‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 29 sur 343 · T. Simon · texte numérisé non relu

T. Simon

LA VIE DE PLATON

vidions antérieures pour imprimer brusquement à ses idées un cours tout nouveau et changer du même coup en lui et le philosophe et l'écrivain?

Sans sortir ici du point de vue histori([ue et en écartant les grandes discussions d'authenticité que nous réservons pour un second volume, il suffira de constater que ce « nK'garisme » prétendu de Phiton, loin de reposer sur des jireuves solides, n'a pas niùnic les probabilités en sa faveur, il faut descendre jusqu'à Apulée et au biograplie anonyme pour voir compter l'éléatisme au nombre des sources oi^i a puisé Platon; encore le second de ces auteurs fait-il intervenir à ce propos non pas Euclide, mais cet Ilermogène dont le rôle est d'ailleurs inconnu. Avant eux, il est vrai, Aristote avait insisté sur ics rapports entre l'éléatisme et la théorie des idées, mais précisément pour établir comment le platonisme était allé au devant de l'argumentation de Parménide qui réduisait tous les êtres à un être unique, l'être en soi ^ En supposant même que cette opposition soit réelle et qu'elle doive être mise au compte des méditations prolongées de Platon, non de la pénétration tardive d'Aristote, est-il plus exact de faire du célèbre Eléate un des maîtres du platonisme que de Locke un cb^- maîtres de Berkeley-?

Ajoutons une dernière réflexion. Si au lendemain de la mort de Socrate Platon, on ne sait pourquoi, avait cru devoir abandon- Der son premier maitrc pour se plonger dans l'étude de Parménide, il faut nous attendre à le voir peu après, pendant son voyage en Italie, se rendre à Élée pour y recueillir le souvenir encore vivant des fondateurs de l'école et goûter quelques-unes de ces impressions qu'éprouvait Cicéron visitant à Athènes avec une sorte de respect remplacement solitaire de l'Académie. Or aucun texte, de quelque époque (pie ce soit, ne nous révèle chez

1. M. Matinée fait remarquer que jusque dans les dialogues réputés «r éléaliques » nul n'a mieux signalé que Platon l'insuffisanco et les contradictions de l'éléatisme.

2. Le lecteur trouvera développée et approfondie dans les premiers chapitres de notre thèse sur V Authenticilé du Parménide (Tliorin, 1873) la discussion dont nous ne pouvions lui offrir ici qu'un sommaire très abrégé.

PLATON APRÈS LA MORT DE SOCRATE

Platon la moindre préoccupation de ce genre: aucun n'associe, même de loin, la pensée de Xénophane et de Parménide à sa présence dans la Grande-Grèce. C'est là, si je ne me trom[)e, une preuve de plus, et une preuve assez décisive, à l'encontre de certaines illusions.

N'oublions i>as d'ailleurs que le philosophe n'a pas du prolonger son séjour à Mégare loin d'Athènes, où l'état des esprits s'était rapidement modifié. Le même peuple qui avait tant de fois pardonné à Aîcibiade ses trop réelles défections, ne pouvait tenir obstinément rigueur à l'immoralité et et à l'impiété imaginaires de l'enseignement socratique. Sur ce double point la mortdu sage avait été, si on peut le dire, plus éloquente encore que sa vie. Une tradition veut que peu de temps après, lors de la représentation d'un drame d'Euripide, à cette exclamation d'un personnage: « Vous avez tué, vous avez tut' le plus juste et le meilleur des Grecs, » un frémissement universel ait trahi l'émotion et les remords secrets de la foule. Fautil aller plus loin et admettre qu'une réaction soudaine de l'opinion fit bonne justice tout à la fois des calomnies et des calomniateurs? A en croire Thémistius \ autorité bien insuffisante, la mémoire de Socrate aurait été honorée de toutes les cérémonies d'un deuil public, un arrêt de mort lancé contre Mélitus, une sentence d'exil contre ses complices, et tous ceux qui avaient trempé dans cet attentat atteints d'une sorte d'excommunication politique. Si la mobilité trop connue du caractère athénien laisse à cette assertion toute sa vraisemblance, en revanche le silence des écrivains les plus considérables provoque et autorise bien des doutes.

Il est donc raisonnable de supposer qu'après un temps assez court passé dans le commerce d'Euclide, Platon a profité de ce retour d'opinion pour rentrer dans sa ville natale - et préparer les plans de son futur édifice philosophique. En même temps

1. Discours, IV, p. 101 (éd. 1630). — Cf. Meiners, Histoire des sciences, II. 508.

2. Clinton {Fasti hellenici) et ïcichmùUer supposent, d'après Diogéne Laërce (III, 8), que Platon prit part à l'expédition tentée par les Athéniens contre Gorintho (394-392).

