‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 234 sur 343 · Phèdre, 2G0 et suiv · texte numérisé non relu

Phèdre, 2G0 et suiv

comme à son insu une trace dans ses écrits, ainsi que le prétend Hermann?Ici encore tout s'explique, à condition d'admettre que Platon n'a pris la plume que le jour où après tant d'excitations fécondes, son génie était entré dans la pleine conscience de sa force. Ainsi les premiers écrits du philosophe, composés entre 389 et 383, appartiennent à cette période de sa vie où les ardeurs de la jeunesse s'unissent à la maturité de l'âge viril.

Pour Susemilil la succession chronologique des dialogues n'avait qu'un intérêt restreint, tandis que la question d'authenticité acquérait une importance capitale. Munk, comme on peut s'y attendre, est assez indifférent à l'un et à Tautre de ces problèmes. Dans quelques circonstances qu'ait vu le jour l'un des dialogues, il suffit à Platon d'en marquer à l'avance la place par la date où il nous transporte : c'est le moyen qu'il a employé pour rapprocher du Ihéétète le SopJiiste, écrit sans nul doute dans un temps et un milieu fort différents : le ton plus ou moins [)oétique de l'exposition est en rapport avec le sujet traité et avec les interlocuteurs choisis, nullement avec l'âge de l'écrivain. Au reste Munk est-il gêné dans son arrangement par l'absence de Socrate ou pour tout autre motif ? Il accorde sans hésiter, non que le dialogue est apocryphe, mais qu'il ne fait pas partie du cycle général : tel est à ses yeux le cas du Lyns et des Lois.

Si l'on ajoute que Munk est un écrivain des plus habiles et (jue son ouvrage se recommande par une clarté, une précision et même une élégance assez rares en Allemagne, on comprendra 'in'il ait pu un instant faire illusion. Quelques résultats isolés ressemblent à autant de traits de lumière imprévus. En apparence, sa solution a tous les mérites de celle de Schleiermacher sans en avoir les défauts : en réalité elle est encore plus inadmissible. Munk rejette les classifications de ses devanciers comme artificielles : la sienne ne présente-t-elle pas au plus haut degré ce caractère? Elle est simple, d'une application facile, je l'accorde : mais ne se heurte-t-elle pas aux assertions les mieux établies :^ En di'pit des efforts souvent étonii^iils de Iduieur, ne jette-t-elle pas la plus entière confusion

LES CRITIQUES MODERNES

dans l'ensemble des dialogues, dès qu'on les considère au point de vue de la suite et de l'enchaînement des pensées? Sans doute, il peut paraître téméraire, selon une remarque de Munk, de conclure de la nature d'une tragédie à l'âge de l'auteur : mais comment admettre que même dans Platon le philosophe ait pu se subordonner à l'artisfe au point de réduire son œuvre à une biographie poétique, analogue par certains cotés à la Cyropédie ? Si Platon est l'auteur du Parménide, était-il logique de sa part de débuter par un dialogue qui suppose des lecteurs déjà familiarisés de longue date avec la théorie des Idées ? Etaitil liibile d'inaugurer sa collection par ce chef-d'œuvre dedialectique abstraite et épineuse? à qui persuadera-t-onque la maïeutique de Socrate, telle qu'elle apparaît dans le Lâchés, le Char^ mide et 17o?i, d'où la théorie des Idées est notoirement absente, soit le développement naturel et le dernier mot de la méthode si laborieusement définie dans le Parménide^'^ La supposition de Munk étant admise, est-il raisonnable de nous montrer Socrate épelant pour ainsi parler les éléments de la science, longtemps après qu'il s'est élevé aux conceptions métaphysiques et cosmologiques les plus hautes, et se retrouvant à la veille de sa mort dans VEuthyphron et le Criton tel que nous l'a montré le Charmide"^

A un point de vue un peu différent, comment, si tel avait été réellement le dessein de Platon, la tradition n'en a-t-elle conservé aucun souvenir? Platon n'aurait-il pas pris soin d'accentuer plus fortement la personnalité de Socrate et le progrès * graduel de ses pensées? n'était-il pas tenu de marquer avec la précision d'un historion la date où se i)asse la scène de chaque dialogue, date le plus souvent restée dans l'ombre ou objet de controverse entre savants? Les anachronismes assez fréquents qu'il se permet ne deviennent-ils pas dans cette hypothèse autant de fâcheuses et inexplicables contradictions propres à déconcerter toutes les recherches ?

