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En môme temps que Susemihl, un autre érudit, Suckow, se vantait d'avoir enfin découvert en ce qui touche Platon le mot de l'énigme vainement cherché jusqu'à lui '. Pourquoi tant d'efforts sont-ils demeurés stériles? parce que les critiques ont oublié de se poser certaines questions essentielles ou du moins ne leur ont accordé qu'une attention insuffisante. Ces questions sont les suivantes : quels sont les écrits vraiment authentiques de Platon et à quels signes les reconnaître ^ a-t-il eu réellement un système, ou s'est-il contenté de traiter scientifiquement, à son heure, les sujets les plus divers ? dans le premier cas, a-t-il formulé sa doctrine lui-même ou a-t-il préféré laisser à ses lecteurs le soin de la deviner? Tant que ces pro-
1. Le titre mémo de son livre n'est pas exempt tle toute prétention et se prêterait mal à une traduction française : Die wissenschaftlirhe und kihistlerisclie Form der Plalontschen Schriften in ilircr bisher verborgenen Eigenthilmlichkeit dan/eslellt, Berlin, 1855.
blêmes ne seront pas éclaircis, les oi)scurilés du platonisme ne seront pas dissipées. Mais Suckow, qui affecte une sévérité si injuste à Tendroitde ses devanciers, notamment de Stallbaum et d'IIermann, a-t-il du moins réussi à porter la lumière où il n'y avait avant bii que ténèbres ?
Schleiermacher, dit-il, semblait avoir touché le but, mais l'édifice qu'il a construit répond mal aux travaux préliminaires entrepris pour l'élever. Parmi les anciens commentateurs de Platon, il y en a un que Galien appelle son maître, c'est Albinus : l'ordre dans lequel il a disposé les dialogues peut et doit servir de modèle. Sur le chapitre de l'authenticité les témoignages d'Aristote, pris en général, méritent sans doute notre confiance : toutefois dans le nombre il en est qui sont insuffisants ou môme qui autorisent des doutes : Suckow va jusqu'à admettre qu'Aristote a pu se méprendre sur le véritable auteur du Politique et des Lois : il s'arme de Tautorité d'Isocrate pour rejeter ce dernier ouvrage, de celle de Cranter pour condamner le Critias. Hermann et Susemihl avaient cru à Pexistence d'une tradition ininterrompue au sein de l'école depuis le siècle de Platon jusqu'au déclin du paganisme : Suckow a déployé une érudition étonnante pour combattre cette opinion.
A ses yeux, c'est bien à tort qu'on attribuerait à Platon une métaphysique secrète, différente de celle qu'il a confiée à ses ouvrages : heureux philosophe, s'il a trouvé autour de lui des intelligences vraiment capables d'en saisir le sens! Ainsi c'est dans \q Phèdre, le Banquet, la République et le Timée qu'il faut chercher avant tout le vrai Platon : puis on consultera, quoique déjà avec moins d'assurance, le Phédon, le Théétète et le Sophiste, Mais voici la découverte à laqueUe notre critique se Datte d'attacher son nom : c'est Platon lui-même qui se charge - de lui révéler le critérium positif d'après lequel on discernera sûrement ses écrits. Ne déclare-t-il pas en effet dans le Phèdre (244 C) que toute œuvre philosophique vraiment digne de ce nom est comparable à un ôtie animé ayant une tête, un corps et des pieds? Cette image, semble-t-il, se comprend d'elle-
L'ŒUVRE DE PLATOxN
même et elle a clé maintes fois reproduite K Suckow nous en propose une interprétation raffinée que rien ne justifie. Les pieds représentent la question posée au début de l'entretien, le corps la démonstration, la lùte la conclusion. Mais alors comment expliquer l'affection toute particulière de Platon pour la méthode hypothétique, si peu compatible avec le cadre rigide qui vient d'être tracé? Xotez que l'ensemble des dialogues est soumis à la même règle que chacun d'eux en particulier. Suckow s'arme ensuite de certaines déclarations de Platon au sujet de la division pour soutenir que ce procédé est absolument essentiel à la dialectique platonicienne, dut celle-ci se transformer de la sorte en une scolasti(|ue des plus rebutantes : ce qui ne l'empêche pas de conclure par un rapprochement beaucoup plus subtil qu'exact ; à l'entendre les mêmes lois régissent les dialogues de Platon et les hymnes de Pindare.
Pour justifier sa théorie par une application, Suckow a eu la singulière idée de choisir le dialogue même où sont contenues ces révélations décisives, à savoir le Phèdre, dont il nous donne on 220 pages une analyse pédantesque et ridiculement minutieuse : sous sa plume le plus charmant des écrits de Platon, semblable à une rose entre les mains du botaniste qui la dissèque, se transforme en une sorte de poussière dialectique. A ce compte le philosoplie athénien aurait composé et légué à la postérité non des inspirations 'pleines de fraîcheur et de grâce, mais des mosaïques savantes d'un pénible arrangement. La liberté d un artiste de génie ne s'accommode pas de pareilles chaînes. Je sais bien que Suckow exige du critique qu'indifférent à l'extérieur et si l'on peut ainsi parler, à l'enveloppe dramatique, il pénètre au|delà jusqu'au noyau scientifique : mais d'où vient qu'alors il s'en tient lui-même si servilement à la lettre, à l'exemple d'un Jamblique et d'un Proclus? est-il sur de s'inspirer de Platon en proclamant ce divorce absolu entre la science et l'art, que le disciple de Socrate