LA VIE l)E PLATON

qu'il (lit un nouvel cl inévocable adieu aux affaires publiques, il .ont grandir au dedans de lui son ardeur pour les méditations désintéressées qui doivent lui assurer la possession de la vérité Socralo discourant familièrement sur le bien et sur l'utile avait conquis ses sympatliies et son admiration: Socrate persécuté, condamné, et mourant avec le calme et la serenite de la venu, revêt à ses yeux les proportions d'un type idéal, entourant d'une sorte de consécration surhumaine les croyances qu'il avait généreusement payées de sa vie. On dit qu'Isocratc n'avait pas craint de porter publiquement le deuil du phi osopbe :

Platon fera mieux encore; au risque de ranimer bien des colères il ne laissera passer aucune occasion de protester avec une éloquente indignation contre l'inique sentence ', bien plus, il élèvera en l'honneur de son maitre un monument indestructible, mormmentum wrc percnnius, et leurs deux noms seront désormais inséparables dans le souvenir de la postérité. L est qu'en eflet, selon une parole très juste de Cicéron, quand on lilles admirables dialogues où Socrate semble respirer et se dévoiler tout entier, l'imagination malgré l'éloquence vraiment divine du disciple se forme du maître une idée plus im-

posante encore. , i i -i

Mais tandis que Platon n'avait été jusqu'ici que le plus brillant et le plus éminent des socratiques, désormais il sera luimême • à l'école de Socrate, il a appris à philosopher : libre maintenant, et fort de la discipline acquisc.il va s'élancer d un vol hardi vers ces régions de la métaphysique, rarement abordées par l'esprit pratique de Socrate préoccupé avant tout de la conscience, de la morale et du devoir : distinction des deux parties de notre être, supériorité de l'àme sur le corps, destinée immortelle et idéal moral de l'homme, existence d un Dieu personnel, à la fois tonte-science et providence, ces ventes, patrimoine essentiel de l'humanité, Platon les enseignera, les

1 Parmi beaucoup d'autres passages, signalons en particulier Gorgias ■Jdnéémeil^l Répui,li<,X VI. 488 A et au second livre de ce nieme dialogue itdmlabi; tableau'du juste persécuté, calomnié et exp.ran, dans les supplices.

PLATON âPRKS la MOHT DE SOCRATE

affiniiera comme son maître, mais avec quelle richesse d'argiimeiits, avec quelle puissance d'inspiration, avec quel ensenibl-e imposant de déductions et de conséquences !

Et maintenant de ([uel droit soutenir, comme le font certains critiques, que cette période nouvelle dans sa carrière d'écrivain et de penseur ne s'est ouverte que bien plus lard, après la fondation de l'Académie, et que semblable à un fugitif, l'auteur des dialogues pendant douze ans a brisé sa plume, si l'oii peut ainsi parler, et erré de pays en'pays sans revoir cette cité d'Athènes où tant de motifs le rappelaient:^ Faut-il s'étonner de voir . les biographes s'occuper si peu de ces premières années de méditations et de recherches jiersonnelles, passées loin des agitations de l'agora, loin môme de tout rnle politique, dans une demi-solitude qui au début surtout pouvait paraître commandée par les circonstances ? On ne nous persuadera pas aisément que de trente à quarante ans, c'est-à-dire à l'heure des grandes ambitions, de l'activité féconde et des courageuses initiatives, un génie tel (|ue Platon se soit laissé gagner par une vaine et lâche paresse, indifférent à ce qui devait être le but souverain de sa vie ^

Rien ne s'oppose donc à ce que nous nous représentions l'iaton, pendant les années qui suivirent la mort de Socrate, travaillant à composer, peut-être même occupé à publier quehiuesuns de ses dialogue» -. \: Apologie ai le Criton, auxquels certains critiques ajoutent VEiUlujphron, sont ce que nous appellerions des brochures de circonstance, visiblement destinées à éclairer l'opinion par la'réfutation victorieuse de certains préjugés. Des imputations injurieuses avaient soulevé contre Socrate

{. Certains ériuUts, surtout en Allemaorne, rapprocheraient volontiers la carrière de Platon de celle de Gothe, écrivant à 23 ans ^Vcri^lev et Goiz von Berlichingen, et attendant ensuite près de quinze ans pour inaugurer la période la plus féconde de ses créations poétiques.

