Les M.'g;iriques, au dire de Stallbauin et de Suseuiilil
CONCLUSIONS
Veut-on maintenant que le fondateur de ! Académie, en même temps qu'il posait les bases de sa théorie, ait prévu toutes les attaques dont elle allait être Pohjet .' .Mais qui donc a jamais songé aux critiques dans l'enthousiasme d'une découverte? Préfère-t-on admettre ^ qu'au lendemain de la mort de Socrate il y avait une école de Mégare avec sa doctrine et sa méthode propres, du sein de laquelle est partie cette opposition à une conception philosophi(]uc alors à peine ébauchée dans la pensée de son auteur? Pure conjecture démentie jjar l'iu'stoire. Ou l)icn faut-il se représenter Idaton recueillant ces objections à la fin de sa vie de la houclie d'Aristote, et prenant les devants, si l'on peut ainsi parler, poir les publier avec une netteté qu'on a peine à retrouver même dans les passages les plus célèbres de la Métaphysiqiicl Alors le Parmenîcle serait contemporain du Timée et des Lois, c'est-à-dire des deux dialogues qui s'en éloignent le plus et par leur forme et par leur esprit, et cette circonstance inattendue viendrait greffer un vrai problème psychologique sur une question par elle-même déjà sunisamincnt embarrassante.
Ce n'est pas qu'au cours de sa longue carrière Platon n'ait pressenti aucune des difficultés élevées par l'empirisme de tous les temps à l'encontre de sa brillante et ingénieuse hypothèse ; mais s'il y fait allusion, c'est en passant et comme quelqu'un qui, sans leur contester toute valeur logique, a garde d'en être ébranlé -. En tout état de cause, pour qu'il ait jugé opportun
1. C'est la thèse soutenue par un critique contemporain, Biiumker.
2. Il y a notamment dans le P/iilèbe (15B) un passage que MM. Fouillée et Zuller considùreat comme une attestati(m par Platon lui-même do lauthen- Ucité du Parménide. Socrate vient de parler de l'iiomme. du bien et du beau en général, il ajoute : « C'est sur ces unités et les autres de même nature que l'on s'échauffe beaucoup sans réussira s'entendre. — Comment? — Premièrement on conteste si l'on doit admettre ces sortes d'unités comm*réellement existantes. Puis on demande comment ces monades, exemples de génération et de dépérissement, gardent universellement leur idenlit:; dans les êtres particuliers : ensuite, s'il faut dire que dans les êtres soumis à la génération et infinis en nom))re cette unité se trouve divisée pf;r parcelles et devenue plusieurs, ou qu'elle est tout entière, bien quehoi>^ d'elle-même, en chacun; ce qui paraît la chose du monde la plus impossible... Difncullés d'où naissent de grands embarras quand on répond mal.
L'ŒCVUE DE PLATON
CONCLUSIONS
de formuler au regard de ses disciples et de la postérité une critique aussi explicite, aussi sévère, il fallait qu'il se sentît capable d'y opposer une réponse triomphante : or cette réponse, nous la cherchons eu vain dans toute la suite de Pannénide : la seconde partie du dialogue, loin de conteuir ou même de préparer la solution des objections énoncées dans la première, ne fait ([u'ajouter de nouvelles ténèbres il l'obscurité bien constatée flu sujet. Et ce qui aggrave les perplexités du critique, c'est de retrouver presque toute cette poli'miquc sous la plume îi' \ristote, sans l;i moindre indication de la source oii il serait allé la puiser.
111. M;ii> pour sérieux qu'il soit, ce premier grief n'est pas le seul. Appartient-elle réellement à Platon, Tétrange méthode qui doit servir à trancher les diflicultés inhérentes à la théorie (les Idées, « véritable vusaue de recherches à travers toutes choses », comme s'exprime Zenon :* Socrate se llaîtait de j)OSsécler la vérité; il a dû confesser son erreur: c'est le défaut d'exercice ([ui l'a perdu. « l^^ssaie tes forces >s lui (lit le vieux Parménide. VA de quelle manière? « Pour toute cliose (|ue tu [ijurras supposer être ou ne pas être, ou considérer comme afcctée de tout autre attr/but, il faut (examiner ce q:ie lui arrivera soit [>ar rapport à elle-même, soit par ra[)port à toute autre chose (Mi'il l.^ plaira de lui comparer, ou par rapport à plusieurs choses ou par rap[)ort à tout : puis examiner à leur tour les autres clioses et par rapport à ellcs-mèines et par rapport à t(uit autre objet dont tu voudras de préférence sup-poser l'existence ou la non-existence » Est-ce clair? Non sans doute, et
comme ans->i les plus grandies clartés qnaiid on y répond l)ion. » Ces dernières paroles nous expliquent à merveille pourquoi le Vurménidc est si ol)SCur, mais n'établissent nullement qu'il soit de Platon, car plus liant (14 D) Sosrate avait dit dô.laigneusement : u On est d'accord anjonrd'liui qu'il ne faut point soulever do semblables questions, considéiées comme puériles, comme triviales et bonnes tout au plus à compliquer les discussions.» On voit en même temps par ce passage du P/illche comment, après s'ôlro une t'ois égaré dans le labyrinthe tortueux de l'éristique, un esprit initié de prés ou de loin aux controverses do IWcadémie a pu en venir à composer le Vanncnide.