Dès l'apparition du livre de IVIunk, Susemihl l'avait soumis à

1. « Einc hohere Vollendung des im ParineniJes empfohlenen Verfahrens.

une critique approfondie ' : l'auteur réplirpia dans la même revue-, mais malgré le talent qu'jl déploya dans cette polémique, il ne réussit pas mieux que Suckow à se concilier les suffrages des érudits, et moins encore des philosophes, justement frappés de son insuffisance métaphysique.

BONiTz, RinnixG, ivricriELis

La question platonicienne était devenue un champ de bataille des plus confus lorsque peu de temps après la publication de Munk.on y vit paraître un combattant rompu aux recherches critiques et armé d'une science extraordinaire. Tout en rendant justice aux travaux de ses devanciers, Bonitz a fait voir que leur ambition môme les avait égarés. Admettons, dit-il, qu'on commisse avec certitude la succession chronologique des dialogues : qui nous prouve qu'il faille les considérer comme autant d'étapes progressives dans le développement philosophique de Platon? C'est anticiper étrangement sur les faits et sur le cours naturel des choses que de prêter au disciple de Socrate dès sa jeunesse un ensemble arrêté de doctrines. Xon contents de soutenir que nous pouvons arriver à une intelligence complète des écrits de Platon, Steinhart et Susemihl affirment que tout dialogue nous permet de dire : telle vérité n'était encore que pressentie par le philosophe, de telle autre il ne possédait aucune démonstration scientifique. De semblables prétentions, dit Bonitz, lie vont à rien moins qu'à rendre impossible toute recherche précise et sincère, c'est-à-dire à supprimer le seul

1. NeueJahrbiicher fur Philologie imdPœdayoqik,\U%,Y>.%2'.).<^^l On lisait notamment dans cet article : « Es mangelt dem Verfasser nicht an Scharfsinn und Ivenntnissen. aber sein Buch gibt ein warnendes Beispiel davon, wie wenig man mit diesen Besitzthiimern ausrichtet, weun sie iinter der llerr schaft einer lixen Idée stehon... Es bleibt in der Aufiassung des wissenschaftlichen Inhalts der platonischen Werke und der platonischen Philosophie hinter den billigsten Anforderungen zuriick. »

2. i8o9, p. 781-795 : Eiriige Bemerkungen zu Hn. Susemihl, Beurtheilunaen mêmes Bûches.

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moyen certain que nous ayonsde nous faire une idée vraie du platonisme. Et joignant l'exemple au précepte, ses Etudes platoniciennes^ contenaient une analyse de quatre dialogues {Gorgias, Théétcte, Euthydcme et 6V>;?/i/5/c) laquelle passe en Allemagne pour un modèle d'exactitude et de profondeur. Malheureusement la tache commencée n'a pas été poursuivie et il n'en a rejailli sur l'ensemble que des traits de lumière isolés. Ajoutons toutefois que grâce à son heureuse initiative, lahttérature platonicienne allait s'enrichir d'un remarquable ouvrage. Ce fut Bonitz en effet qui détermina l'Académie des sciences de Vienne à mettre au concours en 1838 les questions suivantes:

1« lïermann a donné sa classification des dialogues comme reposant sur des documents absolument historiques. Lacunes et défauts de sa démonstration.

2° Quels sont les dialogues dont la date peut être assignée avec une indiscutable évidence soit par eux-mêmes, soit par comparaison avec d'autres dialogues ?

Nous verrons un peu plus loin le brillant résultat provoqué par ce concours.

