AîUNK
Une nouvelle tentative devait suivre de près la sienne. Bœckh avait proposé de grouper les œuvres de Platon en cycles, à la façon de celles de Shakespeare : Schleiermacher lui-même avait insinué que la portée décroissante du rôle assigné à Socrate pouvait jeter quelque lumière sur la succession chronologique des dialogues : enfin une note de l'ouvrage de Suckow - contenait en germe l'hypothèse que Munk allait soutenir et développer avec un réel talent.
Frappé du désarroi de la critique, et justement surpris de
1. Suckow ne considère comme absolument auUicntiques que les dialogues suivants, répartis par lui en trois classes : 1" Parménide, Protagoras, Banquet, Phèdre; 2<> République, Timée; 3» Philèbe, Théétète, Sophiste, Apologie, Phédon.
Platon, t. II. 6
voir Platon seul entre tous les ('crivains de l'antiquitu provoquer des discussions aussi prolongées, Munk pensa que la faute en était non pas à Platon lui-môme, mais aux modernes qui ont entrepris de faire entrer de force ses écrits dans des classifications tout artificielles K Les uns ont disposé les dialogues d'après leur importance philosophique et le degré de maturité des solutions proposées : les autres d'après leur mérite littéraire, les attribuant à des périodes diverses de la vie de Platon, selon qu'ils y reconnaissent les tâtonnements d'un auteur encore novice ou la perfection d'un écrivain accompli. Tous se sont trompés. Dans chacune de ses compositions, Platon ne nous a laissé entrevoir de ses convictions et de sa doctrine que ce qui convenait à son sujet: quant à leur forme, Denys d'Halicarnasse ne nous apprend-il i)as que le philosophe n'a pas cessé de la corriger et de la retoucher? Si cette assertion est exacte, les imperfections relevées avec tant de vivacité par certains critiques ne sauraient être que relatives, c'est-à-dire qu'elles rentraient par quelque côté dans le plan de l'auteur. Le but de Platon en composant la suite de ses dialogues a été évidemment de faire assister ses lecteurs à la lente élaboration de sa philosophie, au lieu de la leur présenter comme un tout complet el achevé. Mais où est l'idée dominante qui préside à lou.> les détails de l'ensemble? où est le fd conducteur qui permette de "s'orienter sans crainte au milieu de ce dédale? D'après Munk, et c'est ici surtout qu'apparaît l'originalité de sa théorie, Platon s'est inspiré avant tout de sa profonde admiration pour son maître. Ses condisciples, Xénophon, Eschine, Simmias, Cébôs ont mis comme lui Socrate en scène, mais en s'attachant à lui conserver les traits sous lesquels il s'était gravé dans leur souvenir : Platon a eu l'ambition bien autrement relevée d'incarner en quelque sorte la philosophie dans la personne de celui qui venait de lui ouvrir une si brillante carrière, et de représenter dans la vie idéalisée de Socrate la
LES CRITIQUES MODERNES
destinée terrestre du vrai sage. Celui à qui il était redevable de sa vocation philosophique aura ainsi tout l'honneur de la féconde moisson dont il n'avait fait en réalité que semer les germes, et du même coup Platon joignant l'exemple au précepte mettra sous les yeux de ses lecteurs non pas une sèche argumentation et de froids raisonnements, mais ce qui est plus persuasif à coup sur, un modèle vivant ^
Cette hypothèse, Munk lui-môme en fait la remarque, suppose que l'on rompt avec certains préjugés qui remontent jusqu'à l'antiquité. On veut, par exemple, que le Menon, VEuthyphron, VApoIofjic, le Criton et h- P/iédon aient été composés pendant le procès de Socrate pour prévenir sa condamnation, ou immédiatement après sa mort pour venger sa mémoire : on attribue au ressentiment ou à la tristesse de Platon en face de cette suprême injustice de ses concitoyens les accents tantôt indignés tantôt mélancoliques qui se font jour dans certains dialogues : enfin c'est une opinion généralement admise que les compositions où dominent les discussions dialectiques ont été rédigées à Mégare sous l'influence plus ou moins immédiate d'Euclide et de son école. Autant d'idées fausses, dit Munk, autant d'explications préconçues. Mais au moment môme où il se déclare l'ennemi irréconciliable de toute hypothèse, si spécieuse, si ingénieuse qu'elle puisse paraître % il en propose une à son tour, aussi gratuite et plus hardie que toutes les autres.
Pour l'établir, c'est aux écrits de Platon qu'il en appelle, en môme temps qu'au témoignage des anciens les mieux qualifiés pour nous éclairer sur cet intéressant problème.
Et d'abord ouvrons les dialogues : il y a un acteur auquel
4. De là par opposition le titre placé par Munk en tête de son principal ouvrage qui parut à Berlin en 18o7 : Die nalurliche Ovdnung dcr platonischen Schriften.
