'est la pensée du maître elle-même qui s'est ainsi graduelle' ment développée : c'est en recueillant les vérités éparses autour de lui, c'est en les incorporant peu a peu à son svstème qu'il s'est élevé de ses premiers dialogues aux derniers] des discussions toutes pratiques où se plaisait Socrate aux hauteurs toutes spéculatives de la théorie des idées ^

Que l'on compare en effet le Càarmide, le Protagoras. mnme le Gorgias et le Ménon d'un coté, avec la République, le Phzlrbe et le Timée de l'autre : les différences sont trop profondes, trop accentuées pour pouvoir être expliquées par un simple calcul pédagogique. Il ne s'agit pas seulement de difficultes croissantes, à la solution desquelles une initiation habile doit préparer le lecteur : c'est un esprit nouveau, c'est une conception des choses de plus en plus vaste, de plus en plus haute \ De plus Hermann se fait une arme contre Schleiermacher des condamnations portées par ce dernier contre un certain nombre de dialogues : il en cherche l'unique explicat.on dans « la fausse ambition d'imposer à la variété naturelle de la muse platonicienne le type d'une unité artificielle >,

Ces déplorables conséquences, continue Hermann, se font jour avec plus de force encore dans l'ouvrage d'Ast, qui tout en corrigeant sur quelques points le principe de Schleiermacher, ailleurs 1 a poussé à bout de manière à rompre ouvertement avec toutes les lois de la critique historique et philologique II est vrai que pendant qu'Ast ne trouvait jamais l'autorité d'un dialogue assez fortement établie, la première preuve venue souvent même la plus discutable suffît à Hermann, qui par

1. Hermann ne cite nulle part Cousin. Est-ce cependant par le seul fait

beta' ht'erd'.To' ^1^-^*^^.;:;^^^^^^^^^" -'^ den treuen Abdruck seines Geistes in ine"' J^e^n Ent f i '"' ""^ Verschiedenheit, gewisse Stadien schiereo wi^^t f ,.1 \' .7"^^ anzunehmen, deren Unter-

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principe ne se scandalise d'aucune divergence, d\aucune contradiction.

Les systèmes (aux ou incomplets se trouvant ainsi éliminés, où est la règle qui nous permettra de trancher sûrement le problème platonicien '? Comment établir sans crainte d'erreur les phases que Platon a du traverser pour donner à sa pensée sa forme définitive - ? Deux sources dMnformations nous sont ouvertes : les écrits du philosophe d'un enté, de l'autre les incidents bien connus de sa vie. D'une période à la période suivante ce ne sont pas les mêmes (jucstions qui le préoccupent, ce n'est [)as a la même méthode qu'il en demande la solution. Tant (pie vécut Socrate, Platon ne pouvait songer et en réalité n'a jamais songé à se faire chef d'école : or c'est seulement quand il a pris ce rôle qu'il lui a été nécessaire de réduire ses idées en système. Quelle a été visiblement sa missi(.n? Réunir en iiii vivant faisceau tous les débris épars de la science et de la sagesse grecques. La chose lui était impossible à Athènes : de là les voyages cpi'il a entrepris non pas à l'aventure, mais avec ce but nettement arrêté : puiser aux sources de la i)hilosophie comme un demi-siècle auparavant Hérodote aux sources de l'histoire. Une fois cette tâche accomplie, nous le voyons se poser en maître et fonder son enseignement.

Chose curieuse, Hermanu parti en guerre avec une vivacité extrême contre Schleiermacber aboutit en fait à des conclusions

1. llennanti appelle le procédé (jvi'il préconise (( eine historisch-individueUe AiilVassimg der Platonischcu AYerke », et voici comment il le caractérise : « Sie schliesst zwar die goistigc Einheit der echten Werke Plato's nicht ans, sucht aber dièse weder in einer meUiodischen Verkniipfung noch in einer durcligehends gleichon Weltanschauunp:. sondern in <]em individuellen Geistesleben des geuieinschaftlichen Yerfassers, das anch bei der normalsten Ent^vicklun^r jedeufalls zu reich iind zn bewegt war, um nicht dnrch die Verschicdenheit seincr D^rchgang^^stufen eine grosse INIannigfaltigkeit seiner Erscheinungen zu rechtferUgen » (p. 367).