L'ouvrage très peu connu de Ribbing-,qui parut sur ces entrefaites, se recommande en première ligne par une judicieuse appréciation des efforts plus ou moins heureux de ses devanciers. Schleiermacher lui plaît peu, mais Ilermann est celui qu'il traite de la façon la plus sévère : c'est, dit-il, un de ces nhilolomies qui à la suite de quelques recherches savantes sur la langue et les écrits d'un philosophe s'imaginent qu'ils vont aussitôt prendre rang parmi les métaphysiciens. Au reste les contradictions ou plutôt les contrastes qu'llermann a cru découvrir entre les diverses phases de la doctrine platonicienne sont plus apparents

1. Vienne, IcSoG et 1800. Ouvrage réimprimé en 1875 et dont une (roisième édition a paru récemment.

2. La première édition parut en suédois à Upsal en 1858 sous ce titre : Genetisk framstnllnitig af Plulo's idceluva. L'auteur en donna plus tard une traduction allemande qui comprend deux parties : Genetische Da>\^lel/ufig der Platonischen Ideenlehre nebst bcigefligten Untersuchungen ûber Echtheit und Zusammenhang der Plaiojiischen Schrlften, Leipzig, 18<>3 et \'^iMk.

que réels, uu a eu le tnrf de demander aux textes historiques si rares, si peu précis, beaucoup plus qu'ils ne pouvaient donner : eut-on même retrouvé sûrement l'ordre chronologique des dialogues, on se ferait illusion en se flattant d'avoir du même coup résolu tous les problèmes que soulèvent la genèse et les développements du plaloiiisme. Ribbing reproche ensuite à Steinhart et à Susemihl leurs démonstrations diffuses, leur commentaire prolixe à l'excès : le lecteur des dialogues n'a que faire de ces formules d'admiration qu'on lui prodigue, et de ces interprétations allégoriques qui nous ramènent au temps de Ficin et de la Renaissance. A raffmer ainsi sur les moindres allusions, sur les moindres nuances de la pensée, on est naturellement conduit à perdre de vue le fond même des choses et à lâcher la proie pour l'ombre.

Abordant à son tour le sujet de son livre, Ribbing débute par des réflexions pleines dejustesse sur les citations d'Aristote, les doutes qu'elles laissent, le profit légitime qu'on en retire. Les anciens déjà se sont préoccupés de retrouver l'unité de la philosophie de l^laton et la succession naturelle de ses dialogues, mais sans aucun résultat positif auquel les modernes aient pu universellement se rallier. En fait, ajoute l'auteur, il est impossible d'établir que tel dialogue soit la continuation logi«iue et systématique de tel autre, impossible par conséquent d'assigner à chacun nne place invariable.

Quelle est donc la méthode à suivre ■? Aristote attribue àPlaioii, a i'exclusionde tout autre philosophe, unethéorie célèbre, celle des Idées : donc tout dialogue où elle est enseignée porte sur lui sa marque d'origine ^ et l'ensemble des dialogues qui répondent à cette condition essentielle, en nous révélant les traits distinctifs du g'nie de Platon comme philosophe et comme

1. « Die Dialoîîe, welche ausdrilcklich oder stillschwoigend auf die Ideen hinweisen oder fiir das in ihnen nresa^te oder i^ezeigte direct oder indirect die Ideen voraussetzen, oder durch die Lehre von denselben ihre letzte Erkliirung und Ileclilfertigun^' auf ungezwungene Weise erhalten konnen, und ferner die, welclie dieselben Ideen und ihre Wirkliclikeit von irgend einer Seite rechtfertigen und darstellen, miissen als Plalo zugeliorend angesehen werden, und umgukehrt. »

LES GRITKJUES MODERNES

tfl

écrivain ^ fournira un critérium inattaquable pour juger de Tauthenticité du reste de la collection. Ribbing admet des dialogues socratiques, composés par Platon dans un temps où il était encore toutpénétré des enseignements de son maitre,et caractérisés d'un côté par une tendance polémique, de l'autre par la prépondérance des considérations morales. Dans une seconde période Platon s'élève graduellement jusqu'à sa conception des Idées : dans la troisième et dernière, il s'en servira pour éclairer autant qu'il est en lui quelques-uns des plus graves problèmes de la philosophie.

