‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 239 sur 343 · FOUILLÉE · texte numérisé non relu

FOUILLÉE

L'histoire du mouvement philosophique est i)resque toujours pleine de contrastes. Xous avons déjà dit comment, à l'heure où paraissait en Angleterre l'ouvrage de Grote, essai de réhabilitation savante de la tradition alexandrine, en Allemagne Schaarschmidt s'apprêtait à combattre impitoyablement sur tous les points cette même tradition. Voici un second rapprochement non moins curieux. On vient de voir que la conclusion peut-être la plus saillante du critique anglais, c'est son refus formel de voir dans l'œuvre platonicienne rien qui ressemble à un système logique, à un enchaînement méthodique, à des principes constamment affirmés et universellement applifpiés -. Or l'année précédente, sous l'inspiration de l'illustre rénovateur du platonisme en France, l'Académie des sciences morales venait précisément de mettre au concours la question suivante : Examen de la théorie des Idées de Platon. Le sujet avait été choisi par Cousin lui-même, qui en avait de sa main construit et rédigé le programme, heureux de laisser à d'autres un mérite et un honneur qu'il lui eut été si facile de revendiquer. Je crois devoir transcrire ici en entier ce programme, malgré son étendue, afin de prouver jusqu'à quel point le célèbre traducteur de Platon avait pénétré dans la pensée intime de son modèle :

1. La Critique platonicienne dans les oitvraf/es de M. Grote {Journal des savants, 18G6 et 1867). De tous les comptes-rendus dont le travail de Grote a été l'objet, je n'en connais aucun qui égale celui-ci en impartialité comme en étendue. M. Janet a saisi cette occasion pour rendre justice aux érudits hollandais, tels que Ruhnken, Wyttenbach et van Heusde, dont les savantes études sur les écrits de Platon sont trop peu connues, même en Alle-

magne.

2. Un érudit allemand, Kron, l'avait mémo ironiquement félicité de s'être aussi soigneusement abstenu de toute philosophie en étudiant l'un des plus illustres parmi les métaphysiciens.

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Première partie. — « exposition détaillée et approfondie de la tiiéorie des Idées, considérée enjelle-même et dans ses principales applications.

» Déterminer le caractère propre de l'Idée. Est-elle seulement une conception de l'esprit et n'ayant d'existence que dans l'espiil, ou n'est-elle pas aussi quelque chose d'existant en soi, comme les espèces et les i^^enres, et n'exprime-t-elle pas l'unité réelle qui réside dans tous les individus d'un même ordre et constitue leur appartenance à cet ordre :^

» Apprécier à ce point de vue les propositions suivantes :

» Tout a son Idée; l'Idée est l'essence de toute chose: l'Idée est le type invisible des choses visibles : ridée est le fondement delà définition i j.iée est l'objet unique et éternel de la science, de l'art, de la morale, de la politique.

» En quoi consiste la dialectique platonicienne?

» De l'Idée du lîeau. — Esthétique platonicienne.

)>'De ridée du Juste dans chaque homme et dans l'Etat. — iMorale et politique platonicienne.

» De la hiérarchie des Idées.

» De l'Idée du Dien placée au faite de cette hiérarchie, et du Bien supérieur à l'existence, comme en étant la raison et la cause finale.

» Du Dieu de Platon comme le premier et le dernier principe de l'Idée du Bien, et des Idées qui s'y rattachent. — Théodicée platonicienne. »

Deuxième partie. — « Rechercher ce ([ue les prédécesseurs de Platon, et surtout Socrate, ont fourni à la théorie des Idées. »

Troisième partie. — « De la polémique d'Aristote contre la théorie des Idées. »

Quatrième partie. — « Suivre cette polémique dans Pécole d'Alexandrie : discuter la valeur de la conciliation entreprise par cette école entre Platon et Aristote. >>

Conclusion, — « Résumer les mérites et les défauts de la

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théorie platonicienne des Idées : reconnaitre la part et le fond de vérité que contient cette théorie, par conséquent l'importance de son étude et les lumières que lui pourrait emprunter la philosophie contemporaine. »

M. Lévêquc, l'un des juges et le rapporteur de ce concours, a.vait le droit d'apprécier comme il suit la page magistrale que l'on vient de reproduire : « V^n tel programme était vaste et difficile à remplir. Il exigeait des concurrents, d'abord une étude approfondie et une intelligence toute particulière de la philosophie platonicienne, puis une connaissance exacte des systèmes antiques qui l'ont préparée comme de ceux qui en sont plus ou moins sortis, et enfin une raison métaphysi(]ue capable de juger cette philosophie en elle-même et d'y découvrir les éléments durables que la science actuelle doit recueillir et adopter. Une réunion de pareilles ([ualités est rare, et les espérances de l'Académie auraient \)\x être trompées. Mais une main-vigoureuse avait dès longtemps remué le terrain, répandu les semences et préparé la moisson. »

Quatre mémoires furent remis à l'Institut, trois parurent dignes à des titres divers de l'estime et des récompenses de l'Académie. Un seul a été publié depuis, le plus brillant, il est vrai, et le plus considérable ', et dans cette revue des travaux durables de notre siècle sur la philosophie platonicienne, c'est pour nous une douce satisfaction de pouvoir après tant de noms étrangers analyser et louer, comme il le mérite, un livre exclusivement français.

