‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 235 sur 343 · i. VOX STEIN · texte numérisé non relu

i. VOX STEIN

Un nouvel ouvrage sur Platon, dont l'auteur est M. von Stein ^ a singulièrement agrandi la question platonicienne. Il ne s'agit plus seulement en effet de rechercher ce que fut et ce qu'a légué à la postérité un philosophe qui enseignait à Athènes au iv*^ siècle avant notre ère, mais do mesurer tout ce qu'il doit aux siècles qui ont précédé, et plus encore tout ce que lui doivent les siècles qui ont suivi. N'est-il pas permis en effet de soutenir que Platon appartient moins à l'histoire de la Grèce qu'à celle de la civilisation?

L'introduction, quelque intérêt qu'elle présente, ne nous retiendra pas longtemps. L'auteur y suit le développement de la pensée grecque d'Homère à Thaïes, montrant dans le vieux poète le premier type à la fois des sublimes conceptions d'Eschyle et des railleries cyniques d'Aristophane à l'endroit des dieux. La réforme morale accomplie par Socrate au milieu d'une Grèce troublée par les factions et ébranlée dans ses croyances est mise en pleine lumière.

Entrant ensuite dans le vif de son sujet, M. von Stein fait remarquer qu'autant dans Platon la grandeur et la beauté des sentiments attirent, autant la manière de poser et de traiter les questions déconcerte. Parmi tant de personnages qu'il fait parler tour à tour, quel est son interprète ? En a-t-il un? On serait tenté d'en douter, à n'examiner que le vague des résultats. Plus on essaie de serrer de près sa doctrine, plus on y découvre de difficultés nouvelles. Est-ce ignorance, est-ce négligence de sa part ? ou bien Platon possédant la vérité, a-t-il refusé d'ouvrir la main pour la répandre?

4. Siefjcu Biicher zur Geschichte des Platonismus, !•' volume 1862, 2« volume 1864, 3« volume 1875, GoUingue.

Platon, t. H. 7

LES CRITIQUES MODERNES

De même qu'Hérodote est le père de l'histoire, de môme Platon a créé le drame philosophique en prose : quelles figures vivantes que ses divers acteurs 1 à vingt-deux siècles de distance nous croyons les voir discourir et parader sous nos yeux : même les moins sympathiques, un Protagoras, un Calliclès réussissent à nous intéresser. Un élément concret et particulier se trouve ainsi étroitement associé à un élément philosophique universel, auquel il communique son relief et son attrait '. Tantôt Platon marque expressément le sujet qu'il se propose de traiter, tantnt il se borne à linsinuer à mots couverts, parfois même il semble prendre plaisir à conduire son lecteur comme à l'aventure. Ici il aboutit à une conclusion qu'on pourrait croire incomplète : là il s'abstient rigoureusement de conclure. Delà tant d'hypothèses bizarres, tant de singuliers contresens commis à propos de ses écrits. On lui reproche ses contradictions : a-t-on rélléchi qu'il cause plutôt qu'il n'enseigne, et qu'il a été le premier ou l'un des premiers à aborder les plus graves problèmes 1 Pour le comprendre, il faut à tout prix sortir de soi-même et se laisser élever jusqu'à lui.

Au reste, Platon semble avoir lui-même pressenti ce que ses procédés d'exposition olFraient d'étrange, puisque dans divers dialogues et notamment dans le Phèdre il semble s'en excuser auprès du lecteur. N'oublions [)as cependant ([u'ici c'est Socrate qui fait le procès de l'écriture, Socrate qui à dessein n'a rien voulu écrire, Socrate d'autant plus dédaigneux de ce que les Athéniens d'alors appelaient oO.oÀoyîa que Phèdre son interlocuteur s'en montre plus épris.

M. von Stein distingue dans la collection platonicienne sans aucun souci de l'ordre chronologique : \^ des dialogues préliminaires, contenant la doctrine de l'amour, esquissée dans le

d. « Die allgemoine Absicht aller platonischen Schriften kanii iii nichts Geriiigeres verlegt werden, als in das Bestreben des Plato, durch seine Schriften ailes nur irgendvie Wesentliche seiner philosophischen l^berzeugiingen und Ansichten einem aufmerksamen und zur eindringendslen Selbsttliatigkeit aufgelegten Léser in inneriichster Weise zuzueignen » (p. 31;.