Le point de vue f)'irticulier où s'est placé Michelis pour traiter la question platonicienne ne nous permet qu'une courte mention de son livrer où se donne libre carrière la verve du polémiste. Depuis la chute retentissante de l'hégélianisme, écrit-il, le matériel de la philosophie est aux enchères : seuls desempiristeset des matérialistes se présentent comme acquéreurs. Nous vivons dans une nouvelle ère de sophistique, caractérisée parle triomphe du mensonge autant que par l'absence d'idéalisme et d'élan moral : appelons Platon à notre secours. Il a labouré jadis pour le compte de l'Evangile : la terre n'est redevenue stérile que parce que nous ne savons plus la cultiver.

Après une très belle étude sur la mission réformatrice de Socrate, Michelis écarte résolument la supposition chère à certains néo-platoniciens, d'après laquelle Platon se serait élevé dans le domaine religieux à la conception chrétienne de la divinité en elle-même et dans ses rapports avec le monde. 11 refuse de voir dans l'Idée un terme avec lequel Platon aurait comme identifié sa doctrine, et selon ses propres expressions, une sorte

1. Voici la définition qu'en donne Ril)})ing : « Eine mimisch dramatische Darstellung bis zur vollstàndigen. aber immor auf kiinstleriscli-ideali.stischcin oder typischem Slandpunkle festgeh.illenen Iiidividualisirung der Personen und der Situalionen. »

2. Die Philosophie IHalon's in ihrer inneren Beziehtavj zur geo/feubinien Wahrheit, Munster, 18G0.

L'ŒUVKK DE PLATON

de Schibbolcth mystérieux qui nous obligerait à rejeter comme apocryphe tout écrit d'où il serait absent. La philosophie de Platon ne consiste pas dans telle ou telle opinion déterminée et ne se laisse pas réduira à un système, comme l'a faussement enseigné Schleiermachor ; elle a une signification tout autrement générale et permanente : c'est la borne éternelle opposée aux prétentions de la sophistique. La tîiéorie des Idées représente la forme à laquelle Platon a essayé de ramener les résultats de ses méditations, plut H que ces résultats eux-mêmes dans leur expression primitive et immédiate. Néanmoins elle occupe une place si éminentedansleplatonisme qu'à l'exclusion de toute considération historique elle doit servir de règle pour la classification des dialogues. Pour l'étudier, c'est aul écrits appelés communément dialectiques qu'il faut, contrairement à ropinion commuiie, s'a Iresser tout d'abord, car encore que la fleur sorte du boulon, c'est dans la fieur épanouie que l'on discerne le mieux les éléments qui la constituent.

Ces vues de Michelis, sévèrement attaquées par certains critiques et notamn,ent pai M. von Stein, n'ont trouvé en Allemagne qu'un ])i«n faible écho.

li. UBEllWEG, ALBERTI

Un tout au!ie succès attendait l'œuvre d'Uberweg \ couronnée en 186!) par l'Académie des sciences de Vienne à la suite du concours dont nous avons parlé plus haut.

Conformément au programme qui lui était imposé, Uberweg débute par une analyse intéressante, (pioique un peu confuse, des deux points de vue opposés où s'étaient placés Schleiermacher et Hermann. Le premi.T, dit-il, est tombé dans une

\. Intersuchunuen nber che EchtUeU und ZeUfohje Plalonischer Schriften und u^r dre Ia.jHrno,nenlc au:. Plato's Lekcn, Vienne, 1861. - Uberweo, né en 18 >6 a cte at uche depuis 18o.> à rUniversité de Bonn, puis à colle do K^" nigsberg ou II est mort eu 1871. Ouolques-uus de ses ouvrages ont eu l'hon. neur de traductions en plusieurs langues.

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exagération évidente : comment en effet parler d'unité systé matique dans un temps où Platon non seulement n'avait pas fondé d'école, mais sans doute y songeait à peine, alors surtout qu'on insiste surla dépendance où il place toute rédaction écrite à Tégard de l'enseignement oral? d'autre part, Hermann, cédant comme il arrive fréquemment aux entraînements de la polémique, a protesté d'une façon trop absolue et en termes trnp ^^^o^^ mesurés contre l'hypothèse de son devancier: il n'aurait môme pas, s'il faut en croire Uberweg, le mérite de l'originalité : car longtemps avant lui Horbart avait proposé de déterminer à l'aide des dialogues les phases par lesquelles avait passé la pensée de Platon: il est vrai qu'il s'agissait pour lui non pas d'influences extérieures, mais d'une ^on^tA^ processus logique tout intérieur.