lorsque sur la demande des assistants Parménide a consenti à prêcher d'exemple en appliquant au dogme constitutif de son école ces règles d'une complexité si elfrayante nous sommes, si c'est possible, encore plus désorientés qu'auparavant.
A entendre la [)lupart des historiens de la jdulosophie. les Mégariques, continuateurs de Zenon, se seraient servis df la méthode hypothétique dont ils avaient étudié avec soin les lois ou plutôt les captieux détours. Peut-être que Platon, fatigué de cette sophistique d'un nouveau genre, a jugé bon de la mettre en scène pour la contraindre à se percer de ses propres armes et pour en étaler ainsi à tous les yeux le vide et la fausseté. E'hypothèse est commode, ne fût-ce que pour fournir une explication telle quelle de défauts trop évidents pour passer inaperçus ; mais où trouver ici la niuindre intention ironique, chez un écrivain passé maître dans le maniement de l'ironie? iîon gré, mal gré, il faut piendreau s.'rieux ces déductions contradictoires, ces antinomies accumulée?.
Je sais bien ({u'on rencontre jusque dans les dialogues platoniciens les plus authentiques des pages toutes pleines de lesprit socratique, on pourrait presque dire, de l'esprit grec avec ses subtils arguments, ses di'ductions spécieuses, parfois même sophistiques: mais ce qui n'est ailleurs qu'un jeu d'esprit devient ici une thèse doctrinale, et la pierre angulaire d'un système : pour que ce système fut celui de Platon, il faudrait se persuader quVi nne heure donnée le disciple de Socrate, désertant la voie féconde tracée par son maître, a rendu les armes à Péléatisme, et encore à Péléatisme prati({ué non à la façon édcvéed'un Parménide, mais à la manière ca[)tieuse d'un Vanon '. Ouel cii(i(pie sérieux oserait assimiler à celte logique ténébreuse et stérile la dialecti(]ue platonicienne telle que Platon
1. La dialectique du Pan/iénlde est colle dont s'occupent les Topiques d'Aristote. « The Dialectician is agonislic and eristic, just as much as the sophist : the Une which Aristotle draws between tliem is ono not founded iipon any real distinction between two purposes and modes of procédure, bntismerely verbal.. The dialectic procédure is from its l)eginning intrin. sically contentions » (Grote).
1*1 A ln>, (. II. ^8
L'ŒLVKE DE PLATON
la délhlit et remploie avec tant de bonheur dans le litutqncl, dans le Phédoiu dans \àRépubliqac,]Q veux dire celte ascension de l'intelligence (|ui s'élève par degrés des choses sensibles, images des Idées, jusqu au bien suprême, splendeur et félicité de l'être? De Proclus à Stallbaum, les commentateurs de Platon s'y sont essayés: aucun, on peut raflirmer, n'y a réussi, même en imaginant pour les besoins de la cause je ne sais quel Platon ésotérique, n'ayant \)om' ainsi dire que le nom de commun avec le philosophe que les siècles ont admiré.
!\'. Arrivons maintenant à ce qui constitue ou du moins à ce i{m devrait cunstituerla [)arlie maîtresse et éminemment doctrinale du dialogue, à savoir la discussion sur l'unité. Où veut-elle nous conduire? A quelles conclusions vient-elle aboutir? Quel enseignement sen dégage, je ne dis pas à une première et rapide lecture, mais après les plus sérieuses et les plus pénétrantes méditations ? Une seule réponse est possible : nous sommes en présence d'un chaos d'abstractions au milieu desquelles certains traits de lumière ne brillent soudain que pour nous replonger ensuite dans de plus profondes ténèbres.
