SGIIAARSCTIMIDT
Par un de ces contrastes qui ne sont pas rares dans l'histoire de la pensée humaine, à l'heure même où, comme nous le ver-
rons bientôt, Grote en Angleterre se faisait le champion de la tradition jusque dans ses plus incroyables écarts, un érudit allemand entreprenait delà battre en brèche avec plus de hardiesse qu'aucun de ses devanciers. 11 semblait qu'en fait de scrupules et de scepticisme il lut difficile de dépasser Schleiermacher, Ast et Socher : un critique allait se rencontrer qui devait réunir et fortifier en quelque sorte les unes par les autres les objections de ces trois écrivains. C'est M. Schaarschmidt K
Vne revue rapide des travaux antérieurs et la discussion des textes anciens relatifs à Platon occupent les deux premiers chapitres du livre. Karsten et von Stein venaient précisément d'établir, l'un le caractère apocryphe de toutes les lettres attribuées à Platon, sans en excepter la septième, l'autre le peu de créance que méritent les traditions en apparence les plus sures. Schaarschmidt a garde de négliger de pareils auxiliaires. On parle beaucoup, dit-il, du séjour de Platon à Mégare; mais l'autorité d'Euclide était-elle suffisante, au lendemain de la mort de Socrate, pour le jeter dans une voie toute différente ? On veut qu'il n'ait été initié qu'assez tard à la doctrine de Pythagore : mais la préexistence, base de la réminiscence et par elle de la théorie des Idées, est un élément certainement pythagoricien. Enfin en ce ipii touche l'Académie, Schaarschmidt pense que ce fut d'abord un petit cénacle, sans analogie avec les écoles bruyantes ouvertes par les rhéteurs et les sophistes du temps: il ne croit pas d'ailleurs que Platon ait rien composé ou publié du vivant de Socrate : démonstration qui lui est d'autant plus facile qu'il rejette absolument tous les dialogues appelés socratiques.
Il va plus loin encore et s'arme de la tradition contre la tradition elle-même. Ce n'est qu'à Alexandrie que s'est formée la
1. Son livre qui parut à Bonn en 1866 a pour titre : Die Sammhing (1er Platonifichen Schriflen, zur Scheidnng der echten von den unechten untersucht. — Trois ouvrages principaux avaient antérieurement atUré sur M. Schaarschmidt l'attontion des historiens do la philosophie : Plato et Spinosa phllosophl inlev se comparafl (Berlin, 1845). — Descartes und Spinosa (Bonn, 1S50). — Die angebliche Schriflstellerei des Philolaus (Bonn 1864).
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L'ŒUVRE DE PLATOxN
collection platonicienne; donc pendant près d'un siècle les écrits du philosophe athénien avaient été recopiés et répandus un peu au hasard. Des témoignages irrécusables jettent un jour inquiétant sur les procédés employés pour fonder et enrichir les grandes bibliuLhèques qui surgissent alors sur tant de points du monde hellénique. Panétius affirme que Ton avait fabrifjué de son tjmps toute une littérature socratique : il croyait sans doute (pie Platon et Xénophon avaient échappé aux faussaires : mais sur quelles preuves s'appuyait sa conviction ?
On allègue les témoignages d'Aristote : sont-ils tous précis, tous concluants ^ Loin de là. Lorsque le disciple se borne à rap- * porter une opinion du maître, qui nous dit qu'il l'emprunte non à ses souvenirs, mais à un dialogue qu'il a sous les yeux? JJien mieux, ne devons-nous pas supposer que poussés par Pappât du gain ou par tout autre motif, des écrivains peu scrupuleux se sont emparés de certains textes péripatéticiens pour donner plus aisément une apparence authentique aux compositions qu'ils publiaient sous le nom de Platon? Somme toute, Schaarschmidt considère sept dialogues comme couv rts i)ar l'autorité d'Aristote : trois autres, le Gorgias, le Ménon et le Petit Hippias, sont nommés dans ses ouvrages, preuve qu'ils existaient alors, mais ne sont nullement donnés comme étant de Platon. Ces sept dialogues, —République, Timée, Lois, Phédon, Banquet, Phèdre, Théctète, — c'est peu en apparence, beaucoup en réalité. C'est là en effet que d'instinct tous les siècles sont allés puiser le platonisme pur et véritable : ce sont de tous les écrits de Platon ceux qui ont exercé l'intluence la plus décisive sur les destinées ultérieures de la philosophie. Seuls le Gc»'»-! gias et le Protagoras peuvent être mis sur le même rang que ces chefs-d'œuvre : tous les autres dialogues trahissent par quelque signe leur fausse origine.