2. M. P. Janet écrit à ce sujet {Journal des savants, février 1867) : u L'idée que Platon n'a rien pu érrire pendant son absence d'Athènes est insoutenable. Il ne voyageait pas sans interruption. Il séjournait dans des villes éclairées et lettrées d'où il pouvait très J)ien faire passer à Athènes les protestations des socratiques indignés, h

Platon, t. K ^

LA VÎE DF PLATON

raûlipallue de ses concitoyens : il fallait en faire éclater à tous les veux la fausseté. Le sage athénien avait été travesti en audacieux révolté coiilie les lois de sa patrie : il était nécessaire de montrer en lui tout au contraire le citoyen religieusement soumis à toutes leurs injonctions, à tous leurs arrêts, même les plus sévères, même les moins équitables. Socrate avait succombé sous le poids des méfiances et des haines créées par l'intol.'rance du paganisme athénien : il importait à l'honneur de sa mémoire d'établir que dans la théorie comme dans la pratique nul n'avait professé des opinions plus Ci)nformcs à la justice et à la notion que l'on doit se faire de la divinité. Dételles démonstrations en rapport aussi visible, aussi immédiat avec l'accusation intentée par M('-litus se comprendraient mal vingt ou trente ans après l'événement.

De même le Gorr/ias, dialogue encore tout socratique, est plein d'une généreuse indignation contre les procédés oratoires et les maximes corrompues des sophistes : l'homme de bien a le même dédain et pour les acclamation s de la multitude, quand il doit les acheter au prix de concessions déshonorantes, et pour ses anathèmes lorsqu'il se sent soutenu par le témoignage d'une bonne conscience. En écrivant ces pages animées d'un souffle si élevé, Platon, n'en doutons pas, a encore devant les yeux le procès de Socrate : d'un côté, la fière attitude du sage, de l'autre les misérables calomnies de ses ennemis.

Des préoccupations morales toutes semblables se font jour dans les premiers développements d'un dialogue que l'on n'a pas coutume de rapporter à cetto date, parce que quelipies-unes de ses parties nous montrent Platon parvenu au terme de ses méditations philosopbiques et désormais en complète possession de son svstème. Mais quand donc a-t-il du rêver avec plus d'enthousiasme d'une cité idéale reposant tout entière sm I idée de la justice, qu'en face de l'injustice triomphante envoyant à la mort, comme un vulgaire criminel, le meilleur et le plus sage des hommes "! Dans les deux premiers livres de la République quelle protestation empreinte d'amertume contre tous ceux, rhéteurs ou sopliistes,dont le grand ait consiste à déguiser lin-

PLATON APRES LA MORT DE SOCRATE

juste sous les apparences de l'honnête! Pour eux qu'est-ce que lajustice? Une immense et niaise simplicité : incomparablement plus forte, plus libre et plus puissante, l'injustice seule mérite les noms de sagesse et de vertu. Et on croit voir Platon assistant avec une sourde irritation au procès de son maitre quand il écrit ces lignes admirables : <( Je crains que ce ne soit une impiété de souffrir qu'on injurie devant moi la vertu sans la défendre, alors qu'il me reste encore un souffle de vie et la force nécessaire [)Our j)arler ^ ».

A première vue, le TJu'étète parait appartenir à la même période. Le débat fait allusion à des événements militaires qui devaient être encore dans la mémoire de tous : Euclide y est mis en scène, et en termes d'une visible sym[talliie : enfin Platon y établit en a[)parence ab irato une démarcation (pii semble absolue entre les spéculations du philosophe et le soin des affaires humaines. Mais si le plan primitif de ce dialogue a pu lui être suggéré durant son séjour à Mégare, le texte que nous possédons est certainement d'une date plus récente : c'est l'œuvre d'un esprit plus calme, plus maitre de ses impressions, plus familiarisé avec les difficultés de la science et l'enseignement des systèmes antérieurs.

En revanche, dans le Méiion le rùle donné à Anytus et des allusions évidentes à la fin tragi([ue de Socrate nous ramènent à la période de la vie de Platon à laquelle nous sommes arrivés, sans que le mérite et la portée pbilosophiques du dialogue obligent à lui chercher une origine plus récente. Enfin VEuthydhne a très bien pu être inspiré à Platon par l'effrayant aluis des subtilités logiques qui a fait donner à l'école de Mégare le surnom peu glorieux d'éristique -.

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