1. Voici en quels termes précis Munk pose le problème: « Sind die Scliriften Plato's blosse philosophische Abhandlungen die der Verfassernur zu dem didaktisclien Zwecke. uns seine Philosophie in der sokratischen Lehrmethode mitzutheilen, in die dialogisciie Form gekleidet hat, oder sind sie poetische Kunstwerke die uns nicht todte Lehren, sondern lebendige Ilandlungen vorfiihren? »
2. « Wir haben os uns zur besonderen Pllicht gcmacht,alle gewalfsamen Deutungen und uuerwiesenen Voraussetzungen fern zu halten. > {Préface, p. IX).
L'ŒUVKE D£ TLATOiN
Platon confie presque invariablement le premier rôle et qu'il place tour à tour dans les situations les plus diverses : comment méconnaître son intention de nous retracer une bio£rraphie complète de Socrate, depuis sa première vocation sous les auspices du vieux Parménide, jusqu'au jour où il meurt victime de ses convictions? Combattre Terreur, proclamer la vérité et donner, s'il le faut, sa vie pour elle, voilà en trois mots la mission de Socrate.
Dans le Parménide, qui sert en quelque sorte de préface et de prologue à l'ensemble, Platon résume ainsi tout le programme de sa pbiîosophie : se servir de la dialectique pour établir l'existence des idées. Une première série de dialogues {Protagoras, Charmide, Lachh, Gorgias, Ion, Grand Hippias, Cratyle et Euthydcme) nous montre Socrate, entre 3o et 50 ans, partant dans sa pleine maturité, aux prises avec la fausse sagesse et ses représentants les plus accrédités. Son influence triomphante sur la jeunesse, ses rapports avec ses amis ou ses disciples, ses luttes contre les sophistes, le côté extérieur, si l'on peut parler ainsi, de son enseignement, voilà ce que nous représente cette suite de tableaux terminée par le Banquet, où Socrate nous apparaît au uiilieu de toute la licence et de tout l'éclat des fêtes athéniennes.
Une seconde série, composée par Platon entre 383 et 370, nous introduit au cœur même de la doctrine de Socrate, représenté désormais en possession d'une science complète. Munk fait rentrer dans ce groupe le Phèdre, le Philèbe, la République, le Tiinée et le Critias.
Enfin une troisième et dernière ^éÙQ {Ménon, Théétète, Sophiste, Politique, Euthyphron, Apologie, Criton, Phédofi) nous fait admirer dans Socrate le défenseur intrépide et le martyr inébranlable de la vérité, calme et serein devant les accusations les plus imméritées comme en face de la mort, qu'il voit approcher sans trouble, confiant dans la bonté des Dieux.
Voilà, s'écrie Munk, une biographie sans égale dans aucune littérature ; Xénophon a tenté la même entreprise : quelle différence dans les résultats ! L'ensemble des dialogues forme un
LES CIUTIQUES MODERNES
cycle socratique, analogue au cycle épi(pie des lïomérides, ou, dans les temps modernes, à celui où se groupent les tragédies nationales de Shakespeare, depuis Le roi Jean jusqu'à Ilenri VI II.
On objecte que les anciens n'ont gardé aucun souvenir d'un semblable arrangement : Munk soutient au contraire qu'on en retrouve des traces aussi bien dans la classification de Thrasylle ([ue dans celle d'xVristo|)hane. Nul ne croira, ajoutet-il, que Platon dans ses dialogues ait fait parler Socrate au hasard : autant vaudrait prétendre que l'harmonie du monde résulte du concours fortuit des atomes. Au reste, ce ne sont pas de simples entretiens, mais bien de véritables scènes dramatiques, des mimes à l'imitation de ceux de Sophron. Exalter dans Platon l'écrivain aux dépens du philosophe, ou par une exagération opposée, blâmer comme un hors-d 'œuvre importun cette parure extérieure, c'est commettre une égale erreur. C'est ([u'en effet aux yeux de Platon la philosophie est tout à la fois un art et une science : et les criti(|ucs contreviennent à ses recommandations formelles ^ lorscfue pénétrant dans ses « jardins d'Adonis » ils séparent arbitrairement de la tige et de la racine le feuillage et les Heurs.
Schleiermacher s'est visiblement trompé en affirmant que (lu vivant de Socrate Platon avait conçu un système (|ue rien depuis n'a pu ni du modifier ; comment excuser ce jeune Athénien assez présomptueux pour ne pas craindre de s'attaquer aux réputations les plus considérables, et pour lancer dans le monde avec une surprenante légèreté ses solutions improvisées? L'hypothèse du savant critique devient au contraire très aisément acceptable, si l'on accorde que Platon n'a commencé à écrire qu'après la fondation de son écolo, de telle sorte que ses dialogues puissent être envisagés comme la rédaction officielle de son enseignement. Que Platon ait reçu successivement [ilusieurs initiations |)hilosophiques, c'est ce qui paraît hors de doute : mais chacuue d'elles a-t-elle laissé