Le quatrième chapitre ^ du livre de Schaarschmidt est de
l. Ce chapitre (p. 113-150) porte le titre un peu prolixe : « Darlegung des Maasstabes fiir die Echtlieit platonischer Schrifteu insbesondere der literarischen Zwecke Plato's, nebst der sich daraus ergebenden ClassilicationaUer ihin zugeschriebenen Werke ».
LES CRITIQUES MODERNES
beaucoup le plus important. L'idée qu'il se fait du développement philosophique de Platon s'écarte sur bien des points de l'opinion régnante. Se représenter Platon débutant par une cosmologie empruntée à Heraclite, qu'il complète et rectifie dans la suite à la lumière des enseignements de Socrate, lui paraît aussi vraisemblable que Phypothèsc contraire ^ On veut à tout prix que chez Platon l'analyse ait précédé la synthèse : chez les hommes de génie est-il si rare de voir les grandes et fécondes intuitions devancer les recherches et les méditations qui plus tard leur serviront d'appui ?
Reconstruire dans toutes ses parties le système de Platon est une tâche en face de laquelle ont échoué tous les commentateurs -: mais à la place d'un système Platon nous a légué un certain nombre de pensées maîtresses, inspirées d'un esprit général qui est l'àme de sa philosophie. Rien de ce qui est en opposition formelle avec cet esprit ne peut et ne doit lui être attribué. Il en est de même de la forme: i miter le talent de Platoi\ est en apparence chose facile : mais dans cette perfection tant de qualités se trouvent heureusement rapprochées que l'absence de l'une ou de l'autre décèle aussitôt le maladroit contrefacteur.
Tennemann avait cru à une doctrine secrète: S îhleiermacher pensait que Platon avait racheté par un plan systématique l'absence de tout système, Hermann qu'il avait à dessein re-
l. « Esist redit wolil donk]>ar, dass er verhiiltnissmilssig friiiie die llohe und das Centra m seiner spekulativen Weltanschauuug. die Tdeenlehre fand, hinteriier aber erst zu immer voUstilndigerem Unterbau dieser Lehre mittels psychologischerBegruiidung schritt, also von einer synthetisclien Denkungsart zu analytischer Tbiitigkeit, und dass er diesen Gegensatz einer mit jugendliclier Kuhnheit entworfenen Systeniatik und der erst spiiter nachkommendcn auf Analysis der Thatsacheu des Uewusstseins boruhenden Fundamentiriuig der einzeln gefassten Hauptsatzeauch literarisch auspriigte » (p. 115).
±. « Die feine Ironie, mit welcher dièse Schriften gewûrzt sind, der hie und da wenigstens bemerkbare Marigel positiver Lehren in ihnen, ihre haulige Beziehung aiif Dinge die uns nur zum Theil oder auch gar nicht bekannt sind, endiich aas Unbestinimt(\ FUissige, Doppelsinnige mancher Auslassungen legt dem Streben, eine scharf begrenzte und vollslandige Einsicht in den eigentlichcn Lchrinhalt der platonischen Philosophie zu gewinnen, nicht geringe llindernisse in den Weg » (p. 118).