Uberweg discute longuement à son tour la célèbre phrase ']!! Phèdre, d'où Schleiermacher avait tiré les conséquences que l'on sait. Il montre très bien que les grandes compositions piiilosophiques de Platon ont pu être précédées par des écrits d'un caractère plus élémentaire, où Platon prenait pour point dedépart une théorie régnante ou môme une hypothèse qui lui était suggérée par un entretien avec ses disciples, hypothèse qu'il se réservait d'approfondir plus tard.lfcnnaun de son coté a eu tort de considérer une page du Phédon comme le résumé tracé par Platon lui-môme des diverses initiations qu'il avait successivement traversées : c'est de Socrate qu'il est question dans ce drame si profondément historique, sauf que Platon a jugé utile d'ajouter comme fond de tableau la perspective des Idées \ Deux mots résument avec beaucoup de bonheur le jugement impartial d'Uberweg : Schleiermacher n'a pas assez

tenu compte de la variété naturelle, Hermann del'uniténaturelle de Platon.

Qu'est-ce que l'antiquité nous apprend de certain sur la vie du philosophe athénien? Telle est la première question à résou-

1. Uberweg a discuté ce point avec une très fine érudition dans un article spécial du Philologus (XXI, p. 20).

LES CRITIUUES MODKKNES

die. Sur ce point, toutou travaillant de son mieux à dcîgager l'histoire de la légende, Uberweg a paru à plus d'un critique faire à la tradition des concessions excessives. Secondement, qn'est-ce que l'antiquité nous apprend des ouvrages de Platon ? Sans doute depuis longtemps on avait Compris l'utilité d'une semblable enquête et notamment en ce qui concerne Aristote, Schleiermacher et Suckow avaient ouvert la voie. Uberweg a repris à son tour cette tâche, et il y a apporté une telle précision qu'après lui on pourra modifier ses conclusions, mais qu il sera difficile de rien ajouter aux faits sur lesquels elles reposent.

La partie la plus neuve de son livre est celle où il cherche à déterminer la succession des dialogues soit d'après les rares témoignages des anciens, soit d'après les traces historiques qu'ils renferment, soit enfin d'après ce qu'ils nous révèlent du développement intellectuel de Platon au triple point de vue de la dialectique, de la psychologie et de la morale. Il fait remarquer avec raison que si l'auteur des dialogues modifie avec le cours des années l'expression de sa pensée, il ne faut pas se hâter d'en conclure qu'il ait modifié sa pensée elle-même, et d'un exposé à tout le moins ingénieux de la théorie des Idées il tire cette conséquence, que le Sophiste et \q Politique dans lesquels cette théorie subit une transformation capitale ne reflètent que la df-rnière évolution de l'enseignement platonicien. Dans le domaine psychologique, nous faisons un pas en avant en passant du Plièdre, où l'àme est définie « uu [irincipe de mouvement » au Timée où créée par le Démiurge, elle est mise par sa nature même en contact étroit avec les Idées. Le Phédoi qui fonde l'immortalité sur la participation de l'ame à l'idée de la vie lui paraît postérieur et au Timée et au Ménoyi où se trouve exposée pour la première fois la doctrine delà réminiscence. En morale le Protagoms a précédé le Gorgias, lequel à son tour est antérieur au Ménon et au Phèdre,

Sur lesquestions d'authenticité, l'auteur garde en général une prudente réserve : toutefois dans son ouvrage il n'hésite pas à tirer du silence d'Aristote sur le Parménide la conclusion que

ce dialogue n'est pas de Platon. Quant au Sophiste et au Politique, il a été amené d'abord à les attribuer à la vieillesse du philosophe, et plus tard S à y voir l'œuvre d'un disciple modi- Oant librement les doctrines et la méthode du maître.