Lysis, développée dans le Phèdre et le Banquet; 2'' des dialogues où sont exposées les diverses parties du système, —la morale dans le Ménon, le Protagoras, le Charmidc, le Lâches et VEuthyphrun auxquels, chose étonnante, il associe VEuthydcme, — la théorie de la connaissance dans le Théétètc, — la nature du bien dans le Gorgias et le Phi/èbe, — la théorie des idées dans le Porménidc, le Sophiste, et le Politique, — enfin l'origine et les destinées de l'àme dans le Phédon: :]'> des dialogues destinés à rendre compte de l'existence de l'Etat et du monde ; la République, le Timée, le Critias et les Lois. A ces écrits s'ajoutent à titre dannexes Y Apologie, le Criton, le Ménexcne, les deux Uippias.VIon, le premier Alcibiade, et le Cratylc. En matière d'authenticité, on ne saurait guère, comme on le voit, pousser plus loin les concessions.

Sous quels traits, d'après l'ensemble des dialogues, convient. il de se représenter Platon :> Dans le disciple de Socrate il y a, selon la remarque ingénieuse de M. von Stein, un poète qui remonte directement à Homère, et un philosophe qui au contraire s'obstine à défendre contre les croyances mythologiques les attributs les plus éminents de la divinité. D'autre part, malgré les apparences contraires, il se sépare nettement des philosophes antérieurs, sauf à emprunter aux principaux d'entre eux telle ou telle partie détachée de leur système : en politique et en morale, au point de vue chronologique aussi bien qu'au point de vue religieux, comme penseur et comme écrivain, Platon marque le point culminant de la civilisation hellénique.

Socrate n'a pas à se plaindre de M. von Stein qui lui attribue une large part dans les qualités et le mérite de Platon. Les rapports de ce dernier avec ses condisciples, Xénophon,Eschine et Aristippe sont très finement étudiés : mais ce qui est surtout digne d'éloges, c'est l'appréciation d'Aristote comme témoin et critique des enseignements de son maître. M. von Stein fait ressortir très nettement les défauts et les lacunes qui déparent cette analyse en apparence si sûre, en même temps que la part considérable qui revient au platonisme dans les doctrines du Lycée. La comédie a pris plaisir à railler Platon et son école,

L'ŒUVliE DE PLATON

mais elle n'a pas eu le front de l'attaquer en face, preuve du respect universel dont son nom était entoure. Ce chapitre historique si instructif à tant d'égards se termine par la remarque suivante, aussi juste qu'originale : destiné à la Grèce et à l'Athènes du iv^ siècle, le platonisme n'a réellement trouvé d'écho que dans la postérité.

Après avoir étudié ainsi Platon, si l'on peut employer cette expression, à la lumière de l'histoire, M. von Stein a voulu discuter la valeur des traditions (|ui sont demeurées attachées à son nom, et qu'il croit puisées à trois courants différents. Dans lepreniier domine le panégyriqu(\ dans le second la satire, dans le troisième cette érudition vétilleuse qui faisait à Alexandrie les délices des pensionnaires royaux du iMusée. Les uns établissent des rapports étroits entre le philosophe et le dieu de Delphes qui linspire. Les autres s'emparent des événements les jilus saillants de sa vie, naissance, situation de fortune, rùle politique, voyages à la cour des deux Denys, rapports avec Dion, ceux-ci pour exalter sa vertu et sa grandeur dVime, ceux-là pour le cribler d'une pluie d'épigranimes. Une réflexion jetée en passant par un biographe a été répétée par tous ses successeurs comme si c'était un document historique, et quel([ues parcelles de vérité se trouvent enveloppées et perdues au milieu d'un amas de fictions. Notons également que même les voyages attribués à Platon, sauf celui qu'il fit en Sicile, paraissent à M. von Stein dénués de toute vraisemblance.

Les livres suivants consacrés à l'histoire du platonisme dans ses rapports avec la philosophie et la théologie des âges postérieurs, sont certainement des plus remarquables: mais ce n'est pas le lieu de les analyser et de les juger ici.

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