L'ŒUVKE DE PLATON
nonce à toute exposition doctrinale: autant de suppositions reconnues inadmissibles. Platon n'ignorait pas que la vérité ne se conquiert pour ainsi dire que de haute lutte : aussi ses dialogues sadressent-ils visiblement à des lecteurs déjà inities aux choses de la philosophie. Il les présente comme un jeu (Tra-.â-ix), mais comme un jeu destiné à former le caractère et à élever la pensée : c'est le contrepoison de Tart corrompu dos poètes et des mythologues. Réfutation ironique ou indignée des sopliistos, analyse des puissances et des aspirations de l'ame peinture du monde des Idées, mythes sur la création ou sur la vie à venir, voilà ce qu'ils renferment : ce sont des el'Wy. de la vie idéale, une avapr^ci; de cette existence supérieure à laquelle chacun de nous doit tendre sans relâche. Méditer sur ces grandes vérités, c'est travailler à sa propre félicité et à la prospérité des Etats. Platon eut pu réserver ce bienfait à ses seuls auditeurs : il a mieux aimé prendre la plume et en faire jouir la postérité. Pour régénérer la Grande Grèce, Pylhagore avait en recours à une vente secrète : c'est au sein même de Phumanité que Platon rêve de fonder l'hégémonie de la science. De là vient, conclut Schanrschmidt, que les discussions de principes tiennent si peu de place dans ses écrits ': il s'agit avant tout de gagner ses lecteurs, dût-il parler au sentiment et à l'imagination de préférence à la raison. Ainsi s'explique l'union du mythe et de la dialectique, l'accord constant de la théorie et de la pratique, enOn la place d'honneur donnée à Socrale, le |)lus grand réformateur moral qu'ait vu naître la Grèce.
gue dans ce portrait de Platon plus d'un trait soit (^xact el finement observé, nous l'accorderons volontiers : mais qu'il faille en conclure que sauf les neuf dialogues nommés plus haut tout le reste de la collection platonicienne est apocryphe, c'est ce que nous contestons de la façon la plus absolue. La première partie de son ouvrage ne mérite pour ainsi dire
LES CRITIQUES MODERNES
1 « Dramatische Dialoge môgen uns das gelobte Land der Philo^onhi nu seinen ^^ egen und Stegen, seinem Lichte und Schatten, .einen Jl^le iind Tiefen zeigen - sic selbst sinddiess gdoble Land nicht » (p 143)
que des éloges : peu d'écrivains, surtout en Allemagne, ont joint à une connaissance incontestable du platonisme un esprit aussi délié, un talent aussi réel d'exposition. Mais pas plus dans les (piestions scientin({ues qu'ailleurs il n'est aisé de faire au scepticisme sa part, et pour s'y être imprudemment abandonné, Schaarschmidt est tombé dans d'étranges écarts K II est du nombre de ces auteurs qui ont un faible pour les paradoxes, même légèrement impertinents. Infirmer toutes les autorités reçues, jeter un défi audacieux à l'opinion commune, quelle gloire ! Pendant ce temps ils ne s'aperçoivent pas combien ils prêtent à rire à tous ceux qui sans atteindre peut-être à leur finesse ont, ce qui est préféiable, plus de bon sens et de droiture de jugement.
Ainsi comment justifier, comment excuser même une condamnation a priori de toutes les donn«'es de la tradition ? Qu'elle contienne des erreurs, soit : mais que tout y soit faux et controuvé, en dépit de la concordance des témoignages, voilà ce que personne ne réussira à démontrer. L'assurance avec laquelle on procède à cette démonstration n'ajoute absolument rien à sa valeur : on aime peu ces critiques qui en matières délicates et très légitimement controversées ne songent qu'à imposer leur opinion par le ton doctoral et dictatorial qu'ils prennent pour la soutenir -. De quel droit supprimer d'un trait de plume les trois quarts de l'héritage platonicien, et cela au nom d'impressions toutes personnelles? car on ne peut appeler principes des assertions vagues que Schaarschmidt lui-même s'est bien gardé de prendre pour règles invariables. Ainsi à la suite de llermann, il regarde comme un critérium de l'esprit platonicien la pénétration mutuelle de la spéculation et de la pratique: d'où vient alors qu'il condamne le Philèbe, où sont abordés simul-
e en
1. AUjerti lui a appliqué avec raison le vieux proverbe allemand: «c AUzuscharf macht scharti.?. »