2. Il peut y avoir quebiue témérité à se prononcer sur les choses de l'Allemagne dans un sens opposé à celui dos AUemands eux-mêmes : mais en vérité il nous semble difficile d'admettre le parallèle que l'on a éta])li à cette occasion entre Ilermann et Hegel. La pensée pure de Hegel se développe en vertu d'une nécessité intérieure : la pensée de Platon, d'après Ilermann. est an contraire sous la dépendance immédiate d'intluences extérieures.

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presque semblables, sauf que l'un s'applique à mettre en lumière les rapprochements qui unissent les divers dialogues, lautre les divergences qui les séparent.

Une première période s'ouvre par le Petit Hippias, l'Ion, le Premier Alcibiade, le Charmide, le Lysis, le Lâchés, se conti^ nue par le Protagoras et VEutïujdème, et s'achève par une époque de transition à laquelle appartiennent VApologic, le Criton, le Gorgias, VEufJigphron, le Méno?i et le Grand Bippias. La pensée de Platon y apparaît sous une forme spontanée, dans son éclat naturel : Socrate y parle un langage peu différent de celui que lui prête Xénophon : Platon ne sait des autres systèmes que ce qui en était entré, si cette expression est ici à sa place, dans le domaine public, et c'est à peine s'il nous laisse pressentir, et de loin, ce que deviendra plus tard sa doctri ne.

Pendant la seconde période, Platon est sous l'influence visible d'Euclide et des Mégariques : il entreprend de lutter contre ses devanciers ou plutôt de les concilier avec l'esprit socratique. Cette crise intellectuelle a son contre-coup inévitable sur la forme : la poésie disparait refoulée par la dialectique : en outre Platon est loin d'Athènes, ce foyer du véritable atticisme. Ces causes réunies, dit Ilermann, expliquent surabondamment le changement complet, heureusement passager, qui s'est opéré dans le style et la méthode du Cratylc, du Théetète, du Sophiste, du Politique et du Parménlde.

En quittant iMégare, Platon est allé se retremper aux sources

vives dupythagorisme; en y découvrant son idéal, il y a retrouvé l'enthousiasme et la poésie. Désormais il va reprendre son œuvre avec une ardeur nouvelle où le sérieux de la maturité s'unit à l'élan de la jeunesse, la solidité du fond à la perfection de la forme : il reviendra à ses aspirations et à ses convictions premières, mais pour leur donner une base à la fois plus ferme et plus vaste dont le pythagorisrae fera les principaux frais. Le Phèdre contiendra, comme le voulait Stallbaum, le programme de cet enseignement nouveau : il sera suivi du

Ménéxène, du Banquet, du Phcdon, du Philèbe, et la liste des Platon, t. II. 5

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écrits de Platon se Fermera par la trilogie de la République, du Timée et du Critias^ enfin par les Lois.

Puis, après avoir défini le caractère de Platon comme écrivain dans un chapitre qui peut compter au nombre des plus r<Hnarquables du livre, Hermann demande à l'analyse sommaire des dialogues la confirmation des^ vues établies par lui un peu à priori dans les pages qui précèdent.

Un second volume devait suivre, consacré à l'exposé et h Papprériifinn fie la philosophie platonicienne : soit que Tlermann ne se soit pas senti à la hauteur d'une pareille tache, soit tout autre motif, ce volume n'a jamais vu le jour. Toutefois uuus avons encore à résumer les vues développées dans un article * ou Hermann a pris à partie d'une façon spéciale le principal argument invoqué par Schleiermacher. Celui-ci, on s'en souvient, avait exagéré la portée des déclarations de Platon dans le PA^</r^ : par une interprétation toute contraire, dans ce passage célèbre Hermann voit la preuve qu'aux yeux du philosophe, la parole écrite, vain simulacre de la parole vivante -, est absolument sans valeur scientifique ; elle est à la pensée ce que le phénomène est à Pidée; Platon a eu recours au dialogue parce que Socrate lui en avait donné l'exemple, et non parce qu'il avait {nul d un coup découvert dans ce mode d'exposition des })ropriétés merveilleuses, comme si le dialogue fournissait, on ne sait comment, un moyen assuré, infaillible, d'épuiser les difficultés et les objections.

Mais alors, quel but poursuivait Platon en rédigeant ses écrits?

Pour le comprendre, il convient de faire deux parts dans son enseignement : d'un côté la théorie des idées considérée dans ses principes, dans ses élém.ents constitutifs empruntés exclusivementau monde intellectuel : del autre les applications de cette théorie dans la sphère du terrestre et du contingent. Il fallait

1. Uber Plato's schriftslellerische Motive, réimprimé dans ses Gesammelle Abkandlungen, Gôttingue, 1849, p. 281-303.

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