Acad., II, 42: Ili quoque multa a Platone
LA VIE DE l'LAluN
pris pour les données de l'expérience, uu que devançant nos positivistes contemporains il ait affirmé à sa manière le divorce fatal de la métaphysique et de la science; que l'opposition du monde intelligible et du inonde sen?i!)le, ce fondement uu platonisme, ait été mise en lumière avec plus de force encore par d'autres philosophes et d'autres écoles du v'' siècle; que Zenon ait été un sophiste subtil et redoutable, ou un profond dialecticien ayant conscience des plus grandes difficultés que puisse soulover la pensée humaine: nous ne nous arrêterons pas à discuter ces intéressants [iroblèmes. Il nous suffira de faire remarquer qu'il était réservé à un Athénien de personnifier liui des rùles les plus glorieux de sa patrie en réconciliant deux systèmes en apparence contradictoires, nés aux deux extrémités opposées du monde grec, Heraclite enseignant la mobilité incessante do toutes choses, et Parméiiide enfermant toute réalité au sein de l'être absolu dont l'unité immuable n'admet ni sé|)aration ni différence.
Quand et comment l'Kléatisme fut-il apporté à Athènes ? (Juol accueil y a4-il trouvé ? Sur ces deux points l'histoire est muette, et l'entretien que dans le Thrctète Socrate se vante d'avoir eu avec Paruiénide parait n'être qu'une ingénieuse fiction. Mais évidemment la même initiation aux théories éléatiques qui a été possible à Euclide n'a pas di^l être impossible à Platon, et l'on se représente sans peine l'auteur du Phèdre lisant avec émotion les premiers vers de Parménide tout pénétrés d une sorte d'enthousiasme mystique. On est porté néanmoins à croire qu'il a du être frappé plutôt qu'attiré par l'argumentation fallacieuse de Zenon, par cette dialectique destrui tivo, justement comparée à une débauche de l'esprit qui se grisait avec de? raisonnements comme avec une liqueur enivrante non encore éprouvée.
Sur l'origine et les destinées de l'école de Mégare, nous ne possédons malheureusement que des renseignements épars et incomplets. Il est probable que d'assez bonne heure Euclide a du interpréter et développer les doctrines de Socrate à sa façon, c'est-à-dire en y mêlant une pointe manifeste de sophis-
PLATON APRÈS LA MORT DE SOCRATE
tique K Rapprochés d'abord par certaines tendances communes, les deuxanciensdisciplcs de Socrate ont pris ensuite des routes divergentes, et leur désaccord doctrinal n'a fiit que grandir. Aussi bien, tout en s'exprimaiit avec une visible l)icnveillance sur le compte de celui dont il avait été autrefois l'hête à Mégare, Platon ne vante nulle part ou son génie ou son système philosophique.
Maintenant xM. Riauxa-t-il eu raison de dire que la métaphysique hardie des Éléates contribua spécialement à communiquer à la philosophie platonicienne cette profondeur qui en fait nn des grands monuments de l'histoire? Sans doute la question serait tranchée s'il est vrai que « Platon a absorbé toutes les idées, par suite toute réalité et toute pensée dans l'unité morte et vide des Éléates^» : mais où sont les textes certainset authentiques qui justifient une pareille interprétation :> à qui persuadera-t-on que Platon « s'est enfermé dans Tenceinte glacée du monde abstrait que la raison pure crée avec une stérile puissance; qu'il s'est condamné à vivre avec les pales abstractions (jui peuplent les espaces vides, sans forme et sans lumière, delà pensée intérieure, isolée, séparée de tout ce qui fait la vie et la splendeur de la création "! »
Prévue ou non, la conclusion, nous dit-on, est inévitable: voyez plutôt ces trois dialogues qui s'appellent le Parménide, le Sophiste et h^ Politique : comment les expliquer si on n'admet pas pas qu'après le Protagoras ^i V Apologie, mais avant le llanquei et le Phédon, Platon a été subitement transformé sous le charme de l'éléatisme tel qu'il a appris à le connaître à Mégare, au point de ne plus penser, de ne plus écrire
qu'à l'imitation de Parménide et de Zénon?Ouelautre événement aurait pu l'arracher à ce point à ses admirations et à ses con-
1. Dans sa Vie de Platon (p. 93} Steinhart écrit en parlant d'Euclide : « Selbst seine Hinneigung zu jenen unpraktischen dialektischen Gedankenspielon, die seine Nachfolger in den Iluf sophistischer Eristik brachten, war dem Platon bei soinem Bostreben, die sokratischcn Elemente der Logik zu einer kunstvûllen Dialectik auazubilden, eben so willkommen als forderlich. w