Sans exorde, sans préambule d'aucun genre, M. Fouillée

1. La Philosophie de Plalon, exposition, histoire et critique de la théorie des idées par Alfred Fouillée, deux volumes in-8, Paris, 18G9. L'ouvra-e a ete réimprimé depuis chez Hachette (1888-1890) en quatre volumes in-16. L'auteur écrit en tête de la préface de cette deuxième édition: « Depuis que la première édition a paru, nous avons suivi avec attention tous les travaux publiés dans les divers pays sur la philosophie platonicienne. Ces travaux nous ont permis de rectifier ou de compléter quelques parties de ce livre, sans modifier notre conception générale du platonisme... C'est avec une conviction arrêtée et motivée que nous maintenons aujourd'hui cette interprétation 1).

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jette son lecteur ifi mcdlas res •. Son prcinitr livre est consacré à démontrer lexistence des Idées, u Le principal trait du génie de Platon, écrit-il, c'est la foi aux Idées, c'est-à-dire à la vérité, à la beauté, à la justice. » Tous ses dialogues et notamment le Timée distinguent dans l'i'sprit humain deux facultés différentes par leur nature et conséquemment par leur objet ; au-dessus de toutes les opérations logiques il y a en nous des principes d'unité qui simposent à la connaissance sensible. En second lieu, les objets extérieurs, divers et changeants, supposent au-dessus d'eux l'unité immuable où ils ont leur raison et leur essence. « L ànic nest intelligente et la nature n'^st intelligible que par les Idées .> : la science, c'est l'intelligence saisissant l'intelligible et ne faisant qu'un avec son ubjet. L'Idée est ainsi nécessaire pour expliquer non seulement la connaissance, mais l'existence ; elle est à la fois principe d'essence et type de perfection, raison d'être des genres et cause finale. Le second livro fraite de la nature des Idées. L'Idée, principe d'unité, est distincte de la notion générale, bien qu'au point de vue le plus élevé du platonisme la logique s'identifie avec la métaphysique : en même temps elle est un principe de distinction. <( Autant'Platon unit et généralise, autant il divise et (lilférencie. Le fond positif de l'Idée contient la possibilité d'un élément négatif et multiple. »

De quoi y a-t-il Idée:^ Problème difficile et controversé, discuté dans le troisième livre. « Les Idées forment une hiérarchie dont les degrés sont phi^ uu moins éloignés du suprême intelligible et offrent par là même j)lus ou moins de clarté. Aux degrés inférieurs, la pensée de Platon hésite et se trouble : mais on réalité, le véritable principe platonicien, c'est que tout a son Idée. » Ce qu'il faut entendre en ce sens que « tout ce qui •t son essence propre, tout ce que la pensée distingue et détermine par des caractères particuliers (existences, qualités,

1. L auteur nous apprend lui-même que son mémoire s'ouvrait par une introduction où l'héèélianisme était apprécié d'une faron inexacte ot mis çn^ opposition trop absolue avec le platonisme : aussi cette étude a-t-elle ote supprimée à i'iniDression.

impression.

relations, quantités) a son principe intelligible dans une id.'e correspondante. »

M. Koi.illéc consacre ensuite deux livres à discuter le mode do participation dos choses aux tddes. Qu'est-ce donc, sinon la mystérieuse (piestion des rapports du lini à l'infaii, du monde a Dieu:' Dans le Timéc, Platon invoque la nécessité pour expliquer rexistonee d'un élément phénoménal coéternel à linteUigible. Mais .. sous le dualisme provisoire dont il se contenle dans le Jhnée, le Parménide creusant plus avant nous fait entrevoir l'unité. ., Dans ce dernier dialogue le problème delà participation est résolu d'une manière moins svmbolique et beaucoup plus métaphysique, par l'étude des rapports des Idées entre elles, rapports qui consistent dans des relations de contrariété ou de différence formelle quand on les compare une à une, et d'unité substantielle quand on les embrasse dans leur ensemble.

Les livres sixième, septième et huitième étudient les rapports des Idées aux trois facultés essentielles de l'-hne. La dialectique de Platon qui procède par déflnition, division et induction, sappuie sur la réminiscence, ou plutôt sur l'union primitive et nécessaire entre liuielligence et l'intelligible : la pensée et l'être se confondent dans l'intuition rationnelle, mais Platon, préoccupé de l'universel, néglige trop de nous expliquer Tnidividu. De même que toute erreur dérive de la participation mutuelle des Idées et particidièrement de l'Idée du non-être, de même toute certitude repose sur l'Idée de la vérité absolue. « Voir la multiplicité dans l'unité, le relatif dans l'absolu, le passager dans l'éternel, le mobile dans l'immuable, c'est le but suprême de l,i pensée, et la philosophie est la vision de toutes choses en Dieu « (p. 27!J). Les lois du langage et la svntaxe elle-même, loin d'être arbitraires, reflètent les Idées.