2. C'est ce que lui a reproché Hayduck : « Ein so hartiges Umsicliwerfen mit Avidersinnigen und grundlosen Vermuthungen kann fur seine Sache unmoglich vom Nutzen sein : am allerwenigsten ist es geeigiiet, uns mit dem anspruchsvoUen und siegesgewissen Tone auszusohnen, in dem seine Schrift fast durchgehends abgefasst ist. »
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L'ŒUVItE Dlî PLATON
nonce à toute exposition doctrinale : autant de suppositions reconnues inadmissibles. Platon n'ignorait pas que la vérité ne se conquiert pour ainsi dire que de haute lutte : aussi ses dialogues sadressent-ils visiblement à des lecteurs d,jà initiés aux choses de la pbilosopbie. Il les présente comine un jeu (-y.:^:y.), mais comme un jeu destiné à former le caractère et à élever la pensée : c'est le contrepoison de l'art corrompu des poètes et des mythologues. Réfutation ironique ou indignée des sophistes, analyse des puissances et des aspirations de l'àme, i>einture du monde des Idées, mythes sur la création ou sur la vie à venir, voilà ce qu'ils renferment : ce sont des elWa de la vie idéale, une miu.yr.a; de cette existence supérieure à laquelle chacun de nous doit tendre sans relâche. Méditer sur ces grandes vérités, c'est travailler à sa propre félicité et à la prospérité des Etats. Platon eût pu réserver ce bienfait à ses seuls auditeurs : il a mieux aimé prendre la plume et en faire jouir la postérité. Pour régénérer la Grande Grèce, Pylh.'.gore avait en recours à une ve»t^ secrète : c'est au sein même de l'humanité que Platon rêve de fonder l'hégémonie de la science De là vient, conclut Schanrschmidt, quelos discussions de principes tiennent si peu de place dans ses écrits ': il s'agit avant tout de gagner ses lecteurs, dût-il parler au sentin'cnt et à l'imagination de préférence à la raison. Ainsi s'explique l'union du mythe et de la dialectique, l'accord constant de la théorie et de ia pratique, enfin la place d'honneur donnée à Socrale, le plus grand réformateur moral qu'ait vu naître la Grèce.
Uue dans ce portrait de Platon plus d'un trait soit exact el finement observé, nous l'accorderons volontiers : mais qu'il faille en conclure que sauf les neuf dialogues nommés plus haut tout le reste de la collection platonicienne est apocryphe, c'est ce que nous contestons de la façon la plus absolue." La première partie de son ouvrage ne mérite pour ainsi dire
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1 « Dramat.sclie Dialo^e mogen uns das gelobto I.and der Philo.onh nut se.nen M egeu u„d Stogen, .seinem Lichte und 8cl,a,..>„, soinon m und liefen xeigen - s.e selbst sinddie.ss golubte Land nicht » (n d«
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Ainsi comment justifier, comment excuser même une con-' damnation a priori {\q toutes les données de la tradition? Qu'elle contienne des erreurs, soit : mais que tout y soit faux et controuvé, en dépit de la concordance des témoignages, voilà ce que personne ne réussira à démontrer. L'assurance avec laquelle on procède à cette démonstration n'ojoute absolument rien à sa valeur : on aime peu ces critiques qui en matières délicates et très légitimement controversées ne songent qu'à imposer leur opinion par le ton doctoral et dictatorial qu'ils prennent pour la soutenir -. De quel droit supprimer d'un trait de plume les trois quarts de l'béritage platonicien, et cela au nom d'impressions toutes personnelles? car on ne peut appeler principes des assertions vagues que Scbaarscbmidt lui-même s'est bien gardé de prendre pour règles invariables. Ainsi à la suite de llermann, il regarde comme un critérium de l'esprit platonicien la pénétration mutuelle de la spéculation et de la pratique: d'où vient alors qu'il condamne le Philèbe, où sont abordés simul-
1. Alberti lui a appliqué avec raison le vieux proverbe allemand: « Allzuscharf macht schartigf. »
2. C'est ce que lui a reproché Hayduck : k Ein so hartiges Umsichwerfen mit Avidersinnigen und grundlosen Vermuthungen kann fur seine Sache unmoglich vom Nutzen sein : am allerwenigsten ist es geeignet, uns mit dem anspruchsvoUen und siegesgewissen Tone auszusohnen, in dem seine Schrift fast durchgeliends abgefasst ist. »