En somme, Uberweg paraît disposé à répartir les dialogues de Platon en (juatre groupes d'une façon qui contraste sur plus d'un point avec l'opinion commune. Aia tête dupremier groupe, destiné à nous faire assister à la lutte de la vérité, personnifiée

dans Socrate, contre les préjugés eties erreurs des contemporains, se place le Protagoras. Dans la seconde période, un nouvel esl»rit souffle sur Platon : c'est le temps du Phèdre et du Banquet,

des aspirationsidéales, des pressentiments, dePenthousiasme. La théorie des Idées, conçue sous une première forme qui répond plus particulièrement aux exigences de l'imagination, doit expliquer l'Etat, le monde, la nature et la destinée de l'âme : c'est l'objet de la République, du Timée et du Phédon. Enfin après que les leçons orales de l'Académie, peut-être même certaines polémiques ont donné à cette théorie une précision plus rigoureuse, le Théétète, le Cratgle elle Philèbe nous révèlent les arguments scientifiques sur lesquels elle s'appuie -. Ainsi se trouve transportée hardiment à la fin de la carrière philosophique de Platon la période dialectique par laquelle on croyait jusqu'alors* qu'elle s'était ouverte.

Il est à regretter que le savant critique, après avoir accumulé dans son livre tant de remarques de détail intéressantes, n'ait pas songé à leur donner un corps par une conclusion générale, moins encore à les couronner par une vue d'ensemble de l'œuvre et de la doctrine de l'illustre philosophe \ Grâce à la distinc-

4. Voir notamment son Grundriss der Geschichte der Philosophie, 1865, réédité en 1886.

2. On a fait à ce propos la remarque qu'il y avait plus d'une analogie entre les conclusions d'Uberweg et celles de Munk. « Dabei bleibt im Allgemeinen der Gedanke gewahrt, dass das idoalisirte Lebensbild des Sokrates nach aufsteigender Lebensordnung den Hauptgesichtspunk bilde als die poetische Einheit auf deren Grande sich die Mannigfaltigkeitphilosopliischer Gedankenentwicklung voUzieht. » (Schaarschmidt)

3. Il en avait d'ailleurs loyalement prévenu les lecteurs de sa Préface :

lioii scrupuleuse qu'il a maintenue entre les faits et les suppositions qui étaient venues peu à peu s'y greffer, il a réussi à détruire ou du moins à entamer fortement des préjugés presque séculaires. Mais aux solutions erronéesde Schleiermacher et d'Hermann on ne peut pas dire qu'il ait substitué une solution personnelle définitive, comme si les éléments lui eussent fait défaut pour dominer la contradiction en face de laquelle dès le début le programme à remplir l'avait jeté K

Avant de nous séparer d'Uherweg, nous devons une mention à un travail de moindre importance, qui est venu compléter de la façon la plus heureuse les investigations auxquelles il s'était livré sur les textes d'Aristote. Alberti ' constate combien en dépit des apparences il estdifficile de tirer des écrits si nombreux du disciple un portrait vraiment fidèle et vraiment authentique du maître. Aristote considère sans doute lathéoriedes Idées comme le centre et le cœur du platonisme ; mais il a oublié de nous en retracer l'histoire et se borne le plus souvent à l'apprécier au point de vue de sa doctrine propre : or autant il se rapproche de Platon dans ses conclusions, autant il s'en éloigne dans ses prémisses. Le point de vue moral et esthétique est au premier plan chez le maître : l'auteur de la Métaphysique est avant tout un dialecticien : de là une hostilité d'autant plus importune qu'en maint passage elle semble le résultat d'un malentendu. Non seulement Alberti a discuté avec infiniment de pénétration le sens et la portée des moindres citations de Platon qui se rencontrent ou qu'on a cru rencontrer sous la plume d'Aristote, mais en outre il nous a laissé une appréciation très finede cette polémique constante qui se poursuit sous mille formes, reparaît en cent endroits divers et en définitive

w Die vorliegende Schrift, écrit-il, ist wesentlich aiif Kritik und elementare Grundlegung eingeschriinkt. »

1. De là l'appréciation un peu sévère de Volquardsen (Vewe Jahrb. fur Phil. undPœdarj. 1862, p. 524-551).

2. Die Frage ûber Geist und Ordnung der Platonischen Schrifien beleuchtet aus Aristoteles, Leipzig, 1864.

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nous laisse en ce qui touche l'enseignemunt de l'Académie dans l'ignorance de ce que nous aimerions le plus à savoir.

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