Aux termes mêmes de sa méthode, l'auteur est contraint d'examiner huit thèses successives lesquelles, prises deux à deux, amènent à des résultats absolument divergents. Précisons-k'S brièvement. H établit tout d'abord que, si l'un est, aucun attribut ne saurait lui convenir plutôt que l'attribut contraire. On ne peut en avoir ni idée, ni science, ni sensation, ni opinion. Ainsi entendue, l'unité' arrive à un tel degré d'abstraction qu'il ne lui est plus même possible d'emprunter le vêtement sensible du symbole. Aux Alexandrins seuls il est permis de ne voir << rien ([ue de vrai et de profond dans ce chefd'œuvre de déduction ». A un autre point de vue l'un adroit au contraire à tous les attributs imaginab.les : il est à la fois plus grand, plus petit. |)lus vieux et plus jeune que lui-même, etc. On dirait l'auteur préoccupé de remplacer par une aflirmation toutes les négations qu'il avait préalablement accumulées. Cette deuxième tlièse est-elle à ses yeux plus vjaie que la pre-
CONGLUSIONS
mière "' Rien ne nous autorise à le penser. Mêmes contradictions en ce (^ui concerne les autres êtres, l'un étant supposé exister. Mais faisons l'hypothèse contraire ; Parménide va entre[)rendre de nous démontrer que l'un qui n'est pas n'en participe pas moins aux attributs de l'être comme à ceux du nonêtre, sauf à renverser toute cette démonstration dès la page suivante. Quant aux autres êtres, assimilables à des masses renfermant un nombre infini de parties, ils n'auroiit entre eux d'autre dilFérence que celle de leur multiplicité même ; ils paraîtront en mouvement de toutes les manières et absolument en repos : ou plutôt, — dernière thèse — si l'on veut être dans le vrai^ il faut dire . que l'un ne soit pas, et jamais rien ne sera. Voilà le résumé d'une discussion que l'auteur a parfaitement raison deconq)arer à un Ihnive aux ondes troublées, aux multiplesdétours '. D'une dialectique dédaigneuse à cepointde la logiiiuecominedela réalité il ne peut se dégager et il ne se dégage qu'un véritable nihilisme doctrinal. S'agit-il ici de IUr absolu des Eléates, ou de l'Idée de l'unité au sens platonicien, Idée dont toutes les autres seraient distinguées sous ce terme colleclif T7./.Xz :> Uieii ne l'indique : mais qu'importe ? Dans un cas comme dans l'autre aucune théorie raisonnable ne ressort de ces antinomies oii l'affirmation et la négation se succèdent et s'opposent sans relâche. Quel est donc ce Hegel ancien capable dr confondre aussi hardiment l'identité et la diversité, et de tirer d'une même formule avec une ténacité infatii^able cet elfroyable clifjuetisdo conséquenccscontradictoires:' Sans doute depuis l'époque alexandrine on en a donné mille interprétations ingénieuses mais pour les y trouver, il faut de toute nécessité les y introduire à l'avance. On n'a pas même la ressource de [)rétendre que l'auteur a en vue (juelque doctrine ({u'il dissimule, sauf à la laisser inopinément apparaître dans la conclu-
1. E. Zeller avait essayé de la présenter cuiiiiue contenant une réponse aux diflicultés si coin plaisamment énoncées dans la première partie du dialogue. Dans ses lieltrage zur Gesckichte dcr griedmchen Philosophie, ApeU ai.iér, beaucuup d'autres vient de faire bonne et délinilive justice de cette singulière assertion.
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CONCLUSIONS
sion: en otTel lo dernier mol de l\nilreticn, tel qu'il est roiimilé par l\irin'iii Je lui-même,, c'est sous la forme de la plus compièLe et de la plus expresse coutradicliuu un ensemble d'illusions qui s'imposent au même litre à notre intelligence abusée, et pour qui se refuse à chercher ailleurs le dernier mot du dialogue, « le triomphe de lasaphistique vaincue et l'expression du [)lus absolu scepticisme ^ ».
Ainsi, fju'on considère le point tic dépaitdela discussion, ou les étapes parcourues, ou le point d'arrivée, on s'avance au hasard, on marche dans la nuit et cela, ne l'oublions pas, après une controverse préliminaire où les bases mêmes de i'édilicc platonicien ont été violemment et en apparence victorieusement ('branlées -.
V. La forme ne soulève [>as moins dobjections. Dans tout l'entretien (]ui se poursuit cnîre l'arnii'iiide et Aristote, (pielle sécheresse ! ({uidle absence totalement systémati([ue de tout élément susceplible,jenedispas de charmer l'esprit et déparier à l'imagination, mais de reposer, ne fut-ce qu'un instant, l'intelligence fatiguéedece Ilot ininterrompu d'abstractions î SilM.iton est réellement l'autour du dialogue, il a oublié ses belles et profondes maximes, ([ue la connaissance ne va pas sans l'amour et (ju'il faut aller à la vérité avec lïime tout entière: et la metamor- hosede l'écrivain n'ost pas moins radicale, pas moins stu- [)é{iante que celle du philosophe \ Ajoutons ([ue certains mots sont employés avec une acception que Platon, selon toute vraisenddance, ne leur a januiis reconnue ', tandis (jue d'autres