A l'occasion du rapport des Idées à la sensibilité, M. l'ouil lée approfondit la double théorie, si importante dans le platonisme, de l'amour et de l'art. L'Idée du Beau ne se confond ni avec le plaisir, ni avec l'uliliié, ni avec la convenance. Elle estidenti(|ue à l'Idée du l!i.„, L'idéal ainsi défini est sublime.

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mais abstrait. « C'est un idt'alisme tellement austère qu'il est in(M>inpallble avec les vraies conditions de l'art. » D'un autre côté, <iu*est-ce que la volonté aux yeux de Platon :' rinclinatiun naturelle de Tàme vers le bien (jue lui révèle la raison. Gomme Socrate, il proclame l'ascendant impt'rieux, irrésistible de la science; tout au plus atténue-t-il dans certains passages ce princi[)e trop absolu par la distinction entre le bien conçu dans toute sa plénitude, et le bien entrevu à travers les illusions de l'opinion. S'il en est ainsi, il faut renoncer à trouver sous la plume du grand pliilosoplie la notion exacte de la liberté autonome. (( Son système demeure un intellectualisme compliqué d'un certaiii fatalisme de passion : dire que l'àme est libre, c'est dire qu'elle agit en vertu d'un poineipe interne qui est la tendance essentielle de la raison et de la volonté vers les Idées. »

Le livre neuvième traite du rapport des Idées à Dieu. Au sommet de la hiérarcbie des Idées, se trouve l'unité, identique au bien lequel, pour être supérieur à l'essence, n'en est pas moins l'être dans son universelle et absolue compréhension. Impossible d'en donner une définition exacte et adéquate, car c'est le dernier terme de la dialectique. Les Idées elles-mêmes ne sont pas des pensées divines, mais « des perfections déterminées, prises dans l'ensemble inépuisable de perfection qui constitue l'être le plus réel, le parfait. » Tout ici, écrit M. Lévêque, est du plus saisissant intérêt. L'argumentation est savante, abondante, pressante, conduite de main de maître.

Xous passons rapidement sur la duuble preuve de l'existence de Dieu que Platon tire des causes efficientes et des causes finales pour arriver au livre dixième et dernier du premier volume : c'est-à-dire au rapport de Dieu au monde, rapport dëlini un peu énigmatiquement, à ce qu'il nous semble, (< la production du Bien par le Bien dans le Bien lui inême. » Image des Idées, l'univers est engendré sans commencement et sans lin. Les âmes individuelles ont préexisté dans l'àme universelle formée de trois éléments idéaux, car elle doit tout enve-

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lopper virtuellement pour pouvoir tout connaître. « La dialecti(|ue descendante, c'est la chute des àmes, c'est l'unité se développant en multiplicité, c'est l'œuvre de la création. Le dialectique ascendante, c'est le retour à l'unité, c'est le développement nouveau des ailes que l'àme avait perdues, c'est id-uvre de la Providence « (p. o70). Le célèbre optimisme de Platon n'exclut nullement la nécessité du mal envisagé comme le contraire du bien, ou selon l'expression de M. Fouillée, comme (( le })ossible débordant toute réalité imparfaite. »

Conformément au programme tracé par l'Académie, le second volume remonte aux origines du platonisme, et en expose les vicissitudes ultérieures au sein du paganisme d'abord, et plus tard du christianisme. Malgré la vaste érudition dont témoignent ces pages et notamment l'exposé de la polémique d'Aristote contre son maître, nous sortirions de notre sujet en insistant sur cette partie essentiellement historique, où nous nous bornerons, à relever le Jugement suivant : « Le problème que Platon s'était proposé contenait deux parties : premièrement, embrasser dans une large synthèse la multiplicité des doctrines antérieures déjà si riches de vérité et de lumière : secondement, en découvrir l'harmonie et l'unité. Le lien découvert par Platon, c'est l'Idée. Forme de l'être, de la pensée et de l'activité tout à la fois, Fldée est essentiellement médiatrice, si l'on peut parler ainsi. La matière elle-même n'existe que par l'idée et relativement à l'Idée, qu'on pourrait presque appeler la matière première du monde en même temps que sa cause » (p. 94).

M. Fouillée terminait son ouvrage en affirmant le triomphe final du platonisme dans ce qu'il a d'essentiel, o Platon, dit-il, a compris que seule l'Idée du Bien peut fournir la solution des deux grandes antinomies dans lesquelles viennent se résumer toutes les autres. Il semblait à première vue que la perfection de Dieu fut un obstacle à son être : mais, en dernière analvse, cette perfection est la raison même de l'existence de Dieu. Il semblait à première vue que la perfection de Dieu fût un obstacle à l'être du monde, puisque le parfait se suffit à lui-même:

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